Ateliers d'écriture animés par Carole Menahem-Lilin à Montpellier

09 septembre 2017

Léon le biblivore, par Sylvie Albert

Piste d'écriture: voir à la fin de la nouvelle.

Léon le biblivore

 

4700007

 

       

 

Le monde est trop vaste pour Léon. Il y a trop d’espace, trop d’êtres vivants. L’excès d’air lui donne paradoxalement la sensation d’étouffer. Et depuis qu’il est né, petit grain de sable perdu au milieu de ses congénères, il n’a jamais éprouvé de sentiment d’appartenance ni de fraternité avec les grains de sable voisins, même assez proches. La solitude lui est une seconde peau.

 

        Après une naissance non désirée - ni de sa part, ni de celle de sa mère - il a été ballotté de foyer en foyer, exposé à des situations dont il veut tout oublier, maintenant qu’il a l’opportunité de pouvoir réaliser son rêve : s’extraire du monde réel et se replier sur lui en compagnie de ses seuls amis, les livres. Il lui a fallu pour cela commettre des actes, comment dire, répréhensibles, dans le but de s’approprier le bien d’autrui. Car lui n’est pas né riche, mais rusé. Il a donc réussi à s’emparer des possessions de son « parrain », lequel depuis sa tombe doit bien regretter la confiance qu’il avait placée en ce garnement qui, finalement, s’est révélé aussi peu fiable qu’il le paraissait.

 

La bibliothèque est donc à ce jour entre les mains de Léon. La bibliothèque et son atmosphère particulière. La pièce n’est pas bien grande, et contient des livres jusqu’au plafond. Des étagères ont même été installées au-dessus de l’unique porte. Il doit y avoir plusieurs centaines de livres, de toutes les tailles, de toutes les couleurs. Ils ne sont pas vraiment classés, ou alors selon un ordre qui échappe à tout esprit logique autre que celui du « parrain ». Ce que Léon aime tant concernant ces livres… c’est qu’ils parlent tous d’ailleurs, d’autres contrées, d’autres continents. De mondes lointains qui semblent imaginaires, et qui dégagent une magie à laquelle on a envie de croire. Il y a des bateaux sur des étendues infinies, des drapeaux plantés sur des continents de glace, des insectes dans des forêts sombres et humides, des oiseaux et des baleines traversant le globe de long en large, des montagnes impressionnantes… et peu d’humains. Peu d’humains cherchant à diriger la marche du monde et à réduire ce dernier à leur merci. Ces livres contiennent le monde dans sa version apurée, sans contamination par les grains de sable...

 

        Léon a tout prévu. Il va s’enfermer dans cette pièce, y vivre le plus possible. Il est convenu que la vieille servante Marinette lui prépare ses repas. Au bout de trois jours, il a déjà installé un divan sous la lampe au centre de la pièce et il ne sort que pour poser le plateau contenant ses reliefs de repas devant la porte. Car Marinette ne doit pas franchir le seuil, c’est SON antre. Il passe des heures à ouvrir au hasard atlas et livres, à avaler les informations qu’il y trouve puis, soudain, sans que rien ne le laisse présager, il s’assoit dans le vieux fauteuil et se met à rêver, à s’inventer des vies aventureuses, bien loin de la réalité.

 

        Au bout d’une semaine, il va quand même procéder à quelques ablutions, fait le tour du jardin, et revient s’enfermer. Puis, au fil des jours, il mange de moins en moins. Il ne sort plus que deux fois par mois environ, sans même avoir conservé la moindre notion du temps. Il sort aussi bien le jour que la nuit, ne sachant plus ce qui se passe dehors depuis sa pièce sans fenêtre. L’intérieur de la bibliothèque est maintenant un vrai capharnaüm. Quasiment tous les livres sont ouverts, ils s’empilent de manière instable, il leur arrive de glisser et de s’ouvrir à une autre page que celle qu’il avait choisie. Lui navigue de page en page, souvent à plat ventre sur plusieurs volumes. Seul son fauteuil, dans lequel il sommeille de temps à autre, reste à peu près dégagé.

 

        Le temps passant, les livres semblent acquérir une vie propre, tombant, glissant, s’ouvrant, se fermant selon leur bon vouloir. Et Léon continue à lire, à découvrir les cartes, puis à rêver. Un jour, Marinette ne lui apporte plus ses repas. Il met une bonne semaine à s’en apercevoir. C’est bien simple, il ne se nourrit plus que d’histoires et d’images. Il maigrit, se dessèche, mais évidemment personne ne le remarque.

 

        Léon finit par ne plus avoir la force d’ouvrir la porte. Pour quoi faire d’ailleurs, puisque sa vie est à l’intérieur. Sa vie ou sa mort ? Ses manches lui pendent devant les mains, il s’entrave dans son pantalon. Or bientôt chemise et pantalon partent en lambeaux. Les livres paraissent progressivement plus grands, il a de plus en plus de mal à les manipuler. Son corps et sa vie rétrécissent. Mais il continue à dévorer ses livres. Cela fait belle lurette qu’il n’a plus besoin de lumière, il voit clairement les lignes et les couleurs sans aide extérieure. Les lettres sont de plus en plus hautes, les cartes de plus en plus proches. Il finit un beau jour par se trouver debout sur une falaise au nord de l’Australie. Il ne lui reste plus qu’à avancer d’un pas pour tomber à l’eau. Il est prêt à se lancer dans l’aventure. Enfin. Il est prêt à affronter le monde, celui qu’il s’est choisi. Alors ce pas, il le fait.

 

        Et durant sa chute, il se demande ce que vont bien penser les gens qui, un jour, découvriront la bibliothèque, fermée de l’intérieur, le sol et les étagères jonchés de livres de géographie ouverts, et sans aucune trace de présence humaine…

 

 

Piste d'écriture: un article, titré "Une bibliothèque vieille de 200 ans découverte à Bouillon, en Belgique".

 

 

Posté par Menahem Lilin à 18:13 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,


Stages !

20170828_142156

Pour approfondir.

Pour accueillir ceux qui ne peuvent s'engager de manière régulière, mais aiment ce travail d'écriture au sein d'un groupe, et apprécient la stimulation qui en résulte. Ou ceux qui sont tentés, mais ne savent pas s'ils trouveront dans l'atelier ce qu'ils sont venus chercher...

Pour aller plus loin dans certaines notions, ou pistes d'écriture. (Les trois premières séances vous inviteront par exemple à réfléchir à la structure de votre récit, à le mettre en place.)

Pour croiser l'écriture avec d'autres domaines (écriture scénaristique; alterner écriture et pratique du "mouvement authentique"; ...).

Pour échapper au quotidien durant toute une journée!

Salle Adra, de 10h à 17h. Repas tiré du sac. 30 € pour les participants aux cours réguliers, 40 € pour les non-participants (adhésion Adra stage comprise).

Les tarifs peuvent varier pour les stages co-animés avec d’autres associations et professeurs

Quelques thèmes et dates: 

Le 8 octobre, Placer l’intrigue : les personnages et leurs objectifs

(dramatique, thématique, enjeux).

Discussion, exemples, temps de créativité et d’échanges.

 

Le 12 novembre, Mettre l’intrigue en mouvement : Elément déclencheur, protagoniste, antagoniste, obstacles. Comédie, drame, tragédie ?

Discussion, exemples, temps de créativité et d’échanges

 

10 décembre : Imaginer un mini-roman, individuel ou collectif

Roman d’initiation, d’enquête, de quête, de voyage, de rencontres… ?

Poser les lieux, les personnages, les objectifs et enjeux…

Créer « l’arbre » où viendront se poser les feuilles de l’histoire.

 

14 janvier : Ecriture scénaristique/ écriture romanesque

Exemples comparés, initiation à l’écriture scénaristique, temps de créativité et de retour. Avec Daniel Sebaihia, diplômé du CLCF (Conservatoire libre du cinéma français). Date à confirmer.

 

11 février : L’écriture et le corps. Le Mouvement authentique, avec Agnès Vinel, professeure de yoga et de danse contact.

Alternance de mise en mouvement du corps et de temps d’écriture.

 

Imaginer votre conte, stage enfants/ados/adultes (Date à définir.)

A partir de jeux, dessins, réflexions… Echanges, écriture, racontage.

 

Autres dates : 11 mars, 8 avril, 6 mai, 3 juin. Thèmes à définir.

 

 

 

Posté par Menahem Lilin à 15:20 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

C'est la rentrée !

20170826_165705Je serai ce dimanche, pour l'Antigone des associations,  au stand de l'Adra, le 84, place du Nombre d'Or, sous la tente des comités de quartier...

ou au bureau, au 19 place du Nombre d'Or.

Si vous ne me trouvez pas, envoyez-moi un sms avec proposition de rendez-vous horaire, au 06 84 01 48 57.

Et les ateliers reprennent dès Mardi 12 septembre, de 14h30 à 17h45, ou de 18h45 à 22h.

puis Mercredi (15h30-18h45).

Une nouveauté cette année: des stages, environ un dimanche par mois à partir d'octobre.

Bienvenue à tous!

Carole

 

 

 

Posté par Menahem Lilin à 14:53 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

03 juillet 2017

Calendrier des ateliers 2017/18

 

1er trimestre

 

Mardi 12 septembre, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 13 septembre, 15h30-18h45

Attention : samedi 23 septembre, 14h45-18h

 

Mardi 26 septembre, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 27 septembre, 15h30-18h45

Samedi 30 septembre, 14h45-18h

 

Mardi 10 octobre, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 11 octobre, 15h30-18h45

Samedi 14 octobre, 14h45-18h

 

Mardi 24 octobre, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 25 octobre, 15h30-18h45

Samedi 28 octobre, 14h45-18h

Mardi 7 novembre, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 8 novembre, 15h30-18h45

Samedi 11 novembre, 14h45-18h

 

Mardi 21 nov, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 22 nov, 15h30-18h45

Samedi 25 nov, 14h45-18h

 

Mardi 5 décembre 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 6 déc, 15h30-18h45

Samedi 9 déc, 14h45-18h

 

Samedi 16 décembre, 14h45-18h

Et, si suffisamment de participants :

Mardi 19 déc, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 20 déc, 15h30-18h45

2e trimestre

 

Mardi 9 janvier, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 10 janv, 15h30-18h45

Samedi 13, 14h45-18h

 

Mardi 23 janv, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 24 janv, 15h30-18h45

Samedi 27 janv, 14h45-18h

 

Mardi 6 février, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 7 fév, 15h30-18h45

Samedi 10 fév, 14h45-18h

 

Mardi 20 fév, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 21 fév, 15h30-18h45

Samedi 24 fév, 14h45-18h

 

Mardi 6 mars, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 7 mars, 15h30-18h45

Samedi 10 mars, 14h45-18h

 

Mardi 20 mars, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 21 mars, 15h30-18h45

Samedi 24 mars, 14h45-18h

 

