Ateliers et stages d'écriture à Montpellier. Accompagnement de projets.

22 avril 2019

La déflagration (1), par Nyckie Alause

 

neige

Piste d'écriture: un évènement (ou une situation) dont on pourrait ne pas revenir.

LA DEFLAGRATION 

 Ce titre que je donne au papier je ne l’ai écrit qu’après avoir commencé à raconter. C’est pourtant ce qui s’est produit, une déflagration, et personne sur le moment n’y a réagi de la même manière.

Je marchais sur le trottoir de gauche, en plein soleil, un peu ébloui par son reflet à l’intérieur de mes lunettes, par la difficulté à percevoir les ombres portées longues et mouvantes devant mes pieds. Il devait être six heures passées de quelques minutes. J’avais regardé ma montre en descendant du bus et depuis j’avais traversé plusieurs rues et avenues et j’en avais oublié l’heure.

Les passants me doublaient, me croisaient, m’évitaient. J’étais, c’est bête à dire, comme un poisson dans l’eau. Des poissons qui se bousculent, on ne l’a jamais vu. S’ils se touchent c’est du bout des dents en quelque sorte et le plus petit devient un chaînon de la chaîne alimentaire…

Je pouvais à ce moment-là rester ébloui l’esprit traversé de pensée vagues, informes. Rien ne pourrait me faire presser le pas. Il m’arrivait de m’arrêter sans raison pour affiner une impression, une idée, une ébauche de la conversation que j’envisageais que nous aurions elle et moi. Reprenant ma marche, je comptais les premiers pas comme j’aurais pu réciter un mantra ou un quelconque abracadabra, une sorte de magie à laquelle nul ne croit mais qui aujourd’hui même, pourrait porter des fruits. C’était une bêtification qui me rendait léger. C’est exactement le sentiment qui s’inscrivit dans ma mémoire jusqu’à ce que cela se produise. Ce fut une déflagration pourtant, je le sais, la preuve était dans les journaux le soir-même, le lendemain matin, les jours suivants.

Mais raconter et vivre ne mettent pas en marche les mêmes zones du cerveau, les mots semblent appropriés puis ne le semblent plus, disons de moins en moins, au fil du temps.

Ce que j’ai vu. Il y eut comme un souffle. Imagine que tu as passé de nombreuses minutes, concentré et patient, à monter un circuit de dominos ou de morceaux de sucre et que, d’un geste malencontreux un personnage inattendu, en passant, bouscule la table, ou sans que cela soit aussi flagrant le personnage qui vient de s’introduire dans le tableau éternue et surpris tu sursautes, alors qu’il ne restait que quatre pièces, sucres ou dominos à poser pour achever ton œuvre… Te voici donc la vraie cause de la chute de l’édifice.

Donc je marche, ébloui de l’intérieur et pas seulement par l’idée de la future rencontre avec cette femme que je ne connais pas, mais par ces rayons de soleil renvoyés directement sur mes pupilles. Mes pas, ma pensée, ma vision, mon futur, flous. Je fais un faux pas et au fil de ma chute un souffle bruyant traverse l’espace qui m’entoure, la rue, ricochant d’une façade à l’autre accompagné de stridences à la limite de l’ultrason, et de vibrations profondes, d’infrasons qui dessinent des jets de poussières si photogéniques. Quand on est informé des conséquences il devient difficile et inapproprié de tenir des discours sur l’esthétique de la déflagration mais je n’en suis qu’au début, à la genèse de cette fin d’après-midi lumineuse, si lumineuse.

Si je n’en avais été qu’un observateur, je pourrais me cantonner dans cette attitude, la posture du narrateur qui ne prend parti pour aucun, l’inconscient, l’innocent, ne cachons pas les mots, l’imbécile.

Je reprends, guette bien l’instant où se produit la rupture. Soleil du soir, le pas du flâneur, les passants pressés mais séduits par cette belle fin de journée. Encore deux croisements et nous atteindrons le pont sur le fleuve. Je vois que tu es surpris que je dise nous. C’est que dans nos déplacements communs s’exprime une cohérence mélodique comme dans ces ballets de danse contemporaine dont on dit je ne comprends rien à la danse et pourtant on regarde et sans se l’expliquer on se laisse séduire puis quand cela s’arrête ne nous reste qu’un sentiment inexplicable qu’on ne pourra pas faire partager car les mots vont nous manquer.

Qu’est-ce qui a fait qu’à cet instant précis apparaisse une entrave, se produise un faux-pas, et que ma pérégrination s’achève sur le gravier qui s’est accumulé au bord de la chaussée. Ces graviers gris que les roues des voitures ont poussés jusqu’à dessiner des guirlandes, nul ne sait d’où ils proviennent. Avant que mon corps n’atteigne le sol dur du trottoir et mon visage brutalement la bordure de ciment, je ne m’étais pas interrogé à ce propos.

Relevant la tête dans un rebond douloureux je constate les corps qui se sont affaissés, tu comprends l’image que j’ai employée juste avant, affaissés sans pli, sans angle, sans souplesse, comme des dominos. La poussière dont je viens de parler ne se contente pas de se soulever du sol mais déferle pour accompagner le bruit naissant. Pour cette phase non plus je ne suis pas très précis. Déferlement semble d’autant plus adéquat que des cris l’accompagne comme des grains qu’un vent soulève dans le but d’une semaison dont les fruits futurs restent inconnus.

Quelqu’un vient de s’allonger près de moi. Avec compassion ? Allongé. Une personne qui doit être une femme, dont l’odeur est douce comme une peau nacrée. Compassion ? Non c’est seulement sa main qui saisit la mienne et la serre, un peu trop fort, pour que je tourne les yeux vers elle. Ses cheveux magnifiques, auburn dans la lumière de cette belle fin d’après-midi, recouvrent ses épaules qui tressautent au rythme de ses sanglots. Je dis ça va aller, je ne vous lâcherai pas, n’ayez pas peur ! mais je n’en pense pas un mot.

Le bruit qui se déploie est indescriptible mais je vais essayer de te faire comprendre. Des sons les plus aigus ne restent que des cris, des infrasons ne persiste que la poussière. Entre ces deux registres tout est devenu possible et se mêlent des brisures, des cassures, des rayures, des striures, des rognures, des griffures… tous ces mots me submergent sans problème de rime, sans interruption.

Et lentement, très lentement, les sanglots, les pleurs et les gémissements d’incompréhension gagnent du terrain, de l’espace, de la présence.

Cette femme, dont je tiens fermement la main et qui commence à se calmer, et moi, c’est presque sûr, marchions il n’y a qu’une minute dans la même direction. Quand je relève la tête pour mesurer l’ampleur de ce que je ne sais pas encore être une catastrophe, je constate la présence terrifiée et les genoux râpés de deux jeunes gens qui venaient vers nous et que le soleil m’avait empêché de voir. Je leur fais, de ma main libre, un signe qui se veut rassurant. Un petit couple. La très jeune femme serre la main de son ami et nous nous regardons, eux deux et nous deux, comme on s’observerait dans un miroir à des années d’intervalle.

La seconde vague de poussière passe au-dessus de nos têtes sans effleurer le sol. Comme les jours de neige, le nuage atténue les sons et nous isole. Juste le temps que nos respirations se calment un peu. Je perçois l’odeur de cordite. Et je comprends que ce qui vient d’arriver en est une. Une déflagration.

Demain nous en saurons la cause et la raison. Tu la sais forcément, tu as dû lire le journal, entendre la radio, regarder les infos à la télé. On m’a dit que des images ont tourné en boucle moins d’une heure plus tard sur le net avec toutes les théories qui ne rendront pas les hommes meilleurs.

Je ne sais pas combien de temps nous sommes restés allongés côte à côte, moi lui tenant la main qui devenait brûlante. Puis je lui ai dit il n’y aura pas d’autre déflagration, venez. Nous nous sommes redressés et nous avons, sans nous lâcher, tendu nos mains restantes aux deux jeunes gens. Ils se sont levés et nous ont suivis. Nous avons rebroussé chemin et au croisement suivant nous avons tourné sur la droite et sommes rentrés dans un café. Au loin, on commençait à entendre les véhicules de secours, les pompiers, la police. Les stridences doppler des sirènes ont réveillé une mémoire ancienne et le mot « déflagration » s’est inscrit dans mon esprit en occupant toute la surface.

Mes compagnons se sont assis et je leur ai dit que nous ne risquions rien, que la déflagration était passée.

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20 avril 2019

Pas de deux, par Danièle Géroda

andy summers homme et cheval

Inspiré d'une photo d'Andy Summers (exposition du Pavillon populaire, Montpelllier, 2019)

 

PAS DE DEUX

  

Paisibles, vous l’êtes devenus tous deux,

Prélude à une sérénité dès lors retrouvée.

Là, maintenant, je vous porte tous les deux

Moi, onde limpide, noble écrin de pureté.

 

La lumière crépusculaire vous illumine :

Elle, Duchesse des îles, Toi cavalier émérite.

Mon eau scintillante, elle aussi illumine :

Elle, ta compagne, toi, maître qui la mérite.

 

Tous deux, vous en prenez à votre aise,

Pataugeant sans crainte dans mon cristal.

Il fallait assurément que cela vous plaise,

À elle et à toi, hussard fringant sur ton cheval.

 

L’œil aux aguets, direct sur la plage,

Duchesse dresse fièrement la tête.

Toi, confiant, penses revenir à la nage

Et rends grâce, tel un véritable ascète.

 

Plus de vagues, mon courant s’est calmé.

La nuit vous libère ainsi de votre cage.

Vous baignez dans mon antre, ni affolés,

Ni effrayés comme au moment d’un naufrage.

 

Vous étiez partis, chevauchant sur le sable,

Et la curiosité t’avait brusquement saisi :

Faire découvrir à Duchesse l’inénarrable,

La caresse de l’eau sur ses membres endoloris.

 

Désir et envie de vous offrir cette super balade

Ont guidé votre avancée dans mon eau profonde,

Oui, communion lors de cette inédite promenade,

Avec Duchesse, toi cavalier anonyme et moi, la belle Onde.

 

 

        

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18 avril 2019

Inspiré du cheval, par Michelle Jolly

andy summers homme et cheval

Piste d'écriture: des photos d'Andy Summers (Pavillon populaire, Montpellier, 2019)

 

« Je n’ai pas compris hier matin, l’homme est arrivé comme chaque jour, mais seul, elle, n’était pas là, sa natte blonde me manqua ; lui, malgré l’heure matinale, était vêtu de son pantalon à trous, ses éternelles bottes noires, le torse nu, et la chevelure désordonnée… Que lui arrivait-il ? Il décrocha les guides et la selle, me les jeta sur le dos, sans sa tape douce habituelle, puis dit : « allons » et me tira hors des boxes.

