Ateliers d'écriture animés par Carole Menahem-Lilin à Montpellier

16 juin 2017

Textes à accrocher...

Il est encore temps de m'envoyer les textes que vous souhaitez que j'accroche dans l'Ilot aux mots, demain, lors de l'Adra en transe. 

Rendez-vous sur la place du Nombre d'Or à partir de 16h, jusqu'à 20h. vers 18h30/19h, bal africain !

Carole

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La vieille dame et le photographe, par Roseylne Crohin

 Un même paysage, mais deux cadrages... et la possibilité de deux histoires. 

La vieille dame et le photographe

 

1

          Madeleine, ses sandales à la main, laisse de profondes empreintes dans le sable humide de la plage à marée basse. Sa large robe fleurie se gonfle au gré du vent. Elle a bien enfoncé son petit canotier à ruban pour éviter de devoir courir après. Ses pauvres jambes ne supporteraient plus cet effort. Il est bien loin le temps où elle courait avec ses cousins, sur cette même plage, tirant un cerf-volant au bout d'une longue ficelle. De tous les cousins et cousines de ces merveilleuses années d'enfance, elle est aujourd'hui la seule survivante. La grande maison familiale n'a pas survécu non plus. Depuis on l'a remplacée par un immeuble de standing où Madeleine n'a pu s'offrir qu'un modeste deux-pièces, face à la mer.

            L'orage du matin a lavé le ciel en laissant quelques traînées de mousse blanche. La mer est tellement loin que c'est à peine si l'on aperçoit sa frange d'écume argentée. Madeleine vise cette petite falaise rocheuse à l'horizon. Dès qu'elle l'aura atteinte, elle dépliera un morceau d'étoffe usagée qu'elle étalera sur le rocher avant de s'y asseoir. Puis elle sortira son thermos et sa timbale et sirotera à petites lampées une tisane de thym et de romarin.

            Mais pour l'instant, le chemin est encore bien long avant d'atteindre les rochers. Petite, elle parcourait cette distance en quelques dizaines de minutes. A plus de 85 ans, c'est pour elle une expédition de presque une heure qu'elle s'applique à faire plusieurs fois par semaine, à marée basse. C'est comme cela qu'elle l'aime sa plage : immense et vide. Tous ces joggeurs, ces kyte-surfers, ces beach-volleyeurs, elle les fuit et préfère, dès qu'ils apparaissent sur sa plage, se tourner vers les petits chemins de terre, dos à la mer.
            Elle commence à sentir un peu la fatigue et le but de sa promenade semble s'éloigner à mesure qu'elle avance. La voilà découragée ! A son âge, elle devrait se ménager un peu plus, se dit-elle. Oh puis zut, un peu de courage, j'ai pas envie de me laisser aller ! Avec un ciel si bleu et un soleil si tiède ! De s'être un peu sermonnée lui a redonné de l'élan et, par magie, son objectif s'est rapproché. Plus que dix minutes, se dit-elle, ce n'est pas la mer à boire (c'est son expression favorite depuis l'âge de dix ans). Enfin, une fois encore, Madeleine peut s'offrir quelques instants de bonheur sur cette petite langue rocheuse qui abrite crabes, moules et bernard-l’hermite dans ses anfractuosités.

         3   Guillaume aussi s'est levé de bon matin. Harnaché de son appareil photo Reflex et de plusieurs objectifs, il parcourt la plage dans toutes les directions à l'affût des meilleures images. Il est reporter pigiste pour le magazine Mer. Installé depuis quelques jours sur cette portion de côte normande entre Cabourg et Deauville, il a déjà repéré la vieille dame en robe et chapeau de paille, qui marche résolument vers le but qu'elle s'est fixé. La première fois, il avait soigneusement évité de la faire entrer dans son cadre. Ce n'était pas difficile d'ignorer un si petit point dans cette immensité, mais la deuxième ou troisième fois, piqué par la curiosité, il avait voulu en savoir un peu plus sur elle et n'avait pas pu s'empêcher de la fixer avec son plus gros objectif et de la détailler. Puis faisant zoom arrière, il avait pris un cliché cadrant un petit point à chapeau sur l'immense plage, comme au milieu du désert.

            La quatrième fois, aujourd'hui, il l'aborde carrément. Comme il connaît déjà ses habitudes, il attend qu'elle soit bien installée sur son rocher pour s'avancer face à elle, afin de ne pas la surprendre.

–       Bonjour, je m'appelle Guillaume, lance-t-il en lui tendant la main. Apparemment, nous ne sommes que tous les deux à cette heure matinale !

–       Bonjour, moi je m'appelle Madeleine. Ça fait 85 ans que je fréquente cette plage et c'est la première fois que je vous vois. Vous n'êtes pas d'ici ?

–       Non. A vrai dire, je suis plus souvent à l'autre bout du monde, au bord de l'Océan Indien ou de l'Océan Pacifique, mais je ne viens pas d'aussi loin, car je suis né à côté de Paris.

–       Et alors, vous qui connaissez toutes les mers, laquelle préférez-vous ?

–       J'aurais bien du mal à choisir, mais je dois avouer que je ne m'attendais pas à trouver celle-ci aussi belle !

–       Rien ne peut me faire plus plaisir, Guillaume. Asseyez-vous un moment. Je peux vous offrir un peu de ma tisane ?

 

            Oh non, vous n'aurez pas une nouvelle version d'Harold et Maud, car aucune idylle ne couva entre ces deux-là... mais à coup sûr, ce fut une belle rencontre, entre une vieille dame venue d'une autre époque et un jeune homme venu des antipodes. Ils avaient tellement de choses à se raconter qu'ils se dire « à demain » et puis encore « à demain » jusqu'à ce que Guillaume soit appelé sur une autre mission, à 10 000 kms de là.

 

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14 juin 2017

J'imagine... par Michelle Jolly

Piste d'écriture: quelques lignes de Jeanne Benameur, L’enfant qui, Actes sud, 2016

Ce que j’imagine est aussi vrai que la réalité. Et c’est ma vie. C’est le risque de la liberté grande. Je peux le prendre parce que la langue me tient.

J’imagine.

Pour chacun de nous.

Pour que se reconnaissent en chacun de nous les paroles oubliées et secrètes.

Pour que se retrouve comme dans un songe la langue tue, la langue d’avant toutes les langues, celle qui n’a ni nom ni pays et qui appartient à tous.

 

J’imagine… à l’intérieur, l’alchimie intime, il suffit d’une image, d’une odeur, d’un cri, ou d’une voix qui surprend, d’une parole inattendue… J’imagine dans mon lit, dans la cuisine, sur la terrasse, dans la rue, dans le tram, les images viennent, s’imposent, se bousculent, en désordre, demain j’y mettrai de l’ordre, mais tout de suite écrire… J’imagine loin dans le temps, ou la minute à venir, des personnages surgissent, vraisemblables ? Ils sont là, s’imposent, j’aime mélanger leurs vies, leurs émotions, parfois ils m’échappent…J’aimerais imaginer plus fort, plus fou, mais un frein m’arrête, j’aurais tant voulu déborder !  Je ne sais si l’imaginaire éloigne de la folie, elle la côtoie chez les plus grands, certains s’y noient… pourtant leurs textes sont des phares.

« C’est en visitant Tolède, en se glissant dans un groupe de touristes au cours d’une après-midi de forte chaleur, que Mina remarqua pour la première fois que sa main saignait... Elle sortit un mouchoir de son sac, enveloppa ses doigts, et mit la main dans sa poche de jean en se disant : ‘Dès que je peux m’arrêter à l’écart, je regarderai, j’ai dû me blesser sans m’en rendre compte’. Puis elle entra derrière le guide dans la cathédrale.

Imposante, la nef bruissait de murmures, prières et chuchotements ; Mina choisit une chaise dont la paille craquait, s’assit, déploya son mouchoir, le sang séchait entre ses doigts, elle enroula le tissu, le noua au poignet et cacha à nouveau sa main dans sa poche… Le groupe avançait, elle ne comprenait pas ce lieu, elle essayait d’écouter les paroles du guide, mais cherchait sans trouver, où était le recueillement ? le silence ? la compassion ? Son regard sentait une violence dans ce décor, une agression oppressante. Le mur devant elle éclatait dans un foisonnement de fourmilière, des personnages surgissaient, flèches d’or traversant rocs et nuages, une jambe dans le vide ? Multitude d’angelots se bousculant, s’embrassant, se disputant, se faufilant dans le moindre interstice, l’ensemble semblait tomber du ciel, menace ou châtiment ? Au-dessus, la surface plane d’une peinture reposante, mais attirant le regard malgré tout vers la lumière, tout en haut, tombant du sommet de l’édifice ! et là, narguant, installés au bord de l’oculus, des personnages plus vrais que les présents réels, jugeant peut-être, têtes penchées, bras levés et pieds dans le vide…

…Mina était mal à l’aise, elle essaya un instant de refaire à l’envers ce voyage en Espagne, les rencontres, les fêtes, les émotions, mais il y avait un trou, un espace de vide quelque part, pourquoi ? Elle éluda la question. Le groupe sortait, elle hésita un moment, puis décida de rentrer à l’hôtel, ses jambes fatiguées, la chaleur, sans doute, peu habituée à cette température violente.

Les rues pavées du vieux Tolède ralentissaient son pas, arrivée à l’auberge elle grimpa l’escalier sombre, rencontra une jeune femme de chambre qui dans un langage mi espagnol, mi français, à voix basse et agitée, lui raconta que le veilleur de nuit avait été transporté à l’hôpital, qu’il s’était blessé, disait-il, que c’était grave, mais qu’elle n’était pas étonnée car il était jeune et maladroit….   Mina écourta ces bavardages, entra dans sa chambre et s’effondra fatiguée sur le lit, essaya de s’assoupir. Mais la machine à remonter le temps se mit en route, alors brusquement elle se leva, saisit sa valise pour partir au plus vite, et en l’ouvrant découvrit, caché tout au fond, un couteau ensanglanté… »

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13 juin 2017

L'Adra en transe, ce samedi de 16 à 20h

 Bonjour, l'atelier d'écriture sera présent à cette fête. Vous êtes les bienvenus, n'hésitez pas à apporter (ou à  m'envoyer) vos textes préférés. Carole

 

L’Adra en transe,

Programme du 17 juin

 

Sur la place

Activités enfants/ados

 

 

 

16h

Nao, notre petit robot, présente

Le programme des réjouissances

Hip hop Street Jazz, Zumba enfants

Spectacle de fin d’année

 

 

 

 

16h5

 

16h3O

Danse Buto (performance)

 

Chants du Monde (groupe vocal)

Coloriage de masques

Jeu de cartes contes (inventez votre conte)

Peinture de la cabane

 

16h45

Yoga du Son (initiation)

 

Conte et Technique Alexander

Pour enfants (jusqu’à 17h15)

17h

Pilates sur chaise (initiation)

 

 

17h15

Lancer Vocal de Textes, par l’atelier d’écriture

 

Coloriage de masques

 

17h30

Méthode Feldenkraïs (initiation)

Peinture de la cabane

 

17h45

Technique Alexander (initiation)

 

 

18h10

Yoga sur tapis (initiation)

 

 

18h30

Conte et Danse

Conte et danse

 

18h45

Bal africain, pour toutes les générations !

Bal africain

 

19h30

Repas proposé par l’Escale exotique 7€

Accras ou samossas, fricassée de poulet

Buvette l’après-midi jus de gingembre etc…, et gâteaux à tarif associatif

 

Et, aux tables et ilots :

Informatique- robotique, Anglais, Ilot aux mots : textes accrochés à découvrir, Yoga du son : sieste musicale salle 6 avec bols tibétains de 16h à 16h45, Massage sur fauteuil à partir de 17h, Dessin peinture, Yoga sur tapis, … Rencontrez nos professeurs.

Retrouvez-nous tout le long de l’année sur notre site : www.adra34000.com

et sur facebook : Adra association Antigone,  téléphone : 04 67 64 86 15

 

La place sera décorée par l’association A vos mailles !

(Contact : 06 82 82 73 83. Facebook : avomailles34)

 

 

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12 juin 2017

Populus &Priscilla, par Jean-Claude Boyrie

 

 

Populus  & Priscilla.


Peuplier

« Le peuplier blanc (populus alba) pousse le long des cours d'eau. C'est une espèce qui drageonne très facilement…  Son feuillage vert sombre, blanc et duveteux dessous, s'agite à la moindre brise...Son tronc blanc est recouvert de lenticelles en losange… qui peuvent parfois se souder pour former de surprenantes bouches ».  Cédric  Pollet, « Écorces », éd. Eugène Ulmer, 1988.

« Apprenez qu'entre l'arbre et le doigt, il ne faut point mettre l'écorce. »
Molière, « Le médecin malgré lui », Acte I, sc. 2


   Quand ces deux-là se sont représentés devant moi, je les ai tout de suite reconnus. Ils ont eu le front de revenir ici, foulant impunément mes plate-bandes, sans manifester le moindre regret de leur crime passé, qui demeure impuni. Dix ans, cela passe vite pour un humain. Cela vaut prescription.
  Un  arbre est fait pour vivre un siècle ou davantage, à condition qu'on ne l'ait entre temps ni coupé ni mutilé. Les hommes n'éprouvent aucune reconnaissance envers mes frères feuillus et résineux. Il n'est que les forestiers de métier, plus une poignée d'écolos, pour les défendre. En échange de leurs bons et loyaux services, on inflige aux arbres de bien mauvais traitements. J'en veux pour exemple ces platanes, qu'on plantait en foule au siècle dernier au bord des routes et le long des canaux du midi. Quel décor prestigieux cela faisait ! Ces arbres étaient recherchés pour leur ombrage et formaient de superbes alignements. Hélas, les innombrables agressions qu'ils ont subies les ont rendus vulnérables au chancre coloré, vrai fléau, qui les a décimés. Mais ce n'est pas tout. Les platanes passent aujourd'hui pour des tueurs en série. Qui veut noyer son chien, l'accuse de la rage.    
  Afin d'élargir chaussées et bas-côtés, on les abat par rangées entières, sous le fallacieux prétexte qu'ils se jetteraient sur les automobilistes sans défense. Ô sécurité, que de crimes commet-on en ton nom !
   Moi, je ne suis qu'un modeste peuplier, planté voici vingt ans sur les berges du Lez, réputées lieu de promenade et de loisirs. Le centre-ville et l'Université sont tout proches. La pelouse où je me trouve est un lieu de passage et de rencontre, elle est dégradée par un incessant piétinement. Pour revenir à mon cas personnel, je n'accepte pas d'être le souffre-douleur des passants. Certes, je ne suis pas seul dans mon cas, mais n'ai pas la constance de ma voisine et amie la passerelle des Arts. Sa rambarde est sur le point de crouler sous le poids des cadenas dont les amoureux l'ont chargée. À ce rythme, elle ne résistera pas longtemps. Observant de loin ces comportements déviants, j'ai de bonnes raisons de me faire du souci.
   Ces bipèdes malfaisants qu'on nomme les humains semblent s'apercevoir aujourd'hui (belle découverte !) que nous autres arbres, loin d'être des créatures inconscientes, sommes des êtres vivants, doués d'une sensibilité propre. En émettant de doux parfums, nous attirons les insectes pollinisateurs. Notre écorce est comme une peau, rude épiderme, armure, ou fine pellicule, offerte aux caresses du vent. La scarifier, c'est nous sacrifier. Sous terre, l'entrelacs de nos racines emmêlées constitue en quelque sorte un réseau social, internet avant l'heure. Avec nos multiples ocelles, nous observons ce qui se passe autour de nous et comprenons ainsi beaucoup de choses. Nous sommes capables de communiquer avec nos semblables et les prévenir d'un éventuel danger, par exemple un vol d'oiseaux prédateurs. Mais nous ne pouvons nous défendre des humains.


