Ateliers d'écriture animés par Carole Menahem-Lilin à Montpellier

23 avril 2018

Une histoire sans importance, par Jean-Claude Boyrie

Une histoire sans importance

CORBILLARD

Je me souviens de ce terrible coup de fil. J’avais alors neuf ans, j’étais au cours élémentaire. À la maison, je pouvais appeler, répondre intelligiblement au téléphone et suivre une conversation. Aujourd’hui, n’importe quel jeune a son portable qui préserve son intimité. Le téléphone ancien modèle est relégué au rang de pièce de musée. On ne voit plus cet appareil encombrant, disgracieux, fixé au mur ou posé sur un meuble au milieu de la salle de séjour. Sa sonnerie stridente interrompait les conversations. Cela perturbait la vie familiale. Adolescent, je devais passer mes appels en cachette, à l’abri des oreilles indiscrètes. Si quelqu’un survenait, me prenait en flagrant délit, il me fallait, surmontant ma honte, étaler devant tout le monde une affaire de coeur. L’adulte que je suis devenu garde le souvenir cuisant d’appels intempestifs, qui révélaient à la parentèle ce que j’aurais préféré garder pour moi.

L’inverse était également vrai. Ce 3 avril 1988, je fus l’impuissant témoin d’une crise de couple entre mes parents. Eux avaient tendance à croire que tout passait par dessus la tête du petit bonhomme que j’étais, quand j’avais parfaitement capté la gravité de la situation. Mon père s’absentait de plus en plus fréquemment de la maison, soi-disant pour son travail. Ma mère était à bout de nerfs, faisant des commentaires aigres-doux, lorsqu’il appelait à une heure indue d’un endroit où il n’était pas censé se trouver. La situation devint d’autant plus intenable pour moi, que ni l’un ni l’autre ne me fournit d’explication. Je ne la découvris que bien après.

La conversation téléphonique que je relate ici remonte à trente ans. Sur le moment, je n’en avais saisi que des bribes. Ma mémoire a conservé ces éléments épars, plus tard j’ai tenté de restituer les pièces manquantes du puzzle. Cela donnait à peu près ceci :

« Et avec elle, comment ça va ? 

-…. »

Le crépitement nasillard à l’autre bout du fil était la voix de mon père, et semblait celle d’un gamin pris la main dans le pot de confitures.

« Elle », c’était « l’autre », celle qui, me sembla-t-il, était en train de briser le couple parental. En fait, une collaboratrice de mon père qui l’accompagnait dans maints déplacements. En tout bien, tout honneur, cela va de soi. Je me souviens du ton fielleux qu’avait pris ma mère, prouvant qu’elle n’était pas dupe et qu’elle en avait marre de passer pour une quiche.

« Ah… oui, je comprends

-…. »

De fait, Maman comprenait tout, mais n’acceptait rien. Lui persistait à s’enferrer dans des mensonges tous plus gros les uns que les autres. Soudain, je ne sais pourquoi, la conversation téléphonique prit un tour plus violent. Papa, ne pouvant plus nier sa relation coupable, avait promis d’y mettre fin. Il allait devoir se « débarrasser sans tarder de cette fille encombrante », ainsi que l’exigeait maman (« À présent, c’est elle ou moi »). Un engagement imprudent dont il savait bien qu’il aurait du mal à le tenir.

- T’en débarrasser ? Ah, je te comprends. Moi-même…. »

Mère avait coupé court. Son « moi-même » était lourd de sous-entendus. J’y vis une pauvre ruse de ma mère, insinuant par là qu’elle pouvait lui rendre la pareille, entretenir une improbable liaison de son côté. Balivernes !

Dans l’épisode suivant, mon père avait avoué sa faute, ajoutant que pour lui, la rupture serait difficile. Et du coup, son accusatrice avait adouci le ton  :

« C’est difficile, oui, oui, je comprends. »

De nos jours, les « nouvelles technologies » multiplient les expédients pour échapper à une confrontation douloureuse. On peut ainsi (lâchement) laisser un message sur le smartphone de son (sa) partenaire, ou le (la) congédier par e-mail, voire un simple SMS. Pour annoncer qu’on veut quitter l’autre, on a beau recourir à des expressions convenues, du genre « on va faire un break », inévitablement suivi de «... se conduire en adulte et rester bons amis », la réalité vous poursuit. Là, pas question d’euphémismes, mon père était sommé de rompre définitivement, sans délai. Sans doute dut-il réfléchir aux dégâts qu’il allait causer en agissant de la sorte (que faisait-il des larmes de ma mère et de la destruction de son propre couple, y avait-il seulement songé ?), car il se reprit aussitôt :

-….

Un bredouillage que je traduis ici par : « Mais non, je n’ai pas dit ça ! »

Si Papa pratiquait à l’occasion la langue de bois, Maman, elle, ne s’en laissait pas conter.

«  Bon, tu comptes t’y prendre comment ? »

« Comment », c’était la bonne question. Mère a toujours eu le sens pratique. Papa, beaucoup moins. On n’est jamais sûr de soi quand il faut sacrifier quelque chose ou quelqu’un.

-….

- Elle ne veut pas en entendre parler ? Mais tu ne dois pas te laiss... »

À nouveau, ma mère s’était interrompue. À quoi bon poursuivre ? Elle n’acceptait pas que son époux se laissât manipuler par cette fille. À moins qu’il ne fût lui-même un brin manipulateur, ce que je crois. Tout sonnait faux dans son propos, qu’il lui fallut une nouvelle fois rectifier.

-.…

Le fautif conclut cette étrange entretien, qui ne menait à rien, par un « Bon, bon, je n’ai rien dit » (sa seule parole sensée, en admettant qu’il l’eût effectivement prononcée. Au vrai, mes parents ne s’étaient rien dit. Enfin, rien d’intéressant. Mon père, un spécialiste de la langue de bois, semblait enfin prendre conscience de la gravité de la situation. Maman, toujours indulgente, atténua son tir de barrage. Elle n’était pas convaincue de la sincérité de son repentir, mais fit semblant.

- Mais non, mon grand, ce n’est pas si grave ! Enfin, c’est toi qui vois.

-…. »

La conversation s’acheva par un salut bref et sans doute hypocrite : « Au revoir, ma chérie ».

Mon père revint à la maison, et l’on ne parla plus de cette histoire, au moins en ma présence.

 

Comme le temps passe ! Aujourd’hui, je taquine la quarantaine, âge qui marque le mitan (je devrais dire la mi-temps) de l’existence. C’est généralement le moment que choisissent les hommes pour faire les vilains, tenaillés qu’ils sont par le « démon de midi ». Bien que Papa ne soit plus là, surtout peut-être à cause de cela, la seule évocation de ses frasques passées m’en préserve. Il est vrai que lui et moi n’avons jamais vraiment communiqué. Je sais qu’il redoutait mon jugement. Depuis, mon père a disparu.

Je crois bien qu’il était déjà mort dans sa tête avant de mourir pour de bon d’un A.V.C.. Dans son délire, on l’entendait prononcer le prénom d’Edmée, une personne qui, j’en étais sûr, avait compté pour lui. Je ne doute pas qu’elle ait été sa maîtresse. « Une histoire sans importance », avait commenté Maman, qui ne souhaitait pas m’en dire plus. Sans doute à cause de ce fameux coup de fil, qui hante encore ma mémoire. Elle-même avait purement et simplement effacé cet épisode de sa mémoire, un peu comme on formate une clé U.S.B.

Sauf qu’après que mon père eût rendu l’âme, et qu’il fallut trier ses affaires personnelles, je trouvai, dissimulé parmi ses dossiers, une enveloppe contenant divers souvenirs : des photos, des lettres, Dieu sait quoi. J’aurais préféré ne pas voir ces documents. Le problème, c’est que mon père me demandait de les remettre, après son décès, à la destinataire figurant sur ladite enveloppe. Un coup d’oeil sur la suscription me confirma qu’il s’agissait de la fameuse Edmée. En consultant Face book, je découvris que cette dame était mariée, avait une fille de mon âge, Aurélie, et deux petits enfants. Actuellement à la retraite, immatriculée artiste peintre, elle exposait dans une localité voisine de la nôtre. Évidemment, je préférai la rencontrer dans dans son atelier, un lieu supposé neutre, plutôt qu’à son domicile privé. L’apercevant, je l’identifiai sans peine à la furtive silhouette que j’avais entrevue aux obsèques de mon père et qui s’était éclipsée avant la fin de la cérémonie. Elle, de son côté, me reconnut aussitôt, m’embrassa.

«  Tu dois te souvenir de moi, Nicolas, je t’ai connu tout petit, lorsque j’étais l’assistante de ton papa... »

Effectivement, malgré le temps passé, je me souvenais d’elle. Edmée avait certes un peu vieilli, mais conservait son éternel optimisme. Avec un sourire malicieux, elle me demanda ce qui lui valait ma visite. Je lui dis que j’étais chargé d’une commission pour elle et lui tendis l’enveloppe qui lui était destinée. Edmée, en devinant le contenu, déclara d’un air contrarié : « C’est vieux, tout ça. Pourquoi Paul a-t-il gardé ces lettres, ces photos, qu’il s’était pourtant engagé à brûler ?

- Est-ce que je sais, moi ? C’est à vous de voir si vous préférez garde rce courrier posthume ou le détruire.

- De toutes manières… »

Son visage prit une expression mélancolique, exprimant un vague regret de choses qui avaient été, mais n’étaient plus, qui faisaient partie de son passé, de leur passé.

Ne sachant quelle contenance adopter, j’avais une furieuse envie de m’esbigner :

« Ce n’est pas tout ça, mais il va falloir que j’y aille. On m’a juste confié le rôle du facteur, à présent ma mission est accomplie. … »

Edmée entretenait une illusion dangereuse, en s’imaginant qu’on se débarrasse aussi facilement de souvenirs encombrants. Tôt ou tard ils finissent par vous rattraper.

Mon interlocutrice préféra changer de sujet :

« Tu ne veux pas jeter un coup d’oeil sur l’expo, tant qu’à faire ? 

- Ben… la peinture, c’est pas trop mon truc... »

J’affichais un souverain mépris de l’art du temps où je cherchais à provoquer mon père. Lui disparu, je n’avais plus personne à qui m’opposer. Plutôt flippant.

« Tu sais, avec cette fichue arthrose aux doigts », reprit mon interlocutrice, « j’ai cessé de peindre à l’huile. À présent, je suis passée aux collages. »

Je ne pus qu’admirer le travail d’Edmée. Elle assemblait avec goût des fragments de papiers peints, leur donnant une seconde existence, en même temps qu’un nouveau signifiant.

Une de ses compositions, entre autres, m’intrigua :

« C’est quoi, ce corbillard ? »

Elle rit : « Ce truc n’est pas de moi. Quand il m’a plaquée (autant lâcher le mot), j’ai reproduit, enfin détourné, à l’intention de ton père une oeuvre de la dernière période de Matisse, accompagnée d’un commentaire à son intention. Un proverbe indien :

« Celui qui fait cent pas sans amour s’achemine vers sa propre sépulture. »

Finalement, plutôt que de lui envoyer, j’ai gardé ça pour moi. C’était une histoire sans importance."

 Piste d’écriture : échange téléphonique, éléments imposés.

 Illustration : Henri Matisse « L’enterrement de Pierrot », papier gouaché, découpé, marouflé sur toile, 44,5 x 66 cm, série « Jazz », 1943-46, Paris, centre Georges Pompidou

 


17 avril 2018

Téléphoné, par Michelle Jolly

Piste d'écriture: quelques répliques, à mettre en situation

Suzanne descend du trottoir, et ouvre le coffre de sa voiture, le carton qu’elle porte lui scie les reins, et elle s’appuie un moment contre le véhicule, écouteurs aux oreilles, elle chuchote :

« Et avec elle comment ça va ? »

« Oh ! il s’habitue, tu sais comment il est, continue Marion son amie de toujours, c’est un calme, il se met dans un coin, il dort, parfois il se cache, comme s’il avait peur… »

« Ah ! oui, je comprends », Suzanne remonte chez elle, des cartons à descendre, c’est le départ en vacances dans la vieille maison familiale…

« Cela va devenir insupportable, continue Marion, car si lui est calme, elle est imprévisible !   Bondit sur toi quand tu ne te méfies pas, ça fait rire Louis, moi, je me méfie, elle m’en veut, est jalouse, et je voudrais pour notre vie commune qu’il accepte de m’en débarrasser…. »

« T’en débarrasser ? Ah je te comprends moi-même... »  Mais Suzanne attrape au vol une boite mal ficelée que Jo, son mari tente de mettre dans la voiture, « T’as pas vu les enfants ? » demande-t-il.

 Marion reprend : « Tu comprends il n’y a pas de raison que je cède ! hier c’était le départ des vacances, avant, sa mère arrivant un dimanche où l’on partait à la mer ; et maintenant cette chatte ! »

« C’est difficile, oui je comprends », répond Suzanne en soupirant, elle monte enfermer quelques minutes les enfants qui courent partout excités par le départ, puis prépare dans une grande valise du linge de table et des draps, un peu d’épicerie dans un sac, s’apprête à descendre :

« Tu m’écoute Suzanne ! je sais que mes histoires ne t’intéressent pas… Toi , tu enverrais promener Sultan et la chatte ! »

« Non ! J’ai pas dit ça ! »

« Il y a des jours où je me demande si je ne serai pas mieux tout seule, enfin avec Sultan, ça me désespère de ne pas trouver de solution…. »

Long silence, Suzanne écouteurs aux oreilles continue de remplir le coffre, Jo monte chercher les enfants, elle le suit, ferme les volets, s’assoit un instant pour vérifier le contenu de son sac à main…

« Alors dit-elle, vous comptez vous y prendre comment ? »

La voix de Marion arrive, monotone :

« Pour Louis, se séparer de Caline, offert par sa mère, chatte d’une race fragile dit-il, c’est inacceptable ! »

« Il ne veut pas en entendre parler ? alors oublie le problème ! C’est vous deux l’essentiel ! Le reste est sans importance… »

« Pas d’importance ? c’est bien toi, comment peux-tu dire ça ? » crie Marion dans l’oreillette !