Mardi 3 avril, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 4 avril, 15h30-18h45

Samedi 7 avril, 14h45-18h

 

3e trimestre

 

Mardi 17 avril, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 18 avril, 15h30-18h45

Samedi 21 avril, 14h45-18h

 

Mardi 2 mai, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 3 mai, 15h30-18h45

Samedi 5 mai, 14h45-18h

 

Mardi 15 mai, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 16 mai, 15h30-18h45

Samedi 19 mai, 14h45-18h

 

Mardi 29 mai, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 30 mai, 15h30-18h45

Samedi 2 juin, 14h45-18h

 

Mardi 12 juin, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 13 juin, 15h30-18h45

Samedi 16 juin, 14h45-18h

 

Mardi 26 juin, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 27 juin, 15h30-18h45

Samedi 30 juin, 14h45-18h

 

 

Posté par Menahem Lilin à 21:48 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

Calendrier des ateliers d'écriture 2017-18

 

1er trimestre

 

Mardi 12 septembre, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 13 septembre, 15h30-18h45

Attention : samedi 23 septembre, 14h45-18h

 

Mardi 26 septembre, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 27 septembre, 15h30-18h45

Samedi 30 septembre, 14h45-18h

 

Mardi 10 octobre, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 11 octobre, 15h30-18h45

Samedi 14 octobre, 14h45-18h

 

Mardi 24 octobre, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 25 octobre, 15h30-18h45

Samedi 28 octobre, 14h45-18h

Mardi 6 novembre, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 7 novembre, 15h30-18h45

Samedi 11 novembre, 14h45-18h

 

Mardi 20 nov, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 21 nov, 15h30-18h45

Samedi 25 nov, 14h45-18h

 

Mardi 4 décembre 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 5 déc, 15h30-18h45

Samedi 9 déc, 14h45-18h

 

Samedi 16 décembre, 14h45-18h

Et, si suffisamment de participants :

Mardi 19 déc, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 20 déc, 15h30-18h45

2e trimestre

 

Mardi 9 janvier, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 10 janv, 15h30-18h45

Samedi 13, 14h45-18h

 

Mardi 23 janv, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 24 janv, 15h30-18h45

Samedi 27 janv, 14h45-18h

 

Mardi 6 février, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 7 fév, 15h30-18h45

Samedi 10 fév, 14h45-18h

 

Mardi 20 fév, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 21 fév, 15h30-18h45

Samedi 24 fév, 14h45-18h

 

Mardi 6 mars, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 7 mars, 15h30-18h45

Samedi 10 mars, 14h45-18h

 

Mardi 20 mars, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 21 mars, 15h30-18h45

Samedi 24 mars, 14h45-18h

 

Mardi 3 avril, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 4 avril, 15h30-18h45

Samedi 7 avril, 14h45-18h

 

3e trimestre

 

Mardi 17 avril, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 18 avril, 15h30-18h45

Samedi 21 avril, 14h45-18h

 

Mardi 2 mai, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 3 mai, 15h30-18h45

Samedi 5 mai, 14h45-18h

 

Mardi 15 mai, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 16 mai, 15h30-18h45

Samedi 19 mai, 14h45-18h

 

Mardi 29 mai, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 30 mai, 15h30-18h45

Samedi 2 juin, 14h45-18h

 

Mardi 12 juin, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 13 juin, 15h30-18h45

Samedi 16 juin, 14h45-18h

 

Mardi 26 juin, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 27 juin, 15h30-18h45

Samedi 30 juin, 14h45-18h

 

Posté par Menahem Lilin à 15:43 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,


02 juillet 2017

Tarifs et contacts

Ateliers collectifs: 85 € par trimestre, ou carte de 10 séances à 150 € (à quoi s'ajoute l'adhésion de 20 € à l'Adra). Séance d'essai à 5 €.

Ateliers individuels, relecture et corrections: 20 €/heure

Carole Lilin, 06 84 01 48 57, carole.lilin@gmail.com

Posté par Menahem Lilin à 22:16 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

Les ateliers "pistes d'écriture" ou "accompagnement de projets"

Ateliers d’écriture bimensuels: 3h15 tous les 15 jours, salle Adra située à l’angle de la rue et de la place de Thèbes, au n°134. 

Atelier pistes et outils d’écriture : à partir de textes contemporains, photos et reproductions picturales, dictionnaires, jeux, objets, musiques, goûts, odeurs… nous nous lancerons en quête de votre inspiration et de votre écriture… nous étudierons des manières de faire, nous poserons des questions… nous partagerons, dans un cadre bienveillant… nous explorerons l’instant, la mémoire et l’imaginaire, par le biais des mots. Poèmes, nouvelles, récits, pourront être postés sur le site  

Discussion de la piste d’écriture. Temps d’écriture individuelle (au moins 1h30), avec soutien de l’animatrice sur demande. Temps de lecture et d’échanges. Max 12 personnes.

Un mardi sur deux, de 14h30 à 17h45, ou de 18h45 à 22h.

 

Atelier d’accompagnement de projets littéraires : bien que bénéficiant des conseils d’écriture apportés par les pistes que je propose, vous pourrez, dans le cadre de l’atelier, vous concentrer sur votre projet. Soutien et retours de ma part et de celle du groupe. Une forme stimulante de coworking. 

Temps d’échange sur les projets, pour les participants qui souhaitent un retour avant de se lancer dans leur travail. Discussion plus brève de la piste d’écriture. Travail en individuel et avec mon soutien. Temps de lecture, de discussion et d’échange. 

Un mercredi sur deux, de 15h30 à 18h45, ou un samedi sur deux, de 14h45 à 18h.

Ces deux formules sont susceptibles de panachage ! Si un horaire vous convient mieux qu’un autre, glissez-vous-y. Certains du mardi travaillent, par feuilleton, sur un projet long. Et ceux du mercredi et du samedi sont toujours contents d’entendre un texte inspiré par la piste d’écriture !

16 juin 2017

Textes à accrocher...

Il est encore temps de m'envoyer les textes que vous souhaitez que j'accroche dans l'Ilot aux mots, demain, lors de l'Adra en transe. 

Rendez-vous sur la place du Nombre d'Or à partir de 16h, jusqu'à 20h. vers 18h30/19h, bal africain !

Carole

Posté par Menahem Lilin à 14:28 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

La vieille dame et le photographe, par Roseylne Crohin

 Un même paysage, mais deux cadrages... et la possibilité de deux histoires. 

La vieille dame et le photographe

 

1

          Madeleine, ses sandales à la main, laisse de profondes empreintes dans le sable humide de la plage à marée basse. Sa large robe fleurie se gonfle au gré du vent. Elle a bien enfoncé son petit canotier à ruban pour éviter de devoir courir après. Ses pauvres jambes ne supporteraient plus cet effort. Il est bien loin le temps où elle courait avec ses cousins, sur cette même plage, tirant un cerf-volant au bout d'une longue ficelle. De tous les cousins et cousines de ces merveilleuses années d'enfance, elle est aujourd'hui la seule survivante. La grande maison familiale n'a pas survécu non plus. Depuis on l'a remplacée par un immeuble de standing où Madeleine n'a pu s'offrir qu'un modeste deux-pièces, face à la mer.

            L'orage du matin a lavé le ciel en laissant quelques traînées de mousse blanche. La mer est tellement loin que c'est à peine si l'on aperçoit sa frange d'écume argentée. Madeleine vise cette petite falaise rocheuse à l'horizon. Dès qu'elle l'aura atteinte, elle dépliera un morceau d'étoffe usagée qu'elle étalera sur le rocher avant de s'y asseoir. Puis elle sortira son thermos et sa timbale et sirotera à petites lampées une tisane de thym et de romarin.

            Mais pour l'instant, le chemin est encore bien long avant d'atteindre les rochers. Petite, elle parcourait cette distance en quelques dizaines de minutes. A plus de 85 ans, c'est pour elle une expédition de presque une heure qu'elle s'applique à faire plusieurs fois par semaine, à marée basse. C'est comme cela qu'elle l'aime sa plage : immense et vide. Tous ces joggeurs, ces kyte-surfers, ces beach-volleyeurs, elle les fuit et préfère, dès qu'ils apparaissent sur sa plage, se tourner vers les petits chemins de terre, dos à la mer.
            Elle commence à sentir un peu la fatigue et le but de sa promenade semble s'éloigner à mesure qu'elle avance. La voilà découragée ! A son âge, elle devrait se ménager un peu plus, se dit-elle. Oh puis zut, un peu de courage, j'ai pas envie de me laisser aller ! Avec un ciel si bleu et un soleil si tiède ! De s'être un peu sermonnée lui a redonné de l'élan et, par magie, son objectif s'est rapproché. Plus que dix minutes, se dit-elle, ce n'est pas la mer à boire (c'est son expression favorite depuis l'âge de dix ans). Enfin, une fois encore, Madeleine peut s'offrir quelques instants de bonheur sur cette petite langue rocheuse qui abrite crabes, moules et bernard-l’hermite dans ses anfractuosités.

         3   Guillaume aussi s'est levé de bon matin. Harnaché de son appareil photo Reflex et de plusieurs objectifs, il parcourt la plage dans toutes les directions à l'affût des meilleures images. Il est reporter pigiste pour le magazine Mer. Installé depuis quelques jours sur cette portion de côte normande entre Cabourg et Deauville, il a déjà repéré la vieille dame en robe et chapeau de paille, qui marche résolument vers le but qu'elle s'est fixé. La première fois, il avait soigneusement évité de la faire entrer dans son cadre. Ce n'était pas difficile d'ignorer un si petit point dans cette immensité, mais la deuxième ou troisième fois, piqué par la curiosité, il avait voulu en savoir un peu plus sur elle et n'avait pas pu s'empêcher de la fixer avec son plus gros objectif et de la détailler. Puis faisant zoom arrière, il avait pris un cliché cadrant un petit point à chapeau sur l'immense plage, comme au milieu du désert.

            La quatrième fois, aujourd'hui, il l'aborde carrément. Comme il connaît déjà ses habitudes, il attend qu'elle soit bien installée sur son rocher pour s'avancer face à elle, afin de ne pas la surprendre.

–       Bonjour, je m'appelle Guillaume, lance-t-il en lui tendant la main. Apparemment, nous ne sommes que tous les deux à cette heure matinale !

–       Bonjour, moi je m'appelle Madeleine. Ça fait 85 ans que je fréquente cette plage et c'est la première fois que je vous vois. Vous n'êtes pas d'ici ?

–       Non. A vrai dire, je suis plus souvent à l'autre bout du monde, au bord de l'Océan Indien ou de l'Océan Pacifique, mais je ne viens pas d'aussi loin, car je suis né à côté de Paris.

–       Et alors, vous qui connaissez toutes les mers, laquelle préférez-vous ?

–       J'aurais bien du mal à choisir, mais je dois avouer que je ne m'attendais pas à trouver celle-ci aussi belle !

