Ateliers d'écriture animés par Carole Menahem-Lilin à Montpellier

16 février 2017

Cygnes secrets, par Florence Chaudoreille

Piste: imaginer la vie d’un objet, son rapport avec notre propre vie. Ici, une photographie en noir et blanc (David Gibson, Norwich, 1991)

david gibson norwich, https://www.facebook.com/DavidGibsonStreetPhotographyWorkshops/photos/o.217150738399255/1070509092981091

Ils sont surprenants ces quatre cygnes, qui traversent la page, d’un blanc étincelant sur une eau noire, mate comme de la suie, et brillante à la bordure de l’image. Les traces laissées par les cygnes sur l’eau ressemblent à des froissements de vieux papier. Un lent vertige gagne. Et si les cygnes n’étaient dessinés que par des déchirures du papier, et si l’eau noire, le papier noir et le froissement de l’eau n’avaient rien de réels ? Impression d’étrangeté, comme si le réel et sa reproduction se fondaient dans une autre dimension, définitivement ailleurs, hors d’atteinte.

Cette image l’avait marquée. Aperçue dans un livre lorsqu’elle était enfant, elle y était souvent revenue, jusqu’à l’adolescence. A un âge où la projection dans le futur occupe la conscience, le blanc des cygnes et le noir de l’eau, somptueux, extrêmement tranchés, et chargés d’interrogations, la transportaient à des moments qu’elle pressentait de sa vie d’adulte. Elle ne pouvait les imaginer véritablement ces moments, mais elle ressentait, quasi physiquement, les abîmes qu’il lui faudrait traverser, les tourments du réel qui se dérobe, les difficultés d’aires de vie éperdument noires, les fulgurances de lumière aussi, difficiles à intégrer dans la trame des jours.

Puis, comme elle était restée dans un livre chez ses parents, elle avait peu à peu oublié cette image, alors qu’elle la fondait véritablement. La vie suivait son cours. Rencontres, périodes d’accélération, de stagnation, ou de réalisation se succédaient ou s’entremêlaient.

Elle chantait, dansait, voyageait. Les images ne faisaient plus guère partie de sa vie, elle s’en était abstraite, elles glissaient sur elle comme l’eau sur les plumes d’un canard, sans l’atteindre. Mais un vide grandissait en elle, goutte après goutte égarée, comme une nappe phréatique qui s’assèche, et elle se sentait perdre de la substance, de la profondeur.

Il lui fallut un burn-out, une coupure brutale dans un quotidien surchargé, pour prendre le temps de plonger, de couler, de toucher le fond. Pour recontacter ce noir soyeux, intense, troublant, double et doux, et ce blanc de déchirure. Pour se dire qu’il pouvait être intéressant de les chercher dans la réalité.

Elle partit en quête du noir, explora des tourbières, mangea des pâtes à l’encre de seiche, goûta les fonds calcinés des casseroles. Elle se plongea durant de longues heures dans des livres de photographies en noir et blanc. Décora son espace de vie de noirs de différentes textures, rehaussés d’accents de blancs. Rencontra des êtres perdus dans leur noirceur, très loin de la lumière. Ils lui apparurent bien plus francs et authentiques que les bien-pensants affichant une image trop nette, collée facticement en devanture, qu’elle avait côtoyés auparavant.

Avec la vieillesse, le blanc, le calme se répandit. Le noir se décanta, se précipita en dépôt, et s’effaça peut à peu. Mais elle y tenait à ce noir, elle ne voulait pas sombrer dans une blancheur fadasse. Le blanc, oui elle le ressentait au fond d’elle-même, était réservé pour plus tard, à l’après-vie. Autant dire qu’il n’y avait guère d’accès à lui, tout passait par le noir, et il en serait ainsi jusqu’au bout.

Florence Chaudoreille

La photographie est du livre: Street photography, David Gibson, Dunod 2014. On peut suivre le travail du photographe sur sa page facebook, https://www.facebook.com/DavidGibsonStreetPhotographyWorkshops/

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15 février 2017

atelier de samedi 18 "délocalisé"

Pour raisons de travaux dans les salles de l'Adra, l'atelier d'écriture de samedi aura lieu chez moi, tout près de la salle.

20 place du Millénaire, interphone 71, 3e étage. L'horaire ne change pas, 14h45-18h.

cordialement, Carole

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T Rex, par Jean-Claude Boyrie

Déluge 14

 

Sophie

 « Le pervers narcissique utilise la manipulation. Il est brillant… repère tous nos besoins non satisfaits, nos rêves ; son discours est celui qu'on veut entendre.

Il agit comme une araignée qui tisse sa toile pour attirer sa proie, qui en devient dépendante ».

Véronique Kohn, psychothérapeute, in « La Gazette de Montpellier », n°1492.

 

 Finalement, j'ai décidé de ne rien dire à Chantal, pour ne pas la perturber davantage. Durant la cérémonie, elle s'est efforcée de rester digne. Elle jetait sur son entourage un regard absent, comme si le monde extérieur avait cessé de la concerner. Je ne suis pas vraiment sûre que ma présence et celle de Xavier aient été pour elle un réconfort. Jusqu'au dernier moment, mon fils hésitait même à venir, pensant qu'après ce qui s'est passé, la famille aurait pu juger sa présence déplacée. Il n'en est évidemment rien, j'ai moi-même insisté pour qu'il m'accompagne. Ireni s'est montrée de son côté compréhensive. Du coup, mon regard sur ma future belle-fille a changé. Dans l'épreuve, elle se révèle aussi forte que mon fils est fragile et je me demande s'il mérite vraiment la compagne qu'il a.

Je n'ai pas encore eu l'occasion de lui rapporter ce que j'ai appris à propos de Nathalie. Il faut absolument profiter du voyage-retour vers Marseille, de ce que nous sommes seuls en voiture tous les deux, pour le faire. Assurément, mes révélations lui seront pénibles, mais elles permettront, recoupées avec ce qu'il sait déjà, d'avancer vers la vérité.

J'hésite à lui révéler mes sources. Ben oui, je me suis rendue à Let's dance et au Kama-Soutra. C'est un lieu de perdition, mais je n'en rougis pas. Je suis adulte, libre, et sais ce que je fais.

Pour l'instant, j'aperçois Xa dans mon rétro, pelotonné sur la banquette arrière de la Twingo. Mon fils doit se croire sur le divan du psychanalyste. À moins qu'il ne retrouve ainsi la position foetale : le cordon qui le relie à moi n'est pas vraiment coupé. Je songe en ce moment que si mon utérus était plus vaste et Xavier plus petit (on peut tout faire avec des si), mon rejeton reviendrait sans peine à « l'origine du monde ». Entendez par là la place qu'il occupait dans mon ventre avant la naissance, un nid douillet que ce garnement n'aurait jamais dû quitter !

Là, carrément, j'exagère. Le problème avec les enfants, c'est que, lorsqu'ils sont petits, on voudrait qu'ils soient déjà grands et quand ils sont devenus grands, on les voit encore petits (*). Je sais bien que mon fils est un jeune adulte. En lisant tout-à-l'heure son poème, il a manifesté sa maturité. Pour un scientifique, il a retrouvé la veine littéraire de Phil. Je sais aussi combien Xavier aimait Nath', ou plutôt l'image d'elle qu'il portait en lui. Même à présent ternie. Au fond, je suis un peu déçue. Je comptais me laisser aller avec lui, le retrouver. Le trajet n'est pas bien long, il est impensable qu'il le fasse en chien de fusil derrière moi ! Cela me donnerait trop l'impression de faire taxi, pourquoi pas tant qu'on y est, jouer au chauffeur de ministre ? Ou à l'ambulancière.

Qui plus est, la ceinture de sécurité de Xa n'est pas correctement bouclée. S'il nous arrivait un accident ? Si nous croisions des gendarmes en route ? Je risque d'être verbalisée pour transport inapproprié de mon passager. Cela peut faire combien de points en moins sur mon permis ?

Je démarre. En une vingtaine de minutes, nous voici parvenus au péage d'Arles. Bonne occasion pour nous de changer de position. J'invite alors Xavier à me rejoindre à l'avant :

« Passe à côté de moi, mon chéri, nous avons à parler sérieusement.

- Hmmm… »

L'intéressé fait une moue dubitative et tarde à s'exécuter. J'insiste, précise ainsi mon attente :

« C'est juste pour échanger nos points de vue sur ce qui est arrivé à Nathalie.

- Ça, M'man, j'avais deviné.

- T Rex. Ce nom te dit quelque chose ?

Il sursaute :

« Qui t'a parlé de ça ?

- Quelqu'un que tu ne connais pas, un courtier en assurances. Si tu veux absolument tout savoir, je l'ai rencontré dans un sauna, qui se situe impasse du Bas-Paradis prolongée, entre le « Keep cool » et Let's dance, l'ancien club de claquettes de Nath'. T Rex serait le patron de tout ça. Mon contact m'a dit qu'il fait travailler des filles du club comme « hôtesses ». Nathalie aurait été, paraît-il, du nombre. Si c'est vrai, le cycle est bouclé. 

- Tu veux dire que Nath' aurait trempé là-dedans ?

- Elle ne t'a rien dit de tout ça, Xa ? Tu es sûr ? 

- Elle aurait dû ? Nath' était si secrète ! »

Là, je sens qu'il se trouble. Il m'avoue qu'en fait, il était plus ou moins au courant :

« Pour y comprendre quelque chose, M'man, faut avoir vu le dernier message de Nath'. Je le garde en mémoire sur mon Smartphone. Il tient en quatre lettres, T Rex. Le signe de ralliement d'un réseau mafieux.… Drogue, prostitution, tout le tremblement. Nath' m'a confié la peur qu'elle en avait. C'est risqué, ce que je vais dire... mais j'ai comme l'intuition que son message était un appel au secours, qu'il contient une piste en direction de l'assassin.

- Tu n'en as pas parlé à la police ?

- Bien sûr que si ! Nathalie était sous l'influence d'un mystérieux personnage, ilreste à savoir qui c'est. L'inspectrice qui m'interrogeait m'a parlé d'un pervers narcissique, un dangereux prédateur, qui serait actuellement pisté par la Crime, mais demeure insaisissable. »

Il s'interrompt un instant, sous le coup de l'émotion. Xavier semble étonné que j'aie pu seule remonter la piste, alors que c'est le boulot des policiers. Il me demande, d'un ton faussement ingénu (comme s'il n'était pas au courant de mes extravagances en tout genre) :

- Au fait toi, M'man, qu'allais tu faire au Kama-soutra ? »

Je m'attends à ce qu'il ajoute « À ton âge, eh bien, c'est du propre ! ». En tout cas, il doit le penser. Je n'ai jamais fait grand cas du respect filial, s'il n'est qu'une posture. Alors je détourne la question, m'en sors par une pirouette.

«  Ça ne regarde que moi, mon poussin, mais tu vois que c'est pour la bonne cause. »

Au niveau de la bifurcation vers Raphèle-Moulès, Xavier me voit avec stupeur quitter la voie rapide.

« Tu ne prends pas l'autoroute vers Salon ?

- Non, je préfère l'itinéraire côtier par Martigues. »

C'est celui que j'empruntais jadis, avant la création de l'A54, en venant de Lunel, pour rejoindre Phil. Fa tems !

Il ronchonne :

«  C'est bien trop long pour moi. J'avais justement l'intention, s'il n'est pas trop tard, de faire un tour à mon bureau. 

- Arrête un peu ! Demain est un autre jour, tu seras frais et dispos pour travailler. Ce soir, je te déconseille d'en faire plus, mon chaton, t'es vraiment pas dans ton assiette. Ce trajet nous laisse un peu de temps pour discuter. Tu sais quoi ? Je vais te laisser au passage au Centre phocéen d'Addictologie. Ireni doit s'y trouver encore à cette heure-ci. Ce serait une bonne surprise pour elle si tu lui faisais un petit coucou ! »

Dire que c'est moi qui dois lui suggérer ça ! Tandis que se déroule sous nos yeux le morne paysage de la Crau, mon fils se laisse aller à plus de confidences. Ce fameux 17 octobre, Nathalie était, me dit-il, affreusement dépressive. Il me me parle même d'une « possible tendance suicidaire » et se reproche encore de n'avoir pas alors trouvé les « mots qu'il fallait ».

Je l'enjoins de ne pas se culpabiliser. Ce qu'il aurait pu dire ou faire ce soir-là n'aurait pas changé grand-chose. Il reste que le lendemain même, Nathalie a été violée et qu'elle a trouvé la mort. Peut-être bien qu'elle l'a un peu cherché. Son curieux comportement suffit-il à expliquer le drame qui s'est produit ?

Nous arrivons à Port-de-Bouc. J'avise un parking en bord de route. J'en profite pour garer mon véhicule et demande à Xavier d'afficher sur son écran le dernier message de Nath '. J'aimerais tant savoir à quoi ressemble ce T Rex. Il y consent avec réticence.

L'image qui se révèle à mes yeux n'est qu'un gribouillage. Il n'y a rien là de franchement terrifiant, cela relève du « Street art ». J'ai l'impression d'un tag récupéré. La mémoire me revient, j'ai vu ça sur un transformateur à l'angle de la rue du Rouet. On peut y voir un extraterrestre en quelque sorte, un E.T. râblé, d'allure un peu foutraque, tatoué, slip poutr'app, du biscotto, des poils partout. Bref, on est en plein dans l'imagerie macho. Le fauteur de trouble, celui par qui le scandale arrive, ce pervers narcissique serait donc ce petit bonhomme tout en rondeurs ? J'ai peine à le croire.

À suivre…

 

(*) Marcello Mastroianni dans le rôle de Matteo Scurro, « Ils vont tous bien », film italien de Giuseppe Tornatore (1990).

 

Fetish, par Jean-Claude Boyrie

Déluge 15

Samantha Jackson (« Battling Sam »)

 

Fetish

 « Le fétichisme est généralement considéré comme appartenant à la sphère de la perversion…. Le fétichiste élit un objet (tel que gants, collants, bottines et chaussures), qui devient son unique objet sexuel. Il lui donne une valeur tout à fait exceptionnelle et, comme le dit Freud, « ce n'est pas sans raison que l'on compare ce substitut au fétiche dans lequel le sauvage voit son dieu incarné ».

Carnets2 psycho « Le fétichisme en psychanalyse. »

My God ! Pourquoi ce décorum ? Et que ce bâtiment Second Empire est affreusement ridicule et pompeux ! On dirait une réplique de l'Opéra. Décidément, le goût de l'appareil est un phénomène aussi « frenchy » que l'andouillette. Ici même, à Marseille, il m'a fallu déployer plus d'éloquence, accomplir plus de formalités, remplir plus de paperasse inutile pour obtenir une audience auprès du préfet de police, qu'à Londres, pour m'introduire à Buckingham Palace. Chez les mangeurs de grenouilles, on croit vivre en république et tout respire un parfum monarchique.

À Marseille, la police est omniprésente en raison des méfaits du grand banditisme, qui s'ajoutent à la menace djihadiste. Ici, les règlements de compte entre mauvais garçons sont quasi-quotidiens. Il font de nombreuses victimes, sans compter les « dommages collatéraux ». Charmant pays !

Facile à comprendre : une cohorte de vigiles surveille l'accès de la préfecture. Auprès de combien de fonctionnaires m'a-t-il fallu montrer patte blanche avant de pouvoir approcher le « Saint des saints», c'est-à-dire le bureau du préfet ? J'avais cru (naïve que je suis), que la présentation de ma carte d'avocate internationale serait de nature à écouter les formalités de contrôle. Eh bien non, j'avais tout faux, ce parchemin ne m'a pas servi ! J'ai dû comme tout le monde ouvrir mon porte-documents, vider mon sac à main, subir une fouille au corps… je ferais mieux de dire une humiliante palpation. Je présume que certains doivent s'y complaire. Comme on dit chez nous, curiosity killed the cat.