« Non ce n’est pas si grave ! au revoir ma chérie…. »

« Et en plus tu me lâches, tu vas où ? Pas si grave, tu es mon amie, non ? »

« Bon, bon, Je n’ai rien dit…. »

Suzanne retire ses écouteurs, monte et s’installe dans la voiture : « C’était qui ? demande Jo, « Marion », répond-elle. « Comment va-t-elle ? » « Oh ! Égale à elle-même. »

                

 

Posté par Menahem Lilin à 14:00 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , ,

08 avril 2018

Approches scénaristiques, de la part de Daniel

Notre atelier scénario du mois dernier s'est super bien passé, du coup on remet ça. Dimanche 15 Avril, toujours à Montpellier. On se concentrera cette fois-ci sur deux points en particulier : la dramatisation en actions non-verbales et la structure d'une séquence. Avec des temps d'échanges pour bien cerner les spécificités de l'écriture pour le cinéma et des exercices créatifs pour mieux se les approprier.

Tarifs : 40 € (30 € pour les adhérents Adra)
Lieu : Salle Adra, 19 place du Nombre d'Or, Montpellier Antigone

Posté par Menahem Lilin à 12:28 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,

07 avril 2018

L'autre Molière, par Florence Chaudoreille

précieuse

Piste d'écriture: le jeu Unanimo (Ed Interlude, Cocktail Games). Les cartes tirées sont énumérées à la fin du texte.

On ne nous l’a pas dit en cours de français, mais Molière avait le démon du jeu. Totalement. C'était incontrôlable. S’il écrivait autant de pièces, c'était pour se refaire, après avoir tout perdu dans quelque château, où se déroulaient des jeux d’argent, interdits dans les lieux publics.

Las de se trouver à ce point esclave de cette passion, il fit appel à la magie d’une vieille femme. Ce qu’elle lui proposa comme antidote, c'était de se rendre en bateau sur la Seine, lorsqu’il sentait que le désir du jeu allait devenir impérieux. Et là de se travestir en femme, avec corsage baleiné et très serré, avec en-dessous une poitrine postiche, et une chemise brodée. Une jupe à tournure, des manches à crevés. Sans oublier perruque féminine et mouche pour achever la transformation. Et ça marchait. Ainsi travesti, Molière devenait autre. Il se découvrait précieuse. C’est sur ce bateau qu’il conçut L’école des femmes, Les femmes savantes, Les précieuses ridicules. De longues heures à bâtir les scènes dans sa tête. Puis il se déshabillait, reprenait ses habits d’homme, et profitait du temps passé à rejoindre la rive pour ré-endosser une identité masculine, toujours assez surpris de constater à quel point il lui était facile de s’en défaire, mais malaisé de la retrouver.

Heureux d'être ainsi parvenu à tenir sous contrôle l’envie de gagner au jeu, et le risque de tout perdre, Molière enchaîna plus que jamais l'écriture de pièces, sans avoir besoin maintenant de passer par le travestissement en femme.

Il accorda juste davantage de place aux personnages féminins. Servantes ou ingénues, elles irradient dans ses pièces, brillent par leur intelligence, tirent les maillons de l’intrigue. Sauvé par sa part féminine, il leur devait bien ça. Tout de même il devait donner des gages à la misogynie de son temps, pour rester recevable.

Cartes tirées : Cartes “lieu” : bateau, château, Cartes “personnages” : Molière, ? (point d’interrogation), Cartes “objets” : argent, soutien-gorge, Cartes “événement” : magie. Utiliser le plus possible de ces cartes dans son histoire.

Illustration: http://www.larousse.fr/encyclopedie/oeuvre/les_Précieuses_ridicules/139518

 

Posté par Menahem Lilin à 10:15 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , ,

05 avril 2018

Takeo Entertainment, par Jean Barraud

guitare

Piste d'écriture: cartes, tirées au hasard, du jeu Unanimo : un rocker, le soleil, la foudre, un palmier, le drapeau japonais.

Takeo Entertainment

 Takeo Entertainment n'est pas l'entreprise japonaise typique telle qu'on se la représente en Occident - corsetée dans sa hiérarchie de patrons tout-puissants et de salariés mariés à la boîte au point de délaisser leur épouse. Takeo Entertainment, c'est l'anti-modèle nippon, l'hédonisme au soleil levant, l'anarchie aux yeux bridés, les allumés de l'archipel.

Né avec deux baguettes d'argent dans la bouche, Takeo Ikeda fondateur de Takeo Entertainment a fréquenté les meilleures universités américaines, les plus coûteuses aussi. Il en est revenu les cheveux teints en violet, nanti d'un MBA de Stanford University et d'une guitare Fender. Le premier devait le qualifier pour redresser l'entreprise familiale de sushis qui battait de l'aile. Las, le management californien doit mieux réussir avec les hamburgers. En dépit de ses méthodes innovantes – stages de karting pour les cadres, bains relaxants pour les ouvriers – l'entreprise a fait définitivement faillite au bout de quelques mois.

Qu'à cela ne tienne, la guitare Fender est là, qui permet l'improbable rebondissement. Sitôt remis – très vite au demeurant – du suicide de son père, Takeo monte avec trois potes de lycée son groupe de hard-rock « So long Fukushima ». Un an plus tard, il est en tête du Top 50 nippon. Encore six mois et il décroche son premier disque d'or.

Mais ce succès ne comble pas son appétit. Instable par choix de vie, Takeo plaque le groupe en pleine gloire pour fonder l'entreprise qui porte son prénom. Les banques, moins frileuses qu'à l'accoutumée, lui déroulent le tapis rouge et Takeo Entertainment devient d'un claquement de doigts le premier entrepreneur de spectacles de l'archipel.

Un an plus tard, son mariage avec l'actrice et top model Reiko Nishide est l'occasion d'une fête à tout casser. Takeo, pour l'occasion, a privatisé le mont Fuji – une première dans l'Histoire. Le feu d'artifice tiré du sommet sera visible depuis la station spatiale internationale.

Mais la success story ne saurait sans accroc dérouler à l'infini sa spirale ascendante. Un beau jour, alors qu'assis dans son bureau du 73ème étage il contemple la mégapole pendant qu'on lui masse la plante des pieds, Takeo s'entend annoncer la visite d'un certain Maître Ozu, avocat au barreau d'Osaka. Maître Ozu a beaucoup insisté pour le voir personnellement.

Il renfile chaussettes et santiags et accueille l'homme – plutôt grand pour un Japonais, teint sombre, maigre, le visage en lame de couteau avec un nez à l'avenant, un nez carrément à l'occidentale. Il adresse à l'inconnu les salamalecs en usage dans le pays et l'interroge sur son patronyme, Ozu. Serait-il parent du célèbre cinéaste ?

L'autre ne voit pas de qui il veut parler. Un avocat inculte. Ça commence bien.

C'est alors que son regard tombe sur les mains du visiteur. Elles s'ornent bien sûr de la chevalière classique des diplômés de l'enseignement supérieur – lui-même, l'anticonformiste patenté, en porte une – mais aussi d'un nombre respectable de bagouzes chargées de pierreries diverses, qui font un peu mauvais genre pour un avocat au barreau d'Osaka. Takeo en compte sept. Oui sept, et c'est là qu'une énorme puce se glisse dans son oreille. Car manifestement, il y en aurait huit s'il ne manquait au baveux le petit doigt de la main gauche.

Bordel de merde, pense-t-il en japonais, manquait plus que ça : un yakuza.

Passons sur les échanges de banalités, abrégeons sur les compliments appuyés à l'exceptionnelle réussite de la boîte. Le mal-venu visiteur en vient au fait. Le milieu des boîtes de nuit – largement aux mains du crime organisé – n'est pas disposé à accepter sans réagir le projet d'ouverture par Takeo Entertainment d'une bonne cinquantaine de méga-discothèques à travers le pays.

       Mes clients m'ont mandaté pour étudier avec vous la possibilité d'un accord prévoyant un partage des bénéfices en échange d'une protection de vos établissements.

       Protection contre qui ? feint de s'interroger Takeo.

       Les risques sont multiples, Ikeda-san. Terrorisme (voyez Paris et son tristement célèbre Bataclan, voyez Orlando...), mais aussi bien trafics en tous genre qui ouvriraient la porte à des perquisitions policières tout à fait préjudiciables..., les risques d'incendie aussi, sont à prendre en considération... Nos équipes d'agents de sécurité qualifiés sont à même de vous éviter de nombreux désagréments.

       Et vos agents de sécurité, ils ont neuf doigts, bien sûr...

L'autre, sourire aux lèvres, reste coi.

       Ozu-san, reprend Takeo, malgré tout le plaisir que me procure cet entretien, je crains qu'il ne me faille y mettre un terme. Mon temps est compté. Vous savez ce que c'est, les affaires, ça n'attend pas.

Maître Ozu s'éclipse avec force courbettes. À aucun moment il ne s'est départi de son sourire.

Takeo, seul dans son bureau, essaie de prendre la mesure de ce qui lui arrive. La tentative de racket a échoué. Ce qui va suivre tombe sous le sens. La guerre est déclarée et lui, Takeo, le rocker aux cheveux violets va devoir endosser un rôle auquel ses études à Stanford ne l'ont pas préparé. Celui de chef de guerre.

Il se rend aux toilettes et contemple longuement son visage dans le miroir. L'homme qu'il a en face de lui, l'homme aux cheveux violets, vêtu d'une veste à paillettes que n'aurait pas reniée Michael Jackson, n'a rien d'un guerrier. Qu'à cela ne tienne. L'habit ne fait pas le moine et pour être un guerrier, nul besoin d'un treillis. Dans le fond, ce nouvel épisode de sa vie trépidante n'est pas pour lui déplaire. Il commençait à s'ennuyer.

De retour dans son bureau, il appelle ses plus fidèles collaborateurs - ou plutôt ses meilleurs potes – et programme pour demain matin une réunion de crise. Takeo Entertainment va devoir organiser sa défense, et croyez-moi, ça va chier des bulles.

Puis il monte sur le toit de l'immeuble – 74ème étage, bar privé, héliport - et s'assoit parmi les palmiers installés à grands frais, une petite fantaisie inspirée par un voyage à Marrakech. Le ciel, limpide toute la journée, s'est brusquement assombri – en fait, il est d'un noir d'encre. Les bourrasques malmènent les palmiers en tous sens. Au-dessous de lui, la ville habille de lumières le crépuscule. Le tonnerre gronde et les premiers éclairs font leur danse de hasard. D'une seconde à l'autre, le déluge va s'abattre. Takeo lève les yeux. Il n'avait jamais vu fonctionner un paratonnerre. La boule de feu est comme aspirée dans une paille. La bouteille de gin s'est renversée toute seule sur la table et il sent ses cheveux violets se hérisser en des milliers de pointes.

C'est le signe qu'il attendait. Il le sait, maintenant : la Force est avec lui.

Image: https://www.pinterest.fr/pin/556053885234275317/

Posté par Menahem Lilin à 10:55 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , ,


03 avril 2018

Instit ? Top model ?, par Jean-Claude Boyrie

Mannequin

Je me souviens de ce vendredi 13 avril. Il y avait du printemps dans l’air. Quelque chose me disait que ce jour-là ne serait pas tout-à-fait comme les autres. Allez savoir si ce vendredi 13 me porterait bonheur ou bien la poisse…. Il n’y a que la Française des jeux pour soutenir que c’est le moment ou jamais de tenter sa chance et tirer le Millionnaire gagnant. N’ayant jamais rempli de ma vie une grille de loto, je n’ai jamais pu vérifier cette affirmation. Ne lit-on pas cette mise en garde affichée en gros caractères dans les bureaux de tabac : « Moins de dix-huit ans, zéro jeu d’argent » ?

Atteignant justement mes dix huit ans, âge de la majorité, je ne me croyais plus tenue d’obéir à mes parents. Ceux-ci m’auraient bien vue institutrice, ils m’incitaient après le bac à faire deux ans de licence et passer le concours de l’ESPE. C’est l’acronyme de l’École supérieure de professorat et d’éducation, mais on peut y voir aussi les deux premières syllabes du terme « espérance ».

« Faire de ses élèves des citoyens instruits et éclairés », y a-t-il un plus louable but dans la vie ?

Moi, j’avais alors un tout autre projet : faire carrière dans le mannequinat. Je rêvais de suivre la trace de Twiggy, Naomi Campbell et autres Kate Moss. Pour y parvenir, il me fallait croire à ma bonne étoile. On dit que, dans cette profession, la concurrence est rude et que les places sont chères.

Je croyais n’être « pas trop moche », ayant remarqué que les mecs se retournaient sur mon passage en sifflant. Loin d’y voir un comportement vulgaire et dégradant, je trouvais dans ma candeur que c’était plutôt bon signe et j’en conclus que je pouvais tenter un galop d’essai.

L’occasion (de rêve) ne tarda pas à se présenter.

