Ateliers d'écriture animés par Carole Menahem-Lilin à Montpellier

19 novembre 2017

Derrière la porte, par Sylvie Albert

Piste d’écriture : À partir d’une photo de Ralph Gibson. Travailler l’idée de seuil.

Derrière la porte

      Ce matin la porte au fond du couloir est ouverte. Ou plutôt entr’ouverte. Il y a de la lumière sur le sol et le long du mur. Je reste immobile sur le seuil de la cuisine, moi qui ai toujours cru que cette porte cachait un cagibi sombre plein de bêtes à cornes effrayantes. Je ne sais pas pourquoi cette idée m’est venue. Peut-être à force d’entendre Papa dire à Maman : « Ne va pas dans la pièce du fond, tu sais que ça te donne le cafard ». En tous les cas, moi je n’ai jamais essayé d’y aller. D’ailleurs je ne m’avance jamais dans le couloir, trop triste, je préfère la luminosité de la chambre que je partage avec Sonia, ou celle de la grande pièce avec son canapé moelleux, ou encore la belle cuisine pleine de coins et de recoins dans lesquels on peut se cacher. Ce couloir me fait peur, alors je fais comme s’il n’existait pas. Et ça marche. En général.

Mais ce matin, la lumière inhabituelle provenant de cette partie de la maison m’a surprise, et je fixe depuis plusieurs minutes la porte du fond. Que se passe-t-il ? Peut-être que les bêtes à cornes ont à faire ailleurs en ce matin d’Halloween. Elles sont parties faire peur à d’autres enfants. C’est bon pour moi, je suis d’accord pour partager ! Ou alors peut-être que Maria y a finalement été faire le ménage, malgré l’interdiction de nos parents. Et quand Maria passe quelque part, il ne reste plus un grain de poussière ni une miette de quoi que ce soit ! Je la crois capable de tout nettoyer, et même de transformer le noir en lumière, à force de frotter avec son éponge à récurer. Des fois, je me demande même si Maria n’est pas une sorte de robot dont le prolongement du bras est une éponge, ou alors je l’imagine couchée dans son lit avec son éponge sur l’oreiller à côté d’elle.

        Il n’y a pas un bruit dans la maison. Je me suis levée pour boire du lait, mais Sonia dort encore. Maria, je m’en souviens maintenant, est partie pour la semaine, elle souhaitait voir sa petite-fille qui vient de naître. La porte de la chambre de Maman et Papa est fermée. Oups, je vois une main qui attrape la poignée de la porte du fond, mais à contrejour je ne peux pas voir qui c’est. Puis la porte s’ouvre en grand, Papa sort en criant vers l’intérieur de la pièce :

- Je t’avais dit que ce n’était pas une bonne idée ! 

En fait il ne crie pas, il chuchote, mais tellement violemment que j’ai l’impression qu’il crie. Je suppose qu’il s’adresse à Maman à l’intérieur. Papa reste face à la pièce, toujours dos à moi, et ajoute :

- Tu devrais nous laisser, Maria et moi, vider cette chambre une bonne fois pour toutes, ce n’est pas sain pour toi de conserver tout ça, regarde dans quel état ça te met. 

Puis il ferme la porte et se retourne. Il me fait peur. Son visage est tout à l’envers, et il rentre sa tête dans les épaules. Je l’ai déjà vu une fois comme ça, c’est quand Mamie est partie à l’hôpital et que je ne l’ai plus revue. Il me voit et tente de sourire.

- Qu’est-ce que tu fais là, ma puce ? Il est encore tôt !

- Papa, qu’est-ce qui se passe, pourquoi t’es en colère, pourquoi y’a de la lumière là-bas ?

- Ne t’inquiète pas, c’est une histoire entre Maman et moi. Quelque chose qui s’est passé il y a longtemps, quand Sonia et toi n’étiez pas encore nées.

- Y’a pas des bêtes dans la pièce ?

- Mais non ! Seulement un fantôme, dit-il avec un drôle de regard fixé au-dessus de ma tête. Non, non ma chérie, excuse-moi, reprend-il en me serrant dans ses bras alors que je commence à pleurer, c’est une très mauvais blague. Non, vraiment, il n’y a rien qui puisse te faire peur. Bientôt tu pourras y aller. D’ailleurs je voudrais que cela devienne ta chambre, ou celle de Sonia, car vous êtes grandes maintenant et ce serait mieux que vous ayez chacune votre chambre.

- Moi je veux pas y aller !

Je ne sais pas ce qui m’effraie le plus, de cette histoire de fantôme ou de l’idée de me séparer de ma sœur…

- Ne t’inquiète pas. On verra plus tard. Aujourd’hui, il faut laisser Maman tranquille, mais si tu veux, à Noël on ira la voir tous ensemble et on choisira les couleurs pour la repeindre. Peut-être qu’on achètera un grand lit. On pourra même y afficher les bons points que la maîtresse vous a distribués, et ton diplôme de judo !

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     Je ne sais pas quoi dire. Alors je me pelotonne dans les bras de Papa. Je ne comprends pas toujours ce qui se passe avec les grands. Maman est triste parfois. Quand Papy parle de Frank, tout le monde le fait taire. Papa part souvent en voyage. Pour le travail, il dit. Mamie ne revient plus. C’est compliqué, tout ça !

Mais peut-être qu’une fois qu’on aura passé, Sonia et moi, le seuil de la porte de la pièce au bout du couloir sombre, alors tout ira mieux ?

 

Sylvie Albert, octobre 2017

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17 novembre 2017

La porte du savoir, de Laurent Hyafil

Ce texte est inspiré du thème d'écriture "le seuil", et d'une photo de Ralph Gibson.

Quand l’énorme porte cochère se mit en branle, et qu’Olivier apparut, Raymond Cogé trépigna de joie.

 Tout avait commencé neuf mois auparavant…

 En cet après-midi de septembre, jour de sa rentrée en classe de première scientifique au Lycée Condorcet, Olivier comprit enfin qui était ce personnage étrange qu’il avait croisé à de multiples reprises dans la cour du lycée l’année passée. Il s’agissait de celui qui venait de se présenter comme professeur de mathématiques. Habillé toujours en noir il semblait toujours sale, mal fagoté, débraillé. On aurait pu le prendre pour un clochard avec sa chemise couverte de craie et de bave, sa braguette à peine fermée et ses sandales élimées. De sa tête chauve dépassait un long fume-cigarette, qu’il mâchouillait en permanence en le coinçant entre les deux seules dents qui lui restaient. Cela lui avait valu parmi les élèves le surnom de « tête de mort », qu’il traînait depuis des années

 Le jour de la rentrée, il fit d’emblée une déclaration solennelle : tout élève qui ferait le moindre bruit avec son stylo à billes ou tout autre objet, serait immédiatement exclu. Alors, plutôt que de s’adonner à différentes tâches administratives et d’indiquer les ouvrages à acheter, sitôt son identité déclinée, il inscrivit un problème au tableau et, démarrant un chronomètre d’entraîneur sportif, demanda qu’on le prévienne lorsque l’on aurait trouvé la solution. Olivier leva la main au bout de 8 minutes et 23 secondes. Cogé inscrivit au tableau son nom suivi de son temps de résolution. Le deuxième nom fut inscrit au bout de 13 minutes. Le professeur corrigea alors le problème, ne laissant aucune chance aux autres.

Le rythme de la classe était trouvé. Olivier serait son unique élève, le seul digne d’intérêt. Les autres auraient certes pu s’insérer dans leur duo, mais cela aurait supposé de leur part une quantité de travail considérable pour compenser les facilités qui permettaient à Olivier de décoder l’algèbre ou la géométrie comme on lit un journal.

Au fil des semaines, Raymond Cogé pensait avoir détecté en Olivier le sujet exceptionnel qu’il cherchait depuis des années, le futur premier prix du Concours Général. Il avait travaillé toute sa vie pour cette perspective qui pourrait venir compenser tous ses déboires. L’échec de sa vie conjugale, ses déconvenues avec son unique enfant, l’isolement complet dans lequel il était plongé, mais surtout les perspectives de cécité que lui promettait une maladie congénitale que l’on venait de diagnostiquer chez lui. Lui qui avait toujours arboré le noir comme couleur fétiche se résolvait avec courage et distance à ce plongeon définitif dans l’obscurité. Il le préparait avec tout le soin et la méticulosité que l’on peut attendre d’un mathématicien. Il apprenait le braille et maîtrisait déjà, dans cette écriture, la multitude des symboles mathématiques.

 Olivier était devenu le poulain de Raymond Cogé, non pas le poulain d’une grande écurie prestigieuse, non, le poulain du petit entraîneur un peu minable qui essaye d’éponger toutes ses dettes en gagnant une grande course à la surprise générale. Raymond Cogé s’occupait exclusivement d’Olivier, délaissant tous les autres comme il n’avait jamais autant délaissé d’élèves dans sa longue carrière.

De son côté Olivier avait progressivement développé de l’affection pour lui. Il pouvait difficilement rester insensible à l’intérêt que le professeur lui portait, au respect et à la considération pour ses talents. Parfois il forçait l’admiration de son professeur quand il trouvait la solution d’un problème avant lui. Son maître ne lui montrait aucune rancœur, bien au contraire.

Le grand jour du Concours Général arriva enfin. Ils étaient trois cents dans une immense salle qui devait être autrefois un garage, trois cents concentrés sur l’épreuve de six heures, trois cents à concourir pour le trophée. Olivier sortit au bout de 5h et 50 minutes. En sortant, abruti par la fatigue, au lieu de passer par une porte latérale il ouvrit la grande porte cochère, haute de 6 m de haut, du garage.

Raymond Cogé était là, il devait être là depuis une heure ou deux, si ce n’est plus. Il ne demanda rien, il souriait comme on ne l’avait jamais vu sourire, il était radieux. Olivier ne lui dit rien, Raymond Cogé savait. Il savait que si l’on ouvre, même involontairement, les grandes portes, c’est un acte qui ne trompe pas.

 Il dit simplement : « On se voit à la Sorbonne pour la remise du premier prix », puis disparut.

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Haïkus et autres courts, à la Papeloire

 Haïkus et autres courts

Atelier d’écriture et de fantaisie. Une séance de 2 heures, pour rimer, dérimer, fabuler en paix, inspirés par les trésors visuels de la Papeloire.
Pour adultes (et adolescents motivés !) 

papeloire

Atelier mené par Carole Menahem-Lilin, auteure et animatrice (www.atelierdecrits.com )

De 14h à 16h, les lundi 20 novembre et 18 décembre.

15 € (+ 1 ou des cartes Papeloire.)

La Papeloire, 8, rue du Bras de Fer. Tél : 06 51 03 79 91

S’inscrire auprès de Laura à la La Papeloire,

ou de Carole (06 84 01 48 57, carole.lilin@gmail.com, www.atelierdecrits.com)

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10 novembre 2017

Ce dimanche, Mettre l'intrigue en mouvement, stage d'une journée

stage intrigue

12 novembre, Mettre l’intrigue en mouvement : Elément déclencheur, protagoniste, antagoniste, obstacles. Comédie, drame, tragédie ?

10 décembre : Imaginer un mini-roman, individuel ou collectif. Roman d’initiation, d’enquête, de quête, de voyage, de rencontres… ? Poser les lieux, personnages, objectifs et enjeux…Créer « l’arbre » où viendront se poser les feuilles de l’histoire.