On prit le chemin du petit bois longeant la côte, les arbres frémissaient, il était tôt, quelques oiseaux s’égosillaient ; personne ; on était en période de vacances, et les gens paressaient. J’appréciais toujours ce moment, où je les entendais tous deux plaisanter, ou gentiment s’accrocher comme le font souvent les gens qui s’aiment, elle se rapprochait parfois, et je sentais sa jument contre moi, nous ne bougions pas…. Cela faisait plusieurs années que ce manège durait, et j’étais heureux de ces instants dont je faisais partie…

Hier, il n’a rien dit, serrant les genoux pour me faire accélérer, j’ai galopé un moment dans l’allée des chênes verts. J’ai eu du mal à reprendre mon souffle ; puis nous avons pris la montée de la dune, il sait que je n’aime pas planter mes sabots dans le sable, mais il a insisté, tirant sur la courroie, j’ai avancé ; en haut, la vue était si belle !

…..La mer était là ; étalée comme un long drap argenté touchant le ciel au loin… Il aimait la musique, fredonnait souvent, il inventait des airs, et elle riait…. On ne s’est pas attardé, et c’est là qu’il a voulu prendre la descente, il tirait sur la guide et je refusais de la tête, il fit semblant de ne pas comprendre, et m’entraina. Je descendais doucement, très doucement ; en plantant mes sabots avec soin, ne pas glisser, ne pas m’enfoncer, mais que lui arrivait-il ?

Arrivés sur la plage, il m’a fait galoper jusqu’au bord de l’eau, le remous lava le sable de mes sabots. Il descendit, sans lâcher la bride, et me regardant avec des yeux qui ne ressemblaient pas à ceux d’avant, il me dit : « Viens avec moi ! » Il tira fort, je suis entré dans l’eau il tirait, je suivais avec précaution, je perdis pied un moment, me relevai, il tira à nouveau, alors brusquement je me retournai vers le rivage et tirai à mon tour, je repris pied, tirant d’un côté, lui de l’autre. Un moment il a senti que ma force était supérieure à la sienne, alors il a lâché…

Je suis revenu sur la plage. Après m’être secoué j’ai regardé le large, ai suivi longtemps sa nage, loin, loin devant moi…. Je n’ai pas compris, que voulait-il ?                           

C’est tard dans la soirée que le garçon d’écurie est venu me chercher, mes yeux me faisaient mal à force de chercher l’homme… qui n’est jamais revenu.

 

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16 avril 2019

Emilienne, par Nyckie Alause

andy summers femme au chat

Piste d'écriture: photos d'Andy Summers (exposition au Pavillon populaire, Montpellier, 2019) 

Emilienne, depuis qu’elle s’est assise sur ce banc, n’a pas osé se lever et s’éloigner de ses affaires. A sa décharge, elle a passé tant de temps, une partie de la nuit, à s’installer. Quatre étages quand même, à monter et à descendre les bras engourdis par le poids de ses sacs plastique, du fauteuil pliant au tissu blanchi par le soleil, de sa seule valise dont un des deux clips de fermeture ne tient plus. Sous l’escalier de l’immeuble elle avait mis pour plus tard, au cas où, une sorte de diable — le mot la faisait rire à défaut de la situation — que des ouvriers avaient oublié sur un chantier voisin. Approprié, c’est cela qu’elle avait fait, elle se l’était approprié et justement elle y trouvait une sorte d’expression de justice car elle, si elle est là aujourd’hui, c’est parce que la ville a exproprié son propriétaire et que lui, il lui a demandé de partir.

Sur le diable elle a empilé la plupart des sacs où elle avait entassé ses maigres possessions. Emilienne est une femme rationnelle. Au plus bas de l’empilement les vêtements d’hiver, au-dessus, deux couvertures épaisses, et tout en haut un vilain sac-poubelle avec un peu de vaisselle, une nappe brodée de fleurs reçue en cadeau de mariage et qui n’a pas été utilisée plus de trois fois.

 

La première fois qu’elle avait sorti la nappe, c’est le jour où elle a reçu Monsieur le Professeur pour le thé. Son nom complet était Monsieur le Professeur Pierre-Paul Donnadieu. Marcel, le mari d’Emilienne, avait plaisanté en disant que certainement les parents du professeur n’avaient pas pu se décider entre le choix de Pierre et l’option de Paul et voilà pourquoi l’homme était affublé de ce double prénom un peu ridicule et redondant. Quelquefois, Marcel disait des choses qu’Emilienne ne comprenait pas mais elle craignait tant de paraître sotte qu’elle souriait comme s’il s’agissait d’une bonne blague. Ensuite et en cachette elle notait les mots qui lui avaient échappé et quand elle était seule elle ouvrait le dictionnaire mais, car il y en a toujours un, elle trouvait le sens du mot recherché mais elle en avait perdu le contexte.

Elle se remémore la table mise avec le service à thé qu’elle étrennait aussi ce même après-midi, les sablés au citron sortis du paquet et empilés en couronne sur un plat un peu trop grand, les morceaux de sucres dans une boîte métallique légèrement cabossée mais jolie quand même.

C’était Monsieur le Professeur Pierre-Paul Donnadieu qui avait demandé à venir les voir pour leur parler de Gérard. Marcel n’a pas dit non alors elle a proposé samedi 14 heures pour le thé. Bien entendu qu’elle n’a pas envoyé un bristol ou une carte, elle s’est contentée d’écrire quelques lignes dans le cahier de correspondance et de s’angoisser à l’idée de recevoir un personnage aussi éminent. Heureusement que Marcel a plaisanté à propos de son nom, heureusement qu’Emilienne a souri, heureusement que le thé et les sablés étaient bons, heureusement que la nappe n’a pas été tachée. Monsieur le Professeur Pierre-Paul Donnadieu venait pour leur dire à tous les deux que Gérard, quel garçon méritant, avait obtenu une bourse pour poursuivre ses études à l’étranger, en Allemagne… Elle se souvient bien comment Marcel s’est rengorgé d’avoir un fils si intelligent et combien elle, elle s’était sentie dépossédée. Ils ont dit d’accord, ils ont serré la main du Professeur, Emilienne a débarrassé la table, lavé la porcelaine et soigneusement replié la nappe qui n’avait pas besoin d’être lavée. Ça, c’était la première fois.

 

La seconde fois, c’était bien plus tard. Gérard était rentré d’Allemagne, avec quelqu’un à présenter à ses parents. Marcel avait pour l’occasion repeint le plafond du living (depuis les dernières vacances de Gérard on ne disait plus la salle à manger, on disait « living » et on y avait installé deux fauteuils et un téléviseur). Emilienne avait préparé le plat préféré de son fils, un gigot de mouton accompagné de pommes de terre et de cresson. Elle avait commandé une glace qui, elle l’espérait, ne serait pas fondue au moment du dessert.

Ilona, c’était le nom de la personne en question. Blonde comme une allemande, assistante en physique à l’Université d’Heidelberg, gentille sûrement car elle souriait aux plaisanteries de Marcel sous les regards désapprobateurs de Gérard.

Quand elle a servi la glace qui se tenait encore assez bien, Gérard dit nous allons nous marier… à Heidelberg. Il ne leur a pas demandé s’ils feraient le voyage et Marcel a renversé son verre de vin. La nappe a été tachée et Emilienne a dû l’apporter à la blanchisserie car elle, elle n’y arrivait pas et voir cette salissure lui déchirait le cœur. Ils avaient reçu le faire-part mais Gérard n’avait pas pris la peine de le traduire. Et c’était pire qu’une tache de vin ou de sang de mouton.

Ça lui revient maintenant, Ilona n’avait pas aimé le mouton, ni le cresson. Elle avait mangé les pommes de terre et la glace, et n’était jamais revenue.

 

La troisième utilisation a été la plus triste. Depuis longtemps les plafonds n’avaient pas vu la peinture, le living était redevenu une salle à manger, les fauteuils s’étaient affaissés, la télé n’était plus en noir et blanc et sa lumière colorée rendait la vie un peu plus gaie, pourtant… Pourtant ça n’a pas empêché Marcel de mourir. Il s’était assis dans son fauteuil, chacun avait le sien, les pieds dans ses chaussons posés sur le bord de la table. On avait adjoint une table aux deux fauteuils alors il arrivait que l’un ou l’autre dise « le salon » ou « je vais me reposer au salon en regardant les informations ». Il regardait les informations et Emilienne, de la cuisine, l’avait appelé pour qu’il vienne manger. Chez eux on mangeait à la cuisine. Le vernis de la table de la salle à manger n’est pas du tout rayé, le chiffon O’cédar ne laisse pas de trace. Il ne lui avait pas répondu.

Quelques jours plus tard la nappe brodée fut posée sur la table où Emilienne avait installé quelques nourritures froides, pour les proches qui avaient suivi Marcel jusqu’à sa dernière demeure. La nappe fut la seule à s’en sortir indemne. Emilienne l’a repliée et laissée sur la table jusqu’à la prochaine fois. Gérard et Ilona ont envoyé un mot, des fleurs, ils ont dit qu’ils viendraient bientôt.

 

Dans l’escalier, quand la famille Vedel, la dernière à vivre encore dans l’immeuble, est partie, Emilienne a trouvé un chat, un chat jaune, presque roux, cette même couleur que la mèche de cheveux de Gérard quand il était petit, qu’elle avait conservée dans sa boîte à bijoux. Alors, elle l’a appelé Gérard, elle lui a acheté du Kit et Cat, c’est ce qu’il préfère.

 

Ce matin, Gérard qui rêvait de sortir pour voir le monde est content. Ils ont fini, Emilienne et lui, leur première nuit dehors. Elle lui a servi sa gamelle, la dernière assiette en porcelaine vestige du service à thé disparu. Comme ils n’auront plus de réfrigérateur à leur disposition la portion a été plus copieuse car, tout de même, on ne va pas gâcher ! Les premiers rayons de soleil illuminent la tête chenue d’Emilienne et font cligner les yeux de Gérard, pas celui de Heidelberg, non du Gérard qui est fidèle et qu’Emilienne ne peut s’empêcher d’appeler « Mon Petit ».

Bientôt elle pourra quitter son anorak qu’elle posera sur le diable pour masquer un peu son barda. A grands gestes elle convoque tous les amis disparus, tous les voisins évaporés, Marcel qui est parti trop tôt… Elle leur parle comme s’ils lui avaient obéi, elle leur explique que son fils viendra la chercher peut-être aujourd’hui ou au pire demain ou après-demain, enfin il viendra, la dame des services sociaux de la Mairie a assuré qu’elle le prévenait. Les premiers ouvriers arrivent, il est sept heures, pour s’attaquer à la démolition.

Nyckie Alause

La photo d'Andy Summers qui a inspiré cette nouvelle  est légendée: Istambul, Turquie, août 1998.

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14 avril 2019

La voix d’Éloïse, de Sylvie Albert

papillon vert

Piste d’écriture : placer un personnage face à une épreuve, dans un endroit/une situation d’où il pourrait ne pas revenir.