–       Rien ne peut me faire plus plaisir, Guillaume. Asseyez-vous un moment. Je peux vous offrir un peu de ma tisane ?

 

            Oh non, vous n'aurez pas une nouvelle version d'Harold et Maud, car aucune idylle ne couva entre ces deux-là... mais à coup sûr, ce fut une belle rencontre, entre une vieille dame venue d'une autre époque et un jeune homme venu des antipodes. Ils avaient tellement de choses à se raconter qu'ils se dire « à demain » et puis encore « à demain » jusqu'à ce que Guillaume soit appelé sur une autre mission, à 10 000 kms de là.

 

Posté par Menahem Lilin à 14:25 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
Tags :

14 juin 2017

J'imagine... par Michelle Jolly

Piste d'écriture: quelques lignes de Jeanne Benameur, L’enfant qui, Actes sud, 2016

Ce que j’imagine est aussi vrai que la réalité. Et c’est ma vie. C’est le risque de la liberté grande. Je peux le prendre parce que la langue me tient.

J’imagine.

Pour chacun de nous.

Pour que se reconnaissent en chacun de nous les paroles oubliées et secrètes.

Pour que se retrouve comme dans un songe la langue tue, la langue d’avant toutes les langues, celle qui n’a ni nom ni pays et qui appartient à tous.

 

J’imagine… à l’intérieur, l’alchimie intime, il suffit d’une image, d’une odeur, d’un cri, ou d’une voix qui surprend, d’une parole inattendue… J’imagine dans mon lit, dans la cuisine, sur la terrasse, dans la rue, dans le tram, les images viennent, s’imposent, se bousculent, en désordre, demain j’y mettrai de l’ordre, mais tout de suite écrire… J’imagine loin dans le temps, ou la minute à venir, des personnages surgissent, vraisemblables ? Ils sont là, s’imposent, j’aime mélanger leurs vies, leurs émotions, parfois ils m’échappent…J’aimerais imaginer plus fort, plus fou, mais un frein m’arrête, j’aurais tant voulu déborder !  Je ne sais si l’imaginaire éloigne de la folie, elle la côtoie chez les plus grands, certains s’y noient… pourtant leurs textes sont des phares.

« C’est en visitant Tolède, en se glissant dans un groupe de touristes au cours d’une après-midi de forte chaleur, que Mina remarqua pour la première fois que sa main saignait... Elle sortit un mouchoir de son sac, enveloppa ses doigts, et mit la main dans sa poche de jean en se disant : ‘Dès que je peux m’arrêter à l’écart, je regarderai, j’ai dû me blesser sans m’en rendre compte’. Puis elle entra derrière le guide dans la cathédrale.

Imposante, la nef bruissait de murmures, prières et chuchotements ; Mina choisit une chaise dont la paille craquait, s’assit, déploya son mouchoir, le sang séchait entre ses doigts, elle enroula le tissu, le noua au poignet et cacha à nouveau sa main dans sa poche… Le groupe avançait, elle ne comprenait pas ce lieu, elle essayait d’écouter les paroles du guide, mais cherchait sans trouver, où était le recueillement ? le silence ? la compassion ? Son regard sentait une violence dans ce décor, une agression oppressante. Le mur devant elle éclatait dans un foisonnement de fourmilière, des personnages surgissaient, flèches d’or traversant rocs et nuages, une jambe dans le vide ? Multitude d’angelots se bousculant, s’embrassant, se disputant, se faufilant dans le moindre interstice, l’ensemble semblait tomber du ciel, menace ou châtiment ? Au-dessus, la surface plane d’une peinture reposante, mais attirant le regard malgré tout vers la lumière, tout en haut, tombant du sommet de l’édifice ! et là, narguant, installés au bord de l’oculus, des personnages plus vrais que les présents réels, jugeant peut-être, têtes penchées, bras levés et pieds dans le vide…

…Mina était mal à l’aise, elle essaya un instant de refaire à l’envers ce voyage en Espagne, les rencontres, les fêtes, les émotions, mais il y avait un trou, un espace de vide quelque part, pourquoi ? Elle éluda la question. Le groupe sortait, elle hésita un moment, puis décida de rentrer à l’hôtel, ses jambes fatiguées, la chaleur, sans doute, peu habituée à cette température violente.

Les rues pavées du vieux Tolède ralentissaient son pas, arrivée à l’auberge elle grimpa l’escalier sombre, rencontra une jeune femme de chambre qui dans un langage mi espagnol, mi français, à voix basse et agitée, lui raconta que le veilleur de nuit avait été transporté à l’hôpital, qu’il s’était blessé, disait-il, que c’était grave, mais qu’elle n’était pas étonnée car il était jeune et maladroit….   Mina écourta ces bavardages, entra dans sa chambre et s’effondra fatiguée sur le lit, essaya de s’assoupir. Mais la machine à remonter le temps se mit en route, alors brusquement elle se leva, saisit sa valise pour partir au plus vite, et en l’ouvrant découvrit, caché tout au fond, un couteau ensanglanté… »

Posté par Menahem Lilin à 16:29 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,

12 juin 2017

Populus &Priscilla, par Jean-Claude Boyrie

 

 

Populus  & Priscilla.


Peuplier

« Le peuplier blanc (populus alba) pousse le long des cours d'eau. C'est une espèce qui drageonne très facilement…  Son feuillage vert sombre, blanc et duveteux dessous, s'agite à la moindre brise...Son tronc blanc est recouvert de lenticelles en losange… qui peuvent parfois se souder pour former de surprenantes bouches ».  Cédric  Pollet, « Écorces », éd. Eugène Ulmer, 1988.

« Apprenez qu'entre l'arbre et le doigt, il ne faut point mettre l'écorce. »
Molière, « Le médecin malgré lui », Acte I, sc. 2


   Quand ces deux-là se sont représentés devant moi, je les ai tout de suite reconnus. Ils ont eu le front de revenir ici, foulant impunément mes plate-bandes, sans manifester le moindre regret de leur crime passé, qui demeure impuni. Dix ans, cela passe vite pour un humain. Cela vaut prescription.
  Un  arbre est fait pour vivre un siècle ou davantage, à condition qu'on ne l'ait entre temps ni coupé ni mutilé. Les hommes n'éprouvent aucune reconnaissance envers mes frères feuillus et résineux. Il n'est que les forestiers de métier, plus une poignée d'écolos, pour les défendre. En échange de leurs bons et loyaux services, on inflige aux arbres de bien mauvais traitements. J'en veux pour exemple ces platanes, qu'on plantait en foule au siècle dernier au bord des routes et le long des canaux du midi. Quel décor prestigieux cela faisait ! Ces arbres étaient recherchés pour leur ombrage et formaient de superbes alignements. Hélas, les innombrables agressions qu'ils ont subies les ont rendus vulnérables au chancre coloré, vrai fléau, qui les a décimés. Mais ce n'est pas tout. Les platanes passent aujourd'hui pour des tueurs en série. Qui veut noyer son chien, l'accuse de la rage.    
  Afin d'élargir chaussées et bas-côtés, on les abat par rangées entières, sous le fallacieux prétexte qu'ils se jetteraient sur les automobilistes sans défense. Ô sécurité, que de crimes commet-on en ton nom !
   Moi, je ne suis qu'un modeste peuplier, planté voici vingt ans sur les berges du Lez, réputées lieu de promenade et de loisirs. Le centre-ville et l'Université sont tout proches. La pelouse où je me trouve est un lieu de passage et de rencontre, elle est dégradée par un incessant piétinement. Pour revenir à mon cas personnel, je n'accepte pas d'être le souffre-douleur des passants. Certes, je ne suis pas seul dans mon cas, mais n'ai pas la constance de ma voisine et amie la passerelle des Arts. Sa rambarde est sur le point de crouler sous le poids des cadenas dont les amoureux l'ont chargée. À ce rythme, elle ne résistera pas longtemps. Observant de loin ces comportements déviants, j'ai de bonnes raisons de me faire du souci.
   Ces bipèdes malfaisants qu'on nomme les humains semblent s'apercevoir aujourd'hui (belle découverte !) que nous autres arbres, loin d'être des créatures inconscientes, sommes des êtres vivants, doués d'une sensibilité propre. En émettant de doux parfums, nous attirons les insectes pollinisateurs. Notre écorce est comme une peau, rude épiderme, armure, ou fine pellicule, offerte aux caresses du vent. La scarifier, c'est nous sacrifier. Sous terre, l'entrelacs de nos racines emmêlées constitue en quelque sorte un réseau social, internet avant l'heure. Avec nos multiples ocelles, nous observons ce qui se passe autour de nous et comprenons ainsi beaucoup de choses. Nous sommes capables de communiquer avec nos semblables et les prévenir d'un éventuel danger, par exemple un vol d'oiseaux prédateurs. Mais nous ne pouvons nous défendre des humains.


Peupliers

  Sous mon feuillage, des couples vont, viennent, se forment, se défont. On se cherche, on se trouve, on se bécote, on s'affronte. Il ne faut surtout pas, dit-on, mettre le doigt entre l'arbre et l'écorce. Loin de moi de blâmer ceux qui viennent s'ébattre à la belle saison. N'ayant point l'esprit retors, je garde le silence sur ce que je vois. Il y aurait pourtant matière à écrire un livre entier. Juste une réflexion: pourquoi les humains ne pratiquent-il pas la reproduction végétative à l'instar des peupliers ? S'ils se multipliaient par bouturage, tant d'émotions, de vains conflits, leur seraient épargnés ! Eux se retrouvent à l'horizontale, quand nous, les arbres, observons décence et verticalité.
   À présent, que je vous dise pourquoi j'en veux particulièrement à ces deux-là. Populus (pourquoi portait-il mon nom latin ?) était un joyeux luron, tout en muscle, adepte des sports de glisse. Il avait même obtenu cette année-là, rider de prestige, une médaille au F.I.S.E. Quant à sa compagne, Priscilla, je la trouvais bien jolie avec ses yeux pervenche et son teint de rouquine, une peau claire et qui craignait le soleil. Elle venait souvent se réfugier sous mon ombre, et lui la rejoignait. Après les jeux innocents, vinrent maints jeux de mains (devenant jeux de vilains). Ce qui devait de produire advint. Populus, cédant à je ne sais quelle pulsion, s'arma d'un couteau de poche. Il entailla profondément ma faible écorce, y grava un coeur stylisé, sorte de mandorle encadrantt leurs initiales enlacées : un double P.
  C'est peu dire que je souffris le martyre. Dix ans après cette mutilation, j'en éprouve encore le tourment, bien que mes plaies aient cessé de saigner, qu'un bourrelet cicatriciel se soit formé.
   Aujourd'hui donc, mes bourreaux d'hier sont revenus. Retrouvant, à dix ans d'intervalle, le théâtre de leurs amours, ils ont cru pouvoir revivre impunément leurs premiers émois. Foutaises que tout cela ! Les lieux ne sont porteurs en eux-mêmes d'aucun souvenir. Par essence instables, ils changent au fil des saisons, vivent par et pour eux-mêmes. Rien ne sert de laisser sur un arbre des marques, vrais stigmates. Si cet infortuné garde la mémoire de quelque chose, ce n'est pas des sentiments qu'on lui prête, mais des outrages qu'il a subis. Nuance ! J'avais résolu de manifester ma rancune en émettant des pollens allergisants, mais à quoi bon ? Populus et Priscilla, finalement, m'inspirent la pitié. Certes, ils sont toujours ensemble, mais entre eux, la passion n'est plus de mise. Il est loin, leur gai babillage ! Oubliés, leurs petits bécots ! Leur dialogue est devenu prosaïque. Le peu que j'apprends d'eux n'a de réjouissant. Bien qu'ayant obtenu leurs diplômes, le couple n'arrive pas à joindre les deux bouts. Populus est au chômage et Priscilla n'a trouvé qu'un emploi précaire, mal rémunéré. Dans l'incapacité de payer leur loyer, ils vont devoir quitter le logement qu'ils occupent, sans doute aussi changer de région, chercher du travail sous d'autres cieux. Dans ces conditions, pas question pour eux d'avoir de projets familiaux. Décidément, me dis-je, s'il est dur d'être un arbre, le destin d'un être humain peut s'avérer plus cruel encore. Alors, je compatis, m'efforce d'oublier les blessures que ces deux-là m'ont causées et leur dispense mon ombrage, une preuve de plus que les platanes aussi savent pardonner.