Tenez ! Le personnage considérable avec lequel j'ai rendez-vous aujourd'hui s'intitule : « Préfet adjoint au préfet de la région Provence-Alpes-Côte d'Azur chargé de la police et la sécurité ». D'accord, c'est un peu long, mais ça dit bien ce que ça veut dire. Alors, j'ai tenté de résumer. Mal m'en a pris.

Lorsque je me suis présentée auprès de l'assistante de M. Lionel Radeville en lui précisant que je souhaitais m'entretenir avec : « Monsieur le Préfet-adjoint », elle a levé les yeux au ciel :

« Vous n'y êtes pas, Miss, il vous faut énoncer son titre complet. Un préfet-adjoint, c'est juste une variété de Sous-préfets (sur quel ton méprisant elle prononce ces mots !). Monsieur Radeville étant Préfet à part entière, il convient de l'appeler : Préfet, virgule adjoint, etc... non Préfet tiret adjoint, ce qui reviendrait à le déclasser. Je vous préviens qu'il est fort sourcilleux sur l'article. »

Damned ! Still a subtleness of fucking french langage ! Ill' go bananas. Je vais piquer une crise. Pour ma part, je ne vois pas la différence entrele tiret et la virgule.

It's beyond me. Tout ça me dépasse, en fait, mais je fais comme si j'avais compris. I must to keep up appearences .

« Soit, fais-je. Mais pourquoi ne pas dire alors : Monsieur Radeville ?

- Parce que cela ne se fait pas. Donnez-lui simplement du : « Monsieur le Préfet », cela fera l'affaire, et n'imitez surtout pas l'olibrius qui l'a naguère affublé du titre de « préfet des Côtes-du Rhône ».

Pour l'instant, ce grand commis de l'État se trouve en rendez-vous. L'assistante me prévient que cela risque de durer un bon moment et m'invite à patienter dans l'antichambre.

Lasse de feuilleter des revues ineptes, je laisse mon regard flotter sur le mobilier de la pièce. Une chaise à dossier chantourné m'évoque vaguement le style « Regency ». Le cadre du miroir disposé derrière mêle subtilement sculpture et dorure. On trouve épars divers objets, qui me semblent sans rapport évident avec la fonction du lieu : cela va du service à fleurs (for tea time, of course), au flacon de Numéro cinq de Chanel, du stick de rouge à lèvres à la paire de besicles hors d'âge. Avec une broche en argent, une paire de bottines à lacets, ce bric-à-brac has had his day. Même, ilferait délicieusement vintage, s'il ne s'y ajoutaient des articles en cuir ou en latex qui n'avouent pas carrément leur usage.

Tout aussi curieuse est la mise de l'assistante. Elle porte un collant résille, des escarpins vernis taille 38. Cette fille est longue comme un jour de carême. Le tailleur gris souris qui la moule au plus près accentue encore sa maigreur. On la dirait chez nous « very very skinny », je pense qu'elle aurait aurait du succès comme mannequin. Sauf que je lui trouve un visage de fouine, et que cela ne m'incite guère à lier conversation.

Ce que je me force à faire pourtant, car on la dit influente auprès du préfet, en tout cas bien au courant des usages de la maison. Lorsqu'elle me demande l'objet de ma visite, je lui dis qu'il s'agit d'une intervention en faveur de réfugiés syriens.

Rien qu'à ce mot, l'assistante fait une moue dédaigneuse. Elle me lance tout de go :

« Vous savez, Miss, les migrants, on en voit beaucoup passer par les temps qui courent. Certains auraient même tendance à parler d'une invasion. De grâce, ne nous en amenez pas davantage ! Enfin, moi, je dis ça, j'ai rien dit ! » 

Elle se défend d'avoir quelque opinion sur la question (le déni de l'évidence)… À l'écouter, cette pseudo-Twiggy serait « just peanuts » à la préfecture. En général, ceux qui prétendent ça n'en croient pas un mot. Ils ne se prennent justement pas pour la moitié d'un.

Je tente de lui expliquer la différence entre migrants et réfugiés. Ceux dont je m'occupe ont obtenu le droit d'asile. Il me reste à faire l'essentiel : débloquer leur dossier. Je demande à mon interlocutrice comment présenter au mieux ma requête au préfet.

« Ben, fait-elle, il y a des jours « avec » et des jours « sans ». En fait, tout dépend comment il est luné.

- Mais aujourd'hui, plus précisément ?

- Pas de souci ! Jeune et jolie comme je vous vois, vous serez forcément bien reçue... à condition, bien sûr, d'être gentille avec lui.

- I don't understand… »

Je fais l'innocente. En réalité, j'ai bien compris, mais pas tout. La suite s'annonce édifiante.

«  Rassurez-vous, Miss, vu son âge avancé, Monsieur Radeville ne risque pas de vous faire grand mal. Seulement... (on peut bien se dire certaines choses entre femmes) il a une certaine tendance, ah comment dire ?... au fétichisme.

Elle inspecte avec dédain ma tenue de voyage : un pull à grosses mailles, débordant sur un kilt un peu défraîchi. Rien en tout cas de vraiment sexy. L'assistante murmure :

« Le préfet va vous faire asseoir juste en face de lui. Lorsque vous vous installerez, arrangez-vous pour que l'ourlet de votre jupe remonte largement au dessus du genou. Ça peut aider. »

Sur ces entrefaites, la porte du bureau préfectoral s'ouvre enfin. Après avoir reconduit, d'un geste majestueux, son visiteur précédent, the star of the show me fait signe d'entrer. Il m'adresse la parole d'un ton courtois, je dirais même affable, en prenant garde néanmoins de maintenir les distances.

He put on an act. J'ai le sentiment qu'il se donne à lui-même la comédie.

« Bienvenue à vous, Mrs. Jackson. Enchanté de faire votre connaissance. On m'a beaucoup parlé de vous. Je crois savoir que vous êtes ici de la part d'Amnesty International…

- Not exactly, Sir. Je suis de nationalité britannique, avocate de profession. Je travaille assez souvent pour le compte de l'organisation que vous dites, mais là, je viens vous voir de ma propre initiative… »

Je sens ce haut commis de l'État gonflé de sa propre importance. Il est vêtu d'un costume trois pièces en tweed, dont la coupe impeccable masque à grand peine une brioche naissante.

He is to big for his boots. Cet homme, la terre ne peut plus le porter. Il suit mon regard et se rengorge : « My tailor is rich ! »

J'ignore où il a pêché ça. Ce sont sans doute les seuls mots d'anglais qu'il connaît. L'essentiel est qu'il daigne enfin s'enquérir du sujet qui m'amène.

« Eh bien, je m'intéresse au sort d'un couple de Syriens que j'ai rencontrés au camp d'Idomeni. Vous avez certainement entendu parler de ce lieu qui se trouve à la frontière gréco-macédonienne.

- Oui, bien sûr. Les medias en ont beaucoup parlé. Peut-être même un peu trop, ce me semble, au regard de sujets d'actualité plus prégnants. »

Ne pourrait-il pas s'exprimer plus simplement ? Par exemple en avouant qu'il s'en bat les couilles.

I don't mince my words. Moi, je n'ai pas peur des mots.Si pour lui l'afflux des migrants, ce n'est pas un sujet brûlant, je me demande ce qu'il lui faut, à celui-là.

« Je me permets d'insister : il faut absolument que ce scandale soit dénoncé, Monsieur le Préfet ! Je détiens dans mon portfolio nombre de photos qui reflètent bien la situation. Si vous souhaitez les voir, elles vous donneront la mesure du drame humanitaire qui se joue là-bas. It's not an act of God (ce n'est pas franchement une catastrophe imprévisible).

- Ce ne sera pas nécessaire. Idomeni, pour nous, c'est loin [ enfin, pas tant que ça ! ], nous avons d'autres problèmes à résoudre ici. Mais n'oubliez pas que la France est le pays des Droits de l'Homme, une terre d'asile aussi [ ce n'est pas vraiment mon avis ]. Vous devez savoir que notre région accueille un contingent de réfugiés.

- Cool !On m'a parlé de trois cents demandeurs d'asile pour tout le pays….

- Le chiffre est exact, mais notez qu'il s'ajoute à celui des migrants venus de la jungle de Calais, récemment démantelée. Chaque département en a sa quote-part. »

Le calcul mental n'est pas mon fort, mais tout de même.... Sachant que la France compte une centaine de départements, trois cents divisés par cent, le compte est facile à faire et cela ne doit pas représenter un effort surhumain.

Je garde cette réflexion pour moi, je ne gagnerais rien à braquer mon interlocuteur, étant venue non pour polémiquer, mais pour plaider la cause de mes deux protégés. Je lui présente leur fiche d'identification établie en Grèce. Ils bénéficient d'ores et déjà du statut de demandeurs d'asile. Pour quelle raison, en pareil cas, n'ont-ils encore pu rejoindre Marseille, ou plutôt l'Estaque, où les attendent leurs futurs hôtes : Xavier et Ireni ?

Je vois aussitôt le préfet froncer le sourcil. Il décroche son téléphone, appelle l'idoine de son service en charge des immigrés. Quelques minutes plus tard, je vois rappliquer l'intéressé, chemise cartonnée sous le bras. Ce fonctionnaire empressé murmure quelques mots à l'oreille du préfet, qui se met en devoir de compulser devant moi les pièces du dossier.

« Merci, Duchemol. Tenez-vous à ma disposition le temps nécessaire. En attendant la fin de mon entretien avec cette lady, vous pouvez disposer…. »

Exit le rond-de-cuir. Suit ce commentaire à mon adresse :

« Hmmm, je vois ici la mention « très signalé ». Cette affaire s'avère plus délicate que je ne pensais.

- Serait-ce que les papiers de ces demandeurs d'asile ne sont pas en règle ?

- Nullement. De ce côté-là, tout est d'équerre, il ne saurait en être autrement, puisque ces deux-là font partie du contingent sélectionné. Le hic, voyez-vous, c'est que la famille d'accueil pressentie est actuellement sous le coup d'une procédure judiciaire... »

Cette information me fait l'effet d'un coup de tonnerre. Je ne connais que par ouï-dire les enfants respectifs de Phil et d'Alkistis. Eux ne m'ont parlé de leur couple qu'en bien. Lorsqu'ils leur ont proposé d'accueillir des réfugiés sous leur toit, ces jeunes, qui débutent dans la vie active et n'ont donc pas de gros moyens, n'ont pas une seconde hésité (on ne peut en dire autant de tout le monde en France, à ce que sais). Je demande au préfet ce qu'on peut bien avoir à leur reprocher.

« Eh bien, Mrs Jackson, le nommé Xavier Ducros est soupçonné de complicité dans une affaire de viol collectif et d'assassinat. Cela n'en fait pas pour autant un coupable, j'entends bien. Il bénéficie comme chacun de la présomption d'innocence. Je ne en dirai pas plus, car il convient de respecter le secret de l'enquête en cours. Quant à sa compagne, Ireni Cotsoyannis, une ex-junkie, elle a été naguère impliquée dans un trafic de drogue. Alors, vous comprenez, on n'est jamais assez prudent…

- Yes, I see…. Mais dans tout ça, que vont devenir Rachid et Zahra ?

- Ne vous inquiétez pas pour eux. Ils sont actuellement hébergés avec d'autres au centre de regroupement du « Levant des Boileaux » à Plan-de-Cuques. »

« Centre de regroupement », ce mot me rappelle quelque chose, et même il sonne fâcheusement à mes oreilles.

« Cela se trouve, précise mon interlocuteur, dans la banlieue de Marseille. Il y a là une aire d'accueil pour gens du voyage notoirement sous-occupée. Alors la Métropole en a profité pour installer les nouveaux venus. Pour répondre aux besoins des migrants, elle a même passé commande d'un stock d'Algecos spécialement conçus et aménagés à cette fin. »

Autant dire des baraques de chantiers. Certains ont dénoncé le marché juteux que représente pour les entreprises spécialisées le logement de ces infortunés. Après tout, why not ? Si cela peut contribuer à la relance l'économie en période de crise ...

« Bien sûr », conclut mon interlocuteur, « tout ceci s'entend à titre provisoire. »

Je fais comme si j'adhérais à son propos. I know to sit on the fence (je sais ménager la chèvre et le chou). D'ailleurs, à quoi bon réagir ? On acquiert vite au camp d'Idomeni le sens du « provisoire qui dure ».

Il désigne un tableau qui trône sur le mur en face de moi, c'est une composition consternante d'académisme. Comme croûte, on ne fait pas mieux.

« Vous vous intéressez à la peinture ?

I'm champing at the beat (là, je ronge mon frein). Lui me demande ça « just to clean the air », (pour détendre l'atmosphère). En fait, il trouve prétexte à pérorer sur son sujet de prédilection.

« Étant juriste de formation, j'avoue n'y rien connaître. 

- Eh bien, c'est dommage, car cette toile est la copie d'une fresque fin XIXème, conservée au Palais de Longchamp. J'aimerais tant vous mener à ce temple de l'Art, si vous en aviez le temps.... Il s'agit des noces de Gyptis et de Protis, une illustration de la tradition d'hospitalité qui prévaut ici depuis la plus haute antiquité. »

Le bon accueil à l'étranger... ça reste à voir. Mon interlocuteur, décidément très en verve, se réfère à la fondation mythique de Marseille par les colons phocéens, un histoire aussi populaire ici que celle de la sardine qui bouche le vieux Port.

Je regarde ma montre à la dérobée. Si ce crétin continue à gamberger, il va me faire manquer mon vol de retour par Ryanair. Que de temps perdu ! At the end of the day, à peine aurons-nous effleuré le sujet qui m'amène, à savoir le sort de Rachid et Zahra !

Le préfet devine ma pensée.

« Écoutez, Mrs. Jackson, j'ai quelque chose à vous proposer. Il se trouve que je dispose d'un peu de temps libre à l'heure du déjeuner, cela m'arrive si rarement ! (il pousse un soupir hypocrite). Me permettez-vous de vous inviter en tête-à-tête au Gyptis, au vallon des Auffes, vous connaissez ?

Le Gyptis, quelle coïncidence ! est un restaurant chic fréquenté par la jet set. Ce choix n'est pas anodin. C'est là qu'on déguste la meilleure bouillabaisse de Marseille.

Je pourrais me récrier, prétextant qu'il me faut impérativement rentrer ce soir à Londres. Mais ce serait là me résigner d'avance à l'échec de ma mission. L'objectif avant tout, I risk the lot ! Ce n'est pas pour rien qu'on me surnomme « Battling Sam ». J'ai quarante ans, on me dit pas trop mal fichue et je sais me conduire. Alors, je dis bêtement oui.

« Fine ! It's a charming idea, Sir !

- Après le repas, poursuit mon interlocuteur, mon chauffeur vous raccompagnera jusqu'à l'aéroport. À moins bien sûr, que vous ne souhaitiez rester un jour de plus parmi nous. Auquel cas, je vous hébergerai bien volontiers à la préfecture.»

Cet homme est trop bon, tant de galanterie me confond. I'm not holding my beast, je ne me berce pas d'illusions, il me doit me prendre pour une aventurière. Là, je le vois venir d'un bon mile….

« Eh bien non, Monsieur Radeville », me dis-je in petto, « vous m'avez conviée de façon fort civile, mais je ne mangerai pas de ce pain-là ».

No hard feelings ! Sans rancune aucune.

 

À suivre….

 

Illustration : David Gibson, Londres, 2006, « Mannequin »

Piste d'écriture : L'objet, sujet d'intrigue ou prétexte à rebondissements, son rôle caché.

 

 

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14 février 2017

Vague à l'âme, par Chantal Joanny

Inspiré d'une phrase de Sens dessus dessous, de Milena Agus (en bleu dans ce texte).