J’avais vu sur le site ElitemodelGF.com que les Galeries Farfouillette organisaient à Paris, quelque temps plus tard, un casting national de modèles amateurs. Atteignant (quoique de justesse, en me dressant sur la pointe des pieds) la taille minimum d’un mètre soixante quinze requise pour concourir, je subis avec succès les épreuves de présélection.

D’abord, le test de la feuille : il est bien connu que le bassin de l’impétrante doit disparaître derrière une feuille de format A4.

Puis, le test du crayon : posé sur la poitrine, un crayon doit tenir tout seul.

Le chef du rayon « lingerie féminine » aux Galeries Farfouillette me complimenta pour mes mensurations, qu’il tint à prendre lui-même, ajoutant que j’avais pour réussir dans la profession deux atouts de poids. Je suppose qu’il voulait parler de ma jeunesse et de mon physique avantageux.

Durant les semaines précédant la finale, je me contentai d’une feuille de salade et d’un yaourt par jour (non sucré) pour acquérir le fameux look « skinny ». Quant au maintien, qu’on tient pour capital dans la profession, je le travaillai sans relâche, accomplissant chaque jour, sans discontinuer, trente pas dans un sens, puis dans l’autre, un dictionnaire en équilibre au sommet du crâne et l’oeil rivé sur un point imaginaire à l’horizon : mon avenir en tant que Top model.

Et voici comment le mois suivant, la petite provinciale que j’étais débarqua à Paname avec, pour tout viatique : un sac à dos, sa casquette et quatre sous en poche. Le podium où j’allais défiler se trouvait au Champs de Mars, juste en dessous de la Tour Eiffel, un endroit carrément « classe » à mes yeux.

Bon, je vous la fais brève. On me fit quitter presto mes frusques de voyage et enfiler un tailleur moulant gris souris, qui m’arrivait au ras des fesses. Durant le défilé, je sentis que le président du jury me dévorait des yeux. Ce quinqua grisonnant m’invita juste après dans sa garçonnière. J’avais capté, n’étant pas idiote, que pour réussir dans le mannequinat, il me faudrait en passer par là. Je cédai sans trop faire de chichis. Le théâtre de nos ébats se situait pas très loin de la Tour Eiffel, sur la rive droite, à l’endroit précis où le métro aérien cesse de l’être, où ce monstre d’acier, une fois franchie la Seine au viaduc de Bir Hakeim, s’engage en vrombissant dans la colline de Chaillot.

Plus tard, devenue accro des salles obscures, je saisis la connotation érotique de ce lieu. C’est là qu’avaient été tournées les scènes torrides du « Dernier tango à Paris » (*). Naïve débutante, je n’en étais qu’à mon premier pas (de danse). Après m’avoir menée en bateau, le chef de bord se lassa de moi, m’abandonna sur cette île déserte avec un passager clandestin dans la soute à bagages.

Je pris mon parti de cette fâcheuse situation, choisis de garder le bébé, ce qui m’ôtait toute chance de poursuivre une carrière de mannequin. Je suivis une formation accélérée - la « porte étroite », en quelque sorte - pour entrer (n’ayant pas les diplômes requis) dans l’enseignement.

Et voilà comment, un an plus tard – cela tombait comme par hasard un vendredi 13 – je fis mes débuts, en tant qu’instit’ suppléante, en charge des CP/ CE1, à l’École Dupleix, dans le quinzième, à proximité de la Tour Eiffel et de l’église Saint-Léon.

Le directeur de l’établissement, un quinqua bedonnant, me souhaita la bienvenue. Il ne tarit pas d’éloges sur moi (comment fallait-il les prendre ?), détailla mon anatomie ainsi que les missions que j’aurais à remplir sous sa coupe, ajoutant : « Vous verrez, mon petit, tenir une classe relève à la fois de la scénographie et de l’apostolat. Pour le reste, c’est plutôt cool. »

Décidément en verve après ce préambule, il me proposa de me prendre individuellement en « formation pédagogique ». Il m’apprendrait dans son bureau, seule à seul, soi-disant « pour améliorer ma performance », comment inculquer aux chères têtes blondes les premières notions de grammaire et de calcul.

Je déclinai poliment cette invitation, au motif qu’à la fin des cours, je devais récupérer mon gamin au plus vite à la crèche. Il parut déçu, mais n’insista pas trop. Pour cette fois, du moins, car ce n’était que partie remise. Il ajouta, pour me réconforter, que j’avais plusieurs cordes à mon arc : « Je ne sais si vous réussirez en tant qu’institutrice, mais, avec le physique que vous avez, vous pourriez faire un Top model ».

 Piste d’écriture : jeu d’Unanimo. Personnages : Top model, bébé/ Lieux : Tour Eiffel, école/ Objets : sac à dos, casquette/ Évènement : vendredi 13.

(*) « Le dernier Tango à Paris », film franco-Italien de Bernardo Bertolucci (1972) avec Marlon Brando et Maria Schneider.

 Illustration : modèle (détourné) de Madame Grès, édition française de Vogue.

02 avril 2018

Jumeaux, par Michelle Jolly

mariage

Piste d'écriture: cartes du jeu Unanimo (Ed Interlude, Cocktail GamesJ), classées en personnages, lieux, objets, évènements.
Les cartes de Michelle étaient: jumeaux- mariage - globe terrestre - un couteau à manche doré.

 Cette histoire est tellement ancrée dans ma mémoire, que je me souviens du jour et de la date où j’ai reçu le faire-part : Olivier se mariait ! Pourquoi pas Raphaël ? Je ne pouvais les séparer. Autrefois, au collège puis au lycée, c’étaient « les jumeaux, », indissociables, jouant tellement de leur ressemblance qu’ils nous avaient plus d’une fois piégés ; en devenant adultes, ils avaient dû changer, vivant différemment.

C’était donc le seize Juin deux mille quinze, j’étais invité à Clermont, dans la propriété familiale où Olivier épousait Sylvie, issue d’une vieille famille Clermontoise.  Olivier était luthier, à la suite de son père, métier rare, cela lui allait bien, précis, équilibré, sensible, d’une humeur égale, j’avais toujours apprécié sa compagnie. Nous avions passé notre bac ensemble, Raphaël ayant pris une année de retard… J’aimais sa gaieté, son enthousiasme, je ne connaissais pas Sylvie, mais je supposais qu’elle s’accordait à sa personnalité puisqu’il l’avait choisie…

Je connaissais moins bien Raphaël, mais j’avais dû me rendre souvent à l’évidence que, malgré leur ressemblance hallucinante, il était la face opposée de son frère. Raphaël était effacé, peu sûr de lui, parfois violent, supportant mal les contraintes. Il avait eu des difficultés dans ses études, instable souvent, et avait fait de nombreux petits boulots de remplacements, représentant en confiserie, barman, facteur, souvent au chômage.

Le seize Juin vers dix heures je rejoignais Olivier sur le perron de leur grande maison, costume gris clair, cravate bleue, il était rayonnant, nos retrouvailles furent chaleureuses, j’étais heureux de l’accompagner, beaucoup d’invités, famille, amis. La voiture amenant Sylvie entra dans le jardin, en sortit une jolie blonde qui me serra la main ; puis chacun reprit sa place, je suivais, il fallait vite rejoindre la mairie, l’église. Je cherchais Raphaël. Je crus l’apercevoir, silhouette noire, frêle, se glissant dans la foule ; le repas fut long, bruyant ; je restai un long moment à fumer, dehors… Au moment du bal qui débutait, dans le jardin, je vis Sylvie rayonnante, un peu partie, tourner au bras d’Olivier, la piste était surchargée, il faisait très chaud…

Ils ont dansé longtemps, puis j’ai vu Olivier lâcher la taille de sa danseuse et aller vers le bar pour rapporter quelque boisson, puis à nouveau son costume gris enlacer Sylvie, l’embrassant et valser, valser… elle s’abandonnait au flot de la musique… ils avaient l’air heureux... un couple uni, amoureux……….et c’est là que j’aperçus, au borde de la piste, Olivier , deux verres à la main, pétrifié, fixant les danseurs.

Il y eut un moment confus, suspendu, électrique, puis un cri !.... Dans l’affolement et le désordre familial, j’eus envie de partir, et ce n’est que le lendemain que l’on me parla d’un globe terrestre qui avait traversé la salle en direction du faux-marié, et aussi d’un couteau à manche doré qu’Olivier reçut en plein ventre quand il essaya de s’approcher…

Plus tard Olivier se remit de sa blessure, Sylvie de sa méprise, quant à Raphaël, il était parti loin, pour essayer de se faire oublier et vivre ses propres rêves.

Posté par Menahem Lilin à 16:53 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,

24 mars 2018

2e stage Approches du scénario

stage scénario 2

Bonjour, Daniel Sebaihia et moi-même proposons un 2e stage « Approches du scénario » pour continuer d’explorer ce type d’écriture, les différences avec l’écriture romanesque et ce qu’il peut lui apporter. Nous allons le concevoir de telle sorte qu’il apporte aux personnes qui ont suivi la première journée, mais puisse intégrer de nouveaux participants.

Il aura lieu le dimanche 15 avril, au 19 de la place du Nombre d’Or (salle Adra), de 10h à 17h30. 30 € pour les adhérents Adra, 40 € pour les autres. Bienvenue à tous! Carole

Posté par Menahem Lilin à 09:50 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , ,