La voix d’Éloïse

 Personne ne lui avait dit ce qu’elle risquait. Et pourtant, Papa et Maman le savaient, et peut-être même Marc et Sophie, mais elle, la principale intéressée, n’avait pas été prévenue. On lui avait dit qu’il fallait l’opérer pour qu’elle puisse mieux respirer, et comme toujours elle s’était laissé faire. Car les opérations, elle connaissait, cela faisait huit ans qu’elle en subissait une à deux par an, comme lourdes conséquences de sa naissance prématurée. Éloïse s’est habituée aux chambres d’hôpitaux, aux lits roulant vers la table d’opération, à l’anesthésiste qui la fait compter jusqu’à 10, aux infirmières qui quelquefois prennent un peu de leur temps pour lui lire une histoire. Quand Maman ne peut pas être là, c’est Papa qui s’occupe d’elle, et même des fois Mamie, qui est la plus rigolote : ensemble, elles font des concours de dessins, et ce n’est pas toujours la plus âgée qui l’emporte…

Cette fois-ci tout s’est passé comme d’habitude jusqu’à son réveil. Quand elle ouvre les yeux, Maman est là, qui lui tend un verre d’eau, sachant que c’est la première chose qu’elle réclamera.

- Ça va, ma puce ? Tout s’est très bien passé, le docteur est content.

J’en ai quand même un peu marre des opérations, se dit Éloïse, maintenant il va falloir attendre des semaines avant de jouer avec ma sœur et mon frère et de pouvoir retourner à l’école. En général de bonne composition, aujourd’hui elle a envie de protester un peu. En plus, elle a mal à la gorge.

- Maman, articule-t-elle, … mais aucun son ne sort. Maman, essaie-t-elle à nouveau, sans plus de succès. Elle tousse, mais toujours aucun son. Elle s’agite, s’énerve.

- Calme-toi ma puce ! Si tu n’arrives pas à parler, ce doit être à cause de l’anesthésie ; cela t’est déjà arrivé, ça va passer, attends un peu.

            Mais deux, trois, quatre heures plus tard, pas d’évolution. Cela met Éloïse dans un état d’angoisse excessif aux yeux de Maman, de Papa qui les a rejointes, et des infirmières qui passent de temps à autre. Éloïse ne peut surmonter sa panique, elle se sent emprisonnée. Le désagréable sentiment de dépendance éprouvé depuis son lit d’hôpital est encore accentué par le fait qu’elle ne peut pas s’exprimer. Elle a l’impression d’être redevenue le bébé d’autrefois auquel on faisait subir examen sur examen et opération sur opération, comme à un objet sans volonté ni ressenti. Elle commence à avoir de la fièvre, et l’on fait venir l’interne, puis le chirurgien qui l’a opérée. Celui-ci répète que tout s’est passé au mieux, et ajoute qu’il n’y a aucune cause physiologique à cette extinction de voix. S’il y a avait eu une complication, le larynx aurait pu être touché, comme il le leur a dit avant l’opération, mais ce n’est pas le cas. Le médecin lui prescrit un somnifère et dit qu’il repassera le lendemain.

            Éloïse dort dix heures, mais dix heures peuplées de cauchemars. Elle s’est trouvée dans des situations effrayantes, mais au moment de crier pour repousser sa peur ou avertir les autres, sa bouche s’ouvrait sans émettre aucun son. N’importe qui aurait pu lui dire que de telles images étaient monnaie courante dans les rêves, qu’il n’y avait pas de raison de s’affoler. Mais elle est toute seule face à ses frayeurs, qu’elle ne peut ni maîtriser ni exprimer.

Au matin, toujours aucune amélioration. Après l’avoir examinée, le chirurgien demande à voir Maman en dehors de la chambre. Cette extinction de voix semble plutôt d’ordre psychologique, causée par un gros stress ou un choc. Lui ne peut rien faire de plus. Le temps semble être le meilleur allié.

Ainsi donc, Maman et Papa savaient qu’il y avait un risque, et ne lui en ont pas parlé. Éloïse n’arrive pas à se faire à cette idée. Et n’arrive pas à parler non plus. Il y a tellement de colère et de déception en elle… Papa lui apporte une ardoise pour qu’elle puisse écrire, elle la jette deux fois avant de se résoudre à l’utiliser. Sophie et Marc viennent la voir, mais ils ne savent que faire devant son visage plein de larmes. Sa gorge n’est plus douloureuse ; elle ne fonctionne simplement plus.

Le retour à la maison la semaine suivante est une épreuve pour tous. Éloïse redevient autonome, mais ne peut pas encore aller à l’école. Elle assiste, toujours silencieuse, à ses séances de kiné pour contrôler sa respiration. À la maison, elle fait preuve d’une agitation et d’une désobéissance inhabituelles, et surtout elle ne mange plus. Et sans perfusion, elle s’affaiblit. Mamie est alors appelée à la rescousse. Elle arrive rapidement, avec sa bonne humeur et tout son matériel de peinture.

Au début, Éloïse fait comme avec les autres : elle ignore les efforts de Mamie pour l’approcher, et refuse toute interaction par papier et crayons interposés. Mais Mamie, qui est d’une patience à toute épreuve et a même réussi autrefois à venir à bout de la résistance de Maman, un cas d’entêtement pourtant hors du commun dans ses jeunes années, finit par trouver les failles dans la cuirasse d’Éloïse. Elle lui parle d’égale à égale d’expositions qu’elle a visitées, de ses peintres préférés, lui montre des reproductions d’œuvres, puis s’essaie à peindre devant la petite ; elles rient ensemble de ces essais peu concluants. Et peu à peu, grand-mère et petite-fille trouvent un moyen de communiquer paisible et naturel. Un jour, Éloïse prend le pinceau des mains de Mamie, et dessine un papillon qu’elle colore de toutes les couleurs présentes sur la palette. Mamie fait comme si de rien n’était, et continue les jours suivants avec ses paysages de guingois, pendant qu’Éloïse prend de plus en plus d’assurance.

La fillette ne recommence pas à parler, mais elle se calme, redevient gentille comme avant, et passe de plus en plus de temps avec ses toiles et ses pinceaux. Mamie doit repartir, mais Éloïse continue à communiquer avec le monde extérieur par le biais de ses dessins.

      L’histoire ne dit pas si elle va ou non retrouver la parole, ni si elle deviendra ou non une grande artiste, mais l’espoir est permis…

 

 

 

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11 mars 2019

Road-Movie, par Roselyne Crohin

greenbook2

La piste d'écriture donnant quatre éléments (un lieu : un café – un objet : une valise très encombrante – une personne : le garçon de café – un moment : il est 22h) m'a évoqué très rapidement une scène du film Green Book de Peter Farrelly, vu récemment. Je tente ici d'en recréer l'atmosphère.

 La route défile, monotone et droite. Tony, aux larges épaules tient d'une main le volant d'une Cadillac bleue flambant neuve. De l'autre, il enfourne un gros morceau de poulet frit, dégoulinant de graisse. A l'arrière, Don Shirley, bien droit sur son siège, observe la scène silencieusement, en dissimulant mal un léger dégoût. Pianiste classique virtuose, acclamé à New-York, Don Shirley vient d'entamer sa première tournée à l'intérieur du pays, en novembre et décembre 1962. Ses nombreux contrats vont l'amener du Midwest au Sud profond pour se terminer en Floride, à la veille de Noël. Ce sera donc un long trip de deux mois avec un concert chaque soir ou presque, pour lesquels il a exigé de jouer exclusivement sur un Steinway. Il est accompagné d'un violoncelliste et d'un contrebassiste qui forment avec lui le Don Shirley Trio. Ces derniers voyagent séparément, dans une autre Cadillac bleue, strictement identique. Les deux voitures se suivent, se doublent ou se séparent, au gré de la fantaisie de leurs chauffeurs.

–         Jamais mangé de poulet frit aussi fameux, clame Tony en se retournant complètement vers Don. Vous devriez goûter. Tenez, voilà, goûtez-y !

–         Regardez la route, Tony, le sermonne Don.

Tony qui n'en fait qu'à sa tête lui refourgue de force un morceau du poulet qu'il a déjà mordu et Don, pour ne pas le laisser tomber, est obligé de saisir le morceau.

–         Mais vous m'obligez à manger ça sans assiette, ni fourchette, ni couteau, se défend-il d’un ton offusqué.

 Malgré tout, il se fait violence et détache un petit morceau de poulet entre ses lèvres pincées. Tony l'observe dans son rétro : Alors, avouez qu'il est bon ! C'est vrai, reconnaît-il, mais que va-t-il faire des os ? Tony baisse alors sa vitre et jette au loin l'os qu'il vient de nettoyer à fond. Surpris par la rapidité du geste, Don se garde de faire une nouvelle remarque. Après tout, la nature retourne à la nature. Il imite donc son chauffeur dès qu'il a terminé à son tour. Tony étouffe un petit rire et profite de ce moment pour jeter sa canette vide. Ah, mais là, ça ne passe pas, car Don, qui est très bien éduqué, est en plus écologiste avant l'heure. Ayant vérifié que la voie est libre jusqu'à l'horizon, il oblige Tony à reculer jusqu'à la canette et à ouvrir sa portière pour la ramasser.

 Don Shirley est un afro-américain, comme on dit aujourd'hui, mais il est un nègre pour les habitants du Sud ségrégationniste, dans ces années 60 où les marches pour les droits civiques commençaient à prendre de l'ampleur. Nullement militant pour sa part, il est musicien avant tout, spécialiste de Brahms et de Chopin (Joe Pin, comme l'écorche Tony). Mais curieusement, il semble ne pas connaître le rythm'n blues qui était pourtant déjà très populaire en Amérique. Il n'a même pas entendu parler d'Aretha Franklin, à la grande surprise de Tony, qui lui est fan de la chanteuse.

 Le paysage continue à défiler dans un silence interrompu de temps à autre par les éructations de Tony. A l'arrière, Don Shirley tente de conserver son calme olympien. Ils viennent d'atteindre l’État de Caroline du Nord. Dans les champs, désormais, c'est une main d’œuvre nombreuse qu'on voit, au loin, s'affairer aux travaux agricoles. Et à l'entrée d'une bourgade, la voiture double une longue cohorte de travailleurs, tous noirs, aux visages harassés de fatigue, qui rentrent des champs en longeant la route. De lourds regards vont et viennent de la Cadillac à la colonne humaine, chargés d'étonnement, de stupeur, de colère rentrée. Du dandy noir ou du pauvre hère en haillons, on ne saurait dire lequel est le plus étonné des deux.

