"Mathilde", un wobook? Et un nom de domaine pour le blog
Mathilde, un wobook? Merci à tous les participants de l'atelier ayant écrit à partir de "Mathilde et la feuille de boucher", en vue du concours ou nom, de m'envoyer leur texte, avec s'ils le souhaitent un visuel de leur choix. (Et merci à ceux qui l'ont déjà fait). Je vais les réunir en wobook durant les vacances de février. Mon mail : carole.lilin@free.fr
Tant qu'on y est, je donne les dates des vacances de février : du 13 au 26 février. Reprise le lundi 27.
ACTU: Un nom de domaine pour le blog: Eh oui, j'ai pu bénéficier d'un nom de domaine. Le blog est désormais à cette adresse:
www.ateliersdecrits.com
Mais on peut continuer à l'atteindre par les liens précédents.
La bise à tous,
Carole
Dans ces eaux-là, par Roselyne Crohin
Inspiré par le thème de l'eau et l'ambiance sociale, un billet d'humeur... et d'humour, très joliment écrit par Roselyne.
La vie de bureau est loin d’être un long fleuve tranquille. Même si parfois on pense que tout baigne, que l’on navigue en eaux calmes, l’incident ou l’accident n’est jamais bien loin !
Avec ceux qui se noient dans une goutte d’eau, ceux qui ont l’habitude de nager en eaux troubles et ceux qui ne mettent jamais d’eau dans leur vin, on a déjà un bon échantillon des principaux travers qui minent le bon fonctionnement d’une organisation. Parmi ces travers, les deux derniers sont les plus nuisibles !
Passons rapidement sur ceux qui se noient dans une goutte d’eau. Ce sont des couards ou des anxieux, en tous cas des handicapés de la prise de décision. Ils n’ont pas trop de possibilité de nuire, sauf si, bien sûr, ils ont été parachutés sur un poste à responsabilité. Même là, ils sont beaucoup moins dangereux, et de loin, que ceux qu’on va maintenant évoquer.
Dans la catégorie de ceux qui nagent en eaux troubles, on classera tous les filous, les profiteurs, les manipulateurs, ceux qui tirent toujours la couverture à eux au bénéfice de leur carrière et de leur cupidité. Ce sont des pervers à repérer de loin et dont il faut essayer de déjouer les pièges. C’est malheureusement très difficile, car ceux qui seraient susceptibles de les démasquer monopolisent la plus grande partie de leur énergie à se maintenir la tête hors de l’eau.
Dans la troisième catégorie, c'est-à-dire ceux qui ne mettent jamais d’eau dans leur vin, on trouve les colériques, les grandes gueules, les meneurs. Ils ne vous écoutent jamais. Ils sont sûrs d’eux et vous conduisent tout droit dans le mur. Ils foncent tête baissée et ne se remettent jamais en question. Ils sont un peu moins dangereux que les précédents, toutefois, car ils avancent à découvert.
Et vous, qui vous contentez de canoter tranquillement, en suivant le cours de vos missions, si leurs remous vous ont fait chavirer, ne comptez sur personne pour vous tendre la perche. Au contraire, il s’en trouvera toujours un, des espèces décrites plus haut, pour vous appuyer sur la tête !
Nul ne s’étonnera alors, qu’au bureau comme à l’usine (ou partout ailleurs – chacun transposera), on soit souvent sous pression. Les problèmes couvent lentement, mais quand il y a de l’eau dans le gaz, ça éclate. Et une plus grosse vague peut tout emporter…
Et pensez-vous que tous ces mauvais sujets seront mouillés ? Mais non, bien sûr, ils seront tous repêchés !
Roselyne Crohin, janvier 2012
La mer monte, par Jacqueline Chauvet-Poggi
Proposition d'écriture: l'eau. L'eau, dans tous ses états, sa bienfaisance et sa furie. Ce thème a inspiré à Jacqueline un texte poétique et dense. Carole
LA MER MONTE
CONTE
Au commencement était la sècheresse. Adèle avait pris possession de sa maison, dans un petit îlot de villas pas loin de la mer, au début d’une suite d’étés torrides. Le bâtiment était ‘hors d’eau’ comme avait annoncé l’entreprise. Le jardin aussi, le sol comme une croute d’argile cuite et craquelée, la terre (pouvait-on appeler cela de la terre ?) agglomérée en mottes dures qui résistaient longtemps à la pioche avant de se désagréger en débris de tuiles cassées.
C’était l’époque où Adèle recherchait les défis les plus hardis, pleine d’une énergie constructrice. Tu résistes? Tu vas voir. A nous deux !
Elle avait vu. Pioches, masses, pelles, bêches, attaquaient le sol rebelle, de plus en plus profond, les mottes s’effritaient jusqu’à une consistance de sable. Pour sauvegarder un peu ce travail d’ameublissement elle eut recours à tous les artifices d’irrigation, tourniquets, aspersoirs, goutte à goutte, arrosoirs…… Elle parvint ainsi à maintenir en survie quelques îlots verts et colorés, mais à surveiller de près. Dans sa vie aussi elle défrichait, creusait son trou, créait des racines, s’implantait, tissait un réseau qui l’alimenterait en projets et en amitiés.
Un jour d’automne se déclencha un de ces ‘’épisodes cévenols’’ dont le sud est coutumier. Le ciel touchait terre, se déversait en rideau translucide, cascadait depuis le toit, giclait sur les dalles de la terrasse, rebondissait en éclaboussures perlées. Par-dessus le muret le trop-plein formait un buffet d’eau qui s’organisait un peu plus bas en torrent temporaire. Entre deux trombes s’installait un demi-calme où les gouttes martelaient sur les tuiles une petite musique ironique. La terre buvait, buvait, n’en pouvait plus, laissant ruisseler l’excédent qui dévalait le chemin en emportant les aiguilles de pin en rouleaux parallèles. Elle se gonflait à vue d’œil et se donnait des airs de glèbe féconde.
Adèle aussi s’épanouissait. Finie l’âpreté de la lutte contre la dureté, terminé le combat pour dominer le sol ingrat. Elle se détendait, apaisée, se sentait femme, nourricière. Envie de se fondre en un nuage dansant de gouttelettes, de marcher pieds nus dans les flaques, de boire l’eau du ciel tête renversée.
Ce fut ainsi la fête pendant plusieurs automnes. Adèle en avait pris le rythme et réhydratait son âme chaque fois. Bien sûr, il fallait surveiller le comportement de la bâtisse face à ces arrosages diluviens et périodiques. La maison résistait, elle restait ’’hors d’eau’’ malgré les faiblesses de quelques tuiles vite soignées.
Jusqu’au jour où…….
Dans le sous-sol où elle entreposait ses outils d’une saison à l’autre, ses conserves, ses plantes en jauge, Adèle découvrit en fronçant le nez une espèce d’odeur de champignons. Cela évoquait les sous-bois mais c’était plutôt inquiétant dans un sous-sol.
Elle ausculta les murs, repéra des zones humides qui commençaient à verdir, des pans où suintaient des gouttelettes argentées, des fissures à peine visibles d’où l’infiltration s’écoulait en minces filets. L’eau, cette eau qui était son amie, avait entrepris une approche sournoise et tentait d’envahir sa maison.
Adèle fut saisie de découragement. Elle tenta bien d’essuyer, d’éponger, d’assécher, de pomper, mais quelque chose en elle abandonnait, sa détermination, son entrain semblaient rongés par l’humidité. Son corps même se rouillait.
Allez vivre dans un climat sec, disait le docteur. Tu parles !
Au sous-sol l’eau gagnait. Après les murs c’était le sol qui se mouillait chaque jour davantage. Il y avait des flaques dont aucune serpillère ne venait à bout, des accumulations dans des recoins, le long des plinthes. L’eau imbibait les tissus, diluait les poudres, dissolvait les papiers. Elle atteignit le pied des meubles, les étagères basses, puis plus haut. Adèle n’osait plus descendre et regardait du haut de l’escalier cette mare, cet étang qui clapotait et glougloutait dans sa victoire tranquille. Elle vit un jour des petites créatures sauter et retomber avec un floc discret. Grenouilles ? Poissons ? Comment étaient-ils arrivés là ? Elle trempa un doigt dans l’eau, la goûta et la trouva salée. La mer ! La mer la poussait hors de chez elle.
Jusque là, personne dans le voisinage n’avait semblé victime de tels ennuis. D’ailleurs, les voisins avaient vieilli, sortaient peu, du reste bizarrement emmitouflés, toujours chaussés de hautes bottes. Comme elle.
Mais quand l’eau eut atteint le rez-de-chaussée après avoir rempli à ras-bord le sous-sol, Adèle s’aperçut que dans les autres maisons aussi elle s’écoulait par-dessous les portes en lames miroitantes ininterrompues. Alors, ils se parlèrent, mirent en commun leur désarroi, constatèrent leur impuissance.
L’eau était maintenant dans les rues, formant des petits lacs, des ruisseaux, dans l’avenue une vraie rivière dont les flots se bousculaient ver la mer.
Tous, Adèle et ses voisins, se dirent qu’il était temps de partir.
Des garages, ouverts avec peine, surgirent de petites embarcations que chacun avait pris l’initiative de construire en secret. Tous y prirent place. Les avirons battirent des ailes pour emmener tout ce monde vers ailleurs. Ils filaient droit sans se retourner vers la haute mer dans l’embrasement du soleil couchant.
Derrière eux, comme des falaises dorées, les façades des maisons brillèrent une dernière fois avant de s’effondrer lentement, disparaissant comme des glaçons dans un verre, dans un glissement silencieux et irréversible.
Jacqueline Chauvet-Poggi, janvier 2012, photo de l'auteure
Cimes, par Rolande Bernard
Comment, par une métaphore, donner à comprendre le tour qu'a pris une vie? Laisser entrevoir une personnalité? Rolande s'y est essayée avec justesse dans cette nouvelle. Carole
Cimes
Il est assis, le regard fixé sur l’écran de l’ordinateur. Il fait défiler les montagnes, toits du monde. A la vue de ces images, ses yeux brillent, pétillent, mais son visage est crispé. Ses mâchoires sont contractées. Tout laisse à penser que cet homme est en proie à la douleur.
Subitement, un bruit venant de la porte d’entrée le fait sursauter.
- Que fais-tu, Pierre ? J’ai sonné deux fois et aucune réponse. Je me suis permis de rentrer. Ah je vois. Tu n’arrêteras jamais de te faire souffrir.
Pierre regarde son ami Julien comme un enfant que l’on prend en faute, et lui dit :
- Excuse-moi. Je ne t’ai pas entendu. Mais tu as raison. J’en ai besoin.
« J’en ai besoin… » Pour Julien, cela est toujours douloureux d’entendre ces paroles ; et pour ne pas s’éterniser sur ce sujet, il répond promptement :
- Tu as terminé le bilan de la société Serre ?
- Oui il est terminé. Tu veux boire quelque chose ?
- Je veux bien une bière.
Pierre fait pivoter son fauteuil, va à la cuisine. Il réapparait avec une bouteille et deux verres. Tout en tendant un verre plein à Julien, il lui dit :
- Assieds-toi, j’ai à te parler, justement, de ce bilan. Il est négatif. Il faut qu’ils restreignent leurs frais de fonctionnement. Il faut prévoir une réunion avec les dirigeants pour leur signaler où le bât blesse. Je l’ai beaucoup étudié, ils peuvent redresser la barre.
- Tu es sûr ? Ils sont inquiets. Ils voulaient faire un emprunt à la banque pour acheter une nouvelle machine. Ils savent que cela va être difficile.
- Oui mais il y a des points positifs.
- Tu serais d’accord pour venir à cette réunion ?
- Oui je veux bien.
- Bon, je te téléphone sitôt que je sais le jour. Voici un autre bilan à établir. Ça va, tu n’es pas trop fatigué ?
- Non non, cela m’occupe l’esprit.
- Bon merci, je me sauve. Je dois aller chercher les enfants à la crèche. Bye.
Julien a toujours été un homme plus fragile que Pierre, moins opiniâtre. Oui, Pierre était un type robuste, tout en muscles et en force. Même dans leur parcours universitaire, il était toujours le premier. ls avaient fait les mêmes études, Bac puis école de commerce, plus spécialement gestion d’entreprise. Leur diplôme en poche, ils avaient travaillé dans la même société, mais au bout d’un an Pierre avait démissionné : il était trop attiré par la montagne. Il était passionné d’alpinisme, il avait réalisé déjà plusieurs ascensions ; son rêve : l’Everest. Leurs chemins avaient bifurqué : Julien devint patron d’une société fiduciaire, et Pierre guide de haute montagne et alpiniste chevronné. Mais leur amitié était restée intacte.