21 mars 2018

Comment j'ai pris à partie le Président des Étas-Unis, par Jean-Claude Boyrie

3 bilboards


  Ce 14 février, voilà une date que je ne l’oublierai jamais. En France, où j’ai vécu quelque temps, les amoureux fêtent la Saint-Valentin. Ce jour-là, pour moi, tout a basculé. Rien n’indiquait pourtant, quand le réveil a sonné, qu’un malheur se préparait (1). Lorsque je me suis levée, il faisait un temps gris : ni beau, ni mauvais, ni chaud, ni froid. Ouvrant mes volets, j’eus sous les yeux le paysage habituel, plutôt morne, du campus : pelouses tondues ras séparant des bâtiments sans relief. Je consultai mon agenda du jour : il était plein comme un œuf. Je calculai que j’avais peu de temps pour réviser mes partiels entre deux cours et qu’à moins d’y mettre la gomme, je risquais grave d’être collée au prochain exam.
  Ce jour pourtant, qui ressemblait à tant d’autres, des faits horribles se sont produits. Les mots me manquent pour dire ce qui s’est passé. En moins d’une heure de temps, j’ai perdu Steve, mon boy-friend, et dix sept de mes camarades, garçons et filles, ont été tués sous mes yeux. Le massacre n’a duré qu’une dizaine de minutes, qui m’ont paru une éternité. C’est quand les tireurs d’élite du F.B.I. sont intervenus, qu’ils ont mis fin à cette boucherie, qu’on a mesuré l’ampleur du massacre. Ensuite est venu le temps des interrogations, de la colère et celui du deuil. Depuis ces évènements, on dirait qu’une chape de plomb s’est abattue sur l’Université.
  Du coup, je ne me suis pas présentée. Moi, c’est Harriett, étudiante de troisième année en Philosophie. On ne me dit pas spécialement brillante. Il est vrai que je ne suis pas ce qu’on nomme une surdouée et qu’il me faut compenser cela par le travail. J’envisage de faire ma thèse sur le « De ira » de Sénèque, avec pour seule ambition, une fois obtenu mon doctorat, d’enseigner aux autres ce que j’ai moi-même appris. Sur le plan perso, j’ai, plutôt j’avais, le ticket pour Steve. On se serait mariés tous les deux. J’imaginais une vie de couple sans histoire. On aurait eu nos enfants ensemble et pris le temps de nous occuper d’eux. Là, c’est foutu, mon beau rêve s’est écroulé. Ce qui vient de se passer me hante. On me dit que la vie commence à vingt ans. J’ai l’impression  que la mienne a déjà pris fin. Depuis le 14 février, le terme « avenir » n’a plus vraiment de sens pour moi. Malgré ce qu’on a pu dire ou faire pour me réconforter, je n’arrive pas à me reconstruire.
   Sur le coup, je n’ai pas pris la mesure de l’évènement. Retour sur image : les étudiants étaient rassemblés dans l’amphi, le cours allait commencer, quand le tireur est entré. Je ne l’ai pas vu venir, ni rien remarqué de spécial, ayant les yeux rivés sur l’écran de mon smartphone, un écouteur dans chaque oreille. Là-dessus, les premiers coups de feu ont crépité, puis le tir s’est poursuivi sans discontinuer. J’ai su plus tard qu’il s’agissait d’une arme automatique, un fusil d’assaut. Les rafales se mêlaient aux cris des victimes cela donnait un vacarme effrayant. Tout le monde a été pris de panique, un mouvement désordonné s’est fait vers la sortie.
  Bêtement, je me suis aplatie sous une table, le visage entre les mains, le nez contre le sol, croyant pouvoir ainsi échapper au sniper. C’est juste un miracle qu’il ne m’ait pas remarquée et prise pour cible, sans quoi je ne serais plus là pour en parler. J’ai capté plus tard que j’étais à sa merci, qu’il aurait suffi d’une balle perdue pour que j’y passe comme les autres.
 Juste après l’évènement, des journalistes ont mené l’enquête auprès des survivants. ils m’ont demandé comment j’avais vécu ce drame. Absurdement, leur ai-je répondu. J’avais l’impression d’être au milieu du tournage d’un film de guerre ou d’un thriller, quelque chose comme le braquage d’une banque. Sauf qu’en l’occurrence, il ne s’agissait pas d’un simulacre de tuerie agrémenté de bruitages en tous genres et d’effets spéciaux, mais bel et bien d’un tir à balles réelles. Je me trouvais sur la scène en tant que cible, otage, ou tout ce qu’on veut, victime potentielle et non simple figurante.
  Bon, je vous la fais brève. Le sang dégoulinait de partout, j’étais noyée dans ce flot poisseux. Ça et là trainaient des lambeaux de chair, des membres arrachés. J’avais envie de gerber. Puis, ç’a été l’irruption des tireurs d’élite. Ils n’ont pas mis longtemps à maîtriser le cinglé. Malheureusement, le mal était déjà fait. Dans l’amphi, vidé de ses occupants, le bruit de fusillade a cessé, faisant place aux sirènes des pompiers. Alors a commencé l’infernal ballet des ambulances, se relayant pour évacuer les morts et les blessés.
  Pour ce qui me concerne, on a prétendu que je m’en étais bien tirée. Je n’étais pas touchée, juste commotionnée. On m’a placée d’office en cellule psychologique et de soutien émotionnel, un concept à la mode et qui en jette. Inutile de vous faire un dessin, la thérapie de groupe n’apporte de bienfaits qu’à ceux qui l’animent. Je devais, me conseillait-on, extérioriser mes émotions, pour éviter de garder ma colère rentrée. Et pourtant….
  C’est le soir, à la télé, que j’ai découvert le visage de l’assassin, un mec de mon âge, que j’aurais pu côtoyer sur un banc de l’amphi, croiser sur le campus. En fait, ce guy s’était fait virer de l’Université pour cause d’indiscipline et d’instabilité chronique. Sans doute aussi parce qu’il n’avait pas le niveau pour faire des études supérieures, ni l’envie de bosser pour s’en sortir. De toute évidence, il s’agit d’un loser. Ses premières déclarations sont proprement stupéfiantes. Il dénonce ce qu’il appelle « le système », et dit vouloir se venger de ses mécomptes sur d’autres, qui ont mieux réussi que lui. Non, mais c’est quoi, ce délire ? Vu les signes qu’il manifeste de désordre mental, ce taré sera sans doute classé par les experts psychiatres comme « non responsable de ses actes », puis soigné pour troubles comportementaux dans un asile d’aliénés. Je présume qu’il n’y restera que quelques mois. Sera-t-il un jour jugé ? Le problème est qu’on ne sait plus quoi faire ensuite de ce genre d’individus, dangereux pour la société.
  Je sais que là, j’ouvre un autre débat, qu’en attendant, le tueur a fait des victimes innocentes. Je ne parle pas seulement de celles et ceux qui se sont retrouvés entre quatre planches. Pour eux, plus rien à faire, il est trop tard. Mais il y a aussi les estropiés, ceux traumatisés à vie, et qui ne s’en remettront jamais,  ceux qui passeront le restant de leurs jours sur un fauteuil roulant.
   Et Steve, dans tout ça ? Je ne verrai jamais plus la couleur de ses yeux, son sourire, je n’entendrai plus le son de sa voix. Je ne sentirai plus ses mains se glisser dans mon chemisier ou sous ma jupe.
« Nevermore ! » est le cri proféré par le corbeau d’Edgar Poe. Ce « Jamais plus ! » est pour moi l’expression du fond de l’abîme, du désespoir irrémédiable. « Voilà ce que voulait me faire entendre en croassant ce triste, disgracieux, sinistre, maigre et augural oiseau des anciens jours (2) » .
…………………………………………………………………………………………………………
   Le récit du drame a fait le tour du monde. Immédiatement, les médias, les réseaux sociaux s’en sont emparés et, juste après, la polémique sur les ventes d’armes, qui n’est pas nouvelle, a recommencé. Cette fusillade n’est jamais que la deux cents trente neuvième du genre depuis 2012, un évènement de ce genre peut se produire à tout moment, sans crier gare. On n’a pu dans le cas d’espèce incriminer la direction de l’Université, le staff ayant donné l’alerte aussitôt. Comme il fallait un bouc-émissaire, on a fait peser la responsabilité du massacre sur le shérif du coin, au motif qu’il serait intervenu trop tard, et n’aurait pas été à la hauteur de la situation. Dans sa conférence de presse, le Président a même dit « qu’il avait agi d’une manière franchement dégoûtante ». Immédiatement après, le coupable a démissionné de ses fonctions, ne prétendant à aucune  indemnité. Sans doute avait-il mérité la sanction qui l’a frappé.
  Mais les vrais responsables, c’est qui ?
  Le 21 février, une semaine donc après la tuerie qui a coûté la vie à mon chéri, le recteur nous a fait savoir que le Président des États-Unis allait se rendre en personne à l’Université pour rencontrer les rescapés. C’était trop d’honneur pour nous que cette visite éclair, à laquelle personne ne s’attendait.    
  Là, j’ai laissé mon indignation, puis ma colère, exploser. Nous allions le recevoir comme il le méritait, ce pitre lamentable ! Après le massacre, Donald allait proférer ses coin-coins. À la détresse générale, il entendait répondre par un numéro de com’. Personne ici bien sûr ne serait dupe. On ne le sait que trop, c’est un mal répandu parmi nos dirigeants, que de vouloir regagner en spectacle ce qu’on perd en efficacité.
   Avec quelques-uns de mes potes, nous nous sommes réunis en douce, et nous avons décidé de nous porter volontaires pour faire partie du Comité d’accueil. Tout de suite on nous a dit : O.K., personne n’y voyait malice. Avant l’arrivée du cortège officiel, nous disposions d’environ deux heures. Cela ne nous laissait guère de temps pour agir. Et voici ce que nous avons fait :
  Sur le trajet que devait nécessairement emprunter le président pour se rendre au campus, nous avons en hâte barbouillé « three billboards », trois panneaux publicitaires en bordure de chaussée. En rouge vif, couleur du sang. Sur le premier, nous avons écrit en lettre capitales : « Marchands d’armes assassins ! ». Sur le panneau suivant « Donald, T leur complice ! ». Et sur le troisième (là, c’était carrément vachard) : « Combien t’as touché d’eux pour te faire élire ? »
 Sur ce, le cortège de limousines noires blindée a déboulé, escortées par les voitures de police et un essaim de motards. Suivait la caravane de C.N.N., munie de tout l’attirail pour couvrir en direct la visite du Président. Cette fois, je vous jure, les téléspectateurs en auraient pour leur argent.
  À la vitesse où ils roulaient, je ne suis pas sûre que les officiels ont eu le temps de lire nos graffiti, mais nous allions leur mettre les points sur les i.
  Dans un premier temps, le palmipède a pris un ton lénifiant, paternaliste, énonçant des lieux-communs que nous avons fait semblant d’écouter bouche bée. Il a dû nous croire demeurés parce que nous l’avons laissé cancaner, sa mèche blonde postiche se dressant sur son front comme un bec de canard. Puis nous sommes passés à l’offensive. De mon propre chef, je me suis levée, et moi, petite étudiante, j’ai pris à partie le Président des États-Unis sur ses relations avec les lobbies de l’armement. Par exemple, je lui ai demandé pourquoi, dans ce pays de merde, armes et munitions sont en vente libre, à la portée du premier cinglé venu. Comment il se fait qu’un gamin de douze ans puisse s’en procurer sans contrôle, ni même qu’on lui pose la moindre question. Et comment avec une arme automatique achetée on ne peut plus légalement, un psychopathe a pu, dix longues minutes, mitrailler des étudiants sans défense.
  Lorsque j’en suis venue à la question des subsides qu’il a reçus des marchands d’armes à titre de fonds électoraux, le Président a carrément blêmi, mais ne s’est pas pour autant démonté. Sur ce « dossier sensible », il allait, soi-disant, « préciser prochainement ses intentions et formuler des propositions concrètes en liaison avec les responsables professionnels concernés ». Comme langue de bois, on ne fait pas mieux. Je lui ai demandé de préciser son propos. « Eh bien, m’a-t-il répondu, nous ferons en sorte qu’à l’avenir les professeurs et le personnel de service soient autorisés à porter une arme dans l’enceinte de leur établissement. De cette manière, ils seront à même de répondre à toute menace et de faire feu sur un éventuel agresseur».
En clair, si l’évènement du 14 février se renouvelle, au lieu d’être un massacre unilatéral, cela pourra tourner à la bataille rangée. Du grand spectacle ! Le commerce des armes ne s’en portera que mieux, le taux de chômage, qui, dans ce pays, n’a pourtant rien d’alarmant, continuera de baisser. Dans trois ans, les lobbies de l’armement financeront sa prochaine campagne électorale et tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes possible.
   Depuis ce jour mémorable entre tous, je me suis fait virer de l’Université pour mon esclandre face au Président des U.S.A. Du moins aurai-je pu méditer à loisir sur cette phrase de Sénèque : « La colère est comme une avalanche qui se brise sur ce quelle brise ».

Piste d’écriture : la colère.
Titre et illustration empruntés au film : « Three bilboards, les panneaux de la colère », U.S.A., Martin Mc Donagh, 2O17.
Notes :
(1) Ce texte est librement inspiré de la fusillade intervenue au lycée de Parkland, en Floride le 14 février 2018.
(2) « Le Corbeau », in « Histoires grotesques et sérieuses » d’Edgar Poe, traduction Charles Baudelaire.

Posté par JCBOYRIE à 11:20 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

18 mars 2018

Musique, le nouveau roman de Danièle Chauvin

Vous pouvez lire et télécharger  le nouveau roman de Danièle Chauvin, sur woobok.com. Les participants à l'atelier du mercredi en connaissent déjà les personnages! Pour les autres, une petite mise en bouche : Abigail, jeune coiffeuse et Joey, taximan noir, accompagnés de leurs familles et amis, mènent leur vie, malgré la crise économique, le racisme et les aléas climatiques d'une Californie post 2008. Grâce à Sidney, le vieux guitariste, la musique nous accompagne tout au long du récit.

Musique, Wobook de 196 pages publié le 02/03/2018 par Danièle Chauvin
Suivez le lien ci-dessous. 

http://www.wobook.com/WB3V1Fd7tH7h-a/Daniele-Chauvin/Musique.html

ou: http://www.wobook.com/infos/WB3V1Fd7tH7h/musique.html

Si cela ne marche pas, allez sur le site www.wobook.com et demandez dans la fenêtre recherche par titres, Musique.

Propriétés : téléchargeable au format PDF.

 

 

Posté par Menahem Lilin à 19:47 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , ,

07 mars 2018

L'enfant qui ne voulait pas s'endormir, par Jean-Claude Boyrie

L'enfant qui ne voulait pas s'endormir

 Le somnambule

 Lorsqu’il était tout petit, Erwan ne parvenait pas à s’endormir sans la présence rassurante d’une veilleuse auprès de lui. Cette lampe allumée lui tenait lieu d’ange gardien.

Une fois assoupi, durant la phase du sommeil qu’on dit « paradoxal », il faisait des rêves bizarres. Ses parents le voyaient s’agiter dans son lit, faire des soubresauts, pousser des cris inarticulés. Quand on l’interrogeait au réveil sur ce qui s’était passé durant la nuit, le petit n’avait rien à dire ou faisait une réponse évasive. Il semblait avoir oublié son rêve, ou du moins n’en gardait aucun souvenir cohérent. Mais les rêves le sont-ils ?

Intrigués par l’étrange comportement d’Erwan, ses parents décidèrent de pousser plus loin leurs investigations. Ils l’amenèrent à la consultation d’un psy, spécialisé tout à la fois dans les troubles du sommeil et l’interprétation des songes.

Cet éminent praticien commença d’infliger à son jeune patient une thérapie dispendieuse autant qu’inutile, sous forme de séances répétitives. Le sujet, allongé sur un divan, devait reconstituer ses souvenirs par bribes, ou tenter de le faire, ainsi qu’on assemble les pièces d’un puzzle. Il résulta de cet exercice un enchaînement de scènes incroyables, impossibles à rapporter, à se demander comment de tels fantasmes avaient pu germer dans le cerveau d’un enfant aussi jeune.

Dans un épisode, il se voyait assis dans un salon de coiffure… Jusque là, rien que de très banal, mais, tenez-vous bien, sa chevelure ébouriffée sur son crâne virait subitement au vert fluorescent !

Ce n’est rien de le dire… imaginez l’effet que peut produire en classe, à l’orée des années cinquante (où la gamme des teintures n’était pas ce qu’elle est devenue aujourd’hui) une couleur de cheveux vert fluo ! La honte, pour ce pauvre Erwan, qui ne savait plus où se fourrer ! Tous ses petits camarades d’école se gaussaient de lui, puis finirent par le rejeter carrément, comme un paria, redoutant qu’il eût on ne sait quelle maladie contagieuse.

On se demandait comment son martyre allait finir, quand le cauchemar s’interrompit. Un autre lui succéda. Ce fut l’épisode de Kes, le faucon.

Apparemment, ce nouveau rêve d’Erwan était plus calme, mieux structuré : cet oiseau qu’on dit « de proie » était devenu son ami. Erwan lui parlait dans la langue des hommes, et Kes lui répondait en langage faucon. La nuit passée, imaginez qu’il s’était mis en chasse, et avait débusqué une souris… Pas la gentille petite souris qui vous apporte des cadeaux quand vous perdez vos dents de lait, non, le parasite redouté des ménagères, qui trottine sur le plancher, hante les garde-manger et fait des trous dans le fromage de Gruyère. On ne pouvait reprocher à Kes de tuer les petites souris pour les manger et nourrir sa famille ! Il n’empêche… Dans le rêve suivant, ce rongeur miraculeusement ressuscité, se retrouvait juché sur le crâne d’Alice, la petite sœur d’Erwan. Lui décrivait la petite bête, vêtue d’un costume marin, immergée dans un océan de cheveux blonds (pas vert fluo, ceux-là, c’était dans le rêve d’avant, le précédent). Et que faisait-elle là, la souris ? Elle était en train de mitonner son repas du soir, dans un faitout à sa dimension. L’histoire ne dit pas comment Alice appréciait la situation. Le conteur lui-même n’en savait rien, d’ailleurs.