 Dans cet État où la ségrégation sévit, pour la première fois depuis le début du voyage, Don devra descendre dans un hôtel « Black only ». Celui mentionné dans le guide, le fameux « Green book », est un motel sinistre et crasseux, où quelques hommes et femmes nègres s'interpellent en braillant à travers la cour. L'arrivée de Don, très grand, tiré à quatre épingles, suivi de son chauffeur blanc qui porte une énorme valise sur son épaule, crée là aussi la surprise et fait braquer tous les regards sur eux. Un peu plus tard, poussé dehors par l'inconfort de sa chambre étouffante, Don se risque à aller prendre le frais dans la cour. Mais il ne tarde pas à subir les quolibets des autres clients, pas habitués à voir descendre là une telle « gravure de mode ». Il décide donc d'aller voir ailleurs en ville si l'air y est plus respirable.

 Il est déjà 22h. Il n'a rien mangé depuis le poulet frit et surtout il a besoin d'un petit whisky pour se remonter. Il pousse donc la porte du premier café qui lui paraît assez bien tenu, sans prêter attention au panonceau « Niggers forbidden ». A la faveur de l'obscurité, personne ne remarque son entrée, dans un premier temps. C'est lorsqu'il arrive au bar qu'il comprend : une sorte de cow-boy, taillé comme un catcheur, lui ordonne de prendre la porte immédiatement et le menace d'appeler la police. Don fait l'erreur de ne pas s'exécuter aussitôt. Il se prend un coup de poing dans la figure qui l'envoie choir sur le sol. Heureusement, ses deux musiciens, qui se trouvaient dans le bar, volent à son secours et l'un des deux va chercher Tony et ses gros muscles à la rescousse.

 Chancelant, Don reprend ses esprits sur le trottoir, pendant que Tony lui tamponne le visage avec un mouchoir humide. Non loin de là, ils repèrent un restaurant pour nègres, bondé et très animé. Ils s'y installent tous les quatre et parlent avec leurs voisins. Un vieux piano droit trône sur une estrade, à côté d'une batterie, mais les musiciens font la pause. Don qui a révélé à ses voisins de table qu'il était pianiste est invité à jouer. Sans se faire prier, il interprète un morceau de son répertoire, puis se laisse aller à une improvisation libre, inspirée des chansons nostalgiques de son enfance. Les cuivres et le batteur du sextet ne tardent pas à le rejoindre et tous s'accordent à improviser sur des rythmes New-Orleans. Don s'y laisse entraîner avec la plus grande aisance, grâce à sa virtuosité et à son très grand métier.

 Tony, qui vibre naturellement à ces rythmes qui lui sont familiers, se sent tout à coup heureux et détendu, sans trop savoir pourquoi. Son patron a enfin brisé le masque, semble-t-il, et il se sent alors plus proche de cet homme froid, au premier abord, mais si sensible et attachant, au fond. 

C'est à partir de cette soirée mémorable que les relations entre Tony et son patron se sont progressivement apaisées pour évoluer vers plus de complicité...

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19 février 2019

Stage le 10 mars: récit à retournement, scénario-nouvelle, autour de "Sixième Sens"

Construire un récit à retournement(scénario et nouvelle)

Etude de cas : Sixième sens (de M. Night Shyamalan)

 

Analyse et discussion, Exercices collectifs et individuels.

 Dimanche 10 mars 2019, 10h-17h30 (repas partagé tiré du sac)

Stage co-animé par Daniel Sebaihia (atelier scénario Adra)
et Carole Menahem-Lilin (www.atelierdecrits.com)

40 € (30 € pour les inscrits aux ateliers)

Salle Adra 19 place du Nombre d’Or, Montpellier, tram Antigone ou Place de l’Europe

Amenez vos outils d’écriture préférés !

Inscription et contacts :

Daniel, 06 32 33 84 74, daniel.sebaihia@free.fr

Carole, 06 84 01 48 57, carole.lilin@gmail.com

Adra : 04 67 64 86 15, adra34000@gmail.com

www.adra-montpellier.com

 

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16 février 2019

Piste d'écriture: le ventre de la baleine

Le ventre de la baleine, ou Le lieu dont on pourrait ne pas revenir

Refuge et piège.

Lieu du doute, de la régression, mais aussi lieu du questionnement et de l’élaboration. C’est souvent le moment du flash-back.

On prend le temps, on réfléchit, on fait retour sur soi. On cherche à créer du sens. On mûrit, ou on s’affaiblit.

Qu’est-ce qui va prédominer ? Le renoncement ? Un renoncement qui a du sens dans la trajectoire du personnage, ou non ? Ou bien la décision de quitter ce lieu ? de se remettre en route ? quel sens cela a-t-il ? et comment va-t-on procéder ?

Exemple de Pinocchio et Gepetto.

http://www.crdp-strasbourg.fr/je_lis_libre/livres/Collodi_Pinocchio.pdf
p 177 à 189

 A votre tour. Que peut apporter à votre personnage un tel épisode ? comment va-t-il le négocier ?

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14 février 2019

Loïc de..., par Michelle Jolly

les toiles de emi, http://a53.idata.over-blog.com/2/75/82/79/dessin5bis.jpg

Piste d'écriture: Mettez votre personnage au défi. 

Loïc s’installa sur un banc, mais, brutalement, se leva, pour éviter deux étudiantes qui s’écroulaient près de lui en riant ; plus loin il prit une chaise, la traina à l’écart, sous un arbre, il s’assit et sortit son livre… « La confusion des sentiments »de Zweig, il aimait cette histoire, Mère n’aurait pas apprécié, il sourit en y pensant, et se dit que la bibliothèque de l’école avait de belles trouvailles et lui d’astucieuses cachettes ! 

Il arrêta sa lecture, « J’ai seize ans, se dit-il, pourquoi toujours penser : que dira Mère, que penserait Père ? C’est vrai que je n’aime pas leur désobéir, c’est quelque chose qui remonte très, très loin. Ils m’ont répété : nous t’avons créé avec l’aide de Dieu. Je leur dois tout, respect, reconnaissance, et cela m’interdit toute résistance… J’ai le privilège de porter un nom : de…, un château, où nous vivons, un parc, et tout petit j’étais fier de tout ça, aujourd’hui, je me demande… Je n’ai manqué de rien, je crois, une chambre à moi, austère et froide, trop grande, et au mur les interdits : pas de crayons de couleurs, pas de peinture, pas de jouets qui abêtissent disait Père, pas se salir ajoutait Mère. Plus tard un peu de tennis, pas de jeux collectifs, on ne se mélange pas chez nous, disaient –ils.    A l’école j’avais peur du ballon dans la cour, c’était sale, et froid ; toucher les choses me dégouttait, serrer une main, un bras, même mon propre corps ; d’ailleurs Mère m’avait dit, quand j’étais petit : « C’est très mal de se toucher, ne faites jamais ça ! ».  Quoi ça ?   Je me souviens à l’école maternelle, il m’était interdit d’aller aux WC avec les autres à la récréation, je me mettais face contre le mur de la cour, j’appuyais fort sur mon ventre et je me retenais, retenais, jusqu’à ce que l’envie soit passée, et j’était fier d’annoncer à Mère ma victoire. Au fil des ans l’habitude était prise, je me contrôle, et fais face à tous mes dégouts : les choses molles, la terre, le sable, tout ce qui est tiède et doux, une main, un bras, je n’aime pas toucher les gens, je ne touche pas mes parents. Se blottir ? je ne sais pas ce que c’est, il n’y a que mon chien qui se blottit à mes pieds… Nous ne sommes pas des gens qui se blottissent.

Pourtant, la fin de mon livre me surprend encore, lu et relu, je ne sentais pas arriver cette fin, ni ce baiser…  Hier je l’ai caché comme d’habitude au château, dans l’arrière cuisine, là où Mère ne va jamais.    Puis, je ne suis pas allé dans ma chambre, pas envie, j’ai préféré le parc, derrière la tour, le grand chêne centenaire. Mes cachettes, mon coin – larmes, mon arbre – consolation. Je l’ai entouré de mes bras, un long moment de silence, comme si on communiquait, on échangeait, moi mes désirs, lui ses réponses ; son écorce épaisse et dure, avec mille rides comme des ruelles profondes où je m’imaginais me perdre m’ont calmé. Je lui ai promis de m’inscrire ce trimestre au club de foot, Mère refusera, j’inventerai des études ; pour les vacances prochaines je réclamerai donnant-donnant une ou deux semaines avec un groupe de mon âge ; je suis bon élève, je veux oser auprès de Père, et s’il refuse je mettrai le bac en balance ; je veux essayer. »

Loic a refermé son livre, l’œil dans le vague, il reste là, regardant au-dessus de lui le feuillage qui tremble, puis il se lève, d’un pas décidé remet la chaise à sa place, et, voyant le banc encore occupé par les jeunes bavardes, il s’installe à côté en leur souriant.

Michelle Jolly.
L'illustration est tirée du blog: http://les-toiles-d-emi.over-blog.com. le dessin se trouve en page/8, 
http://a53.idata.over-blog.com/2/75/82/79/dessin5bis.jpg

 

 

 

 

 

 

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11 février 2019

Exit, par Nyckie Alause

exit

Piste d'écriture : relever un défi.

Eve est à peine arrivée que déjà la classe s’agite. Marcel et Germain se murmurent des mots qui les font regarder derrière eux. Enfin, s’ils se retournent c’est bien pour la regarder elle, elle qui ne se rend compte de rien. Sur la rangée de droite, celle plutôt habitée par les filles populaires, ça se tape sur l’épaule, ça se passe de petits papiers pliés en quatre, à croire que les messages étaient écrits avant même qu’Eve soit entrée dans la classe, ça se pousse du coude et ça ricane un peu méchamment. Le rang central, six bureaux doubles est occupé par nous, le dernier bureau, Eve et Dominique. Ceux qui sont devant nous n’ont aucune importance ni aucun accès, ni aux fenêtres et radiateurs, ni aux étagères et panneaux d’affichage, ni à la porte de sortie, ni à nous deux.

A cette époque de notre vie, Eve et moi considérions les portes comme des portes de sortie, autant dire des issues de secours. Quel que soit le cours que nous suivions, nous nous asseyions toujours à ce dernier bureau près de la porte, choisissant des tables où sur le bois nos initiales avaient été gravées à la pointe de nos compas.

Eve vient d’arriver en retard, comme un peu tous les jours. Moi, je suis la fille du censeur et j’habite ici, dans le lycée. Même si je traine un peu la patte je suis poussée, avant que les élèves n’entrent dans la cour, hors de l’appartement de fonction dont mon père verrouille la porte, jusqu’au soir.

Ce matin, Eve fait fort. Ses cheveux sont emmêlés, son rimmel lui dessine un regard de sorcière, elle a passé ses ongles au feutre noir et ses vêtements sortis des surplus de l’armée allemande dégagent une légère odeur de graisse de moteur. Elle me sourit et moi, rebelle dans mon jean (je retourne le bas des jambes pour découvrir mes chaussettes jaunes quand mon père ne me voit pas) et le polo élimé et Lacoste de mon frère qui me descend jusqu’à mi-cuisse, je lui chuchote « J’ai répondu présente à l’appel de ton nom et elle n’a pas tiqué… ».