Peupliers

  Sous mon feuillage, des couples vont, viennent, se forment, se défont. On se cherche, on se trouve, on se bécote, on s'affronte. Il ne faut surtout pas, dit-on, mettre le doigt entre l'arbre et l'écorce. Loin de moi de blâmer ceux qui viennent s'ébattre à la belle saison. N'ayant point l'esprit retors, je garde le silence sur ce que je vois. Il y aurait pourtant matière à écrire un livre entier. Juste une réflexion: pourquoi les humains ne pratiquent-il pas la reproduction végétative à l'instar des peupliers ? S'ils se multipliaient par bouturage, tant d'émotions, de vains conflits, leur seraient épargnés ! Eux se retrouvent à l'horizontale, quand nous, les arbres, observons décence et verticalité.
   À présent, que je vous dise pourquoi j'en veux particulièrement à ces deux-là. Populus (pourquoi portait-il mon nom latin ?) était un joyeux luron, tout en muscle, adepte des sports de glisse. Il avait même obtenu cette année-là, rider de prestige, une médaille au F.I.S.E. Quant à sa compagne, Priscilla, je la trouvais bien jolie avec ses yeux pervenche et son teint de rouquine, une peau claire et qui craignait le soleil. Elle venait souvent se réfugier sous mon ombre, et lui la rejoignait. Après les jeux innocents, vinrent maints jeux de mains (devenant jeux de vilains). Ce qui devait de produire advint. Populus, cédant à je ne sais quelle pulsion, s'arma d'un couteau de poche. Il entailla profondément ma faible écorce, y grava un coeur stylisé, sorte de mandorle encadrantt leurs initiales enlacées : un double P.
  C'est peu dire que je souffris le martyre. Dix ans après cette mutilation, j'en éprouve encore le tourment, bien que mes plaies aient cessé de saigner, qu'un bourrelet cicatriciel se soit formé.
   Aujourd'hui donc, mes bourreaux d'hier sont revenus. Retrouvant, à dix ans d'intervalle, le théâtre de leurs amours, ils ont cru pouvoir revivre impunément leurs premiers émois. Foutaises que tout cela ! Les lieux ne sont porteurs en eux-mêmes d'aucun souvenir. Par essence instables, ils changent au fil des saisons, vivent par et pour eux-mêmes. Rien ne sert de laisser sur un arbre des marques, vrais stigmates. Si cet infortuné garde la mémoire de quelque chose, ce n'est pas des sentiments qu'on lui prête, mais des outrages qu'il a subis. Nuance ! J'avais résolu de manifester ma rancune en émettant des pollens allergisants, mais à quoi bon ? Populus et Priscilla, finalement, m'inspirent la pitié. Certes, ils sont toujours ensemble, mais entre eux, la passion n'est plus de mise. Il est loin, leur gai babillage ! Oubliés, leurs petits bécots ! Leur dialogue est devenu prosaïque. Le peu que j'apprends d'eux n'a de réjouissant. Bien qu'ayant obtenu leurs diplômes, le couple n'arrive pas à joindre les deux bouts. Populus est au chômage et Priscilla n'a trouvé qu'un emploi précaire, mal rémunéré. Dans l'incapacité de payer leur loyer, ils vont devoir quitter le logement qu'ils occupent, sans doute aussi changer de région, chercher du travail sous d'autres cieux. Dans ces conditions, pas question pour eux d'avoir de projets familiaux. Décidément, me dis-je, s'il est dur d'être un arbre, le destin d'un être humain peut s'avérer plus cruel encore. Alors, je compatis, m'efforce d'oublier les blessures que ces deux-là m'ont causées et leur dispense mon ombrage, une preuve de plus que les platanes aussi savent pardonner.

Piste d'écriture : Quelle intensité donner à ce moment où l'on tente de laisser la trace d'une présence, d'un sentiment ?

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07 juin 2017

Pour un pépin de grenade, par Jean-Claude Boyrie.

Pour un pépin de grenade….


 Fleurgrenade2

« Mes graines ressemblent à ses dents, mon fruit à son sein »
Papyrus égyptien

  C'est la fin du printemps. Sur le vieux mur, les grenadiers ont refleuri. Ma vie désormais s'écoule au rythme des saisons. Ces fleurs d'une belle couleur vermeille, une fois le cycle accompli, reviennent me hanter, me rappelant ce jour où Coralie, à deux pas de moi, fut enlevée. Impuissant témoin de ce rapt, je n'ai pu la secourir.  Comment ce funeste évènement s'est-il produit ?  Même aujourd'hui, j'ai du mal à le comprendre, à démêler dans ce triste écheveau : le vrai du faux, le réel de l'imaginaire. Pour me reconstruire, il m'a fallu d'abord recomposer mes souvenirs.
Du coup, je vis dans le mythe. Hydre aux mille tentacules, le mythe envahit tout, s'impose de lui-même, en même temps qu'il éloigne du désespoir.
   Essayons d'y voir clair, et penons l'histoire  à son commencement. Je m'appelle Cynthia. Corinne et moi nous connaissons depuis l'âge le plus tendre, au point que, toutes deux, nous passions pour inséparables. De l'école au lycée, nous avons accompli le même parcours. Nous sous sommes retrouvées ensuite sur les bancs de l'Université. Nous partagions la même chambre au campus et fréquentions (parfois nous disputions) les mêmes copains. Tout semblait aller pour le mieux, jusqu'à cet horrible jour où tout a basculé. Je me souviens : l'été semblait avoir un mois d'avance sur le calendrier. Dès le matin, la température avait fortement monté. Nous étions vautrées, mon amie et moi, sur la pelouse du campus, en tenue légère, ayant innocemment dégrafé nos chemisiers.
  Nous formions avec insouciance des bouquets d'aphyllantes et d'asters, de narcisses et de jonquilles, dont les parterres étaient constellés.
 Ce fut alors que le vrombissement d'un  moteur troubla la quiétude de ces lieux. Je m'aperçus qu'une Ferrari décapotable avait fait irruption sur le parking. J'entendis le grincement des freins. Le conducteur immobilisa son bolide en faisant crisser ses pneus sur l'asphalte. « Qui peut être ce fondu des voitures de sport ? », me demandai-je. Il avait l'âge d'Alain Prost, mais ce n'était pas lui.  Je lui trouvais un look d'enfer avec sourcils broussailleux et sa veste forestière, un vêtement trop chaud pour la saison. Ce personnage donnait plutôt l'impression d'un dragueur de Sous-préfecture. Il avait de beaux restes, certes,  mais on ne peut être et avoir été.
 Coralie, elle, lui manifestait un intérêt narquois. L'imp(r)udente ! Je n'imaginai pas cependant qu'elle pût, d'une quelconque manière, répondre à ses avances.
  Pour ma part, je choisis de fuir l'importun. Je m'écartai discrètement de ma copine, après tout libre de faire ce qu'elle voulait. J'allai contempler non loin de là, des fleurs de grenadier fraîchement écloses sur la haie et j'en respirai le doux parfum. L'homme s'avança vers mon amie, une main sur le coeur, lui proposant de faire un tour en voiture avec lui. Son sourire avenant masquait la grimace d'un vieux singe. Flairant le piège, elle déclina poliment cette invitation.
 C'est alors qu'il révéla son vrai visage. Il n'eut qu'à faire un signe, et son copilote, ou plutôt son garde du corps, descendit du véhicule à son tour. À eux deux, ils n'eurent aucun mal à maîtriser l'innocente Coralie et la bâillonner. Puis, sans ménagements, ils l'embarquèrent dans la Ferrari, qui démarra en trombe. Cela n'avait duré que le temps d'un éclair, j'en restai comme abasourdie, au point de me demander si je n'avais pas rêvé cette scène. Une chose était sûre : Coralie avait bel et bien disparu. Je tentai vainement de relever l'immatriculation du véhicule, il me fut impossible d'en mémoriser les chiffres. Alors, que faire ? Appeler au secours ? Cela n'eût servi à rien, les ravisseurs étaient déjà loin. De plus, le campus était pratiquement désert à l'heure des faits, je me retrouvais seul témoin du drame.
  Remontant à la chambre que nous occupions avec Coralie, je trouvai sans peine, en fouillant dans ses affaires, le numéro de téléphone de ses parents. Je pus les joindre aussitôt. Une heure plus tard, nous nous retrouvâmes ensemble au Commissariat pour signaler le rapt. La plainte fut juste enregistrée. Il n'était pas question de lancer une procédure d'alerte-enlèvement, l'intéressée étant majeure. Au surplus, mon témoignage ne parut pas crédible aux policiers. On observa que l'attitude de mon amie, au moins telle que je l'avais décrite, était au départ ambigüe, et laissait supposer une forme de consentement. Je réfutait vigoureusement cette interprétation, regrettant après coup d'avoir fourni trop de détails aux enquêteurs. L'un d'eux crut pouvoir établir, d'après mes déclarations, un portrait-robot du ravisseur présumé. Le plus étrange est qu'il correspondait trait pour trait, à celui d'un puissant personnage, au-dessus de tout soupçon. S'il s'agissait bien de Monsieur Hell, ministre des Enfers, assurément, c'est l'enfer qu'il portait en lui. L'enquête piétina. Le printemps s'acheva tristement. Puis ce fut l'été. La belle saison s'écoula sans que j'eusse de nouvelles de Coralie. Au début de l'automne, vint le temps de la rentrée universitaire. De retour sur la campus, mais hélas seule, j'observai mélancoliquement que les grenades de la haie étaient mûres. Certaines déjà venaient déjà d'éclater, libérant leurs pépins.

Grenade

  Un homme en tenue de jardinier, muni de cisailles, s'était mis en devoir de tailler la haie. Il s'approcha de moi, me glissa dans l'oreille qu'il avait vu récemment Coralie et qu'elle était vivante, en bonne santé. Je m'enquis du sort qui lui était réservé. Lui ne pouvait m'en dire plus, étant tenu par son maître à la discrétion.
« Où est-elle, à présent ? » lui demandai-je
- Elle vit de l'autre côté du fleuve, dans le château de Hell.
- Et c'est comment, l'autre rive ?
- Elle ressemble en tous points à celle-ci, sauf qu'il y fait toujours mauvais temps. »
 Pour s'y rendre, à défaut de pont sur le fleuve, il fallait prendre le bac. Je n'avais jamais tenté de l'emprunter, le temps de passage étant dissuasif, et rebutants le froid et le brouillard permanent qui sévissaient sur l'autre bord. Franchement, on ne se bousculait pas pour aller là-bas. Je me dis cependant prête à tenter l'aventure pour retrouver Coralie.
  « Réfléchissez bien avant de prendre un tel risque, fit l'homme. Un redoutable chien monte la garde. Le manoir est ceint de murs épais. Qui s'aventure là n'est pas sûr d'en ressortir. »
  Je le pressai de questions. La description qu'il m'en fit était plutôt tristounette. J'imaginais que le moral de la recluse était mauvais. Comment se faisait-il que depuis des mois, elle ne m'eût pas donné signe de vie, par un appel téléphonique ou même un simple S.M.S., alors qu'elle avait toujours son portable sur elle ?
  « Sachez, fit le jardinier, ou celui qui se prétendait tel, que sur l'autre bord, le réseau ne passe pas. D'ailleurs, Hell a dû confisquer l'appareil ».
  Il ajouta que Coralie s'était d'abord révoltée, qu'elle avait fait longtemps la grève de la faim. Puis à la longue, elle avait fini par céder aux avances de son ravisseur. Comment cela se pouvait-il ? Je n'imaginais pas un tel dénouement, connaissant le tempérament de mon amie, une vraie tête de mule, et sa détermination lorsqu'il s'agissait pour elle de se tirer d'un mauvais pas,
   « Mais d'abord, qui êtes vous ? »
 Mon interlocuteur me dit s'appeler Hermès, comme le parfumeur-couturier. Il me montra du doigt une grenade mûre. On nomme aussi « pomme d'amour », m'expliqua-t-il, ce fruit, symbole de fécondité, qui pousse à profusion au Jardin d'Eden. Les Anciens en faisaient l'attribut d'Aphrodite. Et voilà : Coralie, qui n'avait rien mangé depuis son enlèvement, s'était laissé tenter par une grenade entrouverte. Elle n'avait mangé qu'un seul pépin, le pseudo-jardinier pouvait en témoigner, mais c'était aux yeux du sinistre Hell un signe de soumission.
  Faute de mieux, je griffonnai quelque mots sur une feuille volante à l'intention de mon amie indignement séquestrée. Je lui disais de ne pas se résigner, de garder espoir, l'assurant que je ferais tout pour la délivrer. Je glissai le papier dans une enveloppe et m'en remis aux bons soins de celui que désormais j'identifiais comme le messager des dieux. Ce pli, par son entremise, arriverait à bon port. Oui, mon appel aurait un écho, la vérité se ferait jour.
   Depuis, cette histoire a connu son épilogue. Je reçus peu après une réponse de mon amie. Elle me dit avoir pu négocier avec son ravisseur un compromis. Cela consistait en quelque sorte à « couper la grenade en deux ». Ressassant ce terme énigmatique, j'errai, mélancolique, au fil du  fleuve, un œil rivé sur la rive opposée. En me fondant sur les propos d'Hermès, je finis par comprendre les termes de l'accord passé. Coralie s'est résignée à demeurer six mois de l'année aux côtés de celui qu'il faut désormais appeler son époux. Ses seules distractions consistent à prendre ses rendez-vous, cultiver son jardin, élever des chevaux. Dans l'infernal séjour, elle vit en quelque sorte en léthargie, et son mortel ennui dure autant que la mauvaise saison. En contrepartie, elle est autorisée à repasser le fleuve aux premiers beaux jours, et retrouve son ancienne existence. Ensemble nous vivons le réveil de la Nature, et cueillons à nouveau narcisses et jonquilles. Corinne a retrouvé sa soif de liberté, fuyant l'onde amère au pâle reflet de l'au-delà.