Oh, cette amitié, si elle n’avait pas été aussi forte, se dit parfois Julien : Pierre ne serait pas sur ce fauteuil roulant. Jamais il ne pourra se le pardonner. Pourquoi avait-il tant insisté pour qu’il vienne à l’enterrement de sa vie de garçon ? Au lieu d’emmener une cordée dans le mont Cervin, il avait laissé cela à Thierry, un de ses collègues, pour venir faire la fête.
Julien comme Pierre n’avait jamais songé à se marier. Ils avaient eu plusieurs aventures mais, disaient-ils toujours en riant : « Pas d’engagement pour la vie, vive la liberté ! » Mais il y avait trois ans, lors d’un séminaire, Julien avait rencontré Nancy. Ce fut le coup de foudre. Trois mois après, ils étaient fiancés.
Pourquoi après l’enterrement de la vie de garçon, Pierre avait-il pris sa voiture ? La montagne l’appelait comme un aimant, et il voulut absolument rejoindre la cordée qui était partie le matin-même. Il n’y parviendrait jamais : pris dans un carambolage, il se retrouva un mois entre la vie et la mort, demeura six mois dans un lit d’hôpital et subit un an de rééducation. Durant tout ce temps, il s’enferma dans un mutisme obstiné.
Julien, qui se sentait en partie coupable de cette tragédie, avait entouré Pierre de son attention. Depuis quelques mois, à sa plus grande joie, Pierre semblait revenir à la vie. C’est pourquoi il l’avait intéressé à son travail : il voulait lui donner une autre raison de s’accrocher. Allait-il y parvenir ?
Sitôt le départ de Julien, Pierre était revenu à son écran. Il songeait… La montagne constituait un obstacle provocateur, dont la conquête était couronnée par l’obtention d’un but absolument exemplaire pour l’imagination : la cime. Exemplaire parce que chaque cime est une extrémité du monde. Au-delà il n’y a plus rien. Chaque petite victoire, d’ailleurs immédiatement sanctionnée par un gain en hauteur, engendre une euphorie particulière. La qualité de cette euphorie est curieuse. Elle semble d’ordre moral. Il existe en effet une morale en vertu de laquelle tout gain dû à un effort personnel apparaît instinctivement comme une récompense.
Pour l’alpiniste, l’accès à la cime est ainsi considéré comme la juste récompense de fatigues antérieures. Aussi chaque victoire sur la pesanteur est éprouvée comme une victoire sur le quotidien et son cortège de petitesses. Pierre avait ressenti tout cela quand il avait escaladé ses montagnes. Maintenant, c’était fini. Ces trois dernières années, il avait connu l’enfer de la souffrance morale et physique. Il aurait tant aimé, plutôt qu’être infirme, mourir en montagne, comme Georges Mallory ou André Irvine, et tant d’autres. Non, la vie en avait décidé autrement. Il devait l’accepter ou se supprimer. Pour l’instant il voulait vivre, pour combien de temps se demandait-il les jours de grand blues. Jusqu’au bout, lui répondait sa petite voix intérieure. Il savait bien, au fond, qu’il n’était pas du genre à s’avouer vaincu.
Il s’apprêtait à s’attaquer au deuxième bilan de la semaine, quand son portable sonna. Le prénom de Marie s’afficha sur l’écran. Marie était une jeune femme qu’il avait connue en rééducation, mais il était sorti bien avant elle, qui peinait encore à retrouver l’usage de son bras droit, et un peu de moral. Tout en décrochant, il revit danser devant ses yeux les cheveux de la jeune femme, et son sourire, toujours un peu triste. « J’aimerais lui rendre la gaieté », se surprit-il à penser. Lui-même était loin d’être joyeux, mais peut-être qu’à deux… ? Non, il n’en avait pas fini avec les défis. Marie serait sa nouvelle cime. A deux la vie pourrait reprendre, avec d’autres valeurs.
Il ne lui énonça pas ce beau programme, mais l’invita à une promenade dans un parc qu’il aimait, dont les allées étaient suffisamment entretenues pour qu’il puisse les sillonner avec son fauteuil roulant, avec des idées gaies plein la tête.
Elle accepta. Le lendemain, Marie était là.
Rolande
Sommaire
Bonjour !
Je m'appelle Carole Menahem-Lilin Je suis auteure et écrivain public. J'écris et j'anime des ateliers d'écriture, à Montpellier (dans l'Hérault).
Ces ateliers peuvent être collectifs ou individuels. N'hésitez pas à venir faire un atelier d'essai si vous êtes intéressé. Je propose aussi des prestations de conseil littéraire, et de rédaction ou finalisation de biographies.
Ce blog est réservé au travail fait durant les ateliers d'écriture, et fonctionne un peu comme une revue, avec la publication d'un à sept textes par semaine. Ces textes ont été auparavant revus avec les auteurs. La proposition d'écriture qui a été à leur origine est résumée en haut de page.
Vous pouvez à tout moment retrouver ces textes :
Textes par auteurs : Pour connaître tous les textes qu'un participant a publié sur ce blog, cliquez sur son nom dans le menu déroulant "Les auteurs". (Comme nous sommes nombreux, ne figurent dans le menu que les participants actuels. Vous pouvez retrouver la liste des textes des autres en vous rendant, dans les archives, à la date du 18 février 2007)
Textes par thèmes: Regroupés dans le menu déroulant "Thèmes", sont proposés des propositions d'écriture et les textes qui en ont découlé, textes des participants des ateliers, co-auteurs de ce blog.
Archives : Vous pouvez y dérouler les textes par mois.
Lettre mensuelle: si vous souhaitez être tenus au courant , mois par mois, des textes publiés sur ce blog, par un courriel récapitulatif (qui vous parviendra de la part de la secrétaire de l'association, Chris)
pour me contacter : carole.lilin@free.fr ou 06 84 01 48 57
L'exil, par Joelle Saltel (2)
Après m’avoir croisée deux ou trois fois dans l’escalier de la maison, tu t’es décidé à me parler et tu m’as demandé depuis combien de temps j’habitais l’immeuble.
Nos regards se sont rencontrés, il me semble que j’ai un peu rougi.
J’avais peur, je ne sais pas de quoi ce qui était étrange comme sensation. J’étais traversée par d’intenses émotions qui me débordaient.
J’avais surtout appris les interdits, c'est-à-dire tout ce qu’il ne fallait pas faire… La sexualité était un royaume inaccessible.
Ma mère m’avait souvent répété qu’il fallait que je me méfie de la méchanceté des hommes, de leur perversité...
À cette époque, je croyais en Dieu, j’avais des images, des icônes qui m’accompagnaient. J’étais une jeune femme entière, idéaliste et je pensais que l’amour ne pouvait être que total, fusionnel, qu’il allait remplir ma vie. Que je n’appartiendrais qu’à un seul homme.
Pour le moment, l’important était d’avancer coûte que coûte. D’aller vers cet appel de la vie. De te rencontrer, d’aller vers toi.
**
Nous nous sommes aimés. Tout allait bien. Tu étais mon premier amour et je t’aimais de toutes mes forces, passionnément, totalement.
Jusque là, rien d’autre n’avait existé à part le malheur, le mien, celui des autres.
Tu étais alors ma seule vérité. J’apprenais à ne plus avoir peur, dans tes bras je me sentais naître une force nouvelle, inconnue jusqu’alors.
Tu étais né à Paris et ton accent m’amusait, cette gouaille te donnait un charme un peu voyou que tu utilisais pour « emballer » tous ceux qui t’approchaient. Tu étais un séducteur, tu aimais plaire et faire tourner les têtes…des femmes. Mais nous étions très amoureux, c’était le début du bonheur, il n’y avait pas encore d’ombre. Je découvrais le plaisir, la jouissance d’être une femme, la tendresse de tes étreintes.
Tu n’avais pas beaucoup travaillé jusqu’à notre rencontre. Des petits boulots à droite à gauche. Tu jouais au poker des nuits entières dans les bars à Ménilmontant et tu « jonglais » avec les fins de mois. Tes parents te donnaient un peu d’argent, ta mère t’adorait car elle t’avait eu très tard. Tu étais romantique, aventurier, libertin et noceur.Tu avais vécu en ménage à plusieurs reprises toujours avec de très belles femmes à tes dires….Une fois, tu as failli être condamné pour proxénétisme car tu n’avais rien trouvé de mieux que de cohabiter avec une femme qui faisait le « commerce de ses charmes » de temps à autre. Toi et la morale, ça faisait deux…
Evidemment, j’arrivais d’un autre univers, j’avais tout à apprendre.
Je m’amusais beaucoup auprès de toi, tu me séduisais sans cesse. Tout en toi me plaisait, ton corps vigoureux et agile et même cet air un peu dur que tu te donnais quelquefois.
Tu as trouvé un travail dans une entreprise de peinture.Tu livrais d’énormes bidons sur les chantiers. Je te revois avec ta salopette bleue faisant rouler ces énormes tubes métalliques sur le bitume. C’était un vrai labeur mais tu ne te plaignais pas.
Pourtant c’était la première fois que tu avais un emploi. Nous partions en vacances au bord de la mer, on campait, on se baladait en voiture, une petite quatre chevaux que tu avais achetés. J’entends encore les airs que tu sifflais en conduisant. Tu aimais beaucoup Montand.
Moi, je fumais mes gitanes en souriant, confiante.
**
Le temps a passé. Nous nous sommes mariés. Puis nous nous sommes installés pas loin de ta famille. Tout proche de ton frère, de sa femme et de ses 2 filles.
Je n’ai pas compris pourquoi tu as voulu que je quitte mon travail.Tu voulais un enfant, nous étions ensemble depuis 2 ans.
Je restais toute seule, je ne savais pas quoi faire de mes journées.Ton frère était omniprésent et surveillait tout ce que je faisais. Plusieurs fois, je l’avais surpris à m’épier derrière la porte lorsque je sortais. Il me regardait d’une drôle de façon qui me mettait mal à l’aise, avec son sourire prédateur. Au début, je n’y attachais pas d’importance. Je l’évitais tout simplement.
Je détestais ta belle sœur ainsi que ses filles et des disputes éclataient de plus en plus souvent. Elle et son mari ne parlaient que d’argent. Cette avidité pour les choses matérielles me dégoûtait. Elle s’affublait de son manteau de fourrure et jouait à la bourgeoise endimanchée.
À ce moment- là, je t’ai confié mon malheur, je t’ai dit ma peur. Je te murmurais :
« Il faut partir d’ici, il faut aller ailleurs sinon je vais devenir folle. »
Tu n’entendais rien mais je sentais ta colère le soir lorsque tu rentrais, les poings serrés dans les poches de ton blouson bleu.
Je sortais parfois l’après- midi, j’avais gardé quelques contacts avec des connaissances, des collègues de boulot de l’époque d’avant notre rencontre.
J’essayais de me distraire un peu, de sortir de cet espace qui se réduisait de jour en jour. Nous étions pauvres et notre appartement n’avait qu’une seule pièce qui s’étirait sur un long couloir et se terminait par une minuscule cuisine composée d’un réchaud et d’un évier. La chambre n’était meublée que d’un lit et d’une armoire quelconque que tu avais récupérées de tes parents. C’était triste.
Je m’échappais et toi tu travaillais, tu n’étais pas souvent là. Tu fuyais peut-être déjà une réalité que tu n’arrivais plus à contrôler. Une sorte de déliquescence du temps, des émotions et des êtres.
Quelque chose s’installa sournoisement sans faire de bruit, lentement comme une longue maladie qui épuise les sens, qui épuise la vie.
**
Je pense à toi, mon amour. Par surprise, tu collais ton corps contre le mien et nous marchions durant des heures le long de la plage.
Nous avions le visage mouillé par les embruns, parfois tu léchais joyeusement mes joues, mes lèvres et je riais de bonheur.
Ton rire et le mien se confondent comme des sanglots.
Es-tu là?
« Les voix se confondent, tu m’appelles et je viens. Je te cherche, en vain.
C’est moi maintenant qui crie ton nom, je m’égare et je tremble sur cette plage déserte ou j’hallucine ton nom comme une prière adressée à la mer.
Dans la solitude du crépuscule, je cours à perdre haleine pour chasser ce creux, cette nausée qui me submerge.
Pourquoi cries-tu mon nom ?
J’ai mal au présent, il n’y a plus rien que cette vase atroce, un son rauque, ça vient d’où ? C’est à l’intérieur que ça crie, un scalpel découpe ma chair, je deviens folle.»
Au loin les barques des marins. Ils reviennent car la nuit tombe et l’horizon n’est plus qu’une ligne grise entre l’océan et le ciel. Quelques mouettes égarées se regroupent à tir- d’aile.