Piste d'écriture : Quelle intensité donner à ce moment où l'on tente de laisser la trace d'une présence, d'un sentiment ?

Posté par JCBOYRIE à 10:12 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,

07 juin 2017

Pour un pépin de grenade, par Jean-Claude Boyrie.

Pour un pépin de grenade….


 Fleurgrenade2

« Mes graines ressemblent à ses dents, mon fruit à son sein »
Papyrus égyptien

  C'est la fin du printemps. Sur le vieux mur, les grenadiers ont refleuri. Ma vie désormais s'écoule au rythme des saisons. Ces fleurs d'une belle couleur vermeille, une fois le cycle accompli, reviennent me hanter, me rappelant ce jour où Coralie, à deux pas de moi, fut enlevée. Impuissant témoin de ce rapt, je n'ai pu la secourir.  Comment ce funeste évènement s'est-il produit ?  Même aujourd'hui, j'ai du mal à le comprendre, à démêler dans ce triste écheveau : le vrai du faux, le réel de l'imaginaire. Pour me reconstruire, il m'a fallu d'abord recomposer mes souvenirs.
Du coup, je vis dans le mythe. Hydre aux mille tentacules, le mythe envahit tout, s'impose de lui-même, en même temps qu'il éloigne du désespoir.
   Essayons d'y voir clair, et penons l'histoire  à son commencement. Je m'appelle Cynthia. Corinne et moi nous connaissons depuis l'âge le plus tendre, au point que, toutes deux, nous passions pour inséparables. De l'école au lycée, nous avons accompli le même parcours. Nous sous sommes retrouvées ensuite sur les bancs de l'Université. Nous partagions la même chambre au campus et fréquentions (parfois nous disputions) les mêmes copains. Tout semblait aller pour le mieux, jusqu'à cet horrible jour où tout a basculé. Je me souviens : l'été semblait avoir un mois d'avance sur le calendrier. Dès le matin, la température avait fortement monté. Nous étions vautrées, mon amie et moi, sur la pelouse du campus, en tenue légère, ayant innocemment dégrafé nos chemisiers.
  Nous formions avec insouciance des bouquets d'aphyllantes et d'asters, de narcisses et de jonquilles, dont les parterres étaient constellés.
 Ce fut alors que le vrombissement d'un  moteur troubla la quiétude de ces lieux. Je m'aperçus qu'une Ferrari décapotable avait fait irruption sur le parking. J'entendis le grincement des freins. Le conducteur immobilisa son bolide en faisant crisser ses pneus sur l'asphalte. « Qui peut être ce fondu des voitures de sport ? », me demandai-je. Il avait l'âge d'Alain Prost, mais ce n'était pas lui.  Je lui trouvais un look d'enfer avec sourcils broussailleux et sa veste forestière, un vêtement trop chaud pour la saison. Ce personnage donnait plutôt l'impression d'un dragueur de Sous-préfecture. Il avait de beaux restes, certes,  mais on ne peut être et avoir été.
 Coralie, elle, lui manifestait un intérêt narquois. L'imp(r)udente ! Je n'imaginai pas cependant qu'elle pût, d'une quelconque manière, répondre à ses avances.
  Pour ma part, je choisis de fuir l'importun. Je m'écartai discrètement de ma copine, après tout libre de faire ce qu'elle voulait. J'allai contempler non loin de là, des fleurs de grenadier fraîchement écloses sur la haie et j'en respirai le doux parfum. L'homme s'avança vers mon amie, une main sur le coeur, lui proposant de faire un tour en voiture avec lui. Son sourire avenant masquait la grimace d'un vieux singe. Flairant le piège, elle déclina poliment cette invitation.
 C'est alors qu'il révéla son vrai visage. Il n'eut qu'à faire un signe, et son copilote, ou plutôt son garde du corps, descendit du véhicule à son tour. À eux deux, ils n'eurent aucun mal à maîtriser l'innocente Coralie et la bâillonner. Puis, sans ménagements, ils l'embarquèrent dans la Ferrari, qui démarra en trombe. Cela n'avait duré que le temps d'un éclair, j'en restai comme abasourdie, au point de me demander si je n'avais pas rêvé cette scène. Une chose était sûre : Coralie avait bel et bien disparu. Je tentai vainement de relever l'immatriculation du véhicule, il me fut impossible d'en mémoriser les chiffres. Alors, que faire ? Appeler au secours ? Cela n'eût servi à rien, les ravisseurs étaient déjà loin. De plus, le campus était pratiquement désert à l'heure des faits, je me retrouvais seul témoin du drame.
  Remontant à la chambre que nous occupions avec Coralie, je trouvai sans peine, en fouillant dans ses affaires, le numéro de téléphone de ses parents. Je pus les joindre aussitôt. Une heure plus tard, nous nous retrouvâmes ensemble au Commissariat pour signaler le rapt. La plainte fut juste enregistrée. Il n'était pas question de lancer une procédure d'alerte-enlèvement, l'intéressée étant majeure. Au surplus, mon témoignage ne parut pas crédible aux policiers. On observa que l'attitude de mon amie, au moins telle que je l'avais décrite, était au départ ambigüe, et laissait supposer une forme de consentement. Je réfutait vigoureusement cette interprétation, regrettant après coup d'avoir fourni trop de détails aux enquêteurs. L'un d'eux crut pouvoir établir, d'après mes déclarations, un portrait-robot du ravisseur présumé. Le plus étrange est qu'il correspondait trait pour trait, à celui d'un puissant personnage, au-dessus de tout soupçon. S'il s'agissait bien de Monsieur Hell, ministre des Enfers, assurément, c'est l'enfer qu'il portait en lui. L'enquête piétina. Le printemps s'acheva tristement. Puis ce fut l'été. La belle saison s'écoula sans que j'eusse de nouvelles de Coralie. Au début de l'automne, vint le temps de la rentrée universitaire. De retour sur la campus, mais hélas seule, j'observai mélancoliquement que les grenades de la haie étaient mûres. Certaines déjà venaient déjà d'éclater, libérant leurs pépins.

Grenade

  Un homme en tenue de jardinier, muni de cisailles, s'était mis en devoir de tailler la haie. Il s'approcha de moi, me glissa dans l'oreille qu'il avait vu récemment Coralie et qu'elle était vivante, en bonne santé. Je m'enquis du sort qui lui était réservé. Lui ne pouvait m'en dire plus, étant tenu par son maître à la discrétion.
« Où est-elle, à présent ? » lui demandai-je
- Elle vit de l'autre côté du fleuve, dans le château de Hell.
- Et c'est comment, l'autre rive ?
- Elle ressemble en tous points à celle-ci, sauf qu'il y fait toujours mauvais temps. »
 Pour s'y rendre, à défaut de pont sur le fleuve, il fallait prendre le bac. Je n'avais jamais tenté de l'emprunter, le temps de passage étant dissuasif, et rebutants le froid et le brouillard permanent qui sévissaient sur l'autre bord. Franchement, on ne se bousculait pas pour aller là-bas. Je me dis cependant prête à tenter l'aventure pour retrouver Coralie.
  « Réfléchissez bien avant de prendre un tel risque, fit l'homme. Un redoutable chien monte la garde. Le manoir est ceint de murs épais. Qui s'aventure là n'est pas sûr d'en ressortir. »
  Je le pressai de questions. La description qu'il m'en fit était plutôt tristounette. J'imaginais que le moral de la recluse était mauvais. Comment se faisait-il que depuis des mois, elle ne m'eût pas donné signe de vie, par un appel téléphonique ou même un simple S.M.S., alors qu'elle avait toujours son portable sur elle ?
  « Sachez, fit le jardinier, ou celui qui se prétendait tel, que sur l'autre bord, le réseau ne passe pas. D'ailleurs, Hell a dû confisquer l'appareil ».
  Il ajouta que Coralie s'était d'abord révoltée, qu'elle avait fait longtemps la grève de la faim. Puis à la longue, elle avait fini par céder aux avances de son ravisseur. Comment cela se pouvait-il ? Je n'imaginais pas un tel dénouement, connaissant le tempérament de mon amie, une vraie tête de mule, et sa détermination lorsqu'il s'agissait pour elle de se tirer d'un mauvais pas,
   « Mais d'abord, qui êtes vous ? »
 Mon interlocuteur me dit s'appeler Hermès, comme le parfumeur-couturier. Il me montra du doigt une grenade mûre. On nomme aussi « pomme d'amour », m'expliqua-t-il, ce fruit, symbole de fécondité, qui pousse à profusion au Jardin d'Eden. Les Anciens en faisaient l'attribut d'Aphrodite. Et voilà : Coralie, qui n'avait rien mangé depuis son enlèvement, s'était laissé tenter par une grenade entrouverte. Elle n'avait mangé qu'un seul pépin, le pseudo-jardinier pouvait en témoigner, mais c'était aux yeux du sinistre Hell un signe de soumission.
  Faute de mieux, je griffonnai quelque mots sur une feuille volante à l'intention de mon amie indignement séquestrée. Je lui disais de ne pas se résigner, de garder espoir, l'assurant que je ferais tout pour la délivrer. Je glissai le papier dans une enveloppe et m'en remis aux bons soins de celui que désormais j'identifiais comme le messager des dieux. Ce pli, par son entremise, arriverait à bon port. Oui, mon appel aurait un écho, la vérité se ferait jour.
   Depuis, cette histoire a connu son épilogue. Je reçus peu après une réponse de mon amie. Elle me dit avoir pu négocier avec son ravisseur un compromis. Cela consistait en quelque sorte à « couper la grenade en deux ». Ressassant ce terme énigmatique, j'errai, mélancolique, au fil du  fleuve, un œil rivé sur la rive opposée. En me fondant sur les propos d'Hermès, je finis par comprendre les termes de l'accord passé. Coralie s'est résignée à demeurer six mois de l'année aux côtés de celui qu'il faut désormais appeler son époux. Ses seules distractions consistent à prendre ses rendez-vous, cultiver son jardin, élever des chevaux. Dans l'infernal séjour, elle vit en quelque sorte en léthargie, et son mortel ennui dure autant que la mauvaise saison. En contrepartie, elle est autorisée à repasser le fleuve aux premiers beaux jours, et retrouve son ancienne existence. Ensemble nous vivons le réveil de la Nature, et cueillons à nouveau narcisses et jonquilles. Corinne a retrouvé sa soif de liberté, fuyant l'onde amère au pâle reflet de l'au-delà.