Piste d'écriture : Texte inspiré de Jeanne Benameur, L'enfant qui, Actes Sud, 2016, dernière page.

Illustrations : Grenadier en fleurs, photo de l'auteur + gravure tirée de « l'Herbier érotique », p. 112,  Bernard Bertrand, éd. Plumes de carotte, 2005.

25 mai 2017

Bon sang ne saurait mentir! (2), par Sylvie Albert

Piste d’écriture : imaginer une situation de conflit qui permet de révéler les personnages et se termine par la résolution du conflit. Cette piste a été l'occasion de donner une suite à une nouvelle publiée le 11 mars 2017. http://www.atelierdecrits.com/archives/2017/03/11/35034840.htm 

Bon sang ne saurait mentir ! (suite)

bague

Cela fait une semaine que Paul essaie de cerner l’étrange sensation qui l’étreint, sans y parvenir. Mais ce matin, au réveil, la situation lui apparaît soudain clairement : il ne peut plus laisser ses parents lui empoisonner l’existence, et faire le dos rond en attendant que ça passe n’est plus une solution acceptable. Oui, il a maintenant 25 ans, un métier correct, et il veut se marier avec Laura. Oui il a 25 ans, a hérité d’une grande partie de la fortune familiale lorsque sa grand-mère est décédée, et il ne veut pas avoir à se justifier pour cela. Alors il ira bien dimanche au déjeuner, ou plutôt à la « convocation familiale » à laquelle il a été convié, mais en compagnie de Laura. Et avec la ferme intention d’enfin prendre toute sa place dans cette famille quelque peu singulière.

Le jour dit, il arrive avec une demi-heure de retard et main dans la main avec Laura, bien conscient que ces deux faits, déjà pris séparément, mais à plus forte raison conjugués, sont de nature à altérer l’humeur de ses parents. De ses parents mais également de ses tantes et oncles, puisque tout le clan l’attend de pied ferme.

Ils ne se sont pas revus depuis six mois, depuis le rendez-vous chez le notaire après l’enterrement de Mamily, au cours duquel les bijoux de cette dernière, valant une fortune, ont été remis selon sa volonté en mains propres à Paul. Le reste de la famille n’a toujours pas digéré cet affront, et lorsque Paul a réclamé dernièrement à sa mère la vaisselle qui lui avait été donnée par cette même Mamily quelques années plus tôt, un parfum de scandale est à nouveau venu chatouiller les narines de tous les membres de la génération « dépossédée ».

- Quoi, ont-ils pensé, ce gamin a hérité de la magnifique vaisselle provenant du temps de la splendeur de nos ancêtres, et qui plus est de leurs bijoux, non moins somptueux, sous prétexte que Mamily l’a élevé pendant les premières années de sa vie ? Que ne faut-il pas entendre !

Ainsi, l’accueil fait à Paul et Laura en ce dimanche est plutôt réservé.

- Ah, te voilà enfin, commence sa mère en les rejoignant dans l’entrée et ne regardant que lui. Tu sais que chez les De Visy, l’heure c’est l’heure. Le gigot va être trop cuit.

- Bonjour Maman ! Je ne te présente pas Laura, je suppose que tu te souviens d’elle…

- … Oui oui... Bon, il va falloir rajouter un couvert… Venez dans la salle à manger, tout le monde est arrivé.

        Sur la grande table, la belle vaisselle, c’est-à-dire celle de Paul, trône comme une provocation. Et sont déjà assis tout autour, sa tante Amélie, jumelle de sa mère et copie conforme en ce qui concerne le manque d’amabilité, et son oncle Daniel, leur cadet, visiblement mal à l’aise. Ceux-ci sont accompagnés de leur conjoint, tous deux certes pas aussi impliqués qu’eux dans le drame familial qui se joue, mais qui n’osent au premier abord pas manifester trop d’attention au jeune couple qui entre. Comme Paul a l’habitude des tribunaux et qu’il est cette fois-ci remonté à bloc, la froideur ambiante glisse sur lui. La pauvre Laura, pour sa part, est dans ses petits souliers, mais bien décidée à faire son possible pour soutenir son futur mari dans cette épreuve. Personne ne se décide à rompre le silence hostile. Angélique, l’épouse de Daniel, à peine plus âgée que Paul et Laura, finit par se lever et prendre Laura dans ses bras.

- Laura, ça fait vraiment longtemps qu’on ne s’est pas vues, comment vas-tu ? Et toi, Paul ?

- Nous allons bien, Angie, merci. Nous commençons à nous plonger dans les préparatifs de notre mariage.

- Oh, vous vous mariez, je ne savais pas, félicitations ! s’exclame Angélique, enthousiaste, avant de remarquer la mine déconfite de ses belles-sœurs.

- Paul, tu sais ce que j’en pense, commente sa mère.

- Oui Maman, je le sais parfaitement, c’est pour cela que je ne demande l’avis de personne et que l’on se charge tous les deux de l’organisation, avec la famille de Laura. Si toutefois tu changes d’avis, et n’envisages pas de faire un esclandre, tu seras la bienvenue avec Papa le 12 septembre.

- Paul, mon fils, assieds-toi donc. Et vous aussi, Laura, venez à côté de moi, intervient le père de Paul, qui a toujours bien apprécié celle qu’il considère depuis longtemps comme sa belle-fille, quoi qu’en pense sa femme. Ses origines modestes ne le dérangent pas, lui dont le grand-père était simple maréchal-ferrant.

- Bon, c’est bien joli tout ça, déclare Amélie, mais nous sommes ici pour discuter d’une affaire de famille. Laura peut donc rester puisqu’elle en fera bientôt partie. En plus je vois qu’elle porte déjà le pendentif favori de ta grand-mère, vous n’avez pas perdu de temps !

- Pas perdu de temps, que veux-tu dire ? interroge Paul.

- Ces bijoux doivent rester dans la famille, et qui mieux que ta mère ou moi peut honorer le sang de nos ancêtres en les portant ?

Laura reste médusée en entendant cela. Paul passe sans transition de l’écarlate au blême, heureusement qu’il n’avait rien dans la bouche car sinon il se serait étranglé.

- Je rêve ! Vous avez toutes les deux été fâchées avec Mamily pendant presque vingt ans, jusqu’à sa mort, vous ne vous êtes jamais occupées d’elle, n’avez jamais été la voir dans sa résidence pour séniors, où elle est morte entourée d’étrangers, et vous réclamez ses bijoux, là, sans vergogne ? Je crois sincèrement que Laura, qui sera la mère de mes enfants et qui s’est occupée de Mamily jusqu’au bout, en est plus digne que vous !

Un bruit se fait entendre dans la cuisine. La mère de Paul a lâché le plat du gigot, qui s’est écrasé par terre avec son contenu. Jamais Paul ne s’est rebellé de la sorte…

- Mais c’est pas vrai ! Sophie, Alain, vous ne pouvez pas laisser votre fils nous parler comme ça ! éructe Amélie. Quel affreux égoïste ! Ah, Mamily peut être fière de son éducation !

- Les bijoux sont à moi, j’en fais ce que je veux ! reprend Paul. Et je vais même attendre que l’on ait fini de manger, enfin si quelqu’un a faim car en ce qui me concerne vous me coupez l’appétit, pour emporter les assiettes, qui, comme vous le savez tous, me reviennent également !

Les nerfs de Laura lâchent à ce moment-là, elle sort en sanglotant. Aussitôt suivie d’Angélique, qui ne supporte pas mieux la tension dans la salle à manger. Le père de Paul, desserrant sa cravate, tente une conciliation :

- Amélie, voyons, un peu de tenue ! Paul, mon fils, ne t’énerve pas comme ça ! Tu as raison, les bijoux et la vaisselle te reviennent selon le souhait de ta grand-mère, et c’est vrai que ta mère et ta tante ne se sont pas beaucoup occupées d’elle. Mais il y a des choses que tu dois savoir, dont elles ne t’ont jamais parlé…

- Tais-toi Alain, on a décidé une fois pour toutes de ne rien lui dire ! l’interrompt sa femme.

- Je sais, mais cela n’a jamais été une bonne idée, ça fait des années que je vous répète que ces non-dits et ruminations bouffent la vie de tout le monde. Et ce serait bien que le petit soit enfin au courant…

Paul, dont le taux d’adrénaline revient lentement à la normale, se rassoit. Il est à son tour surpris par la réaction peu habituelle de son père. Il se sent enfin soutenu et la curiosité commence à poindre. Il lui a toujours semblé ne pas tout connaître sur l’histoire de sa famille. Quelles sont ces choses qu’il doit encore découvrir ?

 

Plus tard, dans la soirée et les jours à venir, Paul et Laura se remémoreront en riant le fameux secret de famille, qui pour eux n’en était plus un depuis quelques temps. Eh oui, Mamily avait eu une aventure notoire avec un homme marié, chose aux yeux de ses filles inconcevable pour leur rang social. Amélie, qui les avait en outre surpris dans une situation compromettante, avait mis très longtemps à s’en remettre. Les deux sœurs ont ainsi gardé rancune à leur mère pendant toutes ces années, jusqu’à sa mort. Et encore, pensent les jeunes gens, personne parmi les De Visy ne savait que cet homme, ce suppôt de Satan, n’était autre que le grand-père de Laura…

 

Sylvie Albert, mars 2017

 

 

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24 mai 2017

Des panneaux & des signes, par Jean-Claude Boyrie

Des panneaux & des signes

 Carnet de route

« Tu me regardes mais ne me vois pas.

Tu m'entends, mais ne m'écoutes pas.

Respecte au moins mon silence.... »

(poème malgache)

Louis Duchemin, surnommé « Loulou Perd-tout » parce qu'il avait la spécialité d'égarer ses affaires, avait entrepris le rangement de ses archives, une obligation pour lui fastidieuse, et qu'il ne cessait de différer. Explorant un classeur non étiqueté, tout couvert de poussière, il tomba par hasard sur un carnet de route, vieux d'un demi-siècle et qu'il croyait définitivement perdu. C'était la relation d'une extravagante équipée aux confins du Plateau malgache à l'époque où il était coopérant. L'aventure avait failli, mais seulement failli, tourner à la catastrophe. S'il en avait été différemment, le précieux document – comme son propriétaire – ne seraient plus là pour en témoigner.

Bon prétexte en vérité pour interrompre l'opération de classement ! Loulou se replongea, non sans émotion, dans ces feuillets jaunis, couverts d'une écriture appliquée, encore bien lisible. À cinquante ans d'intervalle, il retrouvait un autre lui-même, autrement fougueux, épris aventure, au point qu'on le qualifiait de « tête brûlée ». Il eut quelque peine à suivre le fil de son propre récit, rédigé dans un style précipité. C'était une suite de bouts de phrase inachevés, suivis de syncopes. Il avait abouté des sujets sans verbe, des verbes sans complément, des compléments sans objet. Sans doute y voyait-il des points de repères pour plus tard… mais il n'y avait jamais eu de « plus tard », car le carnet s'était perdu. Le tout faisait l'effet d'instantanés en rafale, ou photos prises sur le vif. Il s'agissait de lieux non cités dans l'atlas, de chemins de traverse, de paysages qu'il avait connus et de gens qui, depuis belle lurette, n'étaient plus.

Mais reprenons l'histoire à son début. Tout avait commencé par un beau jour d'octobre, qui marquait le début de l'été dans l'hémisphère austral. La chaleur avait progressivement monté jusqu'à devenir étouffante, les pluies se faisaient de plus en plus fréquentes et intenses ; c'était comme une mini-mousson entrecoupée d'éclatantes et lumineuses éclaircies. À la suite d'une soirée bien arrosée, Loulou avait fait le pari de rejoindre avec sa vieille « deuche » une modeste bourgade au fin-fond de la brousse, un bout du monde en quelque sorte où tout commence et tout finit, « village dans les nuages », juste au point sur la carte. Personne à sa connaissance n'était allé là-bas, ni n'avait envie de s'y rendre. Fort l'Étoile était une enclave cultivée au milieu de la forêt native, un improbable entresol suspendu dans le vide entre falaise et plateau, lieu d'affrontement entre indigènes et colons avant l'indépendance. Son nom de « Fort-l'Étoile » était tiré de l'antique redoute censée le défendre. bastion avancé de la civilisation. Ce « bastion avancé de la civilisation » avait été fondé par des planteurs de café. Le chemin pour s'y rendre apparaissait en pointillés, une une inquiétante indication pour qui connaissait l'état du réseau routier. Était-il vraiment praticable ????? Suite de points d'interrogation. Les autochtones consultés n'avaient pu donner que des renseignements évasifs à ce sujet. Louis avait fait fi de leurs conseils de prudence. Une chose était sûre : il s'aventurait dans un univers où toute signalétique était absente. Dès que l'on s'écartait un peu des axes principaux, la chaussée « revêtue » ou réputée telle cédait la place à quelque piste en latérite, d'un rouge vineux, que le climat avait transformée en « tôle ondulée ». Au fur et à mesure que l'on s'enfonçait en brousse, l'itinéraire à suivre devenait de moins en moins visible. Il finissait par se fondre dans le paysage. Après les rizières en terrasse, ondulaient sans fin les collines. Dans le moutonnement des « tanety », sous le regard impassible d'un pasteur, paissaient les troupeaux de zébus. Comme elles étaient encore loin, ces plantations de rêve à l'odeur entêtante et comme était pénible le chemin pour atteindre le « champ de neige » espéré, tapis de caféiers en fleurs, aux pétales nacrés ! Loulou devrait s'engager dans la jungle et traverser l'antichambre de l'enfer en quelque sorte : un fouillis végétal grouillant de vermine, une continuité visqueuse gluante et qui colle à la peau.