Il n’y a pas de trêve et le calme ne reviendra pas, pas encore. Je cherche ton regard et mon bonheur perdu.
Où es-tu ?
**
Peu à peu, tu es devenu jaloux. Tu me suivais dans la rue, dans les bars où j’allais me réfugier, chercher un peu de chaleur.Tu es devenu dur et froid. Les crises de jalousie étaient de plus en plus fréquentes. Je sentais ta violence. Puis un soir, tu n’as pas contrôlé, un jaillissement de coups m’a aveuglée et j’ai pleuré jusqu'à l’aube. Je ne pouvais pas partir, je t’aimais encore.
Je rencontrais d’autres hommes, je buvais avec eux dans la pénombre des bars enfumés des quartiers populaires.
Pour t’oublier peut-être. Mais c’était l’inverse qui se produisait.
Je voulais fuir et tu m’envahissais.
La ligne de démarcation s’effiloche sans que je m’en rende compte. J’entends sans cesse ta voix comme un écho dans ma tête, des coups violents. Progressivement, je me laisse aller, plus rien n’a d’importance. L’alcool est ma jouissance, ma raison d’être. Il n’y a personne d’autre que toi. Alors, je deviens une étrangère. Une exilée qui déambule le jour et la nuit à la recherche d’un présent qui s’enfuit.
Mon amour, tu n’as pas compris que j’allais m’égarer.
Tu n’as écouté que ta colère.
Je me suis enfuie. J’ai eu le courage de te dire non, de t’abandonner, de te perdre.
L’exil est une sentinelle intérieure où l’amour précipite ma chute.
Envers et contre tout je m’abandonne à la solitude. Je ne renonce à rien sinon qu’à être moi-même jusqu’au bout de mon destin, jusqu’au bout de la folie.
**
Elle mourut d’une crise cardiaque un matin de novembre. C’est son compagnon de l’époque qui la retrouva inanimée sur son lit. Elle occupait une loge de concierge avec lui près de Boulogne depuis plusieurs années.
« Elle ne cessait pas de l’entendre, de lui parler. Elle revivait les années du début, de leur rencontre. Elle était plongée dans le passé, le présent existait peu pour elle, pourtant je l’aimais ainsi, j’avais accepté cette blessure, je m’y étais fait, elle était si belle… » dira Georges, le dernier homme de sa vie.
Joëlle Saltel, Montpellier Janvier 2012
L'exil, par Joelle Saltel (1)
Comment décrire l'exil de soi-même? Qui est Jeanne? Vous le découvrirez en lisant cette nouvelle, frémissante et forte. Vous découvrirez aussi une styliste. C'est le premier texte de Joelle Saltel sur le blog.
L'exil sera publié en deux fois: premier épisode aujourd'hui, suite demain. Carole.
L’EXIL
L’océan, miroir d’eau bouillonnante, immense.
Les quais bordent la rive, les lignes se confondent, la brume enlace les marins aux formes de capitaines.
Au loin, les barques multicolores alourdies par l’odeur des poissons ensevelis ourlent l’horizon. En ce petit matin blême, ton rire et le mien se confondent comme des sanglots.
Est-ce la joie ou la douleur qui se dessine dans ce chavirement des sens ? La trêve est pour demain, peut-être…Quelques gouttes d’eau perlent sur tes lèvres, mon regard essuie ton front.
Les marins chantent maintenant, ce sont des bulles vermillon ou carmin au milieu des trous bleus du ciel qu’étreignent les nuages.
Ta main dans la mienne, nos corps comme un seul corps, la chaleur de ta tête posée sur mon épaule.
Une mouette plonge dans l’eau grise en poussant des cris de guerrière affamée.
Je murmure quelques mots adressés à l’horizon. Nos regards se conjuguent et je chante un bonheur déjà perdu.
Comment arrêter le temps ?
Je me tourne vers toi et je souris.
L’odeur de l’écume est écoeurante, les barques des marins s’approchent. Maintenant leurs chants ont cessé. Ils portent à bout de bras des caisses et des filets translucides, mouillés par le ressac. Se sont des géants puissants et précis, ils font les gestes de leurs pères.
Ils ne savent faire que cela et c’est bien. De tout temps, ils ont lancé leurs filets dans le fleuve récalcitrant et leurs femmes attendent le soir avec l’inquiétude des pauvres gens.
**
Jeanne aimait la mer. D’ailleurs elle était née si près d’elle, un petit village perdu pas très loin de Caen.Il ne se passait rien. Des heures à regarder les nuages défiler comme un alphabet muet.
Les histoires s’enchaînaient dans sa tête, les choses avaient peut-être commencé par là. Elle possédait cet imaginaire des gens blessés prématurément. La nostalgie d’avant le temps, d’avant la naissance.
Cette nonchalance, cette façon de n’être pas tout à fait dans le présent comme si le réel s’échappait de sa raison, de sa pensée.
Elle n’aimait pas trop la lumière, les vérités sans défauts, les certitudes, le définitif. Le vague à l’âme était son occupation favorite durant des périodes plus ou moins longues. Elle partait alors dans des voyages intérieurs, elle se repliait au fond d’elle-même et perdait contact avec les autres. Parfois, elle semblait presque heureuse d’être si seule, une sorte de jouissance à souffrir cet au-delà de l’être, de la raison.
Cette coupure avec ses semblables, au fond c’est peut-être cela qu’elle recherchait… Puis, elle réapparaissait, sauvage, insouciante.
Elle était belle, les regards des hommes déjà, très jeune. Elle aimait que l’on s’intéresse à elle, ça lui donnait de l’assurance, une certaine douceur dans les yeux, parfois seulement.
Très vite était venu le désir de partir, de fuir cette vie de province remplie de la moiteur des commérages. Elle avait envie d’abandonner cette misère quotidienne, les disputes, les cris. Son père était malade depuis si longtemps, « les poumons » avaient dit les médecins impuissants devant tant de cruauté.
Car c’était les vieux restes de la Grande Guerre, celle de 14. Les gaz utilisés ne laissaient aucune chance, imposant une mort lente.
Jacques a cessé de vivre un matin de novembre, leurs mains étaient encore emmêlées sous le drap sur lequel elle avait brodé ses initiales.
Mathilde sa mère avait eu six enfants. La seconde fille était morte à un an d’une étrange maladie. Peut-être une malformation cardiaque qui avait été mal diagnostiquée à l’époque.
L’aîné des frères était déjà parti, sans aucun contact avec le reste de la famille. Il fallait cette séparation pour pouvoir vivre, oublier comme ça avait été difficile de rester toutes ces années ensemble, le chagrin au jour le jour.
À la mort du père, ils furent adoptés par l’État, nommés pupilles de la Nation. Ce qui n’arrangea rien hormis la honte d’être pauvres et orphelins. La mère faisait des ménages chez des particuliers pour subvenir aux besoins de la famille. Mais l’argent manquait, alors très tôt ils durent travailler. Jeanne fut placé à quatorze ans dans une fabrique de conditionnement de farine qui approvisionnait les boulangeries de Caen. C’était une fille courageuse et elle était fière de gagner un peu d’argent.
Ce qui la tenait alors, c’était une sorte d’orgueil salvateur qui la faisait avancer.
Son regard possédait une détermination farouche, sauvage.Pour tout bagage, cette robe rouge en velours qu’elle s’était achetée avec sa première paye d’employée dans une boulangerie de Caen. Ses cheveux bruns formaient des boucles sur ses épaules robustes. Une élégance peu commune pour l’époque, un peu provocante.
**
J’ai tout juste dix huit ans, mon nom est Jeanne et le monde m’appartient.
Toi, je ne sais pas encore qui tu es.
Je revois ton visage .Tu sortais d’une chambre de bonne située au- dessus de la mienne. Tu m’as adressé un sourire étonné. Tu ne savais pas que je venais d’emménager au 4ème de la rue Caulaincourt. J’ai tout de suite aimé tes cheveux ébouriffés et ton air un peu canaille.Tu dégringolais les escaliers comme un acrobate avec ton rire d’enfant.
C’est ton rire qui m’a séduite, je n’avais jamais entendu quelqu’un rire de cette façon. Un jaillissement de vie m’étourdissait amoureusement.
Mes pas résonnent sur le bitume mouillé, une petite pluie fine dégringole du ciel. C’est le mois de janvier à Paris, il fait froid. Ma gabardine noire m’enveloppe et me réchauffe le cœur. J’ai payé les deux mois de loyer d’avance avec les quelques économies que j’ai réussi à sauver du désastre familial. La propriétaire, Agathe est une vieille dame de quatre vingt cinq ans un peu sourde qui habite le même immeuble dans un grand appartement plein de chats et de vieux tableaux. Ce matin elle m’a fait une proposition que j’ai acceptée. D’emblée elle me demande si j’aime lire car elle cherche quelqu’un pour lui faire la lecture deux à trois heures par semaine, en fin d’après-midi : elle devient progressivement aveugle et ne peut plus déchiffrer les lettres. Elle a les mains toutes déformées par les rhumatismes, mais ses beaux yeux verts éclairent son visage sillonné de rides. Très vite j’ai envie de faire vraiment sa connaissance, c’est la première personne que je rencontre à Paris. Je ne suis plus seule.
Nous passons toutes les deux des après- midi gourmandes ; les biscuits au beurre salé accompagnent nos bavardages et mes lectures. Une gorgée de thé et je reprends Canetti, Giroud et Musil. Ça n’est pas toujours facile car la vieille dame est exigeante et parfois même tyrannique. Elle me fait répéter des passages entiers qu’elle aime particulièrement. Puis soudain demande le silence et chantonne des vieilles chansons yiddish de son enfance, alors doucement elle s’endort, paisible.
Elle a été mariée il y a bien longtemps à un égyptien séfarade. Il s’appelait Rachid et portait avec élégance le tarbouche. Elle l’avait rencontré à Paris. Ils n’avaient pas eu d’enfant et il était mort prématurément dans un accident de voiture. Agathe me parle souvent de lui, elle semble encore amoureuse, il n’y avait eu que lui, pas d’autre homme, que cet amour si fort et si beau qu’inlassablement elle me décrit dans la pénombre du salon, son fauteuil posé juste en dessous les innombrables photos jaunies. Une silhouette se démarquait, un homme grand et brun affichait un large sourire.Il était sur toutes les photos à des époques différentes. Avec les années, le temps s’inscrivait dans ce regard de plus en plus sombre. L’expression avait changé et on pouvait imaginer une certaine tristesse dans ses yeux noirs. Rachid avait été marié une première fois, à dix huit ans. Il avait rencontré une jeune fille, ils s’étaient aimés durant ce long printemps, elle était tombée enceinte. Les familles respectives avaient exigé le mariage. Rosetta avait accouché prématurément d’une petite fille qui était morte à la naissance, et ne s’en était jamais remise. Elle pleurait tout le temps. Agathe raconte que c’est durant cette période que Rachid avait pensé partir, car il lui semblait être complètement inutile, il n’arrivait à rien sinon à causer le malheur autour de lui.Il se sentait coupable et cela le paralysait. Puis un jour Rosetta sortit de sa torpeur et de sa tristesse. Elle s’habilla de nouveau de couleurs vives, se coiffa et s’aperçut que le monde existait. Elle reprit le goût de vivre et très vite tomba amoureuse d’un jeune homme du village.Ils habitaient près de Marseille à cette époque.
Rachid reprit sa liberté. Elle a peu de détails sur sa vie durant cette période car il ne voulait pas en parler. Il rencontra Agathe dans un bal à Paris. Elle avait 20 ans, il en avait 33. Elle découvrait la vie, lui, tentait d’échapper à ses vieux démons. Pour elle se fut le coup de foudre.Très vite, ils s’installèrent dans un meublé de la rue Rambuteau, près des halles .Ce fut une période très heureuse, faite de découvertes réciproques, de rencontres et de fêtes.
Agathe a gardé le goût des détails et inlassablement se remémore toutes les grandes dates de cette époque. Ça la rend joyeuse et elle redevient la jeune fille d’alors. Il y a plein de malice dans son regard, elle est cette jeune fille de vingt ans amoureuse et légère. Malgré le temps, les rides et les maladies.
C’est pour cela que j’aime Agathe. Elle est la vie et les moments passés avec elles me tiennent lieu d’existence. Tout devient réel tout simplement .Elle me fait rire et c’est bon.
...