— Too much !

Eve, elle est cool. Elle a vécu à Londres avec sa mère et la prof d’anglais lui passe tous ses caprices car son accent est « Great miss Wright ! ». A moi, cette prof ne dit jamais des choses comme ça. Elle fait comme si je n’existais pas, ne m’interroge pas, inscrit de bonnes notes à mes devoirs auxquelles elle associe des points d’interrogation au crayon rouge qui sont à n’en pas douter l’expression de ses doutes sur mes efforts personnels. Elle doit penser que je copie sur ma voisine mais comme elle n’est pas titulaire et que je suis la fille du censeur elle n’écrit pas d’autre commentaire que ces points que je transforme en personnages ou en diablotins. D’ailleurs je copie sur Eve alors que ce que je désirerais vraiment serait d’être comme elle, porter les fringues avec autant de décontraction. Et que les garçons du troisième rang de la rangée de gauche prennent conscience de mon existence.

La rangée de gauche, celle qui est bordée de fenêtres, c’est celle des garçons. Il est intéressant de partir du fond où les cancres crasseux font leur vie sans s’occuper du reste du monde pour arriver au troisième bureau, celui de Germain et Marcel. Ils sont moyens en tout même en finesse. Ceux de devant, les Jean-Luc et Thierry et Jean-Pierre et Sylvain, ont le cheveu gras et des vêtements choisis par leur mère, rien à dire de plus.

Les intercours nous voient trainailler dans les couloirs sans jamais atteindre l’extérieur. Les gars du Troisième Bureau nous suivent l’air de rien jusqu’à la porte des toilettes des filles. Quand nous ressortons, par la porte, de sortie, on les trouve à nous attendre le visage un peu rougi.

— Tiens, le Troisième Bureau … dis-je faussement étonnée

Eve leur dit des trucs en anglais pour qu’ils se sentent bien médiocres et aujourd’hui, drôle de journée, ils ont préparé leur coup, ils répondent. Si la prof entendait ce dialogue ils auraient aussi droit à « Great ! perfect ! fine ! misters ! ».

— Ne parlons qu’en anglais, chiche que t’es pas cap ! dit Germain

— Ne parlons plus qu’anglais, chiche ajoute Marcel

— OK ! dis-je à mon tour

Eve ne dit rien mais tend la main et nous trois on tape.

La sonnerie.

La salle qui se remplit

Les élèves qui s’assoient

Les chaises qui raclent

Les murmures qui cessent dès l’entrée du très sévère professeur d’espagnol.

C’est là que ça se gâte… Il baragouine quelques phrases face à des élèves pas très motivés puis en interroge deux ou trois proches du tableau puis tend le doigt vers moi et à la question qu’il me pose je réponds… en anglais. Il répète sa question à Eve, qui n’est pas la fille du censeur, et elle répond en anglais. La classe se marre, même les filles de droite, même les gars aux cheveux gras, les cancres aussi. Deux énergumènes lèvent le doigt et s’agitent en disant monsieur monsieur et quand enfin celui-ci leur porte attention, ces deux idiots, Germain et Marcel, répondent d’une même voix et avec pertinence… dans la langue des Beatles.

Monsieur Perez y perd son latin et se met à nous hurler « debout, cahier de correspondance, mot pour vos parents, retenue samedi, devoir sur table, bureau du censeur…! ». Et ça c’est un comble, pour la première fois de ma vie face à mon père sans porte de sortie, une épreuve terrible…

Nous voici dans le couloir. Il faut descendre jusqu’au rez de chaussée, les deux étages à petits pas. Ma voix tremble quand je dis « ça va chauffer pour moi ! ». Eve met le doigt en travers de ses lèvres « stop ! » et les autres d’ajouter « Now, we speak English only! ».

Nous avons été tancés, punis, collés huit heures.

— Tant qu’à être punis autant continuer.

C’est cette année-là que nous sommes devenus meilleurs amis et polyglottes, par défi.

Eve a dit « Exit, I’m offering us a way out »*.

*Sortie. Je nous ai offert une porte de sortie

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04 février 2019

La nouvelle, par Sylvie Albert

Piste d’écriture : mettre un personnage face à un défi, qu’il se pose à lui-même ou posé par une autre personne ou les circonstances, et évoquer ses motivations, les enjeux, les stratégies qu’il va mettre en place, les obstacles qui se présentent…

La nouvelle

sylo ailé

La situation est simple : Léa a tant et tant de fois ces dernières semaines repoussé l’échéance, que ce matin elle se retrouve au pied du mur ; elle n’a plus que deux jours pour écrire LA nouvelle qui va remporter le concours annuel de Plouf-les-Bains. Elle n’a pas le choix, elle doit absolument le remporter si elle veut avoir le privilège d’être félicitée par Pierre-Marc Drumont en personne, le célèbre Pierre-Marc Drumont, l’incontournable Pierre-Marc Drumont, son idole, l’objet de sa fervente adoration, l’écrivain aux trois prix Goncourt, qui a bien voulu faire l’honneur à cette petite station balnéaire de présider son concours de nouvelles en souvenir des étés qu’il y a passé enfant. Elle est obsédée depuis le début de l’été par les images qui défilent dans sa tête : elle avance au milieu d’une foule enthousiaste, vêtue de son ensemble en lin élégant et sexy – avec son décolleté bordé de fine dentelle –, les yeux rivés sur Marco – elle l’appelle comme ça dans son délire – tandis que lui-même l’enveloppe d’un regard empli d’admiration, et, elle n’est plus à un fantasme près, plein de désir inavoué…

C’est bien beau, tout ça, mais pour transformer le rêve en réalité, il faut quand même en passer par une étape indispensable : l’écriture de la fameuse nouvelle primée. Si Léa procrastine depuis des semaines, c’est qu’en fait le thème du concours la laisse fort perplexe : « Imaginer l’analogie entre la cohérence de votre présence à Plouf-les-Bains et sa résonnance avec le cosmos ». Quasiment un sujet de philo ! Tout cela en trois pages maxi, cela doit quand même bien être faisable…

Ce matin, pleine de bonne volonté, elle a posé une RTT, car en vérité, avec tout ce boulot, comment se concentrer sur un sujet si complexe ? Elle a envoyé les enfants chez leur grand-mère, afin d’être plus à même de ressentir pleinement sa présence à Plouf-les-Bains. Elle a pris son cahier d’écriture, son stylo fétiche, et s’est attablée dehors. Elle a ouvert son cahier, rempli de gribouillis, de dessins plus ou moins réussis, bref de tout sauf d’histoires issues de son imagination. Quel beau soleil ! Il ne fait ni trop froid ni trop chaud, c’est la température idéale pour aller prendre un bain de l’autre côté du jardin…

- Non, non, faut vraiment que je m’y mette. Le cosmos, pourtant, ça devrait me parler, moi qui suis si souvent dans la lune… Donc reprenons : ma présence à Plouf-les-Bains, la résonnance avec le cosmos…

            - Maman, Maman, on est là, qu’est-ce que tu fais ?

Léa se réveille en sursaut, zut, il est 17 heures ! Elle regarde son cahier : elle a tracé deux colonnes sur sa page, mis des titres, écrit deux lignes par colonne… puis dessiné des étoiles de mer ; après tout, les étoiles, ce n’est pas si éloigné du sujet… Léa prend subitement une décision, la seule possible en fait : elle va tenter le tout pour le tout. Elle retrouve le texte écrit il y a quelque temps, sous l’emprise d’une substance non totalement illicite mais totalement hallucinogène, dont elle est assez fière au demeurant. Il relate un voyage dans les airs assez spécial, qui pourra suivra… Elle le relit, ajoute ici et là les mots clés « Plouf-les-Bains » et « cosmos », l’imprime en quatre exemplaires comme demandé et dit aux enfants :

- Prenez votre goûter sagement, je cours porter mon texte à la Médiathèque, je reviens dans un quart d’heure.

            Sitôt dit, sitôt fait. Elle se dépêche pour arriver avant la fermeture, afin de s’assurer que sa participation sera prise en compte d’ici le lendemain, date de clôture du concours. Et ensuite, si le destin lui est favorable, son texte sera primé ! Il ne faut pas qu’elle oublie de prendre rendez-vous chez l’esthéticienne le matin de la remise des prix ; elle devra se présenter sous son meilleur jour…

            Absorbée par ses pensées, Léa traverse hors du passage piéton et sans même regarder s’il y a ou non des véhicules. Une voiture klaxonne, freine, dérape… et réussit à dévier sa trajectoire, mais non sans lui faucher au passage le bras tenant l’enveloppe. Toutes les feuilles s’envolent, et Léa, déséquilibrée, tombe. Le conducteur de la voiture sort en trombe.

- Vous allez bien ? Qu’est-ce qui vous a pris ?

Léa, qui regarde son bras douloureux en se relevant lentement, ne répond pas.

- Ça ira ? Venez, je vous offre un café.

Un déclic se fait dans le cerveau de Léa, elle connaît cette voix. Elle lève la tête vers l’homme : Pierre-Marc Drumont, à la fois furax et inquiet.

- Si, venez, je ne vais pas vous laisser comme ça ! Vous voulez qu’on aille à la pharmacie d’abord ?

Et il l’entoure de son bras pour l’aider à avancer en direction du trottoir.

            Le destin a donc bien décidé d’être favorable à Léa, mais pas exactement de la manière dont elle l’avait rêvé…

 

Sylvie Albert, janvier 2019

 

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Mettez votre personnage au défi

défi

Mettre un personnage face à un défi, quelque en soit l’ampleur, est intéressant. Cela va nous renseigner sur lui, sur ses stratégies, son sens de l’observation, ses qualités et défauts. Cela va aussi nous renseigner sur le monde qui l’entoure, et le contexte du défi.

Une fois votre défi ou votre épreuve choisis, posez-vous quelques questions :

Pourquoi votre personnage accepte-t-il ? quelles sont ses motivations ? quels sont les enjeux ?

Est-ce un défi posé par les circonstances, par une autre personne, ou qu’il se pose à lui-même ?

Quelles stratégies va-t-il mettre en place ? Avec succès ? ou en se trompant, ce qui l’oblige à recommencer ?

Faites une liste des obstacles possibles, cherchez comment les éviter ou les franchir.

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11 janvier 2019

Il était là... par Michelle Jolly

Piste d'écriture: d'après la chanson de Lhassa, Confession, penser à un personnage en termes de contradiction, voire de paradoxe.

michelle ceramique

Il était là, debout, appuyé contre le marbre de la cheminée ; elle ne le regardait pas, les yeux dans le vague, ou dans un monde bien loin d’eux. Il venait de lui annoncer son départ, où ? il ne savait pas encore, mais il voulait partir, impératif, il s’expliquai, froid et dur : « Essaie de comprendre, on s’est mariés trop jeunes, deux enfants tout de suite, c’est lourd, trop lourd, je ne me sens plus les épaules assez solides, envie d’autre chose, une autre vie… » Elle ajouta plus bas, « Une autre femme ? »   

Il baissait la tête, se retourna en regardant le feu, sans répondre.