Discussion, exemples. Durant le temps d’écriture, accompagnement individualisé possible. Temps de lecture et d’échanges.

Avec Carole Menahem-Lilin, auteure et animatrice d’ateliers.
Contact : 06 84 01 48 57, ou www.atelierdecrits.com

De 10h à 17h, salle Adra 134 place de Thèbes. 30 € pour les participants aux cours réguliers, 40 € pour les non-participants(adhésion Adra stage comprise).

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09 novembre 2017

Seuil en glissade, par Florence Chaudoreille

Piste d'écriture: le seuil.

 

Seuil en glissade.

Le présent qui ne se laisse pas vivre.

 

Où est la sortie ? Je manque d’air.

À la porte cochère il improvise une valse-hésitation, un pas en avant, trois pas en arrière, se cogne aux montants qui s’effritent. La poussière de pierre, impalpable, forme des barrières dans sa tête.

Tu erres, tu patines, sidéré tu ne distingues plus la moindre sente, effrayé le sol se dérobe, et tu vacilles.

 

Je sombre, on me tire par les pieds dans une eau profonde et noire, comme dans mes pires cauchemars.

Le heurtoir est prêt à le broyer, il esquive au dernier moment,

Il est sauf, mais se dressent chicanes, barricades, chausse-trapes. Il renonce et stagne. Il prend le frais sur le perron, sous la marquise et près de la bobinette des contes. Comme si une intervention magique pouvait le tirer de son marasme.

Eh couillon, c’est quand que tu te remets en route ? C’est simple pourtant, change de direction, et ça ira mieux. Pourquoi s’acharner sur un chemin qui ne mène nulle part, alors que tu as senti depuis longtemps qu’il s’agit d’une impasse? L’ego est celui de vous deux qui prend le plus de place dans l’histoire, qui bloque, qui reste en rade entre deux idées fausses, quand un corps souple et une intuition sûre se faufileraient aisément sur tous les terrains, y compris les plus minés.

Tu procrastines, éludes, donnes le change, t’agitant un peu pour faire croire que tu progresses. Alors que non, justement pas, tu es coincé par le battant, tombé dans le panneau, bloqué dans le regard. La clé est tombée dans l’écluse. Elle est déjà ensevelie dans la vase.

 

Se tenir au bord de la vie, fasciné, mais crispé pour ne pas se laisser happer par elle.

Désir et immobilité mêlés, qui se contrecarrent. Croire que l’on peut se déterminer. Alors que nous sommes si peu libres. Deux ou trois choix ont pu infléchir notre vie, quand tellement d’éléments se sont imposés à nous.

 

J’étouffe, coincé entre le chambranle, la porte et les gonds. Aplati comme une limande, les yeux à la Picasso, qui regardent dans deux directions différentes. Pas facile alors de me déterminer pour sélectionner une voie à suivre. Alors je me dédouble, avançant d’un côté, m’enfonçant de l’autre, me prolongeant sur la gauche, vêtue d’ombres chinoises sur la droite. Me projetant vers l’infini, et plongeant à l’aveuglette dans un magma issu du passé. La passe ne se laisse pas franchir. Les ducs d’Albe et les hauts fonds l’ont emporté, pour le moment.

Il a renoncé, c'était trop compliqué, grosse flemme. Il est resté coincé dans un temps trop difficile, il attend juste que sa vie se déroule maintenant, en simple spectateur...

Tu cherches ailleurs, défriche un terrain inconnu, à pas lents, seul. Les barrières se laissent franchir lorsque le moment en est venu. Certaines résistent longtemps, alors tu creuses pour passer dessous, ou les contournes. Personne n’a décrété que les obstacles devaient se franchir comme des haies, à foulées sûres et la tête dégagée.

 

Vous êtes enfin arrivés, le temps de l’attente, du labyrinthe, du jeu de l’oie est achevé, vous êtes morts. Plus de carrefours, plus de choix, enfin. Quel dommage que vous ne l’ayez pas remarqué, et que vos ombres continuent à s’épuiser dans les corridors du temps, les longeant, les escaladant, les arpentant, alors que vous pourriez enfin vous reposer. Les temps de vos doubles est venu, c’est à eux maintenant de se perdre à l’aveuglette dans les plis du monde.

 

Florence Chaudoreille

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Émois d'une jeune fille rangée, par Jean-Claude Boyrie

FRANCÈSE 8

Émois d'une jeune fille rangée.

C3

                                     « Ô tristes pleins, ô désirs obstinez,

                                       Ô temps perdu, ô peines despendues [….]

                                       Ô ris, ô front, cheveus, bras mains et dits,

                                       Ô lut pleintif, viole, archet et vois :

                                       Tant de flambeaux pour ardre une femmelle ! »

                                                 Louise Labbé, Sonnets, II.

 Je me demande s'il vaut mieux s'inventer des vies ou vivre des histoires invivables. Tel est le cas de celle, frisant la légende, que l'on a bâtie après coup sur moi. De fait, j'ai vécu plusieurs vies avant d'entrer dans l'actuelle, une vie silencieuse et qui n'aura point de fin.

N'étant pas celle qu'on a dit, dont on a de toutes pièces, forgé la renommée, j'ai quelque gêne à me raconter. Ce que j'entreprendrai néanmoins.

Je n'ai pas connu ma mère, morte en couches. Née Grimoard de Roure, elle était la petite-nièce du regretté pape Urbain cinquième, bienfaiteur de notre cité .

De cette mère tôt disparue, et qui m'a tant manqué, je conserve juste un petit portrait en médaillon. La facture en est médiocre, et cependant j'y veux voir les traits de la toute jeune femme qu'elle était, son éternel sourire et ses grands yeux étonnés. De toute évidence, elle ne s'attendait pas, quand on fit son portrait, au sort cruel l'attendait. Pourtant, l'instant de sa mort était proche. À présent que mon tour est venu, je comprends enfin pourquoi la pauvre créature a choisi le silence pour me dire le plus important.

Mon père, Jean de Cezelly, l'avait épousée en secondes noces. C'était un notable influent, considéré de tous. Banquier à l'origine, il faisait partie de la noblesse de robe, était devenu conseiller du Roi, président de la Chambre des comptes de Montpellier. Une fois veuf, il ne se remaria point et n'eut d'autre enfant que moi - d'où sans doute l'excessive affection qu'il me portait.

Fuyant le souvenir de cette perte irrémédiable, ayant aussi trouvé, rue « En boca d'oro », (Embouque d'Or) une résidence digne de son état, Père abandonna la maison de la rue du Petit Scel, qu'il arrenta. Cette rue a ses lettres de noblesse. Ici vécut l'éminent Guillaume Rondelet, venu s'installer à Montpellier pour s'inscrire à l'Université de Médecine, en l'an MDXXIX. Il eut pour condisciples François Rabelais, Saporta, Michel de Nostre-Dame, dit Nostradamus, et bien d'autres restés fameux. Nous eûmes aussi pour voisine la belle Madame de Sauves, femme de Fizes. Elle était la plus séduisante et la plus recherchée du fameux escadron que la Reine-mère employait à ses desseins, et fut aimée tour à tour, et sans doute à la fois, du duc de Guise, du duc d'Alençon et du Roi de Navarre (1). Inutile d'ajouter qu'on se garda de me citer cette dame en exemple, bien qu'elle eût mains amants, non des moindres, et fît beaucoup d'envieux.

Père attendait de moi que je remplaçasse une épouse tôt disparue, une charge trop lourde pour mes frêles épaules. Comprit-il seulement mon désarroit ? Je l'ignore : en ma présence, il s'épanchait peu. Je ne sus jamais s'il cherchait avec sa propre fille contact, un échange, ou que sais-je… C'est un fait que, de ma part et de la sienne, rien ne venait. C'était comme si j'avais la bouche cousue... et je demandais pourquoi nous étions là, tous deux, sans rien oser nous dire.

Il voulait que je parusse à ses côtés aux cérémonies officielles. C'était beaucoup exiger d'une enfant si jeune. Il m'arrivait souvent de trébucher. Du coup, les gens riaient de ma gaucherie. On prétendait que je me sentais mal dans mes jolis escarpins. Au vrai, j'étais comme brouillée avec moi-même, et ne comprenais pas, à l'âge où le corps se transforme, à quel motif ce que j'entreprenais tournait court.

Père voulut me donner l'éducation du fils qu'il eût ardemment désiré, mais n'eut point. Quand j'avais tant besoin de sa présence bienveillante, il commit d'office un précepteur pour me former. Cet homme, fort sage au demeurant, ignorait tout de la féminine nature. Il m'inculqua le sens néo-platonicien du beau et du bon, qui me fit l'effet d'une carresse en comparaison des mœurs brutales de ce temps. Tiens ! Relisant ces mots, je me demande comment j'ai pu faire une faute à « caresse ».

Reprenons. Il était impensable alors qu'une fille entrât à l'université. Mon maître m'enseigna le latin et le grec, me donna quelques rudiments de géométrie et de sciences naturelles, tout ceci plus pour orner mon esprit, avant qu'il fût temps de m'établir, que réellement dans le dessein de m'instruire.

J'appris aussi le chant italien, qui tant était mélodieux, voire sublime en ce qu'il mettait la musique au service des mots… J'appris, accompagnée d'une basse continue, les subtilités du legato, l'art de la trille, de la vocalise, et de l'appoggiature. Il fallait, pour chanter avec âme, feindre des affects que je n'avais jamais, d'expérience, éprouvés. N'était-il pas temps pour moi de passer aux travaux pratiques ? Mais qui sait à quoi songe, à peine nubile, une jeune fille de la haute société ?

Je m'accommodais mal du port du vertugadin (2), et autres accessoires inconfortables qu'imposait aux femmes la mode de ce temps. Les fêtes de Carnaval permettaient une fois l'an, d'échapper aux conventions. Aux sens propre et figuré, j'eus licence de participer aux défilés et autres charivaris. Au risque de me faire gamahucher (3), je n'hésitai pas rejoindre le flot joyeux des étudiants s'épandant dans les rues de la ville, et me surpris moi-même à fleureter.

Je regrettais de ne pouvoir imiter les jeunes et beaux garçons que je voyais s'entraîner au jeu de paume, à demi-nus. Dans les glacis, ils maniaient l'arc et l'arbalète avec dextérité, se livraient à la joute, et autres exercices physiques. L'équitation me fournit un dérivatif.

J'ai parlé de mon éphémère aventure avec l'écuyer chargé de m'instruire.

Père en fut fort contrarié, qui voulut me marier au plus tôt.

Il n'était point d'usage alors qu'on demandât son avis à une fille à l'heure de lui donner un époux.

Celui qu'on me destinait ne m'attirait guère, il était riche, influent, mais bien plus âgé que moi. Je l'épousai contre mon gré, trouvant ce barbon repoussant. S'il me fit un enfant, mort quelques mois après sa naissance, il ne sut point éveiller mes sens. Pour le surplus, c'était loin d'être un mauvais sire. Il eut le bon goût de mourir vite, et me laissa veuve à dix huit ans. Je ne tardai pas à me ressaisir. Si tôt libre et pas vraiment inconsolable, je pouvais enfin disposer de mon existence. Aussi, jurai-je de ne jamais plus de laisser à personne le soin d'en décider pour moi.