Adam Palais, épisode 6, par Iva
Chapitre 6 :
Ma deuxième journée fut INOUÏE. Durant toute la matinée, je lézardai sur les admirables transats qui, à ma grande surprise, étaient plus confortables que mon lit ! Mais l’un n’allant pas sans l’autre, auprès de moi siégeait bien sur ma pile de livres. Je restai des heures et des heures allongé là, mais il ne faillait pas y rester trop longtemps au risque de prendre un coup de soleil : tout le monde sait que cela peut provoquer des cancers. Avec des amis chercheurs, nous nous sommes penchés de plus près sur ce sujet ; malheureusement, des personnes haut placées nous ont ordonné de stopper nos recherches : c’est la vie. Mais je m’égare.
A mi-journée, j’allai manger à un restaurant près duquel nous avions soupé la veille. En entrée, je commandai une salade végétarienne : salade, tomates, carottes, sauce vinaigrette. En plat de résistance, je pris un canard laqué, légèrement garni de sucre brun et accompagné de pommes de terre grillées et nappées d’huile d’olive et de basilic. Pour terminer ce divin repas, je décidai de déguster le dessert fruité : dans une seule et même assiette se trouvait une coupelle de fromage blanc, deux timbales avec, dans l’une, du coulis de framboise et dans l’autre, un coulis aux trois chocolats. Une assiette de fruits venait compléter le tout : fraises, framboises, mures, bananes, oranges, clémentines. Ce festin de roi terminé, je me levai, allai à ma suite et m’affalai sur mon lit. J’en ressortis vingt minutes plus tard pour me diriger à la salle de sport, afin de perdre tout ce que j’avais ingurgité ; de plus, ma sieste après ce repas n’arrangeait rien. Et oui, pour ceux qui ne le savent guère, après avoir manger, il ne faut surtout pas dormir car cela empêche la digestion. Pendant que je brûlais toutes ces calories, je ne pus m’empêcher de penser à ce pauvre petit prince qui lui ne pouvait plus courir, qui était las de cette maladie sans pareille. Aussi je partis aussitôt et courus vers la salle des machines où j’espérais trouver mon cher ami Thomas pour en savoir plus, car c’est bien beau de s’évader, mais il y a toujours quelque chose qui vous fait revenir à la réalité. Or la réalité est que la plante Macalyna – rappelez-vous, la plante qui pourrait sauver le benjamin du roi – est très utilisée par les médecins chinois, et rappelez-vous que mon ami Thomas est chinois !
Heureusement, je le vis en train de faire une pause déjeuner. Je lui demandai s’il connaissait la médecine chinoise, et il me répondit que oui, car son demi-frère était l’un des premiers médecins de son village. Je lui parlai de la situation du prince, et il me répondit qu’il allait envoyer un télégramme à son frère pour qu’il m’en dise plus sur où trouver la meilleure Macalyna. Une heure plus tard, la réponse confirma que c’était bien sur l’île aux geysers, et une idée m’apparut. Comme nous nous approchions à grands pas de Pâques, et qu’il n’y avait pas de poules sur le bateau, donc pas d’œufs non plus, j’allais proposer au capitaine qu’il organise une sorte de « chasse à la Macalyna » en remplacement.
Je me rendis dans la cabine du capitaine, qui m’invita à jouer au poker avec lui, et j’en profitai pour lui parler de mon idée. Il me dit qu’il allait y réfléchir, mais qu’il était séduit car les passagers seraient contents, et que les passagers soient contents était bon pour ses affaires.
Après cela, je partis faire du tennis et après avoir sué, je me douchai et sautai dans la piscine. Le soir, je participai au Bal du Feu, que je trouvai très réussi.
Iva Caruso
Toucher, par Dréa
Ce texte est né de la proposition d'écriture: écrire avec d'autres sens que le visuel, en particulier le toucher. Mais Dréa va plus loin dans sa méditation... Carole
TOUCHER…
Immobile, Léa observe cette œuvre d’art datant du XIVème siècle : une statue représentant Marie et Jésus. Elle l’admire de face, de profil et de dos ! Son œil se promène de bas en haut, de haut en bas. Le bois a perdu par endroit totalement sa couleur et le rouge disparu atténue quelque peu sa chaleur ; le bleu écaillé demeure quand même céleste et le regard garde son émotion. Le bois ainsi vieilli n’en découvre que mieux son âme, veines et fibres mêlées. Léa renifle : l’odeur naturelle du bois disparaît sous celle ambiante de l’encens, de la cire. Dommage ! Mais n’est-ce pas là un témoignage de respect, de vénération, de reconnaissance à l’art aussi ? Léa n’est plus là, mais loin dans le Temps et l’Espace…Ses doigts enfouis dans une de ses poches frémissent et glissent imperceptiblement sur la doublure de tissu…D’un geste lent empli de respect, elle finit par céder et sa main qui s’approche, enfin rencontre ce bois , ce bois patiné par des siècles , qui appelle la Caresse . Rencontre avec la noblesse ; dialogue intime et riche en perceptions. Elle n’en finit pas d’effleurer, de tâter cette matière, d’en épouser les arrondis qui se lovent dans ses mains creuses. C’est un glissement à deux, apaisant, doux, fusionnel tel un pas de danse apparié. Les plis de la robe se suivent sereinement, comme mus par le mouvement sous les doigts voluptueux et reconnaissants. Le bras qui porte Jésus accentue la rondeur du contact ; le sourire doux et ferme, les yeux tout grand-ouverts appellent le partage et apprécient la douceur des réponses. Le bois anobli par les artistes sculpteur et peintre, est valorisé, humanisé, justifié comme le matériau le plus digne de porter cette émouvante beauté.
Mais le Bois, dans la Nature, n’en est pas moins digne, pense Léa en son for intérieur. L’Arbre, à la fois sobre et prolixe, attire la compassion comme il offre la protection. Ses racines profondes, chevelues, depuis si longtemps ancrées, incitent à la sagesse et à la relativité… Le souci prend sa mesure et l’apaisement s’installe le long de son tronc lisse. L’attouchement ému sur l’écorce rugueuse imprime dans les pores ou la joie ou la peine et les garde à jamais… En écho au feuillage bruissant tout alentour, il se fait le témoin de baisers, de serments échangés, de larmes déçues puis retrouvées.
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Immobile, bien plus tard - après l’accident cérébral qu’elle vient de subir – Léa évoque douloureusement ces moments là :
« Arbre stable, bois ami sobre et calme, seras-tu taciturne ou même trop discret ? Seras-tu attentif à ma souffrance ? Ton écorce sombre et multiple livrera-t-elle ses secrets de ton cœur à mon cœur? Et ton sage discours bâti sur l’expérience pourra-t-il m’expliquer pourquoi Moi ? Pourra-t-il relativiser mon épreuve ?
J’embrasse encore mes proches mais sentent-ils mon étreinte ? Aucune réponse, aucune, n’exprime ce ressenti…La soie d’une chevelure ou celle de la peau, désormais ne sont plus que des mots. Si je les entends ces mots, ils restent bien abstraits…Et la couleur des fleurs se ternit sans parfum…. Que de choses me manquent …Privée, amputée… Malheureuse, je le suis à jamais… VIVRE ENCORE ?
Je sais, l’épreuve pouvait être plus dure et la souffrance sans limites… Je garde encore la vue et le geste possibles; mes pas me portent quand même …Mon oreille se tend ... Est-ce mon cœur qui est sourd ? Tes feuilles silencieusement tremblent au bout des branches et l’invisible oiseau, à l’instant, chante . Donc quand même, je SENS LA VIE, donc quand même je donne et je reçois, donc quand même : JE VIS… »
Le sabordage de Boris Maquet, par Jean-claude Boyrie
Le concert était programmé pour le début du mois d'octobre. En première partie, Boris Maquet devait exécuter une suite pour violoncelle de Jean-Sébastien Bach. Au menu de la seconde partie était inscrite la fameuse sonate de Kodaly. C'est une pièce diabolique à jouer, même par un spécialiste, car les cordes tour à tour pincées, frottées, percutées, doivent être constamment malmenées, voire martyrisées pour imiter le son de divers instruments.
L'été durant, le soliste s'était entraîné pour son récital, qui devait constituer le point d'orgue de sa carrière. À force de répétitions, le mimétisme jouant, il en arrivait à faire corps avec son instrument. Cet engin valait une fortune, on ne dirait pas. C'était une chose immense et fragile à la fois, bien plus qu'une simple table d'harmonie avec une âme à l'intérieur et des cordes par dessus, sa coiffure en volute et ses deux joues percées pour recevoir les chevilles. Les jambes du violoncelliste ne décollaient plus de la caisse de résonance, il ressentait l'archet non comme un accessoire, mais comme une partie de lui-même, en prolongement de son avant bras. Sa main, par cet appendice interposé, frôlait les cordes. Boris en tirait une plainte émouvante à l'imitation de la voix humaine. La sienne propre ? Difficile à savoir ! Boris, taiseux par nature, n'extériorisait ses sentiments qu'au travers de la musique qu'il produisait.
Au fur et à mesure que la date du concert approchait, le violoncelliste se montrait de plus en plus inquiet et nerveux. Plus il répétait, moins il se sentait prêt pour l'échéance fatidique. Il avait même l'impression que son jeu régressait. Bizarrement, c'était comme si l'instrument qu'il chérissait tant, s'éloignait de lui. Boris relut le programme avec un oeil critique. La partition de Bach, un classique de son répertoire, d'une tonalité sombre, lui causait à présent un mortel ennui. C'était comme si cette musique s'était brusquement vidée de son contenu émotionnel. La sonate de Kodaly qu'il croyait bien maîtriser, elle se réduisait pour lui à un pur exercice de solfège sans âme ni signification.
En ce jour précédant l'équinoxe, l'air était tiède et embaumé. Par un temps pareil, Boris n'avait pas franchement envie de rester enfermé dans son cabinet de travail. Pour mieux goûter la douceur du soir, il s'était rendu, portant son violoncelle, en un lieu de répétitions improbable, où nul ne le dérangerait. Maguide était un nom magique, émergeant tout droit de sa petite enfance : on y trouvait une minuscule plage, univers lacustre où le sable clair se mêlait au varech. De frêles prêles et l'Osmonde, royale fougère, colonisaient les rives du plan d'eau. Les grenouilles rainettes – il y en avait des rousses, des vertes et des pas mûres - coassaient à qui mieux mieux. De temps à autre, un plouf discret trahissait leurs ébats. S'ensuivait sur l'eau calme un train renouvelé d'ondes concentriques. Une odeur douceâtre d'algue en décomposition montait à ses narines, se mêlant au parfum balsamique des pins. Le tapis d'aiguilles pliait sous les pas de l'instrumentiste avec un crissement sec.
Boris s'efforça de faire le vide dans sa tête. Il voulait rester zen et chasser les idées parasites. Son regard se perdit parmi les frondaisons. La surface de l'étang scintillait, fascinant miroir, un vrai piège à lumière. Une légère brise agitait l'eau ferrugineuse, y créant des remous, toujours changeants, sans cesse renouvelés. C'était un frémissement charnel, ample et puissant. « Seul l'éphémère dure.... », songea-t-il. L'oeil se laissait prendre au mirage de minuscules reflets jouant sur l'eau frissonnante. Il y avait peu de profondeur à cet endroit. Le petit monde des insectes s'agitait à l'envi parmi les iris nains, les renoncules et les lentilles d'eau. Le silence de ce lieu n'était qu'un faux semblant : sur fond de basse continue – bourdonnement d'un moustique, stridulation des grillons, va-et-vient d'une nèpe, l'envol d'un martin-pêcheur ou le poser d'une libellule complétaient l'harmonie. Boris installa son siège pliant sur la plage et tenta vainement de caler son instrument sur ce support instable. Impossible de ficher la pique en métal dans le sol mouvant qui se dérobait sous elle : la caisse du violoncelle glissait constamment.
Boris estima qu'il ne ferait rien de bon dans ces conditions. Son archet racla la table d'harmonie en une ultime tentative. À peine mieux que si c'était pire, se dit-il. Inutile d'insister. Les bruits de la nature couvraient la voix de son instrument. Pensant qu'il était désaccordé, l'artiste serra les chevilles latérales pour contrôler la tension des cordes. Puis il appuya sa chaussure sur l'éclisse du sillet, en manière de frettage. Le résultat fut consternant : une cacophonie digne des miaulements d'un chat. Rien à voir avec l'appel en crécelle de la fauvette ( « tri tri tri »), le chant rythmé de la mésange (« tilidé, tilidé »), ou le doux murmure de la tourterelle (« rrou rrrou »). Que valait la vibration des cordes par rapport à la voix flûtée du rouge-queue (« tsssit tssissit »), le rire moqueur du pic-vert (« kia ki kak »), aux aigres injonctions du rollier aux vives couleurs, au mélodieux gazouillis du rouge-gorge et aux trilles du chardonneret. Conscient de la vanité de son jeu, Boris posa l'archet, et se contenta d'observer silencieusement l'étang , prêtant l'oreilll eau gémissement du vent. Il pensa que jamais une musique humaine, aussi subtile et savante fût-elle, ne serait à la hauteur de la symphonie des éléments. Mieux valait renoncer à jouer.