Au terme d’un bonne dizaine de séances, le psy déclara forfait. Impossible de se retrouver dans cette succession de cauchemars sans queue ni tête. Il y perdait son latin et jeta l’éponge, estimant qu’Erwan s’en tirerait très bien tout seul et que la situation s’arrangerait d’elle-même.

Ce fut exactement le contraire qui se produisit. Quand l’enfant atteignit l’âge de dix ans, la situation s’aggrava. Erwan fut pris de crises de somnambulisme. Ses parents, atterrés, le surprirent, errant, en chemise de nuit, dans un parc en friche. Ses yeux révulsés semblaient fixer les statues peuplant ce parc : Cérès, Pomone, Vénus, nymphes dénudées, faunes dansant, et autres allégories

Ils récupérèrent le garçonnet grelottant de froid, le ramenèrent à la maisondans son lit, le bordant soigneusement pour éviter toute nouvelle escapade.

Au petit matin, Erwan ne se souvenait plus de rien.

Dix ans à nouveau passèrent. L’enfant ne voulait toujours pas s’endormir, mais il n’oublia pas pour autant de grandir. Il devint un adolescent, puis un jeune adulte. Il passa son bac littéraire, avec mention, s’il vous plaît, puis fut admis à la très prestigieuse Fémis, ex Institut des Hautes étude cinématographiques. Fondu de la pelloche, Erwan avait l’ambition de faire carrière dans le domaine du cinéma. Serait-il réalisateur, scénariste ou script ? Trop tôt pour le dire ! Il n’en savait rien, sinon qu’il venait d’entreprendre un long cursus qui le mènerait plus tard à la réussite.

« Le garçon aux cheveux verts » fut le thème de son premier film (1). Pour un coup d’essai, ce fut un coup de maître. Par la suite, il créa le personnage de Billy, ce petit garçon, le décrivit comme souffre-douleur de ses proches. L’univers de Billy ne correspondait plus à son attente. Il réussit à dénicher un faucon, qu’il baptisa « Kes » et qui devint son ami, puis il entreprit de dresser l’oiseau, partit à la chasse avec lui (2). Sa sœur Alice se trouva miraculeusement transportée au Pays des Merveilles (ou de l’autre côté du miroir ?) par la magie d’un scénario glauque et surréaliste, inspiré de Lewis Carroll (3). Enfin, l’enfant noctambule fut au coeur de son grand œuvre « Les Innocents » (4). C’était l’histoire d’un jeune orphelin, Miles, qui vit seul avec sa nourrice dans un manoir anglais du siècle dernier, forcément hanté, et voit apparaître des fantômes dans le parc. Ce film fantastique fut salué par la critique et connut un grand succès. Il annonçait pour le réalisateur une brillante carrière cinématographique à venir, qui le mènerait jusqu’aux marches du Festival de Cannes. Comment ce miracle s’était-il produit ? La recette en était simple : ses fantasmes nocturnes, anciens, passés et à venir, il les transcrivait au réveil sur la pellicule. À chaque nouveau film, Erwan se retrouvait donc à la fois le sujet et l’objet d’un rêve revenu réalité. Du grand art !

 

Piste d’écriture : « En situation ». Sur images, à partir du livre « Enfance et cinéma », La Médiathèque française, mars 2017.

 

Notes :

(1) « Le garçon aux cheveux verts » : film américain de Joseph Losey, sorti en 1947.

(2) « Kes », film britannique réalisé par Ken Loach, sorti en 1969.

(3) « Alice », film tchécoslovaque de Jan Svankmayer (1988).

(4) « Les Innnocents », film britannique réalisé en 1961 par Jack Clayton.

Posté par JCBOYRIE à 12:26 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,

03 mars 2018

Le couteau, par Michelle Jolly

la nuit du chasseur

Piste d'écriture: des images de film hors titre et nom de réalisateur, données pour leur force expressive. Références de l'image à la fin du texte...

Le couteau…

 La petite fille : Il fait pas peur, c’est mon papa,
j’aime pas quand il joue comme ça
avec un couteau..

 «  Sûr que maman est sortie avec la voisine ? »
 Il crie !
J’ai dit : « c’est vrai, elle l’a dit »
« Tu sais ce qu’on fait aux petites filles qui mentent ? »
J’ai pas peur, mais j’aime pas son couteau..

Le frère pense :   Quand j’serai en troisième !
Cette manie qu’il a de sortir cet opinel pour rien !
Si j’étais plus vieux je lui dirais,
Et je le laisserais pas menacer ma sœur,
Et je le laisserais pas menacer maman,
Des fois il me fait peur, s’approche de trop près
Je m’sens pas assez fort, mais quand j’serai en troisième…

La petite fille :    S’il vient vers moi je lui prends son couteau,
Et je le cacherai…
Il fait peur à maman, mon frère est en colère
Je le sens, je le vois, il serre ses poings, derrière,
Papa, n’approche pas..
J’étais sa préférée quand il était gentil.
Mes jambes sont tremblantes, j’ai envie de courir
Je prendrai son couteau, mais comment le tenir
Pour qu’il ait peur aussi… ?

 Photo: scène de la Nuit du chasseur, un film réalisé par Charles Laughton et Robert Mitchum en 1955.

Posté par Menahem Lilin à 15:01 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,

01 mars 2018

Nocturne, par Florence Valat

di rosa

Piste d'écriture: Le tour des mondes, d'Hervé Di Rosa

Dans mille et une nuit

Je suis.

Dans mille et une nuit.

Dont je ne peux m’extirper

Sous la chaleur des années

qui gouttent,

projetant une à une les éclaboussures du temps.

Une tache solaire,

Une tache d’araignée,

la toile trop bien cirée de sa colle mauvaise,

un sirop âpre et affreux,

une entité gluante.

Un désir fort en bouche

qui jamais ne s’enchante.

 

La peur.

Qui sort de son tombeau,

puis qui rampe, funèbre.

Bientôt se visseront sur son noir pardessus

l’accroche des corbeaux suivis de leur petits

me fonceront dessus en bandes acérées

Eux qui formaient la haut une tâche tremblante

qui à présent descend de ses ailes méchantes.

 

Et puis soudain… la Nuit.

La nuit opaque et large

La Nuit.

Pleine de prétentions, qui masque son visage.

Son manteau traîne à terre balayant les repères de ses franges drues.

Les bijoux qu’elle égraine du bord de ses longs cils,

à l’aube montante dégoulineront en flaques

qui iront s’égoutter au grès des alentours tout saignants de leur crue.

Et la marée sera énorme, envoûtante.

Se fera colline, sèche de terre sévère et de sombres desseins.

Elle mangera le ciel,

dégustera une à une les cimes jaunies,

dévorera le moindre jet de lumière savante.

Elle se proclamera l’Obscure Intelligente.

Posera sur son crane décharné sa couronne d’épines salies.

Fera de sa harde un empire de maudits,

un repère d’outragés, des brigands de la lune.

Qui s’abreuvent dans les courants, se jetant dans l’écume.

Ils volent le ciel des arbres et sucent jusqu’au fond le jus des orchidées.

Et l’orgie finira tellement tard, tellement loin,

que lancés à leur trousses, les cavaliers de lumière s’aborderont d’eux même leur course frénétique.

Les sabots d’or de leurs chevaux,  éteints en la plus vulgaire ferraille, il ne restera d’eux seulement quelques écailles.

Abandonnées au sol telles des envies rongées.

Et leurs crinières pourries en jaunes cheveux défaits tomberont une à une comme des fils de poussière.

 

Puis une bouche gluante aux ourlets délicats viendra tout engloutir, les hommes et puis les bêtes et tous reposeront dans le ventre du monstre.

Et personne ne saura ce qu’il adviendra d’eux.

Ni quel sera leur sort, ni ce qu’ils font ici.

 

Pourquoi la nuit est douce alors que rien ne l’enchante ?

D’où vient ce silence tiède quand tout est terminé ?

Posté par Menahem Lilin à 14:48 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
Tags : ,

25 février 2018

Piste d'écriture: écrire à partir d'images de cinéma

 Support: le livre Enfance et cinéma, La médiathèque française, mars 2017

Outre leurs qualités artistiques, ces images sont intéressantes parce qu’elles nous posent des questions.

Qui est qui ? Où se trouvent ces personnages ? A quelle époque ? Pourquoi sont-ils là ? Pourquoi sont-ils ensemble (ou seuls) ? Que font-ils ? Que leur veut-on ? Que veulent-ils ?

Essayez d’imaginer un avant, et un après, à l’image que vous aurez choisie.

Répondez à ces questions :

Qui est le protagoniste de l’histoire ? l’un des personnages que vous avez sous les yeux ? un autre ?

Qui est l’antagoniste ? (celui qui veut empêcher le personnage d’avancer, ou qui devient son concurrent.)

Quel est l’objectif du protagoniste, justement ? (ce peut être quelque chose de négatif : ne pas grandir, que rien ne change – ou un objectif qui va le lancer dans l’aventure). Quel est celui de son antagoniste ?

A quels obstacles va se trouver confronté votre protagoniste ? Quelles aides va-t-il obtenir ?

Votre personnage peut aussi représenter l’objectif de quelqu’un d’autre : il est l’objet d’amour, ou de désamour.

N’hésitez pas à mélanger les images pour voir où cela va vous mener…

cheveux verts

(cette scène est tirée du film Le Garçon aux cheveux verts, de Joseph Losey, 1948)

Posté par Menahem Lilin à 15:32 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , ,

24 février 2018

Ses cheveux verts, par Carole Menahem-Lilin

Piste d'écriture: à partir d'images de cinéma, et de réflexions sur la structure d'une histoire (protagoniste, antagoniste, quête, conflits...)

Il est né comme ça, dit-il. Autour de lui, on assure que non. Que ça lui est venu plus tard, bien plus tard. Les versions changent, mais c’est toujours après qu’un tel ou une telle a cessé de s’occuper de lui, a cessé d’être tenu pour responsable, que cette couleur insensée est arrivée. Selon les personnes Douze ans. Quinze ans. Dix-sept ans.

Il veut bien. Mais il a le souvenir net de ses dix ans. On l’avait mené en grand convoi chez le coiffeur. On venait apparemment de découvrir ses cheveux verts – qui avaient toujours été sur sa tête, pourtant, il en jurerait. C’était un vert qui ne se laissait pas ignorer. Il faut dire que c’était un temps où les gens vivaient à peu près en noir et blanc. Alors ce vert ! peu naturel, la couleur phosphorescente des algues de marais, des algues qui ondulent sous une eau peu profonde et elle-même orange, ou rouge, bref rien de rassurant. On racontait que des bêtes étaient mortes après avoir bu cette eau-là, ou pâturé les herbes salées qui poussent là-bas.

Et voilà que lui était affublé de cheveux de cette couleur ! pas mouvants, mais bouclés, et épais, presque crépus.

On le conduisit donc chez le coiffeur. C’était un coiffeur pour hommes, c’était une affaire d’homme, et sa mère ne fut pas invitée à la cérémonie. Le père – qui lui avait déjà des cheveux blancs, et ressemblait de ce fait à un grand-père – le mena. A la baguette, ou peu de choses près : il avait coupé une branche qui ressemblait à une main, et le menaçait de ses griffes comme d’une badine.

L’enfant n’était pas heureux sous la menace. Il ne fut pas heureux non plus sur le fauteuil articulé du coiffeur, sur lequel l’homme de l’art dut poser un bottin pour que son jeune client atteignît la taille voulue. A présent le maître coiffeur coupait, ou plus exactement rasait, l’affreuse tignasse qui pourtant, à y bien regarder, avait l’implantation et la fougue de celle du père. Le père avait les cheveux blancs, lui son fils les avait verts. Et alors ? Est-ce que c’était forcé que ça signifie quelque chose ? Avant, non. Maintenant, oui, et l’enfant était furieux d’être ainsi stigmatisé.

Du moins c’est ce qu’il croit maintenant, avec son bon droit d’adulte. A ce moment-là, il était surtout profondément triste. Ses petites mains sur les accoudoirs (des mains d’enfant encore, alors que les pieds, eux, avaient démesurément grandi) ne se crispaient pas. Elles reposaient, rondes, pataudes, résignées. Mais son regard qui ne regardait personne, sa bouche déterminée, n’appartenaient déjà plus à ce temps-là. Quand il se regarde dans la glace aujourd’hui, c’est ce regard qu’il voit, cette bouche déterminée aux plis de bois.

Un autre homme était là encore, assis de trois quarts avec ses cheveux noirs et brillantinés, et le regardant. Il le regardait sans pudeur, cela il s’en souvient. Mais qui était-il, il ne s’en souvient pas. Du reste, ils étaient nombreux à zyeuter la scène, par les fenêtres du salon de coiffure. Des hommes, des enfants (dont des camarades à lui). Une femme mûre au chapeau cloche, au visage dur. Rien qui pouvait inspirer le réconfort : il avait des cheveux verts.