Piste d'écriture : Texte inspiré de Jeanne Benameur, L'enfant qui, Actes Sud, 2016, dernière page.

Illustrations : Grenadier en fleurs, photo de l'auteur + gravure tirée de « l'Herbier érotique », p. 112,  Bernard Bertrand, éd. Plumes de carotte, 2005.

25 mai 2017

Bon sang ne saurait mentir! (2), par Sylvie Albert

Piste d’écriture : imaginer une situation de conflit qui permet de révéler les personnages et se termine par la résolution du conflit. Cette piste a été l'occasion de donner une suite à une nouvelle publiée le 11 mars 2017. http://www.atelierdecrits.com/archives/2017/03/11/35034840.htm 

Bon sang ne saurait mentir ! (suite)

bague

Cela fait une semaine que Paul essaie de cerner l’étrange sensation qui l’étreint, sans y parvenir. Mais ce matin, au réveil, la situation lui apparaît soudain clairement : il ne peut plus laisser ses parents lui empoisonner l’existence, et faire le dos rond en attendant que ça passe n’est plus une solution acceptable. Oui, il a maintenant 25 ans, un métier correct, et il veut se marier avec Laura. Oui il a 25 ans, a hérité d’une grande partie de la fortune familiale lorsque sa grand-mère est décédée, et il ne veut pas avoir à se justifier pour cela. Alors il ira bien dimanche au déjeuner, ou plutôt à la « convocation familiale » à laquelle il a été convié, mais en compagnie de Laura. Et avec la ferme intention d’enfin prendre toute sa place dans cette famille quelque peu singulière.

Le jour dit, il arrive avec une demi-heure de retard et main dans la main avec Laura, bien conscient que ces deux faits, déjà pris séparément, mais à plus forte raison conjugués, sont de nature à altérer l’humeur de ses parents. De ses parents mais également de ses tantes et oncles, puisque tout le clan l’attend de pied ferme.

Ils ne se sont pas revus depuis six mois, depuis le rendez-vous chez le notaire après l’enterrement de Mamily, au cours duquel les bijoux de cette dernière, valant une fortune, ont été remis selon sa volonté en mains propres à Paul. Le reste de la famille n’a toujours pas digéré cet affront, et lorsque Paul a réclamé dernièrement à sa mère la vaisselle qui lui avait été donnée par cette même Mamily quelques années plus tôt, un parfum de scandale est à nouveau venu chatouiller les narines de tous les membres de la génération « dépossédée ».

- Quoi, ont-ils pensé, ce gamin a hérité de la magnifique vaisselle provenant du temps de la splendeur de nos ancêtres, et qui plus est de leurs bijoux, non moins somptueux, sous prétexte que Mamily l’a élevé pendant les premières années de sa vie ? Que ne faut-il pas entendre !

Ainsi, l’accueil fait à Paul et Laura en ce dimanche est plutôt réservé.

- Ah, te voilà enfin, commence sa mère en les rejoignant dans l’entrée et ne regardant que lui. Tu sais que chez les De Visy, l’heure c’est l’heure. Le gigot va être trop cuit.

- Bonjour Maman ! Je ne te présente pas Laura, je suppose que tu te souviens d’elle…

- … Oui oui... Bon, il va falloir rajouter un couvert… Venez dans la salle à manger, tout le monde est arrivé.

        Sur la grande table, la belle vaisselle, c’est-à-dire celle de Paul, trône comme une provocation. Et sont déjà assis tout autour, sa tante Amélie, jumelle de sa mère et copie conforme en ce qui concerne le manque d’amabilité, et son oncle Daniel, leur cadet, visiblement mal à l’aise. Ceux-ci sont accompagnés de leur conjoint, tous deux certes pas aussi impliqués qu’eux dans le drame familial qui se joue, mais qui n’osent au premier abord pas manifester trop d’attention au jeune couple qui entre. Comme Paul a l’habitude des tribunaux et qu’il est cette fois-ci remonté à bloc, la froideur ambiante glisse sur lui. La pauvre Laura, pour sa part, est dans ses petits souliers, mais bien décidée à faire son possible pour soutenir son futur mari dans cette épreuve. Personne ne se décide à rompre le silence hostile. Angélique, l’épouse de Daniel, à peine plus âgée que Paul et Laura, finit par se lever et prendre Laura dans ses bras.

- Laura, ça fait vraiment longtemps qu’on ne s’est pas vues, comment vas-tu ? Et toi, Paul ?

- Nous allons bien, Angie, merci. Nous commençons à nous plonger dans les préparatifs de notre mariage.

- Oh, vous vous mariez, je ne savais pas, félicitations ! s’exclame Angélique, enthousiaste, avant de remarquer la mine déconfite de ses belles-sœurs.

- Paul, tu sais ce que j’en pense, commente sa mère.

- Oui Maman, je le sais parfaitement, c’est pour cela que je ne demande l’avis de personne et que l’on se charge tous les deux de l’organisation, avec la famille de Laura. Si toutefois tu changes d’avis, et n’envisages pas de faire un esclandre, tu seras la bienvenue avec Papa le 12 septembre.

- Paul, mon fils, assieds-toi donc. Et vous aussi, Laura, venez à côté de moi, intervient le père de Paul, qui a toujours bien apprécié celle qu’il considère depuis longtemps comme sa belle-fille, quoi qu’en pense sa femme. Ses origines modestes ne le dérangent pas, lui dont le grand-père était simple maréchal-ferrant.

- Bon, c’est bien joli tout ça, déclare Amélie, mais nous sommes ici pour discuter d’une affaire de famille. Laura peut donc rester puisqu’elle en fera bientôt partie. En plus je vois qu’elle porte déjà le pendentif favori de ta grand-mère, vous n’avez pas perdu de temps !

- Pas perdu de temps, que veux-tu dire ? interroge Paul.

- Ces bijoux doivent rester dans la famille, et qui mieux que ta mère ou moi peut honorer le sang de nos ancêtres en les portant ?

Laura reste médusée en entendant cela. Paul passe sans transition de l’écarlate au blême, heureusement qu’il n’avait rien dans la bouche car sinon il se serait étranglé.

- Je rêve ! Vous avez toutes les deux été fâchées avec Mamily pendant presque vingt ans, jusqu’à sa mort, vous ne vous êtes jamais occupées d’elle, n’avez jamais été la voir dans sa résidence pour séniors, où elle est morte entourée d’étrangers, et vous réclamez ses bijoux, là, sans vergogne ? Je crois sincèrement que Laura, qui sera la mère de mes enfants et qui s’est occupée de Mamily jusqu’au bout, en est plus digne que vous !

Un bruit se fait entendre dans la cuisine. La mère de Paul a lâché le plat du gigot, qui s’est écrasé par terre avec son contenu. Jamais Paul ne s’est rebellé de la sorte…

- Mais c’est pas vrai ! Sophie, Alain, vous ne pouvez pas laisser votre fils nous parler comme ça ! éructe Amélie. Quel affreux égoïste ! Ah, Mamily peut être fière de son éducation !

- Les bijoux sont à moi, j’en fais ce que je veux ! reprend Paul. Et je vais même attendre que l’on ait fini de manger, enfin si quelqu’un a faim car en ce qui me concerne vous me coupez l’appétit, pour emporter les assiettes, qui, comme vous le savez tous, me reviennent également !

Les nerfs de Laura lâchent à ce moment-là, elle sort en sanglotant. Aussitôt suivie d’Angélique, qui ne supporte pas mieux la tension dans la salle à manger. Le père de Paul, desserrant sa cravate, tente une conciliation :

- Amélie, voyons, un peu de tenue ! Paul, mon fils, ne t’énerve pas comme ça ! Tu as raison, les bijoux et la vaisselle te reviennent selon le souhait de ta grand-mère, et c’est vrai que ta mère et ta tante ne se sont pas beaucoup occupées d’elle. Mais il y a des choses que tu dois savoir, dont elles ne t’ont jamais parlé…

- Tais-toi Alain, on a décidé une fois pour toutes de ne rien lui dire ! l’interrompt sa femme.

- Je sais, mais cela n’a jamais été une bonne idée, ça fait des années que je vous répète que ces non-dits et ruminations bouffent la vie de tout le monde. Et ce serait bien que le petit soit enfin au courant…

Paul, dont le taux d’adrénaline revient lentement à la normale, se rassoit. Il est à son tour surpris par la réaction peu habituelle de son père. Il se sent enfin soutenu et la curiosité commence à poindre. Il lui a toujours semblé ne pas tout connaître sur l’histoire de sa famille. Quelles sont ces choses qu’il doit encore découvrir ?

 

Plus tard, dans la soirée et les jours à venir, Paul et Laura se remémoreront en riant le fameux secret de famille, qui pour eux n’en était plus un depuis quelques temps. Eh oui, Mamily avait eu une aventure notoire avec un homme marié, chose aux yeux de ses filles inconcevable pour leur rang social. Amélie, qui les avait en outre surpris dans une situation compromettante, avait mis très longtemps à s’en remettre. Les deux sœurs ont ainsi gardé rancune à leur mère pendant toutes ces années, jusqu’à sa mort. Et encore, pensent les jeunes gens, personne parmi les De Visy ne savait que cet homme, ce suppôt de Satan, n’était autre que le grand-père de Laura…

 

Sylvie Albert, mars 2017

 

 

Posté par Menahem Lilin à 11:58 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,

24 mai 2017

Des panneaux & des signes, par Jean-Claude Boyrie

Des panneaux & des signes

 Carnet de route

« Tu me regardes mais ne me vois pas.

Tu m'entends, mais ne m'écoutes pas.