D'une simple pichenette, le soliste désabusé fit basculer le violoncelle qui s'effondra dans le sable avec un bruit mou. Sa main le guida jusqu'à cette frange indécise où les vaguelettes venaient mourir l'une après l'autre, se résorbant sur la grève en un doux clapotis. L'une d'elles, plus forte que les autres, s'en vint hardiment lécher la caisse en bois verni. L'érable vénérable décolla du sable et se mit à flotter. L'instrument partit à la dérive, aussi dérisoire et léger qu'une coque de noix.
Boris, dans un état second, résolut de le rejoindre. Le maestro, renonçant à toute dignité, se défit de sa tenue de soirée, queue de pie et noeud paps inclus. Puis, en caleçon, chaussettes et fixe-chaussettes, il s'immergea dans l'eau trouble. Il ignorait où son aventure le mènerait, cela n'avait aucune importance.
Le courant poussait le violoncelle qui, rapidement, prit du large. Boris suivait à la nage. Alors que la nuit tombait sur l'étang, le vent forcit brusquement. Les sombres remous s'amplifièrent.
Naufrage involontaire ou sabordage organisé ? Les ouïes (spectacle inouï) s'ouvraient dans la caisse en double f comme faille et fissure, une plaie ouverte au flanc de l'instrument où l'eau s'engouffra. Quelques instants s'écoulèrent... Ce fut une interminable attente. Il semblait que le temps lui-même s'engloutît avec un obscène glouglou. Puis, le frêle esquif tournoya trois fois sur lui-même, avant d'être dévoré sans retour par des abîmes insoupçonnés. Seul rescapé du naufrage, Boris nageait en surface de l'étang, sa tête émergeant du vaste gouffre. Il lutta courageusement pour revenir sur la terre ferme où il avait laissé ses vêtements, car un virtuose en caleçon, cela n'a pas de sens. Il devait être écrit quelque part qu'il ne se produirait rien de grave et que le soliste s'en sortirait sain et sauf.
C'était juste que son prochain récital allait tomber à l'eau.
Et puis, il ne fallait surtout pas qu'il y eût de noyé dans la nouvelle.
Notes et commentaires :
Texte inspiré d'une photographie de robert Doisneau (1957) : « Le sabordage de Maurice Baquet », ce dernier étant violoncelliste et acteur ami du photographe. Les images de la fin sont empruntées à Virgile, Énéide, Livre 1, v. 118 : « Apparent rari nantes in gurgite vasto ».
Musiques, par Sonia
Ce texte est né de la réunion de trois visuels, dont l'un a été reproduit en illustration. Quand l'imaginaire mène à la réflexion sur soi...
Dans son monde vert, petite Clémentine est seule, très seule avec son petit violon, assise sur sa grande chaise au milieu des petites chaises. Les partitions volent, la musique s’envole. Petite Clémentine joue, seule, pour qui joue-t-elle ? Musique, solitude. Le vert est sombre, lourd.
Au-dessus, dans un univers bleu, la musique se joue en groupe. Un quatuor d’anges. Un quatuor céleste. Les musiciens dans leur petit nuage. Gaité bleue. Légèreté, insouciance des harmonies. Communion des esprits.
Tout en bas, le vieux métronome assure son tac-tac-tac militaire. Les petits soldats se portent garants du rythme. Un, deux, un deux, ils scandent les temps, ils sortent du ventre de leur mère-temps, aux pas camarades, les fusils chargés, les casquettes vissées, tac, tac, tac. Musique militaire, musique cadrée, formatée, on ne badine pas avec la cadence.
Les petits soldats du vieux métronome ne sont pas parvenus à contraindre les musiciens ; ni Petite Clémentine qui n’écoute personne et persiste avec son violon dans sa solitude verte, ni les quatre petits anges qui n’en font qu’à leur tête sur leur petit nuage dans leur monde bleu. Les musiques sont récalcitrantes. Les tac-tac-tac du vieux métronome résonnent dans le vide. Les petits soldats sont amers. Leurs pas cadencés sont inefficaces. La musique ne plie pas. La musique reste sourde à la cadence. Les petits soldats réintègrent leur caserne, le ventre du vieux métronome. Ils ne garantissent plus rien. Ils se replient. Le combat est perdu. Le tac-tac-tac ralentit, devient irrégulier, coince, grince, le tac-tac-tac militaire a déclaré forfait. La musique a gagné.
Guillaume pose son stylo et soupire. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Elle est pas mal, mais enfin pourquoi l’a-t-il écrite… ?
Cette semaine, il avait vu au Conservatoire cette petite élève en classe de violon, une fillette sans doute poussée par des papa-maman croyant bien faire, une fillette propulsée dans la cour des grands, bien seule avec son instrument, bien triste devant ses partitions. Il avait été triste pour elle. Il avait surpris, tard dans la nuit, un groupe de jeunes gens rigolards faire sonner des musiques déjantées dans un jardin public, il les avait enviés. C’est leur liberté qu’il avait enviée. Lui qui était si tenté de bagarrer contre un vieux professeur strict qui lui imposait des rythmes stricts, qui lui interdisait toute fantaisie. Les quatre jeunes aux harmonies célestes lui avaient donné l’envie de fuir, de fuir les cadences imposées, de fuir loin de ce monde de pseudo musiciens formatés, creux, stériles.
Mais le principe de réalité le tient. Guillaume est un étudiant respectable, d’une famille respectable, Guillaume ne se laisse pas aller longtemps à la rêverie, Guillaume atterrit, reprend son instrument, travaille en suivant strictement, sans états d’âme, les règles de son vieux professeur, Guillaume n’a pas le choix, il réussira bien son concours le mois prochain.
Sonia, janvier 2012.
Les visuels sont tirés de la série 2 du jeu DIXIT. Pour plus d'informations sur ce jeu, je vous invite à suivre ces liens:
les principes du jeu: http://www.scifi-universe.com/encyclopedie/jeu/22235-dixit.htm
l'extension : http://www.scifi-universe.com/critiques/edition-22235-25009-57-dixit-2.htm
Carole
Matin de septembre, par Roselyne Crohin
Cette fois, il s'agissait de nous faire découvrir un personnage par le détail de ce qu'il perçoit autour de lui. Roselyne a relevé le défi, et nous donne un fort sentiment de réalité.
Accoudé au comptoir, le peintre au pantalon maculé regarde, les yeux vagues, les images qui défilent au-dessus de lui. Thomas remarque alors qu’ils ont changé le vieux téléviseur contre un écran plat, pendant les vacances. Mais la patronne, elle, est toujours derrière son comptoir à cigarettes, toujours avec ses vêtements flashy et moulants. Une petite nana – jupe ultra-courte, décolleté avantageux – achète sa ration pour la journée. Thomas détourne vite le regard, c’est peut-être une élève ! Ses doigts reprennent fébrilement leur pianotage sur son écran tactile. Face book n’attend pas ! Ca entre et ça sort sans arrêt du Café de la Mairie. Les entrants sont déversés cycliquement par le bus 129 qui s’arrête juste en face. Par réflexe et non par nécessité, Thomas cherche à discerner quel est le temps d’attente affiché avant le prochain bus. Ce réflexe lui est utile seulement le soir, quand il prend au comptoir un dernier café, avant de rentrer sur Paname. Un coup d’œil à l’heure de son I Phone et sa main aligne machinalement deux pièces sur le comptoir rouge acajou. Le patron enregistre l’information avec un clin d’œil entendu.
Dans la salle des profs, il retrouve Paul et Benoît en grande discussion. L’un a passé ses vacances à Palavas et l’autre au Costa Rica. Difficile d’imaginer deux copains plus dissemblables ! Aurélie, après avoir rangé au frigo sa gamelle de taboulé, fait maison, rien qu’avec des produits bio, lui propose, avec un grand sourire, une pastille à la propolis qu’il accepte. Aurélie est toujours un peu trop aimable avec lui. Il entre volontiers dans son jeu, mais ce matin il est nerveux : c’est la rentrée ! Il doit garder toute sa concentration, avant d’entrer dans l’arène, dans trois minutes.
Le nouveau conseiller d’orientation - chemise blanche et cheveux longs clairsemés – cherche à communiquer avec chacun. Thomas qui a repéré son manège se précipite vers la machine à café pour boire son troisième café du matin. Pendant que le liquide coule goutte à goutte, il agite frénétiquement sa jambe droite. La grosse voix du prof de gym retentit tout à coup et manque de lui faire renverser son gobelet. Il en est quitte pour une petite brûlure sur le dos de la main.
Un dernier coup d’œil à son I Phone : paradoxalement, ces dernières minutes de vacances durent une éternité. Puis, Big Ben se met à sonner. Tous se regardent interloqués. C’est Aurélie, professeur d’anglais, qui réagit la première. Elle se souvient tout à coup que le collège devait changer de sonnerie.
Il est 8h 30 exactement. Les vacances prennent fin à cet instant.

Roselyne Crohin, Le 12 décembre 2011
L'agonie du platane, par Danièle Chauvin
Il s'agissait d'écrire en prêtant attention aux sons - et avec les sons: alitérations, assonances, rythmes... Merci de beau texte sonore, Danièle!

C’est à sept heures ce matin-là que les scies se mirent à assourdir les villageois en tronçonnant sans pitié le platane séculaire. Il ombrageait généreusement l’entrée du chemin qui mène à la Sans-Fond depuis la nuit des temps et son exécution surprit tout le monde. Quel fracas, quel massacre. Cela commença par le l’installation rugissante du camion supportant la cabine élévatrice de l’élagueur. L’ouvrier, muni de son instrument de mort, se posta à l’intérieur et s’y enferma. Son collègue actionna alors le mécanisme qui lui permit d’atteindre les branches les plus hautes. C’est alors que débuta l’agonie du géant. Le grincement de la scie laissait parfaitement imaginer la terreur muette du malheureux condamné. Chaque branche se déchirait lentement. Puis, un craquement plaintif, comme le dernier gémissement sous une torture fatale, précédait la chute. Sa rencontre brutale avec le sol résonnait en un rebondissement sourd au milieu du froissement de son feuillage effrayé. L’élagueur reprenait son travail de destruction sur la branche suivante. Aucune n’échappa au tortionnaire. Quand le tour du fût arriva, la tronçonneuse, telle une hyène hurlante s’évertua, ronfla, tonitrua, grinça, siffla. Le colosse résistait de toute sa noblesse, de toute sa densité. Chacun se terrait derrière ses persiennes. Nul ne souhaitait assister au crime.
Le silence retomba, si soudainement qu’il surprit. Le camion benne chargé des branchages, les ouvriers, les outils, tout avait disparu. Un silence de mort. La Nature aphone oubliait de respirer. Les oiseaux eux-mêmes s’étaient tus. Un grand vide happait la vie. Hébétés, les villageois déambulaient comme des fantômes sans voix, sans épaisseur, dans l’irréalité du spectacle. Les ouvriers n’avaient laissé qu’un moignon de tronc, et, tapissant le sol tout autour, la sciure, fine, poudreuse, étouffant le bruit des pas sur elle.
Cela avait duré toute la journée. Il leur avait donné du fil à retordre. Il ne s’était pas laissé assassiner sans résister. Mais contre les machines puissantes de ces hommes sans état d’âme, la lutte était inégale. Sa force naturelle qui avait bravé le vent, l’orage et la tempête était restée vaine. Ils avaient eu raison du seigneur. Ils l’avaient réduit en un tas informe de tronçons, de fagots et de débris. Quel désastre !
Eaux... par Danièle Chauvin
Sur le thème de l'eau, ce texte qui fait entendre aussi bien que voir ce qu'il décrit... Carole
Dans ce pays-là, on meurt de chaud, on meurt de soif, pendant des semaines. Le vent souffle, et les nuages s’enfuient. Tout s’envole, la poussière de la terrasse, le sable de la plage. Mais le ciel reste clair. Armand m’avait prévenue : « Ici, tu choisis, ou il fait beau et il y a du vent, ou le vent s’arrête et il pleut ».
Hier soir, le vent avait soufflé à perdre haleine. Il s’élançait, tourbillonnait, se tordait en rafale, raclait les toits de ses tentacules déchaînés, s’écrasait au pied des murs et remontait de plus belle à l’assaut des maisons. Il courbait les cyprès de sa force effrayante, s’enroulait violemment autour des troncs. Les feuilles des platanes se débattaient dans la tempête, pauvres mains en désespoir. Chacun se hâtait de rejoindre sa maison. Le vent, de plus en plus furieux, rassemblait au-dessus de nos têtes des nuages immenses, qui se gonflaient d’eau, noircissaient en diables menaçants.