)))

Bien entendu les cheveux repoussèrent – ces choses-là repoussent toujours – et ils repoussèrent verts. Nul ne parut s’en apercevoir. On s’était passé le mot peut-être : le bourg était petit, se transmettre la consigne était facile : « le fils machin n’a plus ses cheveux verts, comme tu peux le voir. » Celui qui aurait marqué sa surprise eut été fautif, alors on ignora le scandale.

Chez les enfants ce fut autre chose : on le surnomma Idiot de Poucet, et on le pria de passer ses récréations dans les arbres. Dans ces conditions, quoi d’étonnant à ce qu’il attrapât la couleur de l’écorce ? Il resta à l’écart longtemps après que ses camarades eurent attrapé, eux, des cheveux rouge cerise ou noir corbeau. Il y eut une épidémie de chevelures étranges ces années-là, et les teintures n’y étaient pour rien, elles étaient encore peu usuelles. Les premiers jours, la grimace de surprise et de déplaisir était visible. Après, elle disparaissait : dans le bourg on avait appris à ne rien voir, et surtout, à ne rien laisser voir.

Puis il partit au service militaire, et les hauts cris reparurent. Il fit beaucoup de corvées de chiottes, il fut jeté souvent au trou. On lui passa, au sens propre, la tête au cirage. Ça repoussait toujours. Son crâne ne voulait pas rester lisse. Et quand ce n’étaient pas la tignasse, c’étaient les ongles qui phosphoraient.

Curieusement cette année-là, quelques d’arbustes poussèrent à l’intérieur des casemates et même du mas des officiers. Ils poussaient vite, on les déplantait ; ils finirent par pousser épineux.

On le rendit à la vie civile plus triste et dérouté que jamais.

)))

Il y avait pourtant quelqu’un que ses cheveux fascinaient : c’était l’homme dont le nom lui échappait toujours. « Petit, lui avait-il dit la semaine qui suivit la fameuse séance chez le coiffeur, en le prenant à part après la classe. Je t’achète tes cheveux. J’achète chaque repousse, si courte soit-elle. » L’enfant refusa. C’étaient ses cheveux. Ils poussaient verts, et alors ? L’homme sans nom insista. « Venez voir mon père », lui répondit le garçon.

Le père, quand il apprit qu’un étranger voulait soi-disant acheter les cheveux de son fils, reprit sa badine en forme de branche. « Je vais t’apprendre à mentir, moi. » L’enfant vit, par la fenêtre, l’homme s’en aller en haussant les épaules. « Je t’avais dit qu’il ne fallait traiter qu’entre nous », conclut-il lorsqu’ils se revirent. Le garçon haussa les épaules, à peu près de la même façon que son vis-à-vis. « Je suis un enfant. Je ne vendrai pas mes cheveux. – Que vas-tu en faire ? – Je les enterrerai. » L’homme sans nom plissa les lèvres durement, et partit sans se retourner.

Le garçon fit ainsi qu’il avait dit. Dès ses cheveux rasés, il partait les enterrer, dans un coin du bois qu’il connaissait, et qui les garderait pour lui. Sa grand-mère avait habité là. Tant qu’il avait vécu avec sa grand-mère, personne ne lui avait dit qu’il avait les cheveux verts. C’est quand ses parents étaient revenus pour le prendre, que cela avait commencé. Sa mère jurait que jamais elle n’avait mis au monde un individu de la sorte. Qu’il fallait qu’on le lui eût changé. Le père le regardait avec tendresse, mais ne le touchait que du bout de sa badine en forme de branche. Quant à ses frères et sœurs, ils avaient voyagé : ils le traitaient en demeuré.

Sa grand-mère n’était plus, mais son esprit était resté. Du moins l’espérait-il. Au retour de son encasernement, il retourna voir son bois. L’homme sans nom l’attendait là, assis sur un rocher qui avait poussé là. Les arbres aussi avaient grandi, s’étaient développés et multipliés. Le jeune homme les regarda avec amitié. Pour la première fois depuis des mois, des années peut-être, il se sentit heureux. Il se sentit chez lui. « Crois-tu que tu sois pour quelque chose dans cette prospérité ? » demanda l’homme sans nom. « Je ne sais pas, répondit le jeune homme. Je me sens bien, ici. Mais comment pourrais-je prétendre avoir fait pousser des arbres, leur avoir fait du bien ? – Tu as raison, dit l’homme. Tu ne saurais pas. Mais moi, je saurais. Vends-moi tes cheveux et tes mains, tu vois bien qu’ils m’appartiennent. – Au nom de quoi ? – En mon nom. Et au tien. Car si tu acceptes le marché, tu possèderas enfin la renommée. – Je possèderais la renommée et un nom ? En vendant ce qu’on ne peut vendre, ce qui ne nous appartient pas ? – Prétends-tu que tes cheveux ne sont pas à toi ? – Mes cheveux sont verts, ils me poussent comme ça. Mes ongles aussi me poussent comme ça. Ils me conviennent bien, après tout. Comment pourrais-je vous vendre l’élan et le mystère ? »

L’homme le regarda avec grossièreté de ses yeux brillantine, et s’en fut en haussant les épaules.

)))

Le jeune homme le revit souvent, aux expositions et ventes aux enchères. Lui, s’était réinstallé dans la cabane de sa grand-mère, et il peignait. Il peignait, et plantait toutes sortes de choses. Un jour, il planta une sculpture dont il était mécontent ; la saison suivante, elle lui donna des champignons délicieux, qui le nourrirent tout un printemps.

Longtemps, il n’eut pas de nom. Il était le grand poucet, le grand nigaud, ou le vert, simplement. Mais il était joyeux assez souvent pour trouver la vie intéressante. Il trouva même à se marier, avec une dryade à cheveux bleus. A cette occasion, ses sœurs leur offrirent un robot ménager, ses frères un tricycle, pour qu’ils viennent souvent les visiter : ils étaient tous un peu amoureux de la dryade. Sa mère, elle, insista pour qu’ils installent un bac à teinture normalisée.

Il revit l’homme chez le marchand de tableaux qui s’occupait de lui, maintenant qu’il était devenu un artiste surprenant et prometteur. « Il ne faut pas lui vendre mes toiles », dit le jeune homme à son marchand. « Je ne peux pas, il a une créance sur ma galerie ! »

Alors, il alla voir son père, et le ramena manu militari. « Voici ce qui m’arrive, lui dit-il. Es-tu mon père, oui ou non ? Conduis-toi comme tel, à la fin. »

Alors le père sortit sa badine en forme de branche, et en griffa l’homme sans nom. Celui-ci s’évanouit dans le reflet de la vitrine – en haussant les épaules. « Oh il reviendra, dit le père. On n’est jamais à l’abri de ces monstres-là, mon Verdier. »

cheveux verts

Image tirée du film de Joseph Losey, Le garçon aux cheveux verts, 1948

Posté par Menahem Lilin à 16:31 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,

22 février 2018

samedi 24 fév, atelier d'accompagnement de projets

image livre

De 14h45 à 18h, venez écrire, discuter, réfléchir.

Vous laisser surprendre par la piste d'écriture, ou avancer sur votre projet, avec l'aide du groupe et la mienne.

15 € la séance pour les membres de l'atelier, 17 € pour les autres (adh. journalière à l'adra en sus)

autres dates: 10 mars, 24 mars, 7 avril...

salle Adra, 134 rue/place de Thèbes (sur la petite place ronde donnant sur l'avenue Jacques Cartier d'un coté, la place du Nombre d'Or de l'autre).

Amenez vos outils d'écriture et le plan, ou les pages, sur lesquelles vous souhaitez travailler !

 

Posté par Menahem Lilin à 15:29 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

Les arbres à fumée, par Carole Menahem-Lilin

Piste d'écriture: en immersion. Inspirée par le "Tour des Mondes", d’Hervé Di Rosa (Actes sud, 2013), section "Panoramas grotesques".

di rosa

 

Les arbres à fumée ont beaucoup poussé depuis quelques années, et on a commencé à construire à l’intérieur. J’habite le quatrième à l’ouest à partir de la tour pieuvre, cinquième embranchement. J’ai une belle vue sur la ville tant que les rameaux n’ont pas trop poussé. Ensuite, il commence à faire chaud, et j’attache les feuilles et les détache alternativement, pour filtrer la lumière. Vivre là n’a pourtant pas que des avantages : ces arbres sont sujets à fissures et déformations, mes murs ont plusieurs fois changé d’échelle et ma fenêtre principale s’est, toute une année, transformée en loupe. C’était un peu embarrassant pour ma vie privée. Mais au moins, ici, souffre-t-on moins des conséquences des secousses.

Certains accusent ces arbres et leur croissance démesurée de provoquer les fameuses secousses. Mais en me promenant et en interrogeant, j’ai appris qu’elles leur préexistaient. Il y a des siècles que la ville en souffre, c’est pourquoi les bâtiments anciens, qui de loin paraissent si rigides, sont construits dans cette matière caoutchouteuse, et sur deux pieds. Si vous regardez bien, vous verrez qu’ils sont très étroits. Ainsi ces immeubles ploient, mais rompent rarement. Au pire ils s’emmêlent, quand l’urbaniste n’a pas prévu assez d’espace entre eux. Il y a des mariages qui se sont faits ainsi, par emmêlages d’appartements, coups de foudre verriers. Cela me rappelle le début de La Reine des Neiges, que me lisait ma mère-grand quand j’étais petite : les deux jeunes héros, Kay et Greta, vivaient dans deux maisons gothiques qui penchaient l’une vers l’autre – à force d’âge et peut-être de sagesse. Ainsi Kay pouvait-il aller facilement chez Greta et sa grand-mère, quasiment en enjambant la fenêtre. Je crois même me souvenir qu’il avait installé une passerelle. Mais peut-être que je ne me souviens pas bien.

Evidemment, je n’ai pas toujours vécu ici, mais comment je m’y suis retrouvée m’est complètement sorti de l’esprit. Je ne suis pas près de pouvoir vérifier le début de la Reine des Neiges en tout cas, car comment retourner chez moi est une énigme.

Que je sois une énigme ne veut pas dire que tout doit le rester. Je pense – après enquête – que les arbres à fumée sont la solution qu’a trouvé la ville pour se maintenir. Mathias aux 50 dents (on l’appelle ainsi), qui vit au 15 e étage de la Tour gothique dite des Nuages, se rappelle d’un temps où l’air était quasi irrespirable. La ville s’épuisait, les immeubles flanchaient, quant aux gens, ils bleuissaient sous leur masque. Lui était tout jeune, mais depuis il est resté un peu bleu, et il a besoin de vivre au-dessus des périphs, près des bourrasques pures, pour respirer. Il lui faut un grand volume d’air, m’explique-t-il à chaque fois que je le vois, comme s’il s’excusait de me voler mon oxygène. C’est vrai que quelquefois, sa poitrine de tri-centenaire fait un bruit de pompe. « Les arbres sont arrivés comme ça, on ne sait pas comment, m’apprend-il. En tout cas la ville leur a fait de la place, on a même construit dedans, et maintenant, il n’y a que les gens des quartiers bas qui ont besoin de masque. Un jour tu verras, on sera tous bien portants. »

Je veux bien le croire, mais les anti-arboricoliaux gagnent en influence. Leurs miliciens se promènent dans des capsules à pales, serrés comme des dogues qui s’imaginent petits pois. En plus des pales, les capsules sont munies de sortes d’ailerons affutés. Ailerons et rotors font des bouillies des arbres à fumée se trouvant « malheureusement » sur leur chemin – et leurs habitants ne sont pas épargnés. « Accidents de vol », protestent les miliciens quand on les appréhende. Ou bien : « Qu’est-ce que tous ces indésirables installés dans les couloirs de vol ? », glapissent-ils. Et au lieu de s’excuser, ils font du grabuge. Pour le moment, il est vrai qu’ils se contentent de circuler au-dessus des boulevards, où en principe l’habitat arboricole est interdit. Je constate que les squatteurs sont punis bien plus durement et systématiquement que les miliciens de capsules.

Mais ils ont beau s’agiter, je ne vois pas comment ils pourront empêcher la ville de générer des arbres à fumée où elle veut. Selon moi, la terre a bien raison d’en faire pousser sur les boulevards, encore trop pollués.

Magda, une ancienne journaliste du temps des journaux à fenêtres, pense qu’il s’agit de conflits territoriaux. On ne trouve plus d’anciens matériaux souples, si bien que les nouveaux constructeurs ont besoin de plus d’espace pour bâtir raide. De plus, vivre dans les arbres ne vaut quasiment rien : c’est mauvais pour la concurrence et la hausse des prix immobilière. Certains disent même que ça encourage les immigrants à s’installer. « Et alors ? » dit Magda. La ville est plus vivante, et grâce à l’hospitalité des arbres, tout le monde peut y rester.

C’est elle qui m’a emmenée dans les archives souterraines. Elles sont dans un désordre incroyable : depuis que les arbres à fumée ont restauré le bon air, les gens un peu éduqués sont pressés de vivre tout de suite, et n’ont plus le temps pour la mémoire, l’analyse historique et autres comparaisons fourchues. « Je me demande parfois si ces arbres à fumée ne sont pas un peu fumette ? » dit l’ex-journaliste. Je ne sais pas de quoi elle veut parler, la lecture de la Reine des neiges ne m’a pas préparée à ce genre de questions. Magda ajoute : « Quand les gens se portaient mal, ils étaient très curieux des informations sur fenêtres, qu’on projetait plusieurs fois par jour. Ils voulaient entendre parler du monde entier – et comparer les problèmes des autres avec les leurs… Mais il y avait de la profondeur aussi, dit-elle. Même, quelques-uns s’intéressaient aux solutions. »

Moi, je pense que la profondeur n’a pas disparu, ni l’intérêt. Je ne crois pas non plus que les arbres à fumée soient des imposteurs, et qu’ils provoquent des secousses sismiques, comme veulent le faire croire les anti-arboricoles et leurs milices. On parle d’une loi de déforestation. Je ne sais pas si j’y résisterai. Quand on est une sans-nom comme moi, on apprécie le frétillement des racines. Les arbres poussent sous la terre et nous portent.