Respecte au moins mon silence.... »

(poème malgache)

Louis Duchemin, surnommé « Loulou Perd-tout » parce qu'il avait la spécialité d'égarer ses affaires, avait entrepris le rangement de ses archives, une obligation pour lui fastidieuse, et qu'il ne cessait de différer. Explorant un classeur non étiqueté, tout couvert de poussière, il tomba par hasard sur un carnet de route, vieux d'un demi-siècle et qu'il croyait définitivement perdu. C'était la relation d'une extravagante équipée aux confins du Plateau malgache à l'époque où il était coopérant. L'aventure avait failli, mais seulement failli, tourner à la catastrophe. S'il en avait été différemment, le précieux document – comme son propriétaire – ne seraient plus là pour en témoigner.

Bon prétexte en vérité pour interrompre l'opération de classement ! Loulou se replongea, non sans émotion, dans ces feuillets jaunis, couverts d'une écriture appliquée, encore bien lisible. À cinquante ans d'intervalle, il retrouvait un autre lui-même, autrement fougueux, épris aventure, au point qu'on le qualifiait de « tête brûlée ». Il eut quelque peine à suivre le fil de son propre récit, rédigé dans un style précipité. C'était une suite de bouts de phrase inachevés, suivis de syncopes. Il avait abouté des sujets sans verbe, des verbes sans complément, des compléments sans objet. Sans doute y voyait-il des points de repères pour plus tard… mais il n'y avait jamais eu de « plus tard », car le carnet s'était perdu. Le tout faisait l'effet d'instantanés en rafale, ou photos prises sur le vif. Il s'agissait de lieux non cités dans l'atlas, de chemins de traverse, de paysages qu'il avait connus et de gens qui, depuis belle lurette, n'étaient plus.

Mais reprenons l'histoire à son début. Tout avait commencé par un beau jour d'octobre, qui marquait le début de l'été dans l'hémisphère austral. La chaleur avait progressivement monté jusqu'à devenir étouffante, les pluies se faisaient de plus en plus fréquentes et intenses ; c'était comme une mini-mousson entrecoupée d'éclatantes et lumineuses éclaircies. À la suite d'une soirée bien arrosée, Loulou avait fait le pari de rejoindre avec sa vieille « deuche » une modeste bourgade au fin-fond de la brousse, un bout du monde en quelque sorte où tout commence et tout finit, « village dans les nuages », juste au point sur la carte. Personne à sa connaissance n'était allé là-bas, ni n'avait envie de s'y rendre. Fort l'Étoile était une enclave cultivée au milieu de la forêt native, un improbable entresol suspendu dans le vide entre falaise et plateau, lieu d'affrontement entre indigènes et colons avant l'indépendance. Son nom de « Fort-l'Étoile » était tiré de l'antique redoute censée le défendre. bastion avancé de la civilisation. Ce « bastion avancé de la civilisation » avait été fondé par des planteurs de café. Le chemin pour s'y rendre apparaissait en pointillés, une une inquiétante indication pour qui connaissait l'état du réseau routier. Était-il vraiment praticable ????? Suite de points d'interrogation. Les autochtones consultés n'avaient pu donner que des renseignements évasifs à ce sujet. Louis avait fait fi de leurs conseils de prudence. Une chose était sûre : il s'aventurait dans un univers où toute signalétique était absente. Dès que l'on s'écartait un peu des axes principaux, la chaussée « revêtue » ou réputée telle cédait la place à quelque piste en latérite, d'un rouge vineux, que le climat avait transformée en « tôle ondulée ». Au fur et à mesure que l'on s'enfonçait en brousse, l'itinéraire à suivre devenait de moins en moins visible. Il finissait par se fondre dans le paysage. Après les rizières en terrasse, ondulaient sans fin les collines. Dans le moutonnement des « tanety », sous le regard impassible d'un pasteur, paissaient les troupeaux de zébus. Comme elles étaient encore loin, ces plantations de rêve à l'odeur entêtante et comme était pénible le chemin pour atteindre le « champ de neige » espéré, tapis de caféiers en fleurs, aux pétales nacrés ! Loulou devrait s'engager dans la jungle et traverser l'antichambre de l'enfer en quelque sorte : un fouillis végétal grouillant de vermine, une continuité visqueuse gluante et qui colle à la peau.

Carnet de routeb

À ce point, le récit s'interrompait, tout comme fit la route alors. Le plateau, qui paraissait sans fin, plongea brusquement vers la côte orientale. On discernait au loin, très loin, comme en rêve, inaccessible, l'arc scintillant du littoral. Deux petites notations : « la fin du monde » et « disparition » résumaient la sensation d'effroi qu'éprouva l'auteur du carnet quand, croyant approcher du terme du voyage, il eut conscience de s'être retrouvé dans un cul-de-sac.

Il allait bientôt faire nuit. Sous les Tropiques, le crépuscule est de courte durée. À peine le soleil couché, l'obscurité tomberait sur lui comme un rideau de scène violacé. Tapis d'étoiles ou trou noir ? Il avait un trou de mémoire.

C'est alors que le naufragé trouva sur son chemin le panneau salvateur. Une rencontre qui le marqua tellement qu'elle influença par la suite sa vocation. Que venait faire cet unique panneau, porteur d'un énigmatique avertissement : « trous en formation » ? Des trous ? Mais il y n'y avait que ça sur la route depuis le début du trajet ! Que signifiait d'ailleurs ce terme  ? Étymologiquement parlant, le mot « trou » vient du bas-latin « traugum », d'où dérive également « trognon ». C'est ce qui reste d'une pomme où d'un chou, lorsqu'on en a consommé la substantifique moelle. Le dictionnaire des synonymes lui donnait divers équivalents : « alvéole », « cavité », « creux », « dépression », sans parler du vide abyssal que représente bêtise humaine. Pour s'en tenir au domaine routier, « trou » renvoie à « fondrière », « effondrement », « ornière », en tout cas de rien de bon qu'on puisse attendre sur son chemin.

Loulou s'interrogea sur le pourquoi des « trous en formation ». Ils constituaient sans doute une variété particulière, en l'occurrence la plus dangereuse, de ces accidents de terrain.

Fallait-il entendre par là que ces trous, encore non établis, se formeraient sur le passage du véhicule ? Ou qu'un chauffeur inexpérimenté devait en faire l'apprentissage ?

Poussant le raisonnement plus loin, on pouvait faire une distinction entre le « vide » du « néant » et du « rien ». Le vide se définit par son contraire, à savoir le plein. Mais alors, pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Le néant s'oppose à l'être et le rien ne peut se caractériser, puisque justement, il n'est pas. Prenons l'exemple concret du fromage de Gruyère, apprécié des enfants pour ses trous. Ce fromage respecte un équilibre voulu par la nature entre vide et matière. Inversement, un Gruyère qui ne comporterait que des trous serait la parfaite illustration du « rien ».

Louis Duchemin ne pouvait savoir qu'il ferait plus tard un doctorat de Sémiologie appliquée à la Signalétique et qu'il venait de consigner sur son carnet de route les prémisses de son futur grand oeuvre : « Du sens caché des panneaux routiers ». Il avait un problème immédiat. Sa vieille « deuche », ayant déjà procuré quelques soucis à son propriétaire, venait de rendre l'âme. Il dut poursuivre sa route à pied, guidé par un indigène complaisant. Tous les chemins menant à Rome et même à Fort l'Étoile, il flotta quelque temps entre vide et matière, et se perdit aux confins du réel et de l'imaginaire, en respirant le grisant parfum des fleurs de caféier.

Illustrations : tirées de « Océan Indien », éd. Chêne, Agence Gamma Rapho, janv. 2011.

 Piste d'écriture : locutions au pied de la lettre : « Trous en formation ».

 

 

Posté par JCBOYRIE à 05:16 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
Tags : , , ,

23 mai 2017

Ornella, par Sylvie Albert

Piste d’écriture : écrire une histoire en lien avec la danse/la musique contenant les mots proposés : converger, harmonica, vibrer, bourdon, dossier d’une chaise, crépiter, faire corps, table, tanguer, tempo, café Le Balto.

 

Ornella

 

En un instant, le silence envahit l’espace, et tous les regards convergent vers elle. C’est à chaque fois la même chose : elle apparaît, et tout le monde se tait. Je le sais mieux que personne, cela fait dix ans que j’assiste à ce phénomène. Pendant longtemps, j’ai été comme eux, ébahi par son apparition. Maintenant, la force de l’habitude fait que je ne me concentre plus sur son entrée, mais observe plutôt à leur insu l’attitude des clients, qui deviennent malgré eux des spectateurs captifs. Ce soir, au prestigieux café Le Balto, comme partout ailleurs par le passé, les conversations se sont arrêtées, certains verres sont restés suspendus entre tables et visages, au bout de bras ayant interrompu leur mouvement. Une personne a toutefois retrouvé ses esprits plus rapidement que les autres, puisque j’entends un flash crépiter. L’harmonica de François se fait alors entendre depuis la partie obscure de la scène, les notes se fraient un chemin à travers l’opacité du silence. La tension se relâche, les gens commencent à échanger des regards et des signes. Les verres regagnent leur place sur les tables, ou terminent leur trajet jusqu’aux bouches assoiffées.

Ornella, elle, n’a pas bougé depuis que le halo de lumière l’a encerclée. Elle a besoin de ce moment d’immobilité totale, de concentration intense, pour donner par la suite le meilleur d’elle-même. À l’instant précis où les spectateurs vont s’extraire de son emprise, elle joue les premières notes, les aliénant cette fois non par l’image d’icône radieuse qu’elle leur offrait juste auparavant, mais par la pureté de son doigté, de sa musique. Elle ne les laisse pas reprendre leur souffle, elle les emporte crescendo dans un tourbillon d’émotions. Et tous, hommes et femmes, naïfs ou connaisseurs, se retrouvent à sa merci. À cette minute, on ne peut que tomber amoureux d’elle. Ornella le sait bien, qui s’est avec l’expérience habituée à cette réaction et en joue tout aussi adroitement qu’elle pince les cordes de sa harpe. Depuis la salle, on perçoit bien à quel point elle fait corps avec cette dernière, et on se demande quelles blessures se forment au point de contact entre l’instrument et l’artiste, lorsqu’elles se séparent…

Un homme se lève soudain, l’homme à l’appareil photo crépitant, il repousse son dossier de chaise et s’approche rapidement de la scène. Il arrive près d’Ornella, et avant que quiconque ait eu le temps de réagir, il tire violemment sur la harpe. François s’approche…

harpe (2)… mais je n’en vois pas plus, car je sens une vibration près de mon visage : c’est mon téléphone qui me réveille, il doit déjà être 7h30. Je suis en sueur, cela fait longtemps que je n’ai pas fait un tel rêve. Un rêve du temps où j’étais heureux, où j’étais amoureux d’Ornella et croyais être payé de retour. Ceci avant d’essuyer quelques déboires et de m’apercevoir que son cœur ne pouvait aimer que deux choses : elle-même et l’adoration de son public. Rien ni personne d’autre ne pouvait avoir de place dans sa vie. Notre histoire a commencé à tanguer au bout de quelques années, pour se terminer tristement à la fin d’un concert par ailleurs très réussi.