Brusquement, le ronflement du monstre cessa et le déluge, comme s’il attendait son tour en contenant sa colère, se déversa sur la ville. Les vannes du ciel avaient cédé, impuissantes à retenir l’écoulement irrésistible des eaux célestes. Un ruissellement sourd, continu, épais, enveloppait la cité. L’eau crépita d’abord sur le macadam, puis à la surface de la couche liquide qui montait peu à peu, remplissant les caniveaux, atteignant la hauteur des trottoirs, masquant toutes les aspérités, les trous, les dénivelés, les marches. La pluie dura toute la nuit. Parfois, on l’entendait s’éloigner, puis elle revenait, précédée du son monocorde de son écoulement.
Au réveil, nous découvrîmes un spectacle insolite. L’eau ne s’était pas retirée, bien au contraire, elle s’étalait sur toute la largeur de la rue. Nous habitions soudain au bord d’un étang qui s’étirait entre les immeubles. Les arbres qui le bordaient s’y réfléchissaient sur fond de ciel clair. La fureur déployée la nuit avait laissé la place au calme serein d’un matin d’automne. On oubliait de penser qu’il était impossible de sortir de chez soi.
Danièle Chauvin. Le visuel reproduit la toile "Cyprès" de Vincent Van Gogh.
Cailin, par Michelle Jolly
Un, puis deux personnages... et la magie de la plume de Michelle.
Chu ne se sentait pas si vieux qu’on le disait ; il s’était réveillé tôt, frais et dispos malgré de violentes douleurs, parfois dans le dos, mais il s’y habituait, et oubliait.
Sur le pas de sa porte, buvant un thé brulant et amer avant d’aller à son travail, il respirait l’odeur acide du matin ; le brouillard gris de la pollution derrière la gare, dessinait un halo autour de sa vieille maison en bois, une des dernières épargnées par les travaux de Hong Kong.
Il se sentait jeune encore, chantait quelquefois, surtout les jours de fête après un verre d’alcool ; il était pauvre, mais à ça aussi, il s’était habitué.
Il avait fait mille petits boulots depuis trois ans, après que la municipalité eut installé des cireuses de chaussures électriques dans les rues, et qu’il avait abandonné la grande boite et les brosses. Son fils partait chaque jour pécher en rivière à la sortie de la ville, Chu aidait sa belle-fille à fabriquer du tofu, et avait décidé d’aller le vendre au centre ville, à la sortie du métro en y ajoutant un peu de bouillon qu’il offrait dans une boite en plastique, ça marchait bien ce commerce.
Ce matin là, il cala dans la remorque de son vélo la petite table pliante, les ustensiles, une toile pour protéger, rangea dans sa vieille boite de cireur les pains de tofu, et la marmite bien fermée ; la remorque était presque pleine, alors il appela Cailin.
Elle arriva au bruit de sa voix comme un petit chat au bruit de la cuillère dans le bol ! elle n’avait pas mis ses sandales et gardé sa robe pour la nuit de peur de manquer le départ. Elle s’installa au milieu de tout l’attirail ; Cailin avait quatre ans, c’était la dernière petite fille, pour son grand père :la princesse.
Il pédalait lentement, pour ne pas secouer son chargement, il dépassa la gare centrale, et roula vers la sortie de métro qui menait au Parc des 7 étoiles.
« Eh ! l’ancêtre ! tu pourrais pas rester chez toi, ta famille n’a pas pitié ? et cette gamine que tu trimballes partout, elle serait mieux avec sa mère ! » C’était le marchand d’épices qui ouvrait son étal.
Le vieil homme sourit, ne répondit pas, se pencha vers Cailin
« T’en fais pas ma fleur, il est pas méchant et me taquine un peu ! »
Cailin regardait autour d’elle, c’était un jour de mai, les boutiques et le fourmillement des rues l’étourdissait, elle ouvrait grand ses yeux, en s’accrochant à la boite car Chu slalomait, pressé de s’installer et inquiet de ne pas retrouver sa place.
« Encore toi ! T’étais plié en deux hier ! s’écria le crieur de journaux quand le vélo stoppa, tu devrais arrêter à ton âge, fais travailler la femme, et l’ainé des petits fils, et cette gosse dans tes jambes ! Chu, tu m’entends… ?. »
Il avait installé sa table, puis le tofu qu’il coupait en tranches, et commençait à servir les clients qui arrivaient…
Cailin s’était assise contre la table, sur le trottoir, elle mâchonnait une gomme qu’une dame lui avait donnée, elle était fascinée par tout ce qui était à sa hauteur : le sol qui chauffait au soleil, le goudron fumait parfois, les pieds des gens qui allaient et venaient.
« Yéyé ! pourquoi dans le noir, par terre, il y a des petits ronds qui brillent ? pourquoi, là bas, le monsieur vend des chats qui bougent pas ? pourquoi la dame elle a plein de bijoux sur ses sandales ?
Eh ! Yéyé, celui là ses pieds sont si sales qu’on ne voit pas ses ongles ! dis, pourquoi j’ai pas un poisson en papier qui vole, pourquoi tu réponds pas Yéyé ? »
Il n’avait pas le temps, « ça marche bien, ce matin pensait-il, je vais rester un peu plus longtemps, cette douleur dans le dos m’embête !
mais je ne peux pourtant pas m’asseoir pour servir ! »
La matinée s’étire, la chaleur s’installe, ralentissant les marcheurs ; les odeurs d’épices s’amplifient, et se mêlent à la poussière de la rue.
« Je ne comprendrais jamais ton obstination, Chu, à venir chaque matin en plein soleil, insiste son voisin, y’a un âge où il faut s’arrêter ! »
Le vieil homme s’énerve : « Et qu’est-ce que je ferais coincé à la maison ? dans les pattes de la bru, avec trois gamins sur le dos, n’osant pas demander à manger car j’aurai l’impression de les voler ! T’as pensé à ça ? eh ! L’emmerdeur ! Laisse moi tranquille, la petite, elle est bien avec moi, et ma place, ici, je l’ai pas volée ! »
Rouge de colère il coupe une nouvelle tranche de tofu, l’enveloppe dans un papier, prend l’argent, et cherche à ses pieds les yeux de Cailin…
Attendri il la découvre lovée dans la boite en bois, sa tête sur son bras replié, dormant profondément dans le brouhaha général.
Un voyage au long cours par Jean-Claude Boyrie
Il n'y avait pas grand mouvement, ce soir-là, sur le port. Plusieurs bateaux à l'ancre attendaient sagement leurs passagers. L'homme arpenta les quais, cherchant la nef qu'il devait prendre. Il vit un petit groupe de voyageurs assemblé dans le secteur réservé aux longs courriers. Il y avait amarré là un superbe trois-mâts gréé, toutes voiles dehors, prêt à appareiller. C'était un navire de fière allure, pur produit de l'ancienne marine à voiles. Sur le pont, les accessoires de cuivre étaient bien astiqués. Il y avait deux passerelles, l'une réservée aux hommes d'équipage, l'autre pour les passagers.
Bizarrement, ceux-ci ne paraissaient guère pressés de monter à bord et restaient à deviser sur le quai.
L'homme reconnut aisément le commandant de bord à son uniforme, il avait une barbe blanche, portait une tenue impeccable avec une belle casquette et plein de galons brodés dessus. Il supervisait l'embarquement des passagers.
L'homme l'aborda poliment et s'enquit de l'heure du départ.
« Nous partirons à la nuit tombée, répondit le capitaine, il faut d'abord que l'enregistrement soit terminé. »
L'homme comprit qu'il avait encore un peu de temps libre devant lui. C'était une bonne chose en soi, mais qu'allait-il en faire ? Instinctivement, il esquissa le geste de consulter sa montre. Il n'y avait plus de montre à son poignet, sans doute l'avait-il fourrée machinalement dans sa poche. Ou ailleurs. L'homme haussa les épaules, estimant qu'il était inutile de la chercher. De toutes manières, elle allait s'arrêter bientôt et ne lui servirait plus à rien. Dès qu'il aurait mis le pied sur ce bateau, le temps de la montre n'aurait plus de sens. À l'agence, on lui avait fortement conseillé de ne pas s'embarrasser d'objets inutiles. Il allait voyager en classe économique, où la place était comptée. En catégorie luxe, et là seulement, les passagers avaient le droit d'emporter avec eux de lourds et somptueux bagages. C'était uniquement pour la frime, ensuite ils ne sauraient plus qu'en faire. Alors, à quoi bon s'encombrer ?
L'homme fit les cent pas sur port, sans trop s'éloigner du ponton d'embarquement. Il aimait le contact du quai luisant de pluie et le bruit sourd qu'il faisait sous ses pas. Ce pavé sonore serait l'ultime impression avant le grand départ, son dernier contact avec la terre ferme. En direction du large, le soleil avait fortement baissé, frôlant déjà l'horizon brumeux. Avant longtemps, la grosse boule rouge aurait complètement disparu, et l'homme, quant à lui, serait en mer. Il entendit l'hôtesse appeler les passagers d'une voix neutre, dans un ordre qu'elle était seule à connaître. Ils devaient se présenter à l'embarquement lorsqu'elle épèlerait leur nom, pas avant, ni après. Les opérations traînaient en longueur, en raison de l'indiscipline de personnes réfractaires à l'embarquement. Beaucoup de gens qui n'avaient pas envie de partir se trouvaient toujours quelque chose d'autre à faire au dernier moment.
Les autres candidats au voyage étaient de tous âges et de toutes conditions, mais on trouvait parmi eux une majorité de vieillards et d'infirmes, la rampe d'accès étant d'ailleurs conçue pour permettre le passage des fauteuils roulants. Il y avait aussi des gens plus jeunes et qui paraissaient bien portants, on se demandait bien ce qu'ils faisaient là. Les couples ne voulaient pas se séparer. L'hôtesse usait de patience avec eux, mais jusqu'à une certaine limite, car elle avait trop de cas de ce genre à traiter. L'homme fut témoin d'une scène déchirante. Deux époux, des gens d'un certain âge, s'étaient présentés simultanément, le mari paraissait plus mal en point que sa femme, il avait un doux visage résigné. Il lui fit un furtif baiser d'adieu. Cela fleurai bon quarante ans de vie commune, de bonheur partagé, coupé de querelles dérisoires. Puis le couple s'était séparé, à quoi bon s'attarder ? Cela ne changerait rien. Le mari s'engagea sur la passerelle en claudiquant. Sa femme restée à quai cherchait en vain à le retenir. Lorsqu'elle fit mine de vouloir monter à bord ,elle aussi, l'équipage la refoula sans ménagements, le capitaine dut intervenir pour la raisonner . Il lui expliqua que son nom ne figurait pas sur la liste et qu'il lui faudrait attendre un peu, son tour viendrait bien assez tôt.
À présent la marée avait cessé de monter, on arrivait en saison d'équinoxe, époque des forts coefficients, la mer était étale, en apparence sans mouvement. Le navire oscillait sur place au gré du ressac, on entendait le clapotis des vagues qui allaient et venaient, battant l'étrave. Les membrures de la coque craquaient en se frottant au quai rugueux. Le granite imprimait sa griffure dans le bois vermoulu, qui poussait de lugubres gémissements.
Il faisait humide et froid. L'homme sentit une bouffée d'embruns fouetter son visage, ses mains, tandis qu'une substance poisseuse imprégnait tous ses vêtements. L'odeur âcre du fucus en décomposition le prit à la gorge. Sa marinière et son pantalon gorgés de sel lui collaient à la peau.
Au même moment, une femme se mit à hurler. C'était une jeune mère à qui l'on arrachait son nouveau-né. L'enfant vagissait faiblement, bavait, la glaire dégurgitée lui coulait sur le menton. Le pauvre innocent n'avait aucune conscience de ce qui lui arrivait. L'homme eut un mouvement de révolte. Quelle faute avait-il commise et pourquoi devait-il s'en aller ? L'hôtesse, qui en avait pourtant vu d'autres, manifesta son embarras. Pouvait-elle déroger à l'ordre de passage ? Elle en référa au commandant de bord. Celui-ci se dit ému par la détresse de la mère, mais lui-même n'avait pas le pouvoir d'accorder une quelconque dérogation. Il prit le nourrisson dans ses bras, assura qu'il serait bien traité.