Carnet de routeb

À ce point, le récit s'interrompait, tout comme fit la route alors. Le plateau, qui paraissait sans fin, plongea brusquement vers la côte orientale. On discernait au loin, très loin, comme en rêve, inaccessible, l'arc scintillant du littoral. Deux petites notations : « la fin du monde » et « disparition » résumaient la sensation d'effroi qu'éprouva l'auteur du carnet quand, croyant approcher du terme du voyage, il eut conscience de s'être retrouvé dans un cul-de-sac.

Il allait bientôt faire nuit. Sous les Tropiques, le crépuscule est de courte durée. À peine le soleil couché, l'obscurité tomberait sur lui comme un rideau de scène violacé. Tapis d'étoiles ou trou noir ? Il avait un trou de mémoire.

C'est alors que le naufragé trouva sur son chemin le panneau salvateur. Une rencontre qui le marqua tellement qu'elle influença par la suite sa vocation. Que venait faire cet unique panneau, porteur d'un énigmatique avertissement : « trous en formation » ? Des trous ? Mais il y n'y avait que ça sur la route depuis le début du trajet ! Que signifiait d'ailleurs ce terme  ? Étymologiquement parlant, le mot « trou » vient du bas-latin « traugum », d'où dérive également « trognon ». C'est ce qui reste d'une pomme où d'un chou, lorsqu'on en a consommé la substantifique moelle. Le dictionnaire des synonymes lui donnait divers équivalents : « alvéole », « cavité », « creux », « dépression », sans parler du vide abyssal que représente bêtise humaine. Pour s'en tenir au domaine routier, « trou » renvoie à « fondrière », « effondrement », « ornière », en tout cas de rien de bon qu'on puisse attendre sur son chemin.

Loulou s'interrogea sur le pourquoi des « trous en formation ». Ils constituaient sans doute une variété particulière, en l'occurrence la plus dangereuse, de ces accidents de terrain.

Fallait-il entendre par là que ces trous, encore non établis, se formeraient sur le passage du véhicule ? Ou qu'un chauffeur inexpérimenté devait en faire l'apprentissage ?

Poussant le raisonnement plus loin, on pouvait faire une distinction entre le « vide » du « néant » et du « rien ». Le vide se définit par son contraire, à savoir le plein. Mais alors, pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Le néant s'oppose à l'être et le rien ne peut se caractériser, puisque justement, il n'est pas. Prenons l'exemple concret du fromage de Gruyère, apprécié des enfants pour ses trous. Ce fromage respecte un équilibre voulu par la nature entre vide et matière. Inversement, un Gruyère qui ne comporterait que des trous serait la parfaite illustration du « rien ».

Louis Duchemin ne pouvait savoir qu'il ferait plus tard un doctorat de Sémiologie appliquée à la Signalétique et qu'il venait de consigner sur son carnet de route les prémisses de son futur grand oeuvre : « Du sens caché des panneaux routiers ». Il avait un problème immédiat. Sa vieille « deuche », ayant déjà procuré quelques soucis à son propriétaire, venait de rendre l'âme. Il dut poursuivre sa route à pied, guidé par un indigène complaisant. Tous les chemins menant à Rome et même à Fort l'Étoile, il flotta quelque temps entre vide et matière, et se perdit aux confins du réel et de l'imaginaire, en respirant le grisant parfum des fleurs de caféier.

Illustrations : tirées de « Océan Indien », éd. Chêne, Agence Gamma Rapho, janv. 2011.

 Piste d'écriture : locutions au pied de la lettre : « Trous en formation ».

 

 

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23 mai 2017

Ornella, par Sylvie Albert

Piste d’écriture : écrire une histoire en lien avec la danse/la musique contenant les mots proposés : converger, harmonica, vibrer, bourdon, dossier d’une chaise, crépiter, faire corps, table, tanguer, tempo, café Le Balto.

 

Ornella

 

En un instant, le silence envahit l’espace, et tous les regards convergent vers elle. C’est à chaque fois la même chose : elle apparaît, et tout le monde se tait. Je le sais mieux que personne, cela fait dix ans que j’assiste à ce phénomène. Pendant longtemps, j’ai été comme eux, ébahi par son apparition. Maintenant, la force de l’habitude fait que je ne me concentre plus sur son entrée, mais observe plutôt à leur insu l’attitude des clients, qui deviennent malgré eux des spectateurs captifs. Ce soir, au prestigieux café Le Balto, comme partout ailleurs par le passé, les conversations se sont arrêtées, certains verres sont restés suspendus entre tables et visages, au bout de bras ayant interrompu leur mouvement. Une personne a toutefois retrouvé ses esprits plus rapidement que les autres, puisque j’entends un flash crépiter. L’harmonica de François se fait alors entendre depuis la partie obscure de la scène, les notes se fraient un chemin à travers l’opacité du silence. La tension se relâche, les gens commencent à échanger des regards et des signes. Les verres regagnent leur place sur les tables, ou terminent leur trajet jusqu’aux bouches assoiffées.

Ornella, elle, n’a pas bougé depuis que le halo de lumière l’a encerclée. Elle a besoin de ce moment d’immobilité totale, de concentration intense, pour donner par la suite le meilleur d’elle-même. À l’instant précis où les spectateurs vont s’extraire de son emprise, elle joue les premières notes, les aliénant cette fois non par l’image d’icône radieuse qu’elle leur offrait juste auparavant, mais par la pureté de son doigté, de sa musique. Elle ne les laisse pas reprendre leur souffle, elle les emporte crescendo dans un tourbillon d’émotions. Et tous, hommes et femmes, naïfs ou connaisseurs, se retrouvent à sa merci. À cette minute, on ne peut que tomber amoureux d’elle. Ornella le sait bien, qui s’est avec l’expérience habituée à cette réaction et en joue tout aussi adroitement qu’elle pince les cordes de sa harpe. Depuis la salle, on perçoit bien à quel point elle fait corps avec cette dernière, et on se demande quelles blessures se forment au point de contact entre l’instrument et l’artiste, lorsqu’elles se séparent…

Un homme se lève soudain, l’homme à l’appareil photo crépitant, il repousse son dossier de chaise et s’approche rapidement de la scène. Il arrive près d’Ornella, et avant que quiconque ait eu le temps de réagir, il tire violemment sur la harpe. François s’approche…

harpe (2)… mais je n’en vois pas plus, car je sens une vibration près de mon visage : c’est mon téléphone qui me réveille, il doit déjà être 7h30. Je suis en sueur, cela fait longtemps que je n’ai pas fait un tel rêve. Un rêve du temps où j’étais heureux, où j’étais amoureux d’Ornella et croyais être payé de retour. Ceci avant d’essuyer quelques déboires et de m’apercevoir que son cœur ne pouvait aimer que deux choses : elle-même et l’adoration de son public. Rien ni personne d’autre ne pouvait avoir de place dans sa vie. Notre histoire a commencé à tanguer au bout de quelques années, pour se terminer tristement à la fin d’un concert par ailleurs très réussi.

Depuis, nos vies ont pris des directions différentes, et même si nous avons gardé le contact, nous n’avançons plus au même tempo. En général, je le vis plutôt bien, conscient que l’on ne peut pas susciter les sentiments d’autrui selon son propre bon vouloir, mais ce matin ce rêve m’a donné le bourdon

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l'atelier du samedi 27 mai avancé

Bonjour, l'atelier de ce samedi commencera à 14h au lieu de 14h45, et s'achèvera à 17h15.

J'espère que cela conviendra à tout le monde. Amicalement, Carole

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10 mai 2017

annulation de l'atelier du samedi 13 mai

Bonjour, pour des raisons familiales, je dois annuler l'atelier de samedi prochain. J'en suis désolée.

j'en avais prévu un le 27 même si cela tombe durant le week-end de l'Ascension, je le maintiendrai. je peux proposer la date du 3 juin puis du 10 juin...

Merci aux participants de m'écrire pour me soumettre leurs disponibilités et souhaits.

Amicalement, Carole

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Le chemin des Asphodèles, par Jean-Claude Boyrie

« L'asphodèle blanche est une grande plante vivace caractéristique des stations fortement dégradées. D'avril à juin, elle s'épanouit en fleurs blanches à nervure centrale verdâtre. Ses feuilles vert glauque sont longues et aiguës. Ses tubercules charnus sont riches en éléments nutritifs. Mis à bouillir pour en éliminer l'âcreté, ils sont consommés en période de disette comme substitut du pain.

« L'asphodèle blanche est une grande plante vivace caractéristique des stations fortement dégradées. D'avril à juin, elle s'épanouit en fleurs blanches à nervure centrale verdâtre. Ses feuilles vert glauque sont longues et aiguës. Ses tubercules charnus sont riches en éléments nutritifs. Mis à bouillir pour en éliminer l'âcreté, ils sont consommés en période de disette comme substitut du pain.

Selon une croyance antique, l'asphodèle fleurit sur les landes arides où s'échouent des âmes en état d'errance. Le peu de nourriture qu'elle dispense convient à l'appétit modeste de ces Ombres. »

Selon Sylvie l'Hostis: « Balade autour du Pic Saint Loup ».

Ce 25 avril était jour de fête au village, une fête costumée, à laquelle toute la population de Barsacq sur l'Eyre était conviée à participer. L'usage s'était établi de restituer une fois l'an, juste après le dimanche de Quasimodo, l'ambiance de la Belle Époque. En ce chef-lieu de canton jadis prospère, l'activité forestière avait tendance à péricliter, avec le passage répété des incendies, la mort du gemmage et la fermeture de l'usine de térébenthine. Alors, on avait misé sur l'accueil et l'animation touristiques.

Allez savoir pourquoi Pierre Lucbernet, dernier rejeton d'une illustre lignée, avait choisi précisément ce jour-là pour signer l'acte de vente de sa maison familiale. Celui que tout le monde appelait encore au pays « le petit Pierrot », semblait de longue date avoir oublié ses racines. Il était accaparé par son travail au sein d'un cabinet d'avocats parisiens, et ne se rendait qu'occasionnellement dans les Landes. Depuis la mort de son père, la vieille maison, dépourvue de tout « confort moderne », demeurait désespérément vide. Elle était de l'avis général, impossible à louer, sauf à effectuer des travaux pharaoniques, qu'il n'était pas en mesure de financer ni de suivre. Enfin, Maria, la vieille servante, d'une touchante fidélité, qui depuis des années pourvoyait à son entretien, venait de donner son congé pour partir en maison de retraite. Alors, décidément, mieux valait se défaire de ce bien. Pierrot résolut de franchir le pas, un vrai déchirement pour lui, car il gardait pour la vieille demeure un attachement viscéral. Il contacta Miqueù Romegas, le notaire du village, un ami de toujours de la famille, lequel avait justement un acquéreur potentiel sous la main. En l'occurrence une agence immobilière de Bordeaux, laquelle se proposait de transformer les lieux pour y exercer son activité.

« Je comprends très bien que cela te fasse de la peine », avait dit le vieux notaire au téléphone, « mais tu sais bien qu'un jour ou l'autre il te fallait en venir là. D'ailleurs, pourquoi te déranger personnellement ? Cela ne ferait qu'aviver tes regrets. Ne te tracasse pas pour les formalités. Il suffit que tu donnes procuration à l'un des clercs de l'étude qui signera l'acte en ton nom. »

Pierrot ne l'entendait pas de cette oreille. Il souhaitait revoir une dernière fois, avant de la vendre, la demeure où il était né. Sous prétexte qu'il avait quelques objets personnels à récupérer, il dit qu'il ferait le déplacement pour la circonstance.

« Au moins, ne choisis pas le 25 avril » avait grommelé Miqueù Romegas. « Tout le village est mobilisé du fait des festivités, l'étude sera vide ce jour-là. Qui plus est, cette date n'arrange pas l'acheteur. Diou me daou (1), il y a bien un 24 et un 26 !  »

Son client et néanmoins ami s'obstinant à venir le 25, le notaire finit par céder à son étrange caprice :

« Soit » lui dit-il « mais, c'est bien parce que c'est toi. Passe à l'étude autour de quinze heures, j'y serai présent et m'occuperai de tout personnellement. Je t'enverrai le projet d'acte pour lecture préalable. Une fois que tu en auras pris connaissance, nous ne perdrons pas de temps en formalités. Inutile de déprimer. Tu trouveras Barsacq en liesse, et cela te changera les idées. »

Ainsi fut dit, ainsi fut fait.

Le 25 avril, la place de l'église était noire de monde. La foule se pressait autour d'un groupe de bergers juchés sur des échasses. « Pachin, pachan, au cant de l'alaude,

Pachin, pachan, chancayres que van » (2).

L'accès en avait été interdit au voitures. Les calèches d'antan, remises en état pour la circonstance, défilaient en boucle, cependant que l'orphéon de Barsacq alternait des valses de poche : « Tam-pa-pa, tam-pa-pa », et des farandoles à l'accent gascon : « Jan petit que danse, danse danse Jan petit ».

L'air bourdonnait de divers tempos. Cela vibrait, sautillait, tournoyait, puis les transes se muaient en glissando dans le balancement des hanches, au pas chaloupé du tango

Au lieu de se rendre directement à l'étude, Pierre prit la direction du café « A nouste » (3), point de ralliement traditionnel de la population de Barsacq. Il espérait rencontrer quelqu'un qui le connût encore et (pourquoi pas?) un(e) ancien(ne) copain (copine). Le décor du bistrot n'avait pratiquement pas changé depuis son enfance. Les consommateurs des deux sexes et de tous âges battaient le carrelage en costume 1900. Pour les hommes : redingote et gibus. Pour les dames : robe à tournure, col Médicis, corsage à manches gigot - sans doute aussi : culotte grand-mère, mais Pierrot n'eut pas l'opportunité de vérifier ce détail vestimentaire.

Assis à califourchon sur le dossier de sa chaise, alors qu'un phonographe épanchait en soixante dix huit tours des rengaines surannées, il se sentait des fourmillements dans les mollets. La compagnie ne manquait pas d'accortes « maynades » (4), toutes le tentaient, mais laquelle pouvait-il inviter à danser ? Il ne reconnaissait plus personne dans la (trop) nombreuse assistance, et d'ailleurs, il n'avait pas vraiment le coeur à s'amuser.