Depuis, nos vies ont pris des directions différentes, et même si nous avons gardé le contact, nous n’avançons plus au même tempo. En général, je le vis plutôt bien, conscient que l’on ne peut pas susciter les sentiments d’autrui selon son propre bon vouloir, mais ce matin ce rêve m’a donné le bourdon

Posté par Menahem Lilin à 13:46 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,

l'atelier du samedi 27 mai avancé

Bonjour, l'atelier de ce samedi commencera à 14h au lieu de 14h45, et s'achèvera à 17h15.

J'espère que cela conviendra à tout le monde. Amicalement, Carole

Posté par Menahem Lilin à 11:56 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

10 mai 2017

annulation de l'atelier du samedi 13 mai

Bonjour, pour des raisons familiales, je dois annuler l'atelier de samedi prochain. J'en suis désolée.

j'en avais prévu un le 27 même si cela tombe durant le week-end de l'Ascension, je le maintiendrai. je peux proposer la date du 3 juin puis du 10 juin...

Merci aux participants de m'écrire pour me soumettre leurs disponibilités et souhaits.

Amicalement, Carole

Posté par Menahem Lilin à 19:19 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

Le chemin des Asphodèles, par Jean-Claude Boyrie

« L'asphodèle blanche est une grande plante vivace caractéristique des stations fortement dégradées. D'avril à juin, elle s'épanouit en fleurs blanches à nervure centrale verdâtre. Ses feuilles vert glauque sont longues et aiguës. Ses tubercules charnus sont riches en éléments nutritifs. Mis à bouillir pour en éliminer l'âcreté, ils sont consommés en période de disette comme substitut du pain.

« L'asphodèle blanche est une grande plante vivace caractéristique des stations fortement dégradées. D'avril à juin, elle s'épanouit en fleurs blanches à nervure centrale verdâtre. Ses feuilles vert glauque sont longues et aiguës. Ses tubercules charnus sont riches en éléments nutritifs. Mis à bouillir pour en éliminer l'âcreté, ils sont consommés en période de disette comme substitut du pain.

Selon une croyance antique, l'asphodèle fleurit sur les landes arides où s'échouent des âmes en état d'errance. Le peu de nourriture qu'elle dispense convient à l'appétit modeste de ces Ombres. »

Selon Sylvie l'Hostis: « Balade autour du Pic Saint Loup ».

Ce 25 avril était jour de fête au village, une fête costumée, à laquelle toute la population de Barsacq sur l'Eyre était conviée à participer. L'usage s'était établi de restituer une fois l'an, juste après le dimanche de Quasimodo, l'ambiance de la Belle Époque. En ce chef-lieu de canton jadis prospère, l'activité forestière avait tendance à péricliter, avec le passage répété des incendies, la mort du gemmage et la fermeture de l'usine de térébenthine. Alors, on avait misé sur l'accueil et l'animation touristiques.

Allez savoir pourquoi Pierre Lucbernet, dernier rejeton d'une illustre lignée, avait choisi précisément ce jour-là pour signer l'acte de vente de sa maison familiale. Celui que tout le monde appelait encore au pays « le petit Pierrot », semblait de longue date avoir oublié ses racines. Il était accaparé par son travail au sein d'un cabinet d'avocats parisiens, et ne se rendait qu'occasionnellement dans les Landes. Depuis la mort de son père, la vieille maison, dépourvue de tout « confort moderne », demeurait désespérément vide. Elle était de l'avis général, impossible à louer, sauf à effectuer des travaux pharaoniques, qu'il n'était pas en mesure de financer ni de suivre. Enfin, Maria, la vieille servante, d'une touchante fidélité, qui depuis des années pourvoyait à son entretien, venait de donner son congé pour partir en maison de retraite. Alors, décidément, mieux valait se défaire de ce bien. Pierrot résolut de franchir le pas, un vrai déchirement pour lui, car il gardait pour la vieille demeure un attachement viscéral. Il contacta Miqueù Romegas, le notaire du village, un ami de toujours de la famille, lequel avait justement un acquéreur potentiel sous la main. En l'occurrence une agence immobilière de Bordeaux, laquelle se proposait de transformer les lieux pour y exercer son activité.

« Je comprends très bien que cela te fasse de la peine », avait dit le vieux notaire au téléphone, « mais tu sais bien qu'un jour ou l'autre il te fallait en venir là. D'ailleurs, pourquoi te déranger personnellement ? Cela ne ferait qu'aviver tes regrets. Ne te tracasse pas pour les formalités. Il suffit que tu donnes procuration à l'un des clercs de l'étude qui signera l'acte en ton nom. »

Pierrot ne l'entendait pas de cette oreille. Il souhaitait revoir une dernière fois, avant de la vendre, la demeure où il était né. Sous prétexte qu'il avait quelques objets personnels à récupérer, il dit qu'il ferait le déplacement pour la circonstance.

« Au moins, ne choisis pas le 25 avril » avait grommelé Miqueù Romegas. « Tout le village est mobilisé du fait des festivités, l'étude sera vide ce jour-là. Qui plus est, cette date n'arrange pas l'acheteur. Diou me daou (1), il y a bien un 24 et un 26 !  »

Son client et néanmoins ami s'obstinant à venir le 25, le notaire finit par céder à son étrange caprice :

« Soit » lui dit-il « mais, c'est bien parce que c'est toi. Passe à l'étude autour de quinze heures, j'y serai présent et m'occuperai de tout personnellement. Je t'enverrai le projet d'acte pour lecture préalable. Une fois que tu en auras pris connaissance, nous ne perdrons pas de temps en formalités. Inutile de déprimer. Tu trouveras Barsacq en liesse, et cela te changera les idées. »

Ainsi fut dit, ainsi fut fait.

Le 25 avril, la place de l'église était noire de monde. La foule se pressait autour d'un groupe de bergers juchés sur des échasses. « Pachin, pachan, au cant de l'alaude,

Pachin, pachan, chancayres que van » (2).

L'accès en avait été interdit au voitures. Les calèches d'antan, remises en état pour la circonstance, défilaient en boucle, cependant que l'orphéon de Barsacq alternait des valses de poche : « Tam-pa-pa, tam-pa-pa », et des farandoles à l'accent gascon : « Jan petit que danse, danse danse Jan petit ».

L'air bourdonnait de divers tempos. Cela vibrait, sautillait, tournoyait, puis les transes se muaient en glissando dans le balancement des hanches, au pas chaloupé du tango

Au lieu de se rendre directement à l'étude, Pierre prit la direction du café « A nouste » (3), point de ralliement traditionnel de la population de Barsacq. Il espérait rencontrer quelqu'un qui le connût encore et (pourquoi pas?) un(e) ancien(ne) copain (copine). Le décor du bistrot n'avait pratiquement pas changé depuis son enfance. Les consommateurs des deux sexes et de tous âges battaient le carrelage en costume 1900. Pour les hommes : redingote et gibus. Pour les dames : robe à tournure, col Médicis, corsage à manches gigot - sans doute aussi : culotte grand-mère, mais Pierrot n'eut pas l'opportunité de vérifier ce détail vestimentaire.

Assis à califourchon sur le dossier de sa chaise, alors qu'un phonographe épanchait en soixante dix huit tours des rengaines surannées, il se sentait des fourmillements dans les mollets. La compagnie ne manquait pas d'accortes « maynades » (4), toutes le tentaient, mais laquelle pouvait-il inviter à danser ? Il ne reconnaissait plus personne dans la (trop) nombreuse assistance, et d'ailleurs, il n'avait pas vraiment le coeur à s'amuser.

C'est alors qu'il remarqua, comme rivée à son coin de table, une jeune femme aux yeux pers. Pierrot lui donnait entre vingt et vingt cinq ans, pas davantage. Il la trouva d'une troublante beauté, bien qu'elle ne cherchât nullement à attirer l'attention (peut-être était-ce justement pour cela). Elle avait une opulente chevelure rousse, ramenée sur sa nuque au moyen d'une barrette. Son visage triste, aux traits presque enfantins, l'émut. La « drolesse » (4) lui rappelait quelqu'un, mais qui ? Sa tenue, sans doute exhumée d'une vielle malle ou de quelque armoire de famille - elle fleurait bon la naphtaline -, n'avait pas l'air d'un déguisement. Elle portait une robe à manches longues en coton gris-souris, se creusant au niveau de la taille, avec deux plis « religieuse » en guise de plastron. Le corsage à fronces était fermé jusqu'au col-chemisier par une rangée de petits boutons en corne.

Corsetée ou pas, il ne comprenait pas comment une fille aussi séduisante pouvait se retrouver seule un jour de fête, à faire tapisserie.

Pierre, intrigué, se rapprocha d'elle et se présenta comme un enfant du village.
« Je suis Pierre Lucbernet, qu'on surnommait jadis le petit Pierrot, fit-il. Mon nom vous dit-il quelque chose ? 

- Oui, bien sûr », répondit-elle. « Ici, qui ne connaît les Lucbernet ? Ils sont nombreux à Barsacq. Moi-même suis rattachée, enfin par alliance, à votre famille.

- Tiens donc ! Nous serions donc plus ou moins parents ! Quelle coïncidence, et surtout quel bonheur ! J'avais tout de même un peu l'intuition de cela, car bon sang ne saurait mentir !

- Je me prénomme Asphodèle et mon nom de jeune fille est Tressac. »

Elle se tut, évitant d'entrer dans d'oiseuses précisions généalogiques. Elle ne fit pas non plus état de son histoire personnelle, un peu tristounette et qui ne regardait pas son interlocuteur. Lui n'ignorait pas que les Tressac formaient, avec les Lucbernet, le clan le plus notoire et le plus ancien du village. À eux tous ils devaient bien représenter la moitié de la population. Quant au prénom d'Asphodèle, il était à dire vrai peu courant dans le pays.

« J'ai beau faire une effort de mémoire, je ne vous remets pas », avoua-t-il.

Elle eut un pâle sourire :

« Ne cherchez pas. Je suis à la fois trop jeune et trop vieille pour que vous vous souveniez de moi. Mais c'est sans importance. Entre parents, même éloignés, on peut quand même se tutoyer. »

Une fois encore, elle s'interrompit, laissant Pierre interloqué par cette phrase énigmatique.

Décidément, cette étrange femme le fascinait, en même temps qu'elle l'intriguait. Surmontant sa timidité, il l'invita à danser sur un rythme de blues, le seul qui convînt à son état d'âme du moment. De fait, il mourait d'envie de l'embrasser. Asphodèle accorda ce tour de danse, observant avec son cavalier une certaine retenue. À même enseigne, lorsqu'il voulut la serrer joue contre joue, elle le repoussa doucement, lui faisant sentir que son geste était inconvenant, voire en quelque sorte incestueux. Pierrot n'insista pas. Quand le morceau fut achevé, il remercia courtoisement sa partenaire et lui proposa de prendre l'air à l'extérieur :

« Si nous sortions de ce café ? J'aimerais tant revoir mon ancienne maison. Ce serait aussi l'occasion de mieux faire connaissance et de bavarder un peu….