Les cris, pleurs et les gémissements de tous ordres finirent par cesser. Le silence revint, coupé d'un martèlement de pas : ceux des nouveaux arrivants qui faisaient vibrer la passerelle d'accès.
L'homme avait le coeur retourné par le spectacle dont il venait d'être le témoin. Ce voyage au long cours, pour lequel on faisait monter les passagers de force, ne lui disait désormais rien qui vaille.
Son nom n'avait pas encore été cité, nul ne semblait encore se soucier de lui. Il ferma les yeux, chercha quelque chose à quoi se raccrocher, saisit ce qui lui tombait sous la main. C'était un paquet spongieux, à peine mieux qu'une poignée d'eau : du varech gluant déposé sur l'amarre. La raideur du câble tendu contrastait avec l'inconsistance de l'algue abandonnée aux flots en mouvement.
À présent un jeune couple se présentait à l'embarquement. Il fallut employer les grands moyens pour séparer les deux époux – ou fiancés. Envers et contre tout, leurs corps demeuraient désespérément enlacés. Le garçon fut poussé sur le pont, puis se fondit dans la foule obscure, tandis que sa compagne demeurait à quai. Le personnel de service dut faire barrage pour l'empêcher de se jeter à l'eau.
Et ainsi de suite : à force d'être répétitif, le spectacle devenait lassant. D'ailleurs, on arrivait au bout du compte, il ne restait plus qu'un nom sur la liste. L'homme comprit que son tour était venu, et qu'il lui serait impossible de se dérober.
Il tenta de faire diversion, posant au capitaine certaines questions dites « existentielles », qui n'avaient aucun sens ici, maintenant :
« combien de temps va durer notre voyage ? »
- Il sera long... très long... sans doute même n'aura-t-il pas de fin.
- Comment est-ce de l'autre côté
- Si je le savais.... Bon, je suppose que c'est comme ici.
Le capitaine alluma sa pipe, en tassant le tabac du gras de son pouce. Une fumée odorante s'en échappa. La braise incandescente du fourneau luisait dans la pénombre.
À l'horizon, la boule rouge avait brusquement plongé, laissant derrière elle une vague rémanence. Cette impression lumineuse fugitive s'estompa vite. Dans le ciel, les premières étoiles apparurent, discernables à leur faible vacillement.
« Eh bien, voici la nuit venue dit le capitaine. Tous les passagers sont à bord. Le vent est favorable, il n'y a pas menace de gros temps. Nous allons enfin pouvoir retirer la passerelle et appareiller. »
Il haussa le ton pour donner ses ordres à l'équipage :
- Larguez les amarres ! Levez l'ancre ! Étarquez les cordages !
Hisse ho ! Hisse ho ! La carène grinça, le navire avait du mal à se mettre en route. Il gémit, telle une créature hors d'âge dont les articulations sont fatiguées, puis enfin s'ébranla.
Amassés sur le pont, les passagers s'accrochaient au bastingage, les yeux fixés sur le quai. Dans la foule qui les voyait partir, il y avait des amis, des parents... Tous ces proches leur faisaient un dernier signe, mais déjà leurs silhouettes s'amenuisaient. Très vite, ils devinrent méconnaissables, car la nef entrait dans une nappe de brouillard. Au sortir de la rade, le vent fraîchit, les voiles se gonflèrent, le bateau prit de la vitesse. Le trait de côte s'amenuisa, se réduisit pour finir à de petites lumières scintillantes. L'homme n'avait plus de souvenirs, n'éprouvait plus de sensation particulière. Il perdit progressivement conscience de qui l'entourait, tandis que le froid l'envahissait. C'était juste le vide. Le néant. Le rien.
Goutte qui tombe... par Alexandra Longo
Cette semaine,nous sommes partis d'un thème... un seul thème, mais une infinité de déclinaison, puisqu'il s'agissait de l'EAU. Alexandra l'a traité avec sa sensibilité pleine d'humour. Attention, texte à chutes. Carole
Goutte qui tombe
Flaque qui mouille
Gelée qui pleure
Mare de bonheur…
Goutte qui tombe
Flaque qui mouille
Neige d’horreur
Océan de peurs…
« Je n’y arrive pas… non vraiment, je n’y arrive plus !!! »
Immobile devant sa feuille de papier aux contours précis, l’esprit d’Ilia se perdait en méandres
interminables. Sa plume si fluide, son écriture droite, bien agencée, le mot toujours juste, tout avait disparu. Hier encore, son âme s’envolait, tutoyant les étoiles, souriant aux muses si nombreuses… Ilia n’avait que l’embarras du choix. Mais c’était hier…
Ce matin, au réveil, impression étrange. Ses yeux refusaient presque de s’ouvrir. Son visage semblait tirailler aux deux extrémités. Tout son corps lassé, avait mis plusieurs minutes à s’extraire du lit. A pas pesants, elle d’habitude si légère, Ilia avait fini par s’avachir dans son bain. Hector, le chat, vieux compagnon fidèle, en avait miaulé de mécontentement. Elle était en retard pour la pâtée, c’était la première fois.
En repensant à sa matinée, Ilia sourit nerveusement. Des signes étaient là, évidents, mais elle ne l’avait pas compris.
Je suis juste un peu fatiguée, ce sont ces cauchemars - s’était-elle dit - après le café tout ira pour le mieux. Mais plusieurs cafés, le déjeuner, encore des cafés, n’y avaient rien fait. Elle était vide, telle une auge percée… plus aucune coulée d’énergie et, elle venait de le comprendre, plus aucun mot non plus.
Goutte qui tombe
Flaque qui mouille…
ARRRGGHH !!! D’un violent revers de main, Ilia fit valser sa feuille de papier qui s’échoua par terre. Hector en profita immédiatement pour s’en faire un lit soyeux et lisse, et il leva sa tête de poils, tout étonné de ne pas se faire déloger. Ilia, amusée malgré elle par son expression ébahie, sentit sa colère fondre. Elle attrapa la boule de poils et se lova contre elle avec affection. C’est à ce moment là que le souvenir déchira son esprit. Son rêve, cette nuit.
Une lame de fond, une vague immense charriant des rivières de mots dans de nombreuses langues… elle les avait aperçus. Ils étaient comme catapultés entre eux par l’écume. Elle les voyait s’échouer, désarticulés, certains s’envolaient dans des bulles de savon, d’autres s’accrochaient à la terre tels des plaques de givres. Tous ruisselaient, torrent de larmes intarissables. Ilia se débattait, elle saisissait les mots passant à sa portée dans cette mer déchainée. Mais avant d’avoir pu reconstituer une phrase entière, son réveil, figure de proue, TERRE…
Ilia sourit tout en grattant le menton d’Hector.
« Ce soir mon chat, pas de whisky, de l’eau, rien que de l’eau !!! »
Pont de l'Europe, par Sonia
Il s'agissait d'alterner le point de vue des personnages. Pour ce récit en 5 parties, Sonia s'est inspirée de la toile de Gustave Caillebotte, "Pont de l'Europe".
1
Je suis le chien qui s’en va tout seul. Par tous temps, j’arpente les rues, places, avenues, boulevards et autres ponts de Paris, mais je reste toujours dans le périmètre de mon secteur d’attache autour du Pont des Arts. Je connais mon quartier par cœur, je connais ses habitants, mes congénères des deux sexes, mes cousins les chats de gouttière, les humains qui habitent ou travaillent dans ce 1°arrondissement de Paris.
Ce matin, je trotte sur le pont des Arts. Pas d’habitués à cette heure, seulement quelques hommes, quelques femmes de passage. Peu de chiens s’aventurent dans ce qui est pour nous un no-man’s land, un bout de territoire sans poubelles à renifler. Encore moins les chats, trop de courants d’air pour les petites natures.
J’aime arpenter ce pont dans les deux sens, les odeurs, les perspectives ne sont pas les mêmes.
Ce matin donc, je trotte dans le sens du Levant. Un vent du nord s’est levé, le froid est vif, les promeneurs peu nombreux. Je savoure chaque instant. Les odeurs sont faibles sur les ponts, alors c’est la vue qui prédomine.
A ma droite, un bonhomme, la quarantaine, les vêtements plutôt simples mais élégants et soignés, penché sur la balustrade, debout sur ses jambes croisées, semble méditer en regardant la Seine, les coudes appuyés sur le parapet, une main soutenant sa tête. Il n’a pas l’air de vouloir se jeter dans le fleuve, tant mieux, je n’ai aucune envie de plonger. Que rumine-t-il ? On dirait qu’il s’adresse à quelqu’un en bas sur la péniche. Je ne discerne pas grand-chose.
Face à moi arrivent deux personnes de sexe opposé aux allures huppées, la femme est en robe longue noire à frou-frous, le chapeau en dentelles, l’homme avec un haut de forme sur la tête, porte un queue-de-pie avec élégance. Ils ne montrent pas une grande intimité. L’homme marche près de la dame, mais pas très près, juste penché vers elle, elle chemine juste un pas derrière lui. Elle semble l’écouter avec gravité. Que font-ils sur ce pont à cette heure ? Ce ne sont pas des habitués. Où se rendent-ils ? D’où viennent-ils ? S’agit-il d’un couple ? D’une relation illégitime ? Peut-être en saurai-je plus en arpentant le pont en sens inverse tout à l’heure après ma virée quais, à condition qu’ils fassent de même. Peut-être seront-ils alors plus proches, peut-être plus éloignés. Peut-être n’en croiserai-je qu’un des deux, la femme ou l’homme.
Plus loin, devant moi, un autre homme seul déambule dans le même sens que moi, je ne le vois donc que de dos. Un ouvrier, d’après sa vieille veste de cuir et son pantalon élimé. Je vois des volutes de fumées monter depuis son visage vers le ciel, j’en conclus qu’il se balade la clope au bec, une vulgarité de prolétaire, de mon humble avis de chien.
Tous ces humains qui se croisent et se décroisent, qui s’ignorent, qui font mine de ne pas se voir. Nous au moins, on se sent, on se renifle, devant, derrière, on ne laisse passer aucun pote sans savoir qui il est. Il est vrai que nos rencontres tournent parfois à la bagarre, qu’on peut y laisser une oreille, mais au moins, on ne reste pas anonyme, on sait qui sont ceux qu’on trouve sur nos chemins, je ne comprendrai jamais ces humains qui se croisent mais qui ne se rencontrent pas.
J’aurai donc reniflé sur ce pont ce matin des représentants des trois classes sociales, le prolétaire, le bourgeois, les aristos, ou ce qu’il en reste. Intéressant. Au moins, aujourd’hui, ils ne s’étripent pas, pas comme les mois derniers (1848). Car quand ils se battent, ça fait du grabuge, les cadavres qui jonchent les rues, c’est répugnant.
2
Hola, dit le bourgeois accoudé au parapet. Il s’adresse à un type debout sur son chalutier.
Hé, lui répond le marinier, qu’y a-t-il ?
Tu peux me prendre avec toi sur ton bateau ? Je veux quitter la terre ferme.
Pourquoi veux-tu quitter la terre ferme ? Et que vas-tu faire sur l’eau ?
Je viens de m’apercevoir que ma femme me cocufie avec mon associé, vois-tu, et ça, je ne veux pas le vivre. Les temps ont bien changé, les mœurs aussi. Voilà que les femmes s’y mettent. Moi aussi je veux changer, tout laisser, l’associé, la femme, la boutique. Qu’ils se débrouillent entre eux maintenant.
D’accord, mais tu feras quoi, sur l’eau, avec tes mains blanches ? Tu as vu tes nippes ? Tu vas te salir en déchargeant le charbon !
Je changerai mes nippes aussi, je changerai tout, je te dis, tout, tu m’entends ?
Non, je n’ai pas de travail pour toi, j’en ai déjà à peine pour moi, je n’ai pas de quoi t’entretenir.
Alors je ne veux pas retourner chez moi, je me jette dans la Seine glacée.
Arrête tes conneries, imbécile, tout ça pour une affaire de jupons, on voit bien que tu n’as pas eu beaucoup de soucis dans ta vie.
Le bourgeois grimpe sur le parapet, se jette dans la Seine et coule.
Le bateleur lui tend aussitôt une perche mais le bourgeois se laisse couler.
Le bateleur maugrée contre ces bourgeois qui ne connaissent rien à la vie.
Le couple d’aristocrates passe tranquillement leur chemin, le chien et le prolétaire n’ont rien vu, rien entendu, ils marchaient juste un peu plus loin.
3
Monsieur et Madame conversent. Ils ne voient ni le bourgeois qui se hisse sur le parapet, ni le chien qui gambade et arrive face à eux.