C'est alors qu'il remarqua, comme rivée à son coin de table, une jeune femme aux yeux pers. Pierrot lui donnait entre vingt et vingt cinq ans, pas davantage. Il la trouva d'une troublante beauté, bien qu'elle ne cherchât nullement à attirer l'attention (peut-être était-ce justement pour cela). Elle avait une opulente chevelure rousse, ramenée sur sa nuque au moyen d'une barrette. Son visage triste, aux traits presque enfantins, l'émut. La « drolesse » (4) lui rappelait quelqu'un, mais qui ? Sa tenue, sans doute exhumée d'une vielle malle ou de quelque armoire de famille - elle fleurait bon la naphtaline -, n'avait pas l'air d'un déguisement. Elle portait une robe à manches longues en coton gris-souris, se creusant au niveau de la taille, avec deux plis « religieuse » en guise de plastron. Le corsage à fronces était fermé jusqu'au col-chemisier par une rangée de petits boutons en corne.

Corsetée ou pas, il ne comprenait pas comment une fille aussi séduisante pouvait se retrouver seule un jour de fête, à faire tapisserie.

Pierre, intrigué, se rapprocha d'elle et se présenta comme un enfant du village.
« Je suis Pierre Lucbernet, qu'on surnommait jadis le petit Pierrot, fit-il. Mon nom vous dit-il quelque chose ? 

- Oui, bien sûr », répondit-elle. « Ici, qui ne connaît les Lucbernet ? Ils sont nombreux à Barsacq. Moi-même suis rattachée, enfin par alliance, à votre famille.

- Tiens donc ! Nous serions donc plus ou moins parents ! Quelle coïncidence, et surtout quel bonheur ! J'avais tout de même un peu l'intuition de cela, car bon sang ne saurait mentir !

- Je me prénomme Asphodèle et mon nom de jeune fille est Tressac. »

Elle se tut, évitant d'entrer dans d'oiseuses précisions généalogiques. Elle ne fit pas non plus état de son histoire personnelle, un peu tristounette et qui ne regardait pas son interlocuteur. Lui n'ignorait pas que les Tressac formaient, avec les Lucbernet, le clan le plus notoire et le plus ancien du village. À eux tous ils devaient bien représenter la moitié de la population. Quant au prénom d'Asphodèle, il était à dire vrai peu courant dans le pays.

« J'ai beau faire une effort de mémoire, je ne vous remets pas », avoua-t-il.

Elle eut un pâle sourire :

« Ne cherchez pas. Je suis à la fois trop jeune et trop vieille pour que vous vous souveniez de moi. Mais c'est sans importance. Entre parents, même éloignés, on peut quand même se tutoyer. »

Une fois encore, elle s'interrompit, laissant Pierre interloqué par cette phrase énigmatique.

Décidément, cette étrange femme le fascinait, en même temps qu'elle l'intriguait. Surmontant sa timidité, il l'invita à danser sur un rythme de blues, le seul qui convînt à son état d'âme du moment. De fait, il mourait d'envie de l'embrasser. Asphodèle accorda ce tour de danse, observant avec son cavalier une certaine retenue. À même enseigne, lorsqu'il voulut la serrer joue contre joue, elle le repoussa doucement, lui faisant sentir que son geste était inconvenant, voire en quelque sorte incestueux. Pierrot n'insista pas. Quand le morceau fut achevé, il remercia courtoisement sa partenaire et lui proposa de prendre l'air à l'extérieur :

« Si nous sortions de ce café ? J'aimerais tant revoir mon ancienne maison. Ce serait aussi l'occasion de mieux faire connaissance et de bavarder un peu….

- Pourquoi pas ? Je suis lasse autant que vous, enfin autant que toi de cette ambiance survoltée. »

Il lui tendit le bras, qu'en tout bien tout honneur, elle accepta. Côte à côte, ils se dirigèrent vers la demeure familiale de Pierrot, qui donnait sur la place publique.

« Un détail me revient », fit-il, « que sans doute tu connais : le terrain où nous nous trouvons appartenait à mon arrière-arrière grand-père, qui l'a vendu à la commune, pour édifier l'église actuelle au début du siècle dernier.

- Oui, bien sûr, je suis au courant de tout cela ! »

Pierrot comprit qu'il était temps d'avouer à sa compagne le motif de son passage à Barsacq. La mystérieuse Asphodèle réagit violemment à l'annonce de la vente de la maison :

« Tu n'as pas honte, Pierrot ? Comment peux-tu te défaire d'un bien si chargé de souvenirs et d'émotions. Manques-tu de pitié ou de piété familiale au point de rompre avec le passé ? »

Pour marquer sa colère, elle défit la barrette de sa nuque et son opulente toison rousse s'épancha.

Lui ne sut que répondre, elle avait cent fois raison. Pierre ouvrit le portail, dont les vantaux grincèrent. Ensemble, ils traversèrent le jardinet qu'une haie de prunus isolait de la grand-place et pénétrèrent dans l'ancienne maison. Quand il écarta les persiennes pour faire entrer la lumière, un nuage de poussière accumulée s'envola. Des meubles démodés (mais étaient-ils pour autant sans valeur ?) avaient été vidés de leur contenu. On devinait sur les tapisseries, à des taches plus claires l'emplacement de tableaux enlevés. Seuls demeuraient, accrochés aux murs, les portraits d'ancêtres oubliés, de grands formats dont personne n'avait voulu parce que jugés impossibles à caser.

Asphodèle énuméra sans hésiter les personnes représentées :

« Lui, c'est Jean-Louis Lucbernet, ton bisaïeul, dont tu me parlais à l'instant. Puis (je cite dans l'ordre), ses quatre enfants : l'aîné, Maurice, ébéniste de son état. Un beau garçon, comme tu vois, lequel avait épousé une fille Fressac. Hélas, elle mourut toute jeune en couches, laissant un petit orphelin nommé Jean. Lui ne s'en est jamais remis... »

Pierrot crut discerner un sanglot dans la voix de son interlocutrice. Il leva les yeux sur elle et retrouva sur son visage l'expression douce et triste de la jeune femme de la photo, victime déjà résignée, et qui ne s'attendait pas à partir si vite. Asphodèle lui ressemblait d'une manière stupéfiante.

Elle surmonta son émotion, poursuivit : « Voici maintenant Laure, la sœur cadette de Maurice et Roger, ton grand-père, mort gazé durant la Grande Guerre. Enfin, Clément, le benjamin de la fratrie et qui n'a pas, non plus que Laure, eu d'enfant. Te voilà seul à présent pour relever le nom. » 

- Comme tu parles avec passion de nos ancêtres communs ! Comme si tu les avais personnellement connus et aimés...! 

- C'est vrai, je les aime. Ils ont vécu leur vie, agi selon leur conscience. On n'a pas le droit de les juger. Je porte en moi leur souvenir et voudrais qu'il ne s'efface pas au fil des générations futures. »

Pierre était bouleversé. La vérité se révélait à lui. Maintenant la mémoire lui revenait. Asphodèle Lucbernet, née Tressac, n'était pour lui jusqu'à présent qu'un nom gravé sur le caveau de famille, assorti de deux dates : 1890 – 1912. Roger, son beau-frère et bisaïeul de Pierre, allait la suivre au tombeau sept ans plus tard. « Praube pichote ! » (6), pensa-t-il. Il aurait voulu la consoler, la prendre dans ses bras, mais n'étreignit qu'un courant d'air. Elle, déjà, lui tournait le dos, se dirigeant vers le cimetière, au milieu d'une lande constellée d'asphodèles. Au détour du chemin, avant qu'il ne la perdît de vue, elle lui fit un léger signe d'adieu, puis ne reparut plus.

 Piste d'écriture : « logorallye », mots imposés sur le thème de la danse. Cf. Valentine Goby « Un paquebot dans les arbres », Acte sud, 2016.

 Notes (traduction des termes gascons) :

(1) Dieu me damne !

(2) « Clopin-clopant, au chant de l'alouette, clopin-clopant, les échassiers vont » (chant populaire landais, au même titre que « Jan petit », danse commune au monde occitan).

(3) « Chez nous. »

(4) Jeunes filles, en gascon.

(5) Terme synonyme du précédent, en plus familier.

(6) Pauvre petite !

 

 

 

 

 

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03 mai 2017

Panne de jour, par Michelle Jolly

Piste d'écriture:une liste de mots, tirés de deux textes existants. S'en approprier le plus possible.

Panne de jour…

Fin mai dans le grand nord, la nuit refuse de venir, le soleil est pâle mais présent, et ce jour n’arrive pas à mourir… Bientôt minuit, je ne m’habitue pas à ces heures lumineuses en plus, on cherche le repos, en vain, et les soirs de fin de semaine, le bourdon s’installe dans ma tête ; je me tourne, me retourne, assis au bord de mon lit, renonce et sors. Je me souviens…

Dans ma ville, au sud, nous avions rendez-vous sur la place, en terrasse du grand Café Le Balto, harmonica et guitare. Devant moi, une jeune brune battait la mesure de la main sur le dossier d’une chaise, bières, alcool et Coca vibraient dans les verres. Quelques-uns se mettaient à danser sur le trottoir ou sur la place, il était tard, mais on était ensemble, dans les rires et la musique.  Pointe du pied sur le carrelage, pour accompagner le glissando musical, ou la guimauve d’un tango fait, bien sûr pour tanguer... J’aimais ces nuits-là, celle des courtes aventures, des projets fous rebâtissant le monde, alors, comment aujourd’hui, dans ce monde insolite, pourrais-je m’habituer à des jours sans fin ?

Depuis minuit, l’ensemble de la station où je travaille, converge vers l’Inuit Bar, le pick-up crépite sur une musique américaine où les paumes et les pieds battent le tempo. L’alcool est fort, et le jour si long… L’énergie s’épuise, Alors je vais bientôt, me caler contre une porte, un mur ou peut être mon lit, pas envie de faire corps avec cette valse de poche que le pick-up distille. 

Les mollets se détendent, le balancement cesse, chacun se rend ; les yeux se ferment ,vaincus... Il est quatre heures, le soleil, installé, entame son lever du matin.

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image: https://fr.wikipedia.org/wiki/Jour_polaire

les mots de la liste:

Converger. Harmonica. Vibrer. Bourdon. Dossier d’une chaise. Crépiter. Motif initial. Faire corps. Table. Tanguer. Tempo. Café Le Balto.

 Battre le carrelage. Pointe du pied. Balancer. Hanches. Diffuser. Tam pa pa. Paumes. Se caller. Fourmiller. Mollets. Valse de poche. Sauter. Pick-up. Glissandos.

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02 mai 2017

Deux textes : Harmonica et Pick-up, par Florence Chaudoreille

Logorallye. La liste des mots est en fin de textes.

 

Au café Le Balto les dossiers de chaises cassés finissent par crépiter dans la cheminée. Des moments d’exaltation, des empoignades, des bousculades… les chaises dépareillées, récupérées à droite à gauche, ne durent guère plus d’une saison. Quelques tables aussi alimentent le feu, lorsque bancales elles ne peuvent plus servir à poser les verres, bouteilles, breuvages et boissons qui s’y accumulent d’ordinaire.

Le doux bourdon du feu fait corps avec l’harmonica.
Les corps convergent vers ce motif initial, chaud, doux et chuchoté.

Tanguer, vibrer, le tempo qui se développe est fait pour ça.

Chaque déséquilibre cherche un autre déséquilibre, pour créer la possibilité, l’espace d’un instant, qu’un équilibre apparaisse, se déploie, se transforme, puis se dissolve.

Micro-sensations, petits déplacements dans un espace bondé, mais maximum d’émotions, et moments suspendus d’éternité,  c’est cela le café Le Balto, lieu tanguero qui  accueille des danseurs depuis le renouveau du tango en France, dans les années 80.

 

harmonica

 

Bas le carrelage comme si tu faisais une mayonnaise. Le conseil de sa grand-mère ne lui avait rien dit pendant des années. Des visions de mayonnaise durcies comme du carrelage, ou de sols glissants parce qu’enduits de gras émulsionné ne l’incitaient pas à se lancer sur les pistes de danse. Jusqu’au jour où, à force de faire tapisserie, ses mollets se mirent à fourmiller. Il entama une valse de poche, dans un coin de la salle de danse protégé par une pénombre bienveillante. Le pick-up enchaîna sur des glissandos, et lui aussi, sur des tam pa pa assez enfiévrés. Sautant sans s’arrêter, il sentait la souplesse de son corps et la liberté retrouvée de son esprit. Tout naturellement ses paumes se calèrent sur les hanches d’une partenaire, invitée à danser. Il avait une manière de balancer sur la pointe du pieds gauche très attendrissante, et sa partenaire fondait pour lui au fur et à mesure qu’ils dansaient ensemble.

L’image de la mayonnaise lui revint à l’esprit, et faillit lui faire perdre pieds, alors qu’il était en état de grâce. Puis il entrevit ce que sa grand-mère avait voulu lui transmettre par sa métaphore culinaire indigeste : la vie est comme une mayonnaise, vite faite, vite tournée, facile à rater, difficile à rattraper. Le secret est dans la détermination pour la faire prendre, la mayonnaise, et dans la détermination pour donner un sens à sa vie. Et l’énergie dépensée sur une piste de danse mène souvent à de belles rencontres, pourvu que l’on se jette dans la danse avec l’énergie nécessaire.

Florence Chaudoreille

mots:

Converger. Harmonica. Vibrer. Bourdon. Dossier d’une chaise. Crépiter. Motif initial. Faire corps. Table. Tanguer. Tempo. Café Le Balto.

Battre le carrelage. Pointe du pied. Balancer. Hanches. Diffuser. Tam pa pa. Paumes. Se caller. Fourmiller. Mollets. Valse de poche. Sauter. Pick-up. Glissandos.