- Pourquoi pas ? Je suis lasse autant que vous, enfin autant que toi de cette ambiance survoltée. »

Il lui tendit le bras, qu'en tout bien tout honneur, elle accepta. Côte à côte, ils se dirigèrent vers la demeure familiale de Pierrot, qui donnait sur la place publique.

« Un détail me revient », fit-il, « que sans doute tu connais : le terrain où nous nous trouvons appartenait à mon arrière-arrière grand-père, qui l'a vendu à la commune, pour édifier l'église actuelle au début du siècle dernier.

- Oui, bien sûr, je suis au courant de tout cela ! »

Pierrot comprit qu'il était temps d'avouer à sa compagne le motif de son passage à Barsacq. La mystérieuse Asphodèle réagit violemment à l'annonce de la vente de la maison :

« Tu n'as pas honte, Pierrot ? Comment peux-tu te défaire d'un bien si chargé de souvenirs et d'émotions. Manques-tu de pitié ou de piété familiale au point de rompre avec le passé ? »

Pour marquer sa colère, elle défit la barrette de sa nuque et son opulente toison rousse s'épancha.

Lui ne sut que répondre, elle avait cent fois raison. Pierre ouvrit le portail, dont les vantaux grincèrent. Ensemble, ils traversèrent le jardinet qu'une haie de prunus isolait de la grand-place et pénétrèrent dans l'ancienne maison. Quand il écarta les persiennes pour faire entrer la lumière, un nuage de poussière accumulée s'envola. Des meubles démodés (mais étaient-ils pour autant sans valeur ?) avaient été vidés de leur contenu. On devinait sur les tapisseries, à des taches plus claires l'emplacement de tableaux enlevés. Seuls demeuraient, accrochés aux murs, les portraits d'ancêtres oubliés, de grands formats dont personne n'avait voulu parce que jugés impossibles à caser.

Asphodèle énuméra sans hésiter les personnes représentées :

« Lui, c'est Jean-Louis Lucbernet, ton bisaïeul, dont tu me parlais à l'instant. Puis (je cite dans l'ordre), ses quatre enfants : l'aîné, Maurice, ébéniste de son état. Un beau garçon, comme tu vois, lequel avait épousé une fille Fressac. Hélas, elle mourut toute jeune en couches, laissant un petit orphelin nommé Jean. Lui ne s'en est jamais remis... »

Pierrot crut discerner un sanglot dans la voix de son interlocutrice. Il leva les yeux sur elle et retrouva sur son visage l'expression douce et triste de la jeune femme de la photo, victime déjà résignée, et qui ne s'attendait pas à partir si vite. Asphodèle lui ressemblait d'une manière stupéfiante.

Elle surmonta son émotion, poursuivit : « Voici maintenant Laure, la sœur cadette de Maurice et Roger, ton grand-père, mort gazé durant la Grande Guerre. Enfin, Clément, le benjamin de la fratrie et qui n'a pas, non plus que Laure, eu d'enfant. Te voilà seul à présent pour relever le nom. » 

- Comme tu parles avec passion de nos ancêtres communs ! Comme si tu les avais personnellement connus et aimés...! 

- C'est vrai, je les aime. Ils ont vécu leur vie, agi selon leur conscience. On n'a pas le droit de les juger. Je porte en moi leur souvenir et voudrais qu'il ne s'efface pas au fil des générations futures. »

Pierre était bouleversé. La vérité se révélait à lui. Maintenant la mémoire lui revenait. Asphodèle Lucbernet, née Tressac, n'était pour lui jusqu'à présent qu'un nom gravé sur le caveau de famille, assorti de deux dates : 1890 – 1912. Roger, son beau-frère et bisaïeul de Pierre, allait la suivre au tombeau sept ans plus tard. « Praube pichote ! » (6), pensa-t-il. Il aurait voulu la consoler, la prendre dans ses bras, mais n'étreignit qu'un courant d'air. Elle, déjà, lui tournait le dos, se dirigeant vers le cimetière, au milieu d'une lande constellée d'asphodèles. Au détour du chemin, avant qu'il ne la perdît de vue, elle lui fit un léger signe d'adieu, puis ne reparut plus.

 Piste d'écriture : « logorallye », mots imposés sur le thème de la danse. Cf. Valentine Goby « Un paquebot dans les arbres », Acte sud, 2016.

 Notes (traduction des termes gascons) :

(1) Dieu me damne !

(2) « Clopin-clopant, au chant de l'alouette, clopin-clopant, les échassiers vont » (chant populaire landais, au même titre que « Jan petit », danse commune au monde occitan).

(3) « Chez nous. »

(4) Jeunes filles, en gascon.

(5) Terme synonyme du précédent, en plus familier.

(6) Pauvre petite !

 

 

 

 

 

Posté par JCBOYRIE à 05:02 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,

03 mai 2017

Panne de jour, par Michelle Jolly

Piste d'écriture:une liste de mots, tirés de deux textes existants. S'en approprier le plus possible.

Panne de jour…

Fin mai dans le grand nord, la nuit refuse de venir, le soleil est pâle mais présent, et ce jour n’arrive pas à mourir… Bientôt minuit, je ne m’habitue pas à ces heures lumineuses en plus, on cherche le repos, en vain, et les soirs de fin de semaine, le bourdon s’installe dans ma tête ; je me tourne, me retourne, assis au bord de mon lit, renonce et sors. Je me souviens…

Dans ma ville, au sud, nous avions rendez-vous sur la place, en terrasse du grand Café Le Balto, harmonica et guitare. Devant moi, une jeune brune battait la mesure de la main sur le dossier d’une chaise, bières, alcool et Coca vibraient dans les verres. Quelques-uns se mettaient à danser sur le trottoir ou sur la place, il était tard, mais on était ensemble, dans les rires et la musique.  Pointe du pied sur le carrelage, pour accompagner le glissando musical, ou la guimauve d’un tango fait, bien sûr pour tanguer... J’aimais ces nuits-là, celle des courtes aventures, des projets fous rebâtissant le monde, alors, comment aujourd’hui, dans ce monde insolite, pourrais-je m’habituer à des jours sans fin ?

Depuis minuit, l’ensemble de la station où je travaille, converge vers l’Inuit Bar, le pick-up crépite sur une musique américaine où les paumes et les pieds battent le tempo. L’alcool est fort, et le jour si long… L’énergie s’épuise, Alors je vais bientôt, me caler contre une porte, un mur ou peut être mon lit, pas envie de faire corps avec cette valse de poche que le pick-up distille. 

Les mollets se détendent, le balancement cesse, chacun se rend ; les yeux se ferment ,vaincus... Il est quatre heures, le soleil, installé, entame son lever du matin.

1200px-Midnight_sun_Longyearbyen

image: https://fr.wikipedia.org/wiki/Jour_polaire

les mots de la liste:

Converger. Harmonica. Vibrer. Bourdon. Dossier d’une chaise. Crépiter. Motif initial. Faire corps. Table. Tanguer. Tempo. Café Le Balto.

 Battre le carrelage. Pointe du pied. Balancer. Hanches. Diffuser. Tam pa pa. Paumes. Se caller. Fourmiller. Mollets. Valse de poche. Sauter. Pick-up. Glissandos.

Posté par Menahem Lilin à 10:16 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,

02 mai 2017

Deux textes : Harmonica et Pick-up, par Florence Chaudoreille

Logorallye. La liste des mots est en fin de textes.

 

Au café Le Balto les dossiers de chaises cassés finissent par crépiter dans la cheminée. Des moments d’exaltation, des empoignades, des bousculades… les chaises dépareillées, récupérées à droite à gauche, ne durent guère plus d’une saison. Quelques tables aussi alimentent le feu, lorsque bancales elles ne peuvent plus servir à poser les verres, bouteilles, breuvages et boissons qui s’y accumulent d’ordinaire.

Le doux bourdon du feu fait corps avec l’harmonica.
Les corps convergent vers ce motif initial, chaud, doux et chuchoté.

Tanguer, vibrer, le tempo qui se développe est fait pour ça.

Chaque déséquilibre cherche un autre déséquilibre, pour créer la possibilité, l’espace d’un instant, qu’un équilibre apparaisse, se déploie, se transforme, puis se dissolve.

Micro-sensations, petits déplacements dans un espace bondé, mais maximum d’émotions, et moments suspendus d’éternité,  c’est cela le café Le Balto, lieu tanguero qui  accueille des danseurs depuis le renouveau du tango en France, dans les années 80.

 

harmonica

 

Bas le carrelage comme si tu faisais une mayonnaise. Le conseil de sa grand-mère ne lui avait rien dit pendant des années. Des visions de mayonnaise durcies comme du carrelage, ou de sols glissants parce qu’enduits de gras émulsionné ne l’incitaient pas à se lancer sur les pistes de danse. Jusqu’au jour où, à force de faire tapisserie, ses mollets se mirent à fourmiller. Il entama une valse de poche, dans un coin de la salle de danse protégé par une pénombre bienveillante. Le pick-up enchaîna sur des glissandos, et lui aussi, sur des tam pa pa assez enfiévrés. Sautant sans s’arrêter, il sentait la souplesse de son corps et la liberté retrouvée de son esprit. Tout naturellement ses paumes se calèrent sur les hanches d’une partenaire, invitée à danser. Il avait une manière de balancer sur la pointe du pieds gauche très attendrissante, et sa partenaire fondait pour lui au fur et à mesure qu’ils dansaient ensemble.

L’image de la mayonnaise lui revint à l’esprit, et faillit lui faire perdre pieds, alors qu’il était en état de grâce. Puis il entrevit ce que sa grand-mère avait voulu lui transmettre par sa métaphore culinaire indigeste : la vie est comme une mayonnaise, vite faite, vite tournée, facile à rater, difficile à rattraper. Le secret est dans la détermination pour la faire prendre, la mayonnaise, et dans la détermination pour donner un sens à sa vie. Et l’énergie dépensée sur une piste de danse mène souvent à de belles rencontres, pourvu que l’on se jette dans la danse avec l’énergie nécessaire.

Florence Chaudoreille

mots:

Converger. Harmonica. Vibrer. Bourdon. Dossier d’une chaise. Crépiter. Motif initial. Faire corps. Table. Tanguer. Tempo. Café Le Balto.

Battre le carrelage. Pointe du pied. Balancer. Hanches. Diffuser. Tam pa pa. Paumes. Se caller. Fourmiller. Mollets. Valse de poche. Sauter. Pick-up. Glissandos.

Posté par Menahem Lilin à 10:32 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
Tags :