 Illustration : lustre de Murano, photo de l'auteur.

 Piste d'écriture : « papillon et papillonnage ».

 Notes :

(1) Mémoires de Philippi, Conseiller à la Cour des Aides, premier Consul, p. 136

(2) vertugadin : bourrelet que les femmes portaient par-dessous leur jupe pour la faire bouffer.

(3) Peloter.

 

 

 

 

 

 

Au-delà du seuil, par Jean-Claude Boyrie

FRANCÈSE  0

 Au-delà du seuil.

 

0c Passage

Comme eût dit le regretté Monsieur de La Palisse, un quart d'heure après mon trépas, je n'étais plus en vie. Et pourtant, la vie, oui… je l'ai trop aimée, avant de rejoindre le séjour des ombres, pour ne pas redouter l'instant de la quitter. Bien à tort, d'ailleurs : franchir le seuil n'est point si malaisé.

La mort… la représentation qu'on s'en fait est trompeuse. Elle n'épouvante que ceux qui s'en approchent. Il faut être passé de l'autre côté pour comprendre que ce n'est qu'un passage anodin, conforme aux lois de la Nature, et qu'en somme la mort fait partie de la vie.

Au moment suprême, il m'a suffi de fermer les yeux. J'ai revécu dans un vertigineux raccourci chaque instant, chaque bribe de mon existence, y compris les plus misérables.

Et voilà que tout était dit. Je ne sentais plus rien, ma douleur s'était par miracle évanouie, alors que ma conscience était déjà dans l'au-delà.

C'était pourtant chose bien étrange, que de me retrouver, gisant sur ce grabat, les mains jointes en position d'orante. Vivante, on m'avait accoutumée à dormir assise, au motif que les morts seuls reposent allongés. Mon époux, quand on a retrouvé son corps inanimé, avait les yeux grand ouverts, son regard tourné vers le vide. Ces yeux pourtant, c'est moi qui sans effroi les lui ai clos.

Maintenant que mon tour est venu - cela devait bien arriver - je ne me sens plus aucune attache matérielle avec le monde d'en-bas. Je ne me reconnais pas dans le pitoyable et froid mannequin de cire qui gît devant moi. De l'éther où je flotte à présent, il m'apparaît comme un bagage encombrant. Est-il appelé à renaître un jour ? Une fois décomposé, réduit en poussière, peut-il devenir ce corps spirituel que décrit l'apôtre Paul ? Ce n'est pas la chose à quoi j'aspire, et moi qui vécus dans la piété, je me prends à douter à présent.

Sentant venir l'heure du trépas, je n'ai voulu près de moi ni médecin, ni confesseur. De l'un comme de l'autre, autant s'épargner les offices. Il est un stade de la maladie au delà duquel il ne sert à rien de prendre médecine. À même enseigne, on peut toujours – cela ne mange pas de pain - recommander son âme à Dieu. Mais comment croire qu'il existe un dieu juste et bon, quand on a vu tant de gens s'entr'égorger en son nom ? Pourquoi tant de sang innocent versé en vain ? À quoi bon tant de patenôtres, pour moi qui ne fis, en bien comme en mal, qu'agir selon ma conscience  ?

Pour ma part, je me refuse à la contrition.

C'est le propre des ombres que de pouvoir aller partout sans que nul ne les remarque. Alors, tout doucement, j'entreprends ma lente évasion. J'erre dans la pièce obscure en catimini. Seule paraît fugitivement sur le mur d'à-côté l'ombre portée de ma main. Je manoeuvre le bouton de la porte. Une lueur fantomatique se faufile par l'huis entrebâillé. Un léger grincement de gonds, puis plus rien. Dans l'embrasure, l'image de mes doigts écartés persiste un instant encore, avant de s'évanouir. Je viens de jeter quelque chose part terre, et ce quelque chose est tout bonne ment mon passé.

Furtivement, je m'en suis allée. Au vrai, ce qui se passe dans la chambre mortuaire a cessé de me concerner. Mes suivantes ont fait avec soin la toilette du cadavre et l'ont revêtu de ses plus beaux atours. Grand bien leur fasse. Auprès du simulacre de ce que je fus - et ne suis plus - défilent en silence mes enfants, mes proches, des amis les plus fidèles aux simples relations. Il se trouve aussi des gens indifférents, qui sont là parce qu'ils s'y croient tenus, ou qui veulent avoir été vus.

De toutes parts, on chuchote, on s'embrasse, on se serre la main. Les doigts de la religieuse en cornette qui me veille égrènent son chapelet, tandis qu'elle récite sans fin des «Ave Maria ».

Demain se dérouleront mes obsèques solennelles, tous les notables de la ville défileront cérémonieusement derrière mon cercueil.

Dieu ! Que de vains apprêts et quelle facétie ! Je ne sais trop s'il faut en rire ou en pleurer.

Il paraît que Monseigneur le Duc en personne prononcera l'allocution funèbre. C'est bien d'honneur pour moi, qui n'ai fait que mon devoir d'épouse et de mère et voulu conserver l'honneur dans l'exercice de ma charge.

Mon seul mérite est d'avoir vécu constamment dans l'action. C'est ce qui m'a permis dans les pires circonstances de ne point céder au désespoir.

Mes pensées s'en vont vers ceux que j'aime et ceux qui m'ont aimée. Aussi bien, je n'éprouve aucun ressentiment vis-à-vis de ceux qui m'ont trahie.

Il y eut un avant. Il y aura un après. Mais maintenant ?

Mes chers enfants, ne vous affligez pas. Tel sera mon dernier message : apprenez que vivre au présent est la seule voie possible du bonheur. Le bon Horace a écrit « Carpe diem » : sachez « cueillir le jour ». Avant qu'il soit trop tard, mordez en ce fruit à pleines dents.

Je reste auprès de vous. Je suis en vous. Je revis dans les lieux que j'aimais,

ce fort de Leucate invaincu qui fit ma gloire et mon malheur.

Je suis la mer, je suis l'étang, je suis cet âpre rivage torturé par le vent,

le souffle violent du cers et la brise marine,

la sente rocailleuse au bord de la falaise.

Je suis le pierrier, la capitelle, la draille

Je suis le pré salé, la sansouire et la roselière.

Je suis l'aube phosphorescente et le soleil brûlant de midi,

son dernier rayon, le soir, sur la Corbière.

Je suis le kermès et l'alzine,

je suis le chèvrefeuille à douce odeur

Je suis l'immortelle, et le chardon bleu des sables,

Je suis la mûre douce au roncier, l'amande amère

la chicorée sauvage.

Je suis l'appel effarouché du sterne

et le rire insensé du goéland.

Je suis l'alouette et l'écureuil furtif,

le conil au derrière blanc, qui s'enfuit.

L'escargot jaune à la coquille translucide,

qui s'accroche par grappes aux brindilles,

je suis la cranquette molle en attente de mue.

Je suis tout, et ne suis rien, je suis nulle part et partout.

 

Illustration : Ralph Gibson, « The somnambuls », 1970.

Piste d'écriture : la porte et le passage, ombre et lumière, effet de seuil , mots associés.

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les stages

12 novembre, Mettre l’intrigue en mouvement : Elément déclencheur, protagoniste, antagoniste, obstacles. Comédie, drame, tragédie ?

10 décembre : Imaginer un mini-roman, individuel ou collectif. Roman d’initiation, d’enquête, de quête, de voyage, de rencontres… ? Poser les lieux, personnages, objectifs et enjeux…Créer « l’arbre » où viendront se poser les feuilles de l’histoire.

Discussion, exemples. Durant le temps d’écriture, accompagnement individualisé possible. Temps de lecture et d’échanges.

Avec Carole Menahem-Lilin, auteure et animatrice d’ateliers.
Contact : 06 84 01 48 57, ou www.atelierdecrits.com

14 janvier : Ecriture scénaristique/ écriture romanesque. Exemples comparés, initiation à l’écriture scénaristique, temps de créativité et de retour. Co-animé avec Daniel Sebaihia, diplômé du CLCF (Conservatoire libre du cinéma français).

11 février : L’écriture et le corps. Le Mouvement authentique, co-animé avec Agnès Vinel, professeure de yoga et de danse contact. Alternance de mise en mouvement du corps et de temps d’écriture.

De 10h à 17h, salle Adra 134 place de Thèbes, ou 19 place du Nombre d'Or.
30 € pour les participants aux cours réguliers, 40 € pour les non-participants(adhésion Adra stage comprise).

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07 novembre 2017

La porte entr’ouverte, par Michelle Jolly

Piste d'écriture: une photo de Ralph Gibson (expo La Trilogie, Pavillon populaire, Montpellier)

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                                       …J’avais sa lettre sur ma table, coincée entre une chope de bière et des dossiers : « Viens quand tu voudras disait-il, j’habite ton quartier depuis quelques mois, nous serions très heureux de te voir, amène ta sœur, si elle le veut… »

Que lui arrivait-il ? Parti depuis près de vingt ans ! Des lettres aux anniversaires au début, mais depuis cinq ans, juste à noël ! Je l’avais revu, en vacances, quelques fois, puis il était parti loin, trop loin… des pays exotiques... Le temps passait, chacun s’installait dans une autre vie. Maman vivait en province, enfin heureuse, attendant d’être grand-mère ; tout était rentré dans un certain ordre, à part Agnès, ma sœur, qui ne lui avait jamais pardonné.

Je savais qu’il vivait toujours avec la même femme, ils avaient deux enfants avait-il écrit. Puis le silence…. Il devait sans doute approcher de la retraite, la maison où il s’était installé ici était vaste, un jardin précédant l’entrée, une grille, j’étais allé sur les lieux un soir, au tomber de la nuit. Si je franchissais cette grille, ce jardin, et sonnais à leur porte, qu’allais-je y trouver ? Des inconnus qui n’avaient sans doute qu’une curiosité à me voir, un père âgé, ayant réussi sa vie de nanti, ignorant mes angoisses de chômage, mes erreurs d’orientation, de recherche, d’avenir. C’était trop tard, je le sentais, trop tard.

Je me suis levé au bout d’une heure d’hésitations, le temps était beau, et je me suis dit : « si j’osais ? »…  J’ai marché jusqu’à la grille, un jeune homme nettoyant le jardin m’a ouvert, et m’a dit d’aller en haut, sur le perron ; mes jambes étaient molles, j’ai monté les quelques marches, j’ai sonné, un garçon m’a ouvert, une quinzaine d’années, j’ai demandé : « Monsieur Lasalle ? », il m’a montré une porte en disant : « frappez là »… Puis il a disparu.

C’était un long couloir sombre, au fond, une porte, dessous un rai de lumière indiquant une pièce inondée de soleil, ma main tremblait, j’ai frappé doucement, et dans l’espace de quelques secondes je me suis senti tout à coup comme il y avait longtemps, quand ma mère n’arrivait pas, devant nos larmes, à expliquer l’absence, à faire accepter l’absence… Je me suis senti incapable de parler, de donner une raison à ma visite, à être aimable, sans reproches, compatissant, serein…. enfin. Alors j’ai fait demi-tour, le temps d’apercevoir une main fine et sombre entrouvrir la porte…… J’ai traversé le jardin en courant, et me suis retrouvé sur le trottoir essoufflé et désemparé.