C’était vrai, il y avait quelqu’un d’autre, mais ce n’était pas l’essentiel, toutes ses raisons se mélangeaient. Il aimait la maison, il avait lui-même aménagé la terrasse, dessiné le jardin, il en avait rêvé autrefois d’avoir un lieu à lui, mais aujourd’hui, il se sentait détaché de cela, envie d’ailleurs, d’autres habitudes, d’autres projets, d’autres décors. 

Le bois se consumait vite, il ajouta une bûche. Face à lui, elle était assise, assommée, la tête dans ses mains ; attendant un sursaut qui ne venait pas.

« Quand as-tu changé ? quand as-tu décidé ? » demanda-elle.

« Oh c’est venu petit à petit, ou plutôt ça vient petit à petit, ce n’est pas facile tu sais, il y a des moments de renoncement. Analysant le pour, le contre, je me traite de tous les noms, me sens coupable, je décide de faire marche arrière, les enfants, la vie avec toi, mon métier, nos projets. Le temps passe et je prends peur, le petit vélo s’emballe, on n’a qu’une vie, je chasse la raison, et m’enflamme. Aujourd’hui je veux aller au bout de mes rêves. »

Elle écoutait en le regardant, cherchant ses yeux mais ils étaient ailleurs. Elle essaya de parler en adulte, « Tu agis en irresponsable, tu as créé des êtres qui attendent de toi protection, conseils, exemple… » Sa voix se perdait, elle se rendait compte du décalage de son discours vis-à-vis de cet homme qui ne l’entendait plus. Qu’avait-il à faire de sa morale, de ses exigences, même de son chagrin ? Elle se sentit vaciller, et s’il avait raison ? Un court instant, elle s’imagina laissant tomber l’édifice, mais elle n’y arrivait pas, trop d’amour, trop de liens, impossible…. Comment pouvait-il détruire tout ça ???

Alors, elle qui n’avait jamais laissé éclater sa voix, ni rancœur, calme, patiente, résignée, elle sentit monter en elle un sentiment que tout son corps ignorait totalement : la colère…Elle saisit les bords de la petite table en céramique qui était devant elle, la brandit et de toutes ses forces décuplées par la rage, la projeta sur l’homme en face d’elle ; il recula, surpris, ramassa les débris, puis, sans dire un mot monta à l’étage…    

C’est bien plus tard, sortant d’un lourd silence, quelle se souvint des bruits entendus : des bruits de pas précipités, tout près, le moteur de la voiture, puis le grincement de la porte du jardin que l’on refermait…

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09 janvier 2019

Noël de cette année, par Nyckie Alause

noel

Piste d'écriture: d'après la chanson de Lhassa, Confession, penser à un personnage en termes de contradiction, voire de paradoxe. 

Je n’aime pas les enfants. Voilà, c’est dit !

Est-ce ma faute si mes parents m’ont prénommé Noël? Heureusement les allusions au grand homme, disons plutôt au grand personnage, n’arrivaient pas dans les cours d’école avant le début du mois de décembre. Selon l’imagination et la créativité de chacun cela pouvait aller de « tu es son fils, tu seras le premier servi… » à « ta mère, c’est la mère Noël ? » ou plus cruel « c’est quoi le métier de ton père, livreur ? ».

Ça, ce n’était que les premières années d’école primaire. Mes compagnons de classe manquaient d’imagination mais arrivaient tout de même, je devais être trop sensible, à me faire souffrir. Les filles heureusement étaient plus gentilles. Quand je dis plus gentilles je veux exprimer ce que je pensais des filles à cette époque-là. Depuis j’en ai rencontré des « gentilles » mais elles finissent toujours par me quitter quand elles comprennent que d’enfant elles n’en auront jamais avec moi.

Au cours moyen, il y en avait une justement. Elle s’appelait Marie. Elle s’était rapprochée de moi car de son côté, décembre venu, elle subissait aussi des « montre-nous ton petit Jésus », « retourne dans ton étable » ou «  qu’as-tu fait de l’âne et du bœuf? ». Ce qui, avouons-le était bien pire.

On peut au moins en déduire que les enfants de notre enfance avaient la connaissance des mythes à défaut d’avoir celles de l’évangile.

Marie, en plus d’être triste, était particulièrement jolie. Elle était assise au premier rang et moi, à l’autre bout de la classe. Elle était toujours la première à répondre tandis que moi j’essayais de me rendre transparent, de disparaître. C’était facile me disais-je, il me suffit de regarder plus loin que la surface des choses et des personnes, regarder à travers, voici la recette. Je crois que le choix d’une telle posture fut ma première démarche de philosophe. La plupart du temps ça fonctionnait. L’institutrice m’oubliait au moment de la récitation, presque toute l’année mais, au mois de décembre la poésie portait sur le sujet « Noël » et je n’y coupais pas. « Récite Noël, Noël ! ».

Et ça recommençait. Les élèves se mettaient à rire et durant toute la récréation, j’écopais en plus du surnom de Noël-Noël.

Puis il y eut les années de collège. Ce furent les pires. Je ne peux même pas transcrire ici ce que j’ai dû supporter. Dans notre monde moderne les supermarchés avaient fait leur apparition et la grande-distribution avait opté pour un allongement des périodes commerciales. Noël maintenant commençait en novembre pour durer jusqu’à la mi-janvier !

Gaspard, Melchior et Balthazar n’apportèrent plus le calme et l’épiphanie ne fut plus la fin des cruautés. Les vacances finies nous retrouvions le chemin des études et la compétition post-nativité s’installait dans les cours… Qui avait reçu les plus beaux cadeaux, les plus chers, les plus technologiques, les fringues les plus smart, les vélos aux vitesses les plus nombreuses. Dans les groupes de filles, ça chuchotait. Elles se moquaient des garçons, des garçons qui parlaient aux filles, des filles qui avaient un meilleur ami. Le père Noël avait perdu sa bonhommie et notre langage d’enfant s’était enrichi de mots orduriers largement situés sous la ceinture.

Marie et moi ne nous parlions plus. Quand il semblait que personne ne nous verrait nous nous accordions un petit signe de main mais malheureusement, l’un ou l’autre de nos congénères se rendait compte du manège et nous étions pour quelques semaines désignés comme les amoureux transis de la cour. Il y eut cette chanson qui passait à la radio et que tous reprenaient à notre passage, « C’était la fille du père Noël, j’étais le fils du père Fouettard, elle s’appelait Marie-Noëlle, je m’appelais Jean-Balthazar… ».

Était-ce drôle ? Pour eux sûrement, mais pour moi pas du tout. Marie cessa de me voir. Elle apprit à maitriser le regard-qui-transperce et la vision-au-travers. Elle resta tout de même la première au classement et je continuai de m’asseoir toujours le plus loin possible du professeur.

Il y eut cette année de troisième une fracture dans ma vie, un évènement déterminant pour la suite de mon histoire, mon père nous quitta. Non ce n’est pas ça ! Non il n’est pas mort ! Il est simplement parti vivre de l’autre côté de la ville, au mois de décembre. En janvier la chose s’était sue, je ne m’explique pas comment.

« Le père Noël n’est pas rentré du pôle nord ! »

« Il s’est fait bouffer par ses rennes ». Très amusant surtout quand Ludo reprenait en disant « Non, pas les rennes mais une reine perfide et noire ! …». Il mettait dans sa voix mystère, suspens et naturellement du sexe car rien n’était plus fédérateur que ce sujet entre garçons aux voix qui muent.

Je lui ai cassé la gueule et nous sommes devenus meilleurs amis. Nous étions les experts en conneries et méchanceté, admirés par les forts et haïs par les autres. J’étais devenu tellement méchant et désagréable que Marie est revenue vers moi (ou venue vers Ludo) car maintenant elle nous jugeait de taille à la défendre, contre la terre entière.

Heureusement les années suivantes je les ai passées au lycée et dans ces années-là, Noël était devenu une référence en matière de chaussures de tennis. D’ailleurs mon père m’en avait acheté une paire dont j’étais assez fier. Marie et les autres filles disaient : « il a la classe », en me voyant passer.

Puis c’est la vie qui s’est jouée. Nous nous sommes tous perdus aux quatre coins de France et du Monde. Les années sont passées et les Noëls aussi.

Je reviens chaque année pour rendre visite à ce qui reste de ma famille, ma mère et mes sœurs. Je sonne à la porte et celle des trois qui vient m’ouvrir crie vers l’intérieur de l’appartement « C’est Noël ! » et les autres de dire « On le sait ! ». C’est un rituel et elles en rient de bonheur.

Ça m’énerve. Je suis agacé, exaspéré : les illuminations, les chants de Noël, les chocolats et les guirlandes, l’odeur du sapin, les dindes et tout le reste.

En bas de l’immeuble j’ai croisé Marie. Elle m’a présenté à ses deux enfants : « Voici Noël », et ils ont demandé si c’était vraiment moi le père Noël. Alors j’ai répondu que « Non, moi je suis Jean-Balthazar, le fils du Père Fouettard… » et j’ai pris un regard méchant. Le plus jeune a éclaté en sanglots et Marie et moi nous sommes quittés une fois de plus.

Quand je suis remonté à l’appartement de ma mère, je lui ai dit que l’an prochain je viendrai plutôt pour Pâques. Elle a eu l’air désolée.

— Pourquoi Pâques ?

— Parce que je n’aime pas les enfants…

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17 décembre 2018

Annette à la piscine, par Isa Liger

piscine

Piste d'écriture: un personnage en mouvement. A travers son action, se dessine son monde. 

Annette sortit des vestiaires à pas lents. Le risque de glissade imposait une prudence à chaque instant et elle ne souhaitait pas gâcher son plaisir par une chute inopportune. Elle accrocha son sac à une patère et se glissa sous la douche. Le jet volontairement tiède, s’écoulait sur tout son corps et faisait disparaître progressivement la tension qui l’habitait.

Après avoir ajusté lunettes et bonnet de bain, elle plongea dans le bassin olympique. Passé le premier contact avec l’eau relativement fraîche, elle effectua une première longueur. Peu à peu, sa respiration se calait sur ses mouvements de brasse et elle put commencer à prendre du plaisir. Elle avait une conscience aigüe de ses bras et de ses jambes, qui la propulsaient efficacement vers un objectif toujours repoussé. Une rumeur diffuse lui arrivait, favorisant une régression fœtale qui l’amenait, comme chaque fois, loin de la souffrance qu’elle éprouvait au quotidien. S’abandonnant totalement à ses sensations, elle ne prêtait que peu d’attention aux autres nageurs. Chacun d’entre eux, seul avec lui-même, déroulait les mêmes gestes dans une recherche pour certains de fatigue, pour d’autres de performance. Il lui suffisait d’adapter sa vitesse pour éviter un contact souvent désagréable. Le grand écran vidéo lui renvoyait l’écoulement du temps, l’obligeant à accepter le rythme de la vie même dans ce lieu si cher.