IMG-20141005-01226 - Copie

Denis: « Tu sais que j'adore venir sur cette plage? j'ai l'impression que devant la mer tout paraît plus léger, chaque problème arrive avec les vagues qui le remportent en se retirant »

Adèle se mit à inspirer longuement tout en suivant le bercement de la mer, à l'écoute de son ami assis tout près.

De leur silence émane de la tendresse, de leur implication dans le sable, l'union des corps.

Sourire précieux, elle lui prend la main. Emue, elle pense qu'elle aussi aime cet espace vertigineux à ses côtés. Tant de fois avant qu'il ne revienne d'Egypte, elle lui dit qu'elle en avait rêvé, mélancolique.

Denis avoue que lui aussi avait le vague à l'âme quand il pensait à elle, sa chevelure rousse ondulée lui chatouillait les narines, dans le lit le contact de ses pieds qui se recroquevillaient contre sa jambe lui manquait, la bataille des oreillers...

« Je n'ai pas voulu couper », conclut-il. Devinant l'idylle, sa femme avait organisé leur départ et grâce à ses contacts l'avait propulsé ambassadeur au Caire.

« Je ne voulais pas y croire » lui rétorqua Adèle. Pourtant, elle n'avait pas osé affirmer ses sentiments. L'absence avait révélé le manque. Et il est là maintenant et elle est là tout près de lui.

« Dis-moi que tu restes, cette fois ». Elle sonde le regard bleu acier de son ami qui se plonge en retour dans ses yeux verts profonds.

Le bateau dans le port siffle, elle doit rejoindre le continent. « Dimanche prochain tu seras là? »

Oui, il l'attendra à l'embarcadère de l'île, l'île de leur amour.

Elle s'envole le cœur plein, grimpe sur le pont, il lui ouvre ses bras, dernière image du soir.

…..............................

La semaine longue et douce, les nuits chaudes et langoureuses, l'attente, ce poison bienheureux, appelle la réponse 

…........................................... 

La réponse est rapide, un télex à sa maison le jeudi soir, un imprévu. Depuis le début l'imprévu joue à les ignorer, à imiter les faits, les certitudes.

Ses bras à elle s'énervent, elle se sert un cognac, celle qui ne boit jamais s'inonde dans le canapé.

L'image revient obsédante, mais qu'avait-il promis ?

La broderie du cœur laisse un trou béant qu'elle ne pourra tramer.

 

Il va revenir plus vite qu'il ne pense, mais que pense-t-il ? « Tu es mon rêve ». Mais je veux être sa réalité. L'esquisse faux avenir, je ne veux plus, cela fait trop mal. Denis pense que je ne peux vivre que cet éphémère. Il se dissout pour me laisser respirer, mais je réponds qu'il m'étouffe par sa fuite. Union délétère, chacun crée son tableau. L'un un tableau de disparations, l'autre, d’émanations.  Sur quelle toile nos mains réunies.

….............................

Le dimanche elle retourne sur l'île, assise à la même place, même robe à fleurs, jusqu'à frissonner. La mer la torture à se donner et à reprendre, il ne viendra pas.

Le dernier bateau du soir appelle les retardataires, elle part à regret, laminée. Un couple de dos s'éloigne sur le quai. L'homme a sa taille ! Elle court, les dépasse et leur fait face brutalement. Ce n'est pas Denis. Elle court alors vers le ponton, souffle désespéré. Rassurée pourtant qu'il ne soit pas infidèle.

Elle rentre, morne chemin.

Sous la porte d'entrée, glissée, une fleur de bougainvillier. Un clin d’œil ? Il savait qu'elle rêvait d'une terrasse ornée de ces fleurs délicates, des roses, des rouges, des blanches ainsi que des frangipaniers.

Où est-il ? Dans la ville, déjà reparti ?

 Elle ne peut dormir

Je n'y tiens plus, quels repères ? Le café des Trois Larçins, la tonnelle place St Georges, le parc d'Alicante. Défilent dans sa tête les directions, il fait nuit, elle les explore l'un après l'autre, cherche son âme sœur. Elle en est sûre maintenant, son âme sœur c'est bien lui qui lui a laissé ce signe.

….................................

Denis se dit qu'une fois encore la paix, il l'a cassée.

 Je ne peux supporter le bonheur au présent, seule l'absence me fait rugir. Adèle si magique, parce que soudaine, parce qu'absente, parce que désirante.

Il n'y a rien à comprendre, pas d'explication ni de lamentation, c'est ma nature qui me guide, je n’y peux rien. J'ai besoin de vouloir, et quand je l'atteins, un nouvel idéal plus loin se dessine. Belle rousse dans le ciel, je te contemple, belle lune rousse.

 

Elle a crié, elle ne l'a pas trouvé, elle ne le veut plus, plus jamais.

Désordre dans la chambre.

Elle se couche sur le carrelage de la cuisine noir et blanc. Sa robe à fleurs fripée, cheveux mêlés aux  miettes de pain tombées. On ne l'y reprendra plus, à l'amour.

 

 

 

 

chantal j

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12 février 2017

Basculement, par Nychie Alause

Inspiré par les premiers vers du poème de Jacques Darras, Chimay (in L’indiscipline de l’eau, Poésie NRF Gallimard, 2016)

 

— Qu’est-ce qui nous fait tellement aimer une frontière ? demande Paul.

Je n’ai pas l’impression qu’il s’adresse directement à moi. Il me tourne le dos. Non pas tout à fait, car j’aperçois son visage de trois-quarts. Une lumière diffuse dessine comme une étoile au coin de son œil. Je ne sais pas si je dois lui répondre car de réponse, pour l’instant, je n’en ai pas. Je ne sais pas s’il parle d’une vraie frontière, celle que l’on sait exister là-haut, que l’on croit exister, définie par la crête neigeuse et la géographie, par la langue que de l’autre côté les habitants pratiquent.

Ces habitants, quand je crois les comprendre Paul me dit « Garde-toi des faux-amis » et je me perds en conjectures. Parle-t-il des Espagnols ou de ces mots que j’ai l’impression de connaître et qui donnent un sens aux autres mots, à ceux que je ne comprends pas ?

« Ecoute encore ! » dis-je. Je lui répète ce que j’ai entendu. Alors il rit.

— Ils ne sont pas tout à fait comme nous, non, pas comme nous.

C’est ainsi qu’il tente de construire autour de lui et moi une frontière infranchissable, inattaquable, inexpugnable, entre eux et nous, nous se limitant à lui. Moi, Adèle, je ne suis plus d’accord.

Tu vois ce chemin qui serpente à flanc de montagne, qui semble s’interrompre dans le gris pierreux de l’éboulis, qui reprend comme une résurgence et glisse vers le haut tel un escalier dans un dessin d’Escher. Aperçois-tu les silhouettes qui descendent vers nous et s’apprêtent à disparaitre dans un repli ? Ce sont des hommes. Ou des femmes, comment savoir.

Paul est ainsi. Sa pensée est semblable à sa posture, de trois-quarts. Il ne dévoile pas tout. Il préfère, je ne sais pourquoi, exprimer une ébauche d’idée. Au tout début j’ai pris cela pour une grande intelligence, quelquefois poétique, parfois philosophique.

Il a su tisser autour de mon corps un cocon protecteur. Au fil des jours, des mois et des années, ces liens m’ont engluée, contrainte, paralysée.

La frontière. Elle ne se voit que d’en bas, quand on en est loin. Si je m’approche elle s’efface et disparait pour être remplacée par des pierres, de la végétation, quelques plaques de glaces qui sont coincés dans l’ombre depuis des temps immémoriaux, depuis bien avant la définition des mots frontière, territoire, pays, domaine, guerre et combat, limite.

Il a tissé autour de moi une frontière et je l’ai cru. Il parlait d’amour, de respect, d’un tas de notions autour de la possession, de la valeur du don de soi, de la différence et de la ressemblance, tout ce qu’aujourd’hui la clairvoyance me fait considérer comme des fariboles.

— Rien ne me fait aimer les frontières ! Ni le confort qu’elles procurent, ni leur illusoire sécurité, ni surtout, les gars armés en vêtements gris qui les parcourent. Si tu y réfléchis, ils sont réduits à arpenter deux lieux simultanément, à chevaucher comme ils le font une ligne inexistante… Ils sont les seuls sur terre à faire preuve d’ubiquité, à la fois ici et ailleurs. A moins que, comme on ne les voit que de loin et même de très loin, ils ne soient d’une finesse trompeuse et à suivre cette ligne tellement imaginaire, ils ne se trouvent ni d’un côté ni de l’autre. De simples mirages intellectuels. Ils sont le flou de notre perception du monde…

Paul daigne enfin se tourner face à moi. « Adèle… ». Il hésite, sa bouche articule des mots qui ne viennent pas. Pour l’aider — il me fait de la peine avec son visage triste et ses bras ballants — je crie vers la montagne, vers la vallée, vers le ciel, à tue-tête, les mains en porte-voix « Je déteste toutes les frontières ! Bon sang je vous le dis, je les déteste, je les hais ! ».

Il dit « Adèle » et me tend une main comme il m’offrirait un bijou, des fleurs ou que sais-je. Il me tend une main que je ne saisis pas. Il dit aussi qu’il m’aime et je ne saisis pas non plus. C’est comme s’il s’exprimait dans une langue étrangère. Je ramasse mon sac que j’avais posé sur un rocher, le remets sur mes épaules et, résolument, reprends l’ascension du sentier. J’ai enfoui au fond de mes poches mes mains durcies par le froid et d’un bon pas réglé sur ma respiration, j’avance. Quelques dizaines de mètres nous séparent. Il n’essaie pas de me rattraper, ni de me parler, il me suit, d’une foulée égale à la mienne. Chaque pied est posé à l’unisson, chaque pierre qui roule a un écho semblable.

 

La frontière. Tout à l’heure, quand je l’aurai passée, quand la crête dessinera entre nous deux sa limite acérée, cette vingtaine de mètres qui nous unit encore devra être rompue. Je lui dirai qu’il doit repartir de son côté. Quand nous serons là-haut, je descendrai vers l’ouest dans la lumière du soleil et la frontière le gardera dans l’ombre. Il devra se presser pour rentrer avant la nuit. En route, je rencontrerai des marcheurs qui iront dans la même direction ou d’autres que je croiserai, des gens qui regretteront d’être partis, des hommes et des femmes contents de revenir, des solitaires prêts à se perdre ou à se trouver, des poètes, des écrivains… Et même des enfants. Ceux-là sont les plus merveilleux car ils n’ont pas encore acquis cette notion adulte de frontière. Alors ils courent, dans tous les sens, infatigables et joyeux. Ils crient tous les mots qu’ils possèdent à la face du monde et quand ils les ont tous dits ils en inventent d’autres qu’ils disséminent comme des perles lancées dans le creuset du temps.

La neige éternelle scintille de part et d’autre du chemin que les pas ont creusé. Plus qu’un pas, un pas décisif, un mouvement libérateur. Ça y est. Elle est passée. La frontière. Le basculement de nos vies « inclinar nuestras vidas »…

— Adieu Paul, dis-je au-dessus de la ligne que j’imagine. Adios !

 

Je me repasse la question : Qu’est-ce qui nous fait tellement aimer une frontière ? La réponse : le possible basculement.

Nyckie Alause. Illustration: Mathew Rangel, http://www.laboiteverte.fr/lart-cartographique-de-matthew-rangel/

Matthew-Rangel-01

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10 février 2017

Urgences, par Michlle Jolly

Inspiré d'un poème de Jacques Darras, Chimay, in L'indiscipline de l'eau, Poésie Gallimard.

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URGENCES…

 

J’ai dû dormir longtemps, bruits confus, mon bras s’engourdit,

Paupières lourdes,

   Autour de moi, voix en désordre ;                            

Je ne suis pas dans mon lit..

 Lumière dans les yeux ;

 Mais qu’est-ce qui m’a pris ce soir ? 

                                                             Face à moi, une vieille femme parle fort :

                                                            « Je veux rentrer chez moi ! »!

                                                          « Tout à l’heure ! »répond-on en écho….

… Un éclair dans ma tête,             

On dit mon mari, mon amant, mon enfant, cette possession étouffe !

Au nom d’un grand amour, nous installons autour 

Des barrières solides.

Hors de nos tête-à-tête

J’ai perdu mes repères,

 L’ailleurs nous inquiète

Les autres nous font peur..                             

                                                              Certains dorment à côté.

                                                             Un homme, jambes nues, hagard,

                                                             Refuse de s’allonger sur le brancard ;

                                                            Mais qu’est-ce-qui m’a pris ce soir ? 

J’ai une famille tendre, des enfants heureux, une jolie maison,

Un travail que j’aime, et l’homme qui partage ma vie…….

                                                                     Une dame réclame l’infirmière

                                                                     Petite voix, murmure….                                                                                                                                                                                                 

                                                                    Près de moi, un garçon lit, 

                                                                    Corps caché, seules, ses mains 

                                                                  Tournent les pages. 

Lumière dans les yeux,

Je ne m’habitue pas à cette perfusion.

L’homme qui partage ma vie depuis plus de dix ans,

 A laissé le doute s’installer...

Où sont les limites à l’amour ?

Où se trouve la frontière 

J’ai cru l’entendre un jour demander de l’air, et j’ai eu peur  !   

Et longues journées et nuits d’angoisse 

Le jour n’arrivait plus !                           

                                                                   Sur un brancard, à côté,                    

                                                                  Une jeune femme dort, voilée de noir  

                                                                De la tête aux chevilles ; seuls, ses pieds 

                                                               Blancs et nus, se caressent, doucement ;

                                                                Mais qu’est-ce qui m’a pris ce soir ? 

J’ai peur de cet amour-là, me berçant de certitudes,

Qui, peut-être à la latitude de l’amour ? Deux mots qui ne vont guère ensemble.

La lumière me fait mal aux yeux

Il faut garder l’essentiel me dit-on à l’oreille ; la vie c’est autre chose

« Mais qu’est-ce qui t’as pris ce soir ? »  me dit mon mari, son visage près du mien.

 Michelle Jolly.
Illustration: Peinture sur visage, par l
e photographe russe Alexander Khokhlov (http://www.laboiteverte.fr/des-peintures-sur-visages/)

                                          

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08 février 2017

Frontière, traverse... par Florence Chaudoreille

Inspiration libre par le poème « Chimay », de Jacques Darras

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Pourquoi ce tremblement au moment de la traverser ?

La vie, l’averse, l’aversion.

Traverser la vie, de part en part, en se tenant le plus juste possible, sur le fil, et sans se retourner.

Passer à travers l’averse, les gouttes dans les yeux, le cou, les habits qui s’alourdissent, le pas qui se fait lourd, mais pressé tout de même, pour atteindre un abri.

Traverser l’aversion, ou les aversions plutôt : des araignées, des espaces clos, de la foule, de la stagnation intérieure, faite de chicanes et labyrinthes, et pavée d’incertitudes.

 

Comme s’il y avait terreur dans territoire.

La terreur tire son origine du territoire à défendre. Le territoire peut être son pays pour le soldat ; ou un espace à habiter que l’on souhaite rempli d’autres soi-même – donc sans nuisances, sans réfugiés, sans pauvres – ou bien une position sociale ; ou encore le propre  corps de chacun.

Les nomades ne sont pas dévorés par la peur : ils sont prêts à partir lorsque le moment vient. Parcourant la terre ils ne cherchent pas à s’y terrer. Ils font confiance, et si la survie n’est plus possible ici, elle le sera ailleurs. Prêts à lâcher, à abandonner, ils gagnent tout : les paysages variés, l’immensité du ciel, la joie du mouvement, le bonheur des rencontres, la paix intérieure dès un peu de confort gagné : un feu, un repas chaud, un campement où dormir en sécurité.

Les morts eux n’ont plus peur du tout, leur corps ne craint plus rien. Ils sont passés de l’autre côté de la réalité : sur ce versant-là ils désapprennent les limites, les formes, le temps.