Monsieur tente de faire comprendre à Madame, sa sœur, que son mari reviendra, qu’elle doit attendre, qu’elle doit montrer patience, indulgence ; que les incartades de son beau-frère ne sont que des faux-pas, rien de plus naturel chez un homme, et qu’elle ne peut en aucun cas se permettre de créer du scandale, d’autant que la maîtresse de son mari semble être une des habituées du salon littéraire du mercredi. Elle doit donc attendre, tout finira bien par revenir dans l’ordre. Et l’ordre, c’est notre socle, dit-il. L’ordre.
Madame accepte difficilement. Elle a appelé son grand frère ce matin pour lui demander conseil, elle devinait à l’avance ce que celui-ci lui préconiserait : pas de scandale, respecter l’ordre établi. Mais elle avait besoin de sa présence dans ce moment pénible pour elle.
Ce foutu ordre, pense-t-elle. Il lui prend l’envie de ruer dans les brancards, de mettre un coup de pied dans la fourmilière. Adieu réceptions, mondanités, salons en tous genres. Elle s’imagine faire des vagues, défrayer la chronique, troubler l’hypocrisie de ses pairs bien-pensants.
Mais c’est un rêve. Le courage n’est pas son point fort.
Elle revient vite sur la terre ferme, écoute les conseils avisés de son grand frère, elle sait qu’elle ne quittera pas sa place dans son corps social.
Le grand frère a vite eu raison de ses rêves.
4
Le menuisier vient d’apprendre qu’il a perdu son travail. Ce matin à l’aube. Le patron lui a signifié qu’il n’avait plus besoin de ses services. En toute simplicité. C’est terminé, lui a-t-il dit, tu ne viens plus à partir de ce jour.
Le menuisier a quitté l’atelier sans endosser ses habits de travail. Il ne veut pas rentrer chez lui. Il ne se voit pas dire à sa femme qu’il n’a plus de salaire. Il pense aux combats auxquels il a pris part ces derniers mois et qui sont restés inutiles, la preuve, il n’a plus rien depuis ce matin, pas de travail, pas de salaire, bientôt plus de toit. Alors il se met à arpenter rues, places, boulevards, avenues et autres ponts de Paris. Sans but.
Comme les chiens qui déambulent apparemment sans but, eux aussi. Sauf que lui, quand il croise les promeneurs, il les ignore, eux aussi l’ignorent, on se croise, on se décroise, on ne se sent pas, on ne se hume pas ; pas un regard, pas une parole. Chacun pour soi sur son propre chemin. Seuls au milieu des autres. C‘est sans doute ce qui fait notre supériorité, pense-t-il.
5
Je rentre dans mes quartiers, je prends le pont dans le sens inverse de ce matin. Je ne croise personne à cette heure. Midi, l’heure du déjeuner pour ces messieurs dames.
Qu’est devenu le bourgeois penché sur le parapet ? Où en est-il de ses réflexions ?
Les aristocrates sont-il restés ensemble, plus serrés l’un contre l’autre à la fin de la promenade, ou se sont-il séparés au bout du pont ?
Et le prolétaire, a-t-il trouvé la table mise, la soupe chaude ?
Mes balades excitent toujours mon imagination, avivent quantités d’énigmes, je devrais me mettre à l’écriture, à l’écriture de policiers, je suis sûr que je serai publié.
C'est le bordel (3), par Chantal Joanny
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3
Un soir, coup de téléphone: « hey c'est Valentine! ». C'est vrai, sa nouvelle amie connue à Paniya est restée là-bas, a trouvé un boulot, « Bon quand tu veux! Tu mets un pied et c'est gagné, envoûtement assuré! Le guide Georgio demande après toi, il voudrait apprendre ta langue pour le business, et puis la jungle ça s'oublie pas, au refuge ils se souviennent de toi, le jour où on a traversé la rivière avec le crocodile se prélassant sur le banc de sable à 100m de nous, on le veillait hypnotisés, tu as foncé malgré l'eau trouble jusqu'à la ceinture, les pieds nus sur le fond caillouteux, tu as soufflé comme un buffle en t'écroulant sur l'autre rive, on t'a suivie. Tandis que je me baignais, tu m'as photographiée, et puis le soir on s'est jetées sur la bière en rigolant, tous écroulés à entendre nos aventures! Il restait le serpent mortel à croiser! Quel bordel dans la chambrée, ça puait les fauves humains! Bonheur épuisement couple détonant! »
L'aventure! Ce mot magique vibre à l'oreille de Stéphanie, elle ne s'était jamais autant sentie exister malgré les dangers, libérée de ses repères, ouverte, nouvelle, ce pays l'appelait! « Bye Valentine, je te rappelle bientôt! »
Alors défiant toute prudence, réparée, fiévreuse elle parcourt les vols dicount, départ proche. Trois jours plus tard, le sac refait, le billet à son nom, elle écarquille les yeux sur le tableau des départs.. Puerto Lam vol 3708 porte D gate 58. Elle vole dans les couloirs sûre d'elle. Cette fois elle ne rêve pas, la photo qu'elle avait prise s'affiche sur le grand écran de la réalité. Un nouveau siège, le même film, le trajet dans l'autre sens, elle l'aura traversé cet océan! Valentine à l'aéroport l'accueille, Stéphanie a apporté une cuvée château Margot pour fêter ça!
Pourquoi Léaud n'était-il pas parti avec elle? Tout aurait été différent, ah! il n'était pas libre à cette date, ni très motivé pour ce périple en terre inconnue. Il avait bien tenté de la dissuader mais, déterminée, elle l'avait convaincu de cet unique voyage sans sa présence, un précipice qu'elle se destinait seule à affronter. « Je suis là pour toi», avait-il protesté, « Oui si tu suis mes pas! » avait-elle pensé. Cette discordance avait créé une nouvelle brèche dans leur intimité!
Puerto Lam, Stéphanie dans un taxi, accompagnée de Valentine, traverse la ville. Il fait nuit, quelques lumières vacillantes éclairent les avenues et les rues désertes, les odeurs de goudron remontent imprégnées de la chaleur tropicale, elle a du mal à respirer mais se sent happée par la torpeur nocturne, elle en sourit de connivence, quelques couples se forment devant un bar ouvert dans un quartier (dangereux leur précise le chauffeur), toutes les grilles des maisons honnêtes tirées sur les autos astiquées, ils fendent la capitale recroquevillée pour rejoindre la chambre d'hôtes de la dernière fois. A n'importe quelle heure la maîtresse vous y reçoit souriante, c'est son gagne-pain, elle nourrit sa famille avec. La dame ne s'étonne pas de retrouvailles aussi rapides. Elles dormiront là ce soir, puis repartiront le lendemain par le bus rejoindre le village de Valentine.
Paniya et sa rue principale où tout a basculé, en pointillé, Stéphanie ne l'a jamais quittée! Ses émotions renouvelées, il lui semble que la vie l'appelle de toute son ardeur, elle saura maintenant comment s'y prendre!
Léaud, auquel elle pense de loin en loin, disparaît cette fois du paysage.
De son lit, elle écarquille les yeux sur la lumière qui se faufile entre les persiennes, battue par le ventilateur bruyant et nauséeux. Ses sacs sont appuyés au mur de plâtre jaunissant, les rideaux usés gonflent et se déforment au gré des pales, un coq s'égosille, le propriétaire frappe, faut se lever! Encore étourdie du voyage elle s'extirpe à regret pour une douche froide, une araignée s'est installée sur le mur près du robinet, elle ne la dérange pas. A l'entrée de la « cabina », Omar le propriétaire l'attend avec une noix de coco qu'il fend de sa machette, déjeuner local!
Derrière la maison Stéphanie explore un grand terrain orné d'arbres aux vertus médicinales, grouillant de vies cachées, la végétation avec ses propres lois y règne, chaleureuse, luxuriante, bigarrée. Elle hume de tous ses pores, ravie, quand une mobylette pétaradante s'arrête au portillon en bois de l'entrée, dégageant une odeur polluante, c'est Valentine. Elle grimpe à l'arrière et les voilà sur le chemin caillouteux direction le centre. Le village hésite entre la vétusté et le clinquant touristique, alors dans la confusion tout s'y rassemble, du chic au pauvre on se mélange.
« On va chez Enrico » lui lance Valentine, c'est son nouveau petit ami qui tient un restaurant pays, un toit de feuilles de palme, des rondins de bois pour le soutenir, sol de terre battue, bancs et tables cirées style cantine, face à la mer. Se joignent à leur table Agita et Georgio, Andrew et Galina. On goûte les spécialités au son d'un groupe populaire installé près du comptoir. Puis la tablée se lève pour entamer des balancés sensuels. Georgio lance des oeillades à Stéphanie, elle n'y répond pas, Agita s'approche et s'interpose, le feu dans les yeux, puis une ronde ramène la paix. On s'assoit côté bar sur le sofa à moitié défoncé et les fauteuils en skaï lacérés, la chaleur imbibe plus que l'alcool, on se colle à tout.
Dans cette moiteur tropicale Stéphanie se sent vibrer, elle s'efface à la surface, plonge dans sa vérité, ouvre ses pores aux odeurs brutes. Dans la lumière floue des vieux néons fatigués, elle accepte de se dépecer. Ce qu'elle n'aurait pu admettre auparavant, existe là, la renouvelle et la terrasse.
La nuit lourde et fragile les protège. La jungle se lit dans leurs gestes vifs et prudents, abandonnés et stridents, le risque et la douceur qui s'en dégagent la surprennent. Ils vivent dans l'instant. Les contours indéfinis de leurs vies, elle s'en imprégne, la mue sera longue mais elle ne peut plus résister.
Elle se met à rire en pensant à son poste qu'elle vient de larguer, aux projets qu'elle devait soumettre à ses responsables, les objectifs s'étalaient sur des mois des années mais ce temps si bien pris au piège des tableaux informatiques puait la mort synthétique froide et la torturait. La nuit, tout disparaissait dans les fractures de la terre, elle glissait inexorablement et se réveillait haletante, une sueur glacée la jetait hors de son lit, elle marchait alors dans le salon attentive à la stabilité du plancher, suivant les lattes comme une danseuse sur un fil, puis, rassurée, se recouchait.
L'orchestre braille dans la sono d'un autre âge, l'ambiance fauve accumule les canettes sur le comptoir.
Enrico échauffé l'a fait tourner dans la poussière. Elle retourne s'affaisser sur le canapé, courbaturée, et regarde les couples en piste, au ralenti.
Le bracelet vert, mais c'est le sien qui étincelle par jets impulsifs, le cadeau de Léaud pour son anniversaire, disparu, elle l'avait oublié celui-là dans la liste des objets volés! Il est au poignet d'Agita qui vacille entre les bras de Georgio!
Elle alerte son amie, qui la retient dans son élan, elle va se renseigner...
Tout ici est possible, les lois et les doubles lois bien agencées, les chefs sont convoqués. Le lendemain soir, ils ont statué sous l'auvent de la baraque de pêcheurs et son bracelet lui a été restitué, mais il ne veut plus rien dire désormais. Stéphanie l'échange contre un vélo usagé, bien plus utile dans sa nouvelle vie.
Chantal Joanny, novembre-décembre 2011. Photo de l'auteure.
Femme dans son lit de galets par Christine Jouhaud Mille
Dans le lit à sec du torrent
le corps d’une femme
à la posture couchée
à été conté
Elle est nue
Façonnée en galets arrondis
et assemblage syllabaire
Tê-te, bus-te, br-as, jam-bes
Ses rondeurs
en cailloux
polis par le frottement
Seins, han-che, fes-se, cuis-se
Science des couleurs,
du modelé, manière
savante à créer
cet être camaïeu
Elle n’est pas faite de chair
mais bien de pierres et pourtant
chacun de ses attributs féminins
exulte
S’ensuit dans cette lecture sculpturale
un biaisé léger, contraignant
le large thorax
à chavirer sur le côté
son sein oblong
teinté sable et veines sombres
Deux roches bombées figurent
ventre doré et bas ventre marbré d’ocre.
Beauté du galbe :
d’un même bloc cendré émergent
le haut de la hanche jusqu’à
la pliure du genoux
Sur le traversin minéral
repose l’ogive
rehaussée de coulures serpentines
et d’une coiffe en galet gris
La gisante
est de ses
souvenirs à lui
le lapidaire
ne lui a
donné
aucun regard
Rien…
même pas un soupçon d’yeux
Le soleil joue
les lumières et les ombres
au fil des heures
lui insufflant
des mouvements infimes
Puis-je espérer…
Je veux croire au songe
Que cette nuit
nous nous retrouverons
sur ce lit de galets.
Le poème vient d’être publié aux éditions Chèvrefeuille étoilée dans la revue étoiles d’encre n° 47-48 (Féminin/masculin)