Les longueurs se succédaient, sans effort. Les tensions disparaissaient et elle jouissait de cette parenthèse en allongeant encore sa brasse. La maîtrise de sa respiration, la sensation exquise de l’effort physique, envoyaient des endorphines dans son système nerveux et elle aurait voulu ne jamais arrêter de nager. A chaque expiration, ses yeux protégés par les lunettes redécouvraient la ligne bleue qui, au fond de la piscine, lui montrait le chemin vers la détente absolue qu’elle n’atteignait généralement qu’au bout d’une heure. Son cerveau n’était autorisé qu’à compter les centaines de mètres, les kilomètres parcourus. Ayant adopté le dos crawlé, elle s’efforçait de maintenant de fixer son attention sur les poutres parcourant le plafond, cherchant à trouver le rythme qui lui permettrait de visualiser sans plus d’effort la musique de son corps s’écrivant sur cette singulière portée.

Elle finit par ralentir et ayant atteint son objectif, elle resta longtemps accrochée au rebord en béton, cherchant à différer le moment où elle devrait reprendre sa vie. Elle s’accorda un intermède dans le bain à bulles s’efforçant de suivre ces dernières alors qu’elles brassaient son corps avide de détente après l’effort. La température douce et le ronronnement des jets sous l’eau apportaient la touche finale à sa relaxation.

A la sortie de la piscine, elle retrouva les ténèbres et les bruits de la cité, et de de nouveau l’angoisse la submergea.

Isa Liger, décembre 2018. 
Piste d'écriture inspirée par les premières pages de L’hiver du mécontentement, de Thomas B. Reverdy, Flammarion 2018

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14 décembre 2018

C'est arrivé aujourd'hui, par Sylvie Albert

 

mots croisés

Piste d’écriture : narration d’une rencontre, avec un lieu, un être, un milieu… quelque chose d’inattendu, de loufoque, mais qui, peut-être étrangement, va constituer une chance.

C’est arrivé aujourd’hui

Tous les matins, elle suit le même rituel : réveil à 9 heures, prélassement au chaud entre les draps pendant une bonne demi-heure, puis toilette de chat. Une fois ses lunettes posées sur son nez, la journée peut commencer : tout prend alors un contour net, faisant reculer ses propres zones d’ombre. Un pantalon, un pull, assortis ou non, des chaussettes épaisses, des boucles d’oreille, toujours les mêmes, et les doigts dans les cheveux pour tenter de dompter sa crinière courte. Pas de pensées particulières durant ces préparatifs, elle fonctionne en mode automatique. Le chocolat en poudre dans le lait chaud, les tartines, le regard dirigé vers sa grille de mots fléchés, les mouvements de la main et du stylo, puis le mug et la cuillère dans le lave-vaisselle.

Aujourd’hui pas plus qu’un autre jour elle ne s’interroge sur ce qu’elle va faire de sa journée, ni ne la planifie. La grille de ce matin était facile, elle s’en accorde une seconde. Cela va la faire sortir de chez elle sur le coup des 11 heures, ce qui est encore dans le créneau habituel. Une fois le stylo posé, elle se dirige vers l’entrée, prend son blouson préféré, enfile ses chaussures confortables et se risque sur le perron. Zut, il pleut, elle a oublié de regarder le temps qu’il faisait. Elle troque son blouson contre sa grosse veste à capuche, et ressort. Ses pas aujourd’hui la guident vers le nord du quartier. Elle salue le fleuriste, évite quelques enfants en trottinette – tiens, on doit être mercredi –, s’écarte pour laisser passer une vieille dame avec son trolley. Puis elle avance en regardant ses pieds, en prenant pleinement conscience de son pas sur le sol, de sa présence dans cette rue, du volume d’air qu’elle déplace en marchant, de la vie qui est en elle mais qui n’arrive pas à s’exprimer. Les gouttes de plus en plus serrées, de plus en plus fortes, ne la troublent pas. Elle se retrouve bientôt seule sur l’avenue et décide de traverser le square. Également vide. L’humidité finit par traverser sa veste, il vaut mieux rentrer si elle veut rester en pleine forme pour se promener les jours prochains.

Tiens, une nouvelle boulangerie à la sortie du square, elle entre y acheter un pain au chocolat ; c’est le produit à tester pour s’assurer de la valeur du nouvel artisan. Puis elle prend le chemin du retour, aussi lentement que tout à l’heure. Arrivée au bout de sa rue, elle aperçoit une masse rouge au niveau de son perron. Ou plutôt une masse constituée de deux parties, une moyenne et une plus petite. Son pas s’accélère alors légèrement. Les masses sont enveloppées de tissu imperméable, avec capuches, ce sont deux personnes. C’est vrai que son perron est le seul à être abrité, pas étonnant qu’elles y aient trouvé refuge. Elle hésite, change de trottoir, passe une première fois en faisant comme si de rien n’était, puis revient. Elle ne va pas rester dehors à se mouiller parce qu’elle ne veut voir personne, si ? Lorsqu’elle s’approche, deux visages pleins d’espoir se lèvent vers elle. Elle leur adresse rapidement un rictus qui se veut être un sourire, les contourne, et ouvre sa porte. Elle entre, suivie par les deux regards, puis ferme la porte derrière elle. Elle met sa veste à sécher, et ce faisant sent le pain au chocolat dans l’une des poches. Elle retourne vers la porte d’entrée, l’ouvre et demande :

-       Que faites-vous là ?

La plus grande des petites filles, car ce sont en fait des petites filles, lui répond dans une langue inconnue. Elle sent la peur dans l’intonation de la gamine. Elle s’écarte, ouvre la porte en grand et leur fait signe d’entrer. Les petites hésitent, échangent un regard, puis se lèvent en même temps. Elles s’arrêtent dans l’entrée, n’osant aller plus loin, par crainte de mouiller le sol ou par simple timidité. Elle leur fait signe de la suivre, et les amène dans la cuisine, dont le sol en pierre ne craint rien. Elle leur enlève leur imperméable et leur tend le pain au chocolat. En souriant vraiment. Pour la première fois depuis des mois, quelqu’un semble avoir besoin d’elle, du moins dans l’immédiat. Elle va leur cuisiner quelque chose, puis s’occupera de savoir qui elles sont, d’où elles viennent, et pourquoi elle les a trouvées devant chez elle. Est-ce un hasard ?

Une lumière s’est allumée alors qu’elle ne s’y attendait plus. Peut-être va-t-elle trouver une nouvelle raison de se lever le matin…

 

Sylvie Albert, novembre 2018
Piste inspirée d'un extrait de  Les parapluies d’Erik Satie, par Stéphanie KALFON, éd. Joelle Loesfeld/Gallimard 2017

 

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11 décembre 2018

Yves de la Lune, par Roselyne Crohin

Pierrot musicien , 1943–1943, par Gino Severini (Italian, 1883–1966)

Piste d’écriture : narration d’une rencontre, avec un lieu, un être, un milieu… quelque chose d’inattendu, de loufoque, mais qui, peut-être étrangement, va constituer une chance. 

Yves de la Lune

            Ses fines lunettes cerclées lui donnaient l'air d'un radical socialiste du temps de Jaurès. Mais c'est dans les années 90 que je l'ai rencontré. Il avait alors 25 ou 30 ans. Impossible de lui donner un âge exact. Il parlait d'une voix calme, légèrement voilée, avait des yeux de myope noirs et très doux, une démarche de chat. Il vivait seul dans l'un des appartements les plus étonnants que j'ai connus : c'était un rez-de-chaussée dans un ancien bains-douches, dans la bien nommée rue des Étuves. Sur sa porte d'entrée, une grosse plaque que l'on ne pouvait pas manquer indiquait en lettres capitales : Yves MULLER. Une plaque qui jurait quelque peu avec le caractère évanescent et lunaire de celui qu'elle désignait.

          Les deux ou trois pièces de son appartement donnaient toutes sur un jardin intérieur, en fait un fouillis inextricable de lauriers, buis, cades, acanthes... d'où émergeaient huit à dix palmiers filiformes. Si l'on s'aventurait dans ce labyrinthe, on tombait sur un petit bassin circulaire où flottaient deux ou trois feuilles de nénuphar sous lesquelles se cachaient quelques poissons rouges. Un vrai petit paradis, à deux pas de la Comédie, dont il était pratiquement le seul à disposer. Tout autour de ce jardin, j’avais été surprise de voir autant de portes, toutes numérotées. Des cabines de douche, m'avait-il expliqué malicieusement. Sa propre salle de bains était installée à la porte n°1. Inutile de dire qu'elle était plutôt vétuste et mal isolée, car conservée telle quelle, dans son jus des années 50.

          A l'intérieur de son appartement régnait un doux capharnaüm, avec des vieux canapés et des vieux fauteuils, des instruments de musique en pagaille : guitares et violon, mais aussi toutes sortes de petites percussions qu’il fabriquait à partir de casseroles, de bassines ou de matériaux plus nobles comme des bambous, des coquillages ou des des galets. A cette époque, il animait des ateliers de musique pour les enfants et composait des comédies musicales assez farfelues et pleines de poésie.

             Les enfants l'adoraient et il avait pu décrocher quelques contrats dans les écoles de la ville. Il jouait aussi de la guitare et du violon avec les grands, avec des adultes, je veux dire, mais là, c'est lui qui se comportait comme un enfant. A l'époque, les répétitions se prolongeaient par de longues agapes, bien arrosées et bien enfumées par toutes sortes de substances. Je crois que de ce côté-là, il était plutôt sobre et lorsque ses compagnons continuaient, tard dans la soirée, à descendre des bouteilles et à faire tourner des joints, il se blottissait dans un coin de canapé, remontait une couverture sur lui et s'endormait comme un bébé. C'était tout juste si, au moment de partir, on ne l'oubliait pas dans son coin.

          Comme il avait décidément beaucoup de cordes à son arc, il était aussi clown à ses heures, un clown lunaire et éberlué, cela va sans dire. Et quand les écoles de la ville ont cessé de lui faire des contrats, sous prétexte qu'il n'y avait plus rien dans les caisses, il s'est mis à animer des ateliers de clown. Il organisait ses stages dans les plus petits villages de la région. A bord de sa 4L, il transportait tout un bric-à-brac de costumes, d'instruments et d'objets incongrus. Il restait malgré tout toujours de la place pour un ou deux stagiaires qui se souviennent encore avec émotion des frayeurs qu’il leur faisait sur la route. Rêveur et distrait comme il était, il avait du mal à tenir une ligne droite. Et si en plus il faisait nuit et qu'il pleuvait, sa myopie faisait de lui un vrai danger public !