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30 avril 2017

Ariane sur son chemin, par Nyckie Alause

Ariane est la grand-mère d'Eloïse, la fillette qui a vraiment du mal à parler encore à sa maman... Pour relire ce texte, cliquez ici.

carnet fermé

Ariane n’a pas vu sa famille depuis longtemps, depuis vraiment longtemps. Quand elle pense à sa fille, elle la voit à dix ans, à vingt ans, encore à vingt ans et après elle ne la voit plus, physiquement. Plusieurs fois elle lui écrit. Elle aurait dû poster ses lettres. Elle a tenté de la joindre au téléphone pour ne laisser sur le répondeur qu’un message tellement laconique que sa fille ne l’a même pas considéré comme un message. Elle voit bien son doigt rageur appuyer sur la touche retour pour détruire cette intrusion. C’est cela, Ariane s’est toujours sentie une intruse dans la vie de sa propre fille, Marie. Une intruse dans sa propre vie. Elle pourrait expliquer, si quelqu’un s’en montrait curieux, les circonstances qui les ont menées toutes deux où elles en sont aujourd’hui : nulle part ! Qui ne les ont menées nulle part, ce genre de lieu qui n’est même pas une impasse. Dans une impasse, tu es acculée, mais tu as toujours le choix de t’en retourner. Nulle part est un lieu dont la porte de sortie est une énigme. Il suffirait pour Ariane de répondre à l’énigme, si elle était capable d’en formuler la question.

L’heure des bilans a sonné : Sa mère ? Elle vient de disparaître.

« Elle n’a pas disparu, elle est seulement morte sans dire qu’elle m’avait aimée ». Ariane pense cette chose, qu’elle n’a pas encore prononcée à voix haute. Si elle arrivait à le faire sa vie serait plus facile. Elle aurait pu le dire à Joël, son frère, le jour des obsèques. Il se tenait à côté d’elle et avait même posé la main sur son épaule dans un élan de compassion. Mais il lui avait demandé « Maria, elle ne viendra pas? ». D’un geste déterminé, elle avait fait tomber cette main qui pesait comme la honte sur son épaule.

                                                      * * *

« Tu as des enfants? » demande Léo. Dans son profil elle avait écrit célibataire et dans les courriels qu’ils se sont échangés la question des enfants n’a jamais été abordée. Elle est prise au dépourvu et ne sait que répondre. Elle tourne longuement la cuillère dans sa tasse de cappuccino jusqu’à en faire disparaître la mousse onctueuse qui le recouvrait. Elle porte la tasse à ses lèvres et souffle un peu avant de boire. Elle ne peut plus essayer de gagner du temps. Léo la regarde avec curiosité teintée d’une légère inquiétude. Elle dit « oui » entre deux gorgées et déjà elle regrette. Il va tenter d’en savoir plus. Mais plus que quoi ?

— Avant j’avais une fille, Maria…

Léo la dévisage avec compassion. Il pose sur la main d’Ariane une main chaude et douce, des doigts longs aux ongles brillants et épais. Un geste si doux qu’elle en frissonne. Elle voit bien qu’il envisage le pire mais sa main, si elle s’explique, sa main, il va la retirer. Des regrets elle en a suffisamment pour n’en pas rajouter de nouveaux. Demain, peut-être demain. Par pudeur, il parle d’autre chose. Des voyages qu’il a faits, des boulots qu’il a quittés, des livres qu’il a lus, de son temps libre qu’il occupe comme il peut, de sa solitude… Et Ariane parle des mêmes choses, assez longtemps pour qu’ils s’imaginent tous les deux qu’ils sont pareils.

A un certain moment Léo parle de sa femme qui est partie trop tôt et Ariane répond en décrivant la lente agonie de sa mère. Elle raconte cela avec une certaine délectation. Il voudrait savoir encore et encore, toutes ces vies qu’elle a vécues avant cette rencontre. Il imagine déjà un avenir et elle ce qu’elle imagine, c’est un avenir extrêmement proche avec ses mains si chaudes qui effleureront sa peau et leurs corps qui feront des découvertes.

Le temps passera pense-t-elle, il passera et le moment se présentera où je devrai lui dire. Si j’attends trop longtemps le temps sera passé. Comme le temps est passé pour Maria et son père.

Ça non plus elle ne peut pas le dire, cette horrible histoire de Maria. Et du père de Maria qui restera en prison. Face au juge, elle n’a pas pu parler, alors devant Léo qu’elle rencontre pour la deuxième fois c’est simplement une impossibilité.

« Si j’avais été capable de courage, Maria serait toujours ma fille.  Je lui présenterais Léo et je suis sûre qu’elle le trouverait beau et gentil. Elle me dirait qu’elle est heureuse que je ne sois plus seule, que la vie est trop courte pour vivre dans cette éternelle douleur. »

La caresse de Léo se fait plus insistante, ses doigts se glissent entre ses doigts, elle résiste résiste et ne résiste plus. « Partons lui dit-elle. Allons marcher ». Elle dit marcher mais ne pense qu’au chemin qui les conduira chez elle. Ils prendront la voie de halage où les promeneurs se croisent et se saluent. Les habitués la connaissent et ne lui font même plus un signe de la main tant elle est revêche. Ils la connaissent mais aujourd’hui ils sont capables de ne pas la reconnaître tant sa mine est avenante et légère sa démarche.

Ariane et Léo ont réglé le rythme de leurs pas sans effort et le plaisir de leur promenade transfigure Ariane. Mais elle fait un faux pas qui lui arrache un petit cri de douleur. Il est à ses côtés « Je suis à tes côtés appuie-toi sur mon bras. Viens, allons nous asseoir » Il s’empresse, époussète le banc tâché par des pigeons indélicats. Tant de prévenance émeut Ariane. Elle aurait dû tout dire, lui donner la possibilité de partir, seulement partir. Ce ne serait pas la quitter puisqu’ils n’ont que parlé. Sur ce banc, assise, le bras protecteur de Léo sur son épaule, elle fait défiler sa vie, ce qui a réussi, ce qui a raté, ce qui a dysfonctionné. Elle écoute la voix rassurante de l’homme qu’elle a trouvé, qu’elle voudrait garder, qui dit « ce ne sera rien » en massant sa cheville. Il emploie le futur comme si c’était déjà demain, comme pour un avenir où ils seraient ensemble.

« Demain, si j’avoue aujourd’hui, demain je téléphone à Maria, demain je vais la rencontrer, demain je vais la reconnaitre et je lui demanderai pardon de n’avoir pas pu l’aimer suffisamment. Demain je vais reconstruire ma vie. »

— Maria, ma fille, elle n’est pas morte.

Léo continue de masser sa cheville. Ses doigts experts lui font un bien fou. Son attention, il la lui consacre, entièrement. Elle décide qu’elle ira jusqu’au bout. Chacune de ses caresses fait disparaître la douleur et l’encourage.

— Elle refuse de me parler depuis quinze ans.

Le passage suivant des mains de Léo sur l’articulation douloureuse la met en confiance.

— Ses raisons sont tout à fait légitimes. Je n’ai pas su être là pour elle quand elle a eu besoin de moi.

La caresse monte cette fois un peu plus haut, à la naissance du mollet.

— J’ai tenté à maintes reprises de lui écrire… pour m’expliquer, mais à quoi cela aurait-il servi. J’ai déchiré les feuilles, je n’en ai gardé aucune.

Les mains gagnent encore du terrain et Ariane le courage et l’élan qui lui ont manqués toutes ces années.

— Quinze ans, te rends-tu compte ? Quinze ans que sa vie est sectionnée de ma vie. Comme si nous n’avions pas existé. Comme je regrette si tu savais combien je regrette…

Ariane parle à Léo. Il lui semble que ce qu’elle dit est une répétition pour ce que demain, quand elle l’appellera, elle dira à Maria. Les mains de l’homme s’arrêtent derrière le genou, si émouvantes dans ce creux secret où elles se dérobent avant de redescendre lentement vers le pied. Ariane souhaite que la douleur revienne pour qu’à nouveau il la chasse. Elle espère que d’autres souffrances vont l’atteindre et que lui, cet homme beau et bon sera en mesure de les faire disparaître de la même manière, avec ses mains, ses mots et ses caresses.

Léo se lève. "Pourquoi attendre à demain ? lui dit-il. Pourquoi ?"

Nyckie Alause, avril 2017

Comme pour Eloïse, j'ai pêché l'Illustration sur le site d'une amoureuse de carnets, qui vous propose d'en fabriquer. Cette fois, le carnet est fermé...

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26 avril 2017

Les noces de Gyptis, par Jean-Claude Boyrie

Épilogue :

Phil.

Les noces de Gyptis et de Protis.

 

« Ce jour-là, le roi était occupé à préparer les noces de sa fille Gyptis que, selon la coutume de la nation, il se préparait à donner en mariage au gendre choisi pendant le festin. Tous les prétendants avaient été invités au banquet. Le roi y convia aussi ses hôtes grecs. On introduisit la jeune fille et son père lui dit d'offrir l'eau à celui qu'elle choisirait pour mari. Alors, laissant de côté tous les autres, Gyptis se tourna vers les Grecs et présenta l'eau à Protis. Ce dernier, d'hôte devenu gendre, reçut de son beau-père un emplacement pour fonder la ville. »

Justin, historien romain (IIIème siècle de notre ère) « Histoires philippiques ».

Décidément, les évènements s'accélèrent. Nous n'avions prévu de faire, à l'occasion des fêtes, qu'un séjour court à l'Estaque, où nos amis Syriens viennent enfin d'obtenir l'autorisation de s'installer (merci, Monsieur le Préfet !). Dans l'immédiat, ce succès bien mérité, car il couronne les efforts de tous, nous pose un problème d'organisation. Au point que nous nous sentons à présent de trop : notre vieille maison ne peut recevoir tant de monde à la fois. Alkistis pense qu'après les épreuves qu'ils viennent de traverser il faut laisser nos enfants vivre leur vie. Elle souhaite en outre être revenue à Xanthos à temps pour célébrer la Noël orthodoxe. Et puis, ploc, allez comprendre : une nouvelle imprévue (et quelle nouvelle !) est tombée sur les téléscripteurs : Xavier et Ireni ont décidé se marier. Où ? Quand ? Comment ? Cela dépend d'eux, bien sûr, mais il leur faut compter avec les attentes, parfois contradictoires, de la parentèle... En tant qu'exilé volontaire, j'ai l'impression d'avoir une longueur de retard sur l'évènement. Qui se soucie au reste de nous ? Depuis notre dernier entretien téléphonique, Sophie s'est mise aux abonnés absents. Simple bouderie, ou prolongement d'une tenace animosité ? Faut pas rêver, mon ex n'a pas une envie folle de rencontrer mon actuelle compagne, et la réciproque est tout aussi vraie. Il n'est pas évident, je l'éprouve aujourd'hui, de gérer une famille dite « recomposée ». Nous en sommes au point de nous demander si quelqu'un viendra nous prendre à Marignane et qui. Les enfants sont débordés, je ne vais tout de même pas leur demander des trucs comme ça. Finalement, c'est Thierry, l'ami de toujours, qui fait le déplacement à l'aéroport. Plus sympa de sa part que de nous laisser venir en taxi. Ce court trajet nous permet en quelques minutes de faire le point sur la situation.

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Comme il fallait s'y attendre, l'organisation du mariage est un vrai casse-tête qui divise la famille. Sophie, (elle n'est pourtant pas précisément une grenouille de bénitier !), n'imagine pas de noces sans curé. Seulement voilà. Dans le cas d'un mariage mixte, il faut d'abord obtenir du pape une « dispense d'empêchement pour disparité confessionnelle ». Or, Ireni refuse d'abjurer sa foi (même ne l'ayant pas) pour embrasser la religion catholique.

Alkistis, orthodoxe pratiquante, aurait aimé faire une noce de village à Xanthos. Là non plus, faut pas rêver, tout le monde ne va pas se déplacer dans notre île. Je sais que ma compagne avait pris contact avec le pope de Chora pour célébrer l'union de nos enfants respectifs. Le vénérable ecclésiastique exige aussi qu'Alkistis et moi convolions d'abord en justes noces, car à ses yeux, nous vivons dans le péché. Manolis ne se décidant pas à divorcer, la situation me paraît sans issue.

On avait juste oublié de demander leur avis aux principaux intéressés. Xavier et Ireni, pour leur part, se passeraient bien de toute cérémonie. Ils trouveraient plus riche de sens d'échanger simplement leurs consentements, sans convoquer pour cela le ban et l'arrière-ban. Hélas pour eux, nous vivons dans un monde qui réclame de la frime et de l'ostentation. Ce que notre société déchristianisée a perdu de spiritualité, elle le regagne le spectacle.

Face à pareil dilemme, on s'en remet à moi, chef de famille présumé, pour prendre une décision. La seule chose que je n'ai jamais su faire !

Alors, en bon Marseillais, je tourne mon regard vers le ciel, où resplendissent la flèche et le dôme byzantin de notre-Dame de la Garde. Peu contrariante aujourd'hui, la Bonne Mère me conseille de faire pour le mieux dans le meilleur des mondes possible. Au fond, je lui donne raison, car il n'est aucun problème que l'absence de solution ne finisse à la longue par résoudre.

Alkistis elle aussi l'a compris, qui démêle en ce moment la chevelure rousse d'Ireni : « L'important, dit-elle avec un soupir résigné, c'est que ma fille soit heureuse »

Heureuse, Ireni l'est, déjà maman dans l'âme… après avoir entendu palpiter le petit coeur tout neuf qui bat en elle. Une fille, on le sait à présent, à naître au mois de mai.

La prénommera-t-elle Antigone ou bien Iphigénie ? Une seule chose est sûre : Ireni, qui n'agit qu'en fonction de sa conscience, éduquera selon le même principe l'enfant qu'elle porte et qui, forcément, lui ressemblera

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Au final, des amis compréhensifs nous ont proposé de nous héberger, ma compagne et moi, durant les quelques jours que nous passerons à l'Estaque. C'est une tradition forte ici, que de s'entraider entre voisins. C'est avec une joie sans partage que nous retrouvons nos amis Syriens, sûrs d'avance que Rachid et Zahra s'intégreront sans problème dans ce quartier peuplé de petites gens, simples et accueillants.

Dans le feuilleton de leurs pérégrinations, nous avons dû manquer un épisode. En bavardant avec Thierry, je me fais une vague idée de ce qui s'est passé. C'est grâce à la vigoureuse intervention de Samantha Jackson qu'il a été possible de débloquer la situation des deux réfugiés.