 

L’histoire de la terre est histoire d’amour.

Amour capricieux, amour ourlé, amour flottant, amour secret, amour enragé.

Amour qui permet de tenir un jour de plus, pour être présent pour les siens.

Amour qui permet de lutter pied à pied contre la maladie, l’épuisement, les difficultés.

Amour qui se loge où il veut : dans une attention, une pensée, un repas préparé. Voire dans la table essuyée jour après jour par la mère, car pas un des autres membres de la famille n’y pense ou n’y accorde d’importance. Elle si. D’où une dose d’énervement…

 

L’amour contenu, tu, qui ne trouve pas de chemin ni d’expression, se mue en maladie, haine, violence.

Nous n’avons d’autre crainte en vérité que celle de l’amour.

Celle d’en manquer, celle d’en être étouffé, celle de ne pas trouver le bon, au bon moment.

 

Où passent les lignes amoureuses entre femmes hommes.

Entrelacs hardis, signaux en morse très tenus, fils de fer barbelé, rubans de scotch double face.

Entre ces deux adolescents une autoroute, où la conduite est facile, et qu’ils imaginent mener sans encombre à une vie familiale.

Pour ceux-ci à la quarantaine, ce sont des barreaux qui enferment : mal à deux, ils ne voient pas comment vivre sans l’autre, et ne parviennent pas à briser le mauvais sort qui les maintient ensemble.

Pour ceux-ci, c’est la distance physique, en habitant chacun de son côté, qui permet que la relation trace une ligne continue.

Chez ce vieux couple, chez qui la mort creuse plus rapidement en l’un des deux, la ligne s’adoucit, et se prépare à devenir invisible.

 

Des lignes errent, anarchiquement, prêtes à blesser ceux à qui elles n’étaient pas destinées, mais qui se trouvent là où il ne faut pas. D’autres lignes étouffent, d’un coup sec ou imperceptiblement.

A l’inverse des couples irradient des traits de lumière douce. Peut-être qu’un amour heureux nourrit la terre et le ciel, carburant silencieux qui fait que la vie tourne, un jour de plus.

 Florence Chaudoreille

Illustration: Sherlock Pepper, http://galbette-print.com/post/2011/03/18/averse

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06 février 2017

Sur terre, éclaboussé d'eau... par Chantal Joanny

Inspiré par le poème Chimay, in L'indiscipline de l'eau, de Jacques Darras.

 

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Sur terre, éclaboussé d'eau, chair happée par la lumière, arrachée du tréfonds de son ventre,

devenue matière, matière à traverser.

 

Le combat est inégal, un long cri assourdit l'atmosphère.

L'enfant sorti des eaux, à l'air fait écho;

Ils applaudissent et pleurent.

 

Des pas des pas des chutes des cris la peur et des bras enveloppants

sur la route enroulée, le parcours se dérobe......

Premier exil; marcher seul.

                                               …...........................

 

Tu es ma fenêtre mon oubli ma profusion

et puis si tard....

 D'un grand écart repoussée, sans toi, je suis le plus fort.

 Deuxième exil: se déprendre, ne compter que sur soi

 

                                              ........................................

 

 Rideaux de pluie, le brin d'herbe s'alourdit, les oiseaux campent sur des tiges d'alfafa.

 

Ils sont à la frontière, toi parmi les autres. Traits tendus, capes fripées. Le douanier sort de la boîte, il machouille un chewing-gum menthe, un chien égaré fuit, « vos papiers » lâche t'il d'un ton tonitruant, il crâche à regret le chewing-gum frais.

 

La barrière tombée, assis contre un sapin, un ciel étincelant t'accompagne. Sourires soudain.

 

Maudits bleus de l'âme, vies à tresser, ton corps est ma racine préférée.

 

La plupart des frontières te rappellent à tes illusions

 

Un pays pas sage, déclic de la révolte.

 

            Unique, je suis des milliers, plongeon d'humanité.

 

Cours ralentis, le choc de l'autre pays qui t'attend; ils ne pensent pas, les animaux.

 

Si grande je t'ai perdue, trop occupé à m'éblouir;

ton territoire est vaste, tout petit désormais je me confonds à la brume.

 

Un cri le dernier cri ou plutôt le soupir s'étire en pont, la  frontière expire tôt surprise.

 

Amère la sortie. Empoignés, vous êtes envoyés en rétention, toi parmi les autres. Pour vous le territoire promis se réduit à un camp.

Quant à votre terre chérie, elle reste encastrée entre deux photographies.

 

 

Chantal j

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04 février 2017

Son refuge, par Roselyne Crohin

Piste d’écriture : narration, dialogue, paroles rapportées…

Son refuge

roselyne refuge
                           La fontaine Médicis dans le Jardin du Luxembourg à Paris.

- Tu sais que j'adore venir me réfugier ici, près de la fontaine, sous les grands platanes.

Elle souleva une de ces lourdes chaises de métal qu'autrefois des chaisières faisaient payer et la plaça exactement sous le rai de lumière qui filtrait entre les branches dénudées.
- Fais comme moi, prends-toi aussi une chaise.

- Laisse-moi d'abord te photographier dans cette lumière.

Elle répondit qu'elle détestait que je la prenne sans arrêt en photo, que c'était une drôle de manie et qu'est-ce que j'allais en faire de toutes ces photos d'elle.

« Un ami a proposé de les tirer et de les exposer dans son studio. Il m'a dit qu'elles se vendraient très bien auprès des touristes américains. Ils adorent acheter des portraits de Parisiennes modernes et désinvoltes qui posent dans des lieux cultes de Paris » Et tout en lui donnant ces explications j'ai bien dû appuyer trois ou quatre fois sur le déclencheur, car cette petite dispute avait fait naître sur son visage une charmante moue. Son air contrarié animait ses jolis traits et c'est toujours ce que je recherchais dans mes portraits. Elle ajouta que j'exagérais vraiment et qu'elle ne m'autoriserait pas à vendre ces photos avant de les lui avoir montrées et qu'elle m'ait donné son accord.

–       Bien sûr, Camille, je te les montrerai et je suis sûr qu'elles te plairont !

 

Déjà, elle ne m'écoutait plus. Elle s'était plongée dans « Le marin de Gibraltar ». C'était la première fois que je la voyais lire un roman d'aventures. Même l'auteur, je ne la connaissais pas trop. J'avais repéré à la bibliothèque du Panthéon quelques-uns de ses ouvrages qui portaient de drôles de titres : Lol V Stein, Moderato Cantabile, Le vice-consul de Lahore... Je m'étais juste contenté de les feuilleter. Jusque-là, Camille m'avait surtout fait lire Sartre, Camus, Aragon... j'avais tout avalé, sans tout comprendre, je dois l'avouer. Peut-être que Marguerite Duras, une femme écrivain, ça me changerait, j'avais envie de lui en demander plus sur elle, mais je sentais que ce n'était pas le moment de la déranger. La tête renversée sur le dossier incliné, elle se laissait baigner par le soleil. Je décidai de prendre encore quelques clichés, mais de loin, cette fois-ci, grâce au téléobjectif, de façon à ce qu'elle n'entende même pas le déclencheur.

« Je vais faire un petit tour, je reviens dans un moment ». Je n'étais pas sûr qu'elle m'ait entendu, mais ça n'avait aucune importance. Elle pouvait rester là des heures et je l'aurais retrouvée comme s'il ne s'était écoulé que cinq minutes. Au contraire, elle pouvait tout aussi bien s'en aller au bout d'un quart d'heure et décider d'aller prendre un chocolat chaud au café Médicis, qui se trouve à mi-chemin entre la fontaine et le grand bassin.

 

Je l'avais trouvée encore bien pâle ce matin. Quinze jours qu'elle n'était pas sortie de chez elle, à cause de cette mauvaise grippe qu'elle avait attrapée aux premiers jours de janvier. J'avais essayé de lui rendre visite tous les jours en rentrant du bahut. Je lui montais quelques oranges ou quelques légumes pour qu'elle s'alimente correctement. Elle, elle se serait contentée de café au lait toute la journée. Je la trouvais enfouie sous sa couette, une grosse écharpe autour du cou, dans son trop grand appartement, au 3ème étage du quai des Grands-Augustins. Pendant ces quinze jours, elle n'avait pas touché à sa thèse sur les relations difficiles entre Sartre et Camus. Elle m'avait déjà raconté plein d'anecdotes croustillantes sur les querelles célèbres entre les deux hommes, mais depuis sa grippe, tout ce qui s'y rapportait la dégoûtait. C'était sans doute pourquoi elle avait décidé de se distraire avec Marguerite Duras, mais elle ne m'en avait pas touché un seul mot. J'attendais patiemment que le bon moment se présente. En fait, je ne savais pas bien pourquoi j'attendais car j'avais l'habitude de lire tout ce qui me tombait sous la main. A l'époque, je lisais tout le temps. En prenant mon petit-déjeuner le matin, en marchant pour aller au lycée, pendant les cours avec mon livre sur les genoux et bien sûr le soir au lit.

 

Je venais de faire un tour complet du Luxembourg et en repassant devant la fontaine Médicis, je vis que Camille n'y était plus. Elle n'était pas non plus au café comme je l'avais prévu. J'allais repartir par le Boulevard St Michel lorsque je l'aperçus au loin, assise devant le grand bassin.

–       Tiens, tu as quitté ton refuge auprès de la fontaine !

–       Oui, il n'y avait plus assez de soleil et j'avais besoin de me réchauffer.

–       Tu veux qu'on aille prendre un chocolat chaud ?

–       Non, on va rester ici. J'ai envie de te parler du marin de Gibraltar. 

 

 

Texte librement adapté du roman de Jean-Michel Guenassia « Le Club des Incorrigibles Optimistes » (Albin Michel 2009).

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01 février 2017

L'île des Morts, par Jean-Claude Boyrie

Déluge 13

 

Xavier

 

L'île des morts

 

 

La frontière.

 

Qu'est qui nous fait tant aimer une frontière ?

C'est juste que la terre est ronde, et forcément,

qu'on est toujours au nord de quelque part, au sud

d'un autre endroit. Qui sait où passe la limite ?

On est toujours aux yeux de l'autre un étranger.

 

Nîmagine.

 

On prétend que le Gard se trouve au nord du sud.

À diverses saisons, je m'imagine Nîmes.

Le printemps fait éclore aux vergers mille fleurs.

Plus tard, l'été brûlant dessèche la garrigue.

L'automne en gardera les troublantes senteurs.

L'hiver, c'est une ville à vous glacer le coeur

surtout comme aujourd'hui quand sévit le mistral,

ce triste jour où l'on enterre Nathalie.

 

Le cimetière protestant.

 

Hors les murs de la ville, en direction d'Alès,

son cimetière est à mes yeux le bout du monde,

un lieu vers où l'on va, d'où l'on ne revient pas.

J'y vois de hauts cyprès épars entre les tombes,

que violemment le vent agite par rafales.

Un haut mur naît de l'ombre. On remarque à l'entrée

une étrange statue « à l'immortalité » (1).

Que pensent les défunts de cette allégorie ?

 

L'improbabilité d'une île.

 

Où ce trouve cette île au coucher du soleil ?

Vers ce lieu solitaire, et sa falaise abrupte.

Une barque à fond plat lentement s'achemine,

portant un passager, drapé dans son linceul.

Le nocher taciturne, et tout de noir vêtu

d'un rythme cadencé, frappe l'eau de sa rame.

Le passage coûte une obole : trois fois rien.

Ce soir, la mer est d'huile. À quoi bon se presser ?

Pourquoi faut-il qu'on tremble à l'instant de passer ?

Nul ne devrait craindre ce bord. Il apparaît

que la rive des morts, étrangement ressemble,

à celle des vivants que l'on vient de quitter.

Cet éphémère instant qu'on nomme l'entre-deux

n'est déjà plus l'avant, pas encore l'après.

Mais que font là ces gens, tous en deuil, assemblés ?

 

L'homélie.

 

Le vent couvre la voix terrible du pasteur,

quand il nous lit l'évangile selon Matthieu (2), 

parabole évoquant vierges sages et folles.

« Nathalie a consumé l'huile de sa lampe

avant de s'en aller. Qui peut la condamner ?

Veillez, car vous ne savez ni le jour ni l'heure. 

Il ne faut pourtant pas rester sans espérance.

Le Seigneur aime chacun d'un égal amour. »

J'aimerais tant croire au propos de l'officiant…

Après son homélie, on récite des psaumes.

Vient l'instant du silence et du recueillement :

tour à tour, les présents s'approchent du cercueil.

Le touchant de la main, ils font à la défunte

un léger signe d'adieu. C'est déjà la fin.

Quatre hommes, des amis proches de la victime,

ont empoigné la bière et conduite à la fosse.

Un grincement : le coffre est descendu par treuil

au fond du trou. Comment dire mon émotion ?

Une fois mis le corps de Nathalie en terre,

je ne puis oublier qu'elle fut ma fiancée.

Qu'importe ce qu'elle a pu faire par la suite ?

Ce qu'on nomme l'amour n'est-il qu'un faux-semblant ?

Les sentiments sont-ils, comme tout, éphémères ?

Nous mêmes ignorons où passe la frontière

entre vie et trépas, rêve et réalité.

C'est tout. « On jette enfin la terre sur la tête »,

écrit Pascal, et puis « en voilà pour jamais ! »

 

Retrouvailles.

 

Après l'inhumation, je n'ai plus bien conscience

de la suite. Il me semble alors que l'assistance

esquisse un mouvement confus de dispersion.

Non loin du cimetière, au comptoir d'un café,

la famille entreprend de grouper ceux qui restent.

On nous sert du chocolat chaud, d'autres boissons,

juste pour se retrouver. Des embrassades,

des souvenirs, des mots personnels échangés…

On dit ses souvenirs, on lit quelques poèmes…

Mais de cela, je n'ai nulle envie de parler…

Que pourrais-je ajouter ? La vie qui continue….

 

Piste d'écriture : Jacques Darras, Chimay, L'indiscipline de l'eau (Gallimard , 2016)

Thèmes de la frontière, du passage et de l'entre-deux.

(1) Sculpture de Pradier, haute de 2 m, début XIXème

 (2) Matt. 25,1.

Illustration : Hans Böcklin, « L'île des morts » (1880) , Bâle, Kunst museum. Ici,version de Berlin (1884).

 

 

 

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20 janvier 2017

Folie frontière, par Carole Menahem-Lilin

A partir d'un poème de Jacques Darras, Chimay, in L'Indiscipline de l'eau (Ed. Gallimard NRF, 2016). Je suis partie des deux premiers vers.

 

 

Qu’est-ce qui nous fait tellement aimer une frontière ?

Pourquoi ce tremblement au moment de la traverser ?DSC_0318

Pourquoi cette lassitude à ne la traverser pas ?

Lorsque toutes les frontières s’éloignent, sont derrière soi,

Dans la frontalité du temps d’avant… ?

Franchissements aimés, érotiques,

Affranchissement du temps banal,

Lorsqu’esclaves évadés de nous-mêmes

Nous foncions vers le voyage et le risque…

 

Difficulté du franchissement.

Ce n’est qu’un pas, mais il est infini,

Avant de laisser derrière soi le connu,

D’héberger l’insolite…

 

Il le sent si lourd, ce possible, désormais.

Il ne le tentera pas,

Il ne tentera plus la rencontre

Avec lui-même dans l’autre.

Il ne tentera plus le grand retournement.

Ce regard de l’autre sur lui-même,

Ni – surtout pas – la rencontre dans une vitrine avec ce voyageur,

Portant ses propres valises mais

Parlant une langue détachée,

Possédant son passeport mais

Léger d’une autre identité – non il ne les tentera plus.

Il ne veut plus ne pas se reconnaitre lui-même,

Il serait capable de ne pas revenir.