          Un soir de pluie, comme on en connaît ici pendant les fameux épisodes cévenols, il revenait d'un stage à St Maurice de Navacelles, accompagné de deux apprentis clowns. La nuit les avait rattrapés du côté de La Vaquerie, sur le Causse. Ils s'étaient engagés ensuite sur la route vertigineuse du Col du Vent, sous un rideau de pluie. Chaque virage avait été une épreuve gagnée de haute lutte. Arrivés enfin en bas, dans le petit village d'Arboras, Yves avait rendu les armes. Il renonçait à aller plus loin. Il était tard, tout était éteint. Le village semblait complètement mort. Les trois rescapés s'étaient alors dirigés vers l'église dont la porte, heureusement, céda facilement sous leurs coups.

          Chacun prit son sac de couchage et alla se faire sa couchette dans ce qui lui semblait le meilleur endroit. Yves choisit le pied de l'harmonium, dont le bois lui paraissait prodiguer plus de chaleur que les vieilles pierres. Il arriva à s'y lover plus ou moins confortablement.

          C'est là que le curé les trouva le lendemain matin et qu’il les réconforta avec un café chaud. Mais Yves avait été tellement traumatisé par la conduite sous le déluge, la veille, qu’il refusa de reprendre la route. Aucun argument ne put le convaincre. Il décida, hors de toute logique et de toute préméditation, de ne plus bouger de ce village qui lui avait offert un refuge et peut-être sauvé la vie.

 

          Il y fit son trou. Vingt ans après, il y est toujours. Il y est même devenu une petite célébrité locale. En effet, chaque week-end ou presque, il y organise des concerts, dans l'église précisément. Il fait venir des musiciens de toutes les régions de France, d'Europe et même d'Afrique ou d'Inde. Il est aussi chef de chœur de plusieurs chorales des environs. Je ne sais pas s'il continue à faire le clown. Mais il a toujours ses mêmes lunettes rondes et fines et ses yeux doux de myope et pour moi, il n'a pas changé.

Roselyne Crohin, 20 novembre 2018. Illustration: Pierrot musicien , 1943–1943, par Gino Severini  (1883–1966)

Piste inspirée d'un extrait de  Les parapluies d’Erik Satie, par Stéphanie KALFON, éd. Joelle Loesfeld/Gallimard 2017

26 novembre 2018

Piste d'écriture: un nouveau départ, avec Stéphanie Kalfon

...Ce soir Erik se balance sur son rocking-chair. En signe de résistance : il a décidé qu’il ne dormirait plus jamais. Pas tant qu’ils resteront dans cette nouvelle vie sordide. Son père semble avoir rayé Jane d’un clignement de paupières, fast. Son père ne dit rien et la Bénetche (sa belle-mère) s’en mêle. Elle en a marre. D’un geste théâtral, elle attrape le matelas d’Erik et le balance par la fenêtre sur le trottoir.

This is perfect ! pense Erik. Exactement ce qu’il attendait ! Il bondit hors de la chambre, claque la porte, descend les escaliers, dépasse les boîtes aux lettres, se retrouve dehors et jump in the bed !!! Sur le trottoir, là, heureux, il refait son lit. Lui qui ne le faisait jamais, maintenant que rien ne l’en empêche, il obéit, et consciencieusement en plus. Il s’applique. Coin après coin, la couverture est parfaitement alignée, impeccable, et l’oreiller moelleux. Tant pis si ce soir il fait un froid à coucher dehors… Dehors, il se sent chez lui. Dans la rue dans la nuit, il se sent chez lui. Il fait calme. Pour se divertir, il peut divaguer sur une mer de trottoirs en chantier et d’ordures et de gens et bientôt (ils devraient les installer bientôt) de lampadaires…

Chap 5

Désormais, il possède un chez soi d’où on voit les étoiles. Il est Le Fils Des Etoiles, il a trouvé un lieu où on ne se sent pas petit.

La suite du texte montre comment, après avoir trouvé un « chez soi » surprenant et un ami qui l’est tout autant, le jeune Erik Satie, 21 ans, va trouver un emploi, pianiste au Chat Noir. Cela se passe dans les années 1880, et nous est conté par Stéphanie KALFON, dans son roman Les parapluies d’Erik Satie, éd Joelle Loesfeld/Gallimard 2017, Folio 6539. Je vous invite à lire tout le roman, pour sa vision originale et son écriture inventive.

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24 novembre 2018

La rencontre... par Michelle Jolly

hamac

Piste d'écriture: un secret passionné

« Trois ans…. Trois longues années, déjà ! » pensait Claire, les yeux fixés sur ce passé qui défilait au rythme du train quittant l’aéroport.

Autrefois ! Avec une amie, elles avaient prévu qu’une fois leur contrat terminé, elles partiraient loin : un peu d’argent de côté, des rêves plein la tête : un danseur brésilien leur avait dit : « Grandes, belles, dansant comme vous le faites, pas de difficultés à trouver du travail là-bas, ! la télé ou la scène, n’hésitez pas… » Elles n’avaient pas hésité.

Un matin de février il y avait trois ans, elles étaient parties, jeans collants, hauts talons, valises débordant du caddy, longs cheveux flottants, maquillage impeccable. Agitées, elles souriaient à tous, quittant l’Europe et allant découvrir les pays de l’ouest. 

« Trois ans ! je n’arrive pas à y croire, se disait Claire, je me souviens : Miami ; je n’ai pas aimé : froid, artificiel, puis le Mexique, là on est restées deux semaines, les Caraïbes, les fêtes, j’ai acheté une longue robe rouge…

Après… la traversée du pays vers le Pacifique, visite des pyramides, des marchés bruyants, colorés, des odeurs inconnues ; nous sommes reparties vers le sud, on ne tenait pas en place ! de fêtes en fêtes, le folklore, la musique, avides de découvrir, je prenais des photos, me disant :  un jour je leur montrerai…. Mais l’argent fondait, fondait…

En Colombie on s’aperçut que l’on n’aurait pas assez pour le voyage, alors on embarqua sur un bateau qui livrait des marchandises, un caboteur descendant l’Amazone. Coucher dans des hamacs sur le pont, repas frugaux, les jours n’en finissaient pas ! Enfin, arrivée au nord du Brésil, là nous avions une adresse amie, et l’on s’installa. Grande ville, chacune avait son emploi du temps, on y resta près de deux années. Petits contrats, cours de danse, télé, on vivait, et le temps a passé vite. Je racontais à maman dans mes lettres les détails de ma vie là-bas, les gens, les lieux visités, mais je cachais certaines choses, peut-être l’essentiel…

Que m’arrivait-il ? Mon cœur s’était accroché au passage à un être qui m’envoyait de nombreuses lettres, j’avais partagé de précieux moments avec lui, et ses écrits me suivaient, je me sentais attirée vers de nouvelles valeurs. Je me découvrais futile, et mon regard s’attardait sur une autre vie, d’autres projets, je construisais mon avenir autrement, avec cet autre que je me sentais aimer. Je tremblais de la réaction familiale, comprendraient-ils ? Dans le doute, j’imposais le silence. Les mois passèrent, et puis un jour je décidai de rentrer, et de leur dire… »

….Ils sont tous sur le quai, impatients.

Ils avaient décidé d’aller l’attendre ensemble, Céline parce qu’elle était sa mère, François et Jane ses frère et sœur, quant à Louis c’était en tant qu’éternel soupirant qu’il s’était joint à eux, et il s’était embarrassé d’un bouquet d’anémones qu’il ne savait comment tenir.

Elle est arrivée dans la cohue, sac à dos, lente, jupe sombre de paysanne, sandales et pieds nus, noire de peau, deux longues nattes descendant le long d’un visage sans maquillage, fière et sûre d’elle, une seconde ils hésitèrent, elle ?  Puis ils la reçurent dans leurs bras, mais Céline en pleurant de joie s’est dit : « Que s’est-il passé ? Que va-t-elle nous annoncer ? »

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23 novembre 2018

Piste d'écriture: Un secret passionné.

Une passion, un intérêt fort

 Les prétextes qu’Eleni inventait étaient multiples. Elle aurait voulu dire la vérité à son amie, mais ne voyait pas comment lui avouer sa nouvelle passion. Katherina n’aurait sans doute pas compris. Et d’ailleurs, se dit-elle, c’était tout à fait naturel. Elle-même comprenait à peine. Comment parler de cette fascination étrange, de cette sensation de plonger dans un autre monde ? Eleni ne disposait pas de mots pour décrire cette évasion clandestine, ce lambeau de vie qui lui appartenait en propre, où se manifestait une soif d’apprendre jusque-là ignorée. Alors elle se tut et continua à tisser un cocon de subterfuges autour d’elle.

Extrait de Bertina Henrichs, La Joueuse d’échecs, Ed. Liana Lévi 2005, Le livre de poche 3104. Eleni, jusque-là mère de famille, amie, employée sans histoire, dans un petit village d’une île grecque, va se prendre de passion pour les échecs. « Or, dans l’île de Naxos, les joueurs de trictrac sont légion, mais jamais aucune femme n’a approché les pions noirs et blancs. Quant à ceux d’un échiquier, n’y pensez même pas ! » (extrait de la 4e de couv).

 

Nous avons parlé il y a 15 jours d’un évènement déclencheur traumatisant, subi. Une révélation, une violence, l’arrêt brutal d’un projet, d’un espoir, une fin de non-recevoir inattendue… quelque chose imposé de l’extérieur, et qui va détacher le personnage de la personne qu’il était, l’inciter à changer de vie.

Mais autre chose peut nous inciter à changer de vie, ou au moins à prendre de la distance avec la personne ou le personnage social que nous étions. La passion, surtout lorsqu’elle est soudaine, est elle aussi en partie subie. Mais souvent elle répond à un besoin viscéral, et s’épanouit sur des racines profondes. C’est le cas pour Eleni : une soif d’apprendre, qui réactive en elle l’élan vital. Je ne veux pas vous en dire trop sur Eleni, car je souhaite que vous puissiez vous emparer de ce personnage et surtout de ce qu’elle éprouve. Je vous en parlerai en fin de séance.

Ce qui m’a plu dans ce passage, c’est le fait qu’Eleni ne se comprend plus elle-même, et qu’elle n’est plus comprise par son entourage. Elle devient clandestine dans sa propre vie.

Vous pouvez : poursuivre son histoire, ou en raconter ce qui précède l’extrait.

Ou donner, à votre personnage, une passion, un intérêt fort, pour un être, un lieu, une œuvre, une activité… Penchant, suffocation ou aspiration, cela doit le révéler à lui-même, et l’isoler (au moins dans un premier temps) de ceux qui partageaient jusque-là son quotidien. De fait, sa vie change. Il peut choisir d’accompagner le mouvement, ou d’y résister. On peut aussi choisir cela pour lui.

Quoiqu’il en soit, ce nouvel élément vient répondre à un manque, un besoin.

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