Thierry ne me cache pas que, pour mener cette affaire à bonne fin, Sophie, elle aussi, a fait preuve d'efficacité. Elle s'est rendue au Levant des Ormeaux en compagnie de Sam et d'Ireni, pour rencontrer Zahra. Que se sont-elle dit ? Personne ne sait au juste ce qu'ont manigancé ces femmes, devenues étonnamment complices, mais il est clair pour moi qu'à présent, ce sont elles qui mènent le jeu. Ce que Méditerranéenne veut, Dieu le veut.

Nos amis Syriens, pour leur part, ont bien des blessures à panser. Rachid et Zahra, pourtant si vulnérables, font preuve d'une grande fierté. Depuis leur entrée en France, ils ont subi les mille-et-une vexations qu'on réserve aux migrants dans les administrations, les commerces, les transports.... Tous deux cherchent activement du travail, je vois bien qu'ils ne supporteront pas longtemps de se sentir à la charge de Xavier et Ireni. Dans l'attente, ils participent de leur mieux aux menus travaux et dépenses du jeune ménage.

Alors survient un coup de théâtre… Imaginez la joie de ces déracinés lorsque « Battling Sam » leur confirme que l'enfant repéré par ses lanceurs d'alerte à Brighton est bien leur petit Nawaf et qu'ils peuvent espérer le retrouver sain et sauf. Nous-mêmes avons du mal à croire à ce miracle. Les premières photos de celui qu'on croyait perdu, viennent de parvenir par Skype. Le trafic de mineurs, mis en évidence et constamment dénoncé par l'avocate, se révèle au grand jour. Plus grave : on découvre que les Services sociaux anglais sont directement impliqués. Mais à quoi servirait de faire éclater ce scandale si les parents naturels ne récupéraient pas leur progéniture ? Ils devront faire preuve, on les a prévenus, de patience et de ténacité. L'exfiltration de Nawaf ne pourra s'envisager qu'au prix d'une longue et délicate procédure.

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Le dernier acte se joue à la terrasse du Gyptis, au Vallon des Auffes. Nous avons choisi ce lieu pour le banquet nuptial parce que c'est là que la famille se réunit dans les grandes circonstances. L'on découpe en ce moment la traditionnelle pièce montée, un savant empilement de petits choux caramélisés, nappés de crème Chantilly. Le foie a toutes chances d'en prendre un sérieux coup, mais tant pis, ce n'est pas tous les jours qu'on marie ses enfants. Le champagne aussi coule à flot ; les invités sont déjà gris, notamment le couple syrien qui, normalement, s'abstient de tout alcool. Allah le Miséricordieux leur pardonnera bien ce péché véniel.

C'est alors que, soulevant un nuage de poussière, surgit une 607 gris métallisé, manifestement un véhicule officiel. « Le préfet Radeville ! », s'exclame Sophie à mes côtés. Je la vois qui blêmit : « Tiens donc, on dirait qu'il s'invite au mariage... On ne l'avait pourtant pas sonné, celui-là ! »

Mon ex m'a touché mot, sans entrer dans les détails, de ses relations avec ce sulfureux personnage. Elle n'est pas trop sévère avec lui : « J'imagine qu'il a l'intention de nous saluer avant son départ. Après tout, ce n'est pas un mauvais homme et je lui sais gré de son intervention. »

Bizarre tout de même. Il me semble avoir lu dans la presse locale que Monsieur le préfet, virgule, adjoint… etc... vient d'être nommé dans un poste exotique… aux Îles Marquises, je crois. L'auteur de l'article, apparemment bien informé, parle d'une « mutation précipitée ». « Battling Sam », qui sait toujours tout sur tout, me dit tenir le fin mot de l'affaire, à savoir une sombre affaire de fringues hors de prix qu'un donateur anonyme aurait offert à ce grand commis de l'État, moyennant on ne sait quel bienfait.

«  During our interview, I noticed la coupe impeccable de son costume en tweed. On ne fait pas plus smart à la City. Je dis alors à ce gentleman : « Very fashionable, but price is prohibitive, isn't it ? ». Et lui m'a répondu : « Yeah ! My tailor is rich ! »

La voiture préfectorale ne fait qu'un bref arrêt devant le Gyptis. En fait, ce n'est pas Monsieur Radeville qui en descend, mais son chauffeur, qui nous remet un colis de sa part, un cadeau de mariage, accompagné d'une carte de visite à l'attention de Xavier et d'Ireni. « Trop gentil ! » commente Sophie. Elle lui pardonne ses écarts.

Les message, inspiré d'une chanson de Brel, est plutôt du genre énigmatique :

« Les femmes sont lascives au soleil redouté... Le temps s'immobilise… Gémir n'est pas de mise aux Marquises ».

Que signifie ce galimatias ?

Le paquet, volumineux, de forme oblongue, intrigue encore plus nos jeunes. Une fois les ficelles ôtées, l'emballage révèle son contenu : c'est une toile de chevalet. Battling Sam reconnaît la médiocre copie des « Noces de Gyptis et de Protis » qui, lors de son passage, ornait le bureau du Préfet. Sans doute, avant de partir aux antipodes, ce dernier a-t-il voulu se débarrasser de l'encombrant tableau, pourtant de circonstance. Dans un décor évoquant la plage du Prado (parasols et transats en moins), l'artiste a campé des navigateurs phocéens. Qui, sur sa toile, ont un faux air d'hommes de Cro-Magnon. Pourtant c'est à leur chef que la fille du roi, vêtue d'un peplos blanc, d'un geste théâtral, tend l'eau nuptiale. À cette époque, observe Ireni, la coutume voulait que la princesse élût son époux, non l'inverse. En a-t-il été différemment pour elle ?

Sophie, avec toute l'attention qu'elle porte par principe aux œuvres d'art, si médiocres fussent-elles, se met en devoir de replacer celle-ci dans son emballage d'origine. Elle gardé de son passé de conservatrice le savoir-faire et la capacité d'expertise. Je la vois qui déchiffre, en bas et à droite de la toile, la signature du copiste, un illustre inconnu, pour l'authentifier. Puis, elle retourne le châssis, essuie la poussière au verso. Derrière, il y a quatre lettres en partie effacées, mais cependant lisibles. Sans doute, Monsieur Radeville a-t-il voulu laisser sur le cadre un signe distinctif, pour éviter que le tableau, qui lui appartenait en propre, ne fût pris en inventaire dans le mobilier de la préfecture.

Je l'entends soudain qui pousse un petit cri, vite étouffé par le brouhaha dans la salle. Ces lettres ne sont pas des initiales, mais forment ce sigle abhorré : T Rex.

Cette minable croûte, à laquelle nul n'avait prêté jusqu'alors attention, a désigné le coupable

FIN.

 Illustration : Les Noces de Gyptis et de Protis, Joanny Rave (1874), 640 x 320, Marseille, Musée des Beaux-Arts.

 Piste d'écriture : « le paiement ». Un élément d'abord jugé secondaire, en l'occurrence le tableau, se révèle porteur d'informations essentielles.

 

 

 

 

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14 avril 2017

Un de ces jours de janvier au soleil, par Paul Barry

 

 

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C'était un de ces jours de janvier. Un de ces jours froids et secs où le mistral frictionne les joues des passants. La découverte d’une façade à l’abri du vent, orientée plein sud m’offrit une oasis inespérée.Le soleil, semblait avoir fixé ses rayons comme pour une éternité. Assis au pied du mur, je sortis ma gamelle. Le calcaire coquillé du bâtiment teintait d’or la lumière et renvoyait la chaleur. Comme un été en plein hiver ! Comme un lézard, je buvais le soleil en silence.

Quel bonheur après la course contre le froid dans la nuit du petit matin, pour ne pas rater le train de 6 heures et quart, une veste en peau sans doublure sur le dos. Dans le train, toujours les mêmes personnes. Un type roux en costume, marqué par un strabisme divergent assez fantastique, comme on en voit plus aujourd’hui. Ce défaut, et ses cheveux roux et frisés  presque crêpés, lui donnait un air de Pierrot lunaire assez sympathique,et aurait pu faire sourire, voire charmer s’il avait su en tirer parti. Peut-être savait il jouer d’ailleurs, mais pas dans ce train quotidien du matin à 6 h 18, non. Là, il donnait l’impression de vouloir être pris très au sérieux.

Quelques mots s’échangèrent ce matin-là :

« Qu’est-ce que vous faites dans la vie ? demanda la jolie jeune femme assise face à lui qui le toisait gentiment.

-Je suis greffier au Tribunal de Tarascon » répondit-il mezza voce, d’une voix suave.

Il aurait bien aimé lui faire du gringue, mais il avait l’air de ne pas savoir comment s’y prendre.

Je le regardai : il ne se livrerait pas à l’exercice difficile d’équilibriste, qui consiste à se servir de sa singularité pour séduire.

Détournant le regard par dépit, il me jeta des regards en coin d’un air dégoûté, et finit par échanger des coups d’œil, de petits sourires entendus avec la jeune femme qui lui faisait face, entre gens comme il faut. Certainement je devais paraître bien pitoyable, flottant dans mon pantalon de survêt de taille 34 et serré dans ma veste étriquée, et mon air émacié d’enfant vieilli prématurément.

 

Mon aspect physique, sujet de moquerie, leur servit de thème, de moyen de communication, de monnaie d’échange. 

Heureusement, il y a eu ce temps de midi, ce jour-là.

 

Je mangeais donc, assis devant la grande porte sur le parvis du Monastère de la Visitation. Je m’étais engagé dans l’allée ouverte, avais cheminé entre les arbres nus et trouvé mon bonheur là, assis par terre, dans le soleil.

Au bout de  quelques minutes, la porte s’ouvrit. Une sœur  sortit me proposer de prendre un bol de soupe à l’intérieur. Elle m’invita à entrer puis  disparut.

Dans l’entrée, à droite, derrière une haute porte en bois cirée entrebâillée, je vis fumer, sur une table,  un bol de soupe chaude. C’était une sorte de parloir, au parquet de bois lustré très propre, clos par des grilles en fer. Je mangeai  lentement, dans un silence bienveillant. Mon corps se réchauffait, et au dedans, une lumière apaisante éclaira cet instant unique, dans cette période sombre. On ne m’avait rien demandé, ni d’où je venais, ni ce que je faisais là, ni sondé pour connaître mes intentions, ni soupçonné d’être un profiteur, un parasite, ni réclamé quoique ce soit en échange. C’était un don complètement gratuit, et mon cœur riait de tant de générosité, cette gratitude me débordait.  

Je voulus remercier, dire un mot, mais la sœur, revenue récupérer le bol, me sourit simplement et pressa vers la porte. Je compris que je ne pouvais pas rester là.

 

Je passai l’après-midi comme à mon ordinaire puis, quand du couchant, rouge des flagellations du vent, montèrent les ombres de la nuit, je retournai chez moi par le train du soir.

 

 

 

 

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13 avril 2017

"Sodade" et "la banalité du mal", par Jean-Claude Boyrie

Déluge 19.



Loko.

19 Sodade

São Vicente, mon vieux volcan,
champ de lave, île de brume,
écueil perdu dans l'océan
Je te revois, frangé d'écume.
À Mindelo, à Mindelo,
l'on fait tous les soirs la fête,
on n'a pas d'sous.
on est chanteur ou bien poète,
l'on invente des rythmes fous,
on a des rimes plein la tête,
En criolo, en criolo.

Pauvre de moi, pauvre Loko !
Quand l'occasion m'en fut offerte,
je suis parti sur un bateau,
croyant qu'ailleurs, l'herbe est plus verte.
À cette loterie,
on mise : on gagne ou bien l'on perd.
Moi,  j'ai pas tiré le gros lot.

De Mindelo, de Mindelo,
reste un parfum de nostalgie :
on dit « sodade » en criolo.
Loin des îles du Cap Vert,
j'ai voulu refaire ma vie
et je me retrouve en enfer.

Déluge 20

Patricia Favier

 

 

  Il eût été réconfortant de croire qu’Eichmann était un monstre. Pourtant, beaucoup lui ressemblaient qui n'étaient ni pervers, ni sadiques . Ces gens étaient « effroyablement normaux » …. Ma thèse est que le mal n’est jamais radical, qu’il est seulement extrême et qu’il ne possède ni profondeur ni dimension démoniaque. Il peut dévaster le monde entier précisément parce qu’il prolifère comme un champignon à la surface de la terre. »

Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem, Rapport sur la banalité du mal,

Folio histoire, Gallimard, 1991.

Marcel était en service hier, vers treize heures, corniche Kennedy, quand sa patrouille a repêché le corps de Loko. « Ce n'était pas beau à voir ! », a-t-il seulement commenté. Je veux bien le croire, étant donné la hauteur d'où notre homme a sauté. Il n'avait aucune chance de se rater, en admettant qu'il est vraiment eu l'intention de se trucider, ce qui reste à prouver.

Conséquence évidente : le nommé Loko ne risque plus de parler. Je veux bien croire que notre suspect n°1 n'avait pas envie de passer le restant de ses jours aux Baumettes. Mais tout de même… il y a beaucoup de gens que sa disparition doit arranger.

Surtout, ce tragique évènement met un terme à notre traque, au moins nous n'aurons plus besoin de coller au train de ce petit malfrat. C'est déjà ça.

Marcel est convaincu que celui que nous pourchassions s'est fait justice à lui-même.

« Au fond, c'est ce qu'il avait de mieux à faire », affirme mon compagnon. J'objecte :

- Comment peux-tu savoir qu'il s'agit d'un suicide ? Il n'y avait pas, selon ce que m'as dit, de témoin sur les lieux. Un commanditaire, un complice ayant peur d'être balancé, n'importe quel quidam ayant intérêt à l'éliminer, peut l'avoir poussé dans le vide et s'être ensuite carapaté. 

- Quand les loubards font le ménage entre eux, ce n'est pas moi qui t'apprendrai que ça se règle à coups de flingue, et surtout pas pas au prix d'un saut périlleux.

- Tu m'as l'air bien sûr de toi. Tu as des preuves ?

- J'ai pu récupérer le portable de Loko dans une poche de son blouson. Juste avant de sauter, notre homme a enregistré sa confession sur cet appareil que voilà !

- Hein ? Tu gardes pour toi cette pièce à conviction, au lieu de la remettre immédiatement au Proc, comme il se doit ? J'espère que les collègues n'ont rien remarqué...

- Non. Je suis le seul à l'avoir vue. Ensuite, j'ai tout récupéré sur mon ordi.

- Ce n'était pas à toi de le faire. Au moins, te rends-tu compte de ce que tu fais ? Tu est en train de dissimuler un élément de preuve essentiel à la Justice.

- C'est grave, Docteur ? Admettons… j'avais de bonnes raisons de le faire.

- On peut savoir ?

- Le contenu du document peut compromettre quelqu'un de haut placé.

- Quelqu'un que je connais ?

- Bien sûr. Tout le monde ici le connaît. C'est un gros ponte auquel nous devons le respect, l'obéissance, et (ce n'est pas un détail), dont nous dépendons pour notre avancement. Divulguer la confession de Loko, y'a pas mieux à faire pour semer la merde ici. Telle que je te vois, j'te fiche mon billet que tu serais la première à passer à la casserole en pareil cas. Té ! Je te vois d'ici placardisée, et réduite à préparer le café pour les mecs. Si c'est ça que tu veux … »

Là, je crois que je commence à capter. Dieu, merci, je ne suis pas complètement bouchée. Marcel, qui craint d'en avoir déjà trop dit, se calme un peu, tâche de se rattraper :

« Tout ça, c'est juste des présomptions, je préfère qu'on en reparle à la maison. Au Poste, comme tu sais, les murs ont des oreilles. Bon, là tout de suite, je te passe la vidéo. Tu vas voir : c'est sans appel. »

Ça me dégoûte. J'hésite, puis me décide à faire le pas. Je suis concernée autant que Marcel par la bonne fin de l'enquête. Elle est sur le point d'aboutir. Après tout, nous sommes tous deux embarqués sur la même galère.

Tout de même ! Il est flippant que je me rende ainsi (fût-ce tacitement) complice d'une faute professionnelle.

« C'est bon. Tu peux y aller, envoie l'enregistrement. »

Quel risque à le visionner ? En ce moment, nous sommes seuls tous les deux. Ce qu'il contient, personne d'autre ne le sait ni le saura. Je voudrais connaître l'identité du donneur d'ordres mais aussi le rôle important qu'ont pu jouer les comparses de Loko. Certains d'entre eux courent toujours. Une minorité des mecs de la bande a mené le jeu, les autres n'étaient que des seconds couteaux, voire de simples figurants. Donc, avant tout, faire le tri. Puis, comme il arrive souvent, ne pas limiter notre coup de filet au « menu fretin ».

J'en reviens à la vidéo. L'image est floue et la bande-son peu audible. Loko parle l'argot des bas-fonds de Marseille. Pour bien saisir ce qu'il raconte, il faudrait presque y coller des sous-titres. Marcel et moi, qui fréquentons la pègre depuis belle lurette, avons tout capté. Ce que le document révèle est carrément terrifiant, tout en confirmant ce qu'on savait déjà : viol organisé en bande accompagné d'actes de barbarie.

Une chose me frappe. À aucun moment, Loko ne semble éprouver de remords. Il a peur de finir en taule, mais ne manifeste aucune compassion pour sa victime

Marcel me dit qu'en général, ceux qui se font pincer plaident « l'acte sexuel librement consenti ». Il brode à plaisir sur ce thème :

« Le nommé Franck soutient que la fille était volontaire... »

Là, j'explose carrément :

« C'est quoi, ce délire ? Et toi, tu gobes de tels boniments ? Volontaire, consentante, qu'est-ce que ça veut dire, et qu'est-ce que t'en sais ? Tu t'imagines que la malheureuse s'attendait à ce déferlement de violence ?

- Nathalie a la réputation d'un excitée. On en a vu d'autres, comme elle, se livrer aux pulsions les plus démentes. Note que dans son cas, elle ne fait pas ça pour de l'argent, mais juste pour assouvir un fantasme. Ajoute au panier les effets conjugué de la drogue et de l'alcool, et c'est la totale !.... Eh bien oui, Pat', c'est comac que les choses dégénèrent. »

Plus macho que Marcel, tu meurs ! Je lui laisse l'entière responsabilité de cette version peu convaincante des faits. Pour ce qui me concerne, il m'est impossible de voir les choses comme lui…

Pour répondre d'un crime où tant de gens sont compromis, personne ne se reconnaît la moindre part de responsabilité. Tous sont des gens terriblement « normaux », des gens comme on peut en croiser dans la rue, ou côtoyer à son travail. Tous estiment n'avoir été que des exécutants. Du haut en bas de l'échelle, on ne trouve pas de coupable, ce qui veut dire que tout le monde est coupable. Et c'est justement là que réside la « banalité du mal ».

 Illustration : Jonathan Meese « Dr Merlin de Large », expo du carré sainte-Anne, Montpellier.

 

Propos d'atelier, par Jean-Claude Boyrie

Déluge 22

 

Chantal.


Propos d'atelier.

« Vous êtes un beau ciel d'automne, clair et rose,

Mais la tristesse en moi monte comme la mer... »

Baudelaire, « Les Fleurs du Mal », XV, « Causerie »

 

En moins d'un mois, j'ai fait table rase de tout ce qui fut mon ancienne vie. Un mois, ce n'est pourtant pas long, mais ça pèse comme un siècle. En un mois, j'ai l'impression d'avoir pris dix ans d'âge. Ce que je redoute par dessus tout, c'est de sentir sur moi les regards apitoyés de mes ami(e)s. Fuyant la société, je n'ai gardé qu'une seule de mes activités d'avant : la reliure d'art. Relier, c'est un travail d'orfèvre, aussi précis qu'absorbant. Il requiert du savoir-faire, une patience de cloporte et surtout beaucoup d'humilité. Hormis les moines bénédictins (que je ne fréquente pas) je ne vois que la gent féminine qui cumule ces trois qualités. Sans doute la raison pour laquelle on ne compte que des femmes à notre atelier de reliure. Un lieu de recueillement. Chacune se concentre sur sa tâche, évitant d'importuner les autres par de vains bavardages. Mais je vous rassure, on se rattrape à l'heure de la pause !

C'est là que, Sophie et moi, nous rencontrons de temps à autre, animées d'une même passion. Ces dernières semaines, j'ai fait un break. Nous ne nous sommes pas revues depuis les obsèques. Juste quelques coups de fil échangés. Je sais pourtant que son fils doit épouser prochainement la jeune Grecque qu'il a rencontrée en voyage et qui présentement vit avec lui. Cette nouvelle m'a profondément émue. Ireni, je l'imagine au travers du regard de mon amie. Après l'avoir décriée, elle m'en dit à présent le plus grand bien. J'ai félicité Sophie, et mis un terme à notre conversation. Ce qu'elle vient de m'annoncer n'appelle aucun commentaire. Elle respecte mon silence et je lui en sais gré.

Maintenant que Nath' a disparu, je ne vois plus « d'après » pour moi. Mes paroles, mes gestes sont devenus machinaux, désespérément vides de sens. Je me demande en ce moment ce qu'il adviendra de mes belles reliures quand à mon tour, je n'y serai plus. À quoi bon ce travail de fourmi ? Pour éviter que mes livres ne soient un jour perdus ou dispersés, Sophie m'a conseillé de léguer la collection au musée Médard de Lunel, qui l'accepterait avec joie. Après tout, pourquoi faire compliqué, lorsque tout est si simple ?

Rien n'est plus néfaste que de se réfugier dans sa tour d'ivoire en raison des accidents de de la vie. Envers et contre tout, cette dernière a le mauvais goût de continuer. Voilà pourquoi je m'escrime aujourd'hui sur les nervures d'une reliure en demi-peau. Le livre broché sur lequel j'opère a pris une valeur inestimable à mes yeux. C'est un cadeau fait par Nathalie à l'occasion de la Fête des Mères. J'ignorais alors que ce fût le dernier. Je l'ai mis de côté pour le relier ensuite, éprouvant beaucoup de joie, un peu de gêne auss. Tout le monde me fait compliment de cette édition rare et précieuse des « Fleurs du Mal », tirée à cinq cent exemplaires sur papier vélin d'Arches, 100 % coton, grain fin prononcé, avec aquarelle originale et suite en noir pour l'illustration. Le présent exemplaire porte le numéro 476.

Un ouvrage à coup sûr hors de prix. Ma fille a dû se ruiner pour me l'offrir. Généreuse autant qu'étourdie, elle aimait la poésie et le côté vénéneux de Baudelaire. À la lumière de ce qui s'est passé, je comprends à présent combien ces fleurs maléfiques sont à son image…

Sophie de son côté, m'a remis le D.V.D. qu'elle s'est procuré à Let's dance. C'est là que Nath' a fait la connaissance de son moniteur de claquettes. Pour son malheur, elle s'est entichée de ce type, un maquereau sur le retour qui puisait sans vergogne dans ce vivier de jolies filles. Toujours est-il que Franck avait une vraie emprise sur Nath'. Durant leur brève idylle, il faisait d'elle ce qu'il voulait. Puis, la trouvant encombrante, un peu trop velléitaire à son goût, il s'en est vite débarrassé. Pauvre Nath' ! Le dépit l'a progressivement menée à l'alcool, à la drogue, une sexualité débridée. Du cannabis, elle est passée à l'héroïne, il ne faut pas cherche ailleurs ses troubles de comportement.

Je dois être une bien mauvaise mère. À présent, je pense que tout est de ma faute. Sans doute ai-je trop gâté Nath' quand elle était petite, je lui passais tous ses caprices. Plus, tard, elle a mal tourné. Je n'ai rien vu, rien fait pour elle, alors qu'il eût été temps d'agir. Peut-être, en faisant preuve d'un peu plus de bon sens et de discernement, aurais-je évité sa lente descente en enfer à ma fille.

Aujourd'hui, je culpabilise et me retrouve seule avec ma conscience. Les cathos ont un incontestable avantage sur nous autres, protestants : ils disposent d'une super-machine à laver qu'ils nomment confessionnal. Au prix de quelques patenôtres, leur linge sale en ressort plus blanc que blanc.

Quand Sophie et moi prenons le thé, selon un rituel bien établi, nous contournons soigneusement les sujets litigieux. Pourtant, tout y ramène :

« Dis voir Chantal, c'est délicat de t'en parler dans de telles circonstances, mais... le jeune couple aimerait que tu assistes à leur mariage. Je te transmets cette invitation, bien qu'ignorant au juste où, quand, comment les choses vont se dérouler. »

Sophie prend mille détours pour éviter que je me sente exclue (une précaution bien inutile). En fait, si je me réjouis du bonheur de Xavier et d'Ireni, je crois que ces deux jeunes pourront se passer de ma présence. Revoir à cette occasion l'ex-fiancé de Nath' ne ferait qu'aviver ma peine. Il est d'ailleurs trop tôt pour moi pour participer à de quelconques festivités. Rien ne peut effacer ce qui s'est passé.

Je réponds d'un ton mesuré :

« Dis à ton fils que son invitation me touche, mais que je ne puis l'accepter. »

J'ajoute, la gorge nouée :

« Offre de ma part à ta future bru ce coffret qui contient mes bijoux. Je les destinais à Nath'. Ce sera mon cadeau de mariage.

- Mais enfin, Chantal, tu n'y penses pas. La vie n'est pas finie pour toi ! Tu as le temps de te te reconstruire, à condition d'en avoir la volonté. 

- Décidément, tu ne comprends rien à rien ! Crois-moi, je ne porterai jamais plus ces ornements. »

Silence gêné de mon amie. En manière de diversion, je dispose en vrac le thé dans la boule perforée en métal. Les sachets, assez peu pour moi !

Puis, je mets à chauffer la bouilloire avant de verser l'eau frissonnante dans la théière.

Tandis que le breuvage infuse, exhalant un doux parfum de bergamote, j'explique à Sophie à quel point l'acte de transmettre est important pour moi, qu'il s'agisse de mes reliures ou de mes bijoux.

Ce collier mis au cou d'Ireni, c'est le don d'un peu de moi-même. D'une certaine manière, elle a pris la place de Nathalie, qui n'aura jamais l'occasion de le porter. Je suis fataliste par nature. Au mois de juin dernier, le destin de ma fille et celui d'Ireni se sont croisés. L'une commençait à s'adonner à la drogue, alors que l'autre y renonçait. Entre ces deux jeunes femmes, qui ne se connaissaient pas, Xavier représente le seul dénominateur commun.

Je ne le rends en rien responsable de la mort de Nath'. Malgré tout, nous ne pouvons éviter Sophie et moi, de revenir à cette lugubre soirée du 17 octobre, où ma fille est venue le trouver à son bureau.

Une part de mystère entoure leur dernière rencontre. En s'appuyant sur les explications embarrassées de Xavier, Sophie imagine qu'ils ont fait l'amour ensemble. Et quand cela serait ? Nathalie avait juste besoin d'un peu de compassion. Je vois assez bien la question qu'elle a posée à son ex  : « Est-ce que représente encore quelque chose pour toi ? ». Xa n'a pas su voir qu'il s'agissait d'un ultime appel au secours. La malheureuse a compris qu'elle n'était plus rien pour personne. Durant la nuit, j'ai reçu d'elle un message aussitôt interrompu. Le lendemain, quand j'ai rallumé mon portable, il était déjà trop tard. Nath' me demandait par avance pardon de ce qu'elle allait faire.

Piste d'écriture : le livre, en tant qu'objet.


 

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09 avril 2017

D'une rive, l'autre, par Michelle Jolly

Poème en écho. Le vers du début est  d’Ismaël Savadogo : Comme si on me suit, poème inédit offert au Printemps des poètes, www.printempsdespoetes.com

 

« Pour tout savoir d’une rive en étant sur l’autre »

Ce matin, regardant le ciel et goutant l’air ambiant,

J’ai pensé un instant que tes yeux chercheraient

De si loin que tu sois et la même couleur, et la même saveur

Qui fait crisser les dents, lorsque le vent du sud s’éveille.

Vers toi je crie des mots comme ballons lâchés,

A cette heure où je lis quand je te sais assise, guettant l’or de l’étoile

En chantant quelquefois…

 

Qui poussera un jour l’une vers l’autre nos vies ?

Trop loin, trop difficile, trop long le voyage…

Si tous les continents partaient à la dérive,

Si tout était franchi, si l’on se retrouvait ?

 

Mais je sais qu’il est sourd le passeur de nos rêves,

Qu’il est des impossibles, des rocs, des déserts,

Que la mer est immense, et n’aie pas de bateau,

Que je me lasserai d’appeler au secours,

Regardant le ciel et goutant l’air ambiant,

Et oublierai un jour le nom que tu portais.

 

Bateau

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