Et il lui restera quoi ? Rien, puisqu’il n’a plus que lui-même…

 

Plus que toi-même, dis-tu, ou que ce découragement

Que tu identifies comme toi-même désormais ?

Cette peur de faillir, de manquer… ?

De te manquer toi, de manquer de quoi ?

 

J’ai failli passer me dis-tu au téléphone mais

Hier je n’ai pas même reconnu la frontière.

Tu sais me dis-tu encore, il n’y a même plus de barrière maintenant

A peine un panneau,

Ou plutôt un mât

Avec plusieurs directions inscrites dessus

Plusieurs flèches.

Comment veux-tu que je m’y retrouve

Dans cette rose de grands vents ?

Suis-je une girouette, dis ? Pourquoi me fait-on ce coup-là ?

 

Je ne m’attends plus à ce que tu sonnes à ma porte

Même cette frontière de deux rues

Tu ne la franchis plus.

Tu avais le visage animé pourtant

La dernière fois,

Le rouge aux joues et ton sourire

Aurait fait trembler les nouveaux murs de Berlin

De notre planète.

Ton intelligence

Ta folie

La justesse de ton ventre

L’élan communicatif

De tes émotions.

Ton sourire aurait fait trembler les nouveaux murs de Berlin

De notre planète.

Mais tu restes assis sur tes fesses maintenant

Tu tiens tes pieds dans tes mains

Tu réponds encore au téléphone

Quand tu n’as pas trop bu

Ou trop pleuré.

 

Les émotions m’ont matraqué, me dis-tu,

L’espoir, l’absence d’espoir,

La faillite et l’attente, surtout l’attente,

Quand je m’attendais à devenir tout

Un tout petit tout sur une grande scène,

Et que je me suis retrouvé rien

Avec juste mes valises de doute et d’échec

Au bout des bras.

 

Que te répondre, mon ami, mon amour, mon frère,

Sinon que je suis lasse

De ce que tu ne recoures qu’à moi.

Il nous faut de l’aide, dis-je.

Consulter, m’humilier, m’empoisonner ? cries-tu.

Qu’est-ce que c’est que ce foutraque ?

Je raccroche en attendant

Que tu t’exorcises tout seul.

 

Non, tu n’iras pas, me dis-je,

Tu ne te franchiras plus toi-même.

Tu es devenu ta propre frontière,

Effondré dans ton propre canyon,

Et je ne sais pas ce qui me retient

De marcher sur toi.

Parce que toi c’est sur ma confiance que tu marches,

sur ma tristesse, l’insondable tristesse…

 

La lucidité

Peut être un pont insolite.

La sonnette vient retentir,

Tu es en bas, tu m’attends.

Accompagne-moi me dis-tu,

Tu vois je me suis un peu retrouvé moi-même,

Mais je crains fort de m’oublier

Au coin d’un bar, aux barges de rien.

 

Tout amour véritable est crainte de l’amour, crainte de la frontière.

Tu es là, droit et tremblant dans la lumière d’aurore.

Je suis fou me dis-tu, mais je suis neuf.

Je veux retrouver ce goût de nous,

Je me suis souvenu quand je traversais en toi

Cette nuit je me suis souvenu de toi,

De tes yeux à l’instant du voyage.

Je suis là et je veux

Décourager la peur.

Me surmonter moi-même.

 

Je te prends le bras

Je te prends dans mes bras

J’ai peur et j’ai mal

De devoir t’abandonner tout à l’heure

Aux sorciers modernes.

Mais y a-t-il moyen d’agir autrement ?

Non. Toi-même me le confirmes.

Une dose raisonnable d’empoisonnement,

Plaisantes-tu.

Qu’est-ce qui me fait tellement aimer une frontière ? continues-tu.

Qu’est-ce qui me fait tellement t’aimer toi ?

Pourquoi ce tremblement au moment de te traverser ?

Pourquoi cette même émotion qui me rend beau, surdosée me rend fou ?

 

Je te prends dans mes bras, mon fou magnifique,

Puis je te prends par le bras et nous commençons à marcher.

Sur ce trottoir gris, dans cette lumière d’aurore,

Nous allons vers la fin ou

Un recommencement.

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18 janvier 2017

La clé, par Nyckie Alause

Un homme ne passe pas dix minutes l’oreille collée à une serrure s’il ne comprend pas un mot de ce qui se dit. (Alistair Mac Lean - les canons de Navaronne)

Magritte, le sourire du diable

Un homme ne passe pas dix minutes l’oreille collée à une serrure s’il ne comprend pas un mot de ce qui se dit.

C’est ce qui se dit, ce que l’on entend à l’envi devant cette porte aux serrures multiples. Certains déploient une ingéniosité incroyable, des matériels de leur création que je n’aurais pu imaginer avant de les voir pour tenter de saisir et de dévoiler les secrets qui se trament derrière cette porte.

Les hommes sont toujours prêts à inventer pour savoir plus. Des cornets, des tubes, des fils tendus qui vibreront pour transmettre, des trucs et des machins montés sur des structures dont on attend beaucoup… Des inventeurs plus inventifs, des créateurs plus tenaces, des espions en chiffre et en herbe. Tous sont ici pour s’essayer, à écouter ce qui se trame.

— Ecoute cela : Cette année, l’appareil le plus extraordinaire ressemble à une pieuvre qui aurait en place des ventouses habituelles rencontrées sur les huit bras de cette espèce de multiples oreilles et pour figurer le corps de la bête comme deux grosses joues fendues par une bouche charnue, elle-même occupée d’une langue épaisse bien qu’agile. Les sons qui s’en échappent m’échappent aussi.

Que je te décrive maintenant l’opérateur. Il est maigre et gris, écailleux aux yeux jaunes, comme une « angrole » avec des membres déliés et une manière de se déplacer qui me fait craindre sa disparition inopinée si je le quittais des yeux un instant. Il traine derrière lui une sorte de chariot d’ou tentent de s’échapper les bras du dispositif de sa création. Quand il s‘arrête enfin devant la porte monumentale les spectateurs et les curieux, les écoutants forcenés ou intempestifs, les visionnaires de tous bords, les inventeurs ingénieux et ceux qui le sont moins, tous ceux-là cessent ce qu’ils étaient en train de faire pour l’observer. Certains le font avec envie et d’autres avec suspicion, les derniers chuchotis s’estompent pour laisser la place à un silence électrique.

Il n’en est pas à son premier essai mais aujourd’hui, c’est le dernier vendredi de l’année. Tu es au courant que le dernier vendredi du mois de décembre, le conseil se réunit pour décider de ce que sera notre avenir ? Les rapporteurs autorisés ne rapportent jamais rien. Ils se contenteront cette année encore de dire « nous les citoyens, nous pouvons leur faire confiance… ». A mon avis et pas seulement le mien, ils sont payés pour dire ça. Ou alors menacés d’exil ou d’une volée de bois vert, dans le meilleur des cas.

Donc, l’angrole arrête son charriot au plus près de la porte. Il sélectionne sept jeunes gens et leur donne à chacun l’ordre de tendre les avant-bras sur lesquels il dispose un chapelet d’oreilles. « Ne bougez-pas, surtout ne bougez-pas ! » leur intime-t-il de sa voix de crécelle. De quelques sauts et reptations le voici en haut de la porte, à l’endroit où les serrures dessinent une voûte étoilée. Il fixe je ne sais comment chaque oreille de son brin contre chaque trou de serrure. C’est drôle, mais la lumière puissante qui s’échappait de chaque ouverture donne à ces oreilles-là une teinte rosée et j’imagine une circulation sanguine qui bat la mesure.

Premier bras : effectué ! Le suivant est amené par un des jeunes servants et saisi, emporté, fixé à son tour sur les serrures suivantes. Puis le suivant et ce, jusqu’au dernier. Les oreilles ont recouvert tous les orifices quand il reprend son souffle et saute à côté du charriot. Une petite révérence à l’assemblée en haleine et il se saisit de la tête flasque aux joues rondes. Il en ravive les couleurs de quelques claques bien appliquées. La bouche s’arrondit, s’ouvre et s’en échappe, avant de s’y rencogner, cette langue agile que j’avais remarquée tout à l’heure. En réponse l’homme étrange tire une langue très très longue, très très agile aussi, très, comment te dire, très reptilienne, très bifide si tu vois ce que j’entends par là. Enfin une langue de serpent en fait. Il accroche ensuite cette bouche géante à la poignée de bronze de la gigantesque porte dite « porte du conseil suprême ». Sur l’écran sorti de sa poche, de son index terminé d’un renflement suspect et d’un ongle transparent, il tapote et glisse, enregistre des commandes et des informations. Il dit en se trouvant vers nous « Attention, j’envoie la sauce ! » ce qui nous laisse interloqués. Une dame derrière moi chuchote à sa voisine « calamar en sauce piquante » et les deux rient. Une sorte de vibration agite le point central du dispositif, suivie de contraction le long des bras et les premiers mots articulés sortent de la bouche dont les lèvres exagérément rouges articulent des voyelles étranges.

Un mot, un autre, ça s’entrechoque et se bouscule : maman, farine, baleine, aviné… L’angrole se rend bien compte que l’assemblée va se lasser si du sens n’apparait pas bien vite de cet imagier linguistique. Il reprend son écran. Il effectue quelques réglages et ajustements. « Je reprendrais bien une tasse de cidre » est la première phrase intelligible. Elle est suivie d’un entrechoquement de vaisselle, d’un « merci bien » et de vifs applaudissements.

Tout au bas de cette immense double porte, juste à la hauteur où l’on remarque les trainées laissées par les pissats des chiens de la garde présidentielle, se trouve, vous m’en direz tant, une petite ouverture d’une petite, toute petite serrure, avec juste au-dessus un petit crochet et là, sur ce crochet, une petite clef, minuscule clé dorée. C’est un enfant qui vient de ramper jusque là qui s’en saisit et la décroche. Il la porte à sa bouche comme les enfants le font, naturellement, pour la goûter. « Beurk » fait l’assemblée unanimement horrifiée.

Quand la clef est bien humide de toute cette salivation enfantine, l’enfant l’introduit dans la minuscule serrure.

« Non » crie la bouche, « ne fais pas ça! »

Mais va faire entendre raison à un enfant qui a fait une découverte. Les mégères se demandent ce que font ses parents, où donc est la mère de ce petit énergumène qui nous met tous en danger. La bouche de l’octopodidé à oreilles s’emballe en chapelet de cris et vitupérations. Des mots étranges et étrangers se mêlent aux quelques phrases encore intelligibles à défaut d’être intelligentes.

Le minuscule gosse, muni de la minuscule clef, opère trois tours dans la minuscule serrure. Un concert de cliquets, de rouages, de chaînes et de clavettes s’en suit. Les oreilles choient les unes après les autres, atterrissant dans le charriot avec des bruits humides de ventouses quoi lâchent, suivies de près par l’unité centrale qui émet un dernier soupir comme un baiser avant de dormir.

Un moteur endormi se réveille. Les portes s’entrouvrent sans grincer. Des rouages oubliés reprennent du service. A l’interstice des yeux se collent. On ne cherche plus à entendre ce que désormais on peut voir. Le suprême conseil est dérangé, en plein banquet, par la populace curieuse, déçue, pas loin de devenir furieuse. « Ah ! Voilà pour quoi on les paye ! » « Regardez donc comme ils sont gras » « Ils s’empiffrent les pouffres »

 

Les gens, dès qu’ils le peuvent s’engouffrent d’un seul élan. Je préfère ne pas voir la suite qui risque fort d’être cruelle pour tous ces conseillers, leurs rapporteurs. Les présidents et autres vont devoir adopter un langage clair pour présenter un projet cohérent pour le futur.

A partir d’aujourd’hui, quelques paroles lénifiantes ne suffiront plus. « On ne veut plus rien entendre, on veut voir… » scande la foule en colère.

Aucun homme ne passera plus dix minutes l’oreille collée à une serrure  à essayer de comprendre, il trouvera un moyen d’ouvrir la porte.

illustration: Magritte, Le sourire du diable, 1966, crayon de couleur.

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L'Arche de Noé, par Jean-Claude Boyrie

Déluge 11 (Seconde partie)

Phil

 

      Lorsque arriva le septième jour,

     je lâchai une colombe,

    la colombe prit son vol.

    N'ayant pas trouvé où se poser,

    elle revint.

(Épopée de Gilgamesh, le Déluge, trad. Abed Zadrié, Albin Michel, 2016).

 

Ce 20 novembre,

Et voilà ! Les valises sont bouclées, notre séjour macédonien va prendre fin. C'est dans un total état d'épuisement qu'Alkistis et moi nous apprêtons à quitter le camp d'Idomeni. À quoi bon demeurer ici plus longtemps, dans la boue et l'inconfort ? Nous nous sentons inutiles, plutôt dépassés par les évènements. Ce drame dont nous sommes les témoins impuissants n'est pas à notre mesure. J'entends d'ici le brouhaha confus d'une foule en marche, un lent défilé de spectres (1), l'incessant tac-a-tac des trains qui se succèdent en gare d'Idomeni, freinent dans un grincement d'essieux, pour s'arrêter le temps nécessaire au déchargement de leur cargaison d'humains : hommes, femmes, enfants dépenaillés, en état de désespérance, qui vont hanter ce lieu ! Le haut-parleur crache en boucle des consignes à l'adresse des arrivants, en anglais, en arabe, en persan… « Bienvenue au centre d'accueil d'Idomeni ! ». Personne n'ose employer le mot « détention », ces gens sont réputés en transit. Pour combien de temps ? Car ici, le provisoire dure. Dans l'immédiat, les nouveaux arrivants sont priés de se présenter au « hotspot » (point de contrôle et d'identification) et de se soumettre aux injonctions des autorités avant d'être dirigés vers des tentes et baraquements de fortune. « Pour sûr, ces images, ces bruits, ces odeurs nauséabondes me poursuivront jusqu'à la fin de mes jours », lâche Alkistis.

J'opine du chef. Ce qu'elle a dit ne signifie pas que tout ait été négatif pour nous, tant s'en faut.

Durant notre séjour sur ce sol ingrat, nous avons partagé le sort des migrants, fait aussi d'émouvantes rencontres, noué là d'intenses amitiés. C'est le coeur serré que nous nous séparons de Rachid et Zahra, ce jeune couple de Syriens. Ces deux-là, nous avons choisi de les prendre sous notre aile. Après notre retour, nos pensées seront avec eux. Je crois qu'ils vont s'en sortir, faisant partie d'une élite. En tout cas, leur statut de demandeurs d'asile est reconnu. D'ores et déjà, leur départ pour la France est programmé, dans les limites du modeste contingent de réfugiés que notre pays accepte de recevoir. Ils resteront le minimum de temps dans un centre d'hébergement en attendant que tout soit prêt pour les recevoir à l'Estaque, où nous souhaitons les retrouver bientôt…

Alkistis étreint longuement Zahra, meurtrie par la perte de son enfant. Les recherches concernant Nawaf, un marmouset de quatre ans, n'ont guère avancé.

« Courage ! Tout espoir n'est pas perdu ! »

C'est du moins ce que dit Samantha Jackson, dite « Battling Sam », une avocate britannique militante qui met ses talents au service des réfugiés. Nous l'avons rencontrée au camp d'Idomeni. Célibataire. La trentaine. Une battante, effectivement, qui ne passe pas inaperçue avec sa crinière rousse et son tempérament de lionne. Aimant la frime, elle en rajoute et recherche l'objectif des caméras. Tant mieux si cela peut servir sa cause ! L'avocate plaide en faveur des réfugiés, dénonce inlassablement ceux qui les exploitent, en premier lieu les passeurs, mais pas que. Sa cible favorite est actuellement « l'Arche de Noé », une organisation douteuse qui s'est faufilée au camp d'Idomeni sous un prétexte humanitaire.