Cette nuit, nouvelle secousse. Les arbres à fumée se sont illuminés, et ont grandi. Réveillée en sursaut, j’ai eu l’impression de vivre à l’intérieur d’un dragon. Et que toutes ses excroissances n’étaient après tout que des écailles.

Sur les boulevards, les anti-arboricoles à rotors font régner une peur de plus en plus grande.

Je me suis réfugiée à l’intérieur des archives, en attendant que ça se calme, là-haut. Je constate qu’il y a là de plus en plus d’enfants. Apparemment, les couples retrouvent l’envie de se reproduire, quand ils récupèrent leur mémoire.

Et moi ? Où es-tu, Kay ?

J’ai découvert ici un vieil exemplaire de la Reine des Neiges. Aujourd’hui, la fille des brigands m’a fait signe, depuis son renne. Un autre, aux bois encore plus impressionnants, m’attendait. L’illustration est en couleurs douces, et à travers les flocons de neige, la fille des brigands m’a dit (c’est-à-dire que ses paroles se transformaient en signes à mesure qu’elle les prononçait) qu’elle a des informations pour moi.

Je crois que je vais passer aujourd’hui.

 

Posté par Menahem Lilin à 10:15 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
Tags : , ,

21 février 2018

Lacs et entrelacs, par jean-Claude Boyrie

Hervé di Rosa 4 (Entrelacs)

« Jungle des mots ». Comme des lianes, les mots s’enroulent autour de la main qui va et vient sur le papier, caressant la surface des feuilles, leur texture… Il y a là une physique en mouvement. »

François Place « Du pays des amazones aux îles Indigo », Casterman/ Gallimard, 1996.

 Je me trouvais à la veille de la retraite et, n’ayant rien d’autre à faire, je préparais mon discours d’adieu. Compte-tenu de l’absolue médiocrité d’une carrière que tous jugeaient morne et sans éclat, je ne voyais pas quoi dire à mes collègues et néanmoins amis. Tout ce que je trouvais à raconter sonnait faux. De plus, c’était interminable : on ne parle jamais si longtemps que lorsqu’on n’a rien à dire. Sur mon brouillon, les phrases s’enchevêtraient comme les racines d’un banyan sans faire un texte cohérent. J’en étais là de mon vain projet quand la sonnerie du téléphone retentit. La standardiste m’annonça d’une voix suave un appel urgent de la Centrale. Monsieur le Directeur des Forêts désirait me parler personnellement (elle insista : per-son-nel-le-ment).

Mon coeur bondit dans ma poitrine : ainsi donc, au terme de quarante ans de bons et loyaux services, mon chef suprême s’apercevait enfin de mon existence ! En fonctionnaire zélé, je m’empressai de prendre la communication :

« Allô, Dubuisson ?

- Lui même, Monsieur le Directeur.

- Max Baderne à l’appareil. J’apprends que vous allez nous quitter ?

- C’est hélas vrai, Monsieur le Directeur. Remplissant les conditions pour faire valoir mes droits….

- Tel n’est pas l’objet de ma question. Voyez-vous, Julien (tiens donc, il m’appelait par mon prénom!) il se trouve qu’en ce moment, j’aurais une mission de la plus haute importance à vous confier.

- Ah ? Mais je crains bien qu’il ne soit trop tard ! »

Cette entrée en matière m’intriguait au plus haut point. Je vis bien que la conversation prenait un tour dangereux : le boss n’allait-il pas me demander de jouer les prolongations ? Tout sauf ça, j’avais déjà donné ! Pourquoi s’acharnait-on sur mon humble personne quand tant de jeunes talents se pressaient au portillon ? Je voulus lui faire comprendre (en termes courtois) qu’il était hors de question pour moi d’accepter de rempiler.

Mon interlocuteur prévint cette réaction négative, adoptant pour me séduire un ton cauteleux :

« Il s’agit là, mon cher, d’une mission confidentielle et de la plus haute importance. Elle requiert un ingénieur chevronné. Ce n’est pas sans raison que nous avons pensé à vous… »

Là-dessus, il en remit une couche à propos de mes qualités de sérieux, de compétence et de discrétion proverbiales… Dommage, pensai-je, que le boss n’ait pas remarqué ces qualités lors de ma vie professionnelle. Enfin, bon, il n’est jamais trop tard pour bien faire. Au terme de ce préambule, M. Baderne enchaîna sur l’objet et le contenu du travail qu’il entendait me confier. Il s’agissait d’une expertise à mener dans les Caraïbes patagoniques, une république bananière au sud du nord de l’Amérique latine, à moins que ce ne fût au nord du sud. L’expertise aurait lieu dans la zone frontière qui sépare le pays des Vazys de celui des Vatans, deux ethnies farouchement opposées. Inutile, ajouta-t-il, de chercher cette zone sur la carte, les limites en sont des plus floues.

Tout en l’écoutant, j’activai l’ordinateur et surfai sur une encyclopédie en ligne. En quelques clics, j’en sus assez pour ne pas mourir idiot. J’appris que les Vazys, peuple de chasseurs-cueilleurs, constituent le support ethnique originel, ayant miraculeusement survécu jusqu’à nos jours. Ces autochtones ne quittent pas leur forêt, vivant repliés sur eux-mêmes. À l’inverse, les Vatans composent un peuple fortement métissé, intrusif et belliqueux. Ces métèques convoitent le territoire de leurs paisibles voisins, pour eux-mêmes s’y installer et s’en approprier les richesses.

N’importe. Pour revenir à mon problème personnel, que diable allais-je faire dans cette galère, moi qui n’aspirais qu’à prendre une retraite paisible (autant que bien méritée). Pourtant, Monsieur Baderne, en détaillant les investigations à mener, avait excité ma curiosité. Il m’expliqua que le gouvernement des Caraïbes patagoniques, soucieux de l’essor économique du pays en général et de cette région en particulier, s’intéressait au projet des Vatans, visant à couper la forêt native, laquelle met des siècles à pousser, pour planter des eucalyptus à sa place. Or, notez le bien, cette essence n’a rien d’autochtone. Elle a pour avantage de procurer le maximum de gains dans le minimum de temps. J’arrête sur ce thème, ayant l’impression d’enfoncer une porte ouverte. Il est mal vu dans l’Administration d’exprimer un point de vue personnel, on est par définition de l’avis de son chef.

Mais là, tout de suite, qu’avais-je à perdre ? J’objectai que l’eucalyptus planté à grande échelle sous cette basse latitude aurait un impact négatif sur le climat. Qu’il modifierait le régime hydrique, épuiserait en peu de temps les ressources du sol. Bref, on ne pouvait me demander de cautionner le projet, mes conclusions ne pourraient qu’aller dans un sens défavorable.

C’était plié d’avance. Alors, pourquoi partir en mission là-bas ?

Je sentis bien qu’à l’autre bout du fil mon interlocuteur s’impatientait. Il me fit la leçon, me reprochant de ne pas être un homme de terrain, observateur, modéré dans ses jugements. Un vrai scientifique, ajouta-t-il, se doit d’être rigoureux. Il ne conclut jamais avant de s’être rendu sur les lieux et d’avoir pesé tous les arguments. Le grand patron fit valoir qu’au surplus, une fin de non-recevoir offenserait gravement les autorités locales. On n’allait pas pour quelques eucalyptus provoquer un incident diplomatique entre la France et les Caraïbes patagoniques ! Il fallait à tout prix éviter cela !

Maniant habilement le chaud et le froid, M. Baderne vanta les avantages pour moi d’une mission de courte durée et grassement rémunérée. Allons donc ! Avant mon départ à la retraite, l’Administration m’offrait royalement six mois de vacances sous les Tropiques, tous frais payés. Mes émoluments à venir arrondiraient ma modeste pension. Cela ne se refuse pas.

À court d’arguments, je finis par céder. J’acceptai la proposition qui m’était faite, sans engagement de ma part sur ce qu’il pourrait résulter de mes investigations à venir.

…………………………………………………………………………………………………………...........

Dans les jours qui suivirent, je reçus ma lettre de mission, le dossier correspondant et les documents de voyage. Ayant révisé mes faibles notions de portugais, relu « Triste Tropiques » (1), un ouvrage de circonstances, j’obtins dans un délai record du Consulat l’indispensable visa. Quand vint l’heure de l’enregistrement pour ce vol long courrier à destination des Caraïbes patagoniques, la P.A.F. faillit me confisquer ma mallette-laboratoire, amoureusement constituée avant le départ. N’étais-je pas un terroriste en puissance ? Au prix d’âpres négociations, mon précieux viatique finit par m’être restitué. Onze heures de vol m’attendaient avant d’arriver à Sao Tomé.

J’ai lu quelque part que cette incroyable nébuleuse urbaine rassemble à elle seule la moitié de la population du pays. Avant d’atterrir à l’aéroport international, l’appareil fit une large boucle à basse altitude autour de la ville et de ses faubourgs. J’en pus mesurer la vastitude.

Bâtie au pied des monts Zémerveils, la capitale occupe le lit majeur de l’Orovioque. Les crues de ce fleuve sont redoutables et submergent périodiquement les bas-quartiers. Le centre ville échappe seul aux inondations, du fait que les constructions s’y développent en hauteur. Elles sont serrées au point qu’en apparence, il n’y reste plus un mètre carré d’espace disponible. Je compris à de tels excès que les « Gringos » étaient passés par là. De mon hublot, je voyais des tours gigantesques, seringues juste bonnes à piquer le derrière des anges. Certains bâtiments de l’époque coloniale semblaient cependant avoir survécu. Je devinai ça et là, noyés dans le fouillis des ruelles : une placette, un campanile à taille humaine, une coupole, un frais patio. L’ensemble était desservi par une sorte de funiculaire, formant chemin de fer de ceinture autour de la ville, et dont les rails s’entortillaient autour des gratte-ciel.

À ma descente d’avion, je fus accueilli fastueusement par le service forestier local. On m’offrit une collation à base de « chocos fritos » . Il s’agissait non pas, comme je le crus d’abord (faisant rire tout le monde), de frites au chocolat, mais de beignets de seiches, spécialité locale. Mes collègues avaient prévu que je prenne une chambre d’hôtel en ville, afin de me reposer du décalage horaire. Qui voyage en direction du Couchant sait que la terre tourne dans le sens inverse des avions, capables de rattraper les heures (onze en l’occurrence). Je déclinai cette offre, au motif que je souhaitais fuir cet univers oppressant, pour rejoindre au plus tôt le lieu de ma mission. On mit à mon crédit ce zèle inattendu.

Le pays des Vazys n’est pas desservi par des voies carrossables. La meilleure (ou moins mauvaise solution) pour s’y rendre, est d’emprunter un char à buffles, seul moyen de transport adapté aux pistes chaotiques et cahotantes qu’on y rencontre. Durant ce long trajet, je vécus à un rythme ignoré jusqu’alors. Ma petite escorte indigène était composée de musiciens et de danseuses aux seins nus, qui me servaient des rafraîchissements au rythme endiablé de la samba. De temps en temps, le convoi devait s’arrêter, mes peones devant, soit tailler à coups de machete un couvert végétal envahissant, soit tirer de l’ornière le véhicule enlisé, soit encore traverser une rivière en crue en cherchant, au prix d’un long détour, un gué praticable. Au franchissement du marécage, nus jusqu’à la ceinture, nous étions assaillis par un bataillon de sangsues. Ces bestioles se faufilaient entre les vêtements et le corps, s’incrustant dans la peau comme une nappe fluide. Nous avions ensuite le plus grand mal à nous en débarrasser. Des caïmans, paresseusement allongés au soleil, ouvraient tout grand la gueule, observant d’un oeil torve l’étrange manège des humains.

Quand je parvins enfin sur le théâtre des opérations, un village en lisière de sylve, au coeur du pays Vazy, j’avais perdu toute notion du temps. Protégés des incursions de leurs ennemis par l’inaccessibilité de leur habitat (pour combien de temps ?) les autochtones vivaient comme à l’origine du monde, et selon leur tradition immémoriale, encore que non écrite. Le costume masculin se réduisait à un étui pénien, la tenue des femmes à une mince ceinture de coquillages, et quelques bijoux : colliers et pendants d’oreilles en plume de toucan. La pratique du tatouage était commune aux deux sexes et l’on se peignait le corps d’urucu, donnant à l’épiderme un ton rouge vineux.

Le chef de village me tint un long discours auquel je ne compris goutte, en langage sifflé, mais qui me sembla de bon augure. Il me donna pour logement une hutte en stipes de palmiers disjoints, surmontée d’un toit de paille. Sur le sol en terre battue, on trouvait pour tout mobilier : une table, en fait un tas de planches, quelques caisses faisant fonction de sièges. Comme on n’imaginait pas que je pusse vivre seul, on m’assigna pour compagne la plus belle fille du clan. On l’appelait « M’waka » (la rieuse) en raison de son caractère enjoué. Je n’eus pas à me plaindre d’elle : que de moments délicieux nous passâmes ensemble, allongés sur notre hamac. Ses cordes, accrochées au mur, ployaient à chaque mouvement des corps, craquaient sous l’extrême tension.