J’ai repris place devant ma table, une chope de bière posée là, et ce soir j’ai décidé que demain, ou après-demain j’irai là-bas, c’est sûr, oui, j’irai…

 

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06 novembre 2017

l'atelier de mercredi 8 novembre...

... se terminera exceptionnellement un quart d'heure plus tôt, à 18h30 au lieu de 18h45. Je m'en excuse d'avance auprès des participants, mais j'ai un billet pour le spectacle Honchichi à Montpellier Danse, avec les mesures de sécurité il est recommandé d'arriver tôt... et je ne veux pas manquer ça!

Amicalement, Carole

 

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L'armoire, par Nyckie Alause

Piste d'écriture: les photos de Ed van der Elsken (expo La vie folle, musée du Jeu de Paume, Paris 2017)

Ce matin le jour a du mal à s’installer, à prendre sa place dans la ville. Alors pour ce qui est de traverser les carreaux de ma fenêtre sur cour, il n’y aucun espoir que cela se produise avant des heures. Souvent, aux alentours de midi et demi, un rayon parvient à éclairer le mur de la chambre, à peine plus qu’un instant. Et cela même n’arrive qu’entre le dix octobre et le vingt-huit novembre, et un peu au printemps. Autant dire jamais. La concierge m’avait fait visiter les lieux à la bonne heure et le bon jour. Elle m’a tendu les clefs « Bienvenue » a-t-elle ajouté accompagnant sa phrase d’une sorte de sourire. Depuis, le premier été est passé, puis le second. Septembre s’installe et je vais partir sans plus attendre.

Ce matin, j’allumerais bien la lampe en attendant que le jour s’installe, prenne enfin la place qui lui revient. Mon sac est presque prêt. Les cintres s’entrechoquent sur la tringle de la vieille armoire. Laissons cela pour aller respirer me dis-je, Laissons cela…

Mes chaussures heurtent les marches usées comme en écho au claquement de ma porte, écho qui me poursuit. La cour est humide et sombre et le pavé glissant tente de m’empêcher d’atteindre la porte cochère. Encore raté ! Je ne lui aurais jamais laissé le plaisir d’être la cause de ma chute.

Je prends mon temps ce matin pour flâner comme s’il s’agissait d’un début et que tous mes espoirs et mes rêves n’attendaient qu’un signe du destin pour se réaliser. Je joue. Je me joue du temps écoulé. Je salue l’épicière qui est devant sa porte et change de trottoir pour éviter de croiser ma concierge qui sort de la boulangerie.

— Mademoiselle Angèle !

J’observe la vitrine du tailleur pour homme avec un intérêt feint. Et la mégère de crier encore mon nom en agitant la main. Un autobus passe et je m’enfuis. Elle croira avoir rêvé…

Je ne vais pas loin, juste un petit tour dans nos traces. Sur ce banc-là nous nous sommes assis. C’était l’après-midi. Les passants ne faisaient pas attention à nous, sauf un vieil homme avec son chien qui nous avait souri et avait dit « Bonjour les enfants ». Un vieil homme que l’hiver suivant a dû chasser car au printemps je ne l’ai plus rencontré. Je crois bien avoir vu le chien, le même chien renverser une poubelle sur le trottoir.

Là dans cette encoignure, la porte verte, nous nous sommes embrassés, je crois, il faisait nuit, peut-être la porte suivante… Juste après ce baiser je lui ai dit « je t’aime » et lui n’a dit que « viens » et moi, je l’ai suivi. Au bord du fleuve, les feuilles commencent à s’amonceler et craquent grises et déjà sales. Seulement quelques-unes parviennent jusqu’à la surface de l’eau dans l’espoir d’un voyage, d’un avenir. Un tournant dans leur vie au gré d’un tourbillon qui s’avèrera n’être qu’un remous. Elles aussi, comme moi.

Je ne fais même pas le tour du quartier, je rebrousse chemin, traversant une nouvelle fois la rue, glissant ma main sur la vitrine froide du tailleur. Je m’attarde sur des rugosités, ressentant du bout des doigts l’absence et l’abandon, Une exhalaison, comme l’odeur d’une maison déserte qu’une famille a quitté depuis peu. Des sursauts de résistance, des cris et des pleurs, des acquiescements comme des défaites, une maison vide. Dans la vitrine du tailleur, cette chemise, cette veste de lin clair qui ne sont plus de saison prennent des allures d’invendus, abandonnées par le fantôme de l’été. Le nom d’Edouard envahit mon esprit, ce sentiment tenace de perte.

 

C’est la dernière fois que j’ouvre cette porte. La chemise d’Edouard. Elle est la seule chose un peu vivante, le signe de son passage dans ma vie. Elle agonise depuis des jours et pour finir elle pendouille telle une dépouille au crochet de la porte, dont chacun des battements déploie dans la chambre une trace olfactive de nostalgie. Quand on arrive à la nostalgie, ai-je écrit à Edouard, c’est qu’on a commencé à dépasser la tristesse. Je l’ai écrit et ne pourrai plus l’effacer. Au stylo-plume, au dos de la photo. Le cliché punaisé contre le bois de l’armoire. La photo de nous deux, côte à côte, face au miroir. Lui, le boîtier sur le ventre, le doigt sur le déclencheur, le visage clair et, maintenant j’en prends conscience, comme air détaché. Et moi, debout près de lui, rêvant de le toucher au moins du bout du doigt, les yeux fixés sur son reflet, fascinée, captive de l’instant. Je devrais la lui renvoyer…

Les derniers objets personnels enfournés sans effort dans mon sac presque vide, je referme l’armoire. Face à face avec moi-même, dans ce miroir usé au tain lépreux. Son tain qui s’écaille efface mes traits, mes sourires et mes larmes, comme une chute de petites pensées croûteuses qui s’éparpillent. Laisseront-elles place à de jolies petites cicatrices ? Je suis prête, déterminée, sur le seuil. Un regret me fait me retourner et contempler cette pauvre chambre triste avec son armoire à glace dont la porte, sans bruit, s’est rouverte. Je décroche la photo, replace la punaise, pour la prochaine, et la glisse dans ma poche. Je caresse le lin frais de la chemise dont le dernier parfum a fini de s’exhaler. Le tour de clef n’est pas indispensable. Je la laisserai à la loge avant de sortir de l’immeuble.

« Mademoiselle Angèle ! »

Je ne peux plus me défiler.

— Mademoiselle Angèle, laissez-moi votre adresse, pour le courrier.

— Je n’aurai pas d’adresse à l’endroit où je vais. C’est en Afrique.

autoportrait avec vali

Ed van der Elsken, Autoportrait avec Vali (expo La vie folle, musée du Jeu de Paume, Paris 2017)

 

 

 

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04 novembre 2017

La main, par Jean Barraud

Inspiré d'un thème: le seuil, et d'une photo de Ralph Gibson.

 

Lorsque tu arriveras devant la porte, il se peut qu'un effroi te saisisse.

Non pas face au mystère de ce qui pourrait t'attendre au-delà. Car de mystère en apparence point, ou en tout cas rien qui soit de nature à susciter l'effroi.

La porte sera entrebâillée et de l'ouverture jaillira une lumière telle que seul un soleil éclatant peut en être la source. Une lumière propre à rasséréner.

« Ah, te diras-tu, après cette course aveugle, la lumière, enfin ! »

Tu verras confirmées tes intuitions quant aux lieux que tu auras traversés pour parvenir jusque là : d'étroits couloirs aux parquets grinçants comme on peut en trouver dans de très vieilles maisons bourgeoises. Tu n'en seras pas davantage éclairé quant aux raisons de ta présence en ces lieux. Simplement, cette lumière découvrant un vieux parquet, une porte à panneaux d'un modèle démodé, te ramènera enfin à du familier.

Mais auparavant, elle t'aura ébloui. Car tu ne l'auras pas aperçue de loin, comme celle qu'on croit discerner, puis discerne, au bout d'un tunnel, métaphore éculée de tous les regains d'espoir.

Non : c'est tout soudain qu'elle t'apparaîtra quand tu lui feras face et sans que tu aies perçu, même rapide, même fugitif, un quelconque processus d'entrebâillement. Et cette soudaineté ne pourra que te rappeler le début tout aussi soudain de ta pitoyable aventure.

Rien non plus ne sera de nature à t'effrayer dans ce que tu apercevras de l'autre pièce. Tout au plus éprouveras-tu de la déception à découvrir un local d'apparence minuscule, tristement semblable au corridor qui t'y aura mené. N'était cette lumière, solaire à l'évidence, tu auras toutes raisons de penser avoir affaire à un vague élargissement du même couloir, une espèce de palier à plat, ou l'amorce d'un nouveau coude du couloir vers la gauche, selon un angle identique à plusieurs autres observés au long de ta course, et chacun avait fait naître en toi l'espoir, toujours déçu, de voir enfin se produire quelque chose qui donne un sens à ta fuite en avant.

Non, l'effroi, si tu l'éprouves ne viendra ni de la lumière ni de la pièce qu'elle révélera.

Il viendra de la main.

Cette main, il se peut que tu ne la voies pas aussitôt. Ou plutôt que tu ne l'identifies pas comme main. Abusé par sa morphologie, tu croiras peut-être avoir vu un petit râteau pour plante d'appartement, ou alors – mais démesurément grossi - un de ces instruments qu'utilisaient nos aïeux pour se gratter le dos et qui ne sont plus guère en usage. Tu pourras aussi, de manière plus logique, penser à une entrebâilleur d'un modèle inconnu de toi. Cette méprise pourra t'entretenir un bref instant dans l'illusion d'une fin rapide et heureuse à ta mésaventure.

Mais ensuite viendra le moment où tu connaîtras la main.

Malgré le soin que tu auras pu mettre à t'y préparer, je le sais, elle te surprendra. Et c'est de ma part un geste quasi pathétique que de vouloir t'en prévenir, car je sais d'expérience qu'aucun de tes prédécesseurs, aussi préparé fût-il, n'a échappé à la surprise, celle-ci restant au demeurant le premier degré d'une brève échelle qui les a menés au malaise, à l'effroi, puis à la panique, à la terreur enfin.

Une fois reconnue pour ce qu'elle est, la main t'apparaîtra dans un contre-jour qui soulignera sa délicatesse. Tu la verras aussi en ombre portée sur le mur et son aspect de râteau – presque de griffe -  sera comme un écho de ta première interprétation. Tu en concluras qu'à une telle main le terme de maigreur sied davantage que celui de délicatesse.

C'est ainsi que tu sera passé de la surprise au malaise.

L'effroi naîtra du geste d'invite que t'adressera la main, sans que son propriétaire ait pu te voir en aucune façon, ni bien sûr réciproquement toi-même. Un geste souple, délié, qu'en d'autres circonstances tu aurais pu juger gracieux, mais qui t'évoquera tout à la fois un serpent et – image bizarrement précise – une prostituée des bas quartiers de la Londres victorienne. La main t'apparaîtra dès lors féminine, mais d'une féminité très éloignée de la séduction.

La panique viendra de ton refus absolu de toucher cette main, combiné à la certitude que si, il va falloir t'en saisir, sans que ta farouche volonté contraire puisse rien contre cette évidence. Que le fait d'avoir à saisir cette main est écrit et l'a été de toute éternité. Que tes haut-le-cœur, ta mâchoire crispée, tes cheveux dressés sur ton crâne, ton urine souillant le plancher, tout ce cirque grand-guignolesque ne seront qu'un minable jeu d'acteur dont on rira là où la main t'aura conduit.

Quand enfin tu auras saisi la main et senti sa douceur froide, arrivera le temps de la terreur.

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03 novembre 2017

Mettre l'intrigue en mouvement, Stage du dimanche 12 novembre

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stage intrigue

le prochain stage d’écriture aura lieu dimanche prochain, le 12 novembre, de 10 h à 17 h, à la salle Adra du 134 place de Thèbes.

Il aura pour thème Mettre l’intrigue en mouvement. Comme la première fois, la journée se prêtera aussi bien à la mise en place ou à l’avancée d’un projet, qu’à l’écriture d’un projet court. Nous réfléchirons ensemble aux notions d’élément déclencheur, protagoniste, antagoniste, obstacles, ainsi qu’au genre : comédie, drame, tragédie ? Vous pouvez amener votre travail en cours et m’en faire part si vous souhaitez un conseil ou une relecture.

30 € pour les inscrits à l’Adra, 40 pour les non-inscrits.

 

Cordialement, Carole

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L'emporte, par Carole Menahem-Lilin

Piste: le seuil, et une photo de Ralph Gibson

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Il y eut un avant. Il y aura un après.

Mais, maintenant ?

Au fond du corridor, il y avait une porte. Cet été-là, je passai chaque jour de longues minutes à en guetter l’ouverture. Je savais que l’appartement qu’elle desservait était habité, car depuis l’étage du dessous, j’entendais des pas en parcourir le plancher. Ils étaient tantôt rapides et secs, tantôt lents et doux. Légers, toujours.

Et puis, vers vingt-deux heures, toujours dans le même angle, se répétaient des bruits de chute menus et saccadés, tels des billes inlassablement jetées et reprises. Au début, j’ai cru qu’il y avait là-haut un jeune enfant. Et puis non, jamais un pleur, un cri ou un rire, ou de ces culbutes et frottements que font les très petits. Un plus grand, alors, mais muet ? Ou un presque adolescent, comme moi ? Aucun indice clair. Seulement ces billes, jetées, reprises, toujours au même endroit, toujours à la même heure, durant quinze, vingt minutes. Puis, cela s’arrêtait, et je m’endormais.

Je fis beaucoup de rêves étranges durant ce premier été.

L’hôtel-pension que mes parents avaient repris occupait deux des étages et le rez-de-chaussée. Nous nous étions installés au troisième ; le quatrième, découvrais-je, formait comme une coursive, autour de l’escalier qui, curieusement, allait s’évasant vers le haut. De cet espace pallier, très éclairé par le toit dallé de verre, partaient des corridors labyrinthiques.

Comme ma chambre, l’appartement zéro donne sur le nez de l’immeuble, qui est en angle sur deux rues. C’est une disposition bizarre, que j’adorai tout de suite. Enfin il m’était donné quelque chose d’un peu particulier dans ma vie, jusque là entièrement dédiée au collectif. Lorsque vous vivez dans le lieu même où travaillent vos parents, vous apprenez vite que l’intimité est une notion seconde. Elle doit être oubliée, ou bien attrapée au vol, voire volée. Kidnappée. Mon intimité était une enfant kidnappée, que j’enfermais dans un placard. Un placard d’angle. Là où, justement, résonnaient les fameux sauts de billes. J’aimais m’y recroqueviller, et attendre qu’on m’y oublie, pour échapper à l’une des incessantes corvées.

Oh, c’est beaucoup moins fastidieux qu’il y parait, surtout demandé avec brio. Faire plaisir à des gens aimables, contents de vous voir chaque jour, ou s’ils ont dû partir, heureux de revenir, est en soi un plaisir. Jusqu’à mes douze, treize ans, j’ai adoré. J’étais quelqu’un. J’avais, sinon un nom, au moins un prénom. J’étais Domi, de la famille Résol, qui tenaient un lieu charmant, chaleureux… Faire de petites courses, de gentils calculs ; monter un plateau de thé chaud, essayer de dépanner untel qui ne s’en sortait pas avec l’un de ces nouveaux appareils, alors que les jeunes, eux, on dirait qu’ils ont la science infuse… n’est-ce pas Domi ? oui monsieur Tau. J’étais d’accord, toujours d’accord. Aller balader le chien de Mme Marconi ? Courir jusqu’à la poste ou la librairie/tabac/marchand de journaux/papeterie pour les Jarek, Andrew ou Farfadet ? Encore mieux. Dénicher la fila ou l’after shave indispensable ? la paire de lunettes de lecture ou le câble urgents ? pas de mission impossible pour moi. Dans une boite casée au fond de l’angle du placard d’angle, je rangeais mes pièces et menus trésors, cartes postales envoyées du bout du monde, bonbons et tout ce qu’on peut offrir à un enfant obligeant. Objets touristiques. Livres lus et relus, parfois trouvés dans les logements après le départ.

Tout de même, j’aurais eu envie d’avoir quelques heures à moi. Un placard de temps, dont j’aurais pu disposer à ma guise. Avec notre déménagement dans cet immeuble, à trois rues de notre ancienne pension, j’eus ma chambre. C’était un progrès. Je n’osais pas encore en verrouiller la porte. Je me verrouillais moi-même dans le placard, c’était une demi-mesure.

Je suppose que je commençai à monter au quatrième parce que j’avais du mal à dormir. Les légers cognements et roulements que j’avais trouvés rassurants au départ, à présent m’agaçaient, me frustraient. C’était comme une histoire qu’on aurait commencé à mon intention chaque soir, avant d’en refermer brusquement le livre. Je voulais la suite. Je voulais savoir. Je ne voyais pas ce qui pouvait m’en empêcher.

Mais la vie ne se feuillette pas comme un roman. On ne peut pas sauter des pages, passer à volonté au chapitre suivant. On ne peut pas tricher avec son déroulement.

Et puis, je suppose que je n’en avais pas vraiment envie. Je n’étais pas mûr pour ce mystère-là.

Aussi je me contentais de guetter, me rapprochant lentement du corridor, puis de la porte. Certaines nuits, de la lumière passait en rai blanchâtre sous le battant. Mais ce pouvait être la lune, ou un lampadaire. Aucune télévision ne jouait derrière ce vantail, et je n’entendais jamais de sonnerie de téléphone. Aucun risque pour qu’on m’appelle pour dépanner un ordinateur, ici – y en avait-il seulement un, et savait-on seulement qui j’étais ?

Je suis Domi, de la famille Résol, avais-je envie de crier. Mais cette porte, immuablement fermée, m’ignorait. Du moins ignorait-elle cette identité-là.

 

…Parfois pourtant j’entends des voix. Elles chuchotent en plusieurs langues. Je crois y reconnaitre certains des mots lus sur les cartes que les pensionnaires m’envoient. J’ai toujours aimé les mots étrangers, je les aime prononcés et écrits, pour leur sonorité et leur douceur, pour leur colère parfois. Je les ai longtemps aimés sans les comprendre. Depuis mon entrée au lycée, je me suis mis à acheter des dictionnaires, en italien, en roumain, espagnol, portugais, en polonais même. En arabe, en turc, en russe, en grec, j’aurais bien aimé. En japonais. Comme je ne peux tous me les offrir, même d’occas’, et que c’est plus pratique pour les alphabets différents, j’utilise aussi les lexicos et autres reverso sur l’ordinateur de la réception. Je souris aux voyageurs qui descendent des cars et me demandent s’il nous reste une chambre, en franglais, sino-américain, spani-mexicain. J’ai insisté pour que mes parents proposent différents journaux étrangers (nous usons d’abonnements à l’essai, 2 mois de ce titre, 3 semaines de cet autre). Ils me disent que la plupart du temps, cela ne sert à personne. Je leur réponds que grâce à eux, j’entends pulser le temps du monde. Ils haussent les épaules, sourient, me passent ce caprice – jusqu’à la fin de l’offre spéciale. J’écoute des chansons de partout dans mon placard, écouteurs plaqués sur les oreilles, et je suppose qu’il m’est arrivé de rêver en hébreu ou en arménien.

Pourtant ce soir, devant la porte de l’appartement zéro, c’est bêtement en français que j’ai écrit mon histoire. Enfin cette histoire, de moi, d’elle et de ce qu’elle dissimule : avec sa figure de porte ; son battant impeccablement coquille d’œuf ; ses gonds et sa serrure qui n’ont jamais grincé, parce qu’ils sont exactement graissés, ou bien parce qu’on ne les ouvre jamais. Evidemment, je ne peux passer ma vie dans ce corridor, et les habitants du 4e ont leur propre ascenseur. Si j’ignore encore qui se tient derrière le chambranle, c’est peut-être que nous ne nous croisons pas.

Ou qu’il n’y a personne. Une vie rêvée, une intimité kidnappée.

Tout de même. Depuis trois soirs, les billes ont cessé de rouler, de couler, et je suis inquiet. Il est vrai que j’ai un peu passé l’âge des billes.

Tout de même. Depuis cinq soirs, les pas ont cessé de glisser, valseurs, farceurs, au-dessus de mon oreiller.

« Ouvre-toi », dis-je à la porte. Je suis en âge de savoir, maintenant. En âge d’affronter.

(Affronter quoi ? La peur ? Le choix ? La déception ? La ressemblance ?)

J’écris encore cette phrase, sans ses parenthèses, d’un stylo tremblant. « Je suis prêt ».

Comme rien ne répond pas à ma supplique, je glisse ces feuillets sous la rainure. C’est comme ça, les timides : incapables de frapper, de sonner ou de simplement gratter. Mais cap’ de lâcher leur vie dans le délicieux abime d’une rayure de lune.

« Ouvre-toi », dis-je encore, très bas. Avant de reculer, de disparaitre dans l’envasement de l’escalier.

Mais je sais. Je sais que demain soir, lorsque je me tiendrai debout ici à nouveau, dans l’angle face à l’embrasure, je verrai le battant s’entrouvrir, et une main étroite, aux doigts fuselés, s’aventurer. Se refléter en face, sur le mur illuminé de lune. Et flotter au-dessus du bouton de la poignée. Derrière la main il y aura, inévitablement, un visage. Je ne sais dans quelle langue parlera son silence. Mais on se comprendra, ce visage et moi.

Si cela ne suffit pas, j’aurai dans ma poche tout un sac de larmes – je veux dire de billes. Et derrière moi, un escalier de dictionnaires.

 

 

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01 novembre 2017

Dehors, par Nyckie Alause

Piste d'écriture: écrire des dialogues entrecoupés de narration

 

La porte s’est refermée, silencieuse, comme une ombre. Le claquement de fin de course du pêne le confirme. Jusque-là j’aurais pu croire qu’il s’agissait d’un effet lumineux, une conséquence de l’heure. Les nuages rapides qui croisent nos cieux aujourd’hui sans ralentir occultent le soleil dans une danse hypnotique.

— Je serais à ta place, je ne mettrai pas le nez dehors.

C’est ce qu’il m’a dit tandis que nous prenions notre petit-déjeuner dans la cuisine.

— Ai-je le choix… vraiment le choix… de rester ?

Je me demande pourquoi il se permet, sous le prétexte que nous vivons ensemble, de croire savoir ce que je devrais faire ou penser.

« C’est l’heure ! Passe une bonne journée ! »

 

Dans un jour stroboscopique accentué par les ombres affreuses des arbres sur les trottoirs blancs, je marche. Chacun de mes pas est précédé d’un tiret long comme les phrases que j’aurais pu prononcer, les mots que je devrais lui dire.

« Débarrasse le lave-vaisselle.

«  Va faire quelques courses pour le diner

«   S’il te reste du temps change donc les draps

«  Pense à rentrer la poubelle grise.

Mais de cela je n’ai rien dit. Mon but, l’urgence de mon but ? Provoquer un dialogue. Avec lui. Devrais-je commencer par une question ? Une phrase moins directive, des mots moins péremptoires ?

« Pourrais-tu, voudras-tu bien… ? »

Un arrêt sur image. C’est le ciel, déserté soudainement des nuages, qu’un soleil pâle transperce. Ce sont les arbres maigres qui ne projettent qu’une ombre mince que j’enjambe d’un pas, suivi de plusieurs pas, dans la lumière. En regardant le sol je ne vois que des pieds, en regardant devant je ne vois que les ombres fugaces des passants comme des fantômes. Le temps m’échappe. Je suis à présent assise sur une chaise de bureau.

— Il faisait un temps ce matin à ne pas mettre le nez dehors ?

Je sursaute. M’aurait-il suivie ? Non, juste le nouveau collègue, Heu… Bertrand, c’est ça.

— Heu… Je ne sais pas, j’ai pas fait attention.

— C’est le problème, de tout le monde, le manque d’attention…

Je le dévisage comme si je le voyais pour la première fois (il n’est là que depuis deux mois) et me hasarde à produire un sourire, comme un sourire entendu. Façon « nous sommes sur la même longueur d’onde ». Je me hasarde et pourtant ce n’est pas dans ma nature. Puis je me re-concentre sur mes fiches, mon clavier, mon écran, mon travail. S’il ne comprend pas que je suis occupée je vais devoir le lui expliquer, de vive voix. Je pourrais dire :

« Débarrasse un peu ta station de travail…

« Occupe-toi de rapporter tes tasses qui font des auréoles sur le bureau…

« Prends le temps de les laver car l’odeur du café…

Mais je risque de le heurter en étant, directive, péremptoire, pressée d’en finir avec cette conversation.

— Je me dépêche car aujourd’hui je dois partir plus tôt !

— … ?

— …

— Pourquoi ?

Mais quel culot ! Il me demande pourquoi alors que nous ne nous connaissons qu’à peine, que je me contente avec lui d’un bonjour simplement cordial, d’un bonsoir poli, d’un bon weekend automatique le vendredi après-midi.

— Pourquoi quoi ? Pourquoi les gens manquent d’attention ? lui dis-je en tentant de noyer le poisson.

— Pourquoi partiras-tu plus tôt ? Tu ne l’as jamais fait. En tout cas tu n’est jamais partie avant l’heure depuis que je travaille avec toi. Et je n’ai pas entendu dire que tu l’aies jamais fait.

— Heu…

Une nouvelle preuve, s’il en est encore besoin, de ma capacité de répartie. En plus je crois que je viens de rougir et qu’il s’en est rendu compte. J’ai beau fixer mon écran avec intensité, je vois aussi la moitié de son visage et un petit sourire qui dévoile une denture éclatante.

— Heu… poursuis-je, j’ai rendez-vous chez le dentiste.

Et voilà que je viens de mentir. Sans raison. A ce Bertrand, qui m’indiffère et qui me fait face, jour après jour, trente-cinq heures par semaine. Et qui, de surcroit, s’arrange pour prendre sa pause déjeuner en même temps que moi… quasiment tous les jours.

 

— Veux-tu que je te rapporte une tasse de café ? me demande-t-il en saisissant par les anses les tasses qui se sont accumulées. Du thé plutôt !

— C’est ça, du thé, sans sucre, merci, dans une tasse propre.

Les derniers mots étaient en trop. C’est inouï ! Il m’observe ! Il est évident qu’il ne va pas me refiler une de ces tasses pourries qu’il vient enfin d’enlever de notre espace commun qu’il occupe impunément. Et, dès qu’il est parti, je commence à l’attendre, je sens monter mon impatience, je note l’heure sur mon écran et la contrôle sur ma montre.

Puis la routine de mes gestes et de mes pensées reprend le dessus, le travail, avant tout. Une plongée hors de moi-même dans un monde où les actions sont réglées, les pensées personnelles inexistantes, la lumière bleue dominante, le cliquetis des touches rassurant. Un monde sans souffrance et sans existence.

— Tiens ! dit-il en me réveillant d’un songe. Fais attention, il est brûlant.

— Mmm…, je lui réponds, toujours aussi loquace.

Et avec un effort je me fends d’un « Merci, heu…, Bertrand ».

— Incroyable ! Puisque tu te souviens de mon nom, je crois que nous pourrions déjeuner ensemble. Nous sommes presque intimes, non ?

Bertrand vient d’éclater de rire. Un rire clair, sans faux semblant. Nos collègues alentour chuchotent et nous regardent.

— Demain, promis, demain …

Et je suis retournée à ma tâche sans interruption jusqu’à quinze heures trente.

— A demain, heu…, Bertrand.

— Sans faute, Lise, tu peux compter sur moi, je serai là.

Il a ri à nouveau et dans mon dos j’ai senti son regard, longtemps après la fermeture de la porte.

Elle s’est refermée silencieuse, comme une ombre. Le claquement de fin de course de l’huis le confirme. Il y a eu un effet lumineux comme une éclaboussure de soleil, dans une ronde, hypnotique.

 

Je suis rentrée directement, en me pressant. Je voulais, je devais lui parler, avant qu’à son tour il parte travailler. Essoufflée, j’ai ouvert la porte qui, comme le matin, n’a fait qu’un léger clac en se refermant. Il n’était pas seul. Il n’y a pas eu de mots. Tout avait été dit.

 

Et puis la nuit. La matinée, comme tous les matins. Bertrand m’a demandé si, chez le dentiste, tout s’était bien passé.

— Tu es un peu pâle. Tout va bien ? Tu es sûre ?

— Une mauvaise nuit…

 

Il a souri comme s’il comprenait que dans ma vie, du crépuscule à l’aube, le temps a disparu. Je ferme un instant les yeux et ce clignement de paupières dissimule ce que la nuit aurait pu engendrer. Le temps, me dirait-il quand nous nous connaitrions mieux, n’est qu’un des éléments récurrents de ta prose. Oui ! Mais celui qui passe ou bien celui qui reste ?

 

 

— Je vais te chercher une tasse de thé ?

— Mmmm…

— Le temps pour moi de te le préparer…

— Tu parles de vécu, ou du temps qui nous est imparti ?

 

arbre hiver (2)

 

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30 octobre 2017

Chien noir, par Nyckie Alause

Piste d'écriture: écrire le mouvement, à partir d'extraits de Laurent Mauvigner (Continuer, ed de Minuit, 2016). La première phrase de ce texte en fait partie.

 

Ils ont pris la belle habitude, le soir, selon l’endroit où ils se trouvent, s’il n’y a pas trop d’obstacles, de poser leurs chaussures au bord du chemin et se mettre à courir. Ils viennent de le faire, se déchausser. Jeanne a posé ses chaussettes comme des oiseaux tombés du nid sur ses Pataugas aux lacets brunis de poussière. Luis, lui, a réussi à tout quitter d’un seul geste — les orteils coincés à l’arrière du talon, sur la couture de la semelle et paf ! — tant que l’on pourrait croire que chaussettes et mocassins, de leur propre chef, s’enfuient pour commencer une autre vie, une existence autonome et forcément provinciale au bord de ce chemin.

De la même façon, le chien noir qui les suit toujours, secoue sa grosse tête pour faire comprendre à Luis que cette muselière qui lui pend dans le cou n’est plus indispensable. Sur cette route, sur ce chemin ou dans la lande, à cette heure, ils ne rencontreront plus âme qui vive, et cet harnachement de chien des villes est incongru, ici, aujourd’hui… et il insiste jusqu’à ce que le maître cède — il cède toujours — à ce qui pourrait dans d’autres lieux paraître un caprice.

Les pieds sont encore humides et la sensibilité électrique de la peau s’exerce sur la végétation rase que les roues et le vent marin ont épargnée. Aïe ! Jeanne souffle entre ses mains comme pour calmer la brûlure et frotte, frotte, racle et frotte et souffle et grogne. Comme une pince, les ongles saisissent la petite pointe grise qui s’est fichée dans le creux, sous la voûte, dans le vain espoir d’échapper à sa condition végétale. D’une pichenette Jeanne s’en débarrasse et saute sur place tandis que Luis fait ses dernières recommandations au chien noir.

D’ostensibles inspirations, des souffles exagérés, pour régler, donner le rythme, un peu de sur-place en levant haut les genoux, les premières foulées. C’est cela le plus difficile, courir déjà sans défiler le paysage, difficile, surtout pour le chien noir. Il aboie de s’être éloigné, revient vers eux, repart comme un fou en soulevant de la poussière et aboie hésitant à faire encore demi-tour.

Luis et Jeanne, Jeanne et Luis. Un rituel. Ils se regardent, font ensemble une sorte de signe en arrière, en connivence, vers ce qu’ils laissent au bord de ce chemin — nous reviendrons certainement — et les souliers restent seuls. Ils en ont l’habitude. La muselière pleine de bave, sèche. La jambe droite, le pied qui heurte, la cheville qui se déroule jusqu’aux orteils qui donnent l’amorce du rebond, l’élan qui vient, la jambe gauche qui prend le relais, un léger craquement articulaire de rouage pas tout à fait chaud, et puis… le souffle. Le souffle qui peu à peu, au fil du chemin se déroule entre la lande et les dunes, peu à peu, se calque sur le chant des vagues, sur le roulement des galets dans l’écume, sur les jaillissements  d’embruns sur les épis, le souffle qui donne la mesure, qui règle la longueur des foulées. Ils courent. Les ombres du soir glissent sur le chemin dessinant des obstacles graphiques et mouvants que le chien noir, de temps à autre dépasse d’un bond puissant. Jeanne, cette espèce de peur dont fait montre l’animal, ça la fait rire aux éclats. Alors elle se baisse, ramasse un bâton, un galet, enfin ce qu’elle peut trouver et le lance de toutes ses forces vers la plage ou vers la lande. Elle alterne et le chien oubliant ses fugaces angoisses, pour le simple plaisir de lui plaire, attrape dans cette gueule — sans muselière — qu’il peut librement ouvrir, l’objet qu’elle lui offre. Tellement rapide ce chien qu’il lui arrive même de s’en saisir avant que le projectile n’atteigne le sol.

Quand le rythme s’est installé, Jeanne et Luis ont tous les deux l’impression que rien ne viendra plus le rompre, que l’objectif ou le but est devenu futile, que n’existe plus que le chemin, leurs pieds secs et souples, le balancement des corps lancés en avant. Avec cet horizon qui monte inexorablement vers le soleil jusqu’à l’étreindre, des ombres de moins en moins humaines glissent sur le sable jusqu’à la frange lumineuse et écumeuse des vagues. En contours flous que dévorera la mer.

Jeanne et Luis. Luis et Jeanne. Et le chien noir dont on sait qu’il n’a pas vraiment de nom car l’homme vient de crier « le chien ! » et Jeanne en écho « Chien-noir ! ». C’est un signal. Quand le chien disparaît noir sur la lande, froissement dans les dunes, halètements de chasseur, c’est le signal de rebrousser chemin. C’est le moment qu’ils ont choisi. D’ailleurs, en ce qui semble n’être qu’un instant, la nuit s’est installée. A nouveau ils appellent, mélangent alternativement leur souffle et leur voix. Dans la nuit, les corps se frôlent, les sueurs s’exhalent des peaux, les muscles frissonnent sur les dos, sur les jambes, les nuques ploient sous la tension des têtes, des yeux qui scrutent les pieds nus dont les orteils — une réaction à la disparition de la lumière — grattent et s’enfoncent dans le sable tiède du sentier. Un glissement, une reptation, un halètement, annoncent le retour du chien noir, ou du monstre qui en aurait fait sa pitance. Jusqu’à présent ce n’est jamais arrivé mais ce n’est pas forcément leur premier chien, qui sait.

Luis siffle un son doux et long entre ses dents. Le moment de se remettre en route. Il n’est plus question de courir. Du bout des doigts, ils se mesurent, mesurent leur proximité ou leur éloignement. En frôlements le chien fait de même, de l’un à l’autre, en frôlements, humides. D’où revient-il ? Et la chose-pierre-animal qu’il serre dans sa gueule, a-t-elle été consciente de sa capture ? Le retour, c’est tous les soirs ainsi, lent, prudent, presque hasardeux s’ils sont allés trop loin. Les pieds, d’un identique élan, font leur travail de pied : tâter le terrain pour ne pas perdre le chemin, rester dans l’ornière, douce et poussiéreuse, garder l’équilibre sans ralentir encore. Ils ne comptent pas leurs pas. Ils savent, tout simplement, ils savent : que les chaussures sont à l’endroit exact où ils les ont abandonnées. Chien noir aussi — il en a pris son parti que faire d’autre — chien noir sait que cette muselière, sèche et rêche, il devra supporter que Luis la lui remette, car comment vivre sinon dans le monde confortable de la ville et des hommes.

Demain, demain, et le jour suivant, Jeanne avec Luis, Luis et Jeanne, iront courir jusqu’à la pointe et, quand les tempêtes seront là, il leur restera la forêt. Mais la forêt, c’est plus dangereux. L’hiver dernier, un soir d’octobre, les chaussures ont disparu et Jeanne s’est blessée, au pied droit. Ils s’en souviennent. Même le chien.

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27 octobre 2017

Belle photo des années 50… par Michelle Jolly

Piste d'écriture: les photos de Ed van der Elsken 

L’horloge de St germain des Prés a sonné onze fois, dans la nuit installée le grand café se vide : bourgeois jouant aux touristes, étrangers en balade, seuls, quelques habitués s’attardent.. Dans un angle de la salle, sous la lumière blafarde, un homme s’est assis, il se sent bien là, étend ses jambes, plie son journal qu’il a un moment parcouru, le glisse dans la poche intérieure de son imper, puis attend…. Les yeux fixant le plafond….

Près de lui, dans l’ombre, tournant le dos à la rue, deux êtres sont debout. Elle, droite dans son manteau sombre cachant son corps, son visage est fatigué, une grande lassitude l’habite. Ses cheveux étalés sur ses épaules, elle semble de la main couvrir son ventre, comme pour le protéger… Qu’y cache-t-elle ? Quel soudain secret a-t-elle dévoilé à ce jeune homme qui l’accompagne ?

Lui, nous regarde, hors du champ, comme s’il cherchait une réponse à leurs questions ! Il est figé là, sa longue main reste accrochée nerveusement à la poche de son pantalon, il a envie de parler ? ou de crier … 

Tout près, dans la lumière blanche, l’homme à l’imperméable s’est endormi, un sourire aux lèvres, insensible au reste du monde.

Je regarde ce couple si perdu, la peur a l’air de les habiter, mais dans ces années-là on avait peur de tant de choses ! Peur de l’interdit, de la famille, de la société… Elle se dit : « Si je vais voir quelqu’un, il faut faire attention, on m’a parlé de prison ! …mais je ne veux pas, je ne peux pas…. »

Lui pense : « Je ne serai pas là pendant longtemps, demain je pars au service, et peut être la guerre, en Algérie… ça, maintenant, c’est trop tôt ! »

Un espace s’est élargi entre eux, leurs deux solitudes sont immenses.

A côté, dans des rêves heureux qui figent son sourire, l’homme à l’imper s’abandonne mollement sur son siège…

elsken café de nuit

(expo La vie folle, musée du Jeu de Paume, Paris 2017)

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à partir de 8 ans, atelier d'invention d'histoires

atelier

Jeudi 2 novembre, de 14h30 à 16h30

Guidé par Carole, viens inventer, écrire (ou dicter), dessiner, ton histoire. Cela se passera dans le petit monde de la Papeloire, avec un choix de cartes postales, d'illustrations, de tampons, et des stylos effaçables de couleur. 

Lieu: La Papeloire, 8 rue du Bras de fer, Montpellier. 18 €.

 

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26 octobre 2017

Qui tient la clé.... par Jean-Claude Boyrie

FRANCÈSE 3

 

« Le duc de Montmorency estoit à Pézenas, lorsqu'il reçut la nouvelle de la blessure du roy et, incontinent, de sa mort ; ce qui le fit partir pour aller dans son armée devant Narbonne où il reçut un gentilhomme de la part du roy Henri IV pour l'assurer de son amitié et l'exhorter à estre ferme et constant à son service, avec promesse de le recognoistre par ses bienfaits.

Après cela, le duc de Montmorency pressa plus que jamais la ville de Narbonne. Outre le degast qu'il fit jusqu'aux portes, il ôta la rivière et commença de pétarder les remparts. »

Jacques Gaches, « Mémoires sur les Guerres de religion à Castres et dans le Languedoc ».

Ce quinzième d'août, jour où l'on fête l'Assomption de la Vierge Marie, le curé du village est venu célébrer la Sainte messe au château, qui sera dite à l'intention de notre Roi Henri troisième, assassiné par un moine jacobin, du nom de Jacques Clément.

La nouvelle est parvenue avec une dizaine de jours de retard à Leucate, où cet évènement fait l'effet d'une bombe.

En cette funeste occurrence, le prisonnier, François de Martres-Duplan, demande à se rendre à l'office, et je ne vois aucun motif pour m'y opposer. Monsieur de Ramier, commandant en second la place à mes côtés, n'apprécie guère mon intimité croissante avec le sr. de Loupian devenu notre otage et nos fréquents apartés. Il me représente aussi bien que cet homme est du parti des Ligueurs, nos assaillants. J'apprécie, il est vrai, la clarté de jugement de ce gentilhomme fin et cultivé. Né d'une vieille famille du diocèse d'Agde, il est aussi seigneur du Barrau, par son épouse Isabeau, qui lui a donné un fils dont il me parle souvent, Jean-Roger de Martres, appelé par sa naissance à relever le titre.

J'ai peine à le croire, et pourtant cela crève les yeux... Ramier a pris ombrage de l'empire qu'aurait sur moi (croit-il) le sr. de Loupian, prétendant que sa présence à l'église, au milieu de nos gens, serait une insulte pour les défenseurs de la citadelle. Je rétorque, non sans humeur, que tous ont non seulement de droit, mais aussi le devoir de prier le Seigneur, lequel commande, avant que de s'approcher de la sainte Table, de pardonner à son ennemi. J'ajoute qu'aucune loi humaine, aucun bras de chair, ne sauraient interdire la pitié : « Je vois un malheureux et je lui tends la main ». En raison de quoi, j'accède au désir du captif d'assister à la messe. Avant même qu'il m'en ait priée, je lui fais porter pour la circonstance un costume décent. Il s'agit d'effets appartenant à mon pauvre mari, mais qu'il ne porte(-ait) plus depuis belle lurette, ayant pris de l'estomac [peut-être n'est-il déjà plus de ce monde, il me faudrait alors employer l'imparfait]. Je frémis, quand l'assistance entonne le « Miserere ». Demain peut-être, en ce même sanctuaire, une messe de requiem sera dite à la mémoire de Jean du Bourcier.… Je ne doute pas, si le cas échoit, que le sr. de Loupian s'associe étroitement à mon deuil. Faisant fi du scandale annoncé, nous communions côte à côte, en silence.

Après que le prêtre ait prononce le rituel « Ite missa est », j'observe avec étonnement que villageois et soldats de la garnison ne font pas mine de se disperser. Ils discutent entre eux à voix haute, en langue, et j'en demande la raison.

« C'est tout bonnement », me dit monsieur de Ramier, « qu'ils attendent que votre Seigneurie prononce une allocution.

- Cette entreprise est pour moi chose malaisée. Haranguer une foule n'est pas mon fort. Au surplus, je ne saurais m'exprimer qu'en langue française, alors que mes gens, pour la plupart, n'entendent que leur patois. [Je retire immédiatement ce mot, qu'on pourrait croire méprisant.]

- N'ayez crainte, madame, et parlez hardiment devant eux. Je m'offre à faire office de truchement. »

Consciente de mes devoirs, je me lève, en faisant face à l'assistance :

« Oyez, bonne gens. Comme vous le savez, un cruel parricide touchant la personne sacrée de notre roi Henri troisième a été commis par le fanatique Jacques Clément, maudit soit son nom ! Ce malheureux coup, porté par un criminel exécrable, a répandu parmi ses sujets la plus grande consternation. Les ligueurs ont cru, faisant tuer notre prince, pouvoir étouffer l'autorité royale et la succession. Ces rebelles, mus par la félonie, ont été bien marris que la suite aille à rebours de leurs desseins. Le coup ayant donné répit de quelques heures au monarque, ce dernier a fait appeler les principaux chefs de son armée et, en leur présence, nommé le roi de Navarre, son beau-frère, pour son successeur. Le mourant la conjuré ses fidèles d'assister le nouveau souverain pour relever l'État, les assurant qu'il en est capable et savant dans l'art de bien commander. »

J'interromps un instant mon discours pour reprendre haleine et laisser à mon second le temps de le traduire. Je poursuis :

«  Rendons tous un ultime hommage à ce prince qui fut débonnaire, courtois, accort, affable dans la gravité majestueuse, ennemi des abus et malversations, ami de paix et libéral par trop. [ Là, je crois que j'en rajoute un tantinet ]. Henri de Bourbon lui succède, qu'il nous faut appeler désormais Henri quatrième. Il a pris le gouvernement de l'État et le commandement de l'armée et nous lui devons tous obéissance. »

Un brouhaha se produit dans l'assistance. On applaudit sans conviction à ce discours, en scandant la formule d'usage : « Le roi est mort, vive le roi ! ». Paris est loin, même s'il vaut une messe. Je vois bien, à la grimace de Monsieur de Loupian, qu'il n'adhère point tout-à-fait à mon propos. Il me glisse à l'oreille que la cause est loin d'être entendue. Les États du Languedoc ont solennellement juré « de ne jamais reconnaître de roi de France autre que catholique, oint, sacré et couronné, qui n'ait pris le sceptre des mains de la sainte Église apostolique et romaine ». Il ajoute que Navarre, hérétique, relaps, excommunié par N.S.P. le Pape, est considéré tous les ligueurs comme indigne de régner à la Cour de France.

Je proteste, évidemment, rétorquant que la religion ne fait rien à la chose.

Une fois de plus, Monsieur de Ramier interrompt notre entretien :

« Laissons là cette dispute, Madame, à la quelle vos gens ne comprennent goutte. Ils sont affamés, à bout de forces, et s'inquiètent de savoir si le siège doit encore durer. Encouragez-les par le geste et la parole et procurez leur, si c'est en votre pouvoir, quelque réconfort ».

Mon second me tend les clés de la ville. Je m'en empare aussitôt, les brandis bien haut dans mon poing serré de manière que chacun dans l'assistance ait la possibilité de les voir, m'écriant :

« Qui tient la clés tient la liberté ! »

Monsieur de Ramier traduit en langue, ajoutant une phrase de son cru : « Que tén la lenga tén la clau ! Que tén la clau tén la libertat ! ».

Nouveaux applaudissements, plus nourris, mais cette fois à son adresse.

Je fais mine de ne pas comprendre et reprends :

 « Les armes sont journalières et les succès divers. Tel gagne aujourd'hui qui demain perdra. Des années durant, nos troupes se sont épuisées en vains combats. Sagesse et prudence sont requises d'un homme de guerre autant que force et courage. Ayant appris la mort du roi, le maréchal de Joyeuse avait tout lieu d'abandonner la campagne, et pourtant la reprend. Pour faire tête au duc de Montmorency, par la négociation de ses agents mandés auprès du Roi catholique, il a mené sur nos côtes cinq mille lansquenets espagnols, nos ennemis. Voulant avertir le duc de cette infamie, mon époux Jean du Bourcier, votre capitaine, a été capturé par les ligueurs. À présent, tout l'effort de guerre est porté sur notre place, alors qu'un marchandage odieux nous est proposé. Courage, mes amis, nous résisterons. Monsieur de Sérignan est là pour nous défendre, avec deux cents arquebusiers et vingt cinq maîtres. Croyez bien que je me battrai sans défaillance aucune à vos côtés. Jamais je ne rendrai Leucate, dût-il m'en coûter la vie. »

Ce n'est plus la fragile Francèse qui parle : une autre femme en moi, dont j'ignorais tout jusqu'à présent, vient de s'exprimer par ma voix.

3 Les clés

Illustrations : clés de Leucate tenues par Francèse de Cézelli sur la statue d'origine, aujourd'hui disparue, et conservées à la Mairie.

[ À suivre...]

 

25 octobre 2017

"Solesa", Solitude, par Jean-Claude Boyrie

FRANCESE 2

 2 Solitude

 « Seulete sui et seulette vueil estre

Seulete m'a mon douz ami laissiée

Seulete sui, sanz compaignon ne maistre

Seulete sui, dolente et courroucée. »

Christine de Pisan (1364 - 1431)

 Après que mes visiteurs aient pris congé de moi, le silence du fort m'est devenu bien lourd. Je me terre en mon cabinet de travail, seule, pensive, et comme prostrée. Combien de temps demeuré-je en cet état ? Longtemps, m'ont dit mes proches, qui n'ont osé me déranger.

Commence alors pour moi la grande solitude (« en langue » (1), on dit : « solesa »). J'aurais grand besoin de me retrouver. Mon esprit remâche sans repos les inquiétantes révélations de Monsieur de Loupian, ce captif qui m'est tombé de nulle part. Ses propos sont d'autant plus dérangeants qu'il les a formulés d'un ton mesuré. Le sentiment de ma propre impuissance m'envahit. Que puis-je faire, moi qui ne suis qu'une faible femme, contre un flot de haine opposant deux factions antagonistes ? Le fanatisme des zélés catholiques n'a d'égale que la détermination des huguenots. Se situe, entre l'enclume et le marteau, le clan de ceux qu'on nomme « politiques » (2).

Ces mauvais plaisants tiennent qu'on débauche les bons Français avec le « catholicon » d'Espagne. Entendez par là cette potion drôlatique, « mélange de zèle romain et d'or espagnol », dont la Ligue a cru pouvoir faire un remède à tous les maux (3).

 Mais qu'importent sarcasmes, quolibets échangés et vaines querelles ! En ce moment, j'ai perdu la notion du temps, et n'ai conscience de ce qui m'entoure au point d'ignorer si je suis seule ou s'il y a quelqu'un dans la pièce.

Le corps de logis fait caisse de résonance. Au-delà des murs qui nous séparent, me parviennent, affaiblis, les gémissements de mes pauvres enfants. Eux ne savent pas plus que moi ce que leur père est devenu, ni ce qui les attend, mais craignent, sans doute à bon escient, de se retrouver orphelins. Je communique avec eux par la pensée, il n'est aucun besoin pour cela de nous voir. Paul Aubert n'est qu'un enfançon, pas encore en âge de comprendre (à ce qu'on prétend…) et sa gouvernante a bien du mal à le coucher. Je me souviens du temps où je devais, pour le calmer, le prendre dans mes bras et longuement le bercer. Je sens encore cette petite boule de chair laiteuse contre moi. Antoine Claude et Françoise ont atteint l'âge de raison. Eux se rebellent.

Je cherche à me ressaisir. Se lamenter ne sert à rien, s'attendrir n'est pas de mise. En cet instant, où la vie de mon époux est en jeu, voire ne tient qu'à un fil, balancer serait faute grave.

Ah, cette horrible moiteur baignant la pièce où, peu à peu, la pénombre s'établit ! Nous arrivons au mitan du mois d'août, comme les jours ont raccourci ! Voici que déjà le soir tombe, il faut vraiment que je prenne l'air. Je gravis les degrés de l'escalier qui mène au chemin de ronde, y rejoins les hommes du guet. Tout est (ou paraît) calme. Au loin, très loin sur la Corbière, on peut voir le soleil en train de se coucher. Tout rouge en sa gangue de nuages, il projette sur l'étang son ultime rayon, d'un vert phosphorescent. Je parcours du regard la morne immensité du plateau leucatin. Un couvert continu d'yeuse, entrecoupé de pièces de vigne mordorées. Se dessine au levant l'arc scintillant du littoral. Demain peut-être, à tout moment, l'Espagnol peut surgir de là, nous porter le coup fatal. Nous ne craignons pas d'être investis par le ponant, qui n'est que marécage et sables mouvants entre la mer et l'étang. Tentant d'arriver par là, les cavaliers ennemis ne pourraient que s'enliser au passage. En fait, le vrai point faible de la citadelle et son seul accès possible est plus au nord, au niveau de l'étroit bras lagunaire du Paurel, point de contact entre la presqu'île de Leucate et le continent. Il s'agit d'une laisse asséchée, ancien salin. La croûte qui le couvre étincelle, affleur de sel, immaculé comme neige, une vision qui me fascine. À mes yeux soudain, surgit un éclair blanc. Sous l'aveuglante clarté, je tombe en pâmoison. Le sentinelles, qui me voient là sans connaissance, s'efforcent de me ranimer. Je trouve auprès de ces rudes gens, venus défendre la place, un étonnante compassion. Je leur rends grâce. Ayant retrouvé mes esprits, je feins d'aller bien, pour qu'on me laisse en paix. Je considère à nouveau l'anse de Paurel. Ce ne peut être que là, j'en ai le funeste pressentiment, qu'on trouvera quelque jour le corps inanimé de mon époux.

À l'horizon, je vois s'éloigner, minuscules silhouettes, les cavaliers escortant Monsieur de Saint-Aubin. Ils ont lancé leurs montures au galop, mors aux dents, crinières au vent. J'imagine ces Albanais, brutes mal dégrossies, montant à cru. J'entends d'ici claquer leurs bottes à tige, aux flancs de leurs chevaux plaquées. Cette sensation de présence physique : il me semble que le cers, qui souffle en ce moment par rafales, porte jusqu'à moi les effluves de leur transpiration .

Tout cela m'évoque le temps heureux de mon adolescence, où j'apprenais à monter sous la conduite d'un écuyer. Maîtriser l'art périlleux de l'équitation me fut plus tard d'un grand secours pour accompagner mon époux quand il battait la campagne. Nous chevauchions de concert. Lorsque soufflait le vent de mer, nous humions l'odeur d'embruns se mêlant au parfum délicat du romarin.

Je souris en repensant à tout ce qu'il m'a fallu faire pour j'en suis arrivée là.

Jean de Cézelly, mon défunt père, avait consenti, non sans réticence, à ce que je prisse des leçons d'équitation. J'étais sa fille unique et, d'une certaine manière, il voulait voir en moi le garçon qu'il n'eut jamais. Il exigea cependant, par souci de bienséance, que je montasse en amazone. Une posture certes inconfortable, mais qu'il me fallut adopter bon gré, mal gré. Feue Madame mère Catherine ne s'appliquait point cette règle. Elle prônait le port du caleçon par dessous le vertugadin, palliant ainsi l'écoulement d'humeurs intempestives. Reste qu'une damoiselle se doit de n'écarter point les jambes hors les nœuds sacrés du mariage, uniquement pour frayer passage à son époux. Brisons-là sur ce sujet, qui nous entraînerait trop loin. Les choses se gâtèrent lorsque mon mentor s'enhardit avec moi jusqu'à s'autoriser des gestes déplacés. C'était un garçon de bonne mine et bien monté. Lui n'y voyait pas malice. Il n'hésitait point à me prendre par la taille ou sous les épaules, voire par le fondement, sous couleur d'assurer ma stabilité sur la selle. Avouerai-je que ses attouchements n'étaient pas pour me déplaire, et que même ils furent cause de mes premiers émois ? Père, hélas, s'en aperçut, qui, dans son courroux, congédia sur le champ l'écuyer fautif. Par la suite, il se chargea lui-même de parfaire mon instruction dans ce domaine.

Depuis ce premier apprentissage, le temps a passé. Je suis devenue une cavalière accomplie, et ne le dois qu'à la pratique et mon assiduité. Voici douze ans que mon père a disparu, son souvenir m'est toujours aussi présent. J'en reviens à la dure réalité du moment. L'échéance approche. Il me faudra bientôt prendre seule une cruelle décision. En cette occurrence, nul ne pourra m'être d'aucun secours.

 (À suivre…)

 2b Cheval

 Illustration : Ruines du château de Leucate (photo de l'auteur).

Ci-dessus : Albrecht Dürer, Le Grand Cheval, 1505, Burin,

16,8 x 12 cm, Cabinet des estampes, Staatsliche Kunsthalle, Karlsruhe.

Notes :

(1) C'est-à-dire en langue d'oc.

(2) Le parti des « malcontens » qu'on disait aussi « politiques », fut créé par le duc d'Alençon, frère du roi (mort en 1584).

(3) Mémoires de Jacques Gaches sur les Guerres de religion (op. cit.)

Piste d'écriture : Extraits de « Continuer », Laurent Mauvigner , éd. De Minuit, 2016. Rythme des phrases, présence du corps