« Juste une couverture, affirme Sam. Ces gens-là récupèrent des enfants de six mois à cinq ans ans, séparés de leurs parents, qu'ils font passer pour des orphelins, pour les « revendre » ensuite, le mot n'est pas excessif, à des « familles d'accueil ». Selon l'avocate, une enquête est en cours sur les agissements de l'Arche, laquelle a fait l'objet de nombreuses plaintes pour « escroquerie, exercice illégal de la profession d'intermédiaire en vue de l'adoption et aide au séjour irrégulier de mineurs ». Toutefois, aucune preuve formelle n'a pu être recueillie à ce sujet

Tout ceci nous semble à ce point monstrueux que nous avons du mal à y croire. En réalité, reprend Sam, ce trafic est possible grâce à l'active complicité des services sociaux anglais, lesquels mettent en oeuvre sans aucun contrôle administratif ce qu'on nomme là-bas des « quota d'adoption ».

Nous nous étonnons que des services réputés « officiels » puissent agir ainsi (2).

Notre interlocutrice explique que dans son pays (un triste héritage du « thatcherisme »), l'action sociale et la gestion des fonds destinés à la protection de l'enfance (un comble !) sont déléguées à des sociétés de droit privé. Tout le monde trouve son intérêt dans ce business juteux, les dirigeants desdites sociétés, qui touchent des salaires à cinq chiffres, les parents en mal d'adoption, et une nébuleuse d'intermédiaires quasiment impossibles à pister, gratifiés de larges commissions.

Les nourrissons sont les plus recherchés, du fait qu'ils s'adaptent sans peine à leur nouvel environnement. À partir de trois ans, un enfant est plus difficile à caser. Il connaît son prénom, parfois son nom de famille et peut donner d'utiles indications. Tel peut être le cas de Nawaf, s'il a survécu au naufrage. Ses proches seraient alors à même de chercher sa trace dans les fichiers de l'Arche, à condition de pouvoir y accéder. Nous entrevoyons une lueur d'espoir.

Avec les précautions qui s'imposent, nous en avons aussitôt parlé à Rachid et Zahra. Ceux-là ne jouent pas les justiciers Dans leur immense détresse, ils n'ont qu'un souci : retrouver leur enfant, qu'ils ne peuvent imaginer dans un « bodybag ».

Dès qu'une piste se présente à eux, ils s'y engouffrent sans hésiter.

« Battling Sam » leur présente sur son ordinateur des « catalogues en ligne » d'enfants, comme il en existe pour les animaux de compagnie, assortis d'un pedigree flatteur. On y trouve mentionnés le sexe, l'âge et l'état sanitaire.... Attention, les prévient-elle, à ne pas nourrir de faux espoirs ! Les gestionnaires de sites tels qu'adoptunchaton.com, choisistonlapinou.com, trouvunpoussin.com (il en apparaît constamment sur la Toile pour disparaître aussitôt) ne sont pas naïfs au point d'y fournir des renseignements précis et fiables sur l'origine de leurs prétendus « orphelins ». Tout au contraire, ils s'acharnent à brouiller les pistes, font tout pour empêcher d'éventuels recoupements.

Nous quittons le Q.G. de l'avocate, abasourdis par de telles accusations.

…………………………………………………………………………………………………………

Enfin ! Nous voilà de retour dans notre île ! À Xanthos, depuis la Toussaint, c'est la morte-saison. La population de Chora se réduit en hiver à une poignée d'habitants permanents. Il faut se rendre sur le port pour y trouver un peu d'animation. L'Éros, qui fait la navette avec le continent, ne tourne en ce moment qu'au ralenti, pour les besoins des autochtones. Au comptoir, à la terrasse du « kafeneion », on commente avec indignation l'actualité du jour. L'augmentation du taux de TVA, réclamée par l'Europe, s'appliquera-t-elle aux îles grecques ? Le gouvernement Tsipras fait valoir leur surcroît de charges, face à l'afflux de migrants (Xanthos ne fait pas exception à la règle). Cèdera-t-il aux pressions de L'U.E., qui brandit la menace de nouvelles sanctions ? Les réfugiés, ah oui, parlons-en ! Depuis le début de l'été, leur flot s'est enflé, pour ensuite s'écouler vers la frontière macédonienne. À côté de l'enfer d'Idomeni, notre île peut encore passer pour un paradis.

On n'enregistre plus à la coopérative aucune réservation d'ici les fêtes, susceptibles d'amener des hôtes de passage. Akistis devrait en profiter pour se reposer. Petite précision : selon le calendrier dit « julien », la Noël orthodoxe est en décalage d'une quinzaine de jours par rapport à la fête catholique. Ma compagne a calculé qu'en nous rendant à Marseille avant le 24 décembre, nous pourrons passer cette période festive avec nos enfants, puis (Alkistis y tient) rentrer à Xanthos juste à temps pour les « Vêpres de Noël » au cours desquelles est proclamé l'Évangile de la Nativité.

En ce moment, elle et moi sommes installés dans des transats face à la plage déserte, il fait encore doux pour la saison. Nous adorons cet endroit. Bercés par le bruit du ressac, nous respirons l'air du large à pleins poumons. Ici, face à la mer, tout paraît plus léger. Chaque problème arrive avec les vagues, qui le remportent en se retirant (3).

Une musiquette trouble soudain l'atmosphère. Elle émane de mon smartphone, que je tiens allumé près de moi. De qui provient cet appel intempestif ? J'ai tout de suite la réponse :

«  Allo, c'est Sophie à l'appareil.

- Bon sang, si je m'attendais à ça ! »

Je dois dire que mes rares échanges avec mon ex sont pleins d'acrimonie et de lourds sous-entendu, je préfère en général les éviter. En l'occurrence, les circonstances nous rapprochent. Il doit s'être passé quelque chose de grave pour qu'elle aille me chercher jusqu'ici.

«  Phil, si tu savais... je crois que je vais m'embrouiller tant je suis bouleversée… »

Sophie entreprend alors de tout me raconter depuis la disparition de Nath', l'ancienne fiancée de notre fils. Il est le dernier à l'avoir vue. Alkistis, qui somnolait à mes côtés dresse l'oreille. Elle et moi étions au courant de l'essentiel par d'épaisses allusions d'Ireni, mais n'imaginions pas vraiment que les choses prendraient un tour aussi dramatique. Or, à ce que me dit Sophie, il y a du nouveau : l'A.D.N. a parlé, le cadavre retrouvé dans une arrière-cour à Marseille est bien celui de Nathalie. Elle ajoute :

- Imagine dans quel état se trouve Chantal. C'est ma meilleure amie, elle est vulnérable comme jamais. Hier, j'ai dû l'accompagner à l'Hôtel de police, à l'occasion des formalités… Là, j'te raconte pas. On lui a épargné la vision du corps de sa fille, enfin de ce qu'il en reste. Une horreur. Trop éprouvant pour elle. On a juste fait signer à Chantal les documents légaux. On lui a remis aussi quelques objets personnels de Nath' retrouvés épars. Le permis d'inhumer vient d'être délivré.

- C'est juste atroce ! Et Xavier dans tout ça ?

- C'est avant tout notre enfant. Je suis sûre qu'il n'est pour rien dans la mort de Nath', mais la vérité lui pèse. Il a fini par me confier sous le sceau du secret, les détails de leur dernière soirée. Elle et lui se sont bel et bien rencontrés la veille à son bureau.

- Et après ?

- Qu'est-ce que tu crois ? Personne ne sait au juste ce qui s'est passé par la suite. Le trou noir !

Sophie a raison de s'en faire pour Xa : Des soupçons pèseront sur lui tant que l'enquête en cours ne l'aura pas formellement disculpé. Durant ce temps, ses relations de couple avec Ireni s'en ressentent. J'estime qu'étant sur place, Sophie est mieux à même d'agir et, si faire se peut, calmer le jeu. Sauf qu'elle n'en peut plus de tout devoir décider sans moi.

« Tu comprends bien qu'on ne peut pas tout se dire au téléphone, on est peut-être sur écoute. Alors, reviens au plus vite à Marseille et quand tu seras là, nous ferons le point.

- D'accord. Nous avions d'ailleurs prévu de venir pour les fêtes, Alkistis et moi.

- Je t'en prie, ne mêle pas ta Grecque à nos histoires de famille. Avance autant que possible ton voyage, on a tous ici besoin de toi. Moi particulièrement, si tu veux savoir.

- Mais enfin, Sophie, tu n'est pas seule !

- Heureusement que Thierry est là pour me soutenir. Tiens, je l'entends justement qui rentre, il vaut mieux que je te le passe directement. »

Je sens au ton qu'elle a pris, un visible agacement chez mon ex. Visiblement, elle cherche à se débarrasser de moi. Bof, ses états d'âme, au fond je m'en fiche. Au bout de tant d'années, ça me fait rudement plaisir d'entendre à l'appareil la voix de non pote, émaillée d'un fort accent lorrain :

«  Allo, Phil ? Eh bien, mon vieux, ça fait une paye qu'on ne s'est pas parlé !

- Que veux-tu ? La vie est ainsi faite.

- T'as pas trop le cafard dans ton île ?

- En compagnie d'Alkistis, vois-tu, je positive.

- Cachottier ! Va falloir que tu me la présentes, cette perle… Au fait, on se voit quand ?

- Incessamment et même avant.

- Ne plaisante pas, vieux, on est tous dans la m.... C'est grave, ce qui nous arrive en ce moment.

- Puisque tu suis de près le cours des évènements, que crois-tu qu'il est arrivé à Nath' ?

- À ce qui se dit, tout part d'une agression sexuelle, un viol collectif pour être clair. ll s'en produit tous les jours à Marseille et ailleurs. Si tu veux mon avis, il se peut qu'elle l'ait un peu cherché. J'en suis peiné pour Sophie et cette pauvre Chantal, ça n'aurait rien de surprenant connaissant Nath'. J'ai toujours pensé que cette fille était givrée.

- Mais enfin, qui peut avoir commis un crime aussi horrible ?

- Sans doute une bande de loubards, à ce jour non identifiés. Paraît qu'il s'étaient mis à dix sur le coup. D'après l'inspectrice, la scène a été filmée, elle a circulé sur internet. À ce que j'ai compris, après l'avoir violée, ils ont sauvagement frappé Nathalie. Elle a fini par clamser, ayant perdu tout son sang. Les mecs ont pris peur, ils ont défiguré leur victime et l'ont arrosée d'essence avant de foutre le feu. Puis tout le monde a décanillé. Voilà, pour moi, c'est aussi con que ça !

- Comment Xavier a pris la chose ?

- C'est comme t'a dit Sophie. Actuellement, il file un mauvais coton. C'est mon filleul, mais, crois-moi, je prends soin de lui comme si c'était mon fils. »

Thierry n'a pas d'arrière-pensée ironique en disant ça. Je ne sais trop pourquoi, sa réflexion ne me plaît pas. Concernant Xavier, je suis conscient qu'un doute plane sur la véritable paternité.

« Ciao, je te laisse. À plus ! »

Je raccroche aussi sec.

Alkistis se penche sur moi, la mine inquiète. Avec le bruit incessant du ressac, elle n'a pas tout entendu. Je résume à son intention l'essentiel de l'entretien. Cela tient en une phrase : il est urgent pour moi de réserver nos billets d'avion.

 À suivre….

 

Piste d'écriture : Dialogue direct et discours rapporté.

Illustration : Barthélémy Togo, exposition « Déluges », Carré Saint-Anne, Montpellier, 2016.

(1) Cf. documentaire intitulé : « Des spectres hantent l'Europe » de Maria Kourkouta et Niki Giannari, Grèce/ France 2016 (projeté le 28 octobre au festival Cinémed de Montpellier). Le camp d'Idomeni est officiellement fermé depuis fin 2016.

(2) Ce passage est librement inspiré de la célèbre affaire de l' « Arche de Zoé », mais aussi d'un documentaire de Pierre Chassagneux et Stéphanie Thomas (France, 2016), récemment diffusé sur France 5.

(3) Citation de Milena Agus « Sens dessus dessous », éd. Liana Levi, 2016.

Let's dance, par Jean-Claude Boyrie

Déluge 12


Sophie.
12 Let's dance


   Un quart d'heure au téléphone avec Phil, c'est la bonne dose pour faire monter mon taux d'adrénaline. Appeler mon ex à mon secours n'était pas une bonne idée. Alors, pour m'en débarrasser, je lui ai passé Thierry. Lui sait le prendre, au moins, il ne s'énerve pas…. mais on n'en est pas plus avancé pour autant. Décidément, Phil ne pense qu'à lui, même quand il s'agit son fils... enfin l'enfant qu'ensemble nous avons élevé, qui porte son nom. Nous avons bien fait de divorcer. J'en suis encore à me demander comment j'ai pu supporter ce mec trente ans durant. Peu d'espoir qu'il retrouve un jour sa jugeote et le sens des responsabilités. Là, tout de suite, il n'a rien trouvé de mieux que de reparler de sa Grecque. Une femme qui lui a tourné la tête grave.
   N'y pensons plus. À Marseille, depuis quelques jours, le temps s'est sérieusement rafraîchi. Je consulte mon agenda. Qu'ai-je prévu pour cet après-midi ? Rien de spécial. J'envisageais de faire un tour au Parc Chanot pour visiter le Salon de la reliure. Un bon passe-temps qui me changera les idées.
   J'habite dans le sixième arrondissement de Marseille, place Castellane. Pour me rendre au salon, le plus simple serait de prendre le métro. Juste deux stations me séparent du rond-point du Prado. Je vais y aller à pied. Ça me calmera les nerfs de marcher un peu. J'enfile une petite laine et sors en ville. Au bout de dix minutes, je quitte l'avenue du Prado, jugeant cette artère un peu trop bruyante, emprunte sur la gauche la calme rue du Rouet. Les trottoirs sont jonchés de feuilles mortes, les récentes pluies en ont fait une patinoire. Opportunément, les employés municipaux se sont mis en devoir de les enlever avec leur aspirateur grand format. Au bout de la rue du Rouet, juste avant la place Marius Razzanti, je trouve à main droite l'impasse du Bas-Paradis prolongée, un bout du monde où je ne me suis jamais aventurée. Et pourtant, ce nom me dit quelque chose. On y trouve un club de fitness, le « Keep cool », une école de claquettes, « Let's dance », avec en prime un grand sauna mixte appelé « Kama-Soutra ». Tout un programme. Un coup d'oeil à la vitrine de Let's dance. On y propose des cours et des mini-stages de divers niveaux. Pour les débutants, ça se passe le  mercredi de 17 h à 18 h 30, au prix de 255 € par an.
  Le nom de l'animateur attire mon attention : Franck Buonumano. Qui m'a parlé de lui ? Chantal, sans doute. Oui, ça me revient, il s'agit de l'ex-petit ami de Nath' ! Sur sa pube on lit : « Suivez l'actu de Franck sur Facebook ».  Sa photo s'étale en devanture. Un physique de séducteur plutôt mature, avec sa brioche naissante. Un sosie de Fred Astaire, il joue à la vedette américaine. On lui donnerait combien ? Disons trente cinq ans, bon poids, paraît que ses élèves en sont folles. À ce que m'a confié mon amie, il y a six mois que sa fille a rencontré ce curieux personnage. Il l'a carrément subjuguée et c'est de là que tout est parti.


  Peu de monde à Let's Dance en ce moment. Je me présente à  l'accueil et demande à parler à Franck. Impossible ! On me dit qu'il est absent pour une durée indéterminée « en tournée internationale » (ça en jette !). Durant son absence, les cours sont dispensés par Enzo, son sémillant acolyte. Possibilité de coaching individuel avec le susdit (clin d'oeil entendu).
 Pour me donner contenance, je me renseigne sur les cours de niveau CLAQ1. Je précise qu'ayant un certain âge… oui, c'est bien normal, j'appréhende un peu de me trouver au milieu de jeunettes.    
  Ma remarque fait sourire l'hôtesse, une certaine Corinne :
 « Madame, ici tout le monde est le bienvenu de sept à soixante dix sept ans. »
   Ça va, je suis dans la bonne fourchette. Mon interlocutrice rebondit : « C'est incroyable à quel point, depuis la sortie du film « The artist » (1), les claquettes ont la cote. Aujourd'hui, certains y sont carrément accros. Vous hésitez ? Normal. Prenez un premier cours gratuit, juste à l'essai, cela ne vous engage à rien. Nous sommes aujourd'hui mardi, le prochain du genre a lieu demain. Pas de souci pour les chaussures, elles vous seront prêtées par l'Assos'. Si, comme j'espère, vous décidez de vous inscrire, il faudra vous en procurer dans le commerce. Comptez trente à cinquante euros la paire, selon les points de vente. »
   Au dessus de moi, des brodequins de différents modèles et diverses pointures, sont rangés sur une étagère. Il n'y a que du lourd là-dessus. Je me sens, au sens propre, à côté de mes pompes.
 La nommée Corinne croit bon de m'inonder de détails techniques :
« D'accord, c'est un peu dur quand on n'est pas habitué. Les chaussures de claquettes doivent être ajustées. Il ne faut pas qu'elles laissent de vide entre les orteils, ni que les orteils touchent le cuir. Pour les débutants, puisque c'est votre cas, on fait des modèles en cuir pré-assoupli. Le son rendu dépend de la consistance de la semelle et de l'épaisseur des fers. »
  Bon. Me voilà dans mes petits souliers
- Une supposition que je me présente en talons aiguille, est-ce que ça marche ?
- Dans la rue à la rigueur, mais sur scène, impossible !  Il vous faut des talons d'une hauteur de 35 mm, bien plus épais. Trop fins, ils malmènent les chevilles, quand ils ne cassent pas pour de bon ! »


  Cette greluche récite sa leçon sans voir que je la mène en bateau. J'ai pitié de sa candeur et me prépare à sortir. Juste à ce moment, je remarque un DVD bizarre, à l'exposition, curieusement estampillé T Rex. J'examine de plus près l'illustration de la jaquette, un portrait de groupe, garçons et filles confondus, en train de claquer des talons. Là, ça fait tilt dans mon cerveau. Franck, l'homme que je cherche, est au milieu du groupe. À son côté, j'identifie une fille qui ressemble furieusement à Nathalie. Un point à vérifier dès que possible, il me faut visionner le film avec Chantal. Pour l'instant, je mène l'enquête pour mon compte, et là, je crois tenir une piste intéressante.
  Aussitôt, je retourne au guichet :
« C'est quoi, ce truc-là ?
-  L'enregistrement de notre performance à la dernière fête de la Musique. À sa sortie, on vendait ce disque vingt euros pièce. Aujourd'hui, on déstocke, on peut vous le faire à dix, si ça vous branche, à moins que vous ne préfériez enregistrer la vidéo sur notre site.
- Non, j'achète le DVD, pour moi, c'est aussi simple. »
   J'acquitte la somme demandée et fourre le disque dans mon sac à main.
 Petit coup d'oeil sur ma montre : il est déjà quatre heures de l'après-midi. Tout compte fait, je n'ai plus envie d'aller au Parc Chanot. Si j'osais… Bon, c'est décidé. Je pousse la porte du Kama-Soutra, le bien nommé.


  Par contraste avec l'air frais de l'extérieur, une bouffée de vapeur d'eau me saisit au visage, embuant mes lunettes. Ça vous plonge illico dans l'ambiance hot du bain turc. Un personnage au physique de videur en contrôle l'accès. Le tarif est affiché. Pour les hommes seuls, l'entrée est à trente euros. Pour les couples, c'est moitié prix. Pour les femmes non accompagnées, c'est gratos (question de sex-ratio). Quant aux massages en tout genre qu'on pratique ici (thaïlandais, nuru (2) je ne sais quoi, body-body), leur prix est prohibitif, ça coûte un brin de s'encanailler.
  À la tête que je fais, l'employé me sent mal à l'aise. Il me gratifie d'un large sourire.
« Vous êtes déjà venue ici ?  »
 Je fais signe que non. Ce mufle doit me prendre pour une vielle pute ! En fait, il ne pense rien de spécial, et reprend d'un ton mécanique :
   « Aucun souci, vous serez reçue à bras ouverts ! On est en milieu d'après-midi, c'est une heure où l''on ne croise ici que des gens convenables. Le soir, je ne dis pas… »
   J'ignore ce que signifie au juste pour lui le mot « convenable ». Il suffit de jeter un coup d'oeil sur l'avis sans équivoque affiché dans ce lieu de perdition : « Les Messieurs sont priés de se comporter en gentlemen ». Aïe ! espérons que ce sera le cas ! L'employé me refile un peignoir d'un blanc douteux, ainsi qu'un bracelet muni d'une trousse étanche (où l'on met de quoi payer les consos) et d'une clé. Celle qui ouvre le paradis et ferme les casiers.


  « Le vestiaire se trouve immédiatement sur votre droite. Vous y trouverez de quoi suspendre vos effets. »
  Je me dévêts furtivement sous le peignoir, fourre le porte-habits dans mon casier, que je verrouille, afin d'explorer l'établissement. Peu de clients effectivement, je ne vois là que des hommes d'âge mûr, bedonnants, grisonnants, pas franchement sexy. Du reste, eux ne m'accordent guère plus d'attention. Ils vont et viennent sans relâche entre le sauna, le hammam et le bar, sur fond, présumé relaxant, de musique indienne. En admettant que je sois venue pour ça (ce n'est pas le cas), je ne vois rien là qui m'incite au kama-soutra.
  Le bassin à bulles se situe un peu à l'écart des autres installations. Glou-glou-glou : mon incorrigible côté gamine resurgit. Je me réfugie en ce lieu, pensant être à l'abri des importuns. Là, j'ai tout faux ! Un vieux Monsieur vient m'y rejoindre aussitôt. Je lui sais gré de respecter la distance de courtoisie, et me demande où il veut en venir. Il a l'air distingué, je le concède : il me propose obligeamment de régler à ma convenance la température et le débit des bulles. Ce doit être ça que la Direction nomme un comportement de gentleman. Je lui dis que pour ce qui me concerne, tout est pour le mieux. C'est aussi le moment  de mettre les choses au point.


« Vous savez, je ne suis là que pour déstresser, me focaliser sur des pensées positives, patin-coufin.  
- Ça tombe bien, moi aussi.
- Que font ces gens, qui passent leur temps à migrer ? C'est à vous donner le tournis.
- Allez savoir. Dans ce club, on court sans trêve après son fantasme. Il arrive même qu'on le réalise.
- Et après, quand c'est le cas ?
- Ensuite, rien ! On reporte encore et toujours plus loin ses limites, c'est une spirale sans fin.
  Le sentant prêt à me faire un cours de philo, je le ramène à la réalité :
« Tous ces mecs qui sont là, c'est bien pour quelque chose...
-  Ils attendent la sortie des cours de danse et de fitness. »
 Je commence à capter. Mon voisin m'explique que « Keep cool », « Let's dance » et le « Kama soutra » dépendent d'un seul et même gestionnaire, un mystérieux T Rex, qui fait la pluie et le beau temps. Au delà d'une certaine heure, les hôtesses d'accueil sont reconverties en entraîneuses.
 « T Rex ? Qui se cache sous ce pseudo ?
- Le Tyrannosaure, vous connaissez ? Un monstre de la Préhistoire (un sacré prédateur !)
-  Les dinos à deux pattes sont les seuls qui me font peur sont.
-  Eh bien là, c'est le cas. »
Après ces préliminaires, je me décide à poser la question qui me brûle :
« Nathalie Viguier , ça vous dit quelque chose ?
- Oui, bien sûr. Nath', c'est une fille de Let's dance, en même temps que l'âme damnée de Franck. Elle vient souvent au Kama-Soutra,  tout le monde la connaît. Tiens, au fait... ça fait quelque temps qu'on ne l'a vue… un mois, peut-être…
- Que pourriez-vous me dire d'elle ?
- Pas franchement du bien. C'est une nana difficile à cerner. On la tient ici pour une allumeuse, une perverse. Au fait, pourquoi cette question ? Serait-ce que vous aimez les filles ? Celle-là, croyez-moi, mieux vaut l'éviter. Elle vous donnera du fil à retordre. »
J'ai conscience d'avoir été trop directe, alors mieux vaut changer de conversation. Nous parlons de l'ambiance générale au club, de la qualité des installations et du temps qu'il fait. Puis, doucement,  sa main s'avance en direction de mon postérieur, tandis qu'il me suggère de passer au sauna.
  « Ce serait avec plaisir, fais-je, mais je suis cardiaque et crains les températures trop élevées.
- Si vous n'êtes pas habituée, alors, je n'insiste pas. Un accident est vite arrivé.
- D'ailleurs, il est temps pour moi de rentrer. Quelqu'un m'attend. »
  C'est une manière comme une autre de lui faire entendre que je ne suis ni libre, ni libérée.
  Il consent (enfin) à me lâcher les baskets, une façon de parler car je n'en porte pas.
  Je passe au vestiaire. Je viens d'enfiler mes bas résille et m'apprête à les fixer aux porte-jarretelles quand cet importun fait irruption dans mon intimité. Je pourrais le tancer vertement, mais non… mieux vaut lui tirer les vers du nez. Je réalise qu'à condition de savoir m'y prendre, ce mec pourrait m'être utile.
« Encore vous ! »
Il me lance une plate galanterie :
  « Je vous trouve un faux air de Sabine Azéma...
- Vous m'en voyez ravie. On ne m'avait jamais dit ça.
- Et si nous échangions nos adresses ?
- J'allais vous le proposer.
- Noël Radeschamps, agent d'assurances. #Bois-bandé dans les réseaux sociaux. Marié, mais en instance de divorce ».
Ils disent tous ça. Le divorce, moi, j'ai déjà donné. Pas la peine de lui raconter dans le détail.
- Enchantée. Moi, c'est Sophie Pescalune, retraitée des Affaires culturelles.
- Pescalune ? Quelle coïncidence ! Est-ce que vous ne seriez pas originaire de Lunel ?
J'acquiesce :
« Oui, décidément, le monde est petit. Mais autant vous avouer la vérité : je suis venue uniquement pour m'informer sur Nath'
- Ça ne m'étonne pas. Un moment, voyez-vous, j'ai même cru que vous étiez de la police.
- Pas du tout, mais sachez que la police enquête au sujet  de Nathalie ! Il lui est arrivé malheur. Elle  est, enfin était, la fille d'une amie et l'ex-fiancée de mon fils.
- Désolé pour elle. Et qu'attendez-vous de moi ?
- Que vous acceptiez de témoigner le moment venu dans cette affaire.
- Je dirai le peu que je sais, si ça peut vous rendre service.
- Et comment ! Ça peut même tout changer.
- Alors, à plus ! »
Nous prenons congé bons amis. Finalement, me dis-je,  on apprend beaucoup de choses  en écumant les bas-fonds de Marseille.


À suivre…

Piste d'écriture : dialogues (style direct et style rapporté)

Illustration : photo de l'auteur, prise à la vitrine d'un club de claquettes (et retouchée).

(1) « The artist », film français, 2011, réalisation : Michel Hazanavicius, avec Jean Dujardin et Bérénice Bejo.
(2) « Nuru » signifie glissant en japonais. Ce massage corps à corps nécessite un gel spécialisé.

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16 janvier 2017

Parallèles, par Michelle Jolly

 

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Piste d'écriture: explorer le jeu entre dialogues, réflexions internes, discours rapportés... La première phrase est tiré de Sens dessus dessous, de Milena Agus, ed. Liana Levi, 2016

« Tu sais que j’adore venir ici, sur cette plage ? En vérité j’ai l’impression que devant la mer, tout parait plus léger, chaque problème arrive avec les vagues qui le remportent en se retirant. »

En l’écoutant elle s’imagine naïvement qu’il revoit les années du Sud, ce nomadisme de vacances où l’on se posait là, loin du bruit, toujours à portée de la grande bleue, mais à l’écart des invasions :
« Tu les prends quand tes vacances ? demandait-il, début juin ? septembre ? »
On s’appelait dès mars, pour organiser notre fuite au soleil…. L’on marchait beaucoup, le sac lourd, les jambes solides, et on vivait comme des sauvages, dormant parfois sur le sable ou au creux des rochers… 

Quand je l’ai retrouvé tout à l’heure sur le quai du port, pense-t-elle encore, j’ai dû avoir l’air stupide, criant en l’arrêtant net ! Il portait un cabas d’où émergeaient quelques poissons, une mèche grise lui barrait le front, je me souviens de sa main écartant machinalement des cheveux…
« Tu viens souvent ici ? dit-il, ça fait des années que je m’y suis installé, je n’en reviens pas, je ne t’ai pas reconnue, il y a si longtemps. »

Elle le regarde, souriant de sa maladresse, elle-même empêtrée dans ses souvenirs et ses chagrins, j’aurais dû changer de quartier pense-t-elle, de marché, quelle idée d’être revenue ici ! J’ai résisté tant de fois à l’envie, trop tôt, trop près, puis l’envie est passée, les années aussi, et tout à coup ce défi ! Si on allait là-bas, en vacances ? Revoir la plage ? et c’était parti, la famille a suivi…

 

L’heure est chaude, avec les cris des marchands on ne s’entend guère. 
Il pense qu’il va être en retard, que son panier est lourd, qu’il faut apporter les poissons, il pense qu’elle a laissé bien peu de souvenirs cette femme qui lui barre la route, en quelle année déjà ? Combien de vacances ensemble ? Trois années de suite ? « C’est vrai j’adore cette plage ??? »

C’était l’année de mon premier travail, ces vacances-là m’avaient transformé, je me sentais enthousiaste, confiant, à mon retour j’aurais tout dévoré !  J’étais peut-être heureux…. 

Il s’éloigne en disant machinalement « à bientôt » ..

Arrivé chez lui il dépose son panier, n’entend pas les reproches de celle qui attend :
«  Tu as vu l’heure !! »                                                                                   
En allumant une cigarette face à la mer, à l’écart, il se souvient tout à coup :       
Elle avait de bien beaux cheveux !!! et une façon de me prendre la main….

Posté par Menahem Lilin à 18:26 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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15 janvier 2017

Babylone fantasy, par Roselyne Crohin

Piste d'éciture: imaginer un monde...

 

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 Station Babylone. Philéas, Merlin, Alice, Aladin et Shéhérazade sortent du métro. La Place des Pyramides est déjà noire de monde. La foule est excitée, bruyante, menaçante même, pense Alice qui a toujours tendance à paniquer en pareilles circonstances. Tandis qu'Aladin, Philéas  et Shéhérazade vont s’asseoir en tailleur à même le sol, devant la façade du temple de Diane, Alice prend Merlin par la main pour l'entraîner au pied d'une statue où ils pourront s'appuyer confortablement. Elle s'y sentira même un peu protégée de la foule.

Une musique enveloppante et étourdissante enfle soudain, à mesure que les contours du temple, son fronton et ses colonnes s'illuminent. La façade s'ouvre soudain en son milieu comme un livre géant, faisant place à un corridor en damiers qui se déploie jusqu'à l'infini. Il dessert, de part et d'autre, des salles carrées, remplies de sculptures gréco-romaines et délimitées entre elles par des colonnes ioniques de marbre rose, Bravant sa peur, Alice entraîne Merlin dans ce corridor. Les trois autres, médusés, les regardent s'éloigner dans ce musée imaginaire.

A grand fracas, les portes se referment sur les deux intrépides qui cherchent une issue de secours... lorsqu'un grand escalier à double volée se présente à eux. Sur la Place des Pyramides, le public reste captif devant ce spectacle enchanteur.

Shéhérazade, Aladin et Philéas se concertent pour vérifier qu'ils ont bien vu la même chose : leurs deux amis imprudents ont été pris au piège. Que faire ? Philéas décide d'appeler la police tandis que les deux autres ne perdent pas une miette de la fuite des aventuriers. Alice et Merlin ont descendu les marches et une élégante goélette s'est mise à quai juste sous leurs yeux. Le capitaine leur a fait signe de monter à bord tout en abaissant la passerelle. Des femmes en crinoline et des hommes en chapeau se sont écartés pour les laisser passer.

Comme la police ne répondait toujours pas, vu que le réseau était saturé sur la place des Pyramides, Philéas a fini par raccrocher et s'est concentré sur la suite des événements qui se présentaient plutôt bien. Quels cachottiers , dit-il à ses compagnons, ils nous ont bien eus ! Je vais voir si je ne peux pas moi aussi monter à bord de la goélette. Dans la légende, le tour du monde, c'est moi qui le fais ! 

Les deux autres ont à peine le temps de le voir disparaître que, dans l'océan qui dégouline maintenant jusqu'à eux, ils voient une vague plus grosse que les autres cracher un plongeur sous-marin. Derrière son masque, ils croient, l'un et l'autre, reconnaître Philéas, mais chacun garde sa remarque pour soi. Le plongeur, poursuivi par une pieuvre géante, fait des signes désespérés à la goélette. Le capitaine finit par l'apercevoir et lui fait lancer une bouée et une échelle de corde. Philéas, car c'était bien de lui qu'il s'agissait, retire son masque et sa combinaison et serre les mains des marins pour les remercier chaleureusement.

C'était bien lui , se surprennent à dire en même temps Shéhérazade et Aladin. Chut ! , disent les voisins exaspérés. Taisez-vous ! .

Sur le pont du bateau, Philéas jette un coup d’œil circulaire à travers la foule, mais à sa grande surprise il n'y retrouve pas ses deux amis. Vue d'en bas, sur la Place des Pyramides, la goélette s'éloigne sur l'océan enfin apaisé, suivie dans son sillage par un vol de mouettes affamées. Rideau sur un coucher de soleil flamboyant.

Shéhérazade et Aladin n'ont pas le temps de s'interroger sur le devenir des trois autres que déjà ces derniers réapparaissent, en train de déambuler nonchalamment parmi les pigeons de la Place Saint Marc (ou si ce n'est elle, cela lui ressemble). Habillés à la mode des années folles, ils s'engagent sous les célèbres arcades qui bordent la place. Pour les spectateurs en contrebas, des colonnes de marbre rose se dressent à nouveau pour délimiter les salles d'un musée géant de sculptures gréco-romaines, au milieu duquel court un long corridor en damiers.

Tout à coup, de grandes parois latérales se rabattent comme on refermerait un livre et la musique qui avait enflé démesurément s'arrête brutalement, laissant le temple de Diane encore tout illuminé dans un silence parfait. Quelques secondes suspendues... puis le public applaudit longuement avant de se disperser.

Shéhérazade pince Aladin qui est à côté d'elle pour se prouver qu'il est bien réel. Qu'est-ce qui vous prend ? Vous êtes malade ?, s'insurge un jeune-homme barbu qui la dévisage, visiblement contrarié. Oh excusez-moi, répond-elle confuse. Je pensais que c'était mon pote. Avec tout ce monde, on s'est perdu.

 

Elle entend alors vibrer son portable : on t'attend en terrasse au Babylone. T'es où ?

Tout près. J'arrive, tape-t-elle en reprenant tout juste ses esprits.

 

illustration : http://blog-domi.over-blog.fr/2016/02/les-masques-de-la-commedia-dell-arte.html

Posté par Menahem Lilin à 19:02 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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13 janvier 2017

Scène de ménage, par Sylvie

Piste d'écriture : alterner différentes manières de raconter une histoire (dialogue, discours indirect), en partant si souhaité des phrases en italique tirées du roman « sens dessus dessous » de Milena Agus.

 

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            - Tu sais que j’adore venir ici, sur cette plage ? me dit-elle.

Si je le savais ! Comment pouvait-elle penser qu’il m’était possible de l’ignorer, depuis le temps ? Elle m’explique alors, pour la énième fois, que cela lui fait un bien fou, qu’elle a l’impression que, devant la mer, tout paraît plus léger, car chaque problème arrive avec les vagues, puis disparaît quand elles se retirent. Cette sensation lui permet de faire le vide dans sa tête, de canaliser ses émotions. Elle deviendrait folle s’il n’y avait pas la mer à proximité de chez nous.

- Bon, maintenant que tu as bien écouté la mer, peut-être peut-on enfin aller chercher les enfants chez mes parents ?

- Oh, avec toi c’est toujours pareil, quand par miracle on vient ici, c’est en voiture jusque sur le sable, et on n’a même pas le temps de s’imprégner de l’atmosphère du lieu qu’il faut déjà rentrer !

Et de repartir sur sa litanie de reproches habituelle, comme quoi je serais incapable de l’écouter ou de la comprendre, je ferais passer mon intérêt personnel avant le sien ou celui de la famille, je serais limite alcoolique, et, nouveauté du jour, je deviendrais vulgaire et empâté. Rien que cela !

- Sophie, ça suffit pour aujourd’hui, on y va ! Mes parents n’ont pas que ça à faire, de nous attendre, avec les gosses qui doivent en plus être excités de nous retrouver !

- Vas-y si tu veux, moi j’en ai marre, j’ai besoin de calme et de solitude ! On leur a refilé les petits pour pouvoir passer quelques jours tous les deux « en amoureux », et t’en as profité pour inviter tes copains à la maison ! Joël et Stéphanie, passe encore, je les aime bien et lui est le parrain de Nico. Mais ta bande de soulards, qui nous ont laissé la maison sens dessus dessous, ils n’étaient pas prévus au programme ! T’as vu à quoi j’ai passé mon week-end ?

C’est vrai, entre hier et aujourd’hui Sophie en a bavé pendant plusieurs heures, équipée de torchons et de serpillères, pour rendre au salon et à la cuisine un peu de leur lustre originel. Sans parler des chambres, pleines de mégots et autres restes peu ragoûtants. Tout cela pendant que je raccompagnais mes potes chez eux et partageais le dernier « verre de l’amitié »…

- Alors moi, maintenant, reprend-elle, je rends mon tablier de bonne à tout faire, de gentille épouse et de mère attentionnée ! Récupère les enfants tout seul et occupe-t-en, ça changera !

Les joues rouges de colère, elle me conseille de décongeler les lasagnes et de coucher Nico et Mina tôt, après avoir vérifié leurs devoirs. Voyant ma mine déconfite, elle ajoute :

- Et ce n’est pas tout. Je ne rentrerai pas ce soir, ni demain, en tout cas le temps qu’il faudra pour que tu te rendes compte que notre couple fonce droit dans le mur si nous continuons comme ça.

J’en reste un instant sans voix. Sophie, la douceur faite femme, qui me provoque ainsi, c’est de l’inédit !

- Calme-toi ma chérie…

- Ah, il est temps que tu t’en souviennes, que je suis ta chérie ! Va-t’en et laisse-moi tranquille ici, seule avec les vagues. Et ne t’inquiète surtout pas pour moi, j’ai pris quelques affaires dans mon sac et quelqu’un viendra me chercher.

- Quel « quelqu’un » ? je lui demande, sans obtenir de réponse.

 

Je reviens alors vers la voiture, dépité. Mais pas pour longtemps, car une idée me traverse aussitôt l’esprit. J’appelle mes parents pour leur demander si ça ne les dérange pas de garder les petits une nuit de plus et de les amener à l’école demain matin… puis je compose un second numéro :

- Allo, Yasmina, ma princesse, je suis dispo ce soir et nous pourrons même passer la nuit ensemble…

 

 

 

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09 janvier 2017

Jasmine au couteau suisse, par Marion Paulet

 

perroquet

D'après une phrase déclencheuse: Elle était là, une orange dans une main et dans l'autre, son couteau...

 

Elle était là, une orange dans une main et dans l’autre, son vieux couteau de cuisine dont elle ne se séparait jamais…en cuisine, bien sûr. Quoi qu’en y réfléchissant, elle développait depuis toujours une passion pour les couteaux, pour tout ce qui coupe en général!

Je la connaissais depuis l’enfance, Jasmine, car nous avions grandi ensemble dans cette grande maison de famille dont je connaissais tous les recoins. C’est son paternel qui lui avait offert son premier couteau, un couteau suisse peu avant son départ en colonie de vacances.

Et pendant les quelques jours qui suivirent, la petite peste ronde m’avait poursuivi dans toute la maison, son couteau à la main, en criant : « à l’abordage, à l’abordage ! » J’y perdis quelques belles plumes et tout mon humour de perroquet parlant. Mon surnom de « crochet » ne m’aidait guère, et j’en perdis bientôt le goût de la réplique mais… pas de la narration…je vous rassure !

« Tu verras, lui avait dit Maître Jeannot, son paternel, tu le trouveras vite indispensable, ce couteau ! »

Et effectivement, cette année-là, lors de sa première colonie chez les scouts, elle fut renvoyée…pour agression…eh oui, ma douce et gentille Jasmine.

Motif : Avoir menacé avec son beau couteau suisse sa copine de chambrée, qui, allez savoir pourquoi, ne voulait pas lui offrir ses cheveux roux ! Pensez-donc, de magnifiques cheveux roux ondulés flottant dans la brise de Bretagne !

Et couic, Jasmine les lui avait coupés net pendant la nuit…ce qui bien entendu lui avait valu un renvoi de la colonie et un blâme sévère de Mr le Curé !

Bref, elle fut alors définitivement fâchée avec l’église, la bible et ne se rendit plus jamais au catéchisme !!

 Sa mère leva les yeux au ciel en pleurant à chaudes larmes, mais son père, moins cul-béni, se contenta de constater : « Finalement, il coupe bien ce couteau ! » Et moi, pauvre de moi, j’y ai encore laissé quelques plumes colorées, je devins triste et gris, comme l’ambiance et la région.

 

Le père de Jasmine, âgé d’une quarantaine bien avancée, avait un vilain penchant pour le cidre et toute autre boisson plus ou moins alcoolisée, qui l’entrainait avec quelques copains de bar célibataires, vers la mauvaise pente !

Et c’est ainsi que malheureusement, quelques mois après ce regrettable incident de la colonie, un soir froid et pluvieux où l’on ne pouvait pas même distinguer la lune, il but au bistrot surnommé « Face à l’océan », d’où justement on ne distinguait plus l’océan, plus que de raison.

 

En rentrant chez lui, il n’y voyait goutte, mais entendit cependant gémir dans l’enclos des biquettes et suspecta, dans son esprit embrumé, la visite de quelque malfrat. Du haut de mon perchoir, je le vis se précipiter dans la maison vide, repérer sur le buffet le couteau de sa fille, s’en saisir promptement et filer vers l’enclos. Au dehors, la bête criait de plus en plus fort, il se rua sur une forme difforme et planta plusieurs fois le coutelas.

Un silence assourdissant s’abattit sur toute la vallée, il croyait avoir vaincu le loup, mais il venait de tuer l’agnelle qui mettait bas. Il fut alors plongé dans un profond désarroi et balança le maudit couteau dans les rochers.

Sa fille éplorée le chercha pendant des années derrière les falaises, et pour se consoler, à chaque début de mois, elle achetait au droguiste du coin un nouveau couteau bien aiguisé, mais qui lui semblait toujours moins efficace que le cadeau de son père. Quant à moi, je me crus à l’abri de la cruauté pendant quelques temps.

 

Rose, la mère de Jasmine, partit l’été suivant, lassée de son soulard de mari et de sa fille, collectionneuse de couteaux.

Et voilà, nous n’étions que trois pauvres bougres dans cette vieille demeure. Avec le temps, poules, agneaux et chats avaient envahi les lieux, car ni le père, ni la fille n’avaient de goût particulier pour cuisine et ménage. Mais ils survivaient tant bien que mal dans ce manoir, que tout le village disait maudit depuis les incidents passés. Seuls de magnifiques couteaux, propres et brillants comme des miroirs, contrastaient avec l’ambiance négligée du lieu.

 

Un jour de l‘année suivante, un jour de très mauvais temps, un étranger vint frapper à la porte de la demeure. Son véhicule en panne en haut de la pente de la ferme, ne voulait plus rien savoir, et une pluie digne d’un ouragan, faisait rage depuis plusieurs heures.

Le père et la fille accueillirent leur hôte avec une joie non dissimulée car l’argent se faisait de plus en plus rare. Et après quelques bonnes chopines de cidre et un potage bien chaud, l’homme se sentit en confiance et leur fit quelques confidences : perdu sur cette route isolée de Bretagne, il espérait pouvoir réparer sa vieille auto au matin car, comme nous étions au début du mois, ses ouvriers attendaient leurs salaires qu’il transportait avec lui.

Le regard luisant du père croisa celui rayonnant de la pauvre Jasmine, et dans le silence des ténèbres, la triste demeure abrita le pire des drames… Je veux dire qu’elle se hissa à la hauteur de sa triste réputation : « le manoir des roses » était devenu la nouvelle « auberge rouge »…

 

L’auberge susdite fut aussitôt transformée en relais par ses propriétaires. Fille et père, unis dans le crime et sortis de la misère, pouvaient enfin servir…un rosbif coupé en fines lamelles…et du premier choix !

La situation me fit enfin réagir. Lissant mes plumes chaque jour pour mieux peser le pour et le contre, je décidai bientôt de quitter ce lieu maudit. Je partis un matin d’été alors que le soleil brillait dans le ciel, beau comme une orange.

 

Marion PAULET.

Illustration: https://pixabay.com/fr/perroquet-oiseau-color%C3%A9-dessin-990222/

 

06 janvier 2017

spectacle de danse butô à l'Adra!

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Ce spectacle de Ma Thévenin se tiendra au 19 place du Nombre d'Or, jeudi 2 février à 19h, 5 € pour les adhérents.

Voici le descriptif de la danseuse/chorégraphe:

" ANIMAL TERRESTRE "

Performance Butô de Mā Thévenin

Composés d’atomes formés depuis des milliards d’années,

poussières d’étoiles venant de l’univers, nos corps s’incarnent en

traversant les corps de nos mères, faits de sang, d’os et de chair,

dans la singularité d’un lieu terrestre et d’une généalogie...

Comment quitter l’histoire individuelle pour retrouver

l’appartenance au monde, être simplement matière, absolue

présence ? Retrouver un corps est à la fois humain, animal,

végétal, minéral, en constante transformation...

"Le butô, à vrai dire, a toujours cultivé la métamorphose comme essence

de l'Etre (...) La danse est un voyage intérieur à travers différentes épaisseurs de

temps et d'espace"*

Le butô s’ancre dans la vie, en célèbre les rites : la naissance,

la passion, la douleur, la mort, le désespoir, la joie. Le butô est le

mouvement de la vie, la danse de la vie au milieu des ténèbres.

Le corps évolue dans un univers aux multiples dimensions,

entre matière inerte, stable, pérenne, et un temps éphémère,

mouvant et insaisissable, dans un équilibre en permanente

reconstruction.

Structures éphémères, fragiles édifices, centres de présence,

nos corps marchent en équilibre sur le fil du présent...

Performeuse, plasticienne, architecte, Mā Thévenin travaille sur les

relations corps/espace Elle a suivi l’enseignement des chorégraphes japonais de

danse butō : Atsuchi Takenouchi, Yumiko Yoshioka, Sumako Koseki.

www.mathevenin.com

* Jean-Marc Adolphe, spécialiste de la danse, préface au livre "Carlotta Ikeda. Danse Butô et au-delà".

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