Bref, ce village eût été l’éden, sans la présence d’insectes malfaisants : guêpes, moustiques et moucherons suceurs de sang, qui l’infestaient. Ces bestioles s’accrochaient aux commissures des lèvre, aux paupières et aux narines, où la moiteur du climat causait une abondante transpiration.

Le soir tombé, les braises du foyer rougeoyaient dans le clair-obscur de notre hutte. Le silence de la jungle était troublé par nos soupirs amoureux, les aboiements de chiens, les cris d’un cacatoès ou le mugissement d’un jaguar. Au petit jour, un brouillard laiteux montait de la clairière. Ensuite, le soleil, en se levant, dissipait les miasmes de la nuit.

Ma compagne s’affairait à la préparation d’un repas, fait de noix de palmier, de pulpe de fruits broyée, d’oeufs de lézard de sauterelles et chauves-souris.

Puis, je me mettais au travail. Je faisais des relevés hygrométriques quotidiens, procédais à des prélèvements d’échantillons de sol pour les analyser. Surmontant le vertige, il me fallut grimper aux arbres pour installer des pièges à insectes dans la canopée. J’en inventoriai l’incroyable richesse, une découverte pour moi. Me fiant aux aux croyances locales, je compris que les arbres sont animés de forces secrètes, qu’ils savent communiquer entre eux, s’inquiètent de la santé de leurs ascendants et descendants, avertissent leurs voisins d’un éventuel danger, notamment de l’éventuelle arrivée de prédateurs. Ce processus étant simple et conforme à l’ordre naturel des choses, j’en conclus que la destruction de la forêt serait un cataclysme écologique.

 Hervé di Rosa 7 (Couple de plantes)

 Les semaines, les mois passèrent. Le village où je vivais étant dépourvu de tout moyen de communication, je n'avais aucune nouvelle du monde extérieur, ni la possibilité d'en donner de moi. L'Administration des Caraïbes patagoniques vivait dans le déni. Les forestiers locaux ne paraissaient pas se soucier de la bonne fin d'une mission qu'eux-mêmes m'avaient confiée. Je m'interrogeai sur l'intérêt de rendre compte dans un quelconque document d'évidences que chacun dans ce pays préférait taire.

C'est alors qu'éclata la guerre entre les Vazys et les Vatans.

(À suivre...)

Pistes d'écriture : Immersion, regard ethnologique. -

Illustrations : Hervé di Rosa "Entrelacs", Cuernavaca, 23-07-2001, "Couple de plantes" (ci-dessus)

 Note 1 : Certains détails concernant le stribus amazoniennes sont empruntés à C. Lévi-Strauss ("Tristes Tropiques", Plon, 1993).

 
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

20 février 2018

stage: Approche du scénario

stage scénario 2

Qu'est-ce que l'écriture scénaristique? Que peut-elle apporter à notre façon de raconter des histoires? Dimanche 11 mars, vous êtes invités à une journée de réflexion et de création. Avec Daniel Sebaihia, diplômé du CLCF. 40 €, 30 € pour les participants des ateliers. 
salle Adra, 134 place de Thèbes.

 

Posté par Menahem Lilin à 10:47 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,

19 février 2018

La dure mission du travailleur social, par Jean Barraud

Piste d'écriture: en immersion. Inspirée par le "Tour des Mondes", d’Hervé Dirosa (Actes sud, 2013), section "Panoramas grotesques"

La dure mission du travailleur social

Il y a des journées où on ferait mieux de rester couché.  À peine j'ai fini de boire mon café, l'ordre de mission déboule sur mon terminal. Un OM à 7h du mat, purée, c'est pas humain. Ils ont des soupçons sur une femme. Unité H16, Tour 34, 27ème étage. Elle reste hors champ un peu trop souvent à leur goût. Ou alors, toujours de dos. Bref, faut aller sur place.

La H16, c'est pas la porte à côté. ¾ d'heure serrés comme des harengs à respirer des odeurs... c'est y dieu possible. Les gens se lavent plus, mais alors plus du tout ! Et ça va invoquer les coupures d'eau... Coupures d'eau mon cul ! Cette nuit à 2h du mat, y avait toute l'eau qu'on voulait. J'ai même pu remplir le lavabo ! C'est cher ? Et alors ! Pas tant que l'air ! Ma dernière facture d'air, j'ai dû prendre un crédit pour la payer. Pourtant, tout le monde respire. Alors pourquoi y se lavent pas ? C'était pas comme ça quand j'étais môme. Enfin...

Le voyage se poursuit sans autres emmerdes, même pas une coupure de courant. À partir de H13, on est un peu moins entassés et à H15, j'arrive pas à y croire : une place assise ! C'est que pour une station, mais c'est pas pour autant que je vais bouder mon plaisir.

H16. Jamais mis les pieds. A priori, je suis pas dépaysé, mais quand même, les tours sont pas mal plus serrées que chez moi. Normal, on est en prioritaire niveau 3. Pas trop moche, quand même, pour du P3. Y a même quelques cupulaires et deux minarets qui doivent dater du 21ème. Les orglos volettent un peu partout. Il paraît qu'à partir de P3 et jusqu'en P6, ils ont une délégation de service public. Ils suppléent les éboueurs en sous-effectif, bouffent les ordures. Et qui c'est qui ramasse leurs merdes ? Tu parles d'un système à la con... alors qu'on a 60% de chômeurs !

L'OM s'affiche sur ma tablette avec l'itinéraire. C'est pas dommage, parce que la tour 34, faut encore la trouver dans le dédale de boyaux. C'est à ça qu'on reconnaît le P3 : l'espace entre les tours. Minimaliste. Enfin, m'y voilà. La tour occupe le fond d'une impasse de 1 mètre de large. J'espère que la gonzesse n'a pas un piano à queue. Piano à queue ! Pourquoi ça me vient, une idée pareille ? J'en ai même jamais vu un en vrai. Seulement dans des films, des histoires en costume du 20ème siècle. De toute façon, ça fait belle lurette qu'on n'a plus le droit de faire de la musique chez soi. Moi j'en écoute au casque, ça c'est toléré.

J'arrive dans le hall d'entrée qui pue la pisse et bien sûr, bingo, l'ascenseur est en panne. Quand je vous dis que les emmerdes volent en escadrilles. 27 étages à pied. C'est dans des cas comme ça qu'on comprend les critères physiques de recrutement dans les services sociaux. Enfin, bon, au moins comme ça, je resterai pas en rade entre deux étages, comme mon pote 603. Celle là, 603, il est pas près de l'oublier. Une inspection en J11. À peine il pénètre dans l'appart, la nana saute par la fenêtre. Du 39ème ! Il regarde en bas: un petit monticule sur le sol avec du rouge autour. Il appelle aussitôt pour qu'on envoie les Funéraires. Réponse : trois heures d'attente. Purée, trois heures à poireauter à côté du macchab, à gesticuler pour chasser les orglos. Il les voit déjà salivant perchés sur les cupulaires. Enfin, n'écoutant que son devoir, il se décide à redescendre et là, paf, l'ascenseur bloqué. Il a su après que c'était un sabotage. Un copain de la nana, pour la venger. Trois jours, qu'il est resté dans sa petite cabine, trois jours à pisser par la fente entre les portes et à chier sur le paillasson.

Monter 27 étages dans une tour P3 sans masque à oxygène, c'est pas faisable. Heureusement, j'ai pris mes précautions. Je pars plus bosser sans ma bonbonne. Évidemment, ça me leste, mais c'est ça ou cracher mes poumons en rentrant chez moi. Alors j'endure. En montant, je croise quelques spécimens de chômeurs qui vont faire semblant de chercher du taf, tirés à quatre épingles, leur tablette à la main avec le programme détaillé des démarches dont ils devront dès ce soir rendre compte à leur coach. Tout en affichant un large sourire, ils évitent mon regard. Un mec qui à cette heure-ci fait le trajet à contre sens, ça peut difficilement être du bon.

Le palier du 27ème. Je sais que la nana est chez elle. Le portique n'a enregistré aucune sortie. D'ailleurs, j'ai la liaison et ma tablette affiche l'intérieur de la turne, avec, en contre-jour, une silhouette assise sur une chaise.

J'active la liaison son.

– Bonjour, permettez-moi de me présenter. Agent CYQ728, des services sociaux. Vous serait-il possible de me laisser entrer ? Vous n'avez aucune crainte à avoir. Je suis là pour vous aider.

Aucune réaction, mais un bourdonnement me confirme que sa liaison son n'est pas désactivée. Il me semble même entendre sa respiration, un peu sifflante, comme toujours chez les P3 qui n'ont pas de fric à foutre en l'air en abonnements à Cool Air Solutions.

Je réitère ma demande sans plus de résultat et me résous à recourir aux bonnes vieilles méthodes.

– Madame, je dois vous prévenir que si vous persistez dans votre refus de coopérer, je vais devoir procéder à la désactivation de votre serrure.

Pour toute réponse, un blanc sonore. Elle a coupé sa liaison. Plus besoin de prendre des gants. J'applique mon sésame à l'endroit ad hoc. La porte démagnétisée s'ouvre aussitôt.

Première impression : ça sent le renfermé. Mais franchement, j'ai déjà vu pire. Après tout, on est en hiver et cette femme n'a évidemment pas les moyens de se chauffer. En revanche, la piaule offre un spectacle assez lamentable : sur 12m² – superficie normale d'un P3 – s'entassent sens dessus dessous vêtements, vaisselle sale, bibelots improbables et équipements électroniques d'un autre âge, le tout recouvert d'une bonne couche de poussière.

Il fait sombre. La fenêtre n'est pas à plus d'un mètre de l'immeuble d'en face et l'absence de lumière électrique dit les factures impayées.

La femme me tourne obstinément le dos. Je la contourne, lui fais face. Le visage que je discerne dans l'ombre m'évoque aussitôt ces docus du 21è siècle dont je me gavais quand j'étais môme. On y voyait les derniers animaux sauvages, et le commentateur prenait toujours un ton pathétique pour parler de leur regard de « bêtes traquées ». Le regard que j'essaie de croiser et qui se dérobe, c'est celui d'une bête traquée. Et moi, le chasseur, je me sens soudain tout con avec ma mission de service public.

Ces yeux qui ne veulent pas que je sois là, je ne réussirai pas à les accrocher. Dans le fond, pour ce que j'ai à faire, tant mieux. J'abandonne et abaisse mon regard vers l'endroit où je sais qu'il me faut regarder. Sans surprise, elle est enceinte.

La tentative d'échapper au vidéo-coaching peut avoir de multiples motifs, mais chez les femmes, pas besoin de chercher bien loin. Dans 9 cas sur 10, il y a derrière une grossesse illicite. C'est triste, mais c'est comme ça. La suite coule de source : placement en incubateur jusqu'à l'accouchement, puis stérilisation « volontaire ». Pour l'enfant, ça dépendra. Si les tests sont bons, il va intégrer le circuit d'adoption. S'ils sont mauvais, on le rendra à sa moman et démerde-toi. Elle finira en P6, pute ou toxico, sans doute les deux et le gamin, délinquant. Inutile de préciser que, vu la hauteur où ils mettent la barre, les tests ont beaucoup plus de chances d'être mauvais que bons.

Elle sait tout ça, cette conne et elle a tout fait pour en arriver là. A priori, elle ne mérite aucune pitié. Et puis on nous l'a bien dit en formation : toujours garder la distance, ne pas s'impliquer. L'empathie est l'ennemi du travailleur social. Pourtant, j'ai beau faire, elle me touche.

Quand elle a vu que j'avais vu, elle a craqué. Oh ! pas de grandes démonstrations. Non, juste des pleurs silencieux. C'est ça qui m'a touché, ce silence. J'ai même pas pu lui sortir le baratin obligatoire, celui sur l'aide qu'on va lui apporter. Ça m'est resté en travers. Alors j'ai juste appelé le central. Les Maternels ont mis à peine une heure à venir. Pas trop mal. Beaucoup mieux que les Funéraires. N'empêche. Ça m'a semblé long, c'est rien de le dire. Je m’étais jamais senti aussi mal à l'aise. La meuf chialait sans arrêt, mais toujours pas un mot. Et moi, j'avais qu'une idée : surveiller la fenêtre pour pas me retrouver comme 603 à chasser les orglos autour de son cadavre. Et en même temps, c'est con à dire, mais j'avais comme un galet en travers de la gorge. Quand les Maternels sont arrivés, j'ai donné mes identifiants sans en décrocher une et j'ai pris mes cliques et mes claques. Ils ont rien dû y comprendre, les Mats.

J'ai dévalé d'une traite les 27 étages et je suis retourné prendre mon transurbain. Sur le quai, vu l'heure, j'étais seul. J'ai pu m'asseoir sur un banc et regarder les orglos faire leur petit manège de bouffeurs d'ordures. Y en avait un perché sur une caténaire juste en face de moi. Il me regardait. À un moment, il a poussé un cri et j'aurais juré qu'il rigolait. Et puis ma tablette a bipé et j'ai pensé, ça y est, un OM.

Mais non, c'était pas un OM. Juste une invitation au central, pour le pot de départ en retraite de EGS105.

105 !, putain, merde, j'avais oublié et bien sûr, j'ai même pas filé de fric pour le cadeau !

J'ai hésité et puis j'ai pas eu le courage d'y aller. Je suis rentré chez moi.

Il va être furax, le 105 !

di rosa5Hervé Di Rosa, Le tour des mondes, Panoramas grotesques.

Posté par Menahem Lilin à 14:14 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :