Ateliers d'écriture animés par Carole Menahem-Lilin à Montpellier

08 juin 2018

Pour un simple petit bout de chemin…, par Danièle Geroda

sac à dos

 

Violaine aurait voulu que ce soit différent et que cette journée impacte son existence d’une toute autre manière, avec une noble attitude fière et affirmée. Son souffle saccadé, ses mains tremblantes lui prouvent qu’il n’en est rien. Elle observe Raphaël avec toute l’énergie d’une star vieillissante, proche du déclin. Lui, s’est approché d’elle, délicatement, désireux, sans doute, de lui signifier qu’elle a toujours autant de charme. Aujourd’hui, elle sait qu’il n’en est rien. Sa superbe s’est rompue emportant tout sur son passage : ses illusions, ses fausses ambitions et ses projets d’un proche et beau futur. Elle se retrouve, démunie, dépossédée de cette force, jusqu’alors souveraine.

 Raphaël se doutait que dure serait la chute. Pourtant, il est là, se tait, écoute le silence qui cogne ses tempes. Mais il ne peut que dévoiler ses projets funestes à Violaine. De toute façon, elle sentait bien depuis leur dernière rencontre que la dégringolade avait commencé. Raphaël vient de lui asséner le coup de grâce avec une nonchalance bien étudiée. « Tu sais, finalement, j’ai réfléchi . . . Pour les enfants, ce sera mieux et puis, pour ma femme, il vaut mieux que je revienne vers elle. . . Elle ne fait pas face. Crois-moi, c’est mieux ainsi. Notre chemin s’arrête là. »

 Mieux, mieux, mieux ! Violaine ne croit plus à rien. Elle se demande juste si son cœur ne va pas, lui aussi, s’arrêter, là, de battre. Elle serre avec force les lanières de son sac à dos lourd de tous les désirs qu’elle avait imaginés en descendant du train quelques minutes plus tôt. C’est ici, sur ce quai de gare, que Raphaël lui avait donné rendez-vous pour quelques jours de farniente amoureux. Chacun avait déjà parcouru une heure de transport, tout à la joie de retrouver l’autre. C’est ce qui fait mal à Violaine. Sa femme.  .. ses enfants . . . la vie de sa femme . . . la vie de ses enfants !!! Tout se brouille. Violaine écrase ses sanglots dans une gorge endolorie faisant barrière à quelque son que ce soit. Non, elle ne se donnera pas en spectacle alors que, déjà, des regards inquisiteurs s’échangent sur ce quai bondé. Elle aimerait disparaître, maintenant, abandonnant tout ce que son corps meurtri affiche de désespoir.

 « Tu peux prendre le prochain train . Tu n’auras pas beaucoup à attendre » lui murmure doucement Raphaël à l’oreille, histoire d’abréger une histoire sans trop d’histoires.

 Cet homme qui se tient à côté d’elle vient de signer son plus beau rôle. Il vient en quelques phrases de tuer ce qui restait de douceur, de complicité entre eux. Elle ne peut s’empêcher de lorgner vers cette mèche folle brune qu’elle aimait tendrement tirailler. Elle ne la reconnaît plus. Elle se sent envahie d’une haine contrôlée, encore, par les dérives d’un espoir caché.

Raphaël, de lui-même, remet en place son épi récalcitrant et évite, ainsi, une dernière approche de mains frôlant son visage et son front. Si Violaine avait tenté cet effleurement ! Comment aurait-il réagi ? Non, il a pris sa décision, aussi douloureuse soit-elle. Elle est dictée, pense-t-il, par le bon sens et la raison. Violaine rebondira. C’est ce qu’il souhaite, d’ailleurs. Mais, pourquoi sa vie n’est-elle faite que de passions éphémères ? Il pensait, cette fois, que cette idylle, plus que naissante car installée depuis plusieurs mois, aurait des lendemains qui chantent.

 Le temps court. Raphaël se sent comme un coureur qui termine une course pénible dont il ne sort pas vainqueur. Il aurait envie d’entamer une conversation, sans importance, avec des mots choisis dans un registre léger et joyeux. Mais les mots se meurent au bout des lèvres. Il regarde Violaine avec une réelle émotion contenue et respectueuse.

 Violaine s’en veut d’avoir été aussi naïve de croire, un seul instant, qu’il serait venu, vers elle, à plein temps, après un moment de réflexion où, chacun avait tenu ses distances. Mais, le meilleur s’en est allé. Violaine va cultiver, elle le sait, une ère de conflits intérieurs. Pour l’heure, il faut reprendre le cours de sa vie en même temps que le train qui s’annonce en gare.

 Piste d’écriture : un dérapage dans une vie… ou un glissement.

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06 juin 2018

Les trois fileuses, par Jean-Claude Boyrie.

Les Parques

22 Mai : ça va comme un mardi, qui plus est, jour de grève. Au saut du lit, Paul et Marthe ont pris les news. Les mouvements sociaux s’annoncent très suivis. Services publics perturbés. Nombreuses manifestations prévues. Météo : temps orageux. Ciel couvert en plaine et sur le littoral. Quelques éclaircies possibles. Risque de précipitations sur les reliefs.

Comme si de rien n’était, son café matinal avalé, Paul a rejoint son « espace de création », qu’il qualifie aussi, selon les jours, de « bulle » ou de  « cocon ». Dès potron-minet, son premier geste est d’allumer l’ordinateur. Il goûte le charme particulier de cette « heure bleue » où tout est calme et où l’on peut se concentrer sur son écran. Ce matin, que nul ne le dérange ! Il lui faut absolument mettre la dernière main au prologue de son roman historique, un projet auquel il tient beaucoup, mais qui traîne depuis des mois. De réécriture en relecture, il a pris du retard, alors qu’il doit adresser le tapuscrit à des éditeurs régionaux. Au fait, pourquoi le destin de son héroïne, une femme qui vécut quatre siècles avant lui, le tourmente-t-il autant ? Sans doute Paul en est-il secrètement amoureux. Lui conçoit son récit dans le goût du temps, comme s’il eût été librettiste d’un opéra baroque, expédiant sous forme de récitatifs les épisodes sur lesquels il ne souhaite pas s’attarder pour mieux mettre en valeur ceux qui l’intéressent, et sont sont prétexte, une fois mis en musique, à divers morceaux de bravoure : arie, duetti, choeurs, aussi brillants qu’éphémères, qui se succèderont à un rythme effréné.

« Quelle soudaine horreur... »

Le trio des Parques (1) a toujours hanté l’esprit de Paul. Ce choeur saisissant réunit trois voix masculines : basse, ténor, haute-contre. Il  voit dans cet air une perle de forme irrégulière, à l’image de l’art baroque, fait pour étonner, voire déranger, le spectateur. L’écriture enharmonique, audacieuse pour l’époque, dut même offusquer certaines oreilles, au point que le compositeur se crut obligé de modifier à plusieurs reprises la partition.

Soudain, le téléphone sonne. Qui peut bien appeler à cette heure indue ? À l’autre bout du fil, Paul entend la voix inquiète de sa bru : « Beau-papa, Belle-Maman, Régis et moi sommes dans la panade... Oui, carrément… Pouvez-vous prendre en charge Olivier aujourd’hui ? Son instit’ est en grève et ni la cantine, ni la garderie ne fonctionnent…. »

Rien de vraiment surprenant. Marthe avait anticipé la situation, elle a déjà fait signe que la réponse est oui. Comment pourrait-il en être autrement ? À son tour, Paul hoche la tête affirmativement.

Les Parques pourront attendre.

 Coups de tonnerre. Éclairs. La scène figure l’entrée des Enfers. le fond du théâtre s’ouvre : on y voit Pluton, assis sur son trône, environné de sa cour. Comme il était d’usage à l’époque, un prologue à caractère mythologique introduit l’action. Les trois Fileuses descendent du ciel, mues par une machinerie invisible en coulisse. Elles rappellent aux mortels qu’ils ne sont que des jouets entre les mains des dieux, et (si l’on insiste un peu), prédisent leur sort.

« Du Destin le vouloir suprême

A mis entre nos mains la trame de tes jours

Mais le fatal ciseau n’en peut trancher le cours

Qu’au redoutable instant qu’il a marqué lui-même... »

Dans le cas d’espèce, de gros ennuis attendent les protagonistes de ce drame lyrique, mais (qu’on se rassure !) à la fin, comme il est d’usage à l’opéra, tout s’arrangera.

 

C’est le moment que choisit Marthe pour faire irruption dans le Saint des saints. Zut et zut, comment avait-elle pu l’oublier ? Compulsant les feuilles de son agenda, elle s’aperçoit brusquement qu’elle avait pris aujourd’hui même, à dix heures, rendez-vous à son salon de coiffure (au menu : permanente et coloration).

« Allons bon ! » maugrée Paul. « Et les deux réunis, Combien de temps cela va-t-il prendre ?

- Ah, si je savais… » 

Connaissant la coiffeuse, impossible que Marthe soit de retour avant midi, bon poids. Paul suggère : « Un rendez-vous, ça se déplace... ». Embarrassée, elle répond : « Oui, mais pas à la dernière minute, au risque que le rendez-vous soit remis aux calendes grecques »  (sous entendu : la coiffeuse est surbookée et marquera sa mauvaise humeur)... »

Marthe ajoute perfidement : « Toi qui n’as rien prévu de spécial aujourd’hui, tu peux bien garder seul le petit deux heures de temps. »

Paul se résigne. Il n’avait pas d’obligation particulière aujourd’hui, c’est vrai, mais question création, le rythme est bel et bien cassé. Comment pourra-t-il pianoter sur l’ordi, tout en tenant à l’oeil le turbulent Olivier ?

D’ailleurs, il est déjà trop tard pour se poser la question. La sonnerie de l’interphone retentit. Puis c’est le bruit de l’ascenseur sur le palier. Le temps d’une embrassade, d’un bref échange, et voici le petit Olivier, beau comme un sou neuf, entre les mains de ses grands-parents.

« Maintenant, il va falloir que j’y aille », dit Marthe à son époux. « Tu n’auras qu’à faire des coloriages avec Olivier…. Ou plutôt non, tu ferais mieux de reprendre le cahier de lecture… . Aucune confiance dans la méthode globale qu’on pratique à son école. Elle ne produit que des ignares, des nuls en orthographe, juste bons à estropier le français. Rien ne vaut la bonne vieille méthode syllabique. Alors, c’est dit, je compte sur toi. »

Paul sauvegarde son fichier, ferme la session.

Puis il fait le point. Marthe est déjà partie chez sa coiffeuse et le voilà seul en lice avec le marmouset, lequel (faut-il le préciser ?) n’est nullement d’humeur à travailler. La grève, youpi, c’est pour lui comme un jour de vacances. Sauf que… Après le rituel gâteau au chocolat parsemé de noix de coco (faut bien l’amadouer, cet innocent !), on en vient aux choses sérieuses. Alors, le grand-père installe Olivier à la table du séjour en n’oubliant pas le rehausseur sur son siège.

Une fois qu’il est (confortablement) assis, on ouvre son livre à la bonne page (le son i dans tous ses états), l’enfant commence à déchiffrer laborieusement :

« J-u : Ju », « l-i-e : lie », « A », « S-a : sa », « L-i : li »

Tiens ! Le son « li » peut s’écrire de deux façons différentes. Une fois avec un « e » qui ne se prononce pas (comme dans « Julie »), une autre fois sans « e » (comme dans le mot « sali »).

Ce détail n’a pas échappé à l’apprenti lecteur, qui finit d’épeler la phrase avec un petit air frondeur.

« Julie a sali le carrelage ».

Coïncidence : Julie est justement le prénom de la maîtresse d’Olivier. Mais comment, demande ce dernier, peut-elle avoir sali le carrelage, alors qu’elle est en grève aujourd’hui ?

L’enfant est à l’âge des questionnements. Paul redoute la série des pourquoi. Quand on y entre, on est sûr de n’en plus sortir. Une supposition que les Parques régissent aussi le destin de la faïencerie. Elles prédiront sans risque qu’il sera sali par quelqu’un, la question qui subsiste (au demeurant contingente) étant de savoir qui. Mais allez expliquer la notion de contingence à un bouchon de cinq ans !

« Tu penses à quoi, Papy ? » s’exclame Olivier, conscient de l’embarras de son aïeul. Paul n’ose avouer que son esprit plane à cent lieues du carrelage que Julie est censée avoir sali. D’ailleurs, il sent sa tête qui tourne, un peu d’air frais lui ferait du bien. Il fait un temps lourd. Le soleil printanier peine à sortir de sa gangue de nuages. Paul se lève avec peine (aïe mes articulations !), pour se diriger en titubant vers la baie coulissante. Au dehors : chants, clameurs et vociférations. Le cortège des manifestants défile au pied de l’immeuble.

Mais pourquoi la salle-à-manger se met-elle à tanguer comme un bateau ivre ? Et pourquoi Paul, inexplicablement, sent-il son flanc droit bloqué, tandis que sa bouche se déforme en un hideux rictus ? Impossible de proférer une parole. Olivier croit d’abord à un (mauvais) tour du Grand méchant loup. Comme d’habitude, Papy cherche à faire peur à son petit-fils. Mais quand il montre les dents, le rituel « C’est pour mieux te manger mon enfant ! », ne vient pas.

Et soudain, plouf ! Sous les yeux médusés du gosse ébahi, le grand-père s’effondre et se retrouve… le nez sur le carrelage. Encore un coup des trois Parques.

Alors, Olivier prend peur pour de bon.

 

Voyant son grand-père inanimé, il réalise que quelque chose de grave est en train de se produire. Il erre sans but dans la maison, puis avise un poste téléphonique à sa portée sur une console. Olivier a entendu ses parents dire qu’en cas d’urgence, il faut composer le 15. Un, cinq, ce sont deux chiffres qu’il connaît. Alors, Olivier appuie avec précaution, dans l’ordre, sur les touches correspondantes. Une voix qu’il ne connaît pas le questionne au bout du fil. L’assistante à l’accueil du SAMU ne tarde pas à se rendre compte qu’elle a affaire à un tout jeune enfant, lui parle gentiment : «Mon petit, qu’est-ce qu’il t’arrive ? ». Lui ne sait d’abord que dire, puis il explique avec ses mots à lui qu’il est seul à la maison, que son papy ne bouge plus, ne parle plus. Que peut-être il est mort (cette notion est encore vague pour lui).

 

Tout en s’efforçant de le rassurer, l’opératrice arrive à tirer du gamin les renseignements dont elle a besoin : son prénom, son âge, et (c’est moins facile à obtenir) son nom de famille. En recoupant ce dernier avec le numéro d’appel qui s’affiche à l’écran, elle arrive assez vite à localiser l’appartement. Par bonheur, Paul et Marthe ne figurent pas en liste rouge et n’ont pas d’homonymes dans l’annuaire.

 

En même temps, il est demandé à Olivier à rester en ligne (surtout qu’il ne raccroche pas, mais ouvre la porte aussitôt qu’il entendra sonner !). Le petit ne bronche pas et fait comme on lui dit. Les secours ne vont pas tarder. Un quart d’heure s’écoule et voici qu’on entend déjà la sirène de l’ambulance avec son gyrophare allumé.

Au milieu de ce remue-ménage, le malade a repris conscience. Il gémit faiblement quand on le place sur un brancard. L’intervention a été suffisamment rapide pour qu’il ait de bonnes chances de s’en tirer. Son nez saigne, il a vomi. Paul a sali le carrelage, mais il doit la vie à son petit-fils.

 

Piste d’écriture : texte écrit à la troisième personne, avec au moins deux personnages, avec un objet (ou une occupation) emblématiques. Récit inspiré d’un fait divers réel.

Notes :

(1) Rameau, Hippolyte et Aricie, acte II, scène 5.

(2) « Enharmonique » se dit de notes aux noms distincts, mais qui, par l’effet de dièses et de bémols, ont la même intonation.

22 Mai : ça va comme un mardi, qui plus est, jour de grève. Au saut du lit, Paul et Marthe ont pris les news. Les mouvements sociaux s’annoncent très suivis. Services publics perturbés. Nombreuses manifestations prévues. Météo : temps orageux. Ciel couvert en plaine et sur le littoral. Quelques éclaircies possibles. Risque de précipitations sur les reliefs.

Comme si de rien n’était, son café matinal avalé, Paul a rejoint son « espace de création », qu’il qualifie aussi, selon les jours, de « bulle » ou de  « cocon ». Dès potron-minet, son premier geste est d’allumer l’ordinateur. Il goûte le charme particulier de cette « heure bleue » où tout est calme et où l’on peut se concentrer sur son écran. Ce matin, que nul ne le dérange ! Il lui faut absolument mettre la dernière main au prologue de son roman historique, un projet auquel il tient beaucoup, mais qui traîne depuis des mois. De réécriture en relecture, il a pris du retard, alors qu’il doit adresser le tapuscrit à des éditeurs régionaux. Au fait, pourquoi le destin de son héroïne, une femme qui vécut quatre siècles avant lui, le tourmente-t-il autant ? Sans doute Paul en est-il secrètement amoureux. Lui conçoit son récit dans le goût du temps, comme s’il eût été librettiste d’un opéra baroque, expédiant sous forme de récitatifs les épisodes sur lesquels il ne souhaite pas s’attarder pour mieux mettre en valeur ceux qui l’intéressent, et sont sont prétexte, une fois mis en musique, à divers morceaux de bravoure : arie, duetti, choeurs, aussi brillants qu’éphémères, qui se succèderont à un rythme effréné.

« Quelle soudaine horreur... »

Le trio des Parques (1) a toujours hanté l’esprit de Paul. Ce choeur saisissant réunit trois voix masculines : basse , ténor, haute-contre. Il  voit dans cet air une perle de forme irrégulière, à l’image de l’art baroque, fait pour étonner, voire déranger, le spectateur. L’écriture enharmonique, audacieuse pour l’époque, dut même offusquer certaines oreilles, au point que le compositeur se crut obligé de modifier à plusieurs reprises la partition.

 

Soudain, le téléphone sonne. Qui peut bien appeler à cette heure indue ? À l’autre bout du fil, Paul entend la voix inquiète de sa bru : « Beau-papa, Belle-Maman, Régis et moi sommes dans la panade... Oui, carrément… Pouvez-vous prendre en charge Olivier aujourd’hui ? Son instit’ est en grève et ni la cantine, ni la garderie ne fonctionnent…. »

Rien de vraiment surprenant. Marthe avait anticipé la situation, elle a déjà fait signe que la réponse est oui. Comment pourrait-il en être autrement ? À son tour, Paul hoche la tête affirmativement.

Les Parques pourront attendre.

 

Coups de tonnerre. Éclairs. La scène figure l’entrée des Enfers. le fond du théâtre s’ouvre : on y voit Pluton, assis sur son trône, environné de sa cour. Comme il était d’usage à l’époque, un prologue à caractère mythologique introduit l’action. Les trois Fileuses descendent du ciel, mues par une machinerie invisible en coulisse. Elles rappellent aux mortels qu’ils ne sont que des jouets entre les mains des dieux, et (si l’on insiste un peu), prédisent leur sort.

« Du Destin le vouloir suprême

A mis entre nos mains la trame de tes jours

Mais le fatal ciseau n’en peut trancher le cours

Qu’au redoutable instant qu’il a marqué lui-même... »

Dans le cas d’espèce, de gros ennuis attendent les protagonistes de ce drame lyrique, mais (qu’on se rassure !) à la fin, comme il est d’usage à l’opéra, tout s’arrangera.

 

C’est le moment que choisit Marthe pour faire irruption dans le Saint des saints. Zut et zut, comment avait-elle pu l’oublier ? Compulsant les feuilles de son agenda, elle s’aperçoit brusquement qu’elle avait pris aujourd’hui même, à dix heures, rendez-vous à son salon de coiffure (au menu : permanente et coloration).

« Allons bon ! » maugrée Paul. « Et les deux réunis, Combien de temps cela va-t-il prendre ?

- Ah, si je savais… » 

Connaissant la coiffeuse, impossible que Marthe soit de retour avant midi, bon poids. Paul suggère : « Un rendez-vous, ça se déplace... ». Embarrassée, elle répond : « Oui, mais pas à la dernière minute, au risque que le rendez-vous soit remis aux calendes grecques »  (sous entendu : la coiffeuse est surbookée et marquera sa mauvaise humeur)... »

Marthe ajoute perfidement : « Toi qui n’as rien prévu de spécial aujourd’hui, tu peux bien garder seul le petit deux heures de temps. »

Paul se résigne. Il n’avait pas d’obligation particulière aujourd’hui, c’est vrai, mais question création, le rythme est bel et bien cassé. Comment pourra-t-il pianoter sur l’ordi, tout en tenant à l’oeil le turbulent Olivier ?

D’ailleurs, il est déjà trop tard pour se poser la question. La sonnerie de l’interphone retentit. Puis c’est le bruit de l’ascenseur sur le palier. Le temps d’une embrassade, d’un bref échange, et voici le petit Olivier, beau comme un sou neuf, entre les mains de ses grands-parents.

« Maintenant, il va falloir que j’y aille », dit Marthe à son époux. « Tu n’auras qu’à faire des coloriages avec Olivier…. Ou plutôt non, tu ferais mieux de reprendre le cahier de lecture… . Aucune confiance dans la méthode globale qu’on pratique à son école. Elle ne produit que des ignares, des nuls en orthographe, juste bons à estropier le français. Rien ne vaut la bonne vieille méthode syllabique. Alors, c’est dit, je compte sur toi. »

Paul sauvegarde son fichier, ferme la session.

Puis il fait le point. Marthe est déjà partie chez sa coiffeuse et le voilà seul en lice avec le marmouset, lequel (faut-il le préciser ?) n’est nullement d’humeur à travailler. La grève, youpi, c’est pour lui comme un jour de vacances. Sauf que… Après le rituel gâteau au chocolat parsemé de noix de coco (faut bien l’amadouer, cet innocent !), on en vient aux choses sérieuses. Alors, le grand-père installe Olivier à la table du séjour en n’oubliant pas le rehausseur sur son siège.

Une fois qu’il est (confortablement) assis, on ouvre son livre à la bonne page (le son i dans tous ses états), l’enfant commence à déchiffrer laborieusement :

« J-u : Ju », « l-i-e : lie », « A », « S-a : sa », « L-i : li »

Tiens ! Le son « li » peut s’écrire de deux façons différentes. Une fois avec un « e » qui ne se prononce pas (comme dans « Julie »), une autre fois sans « e » (comme dans le mot « sali »).

Ce détail n’a pas échappé à l’apprenti lecteur, qui finit d’épeler la phrase avec un petit air frondeur.

« Julie a sali le carrelage ».

Coïncidence : Julie est justement le prénom de la maîtresse d’Olivier. Mais comment, demande ce dernier, peut-elle avoir sali le carrelage, alors qu’elle est en grève aujourd’hui ?

L’enfant est à l’âge des questionnements. Paul redoute la série des pourquoi. Quand on y entre, on est sûr de n’en plus sortir. Une supposition que les Parques régissent aussi le destin de la faïencerie. Elles prédiront sans risque qu’il sera sali par quelqu’un, la question qui subsiste (au demeurant contingente) étant de savoir qui. Mais allez expliquer la notion de contingence à un bouchon de cinq ans !

 

« Tu penses à quoi, Papy ? » s’exclame Olivier, conscient de l’embarras de son aïeul. Paul n’ose avouer que son esprit plane à cent lieues du carrelage que Julie est censée avoir sali. D’ailleurs, il sent sa tête qui tourne, un peu d’air frais lui ferait du bien. Il fait un temps lourd. Le soleil printanier peine à sortir de sa gangue de nuages. Paul se lève avec peine (aïe mes articulations !), pour se diriger en titubant vers la baie coulissante. Au dehors : chants, clameurs et vociférations. Le cortège des manifestants défile au pied de l’immeuble.

Mais pourquoi la salle-à-manger se met-elle à tanguer comme un bateau ivre ? Et pourquoi Paul, inexplicablement, sent-il son flanc droit bloqué, tandis que sa bouche se déforme en un hideux rictus ? Impossible de proférer une parole. Olivier croit d’abord à un (mauvais) tour du Grand méchant loup. Comme d’habitude, Papy cherche à faire peur à son petit-fils. Mais quand il montre les dents, le rituel « C’est pour mieux te manger mon enfant ! », ne vient pas.

Et soudain, plouf ! Sous les yeux médusés du gosse ébahi, le grand-père s’effondre et se retrouve… le nez sur le carrelage. Encore un coup des trois Parques.

Alors, Olivier prend peur pour de bon.

 

Voyant son grand-père inanimé, il réalise que quelque chose de grave est en train de se produire. Il erre sans but dans la maison, puis avise un poste téléphonique à sa portée sur une console. Olivier a entendu ses parents dire qu’en cas d’urgence, il faut composer le 15. Un, cinq, ce sont deux chiffres qu’il connaît. Alors, Olivier appuie avec précaution, dans l’ordre, sur les touches correspondantes. Une voix qu’il ne connaît pas le questionne au bout du fil. L’assistante à l’accueil du SAMU ne tarde pas à se rendre compte qu’elle a affaire à un tout jeune enfant, lui parle gentiment : «Mon petit, qu’est-ce qu’il t’arrive ? ». Lui ne sait d’abord que dire, puis il explique avec ses mots à lui qu’il est seul à la maison, que son papy ne bouge plus, ne parle plus. Que peut-être il est mort (cette notion est encore vague pour lui).

 

Tout en s’efforçant de le rassurer, l’opératrice arrive à tirer du gamin les renseignements dont elle a besoin : son prénom, son âge, et (c’est moins facile à obtenir) son nom de famille. En recoupant ce dernier avec le numéro d’appel qui s’affiche à l’écran, elle arrive assez vite à localiser l’appartement. Par bonheur, Paul et Marthe ne figurent pas en liste rouge et n’ont pas d’homonymes dans l’annuaire.

 

En même temps, il est demandé à Olivier à rester en ligne (surtout qu’il ne raccroche pas, mais ouvre la porte aussitôt qu’il entendra sonner !). Le petit ne bronche pas et fait comme on lui dit. Les secours ne vont pas tarder. Un quart d’heure s’écoule et voici qu’on entend déjà la sirène de l’ambulance avec son gyrophare allumé.

Au milieu de ce remue-ménage, le malade a repris conscience. Il gémit faiblement quand on le place sur un brancard. L’intervention a été suffisamment rapide pour qu’il ait de bonnes chances de s’en tirer. Son nez saigne, il a vomi. Paul a sali le carrelage, mais il doit la vie à son petit-fils.

 

Piste d’écriture : texte écrit à la troisième personne, avec au moins deux personnages, avec un objet (ou une occupation) emblématiques. Récit inspiré d’un fait divers réel.

Notes :

(1) Rameau, Hippolyte et Aricie, acte II, scène 5.

(2) « Enharmonique » se dit de notes aux noms distincts, mais qui, par l’effet de dièses et de bémols, ont la même intonation.

29 mai 2018

Le coeur de Léon, par Michelle Jolly

Piste d’écriture : des photos de passants prises dans un parc

Léon s’assoit puis retire sa veste : « Bien installée ? dit-il à Jane, décidemment l’ombre de ce tilleul épaissit chaque année… pas trop fatiguée ? il y a longtemps que le printemps n’a été aussi sec ; cela nous permet de longues séances de farniente ! Chaque fois que je viens ici  je ne peux m’empêcher de penser à nos promenades, quand tu suivais tes cours rue des St Pères.

– Ce n’était pas le même jardin dit-elle, moins de monde, moins de jeunes surtout, notre jardin c’était le Luxembourg, le Luco, des bassins, des chaises peintes en vert, de longs bambous au milieu de l’eau, parfois des canards !

 – Quand je t’ai rencontrée, tu étais une habituée du coin, tu y avais tes rendez-vous, tes secrets ?

–  Oh ! J’étais timide, et sage, tu sais bien j’avais même l’air d’un garçon… »

Jane s’arrête de parler, le Luco ! Après les cours trois fois la semaine, elle y déjeunait, allait dessiner la nature, parfois en groupe, mais le plus souvent avec Hélène…

Ce nom l’émeut toujours, elle pense : Hélène, la fille venue du Nord, ses cheveux blonds et frisés, ses robes à fleurs, et son immense sac qu’elle remplissait de choses pour moi inutiles ; elle était ce que j’avais toujours rêvé devenir, moi, la brune, mal fagotée, cachant mon corps androgyne dans des vêtements trop larges. J’admirais Hélène, ne la quittais pas des yeux dans les instants précieux où l’on partageait nos repas, nos secrets, nos rires… Elle était en classe d’Archi, moi en Déco, je l’imaginais mal dans la rigueur des plans et des matériaux, mais j’étais bien dans les tissus et la mode malgré mon manque d’audace et mes complexes ! 

« Tu veux boire quelque chose ? demande Jane à son compagnon.

–  Non, merci…  Combien de temps avons-nous partagé ces rendez-vous au Luxembourg ?

– Deux ans, peut-être… »

Je me souviens, pense à nouveau Jane, j’avais donné rendez-vous à Hélène, qui repartait pour l’été chez elle près de Lille, j’ai pris sa main, un moment, sa peau était douce, tiède, elle tremblait un peu, elle a murmuré qu’elle avait rencontré quelqu’un ; j’ai eu tout à coup un creux dans l’estomac, pourquoi ? C’était mon amie ! Elle ne m’avait rien dit ! Je me suis sentie à l’écart, vide… Elle a ri, et m’a montré un cœur rouge découpé dans du carton, et un H qu’elle avait peint en or, « je lui envoie, c’est drôle, non ? » C’était puéril et pathétique ! Elle avait l’air d’une gamine faisant une blague. N’empêche, j’ai mis longtemps à m’imaginer Hélène et l’autre, puis j’ai pardonné…

« Il commence à faire frais, tu veux rentrer ? dit Léon. Si tu veux on prendra le chemin des écoliers… »    

Retour, les habitudes, les gestes lents et les oublis, chacun s’installe dans son monde, parfois un peu dans la vie d’avant, que l’on épluche pour remplir le quotidien ; quelquefois le hasard surprend, bouscule, et surgit au détour d’une phrase, d’un souvenir qui semblait sans importance…

Léon range ses livres, feuillette machinalement les collections, Proust, Gide, Colette, tiens ! Il manque un volume ? une erreur de rangement ? Un coup d’œil sur les étagères, en haut, tout en haut, dans des titres oubliés… Perdu parmi des livres de troisième zone, il retire le volume recherché, le feuillette… Il en tombe un petit carton, il le déplie, un cœur rouge avec un H au milieu… Il sourit,  les yeux dans le vague, hoche la tête, c’est si loin… puis remet le livre à sa place.

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16 mai 2018

Symphonie en blanc majeur, par Jean-Claude Boyrie

Neige

Journée sombre. Un silence sépulcral. Comme tout semble étrange, alors qu’hier encore, tout paraissait si normal ! Que s’est-il donc passé pendant la nuit ?

Je résume. Aujourd’hui, jeudi 1er mars : l’enfer blanc. Depuis deux jours pourtant, la neige était annoncée. Elle n’aurait dû surprendre personne et voilà tout le monde pris en otage. Accro, comme tu l’es, à ton smartphone, tu fais défiler les applis sur l’écran. Tu te sens confiné dans ton réduit. Pour y voir clair, il te faut ouvrir grand les rideaux de ta chambre. Une lumière blafarde diffuse dans la pièce, en créant un faux-jour gênant sur ton ordi.

Juste en dessous de chez toi, tu constates que la rue du Nadir aux pommes, une artère commerçante, très animée en temps normal, est déserte. Inutile de chercher un pain du jour ou ton quotidien préféré : les stores de magasins sont et resteront baissés.

Un sentiment de dépaysement t’envahit. Tu ne reconnais plus ton quartier. Chaque détail te semble insolite, à cause de cette ambiance un peu fantomatique, où les rares passants ne sont que silhouettes blanches. Ils s’aventurent à pas feutrés, clopin-clopant, faisant crisser la neige. Tous, jeunes et vieux, redoutent de faire une mauvaise chute, qui les mènera droit à l’hôpital. Aucune voiture ne circule. On ne compte plus dans la région les véhicules enlisés, télescopés, encastrés. Ce mis à part, il n’y a rien qui vaille la peine d’être mentionné. Rien que les flocons de neige qui tombent par milliers.

Tu te mets avidement en quête de news. Météo France évoque un phénomène météorologique peu courant : le heurt d’une masse d’air polaire avec un front chaud venu de la mer. Va pour cette explication, qui ne change rien pour toi. La Sécurité civile a mis la ville en alerte rouge. Étonnante façon de qualifier le piège blanc qui s’est refermé sur tous les habitants. Pas de transports en commun. D’ailleurs, si bus et trams circulaient, ce serait quoi faire et pour se rendre où ? Je me le demande. Les services publics sont fermés. L’unique déneigeuse municipale est inutilisable. On la remise dans un hangar, inaccessible à cause de la neige. À quoi bon entretenir un appareil qui ne sert que tous les trente ans ? D’ailleurs, les employés chargés déblaiement sont placés, comme les autres, en congé d’office. En matière de sécurité, les autorités ont donné des consignes fortes. Sauf cas d’urgence, on déconseille formellement aux gens de sortir de chez eux. « Clapas-infos », radio locale en ligne, a pris l’opportune initiative d’ouvrir un forum « Spécial neige ». On peut, sur cette plate-forme d’échange en continu, donner et/ ou recevoir des informations en temps réel. C’est utile pour se retrouver dans la pagaille générale. On sait au moins ce qui se passe, et l’on se sent moins isolé. Par exemple, un tronçon d’autoroute est engorgé. Banal incident, dirais-tu. Sans doute un camion qui, par suite d’un dérapage, s’est mis en travers de la route. Du coup, personne ne sait combien de temps ça va durer. Beaucoup d’automobilistes craignent (à juste raison) de devoir dormir dans leur voiture.

Sur les réseaux sociaux, les appels s’entrecroisent, des parents, des amis, se cherchent. En faveur des naufragés de la route, les manifestations de solidarité se multiplient. Une municipalité des environs dit mettre à leur disposition un centre d’hébergement d’urgence : école ou gymnase. Encore faut-il, pour s’y rendre, abandonner son véhicule et patauger dans la gadoue. À défaut, on vous prête une couverture de survie. C’est au moins ça.

Toi, qui n’as que faire des joyeusetés de l’A9, te fais du mouron pour Léa. Tu guettes de sa part le moindre signe de vie, alors que nul message ne paraît à l’écran. Ton portable est l’ultime recours. Ce précieux compagnon permet en cas de besoin de repérer celle ou celui qui ne répond pas aux appels, ou dont on est sans nouvelles. On arrive en cas d’urgence à géolocaliser son (sa) détenteur (-trice). À moins bien sûr que l’appareil ne soit éteint, perdu, voire endommagé, ce qui serait un comble de malchance. Peut-être devrais-tu te rendre à la police et signaler la disparition de Léa comme « inquiétante » (au fait, existe-t-il des disparitions « rassurantes » ?)

Les keufs ont beaucoup à faire aujourd’hui, du fait des intempéries, car les signalements se multiplient. À coup sûr, vu tes atermoiements, ils t’enverraient promener.

Brusquement (tu ne l’espérais plus) un « plop » caractéristique se fait entendre, annonçant qu’un S.M.S. vient de tomber.

Tu t’empresses de l’ouvrir :

« R.V. dans une heure au Parc Rimbaud ».

Ton coeur bondit dans ta poitrine. Là, c’est sûr, Léa vient de te donner un signe fort. Le choix du lieu n’est pas innocent. C’était votre point de ralliement, le théâtre habituel de vos rendez-vous. Ce jardin trouve au quartier des Aubes, pas très loin d’ici. Dans des conditions normales, le trajet représente une demi-heure à tout casser. Sauf qu’on n’est pas en temps normal.

Le message n’est pas signé. Tu t’obstines à croire qu’il émane d’elle, alors que rien ne le prouve : le numéro de la personne appelante est masqué. Pourquoi donc ? S’agirait-il d’une méprise ou d’un canular ? Un jour comme celui-ci, la plaisanterie est malvenue.

Alors, tu chausses des bottes de neige, enfiles une canadienne (il ne fait pas vraiment froid, mais tu veux faire comme tout le monde), et te voilà dans la rue. Il y règne une ambiance de sports d’hiver. Certains ont chaussé des skis de fond, et s’entraînent au milieu de la chaussée. Un peu plus haut, des gamins ont récupéré pour la glisse une vieille baignoire. Ils l’utilisent comme luge sur la rampe du tramway. Nul risque de collision : toutes les lignes sont à l’arrêt. D’autres pitchouns, au tempérament bagarreur, se lancent des boules de neige. Au fond, personne ne semble prendre la situation au tragique. Et toi, serais-tu le seul à flipper ?

Il suffirait d’un degré de plus au thermomètre pour que tout fonde et que le tapis blanc se transforme en soupe gluante. Préférant le milieu de la chaussée aux trottoirs trop glissants, tu t’achemines vers la rivière en contrebas de la cité. Le trajet commence par un escalier monumental bordé d’antiques. Couverts de de givre, les nus allégoriques ont l’air d’extraterrestres. Vieux de quelques heures, le bonhomme de neige avec une carotte, au milieu du visage en guise de nez, nargue une Pomone frileuse. Un peu plus loin, c’est une passerelle métallique. Ici, durant la belle saison, se rassemblent les adeptes du canoë-kayak. Une écluse maintient le plan d’eau, miroir immobile aux allures de patinoire. Des stalactites de glace pendent aux végétaux.

Remontant le Lez, tu suis le « sentier des pêcheurs » qui file en direction du quartier des Aubes. Tu t’es toujours demandé l’origine de ce terme. « Aube » ne désigne apparemment pas le point du jour.

Tu penses plutôt aux roues des moulins qui jalonnaient jadis le cours de la rivière et dont les noms chantent aux oreilles : moulin de l’Évêque moulin de Salicate, moulin de Sauret…. À moins qu’aube ne soit la corruption de l’occitan « aubro », l’arbre, par référence à la végétation riveraine, où dominent aulnes, saules et platanes. Ce faubourg de la ville est désert à cette heure matinale, ou quasiment. Rien d’étonnant à cela, vu l’état de vigilance instauré. Les immeubles qui se succèdent te semblent insipides. Hauts de deux ou trois étages, ils ont tous un air de famille, avec leurs façades habillées à l’identique, leurs balcons en enfilade et la forêt d’antennes-râteaux qui garnit leurs terrasses.

Tirez des morceaux de sucre ou des dominos d’une boite, alignez-les sur une table à n’en plus finir, cela produira le même effet.

Du fait de sa désespérante monotonie et de son plan en damier, le quartier des Aubes évoque un purgatoire, plus qu’un lieu résidentiel. Surtout, il représente un sacré labyrinthe en dépit de son apparente simplicité.

Ses principales artères se coupent à angle droit. Pour les baptiser, les édiles locaux ont manqué singulièrement d’imagination. Comme il est courant dans les lotissements, anciens ou nouveaux, les noms de fleurs alternent avec les noms d’oiseaux. À ta droite, l’allée des Primevères croise l’avenue des Paradisiers. À ta gauche, s’ouvre la rue des Perce-neige (la bien nommée). Devant toi, les Sarcelles succèdent aux Pétunias. Passé le feu tricolore, les Avocettes prennent le relai des Dahlias.

Finalement, l’appli G.P.S. aidant, tu parviens à te repérer dans ce dédale, et retrouves sans difficulté le chemin du Parc Rimbaud. Tu crains de le trouver fermé. La municipalité vient d’interdire aux promeneurs l’accès de nombreux espaces verts, car le poids de la neige a fait ployer les branches, qui menacent de s’effondrer.

Mais là, surprise ! Aucun obstacle ne s’oppose à ton intrusion. Le portail (non cadenassé) s’ouvre de lui-même en grinçant. Entrant dans le parc, au milieu d’un incroyable camaïeu de tons blanc et vert de gris, tu as peine à situer les terrains de boule, les pelouses familières, les parterres de fleurs. Un opaque manteau les couvre et se referme sur tes pas. Quelques épineux percent la couche de neige, en laissant deviner l’épaisseur et le poids.

Un peu plus loin, se dressent d’admirables platanes disposés en quinconce, aux silhouettes décharnées, dégoulinant de givre, tels de grands diapasons.

Et voici que paraît l’objet de ta quête muette : un banc. C’est là que vous aimiez vous asseoir côte à côte, en silence, elle et toi. C’est là que vous vous êtes vus pour la dernière fois. Tu commences à douter de la réalité du rendez-vous, car on arrive à l’heure dite et Léa ne s’y trouve pas. Malgré la couche de glace qui le couvre, le banc, lui, n’a pas changé. Tu revois le mobilier urbain tel qu’il est demeuré dans ton souvenir. Au moins lui t’est resté fidèle.

Au fond, tu ne veux pas te l’avouer, mais, en cet instant d’amère solitude, tu mesures l’ampleur la fracture entre Léa et toi. Soyons franc : votre relation remonte à combien d’années ? On pourrait les compter sur les doigts de la main. Enfin, des deux mains. Quand vous êtes séparés, sans fâcherie apparente, un certain soir d’automne, dans ce parc, il était juste question de faire un break. Vous vous reverriez plus tard, c’était promis… sauf que… Tout est dans cette restriction, pleine de redoutables sous-entendus. Puis le temps a passé, sans doute a-t-il pesé sur Léa comme sur toi, recouvrant vos souvenirs, à l’instar de la végétation, d’un manteau silencieux. Une supposition: si Léa venait à ta rencontre aujourd’hui, es-tu vraiment sûr que tu la reconnaîtrais ? Rien n’est moins sûr. Ses traits ne sont plus vraiment nets dans ton esprit. Difficile, dans ces conditions, de donner un signalement plausible à la police. Elle ne te prendrait pas au sérieux. Et d’ailleurs, la police n’a rien à voir avec tout ça.

Ton ex s’appelait-telle bien Léa, plutôt que Léna, voire Hélène ? À deux ou trois lettres près, ces prénoms féminins se ressemblent, on peut facilement les confondre. Il arrive à ta mémoire de vaciller.

En ce moment précis, tu te demandes ce que tu peux bien faire ici, sinon te geler les fesses. La vie est trop courte pour la passer sur un banc solitaire, en traînant un fantôme avec soi. Tu te lèves, et jettes un dernier coup d’oeil sur ces arbres squelettiques, point d’orgue d’une symphonie en blanc majeur.

 Illustration de l’auteur. 

Piste d’écriture : « Un dangereux enchevêtrement », une « enquête dans le brouillard » inspirée de « La disparition d’April Latimer », Benjamin Black, Nil éditions, 2013

28 avril 2018

Équilibre instable, par Jean-Claude Boyrie

Équilibre instable.

 

Planséquence

I.

 Je ne sais ne sais pas ce qui m’a pris de passer ce week-end de printemps à Paris, seule avec Alice. Elle est impossible à tenir, cette gamine ! on la croirait montée sur ressorts. Enfin, Paris, c’est Paris, c'est la ville de mon enfance, en quelque sorte ma "case départ" et j'ai voulu retourner à mes source. Il fallait bien qu’un jour ou l’autre, ma fille sache à quoi Paris ressemble. Et puis, question météo, nous ne pouvions pas mieux tomber : pour un début de mois d’avril, il fait un temps délicieux. J’éprouve en milieu de journée une sensation de bien-être et chaleur. Le soleil (il est vrai, quelque peu voilé), brille au point de rosir subrepticement mon épiderme. Enfin, Dieu merci, j’ai prévu dans nos bagages des tenues légères pour ma blondinette et pour moi. Je ne veux pas imiter ses grands-parents plutôt frileux, qui couvrent la pauvre enfant de trois couches de lainages, pour mieux la faire transpirer.

Voici donc Alice en short et chemisette à fleurs, pieds nus dans ses sandalettes. Ma pré-ado, qui va sur ses dix ans, use de ses charmes précoces et autres dons de séduction pour jouer les starlettes.

Nous voici parvenues au bord de la Seine, en rive gauche, face à l’île de la Cité. Sur l’autre quai, s’étire un rideau continu de façades, d’un gris souris. C'est la faute de la pollution atmosphérique et de la calamine crachée par les véhicules diesel. On pourrait trouver ce décor flippant si les petites feuilles molles des platanes n’apportaient leur touche vert tendre. En arrière-plan, sur la droite, on devine les tours de Notre Dame, en partie dissimulées par cette végétation printanière, alors que la flèche aiguë de la Sainte-Chapelle apporte une ligne verticale à la composition.

Alice, cette acrobate, a tout de suite remarqué la rambarde qui longe le quai. Deux bonnes raisons font que cet accessoire métallique l’attire. D’abord, il est sale et couvert de rouille. Ensuite, il peut se révéler dangereux. Immanquablement, c’est à cet endroit qu’elle va s’installer. Bon, je sais, ma gamine a l’âge de raison, mais il faut le dire vite. Et j’ai beau lui seriner « Fais pas ci, fais pas ça », pour elle, c’est une raison de plus de désobéir.

Du coup, mon instinct de photographe a repris le dessus. Puisqu’elle est là, autant qu’elle y reste et qu’elle prenne la pose… en restant aussi naturelle que possible.

Ce que ma fille ne sait pas (mais que je me réserve de lui dire après coup), c’est qu’autrefois, ma mère a pris une photo de moi, dans la même attitude, au même endroit. Je trouve amusant de réitérer l’opération un quart de siècle après, ma fille servant de modèle, cette fois.

Les lieux n’ont pas changé. Vingt cinq ans, cela passe vite, au fond. C’est juste le temps d’un mariage, d’une naissance et d’un divorce. Et voilà, tout est dit, la vie continue.

 II.

 « Je sais très bien ce que je dois faire, mais hélas, je fais toujours le contraire ! » Maman a poussé les hauts cris, me voyant juchée sur ce garde-corps ! Alors, pour la faire enrager, j’en rajoute à plaisir, et (délibérément) cherche le péril. Si c’est des frissons qu’elle veut, ça oui, je vais lui en donner à revendre !

L’opération se déroule en deux temps. D’abord, je me concentre et respire un bon coup, faisant le petit avion avec mes bras, pour assurer ma stabilité. Je ferme un instant les yeux, laisse le soleil caresser mes paupières. Puis, je m’arcboute et jette les épaules en arrière. Une position hautement périlleuse : une délicieuse impression de vertige me saisit. À ce stade, il suffirait, pourrait-on croire, d’une pichenette pour que je tombe à l’eau. C’est mal me connaître. Pas folle la guêpe ! J’ai pris soin de coincer mes deux pieds entre les barreaux du garde-corps. Dans ces conditions, aucun risque de chute, à moins, bien sûr que la balustrade ne s’effondre sous mon poids, qui n’est pas considérable ! En fait c’est un accident improbable, car ce tas de ferraille a l’air solide !

Maman, non loin de moi, l’oeil rivé sur son viseur, me crie de ne pas faire l’idiote et d’assurer la position. Je réponds par une grimace, et tire la langue, pour lui montrer que je n’ai (même) pas peur. « Frousse » rime avec « frimousse ». Et la mienne est au centre du monde, en cet instant qu'elle s’apprête à fixer sur la carte-mémoire.

III.

 Quinze secondes à peine se sont écoulées entre ces deux instantanés. En les affichant sur l’écran LSD de mon appareil, je réalise qu’un monde en réalité les sépare. Entre temps, la lumière a mille fois changé, cent idées ont passé dans la tête de ma fille et le cours de la Seine a reflété cinquante nuances de gris. En un éclair, Alice a revu le lapin blanc, toujours au galop, tirant sa montre de gousset, de peur d’être en retard à son rendez-vous avec la duchesse. Item, la souris, le canard, le dodo, l’aiglon, le loir, le lièvre de Mars, le ver à soie, le chapelier fou, la partie de croquet de la reine, les homards formant quadrille. Enfin, tout le monde connaît ça : le chat de Cheshire et son éternel sourire. On n’en voit que les dents, avant que sa mâchoire (et son sourire) ne s’évanouissent dans un remou du fleuve.

Moi, je suis de l’autre côté du miroir. À présent que l’incontournable photo-souvenir est prise, il me faut faire descendre ma gamine de ce maudit garde-corps et, croyez-moi, ce n’est pas gagné ! Je la sens sur le point de me faire un gros caprice, elle n’en fait jamais qu’à sa tête, celle-là ! Si seulement son père était là pour imposer un peu de discipline ! Il m’arrive de regretter ce salaud, non pour lui-même, bien sûr, mais parce que je réalise à quel point, un enfant ça s’élève à deux (pardon pour ce lieu commun !). Trêve de regrets (que d’ailleurs je n’éprouve pas). La réalité, c’est que cet homme m’a quittée, et qu’il me faut bel et bien gérer la situation présente.

Alors, je fais miroiter aux yeux d’Alice tout ce qui peut faire fantasmer cette enfant : les bouquinistes, le Marché aux fleurs, les trésors du Louvre (en une heure et demie chrono), les cachots de la Conciergerie… et je me prive pas d’évoquer les condamnés qui croupissent là, car la méchante reine exige et ne cesse de répéter : « qu’on leur coupe la tête, qu’on leur coupe la tête ! ».

Bien sûr, tout cela tourne court. Vingt cinq ans après, j’ai l'ompression d'avoir perdu mes repères par rapport au Paris que j’ai connu. Tout a tellement changé ! L’important, c’est ce qui captera l’attention d’Alice et ce qu’elle en retiendra. Ce bout de parapet, cette eau glauque, ou ce premier rayon de soleil printanier ? Dans dix ou quinze ans, sans doute Alice aura des enfants, peut-être les mènera-t-elle ici même au bord de la Seine pour les photographier à son tour. Je jouerai pour ma part le rôle de l'aïeule tatillonne et difficile à supporter. À moins que je n’aie d’ici là trouvé le nouvel homme de ma vie, (après tout j’en ai encore le temps) et (qui sait ?) donné un demi-frère ou une demi-sœur à Alice. Ainsi vont les choses au Pays des Merveilles : tout paraît bizarre aujourd’hui, quand hier les choses se passaient normalement, on s'imagine que tout finit alors que tout va commencer.

Piste d'écriture : Plan-séquence (une scène de rue) : entrer dans la psychologie des personnages.

Illustration : Clichés originaux de Carole Lilin, recolorisés au pastel-cire par l’auteur.

Référence :Alice au Pays des Merveilles, Lewis Carroll, traduction d’Henri Parisot


23 avril 2018

Une histoire sans importance, par Jean-Claude Boyrie

Une histoire sans importance

CORBILLARD

Je me souviens de ce terrible coup de fil. J’avais alors neuf ans, j’étais au cours élémentaire. À la maison, je pouvais appeler, répondre intelligiblement au téléphone et suivre une conversation. Aujourd’hui, n’importe quel jeune a son portable qui préserve son intimité. Le téléphone ancien modèle est relégué au rang de pièce de musée. On ne voit plus cet appareil encombrant, disgracieux, fixé au mur ou posé sur un meuble au milieu de la salle de séjour. Sa sonnerie stridente interrompait les conversations. Cela perturbait la vie familiale. Adolescent, je devais passer mes appels en cachette, à l’abri des oreilles indiscrètes. Si quelqu’un survenait, me prenait en flagrant délit, il me fallait, surmontant ma honte, étaler devant tout le monde une affaire de coeur. L’adulte que je suis devenu garde le souvenir cuisant d’appels intempestifs, qui révélaient à la parentèle ce que j’aurais préféré garder pour moi.

L’inverse était également vrai. Ce 3 avril 1988, je fus l’impuissant témoin d’une crise de couple entre mes parents. Eux avaient tendance à croire que tout passait par dessus la tête du petit bonhomme que j’étais, quand j’avais parfaitement capté la gravité de la situation. Mon père s’absentait de plus en plus fréquemment de la maison, soi-disant pour son travail. Ma mère était à bout de nerfs, faisant des commentaires aigres-doux, lorsqu’il appelait à une heure indue d’un endroit où il n’était pas censé se trouver. La situation devint d’autant plus intenable pour moi, que ni l’un ni l’autre ne me fournit d’explication. Je ne la découvris que bien après.

La conversation téléphonique que je relate ici remonte à trente ans. Sur le moment, je n’en avais saisi que des bribes. Ma mémoire a conservé ces éléments épars, plus tard j’ai tenté de restituer les pièces manquantes du puzzle. Cela donnait à peu près ceci :

« Et avec elle, comment ça va ? 

-…. »

Le crépitement nasillard à l’autre bout du fil était la voix de mon père, et semblait celle d’un gamin pris la main dans le pot de confitures.

« Elle », c’était « l’autre », celle qui, me sembla-t-il, était en train de briser le couple parental. En fait, une collaboratrice de mon père qui l’accompagnait dans maints déplacements. En tout bien, tout honneur, cela va de soi. Je me souviens du ton fielleux qu’avait pris ma mère, prouvant qu’elle n’était pas dupe et qu’elle en avait marre de passer pour une quiche.

« Ah… oui, je comprends

-…. »

De fait, Maman comprenait tout, mais n’acceptait rien. Lui persistait à s’enferrer dans des mensonges tous plus gros les uns que les autres. Soudain, je ne sais pourquoi, la conversation téléphonique prit un tour plus violent. Papa, ne pouvant plus nier sa relation coupable, avait promis d’y mettre fin. Il allait devoir se « débarrasser sans tarder de cette fille encombrante », ainsi que l’exigeait maman (« À présent, c’est elle ou moi »). Un engagement imprudent dont il savait bien qu’il aurait du mal à le tenir.

- T’en débarrasser ? Ah, je te comprends. Moi-même…. »

Mère avait coupé court. Son « moi-même » était lourd de sous-entendus. J’y vis une pauvre ruse de ma mère, insinuant par là qu’elle pouvait lui rendre la pareille, entretenir une improbable liaison de son côté. Balivernes !

Dans l’épisode suivant, mon père avait avoué sa faute, ajoutant que pour lui, la rupture serait difficile. Et du coup, son accusatrice avait adouci le ton  :

« C’est difficile, oui, oui, je comprends. »

De nos jours, les « nouvelles technologies » multiplient les expédients pour échapper à une confrontation douloureuse. On peut ainsi (lâchement) laisser un message sur le smartphone de son (sa) partenaire, ou le (la) congédier par e-mail, voire un simple SMS. Pour annoncer qu’on veut quitter l’autre, on a beau recourir à des expressions convenues, du genre « on va faire un break », inévitablement suivi de «... se conduire en adulte et rester bons amis », la réalité vous poursuit. Là, pas question d’euphémismes, mon père était sommé de rompre définitivement, sans délai. Sans doute dut-il réfléchir aux dégâts qu’il allait causer en agissant de la sorte (que faisait-il des larmes de ma mère et de la destruction de son propre couple, y avait-il seulement songé ?), car il se reprit aussitôt :

-….

Un bredouillage que je traduis ici par : « Mais non, je n’ai pas dit ça ! »

Si Papa pratiquait à l’occasion la langue de bois, Maman, elle, ne s’en laissait pas conter.

«  Bon, tu comptes t’y prendre comment ? »

« Comment », c’était la bonne question. Mère a toujours eu le sens pratique. Papa, beaucoup moins. On n’est jamais sûr de soi quand il faut sacrifier quelque chose ou quelqu’un.

-….

- Elle ne veut pas en entendre parler ? Mais tu ne dois pas te laiss... »

À nouveau, ma mère s’était interrompue. À quoi bon poursuivre ? Elle n’acceptait pas que son époux se laissât manipuler par cette fille. À moins qu’il ne fût lui-même un brin manipulateur, ce que je crois. Tout sonnait faux dans son propos, qu’il lui fallut une nouvelle fois rectifier.

-.…

Le fautif conclut cette étrange entretien, qui ne menait à rien, par un « Bon, bon, je n’ai rien dit » (sa seule parole sensée, en admettant qu’il l’eût effectivement prononcée. Au vrai, mes parents ne s’étaient rien dit. Enfin, rien d’intéressant. Mon père, un spécialiste de la langue de bois, semblait enfin prendre conscience de la gravité de la situation. Maman, toujours indulgente, atténua son tir de barrage. Elle n’était pas convaincue de la sincérité de son repentir, mais fit semblant.

- Mais non, mon grand, ce n’est pas si grave ! Enfin, c’est toi qui vois.

-…. »

La conversation s’acheva par un salut bref et sans doute hypocrite : « Au revoir, ma chérie ».

Mon père revint à la maison, et l’on ne parla plus de cette histoire, au moins en ma présence.

 

Comme le temps passe ! Aujourd’hui, je taquine la quarantaine, âge qui marque le mitan (je devrais dire la mi-temps) de l’existence. C’est généralement le moment que choisissent les hommes pour faire les vilains, tenaillés qu’ils sont par le « démon de midi ». Bien que Papa ne soit plus là, surtout peut-être à cause de cela, la seule évocation de ses frasques passées m’en préserve. Il est vrai que lui et moi n’avons jamais vraiment communiqué. Je sais qu’il redoutait mon jugement. Depuis, mon père a disparu.

Je crois bien qu’il était déjà mort dans sa tête avant de mourir pour de bon d’un A.V.C.. Dans son délire, on l’entendait prononcer le prénom d’Edmée, une personne qui, j’en étais sûr, avait compté pour lui. Je ne doute pas qu’elle ait été sa maîtresse. « Une histoire sans importance », avait commenté Maman, qui ne souhaitait pas m’en dire plus. Sans doute à cause de ce fameux coup de fil, qui hante encore ma mémoire. Elle-même avait purement et simplement effacé cet épisode de sa mémoire, un peu comme on formate une clé U.S.B.

Sauf qu’après que mon père eût rendu l’âme, et qu’il fallut trier ses affaires personnelles, je trouvai, dissimulé parmi ses dossiers, une enveloppe contenant divers souvenirs : des photos, des lettres, Dieu sait quoi. J’aurais préféré ne pas voir ces documents. Le problème, c’est que mon père me demandait de les remettre, après son décès, à la destinataire figurant sur ladite enveloppe. Un coup d’oeil sur la suscription me confirma qu’il s’agissait de la fameuse Edmée. En consultant Face book, je découvris que cette dame était mariée, avait une fille de mon âge, Aurélie, et deux petits enfants. Actuellement à la retraite, immatriculée artiste peintre, elle exposait dans une localité voisine de la nôtre. Évidemment, je préférai la rencontrer dans dans son atelier, un lieu supposé neutre, plutôt qu’à son domicile privé. L’apercevant, je l’identifiai sans peine à la furtive silhouette que j’avais entrevue aux obsèques de mon père et qui s’était éclipsée avant la fin de la cérémonie. Elle, de son côté, me reconnut aussitôt, m’embrassa.

«  Tu dois te souvenir de moi, Nicolas, je t’ai connu tout petit, lorsque j’étais l’assistante de ton papa... »

Effectivement, malgré le temps passé, je me souvenais d’elle. Edmée avait certes un peu vieilli, mais conservait son éternel optimisme. Avec un sourire malicieux, elle me demanda ce qui lui valait ma visite. Je lui dis que j’étais chargé d’une commission pour elle et lui tendis l’enveloppe qui lui était destinée. Edmée, en devinant le contenu, déclara d’un air contrarié : « C’est vieux, tout ça. Pourquoi Paul a-t-il gardé ces lettres, ces photos, qu’il s’était pourtant engagé à brûler ?

- Est-ce que je sais, moi ? C’est à vous de voir si vous préférez garde rce courrier posthume ou le détruire.

- De toutes manières… »

Son visage prit une expression mélancolique, exprimant un vague regret de choses qui avaient été, mais n’étaient plus, qui faisaient partie de son passé, de leur passé.

Ne sachant quelle contenance adopter, j’avais une furieuse envie de m’esbigner :

« Ce n’est pas tout ça, mais il va falloir que j’y aille. On m’a juste confié le rôle du facteur, à présent ma mission est accomplie. … »

Edmée entretenait une illusion dangereuse, en s’imaginant qu’on se débarrasse aussi facilement de souvenirs encombrants. Tôt ou tard ils finissent par vous rattraper.

Mon interlocutrice préféra changer de sujet :

« Tu ne veux pas jeter un coup d’oeil sur l’expo, tant qu’à faire ? 

- Ben… la peinture, c’est pas trop mon truc... »

J’affichais un souverain mépris de l’art du temps où je cherchais à provoquer mon père. Lui disparu, je n’avais plus personne à qui m’opposer. Plutôt flippant.

« Tu sais, avec cette fichue arthrose aux doigts », reprit mon interlocutrice, « j’ai cessé de peindre à l’huile. À présent, je suis passée aux collages. »

Je ne pus qu’admirer le travail d’Edmée. Elle assemblait avec goût des fragments de papiers peints, leur donnant une seconde existence, en même temps qu’un nouveau signifiant.

Une de ses compositions, entre autres, m’intrigua :

« C’est quoi, ce corbillard ? »

Elle rit : « Ce truc n’est pas de moi. Quand il m’a plaquée (autant lâcher le mot), j’ai reproduit, enfin détourné, à l’intention de ton père une oeuvre de la dernière période de Matisse, accompagnée d’un commentaire à son intention. Un proverbe indien :

« Celui qui fait cent pas sans amour s’achemine vers sa propre sépulture. »

Finalement, plutôt que de lui envoyer, j’ai gardé ça pour moi. C’était une histoire sans importance."

 Piste d’écriture : échange téléphonique, éléments imposés.

 Illustration : Henri Matisse « L’enterrement de Pierrot », papier gouaché, découpé, marouflé sur toile, 44,5 x 66 cm, série « Jazz », 1943-46, Paris, centre Georges Pompidou

 

17 avril 2018

Téléphoné, par Michelle Jolly

Piste d'écriture: quelques répliques, à mettre en situation

Suzanne descend du trottoir, et ouvre le coffre de sa voiture, le carton qu’elle porte lui scie les reins, et elle s’appuie un moment contre le véhicule, écouteurs aux oreilles, elle chuchote :

« Et avec elle comment ça va ? »

« Oh ! il s’habitue, tu sais comment il est, continue Marion son amie de toujours, c’est un calme, il se met dans un coin, il dort, parfois il se cache, comme s’il avait peur… »

« Ah ! oui, je comprends », Suzanne remonte chez elle, des cartons à descendre, c’est le départ en vacances dans la vieille maison familiale…

« Cela va devenir insupportable, continue Marion, car si lui est calme, elle est imprévisible !   Bondit sur toi quand tu ne te méfies pas, ça fait rire Louis, moi, je me méfie, elle m’en veut, est jalouse, et je voudrais pour notre vie commune qu’il accepte de m’en débarrasser…. »

« T’en débarrasser ? Ah je te comprends moi-même... »  Mais Suzanne attrape au vol une boite mal ficelée que Jo, son mari tente de mettre dans la voiture, « T’as pas vu les enfants ? » demande-t-il.

 Marion reprend : « Tu comprends il n’y a pas de raison que je cède ! hier c’était le départ des vacances, avant, sa mère arrivant un dimanche où l’on partait à la mer ; et maintenant cette chatte ! »

« C’est difficile, oui je comprends », répond Suzanne en soupirant, elle monte enfermer quelques minutes les enfants qui courent partout excités par le départ, puis prépare dans une grande valise du linge de table et des draps, un peu d’épicerie dans un sac, s’apprête à descendre :

« Tu m’écoute Suzanne ! je sais que mes histoires ne t’intéressent pas… Toi , tu enverrais promener Sultan et la chatte ! »

« Non ! J’ai pas dit ça ! »

« Il y a des jours où je me demande si je ne serai pas mieux tout seule, enfin avec Sultan, ça me désespère de ne pas trouver de solution…. »

Long silence, Suzanne écouteurs aux oreilles continue de remplir le coffre, Jo monte chercher les enfants, elle le suit, ferme les volets, s’assoit un instant pour vérifier le contenu de son sac à main…

« Alors dit-elle, vous comptez vous y prendre comment ? »

La voix de Marion arrive, monotone :

« Pour Louis, se séparer de Caline, offert par sa mère, chatte d’une race fragile dit-il, c’est inacceptable ! »

« Il ne veut pas en entendre parler ? alors oublie le problème ! C’est vous deux l’essentiel ! Le reste est sans importance… »

« Pas d’importance ? c’est bien toi, comment peux-tu dire ça ? » crie Marion dans l’oreillette !

« Non ce n’est pas si grave ! au revoir ma chérie…. »

« Et en plus tu me lâches, tu vas où ? Pas si grave, tu es mon amie, non ? »

« Bon, bon, Je n’ai rien dit…. »

Suzanne retire ses écouteurs, monte et s’installe dans la voiture : « C’était qui ? demande Jo, « Marion », répond-elle. « Comment va-t-elle ? » « Oh ! Égale à elle-même. »

                

 

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08 avril 2018

Approches scénaristiques, de la part de Daniel

Notre atelier scénario du mois dernier s'est super bien passé, du coup on remet ça. Dimanche 15 Avril, toujours à Montpellier. On se concentrera cette fois-ci sur deux points en particulier : la dramatisation en actions non-verbales et la structure d'une séquence. Avec des temps d'échanges pour bien cerner les spécificités de l'écriture pour le cinéma et des exercices créatifs pour mieux se les approprier.

Tarifs : 40 € (30 € pour les adhérents Adra)
Lieu : Salle Adra, 19 place du Nombre d'Or, Montpellier Antigone

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07 avril 2018

L'autre Molière, par Florence Chaudoreille

précieuse

Piste d'écriture: le jeu Unanimo (Ed Interlude, Cocktail Games). Les cartes tirées sont énumérées à la fin du texte.

On ne nous l’a pas dit en cours de français, mais Molière avait le démon du jeu. Totalement. C'était incontrôlable. S’il écrivait autant de pièces, c'était pour se refaire, après avoir tout perdu dans quelque château, où se déroulaient des jeux d’argent, interdits dans les lieux publics.

Las de se trouver à ce point esclave de cette passion, il fit appel à la magie d’une vieille femme. Ce qu’elle lui proposa comme antidote, c'était de se rendre en bateau sur la Seine, lorsqu’il sentait que le désir du jeu allait devenir impérieux. Et là de se travestir en femme, avec corsage baleiné et très serré, avec en-dessous une poitrine postiche, et une chemise brodée. Une jupe à tournure, des manches à crevés. Sans oublier perruque féminine et mouche pour achever la transformation. Et ça marchait. Ainsi travesti, Molière devenait autre. Il se découvrait précieuse. C’est sur ce bateau qu’il conçut L’école des femmes, Les femmes savantes, Les précieuses ridicules. De longues heures à bâtir les scènes dans sa tête. Puis il se déshabillait, reprenait ses habits d’homme, et profitait du temps passé à rejoindre la rive pour ré-endosser une identité masculine, toujours assez surpris de constater à quel point il lui était facile de s’en défaire, mais malaisé de la retrouver.

Heureux d'être ainsi parvenu à tenir sous contrôle l’envie de gagner au jeu, et le risque de tout perdre, Molière enchaîna plus que jamais l'écriture de pièces, sans avoir besoin maintenant de passer par le travestissement en femme.

Il accorda juste davantage de place aux personnages féminins. Servantes ou ingénues, elles irradient dans ses pièces, brillent par leur intelligence, tirent les maillons de l’intrigue. Sauvé par sa part féminine, il leur devait bien ça. Tout de même il devait donner des gages à la misogynie de son temps, pour rester recevable.

Cartes tirées : Cartes “lieu” : bateau, château, Cartes “personnages” : Molière, ? (point d’interrogation), Cartes “objets” : argent, soutien-gorge, Cartes “événement” : magie. Utiliser le plus possible de ces cartes dans son histoire.

Illustration: http://www.larousse.fr/encyclopedie/oeuvre/les_Précieuses_ridicules/139518

 

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05 avril 2018

Takeo Entertainment, par Jean Barraud

guitare

Piste d'écriture: cartes, tirées au hasard, du jeu Unanimo : un rocker, le soleil, la foudre, un palmier, le drapeau japonais.

Takeo Entertainment

 Takeo Entertainment n'est pas l'entreprise japonaise typique telle qu'on se la représente en Occident - corsetée dans sa hiérarchie de patrons tout-puissants et de salariés mariés à la boîte au point de délaisser leur épouse. Takeo Entertainment, c'est l'anti-modèle nippon, l'hédonisme au soleil levant, l'anarchie aux yeux bridés, les allumés de l'archipel.

Né avec deux baguettes d'argent dans la bouche, Takeo Ikeda fondateur de Takeo Entertainment a fréquenté les meilleures universités américaines, les plus coûteuses aussi. Il en est revenu les cheveux teints en violet, nanti d'un MBA de Stanford University et d'une guitare Fender. Le premier devait le qualifier pour redresser l'entreprise familiale de sushis qui battait de l'aile. Las, le management californien doit mieux réussir avec les hamburgers. En dépit de ses méthodes innovantes – stages de karting pour les cadres, bains relaxants pour les ouvriers – l'entreprise a fait définitivement faillite au bout de quelques mois.

Qu'à cela ne tienne, la guitare Fender est là, qui permet l'improbable rebondissement. Sitôt remis – très vite au demeurant – du suicide de son père, Takeo monte avec trois potes de lycée son groupe de hard-rock « So long Fukushima ». Un an plus tard, il est en tête du Top 50 nippon. Encore six mois et il décroche son premier disque d'or.

Mais ce succès ne comble pas son appétit. Instable par choix de vie, Takeo plaque le groupe en pleine gloire pour fonder l'entreprise qui porte son prénom. Les banques, moins frileuses qu'à l'accoutumée, lui déroulent le tapis rouge et Takeo Entertainment devient d'un claquement de doigts le premier entrepreneur de spectacles de l'archipel.

Un an plus tard, son mariage avec l'actrice et top model Reiko Nishide est l'occasion d'une fête à tout casser. Takeo, pour l'occasion, a privatisé le mont Fuji – une première dans l'Histoire. Le feu d'artifice tiré du sommet sera visible depuis la station spatiale internationale.

Mais la success story ne saurait sans accroc dérouler à l'infini sa spirale ascendante. Un beau jour, alors qu'assis dans son bureau du 73ème étage il contemple la mégapole pendant qu'on lui masse la plante des pieds, Takeo s'entend annoncer la visite d'un certain Maître Ozu, avocat au barreau d'Osaka. Maître Ozu a beaucoup insisté pour le voir personnellement.

Il renfile chaussettes et santiags et accueille l'homme – plutôt grand pour un Japonais, teint sombre, maigre, le visage en lame de couteau avec un nez à l'avenant, un nez carrément à l'occidentale. Il adresse à l'inconnu les salamalecs en usage dans le pays et l'interroge sur son patronyme, Ozu. Serait-il parent du célèbre cinéaste ?

L'autre ne voit pas de qui il veut parler. Un avocat inculte. Ça commence bien.

C'est alors que son regard tombe sur les mains du visiteur. Elles s'ornent bien sûr de la chevalière classique des diplômés de l'enseignement supérieur – lui-même, l'anticonformiste patenté, en porte une – mais aussi d'un nombre respectable de bagouzes chargées de pierreries diverses, qui font un peu mauvais genre pour un avocat au barreau d'Osaka. Takeo en compte sept. Oui sept, et c'est là qu'une énorme puce se glisse dans son oreille. Car manifestement, il y en aurait huit s'il ne manquait au baveux le petit doigt de la main gauche.

Bordel de merde, pense-t-il en japonais, manquait plus que ça : un yakuza.

Passons sur les échanges de banalités, abrégeons sur les compliments appuyés à l'exceptionnelle réussite de la boîte. Le mal-venu visiteur en vient au fait. Le milieu des boîtes de nuit – largement aux mains du crime organisé – n'est pas disposé à accepter sans réagir le projet d'ouverture par Takeo Entertainment d'une bonne cinquantaine de méga-discothèques à travers le pays.

       Mes clients m'ont mandaté pour étudier avec vous la possibilité d'un accord prévoyant un partage des bénéfices en échange d'une protection de vos établissements.

       Protection contre qui ? feint de s'interroger Takeo.

       Les risques sont multiples, Ikeda-san. Terrorisme (voyez Paris et son tristement célèbre Bataclan, voyez Orlando...), mais aussi bien trafics en tous genre qui ouvriraient la porte à des perquisitions policières tout à fait préjudiciables..., les risques d'incendie aussi, sont à prendre en considération... Nos équipes d'agents de sécurité qualifiés sont à même de vous éviter de nombreux désagréments.

       Et vos agents de sécurité, ils ont neuf doigts, bien sûr...

L'autre, sourire aux lèvres, reste coi.

       Ozu-san, reprend Takeo, malgré tout le plaisir que me procure cet entretien, je crains qu'il ne me faille y mettre un terme. Mon temps est compté. Vous savez ce que c'est, les affaires, ça n'attend pas.

Maître Ozu s'éclipse avec force courbettes. À aucun moment il ne s'est départi de son sourire.

Takeo, seul dans son bureau, essaie de prendre la mesure de ce qui lui arrive. La tentative de racket a échoué. Ce qui va suivre tombe sous le sens. La guerre est déclarée et lui, Takeo, le rocker aux cheveux violets va devoir endosser un rôle auquel ses études à Stanford ne l'ont pas préparé. Celui de chef de guerre.

Il se rend aux toilettes et contemple longuement son visage dans le miroir. L'homme qu'il a en face de lui, l'homme aux cheveux violets, vêtu d'une veste à paillettes que n'aurait pas reniée Michael Jackson, n'a rien d'un guerrier. Qu'à cela ne tienne. L'habit ne fait pas le moine et pour être un guerrier, nul besoin d'un treillis. Dans le fond, ce nouvel épisode de sa vie trépidante n'est pas pour lui déplaire. Il commençait à s'ennuyer.

De retour dans son bureau, il appelle ses plus fidèles collaborateurs - ou plutôt ses meilleurs potes – et programme pour demain matin une réunion de crise. Takeo Entertainment va devoir organiser sa défense, et croyez-moi, ça va chier des bulles.

Puis il monte sur le toit de l'immeuble – 74ème étage, bar privé, héliport - et s'assoit parmi les palmiers installés à grands frais, une petite fantaisie inspirée par un voyage à Marrakech. Le ciel, limpide toute la journée, s'est brusquement assombri – en fait, il est d'un noir d'encre. Les bourrasques malmènent les palmiers en tous sens. Au-dessous de lui, la ville habille de lumières le crépuscule. Le tonnerre gronde et les premiers éclairs font leur danse de hasard. D'une seconde à l'autre, le déluge va s'abattre. Takeo lève les yeux. Il n'avait jamais vu fonctionner un paratonnerre. La boule de feu est comme aspirée dans une paille. La bouteille de gin s'est renversée toute seule sur la table et il sent ses cheveux violets se hérisser en des milliers de pointes.

C'est le signe qu'il attendait. Il le sait, maintenant : la Force est avec lui.

Image: https://www.pinterest.fr/pin/556053885234275317/

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03 avril 2018

Instit ? Top model ?, par Jean-Claude Boyrie

Mannequin

Je me souviens de ce vendredi 13 avril. Il y avait du printemps dans l’air. Quelque chose me disait que ce jour-là ne serait pas tout-à-fait comme les autres. Allez savoir si ce vendredi 13 me porterait bonheur ou bien la poisse…. Il n’y a que la Française des jeux pour soutenir que c’est le moment ou jamais de tenter sa chance et tirer le Millionnaire gagnant. N’ayant jamais rempli de ma vie une grille de loto, je n’ai jamais pu vérifier cette affirmation. Ne lit-on pas cette mise en garde affichée en gros caractères dans les bureaux de tabac : « Moins de dix-huit ans, zéro jeu d’argent » ?

Atteignant justement mes dix huit ans, âge de la majorité, je ne me croyais plus tenue d’obéir à mes parents. Ceux-ci m’auraient bien vue institutrice, ils m’incitaient après le bac à faire deux ans de licence et passer le concours de l’ESPE. C’est l’acronyme de l’École supérieure de professorat et d’éducation, mais on peut y voir aussi les deux premières syllabes du terme « espérance ».

« Faire de ses élèves des citoyens instruits et éclairés », y a-t-il un plus louable but dans la vie ?

Moi, j’avais alors un tout autre projet : faire carrière dans le mannequinat. Je rêvais de suivre la trace de Twiggy, Naomi Campbell et autres Kate Moss. Pour y parvenir, il me fallait croire à ma bonne étoile. On dit que, dans cette profession, la concurrence est rude et que les places sont chères.

Je croyais n’être « pas trop moche », ayant remarqué que les mecs se retournaient sur mon passage en sifflant. Loin d’y voir un comportement vulgaire et dégradant, je trouvais dans ma candeur que c’était plutôt bon signe et j’en conclus que je pouvais tenter un galop d’essai.

L’occasion (de rêve) ne tarda pas à se présenter.

J’avais vu sur le site ElitemodelGF.com que les Galeries Farfouillette organisaient à Paris, quelque temps plus tard, un casting national de modèles amateurs. Atteignant (quoique de justesse, en me dressant sur la pointe des pieds) la taille minimum d’un mètre soixante quinze requise pour concourir, je subis avec succès les épreuves de présélection.

D’abord, le test de la feuille : il est bien connu que le bassin de l’impétrante doit disparaître derrière une feuille de format A4.

Puis, le test du crayon : posé sur la poitrine, un crayon doit tenir tout seul.

Le chef du rayon « lingerie féminine » aux Galeries Farfouillette me complimenta pour mes mensurations, qu’il tint à prendre lui-même, ajoutant que j’avais pour réussir dans la profession deux atouts de poids. Je suppose qu’il voulait parler de ma jeunesse et de mon physique avantageux.

Durant les semaines précédant la finale, je me contentai d’une feuille de salade et d’un yaourt par jour (non sucré) pour acquérir le fameux look « skinny ». Quant au maintien, qu’on tient pour capital dans la profession, je le travaillai sans relâche, accomplissant chaque jour, sans discontinuer, trente pas dans un sens, puis dans l’autre, un dictionnaire en équilibre au sommet du crâne et l’oeil rivé sur un point imaginaire à l’horizon : mon avenir en tant que Top model.

Et voici comment le mois suivant, la petite provinciale que j’étais débarqua à Paname avec, pour tout viatique : un sac à dos, sa casquette et quatre sous en poche. Le podium où j’allais défiler se trouvait au Champs de Mars, juste en dessous de la Tour Eiffel, un endroit carrément « classe » à mes yeux.

Bon, je vous la fais brève. On me fit quitter presto mes frusques de voyage et enfiler un tailleur moulant gris souris, qui m’arrivait au ras des fesses. Durant le défilé, je sentis que le président du jury me dévorait des yeux. Ce quinqua grisonnant m’invita juste après dans sa garçonnière. J’avais capté, n’étant pas idiote, que pour réussir dans le mannequinat, il me faudrait en passer par là. Je cédai sans trop faire de chichis. Le théâtre de nos ébats se situait pas très loin de la Tour Eiffel, sur la rive droite, à l’endroit précis où le métro aérien cesse de l’être, où ce monstre d’acier, une fois franchie la Seine au viaduc de Bir Hakeim, s’engage en vrombissant dans la colline de Chaillot.

Plus tard, devenue accro des salles obscures, je saisis la connotation érotique de ce lieu. C’est là qu’avaient été tournées les scènes torrides du « Dernier tango à Paris » (*). Naïve débutante, je n’en étais qu’à mon premier pas (de danse). Après m’avoir menée en bateau, le chef de bord se lassa de moi, m’abandonna sur cette île déserte avec un passager clandestin dans la soute à bagages.

Je pris mon parti de cette fâcheuse situation, choisis de garder le bébé, ce qui m’ôtait toute chance de poursuivre une carrière de mannequin. Je suivis une formation accélérée - la « porte étroite », en quelque sorte - pour entrer (n’ayant pas les diplômes requis) dans l’enseignement.

Et voilà comment, un an plus tard – cela tombait comme par hasard un vendredi 13 – je fis mes débuts, en tant qu’instit’ suppléante, en charge des CP/ CE1, à l’École Dupleix, dans le quinzième, à proximité de la Tour Eiffel et de l’église Saint-Léon.

Le directeur de l’établissement, un quinqua bedonnant, me souhaita la bienvenue. Il ne tarit pas d’éloges sur moi (comment fallait-il les prendre ?), détailla mon anatomie ainsi que les missions que j’aurais à remplir sous sa coupe, ajoutant : « Vous verrez, mon petit, tenir une classe relève à la fois de la scénographie et de l’apostolat. Pour le reste, c’est plutôt cool. »

Décidément en verve après ce préambule, il me proposa de me prendre individuellement en « formation pédagogique ». Il m’apprendrait dans son bureau, seule à seul, soi-disant « pour améliorer ma performance », comment inculquer aux chères têtes blondes les premières notions de grammaire et de calcul.

Je déclinai poliment cette invitation, au motif qu’à la fin des cours, je devais récupérer mon gamin au plus vite à la crèche. Il parut déçu, mais n’insista pas trop. Pour cette fois, du moins, car ce n’était que partie remise. Il ajouta, pour me réconforter, que j’avais plusieurs cordes à mon arc : « Je ne sais si vous réussirez en tant qu’institutrice, mais, avec le physique que vous avez, vous pourriez faire un Top model ».

 Piste d’écriture : jeu d’Unanimo. Personnages : Top model, bébé/ Lieux : Tour Eiffel, école/ Objets : sac à dos, casquette/ Évènement : vendredi 13.

(*) « Le dernier Tango à Paris », film franco-Italien de Bernardo Bertolucci (1972) avec Marlon Brando et Maria Schneider.

 Illustration : modèle (détourné) de Madame Grès, édition française de Vogue.

02 avril 2018

Jumeaux, par Michelle Jolly

mariage

Piste d'écriture: cartes du jeu Unanimo (Ed Interlude, Cocktail GamesJ), classées en personnages, lieux, objets, évènements.
Les cartes de Michelle étaient: jumeaux- mariage - globe terrestre - un couteau à manche doré.

 Cette histoire est tellement ancrée dans ma mémoire, que je me souviens du jour et de la date où j’ai reçu le faire-part : Olivier se mariait ! Pourquoi pas Raphaël ? Je ne pouvais les séparer. Autrefois, au collège puis au lycée, c’étaient « les jumeaux, », indissociables, jouant tellement de leur ressemblance qu’ils nous avaient plus d’une fois piégés ; en devenant adultes, ils avaient dû changer, vivant différemment.

C’était donc le seize Juin deux mille quinze, j’étais invité à Clermont, dans la propriété familiale où Olivier épousait Sylvie, issue d’une vieille famille Clermontoise.  Olivier était luthier, à la suite de son père, métier rare, cela lui allait bien, précis, équilibré, sensible, d’une humeur égale, j’avais toujours apprécié sa compagnie. Nous avions passé notre bac ensemble, Raphaël ayant pris une année de retard… J’aimais sa gaieté, son enthousiasme, je ne connaissais pas Sylvie, mais je supposais qu’elle s’accordait à sa personnalité puisqu’il l’avait choisie…

Je connaissais moins bien Raphaël, mais j’avais dû me rendre souvent à l’évidence que, malgré leur ressemblance hallucinante, il était la face opposée de son frère. Raphaël était effacé, peu sûr de lui, parfois violent, supportant mal les contraintes. Il avait eu des difficultés dans ses études, instable souvent, et avait fait de nombreux petits boulots de remplacements, représentant en confiserie, barman, facteur, souvent au chômage.

Le seize Juin vers dix heures je rejoignais Olivier sur le perron de leur grande maison, costume gris clair, cravate bleue, il était rayonnant, nos retrouvailles furent chaleureuses, j’étais heureux de l’accompagner, beaucoup d’invités, famille, amis. La voiture amenant Sylvie entra dans le jardin, en sortit une jolie blonde qui me serra la main ; puis chacun reprit sa place, je suivais, il fallait vite rejoindre la mairie, l’église. Je cherchais Raphaël. Je crus l’apercevoir, silhouette noire, frêle, se glissant dans la foule ; le repas fut long, bruyant ; je restai un long moment à fumer, dehors… Au moment du bal qui débutait, dans le jardin, je vis Sylvie rayonnante, un peu partie, tourner au bras d’Olivier, la piste était surchargée, il faisait très chaud…

Ils ont dansé longtemps, puis j’ai vu Olivier lâcher la taille de sa danseuse et aller vers le bar pour rapporter quelque boisson, puis à nouveau son costume gris enlacer Sylvie, l’embrassant et valser, valser… elle s’abandonnait au flot de la musique… ils avaient l’air heureux... un couple uni, amoureux……….et c’est là que j’aperçus, au borde de la piste, Olivier , deux verres à la main, pétrifié, fixant les danseurs.

Il y eut un moment confus, suspendu, électrique, puis un cri !.... Dans l’affolement et le désordre familial, j’eus envie de partir, et ce n’est que le lendemain que l’on me parla d’un globe terrestre qui avait traversé la salle en direction du faux-marié, et aussi d’un couteau à manche doré qu’Olivier reçut en plein ventre quand il essaya de s’approcher…

Plus tard Olivier se remit de sa blessure, Sylvie de sa méprise, quant à Raphaël, il était parti loin, pour essayer de se faire oublier et vivre ses propres rêves.

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24 mars 2018

2e stage Approches du scénario

stage scénario 2

Bonjour, Daniel Sebaihia et moi-même proposons un 2e stage « Approches du scénario » pour continuer d’explorer ce type d’écriture, les différences avec l’écriture romanesque et ce qu’il peut lui apporter. Nous allons le concevoir de telle sorte qu’il apporte aux personnes qui ont suivi la première journée, mais puisse intégrer de nouveaux participants.

Il aura lieu le dimanche 15 avril, au 19 de la place du Nombre d’Or (salle Adra), de 10h à 17h30. 30 € pour les adhérents Adra, 40 € pour les autres. Bienvenue à tous! Carole

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21 mars 2018

Comment j'ai pris à partie le Président des Étas-Unis, par Jean-Claude Boyrie

3 bilboards


  Ce 14 février, voilà une date que je ne l’oublierai jamais. En France, où j’ai vécu quelque temps, les amoureux fêtent la Saint-Valentin. Ce jour-là, pour moi, tout a basculé. Rien n’indiquait pourtant, quand le réveil a sonné, qu’un malheur se préparait (1). Lorsque je me suis levée, il faisait un temps gris : ni beau, ni mauvais, ni chaud, ni froid. Ouvrant mes volets, j’eus sous les yeux le paysage habituel, plutôt morne, du campus : pelouses tondues ras séparant des bâtiments sans relief. Je consultai mon agenda du jour : il était plein comme un œuf. Je calculai que j’avais peu de temps pour réviser mes partiels entre deux cours et qu’à moins d’y mettre la gomme, je risquais grave d’être collée au prochain exam.
  Ce jour pourtant, qui ressemblait à tant d’autres, des faits horribles se sont produits. Les mots me manquent pour dire ce qui s’est passé. En moins d’une heure de temps, j’ai perdu Steve, mon boy-friend, et dix sept de mes camarades, garçons et filles, ont été tués sous mes yeux. Le massacre n’a duré qu’une dizaine de minutes, qui m’ont paru une éternité. C’est quand les tireurs d’élite du F.B.I. sont intervenus, qu’ils ont mis fin à cette boucherie, qu’on a mesuré l’ampleur du massacre. Ensuite est venu le temps des interrogations, de la colère et celui du deuil. Depuis ces évènements, on dirait qu’une chape de plomb s’est abattue sur l’Université.
  Du coup, je ne me suis pas présentée. Moi, c’est Harriett, étudiante de troisième année en Philosophie. On ne me dit pas spécialement brillante. Il est vrai que je ne suis pas ce qu’on nomme une surdouée et qu’il me faut compenser cela par le travail. J’envisage de faire ma thèse sur le « De ira » de Sénèque, avec pour seule ambition, une fois obtenu mon doctorat, d’enseigner aux autres ce que j’ai moi-même appris. Sur le plan perso, j’ai, plutôt j’avais, le ticket pour Steve. On se serait mariés tous les deux. J’imaginais une vie de couple sans histoire. On aurait eu nos enfants ensemble et pris le temps de nous occuper d’eux. Là, c’est foutu, mon beau rêve s’est écroulé. Ce qui vient de se passer me hante. On me dit que la vie commence à vingt ans. J’ai l’impression  que la mienne a déjà pris fin. Depuis le 14 février, le terme « avenir » n’a plus vraiment de sens pour moi. Malgré ce qu’on a pu dire ou faire pour me réconforter, je n’arrive pas à me reconstruire.
   Sur le coup, je n’ai pas pris la mesure de l’évènement. Retour sur image : les étudiants étaient rassemblés dans l’amphi, le cours allait commencer, quand le tireur est entré. Je ne l’ai pas vu venir, ni rien remarqué de spécial, ayant les yeux rivés sur l’écran de mon smartphone, un écouteur dans chaque oreille. Là-dessus, les premiers coups de feu ont crépité, puis le tir s’est poursuivi sans discontinuer. J’ai su plus tard qu’il s’agissait d’une arme automatique, un fusil d’assaut. Les rafales se mêlaient aux cris des victimes cela donnait un vacarme effrayant. Tout le monde a été pris de panique, un mouvement désordonné s’est fait vers la sortie.
  Bêtement, je me suis aplatie sous une table, le visage entre les mains, le nez contre le sol, croyant pouvoir ainsi échapper au sniper. C’est juste un miracle qu’il ne m’ait pas remarquée et prise pour cible, sans quoi je ne serais plus là pour en parler. J’ai capté plus tard que j’étais à sa merci, qu’il aurait suffi d’une balle perdue pour que j’y passe comme les autres.
 Juste après l’évènement, des journalistes ont mené l’enquête auprès des survivants. ils m’ont demandé comment j’avais vécu ce drame. Absurdement, leur ai-je répondu. J’avais l’impression d’être au milieu du tournage d’un film de guerre ou d’un thriller, quelque chose comme le braquage d’une banque. Sauf qu’en l’occurrence, il ne s’agissait pas d’un simulacre de tuerie agrémenté de bruitages en tous genres et d’effets spéciaux, mais bel et bien d’un tir à balles réelles. Je me trouvais sur la scène en tant que cible, otage, ou tout ce qu’on veut, victime potentielle et non simple figurante.
  Bon, je vous la fais brève. Le sang dégoulinait de partout, j’étais noyée dans ce flot poisseux. Ça et là trainaient des lambeaux de chair, des membres arrachés. J’avais envie de gerber. Puis, ç’a été l’irruption des tireurs d’élite. Ils n’ont pas mis longtemps à maîtriser le cinglé. Malheureusement, le mal était déjà fait. Dans l’amphi, vidé de ses occupants, le bruit de fusillade a cessé, faisant place aux sirènes des pompiers. Alors a commencé l’infernal ballet des ambulances, se relayant pour évacuer les morts et les blessés.
  Pour ce qui me concerne, on a prétendu que je m’en étais bien tirée. Je n’étais pas touchée, juste commotionnée. On m’a placée d’office en cellule psychologique et de soutien émotionnel, un concept à la mode et qui en jette. Inutile de vous faire un dessin, la thérapie de groupe n’apporte de bienfaits qu’à ceux qui l’animent. Je devais, me conseillait-on, extérioriser mes émotions, pour éviter de garder ma colère rentrée. Et pourtant….
  C’est le soir, à la télé, que j’ai découvert le visage de l’assassin, un mec de mon âge, que j’aurais pu côtoyer sur un banc de l’amphi, croiser sur le campus. En fait, ce guy s’était fait virer de l’Université pour cause d’indiscipline et d’instabilité chronique. Sans doute aussi parce qu’il n’avait pas le niveau pour faire des études supérieures, ni l’envie de bosser pour s’en sortir. De toute évidence, il s’agit d’un loser. Ses premières déclarations sont proprement stupéfiantes. Il dénonce ce qu’il appelle « le système », et dit vouloir se venger de ses mécomptes sur d’autres, qui ont mieux réussi que lui. Non, mais c’est quoi, ce délire ? Vu les signes qu’il manifeste de désordre mental, ce taré sera sans doute classé par les experts psychiatres comme « non responsable de ses actes », puis soigné pour troubles comportementaux dans un asile d’aliénés. Je présume qu’il n’y restera que quelques mois. Sera-t-il un jour jugé ? Le problème est qu’on ne sait plus quoi faire ensuite de ce genre d’individus, dangereux pour la société.
  Je sais que là, j’ouvre un autre débat, qu’en attendant, le tueur a fait des victimes innocentes. Je ne parle pas seulement de celles et ceux qui se sont retrouvés entre quatre planches. Pour eux, plus rien à faire, il est trop tard. Mais il y a aussi les estropiés, ceux traumatisés à vie, et qui ne s’en remettront jamais,  ceux qui passeront le restant de leurs jours sur un fauteuil roulant.
   Et Steve, dans tout ça ? Je ne verrai jamais plus la couleur de ses yeux, son sourire, je n’entendrai plus le son de sa voix. Je ne sentirai plus ses mains se glisser dans mon chemisier ou sous ma jupe.
« Nevermore ! » est le cri proféré par le corbeau d’Edgar Poe. Ce « Jamais plus ! » est pour moi l’expression du fond de l’abîme, du désespoir irrémédiable. « Voilà ce que voulait me faire entendre en croassant ce triste, disgracieux, sinistre, maigre et augural oiseau des anciens jours (2) » .
…………………………………………………………………………………………………………
   Le récit du drame a fait le tour du monde. Immédiatement, les médias, les réseaux sociaux s’en sont emparés et, juste après, la polémique sur les ventes d’armes, qui n’est pas nouvelle, a recommencé. Cette fusillade n’est jamais que la deux cents trente neuvième du genre depuis 2012, un évènement de ce genre peut se produire à tout moment, sans crier gare. On n’a pu dans le cas d’espèce incriminer la direction de l’Université, le staff ayant donné l’alerte aussitôt. Comme il fallait un bouc-émissaire, on a fait peser la responsabilité du massacre sur le shérif du coin, au motif qu’il serait intervenu trop tard, et n’aurait pas été à la hauteur de la situation. Dans sa conférence de presse, le Président a même dit « qu’il avait agi d’une manière franchement dégoûtante ». Immédiatement après, le coupable a démissionné de ses fonctions, ne prétendant à aucune  indemnité. Sans doute avait-il mérité la sanction qui l’a frappé.
  Mais les vrais responsables, c’est qui ?
  Le 21 février, une semaine donc après la tuerie qui a coûté la vie à mon chéri, le recteur nous a fait savoir que le Président des États-Unis allait se rendre en personne à l’Université pour rencontrer les rescapés. C’était trop d’honneur pour nous que cette visite éclair, à laquelle personne ne s’attendait.    
  Là, j’ai laissé mon indignation, puis ma colère, exploser. Nous allions le recevoir comme il le méritait, ce pitre lamentable ! Après le massacre, Donald allait proférer ses coin-coins. À la détresse générale, il entendait répondre par un numéro de com’. Personne ici bien sûr ne serait dupe. On ne le sait que trop, c’est un mal répandu parmi nos dirigeants, que de vouloir regagner en spectacle ce qu’on perd en efficacité.
   Avec quelques-uns de mes potes, nous nous sommes réunis en douce, et nous avons décidé de nous porter volontaires pour faire partie du Comité d’accueil. Tout de suite on nous a dit : O.K., personne n’y voyait malice. Avant l’arrivée du cortège officiel, nous disposions d’environ deux heures. Cela ne nous laissait guère de temps pour agir. Et voici ce que nous avons fait :
  Sur le trajet que devait nécessairement emprunter le président pour se rendre au campus, nous avons en hâte barbouillé « three billboards », trois panneaux publicitaires en bordure de chaussée. En rouge vif, couleur du sang. Sur le premier, nous avons écrit en lettre capitales : « Marchands d’armes assassins ! ». Sur le panneau suivant « Donald, T leur complice ! ». Et sur le troisième (là, c’était carrément vachard) : « Combien t’as touché d’eux pour te faire élire ? »
 Sur ce, le cortège de limousines noires blindée a déboulé, escortées par les voitures de police et un essaim de motards. Suivait la caravane de C.N.N., munie de tout l’attirail pour couvrir en direct la visite du Président. Cette fois, je vous jure, les téléspectateurs en auraient pour leur argent.
  À la vitesse où ils roulaient, je ne suis pas sûre que les officiels ont eu le temps de lire nos graffiti, mais nous allions leur mettre les points sur les i.
  Dans un premier temps, le palmipède a pris un ton lénifiant, paternaliste, énonçant des lieux-communs que nous avons fait semblant d’écouter bouche bée. Il a dû nous croire demeurés parce que nous l’avons laissé cancaner, sa mèche blonde postiche se dressant sur son front comme un bec de canard. Puis nous sommes passés à l’offensive. De mon propre chef, je me suis levée, et moi, petite étudiante, j’ai pris à partie le Président des États-Unis sur ses relations avec les lobbies de l’armement. Par exemple, je lui ai demandé pourquoi, dans ce pays de merde, armes et munitions sont en vente libre, à la portée du premier cinglé venu. Comment il se fait qu’un gamin de douze ans puisse s’en procurer sans contrôle, ni même qu’on lui pose la moindre question. Et comment avec une arme automatique achetée on ne peut plus légalement, un psychopathe a pu, dix longues minutes, mitrailler des étudiants sans défense.
  Lorsque j’en suis venue à la question des subsides qu’il a reçus des marchands d’armes à titre de fonds électoraux, le Président a carrément blêmi, mais ne s’est pas pour autant démonté. Sur ce « dossier sensible », il allait, soi-disant, « préciser prochainement ses intentions et formuler des propositions concrètes en liaison avec les responsables professionnels concernés ». Comme langue de bois, on ne fait pas mieux. Je lui ai demandé de préciser son propos. « Eh bien, m’a-t-il répondu, nous ferons en sorte qu’à l’avenir les professeurs et le personnel de service soient autorisés à porter une arme dans l’enceinte de leur établissement. De cette manière, ils seront à même de répondre à toute menace et de faire feu sur un éventuel agresseur».
En clair, si l’évènement du 14 février se renouvelle, au lieu d’être un massacre unilatéral, cela pourra tourner à la bataille rangée. Du grand spectacle ! Le commerce des armes ne s’en portera que mieux, le taux de chômage, qui, dans ce pays, n’a pourtant rien d’alarmant, continuera de baisser. Dans trois ans, les lobbies de l’armement financeront sa prochaine campagne électorale et tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes possible.
   Depuis ce jour mémorable entre tous, je me suis fait virer de l’Université pour mon esclandre face au Président des U.S.A. Du moins aurai-je pu méditer à loisir sur cette phrase de Sénèque : « La colère est comme une avalanche qui se brise sur ce quelle brise ».

Piste d’écriture : la colère.
Titre et illustration empruntés au film : « Three bilboards, les panneaux de la colère », U.S.A., Martin Mc Donagh, 2O17.
Notes :
(1) Ce texte est librement inspiré de la fusillade intervenue au lycée de Parkland, en Floride le 14 février 2018.
(2) « Le Corbeau », in « Histoires grotesques et sérieuses » d’Edgar Poe, traduction Charles Baudelaire.

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18 mars 2018

Musique, le nouveau roman de Danièle Chauvin

Vous pouvez lire et télécharger  le nouveau roman de Danièle Chauvin, sur woobok.com. Les participants à l'atelier du mercredi en connaissent déjà les personnages! Pour les autres, une petite mise en bouche : Abigail, jeune coiffeuse et Joey, taximan noir, accompagnés de leurs familles et amis, mènent leur vie, malgré la crise économique, le racisme et les aléas climatiques d'une Californie post 2008. Grâce à Sidney, le vieux guitariste, la musique nous accompagne tout au long du récit.

Musique, Wobook de 196 pages publié le 02/03/2018 par Danièle Chauvin
Suivez le lien ci-dessous. 

http://www.wobook.com/WB3V1Fd7tH7h-a/Daniele-Chauvin/Musique.html

ou: http://www.wobook.com/infos/WB3V1Fd7tH7h/musique.html

Si cela ne marche pas, allez sur le site www.wobook.com et demandez dans la fenêtre recherche par titres, Musique.

Propriétés : téléchargeable au format PDF.

 

 

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07 mars 2018

L'enfant qui ne voulait pas s'endormir, par Jean-Claude Boyrie

L'enfant qui ne voulait pas s'endormir

 Le somnambule

 Lorsqu’il était tout petit, Erwan ne parvenait pas à s’endormir sans la présence rassurante d’une veilleuse auprès de lui. Cette lampe allumée lui tenait lieu d’ange gardien.

Une fois assoupi, durant la phase du sommeil qu’on dit « paradoxal », il faisait des rêves bizarres. Ses parents le voyaient s’agiter dans son lit, faire des soubresauts, pousser des cris inarticulés. Quand on l’interrogeait au réveil sur ce qui s’était passé durant la nuit, le petit n’avait rien à dire ou faisait une réponse évasive. Il semblait avoir oublié son rêve, ou du moins n’en gardait aucun souvenir cohérent. Mais les rêves le sont-ils ?

Intrigués par l’étrange comportement d’Erwan, ses parents décidèrent de pousser plus loin leurs investigations. Ils l’amenèrent à la consultation d’un psy, spécialisé tout à la fois dans les troubles du sommeil et l’interprétation des songes.

Cet éminent praticien commença d’infliger à son jeune patient une thérapie dispendieuse autant qu’inutile, sous forme de séances répétitives. Le sujet, allongé sur un divan, devait reconstituer ses souvenirs par bribes, ou tenter de le faire, ainsi qu’on assemble les pièces d’un puzzle. Il résulta de cet exercice un enchaînement de scènes incroyables, impossibles à rapporter, à se demander comment de tels fantasmes avaient pu germer dans le cerveau d’un enfant aussi jeune.

Dans un épisode, il se voyait assis dans un salon de coiffure… Jusque là, rien que de très banal, mais, tenez-vous bien, sa chevelure ébouriffée sur son crâne virait subitement au vert fluorescent !

Ce n’est rien de le dire… imaginez l’effet que peut produire en classe, à l’orée des années cinquante (où la gamme des teintures n’était pas ce qu’elle est devenue aujourd’hui) une couleur de cheveux vert fluo ! La honte, pour ce pauvre Erwan, qui ne savait plus où se fourrer ! Tous ses petits camarades d’école se gaussaient de lui, puis finirent par le rejeter carrément, comme un paria, redoutant qu’il eût on ne sait quelle maladie contagieuse.

On se demandait comment son martyre allait finir, quand le cauchemar s’interrompit. Un autre lui succéda. Ce fut l’épisode de Kes, le faucon.

Apparemment, ce nouveau rêve d’Erwan était plus calme, mieux structuré : cet oiseau qu’on dit « de proie » était devenu son ami. Erwan lui parlait dans la langue des hommes, et Kes lui répondait en langage faucon. La nuit passée, imaginez qu’il s’était mis en chasse, et avait débusqué une souris… Pas la gentille petite souris qui vous apporte des cadeaux quand vous perdez vos dents de lait, non, le parasite redouté des ménagères, qui trottine sur le plancher, hante les garde-manger et fait des trous dans le fromage de Gruyère. On ne pouvait reprocher à Kes de tuer les petites souris pour les manger et nourrir sa famille ! Il n’empêche… Dans le rêve suivant, ce rongeur miraculeusement ressuscité, se retrouvait juché sur le crâne d’Alice, la petite sœur d’Erwan. Lui décrivait la petite bête, vêtue d’un costume marin, immergée dans un océan de cheveux blonds (pas vert fluo, ceux-là, c’était dans le rêve d’avant, le précédent). Et que faisait-elle là, la souris ? Elle était en train de mitonner son repas du soir, dans un faitout à sa dimension. L’histoire ne dit pas comment Alice appréciait la situation. Le conteur lui-même n’en savait rien, d’ailleurs.

Au terme d’un bonne dizaine de séances, le psy déclara forfait. Impossible de se retrouver dans cette succession de cauchemars sans queue ni tête. Il y perdait son latin et jeta l’éponge, estimant qu’Erwan s’en tirerait très bien tout seul et que la situation s’arrangerait d’elle-même.

Ce fut exactement le contraire qui se produisit. Quand l’enfant atteignit l’âge de dix ans, la situation s’aggrava. Erwan fut pris de crises de somnambulisme. Ses parents, atterrés, le surprirent, errant, en chemise de nuit, dans un parc en friche. Ses yeux révulsés semblaient fixer les statues peuplant ce parc : Cérès, Pomone, Vénus, nymphes dénudées, faunes dansant, et autres allégories

Ils récupérèrent le garçonnet grelottant de froid, le ramenèrent à la maisondans son lit, le bordant soigneusement pour éviter toute nouvelle escapade.

Au petit matin, Erwan ne se souvenait plus de rien.

Dix ans à nouveau passèrent. L’enfant ne voulait toujours pas s’endormir, mais il n’oublia pas pour autant de grandir. Il devint un adolescent, puis un jeune adulte. Il passa son bac littéraire, avec mention, s’il vous plaît, puis fut admis à la très prestigieuse Fémis, ex Institut des Hautes étude cinématographiques. Fondu de la pelloche, Erwan avait l’ambition de faire carrière dans le domaine du cinéma. Serait-il réalisateur, scénariste ou script ? Trop tôt pour le dire ! Il n’en savait rien, sinon qu’il venait d’entreprendre un long cursus qui le mènerait plus tard à la réussite.

« Le garçon aux cheveux verts » fut le thème de son premier film (1). Pour un coup d’essai, ce fut un coup de maître. Par la suite, il créa le personnage de Billy, ce petit garçon, le décrivit comme souffre-douleur de ses proches. L’univers de Billy ne correspondait plus à son attente. Il réussit à dénicher un faucon, qu’il baptisa « Kes » et qui devint son ami, puis il entreprit de dresser l’oiseau, partit à la chasse avec lui (2). Sa sœur Alice se trouva miraculeusement transportée au Pays des Merveilles (ou de l’autre côté du miroir ?) par la magie d’un scénario glauque et surréaliste, inspiré de Lewis Carroll (3). Enfin, l’enfant noctambule fut au coeur de son grand œuvre « Les Innocents » (4). C’était l’histoire d’un jeune orphelin, Miles, qui vit seul avec sa nourrice dans un manoir anglais du siècle dernier, forcément hanté, et voit apparaître des fantômes dans le parc. Ce film fantastique fut salué par la critique et connut un grand succès. Il annonçait pour le réalisateur une brillante carrière cinématographique à venir, qui le mènerait jusqu’aux marches du Festival de Cannes. Comment ce miracle s’était-il produit ? La recette en était simple : ses fantasmes nocturnes, anciens, passés et à venir, il les transcrivait au réveil sur la pellicule. À chaque nouveau film, Erwan se retrouvait donc à la fois le sujet et l’objet d’un rêve revenu réalité. Du grand art !

 

Piste d’écriture : « En situation ». Sur images, à partir du livre « Enfance et cinéma », La Médiathèque française, mars 2017.

 

Notes :

(1) « Le garçon aux cheveux verts » : film américain de Joseph Losey, sorti en 1947.

(2) « Kes », film britannique réalisé par Ken Loach, sorti en 1969.

(3) « Alice », film tchécoslovaque de Jan Svankmayer (1988).

(4) « Les Innnocents », film britannique réalisé en 1961 par Jack Clayton.

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03 mars 2018

Le couteau, par Michelle Jolly

la nuit du chasseur

Piste d'écriture: des images de film hors titre et nom de réalisateur, données pour leur force expressive. Références de l'image à la fin du texte...

Le couteau…

 La petite fille : Il fait pas peur, c’est mon papa,
j’aime pas quand il joue comme ça
avec un couteau..

 «  Sûr que maman est sortie avec la voisine ? »
 Il crie !
J’ai dit : « c’est vrai, elle l’a dit »
« Tu sais ce qu’on fait aux petites filles qui mentent ? »
J’ai pas peur, mais j’aime pas son couteau..

Le frère pense :   Quand j’serai en troisième !
Cette manie qu’il a de sortir cet opinel pour rien !
Si j’étais plus vieux je lui dirais,
Et je le laisserais pas menacer ma sœur,
Et je le laisserais pas menacer maman,
Des fois il me fait peur, s’approche de trop près
Je m’sens pas assez fort, mais quand j’serai en troisième…

La petite fille :    S’il vient vers moi je lui prends son couteau,
Et je le cacherai…
Il fait peur à maman, mon frère est en colère
Je le sens, je le vois, il serre ses poings, derrière,
Papa, n’approche pas..
J’étais sa préférée quand il était gentil.
Mes jambes sont tremblantes, j’ai envie de courir
Je prendrai son couteau, mais comment le tenir
Pour qu’il ait peur aussi… ?

 Photo: scène de la Nuit du chasseur, un film réalisé par Charles Laughton et Robert Mitchum en 1955.

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01 mars 2018

Nocturne, par Florence Valat

di rosa

Piste d'écriture: Le tour des mondes, d'Hervé Di Rosa

Dans mille et une nuit

Je suis.

Dans mille et une nuit.

Dont je ne peux m’extirper

Sous la chaleur des années

qui gouttent,

projetant une à une les éclaboussures du temps.

Une tache solaire,

Une tache d’araignée,

la toile trop bien cirée de sa colle mauvaise,

un sirop âpre et affreux,

une entité gluante.

Un désir fort en bouche

qui jamais ne s’enchante.

 

La peur.

Qui sort de son tombeau,

puis qui rampe, funèbre.

Bientôt se visseront sur son noir pardessus

l’accroche des corbeaux suivis de leur petits

me fonceront dessus en bandes acérées

Eux qui formaient la haut une tâche tremblante

qui à présent descend de ses ailes méchantes.

 

Et puis soudain… la Nuit.

La nuit opaque et large

La Nuit.

Pleine de prétentions, qui masque son visage.

Son manteau traîne à terre balayant les repères de ses franges drues.

Les bijoux qu’elle égraine du bord de ses longs cils,

à l’aube montante dégoulineront en flaques

qui iront s’égoutter au grès des alentours tout saignants de leur crue.

Et la marée sera énorme, envoûtante.

Se fera colline, sèche de terre sévère et de sombres desseins.

Elle mangera le ciel,

dégustera une à une les cimes jaunies,

dévorera le moindre jet de lumière savante.

Elle se proclamera l’Obscure Intelligente.

Posera sur son crane décharné sa couronne d’épines salies.

Fera de sa harde un empire de maudits,

un repère d’outragés, des brigands de la lune.

Qui s’abreuvent dans les courants, se jetant dans l’écume.

Ils volent le ciel des arbres et sucent jusqu’au fond le jus des orchidées.

Et l’orgie finira tellement tard, tellement loin,

que lancés à leur trousses, les cavaliers de lumière s’aborderont d’eux même leur course frénétique.

Les sabots d’or de leurs chevaux,  éteints en la plus vulgaire ferraille, il ne restera d’eux seulement quelques écailles.

Abandonnées au sol telles des envies rongées.

Et leurs crinières pourries en jaunes cheveux défaits tomberont une à une comme des fils de poussière.

 

Puis une bouche gluante aux ourlets délicats viendra tout engloutir, les hommes et puis les bêtes et tous reposeront dans le ventre du monstre.

Et personne ne saura ce qu’il adviendra d’eux.

Ni quel sera leur sort, ni ce qu’ils font ici.

 

Pourquoi la nuit est douce alors que rien ne l’enchante ?

D’où vient ce silence tiède quand tout est terminé ?

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25 février 2018

Piste d'écriture: écrire à partir d'images de cinéma

 Support: le livre Enfance et cinéma, La médiathèque française, mars 2017

Outre leurs qualités artistiques, ces images sont intéressantes parce qu’elles nous posent des questions.

Qui est qui ? Où se trouvent ces personnages ? A quelle époque ? Pourquoi sont-ils là ? Pourquoi sont-ils ensemble (ou seuls) ? Que font-ils ? Que leur veut-on ? Que veulent-ils ?

Essayez d’imaginer un avant, et un après, à l’image que vous aurez choisie.

Répondez à ces questions :

Qui est le protagoniste de l’histoire ? l’un des personnages que vous avez sous les yeux ? un autre ?

Qui est l’antagoniste ? (celui qui veut empêcher le personnage d’avancer, ou qui devient son concurrent.)

Quel est l’objectif du protagoniste, justement ? (ce peut être quelque chose de négatif : ne pas grandir, que rien ne change – ou un objectif qui va le lancer dans l’aventure). Quel est celui de son antagoniste ?

A quels obstacles va se trouver confronté votre protagoniste ? Quelles aides va-t-il obtenir ?

Votre personnage peut aussi représenter l’objectif de quelqu’un d’autre : il est l’objet d’amour, ou de désamour.

N’hésitez pas à mélanger les images pour voir où cela va vous mener…

cheveux verts

(cette scène est tirée du film Le Garçon aux cheveux verts, de Joseph Losey, 1948)

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24 février 2018

Ses cheveux verts, par Carole Menahem-Lilin

Piste d'écriture: à partir d'images de cinéma, et de réflexions sur la structure d'une histoire (protagoniste, antagoniste, quête, conflits...)

Il est né comme ça, dit-il. Autour de lui, on assure que non. Que ça lui est venu plus tard, bien plus tard. Les versions changent, mais c’est toujours après qu’un tel ou une telle a cessé de s’occuper de lui, a cessé d’être tenu pour responsable, que cette couleur insensée est arrivée. Selon les personnes Douze ans. Quinze ans. Dix-sept ans.

Il veut bien. Mais il a le souvenir net de ses dix ans. On l’avait mené en grand convoi chez le coiffeur. On venait apparemment de découvrir ses cheveux verts – qui avaient toujours été sur sa tête, pourtant, il en jurerait. C’était un vert qui ne se laissait pas ignorer. Il faut dire que c’était un temps où les gens vivaient à peu près en noir et blanc. Alors ce vert ! peu naturel, la couleur phosphorescente des algues de marais, des algues qui ondulent sous une eau peu profonde et elle-même orange, ou rouge, bref rien de rassurant. On racontait que des bêtes étaient mortes après avoir bu cette eau-là, ou pâturé les herbes salées qui poussent là-bas.

Et voilà que lui était affublé de cheveux de cette couleur ! pas mouvants, mais bouclés, et épais, presque crépus.

On le conduisit donc chez le coiffeur. C’était un coiffeur pour hommes, c’était une affaire d’homme, et sa mère ne fut pas invitée à la cérémonie. Le père – qui lui avait déjà des cheveux blancs, et ressemblait de ce fait à un grand-père – le mena. A la baguette, ou peu de choses près : il avait coupé une branche qui ressemblait à une main, et le menaçait de ses griffes comme d’une badine.

L’enfant n’était pas heureux sous la menace. Il ne fut pas heureux non plus sur le fauteuil articulé du coiffeur, sur lequel l’homme de l’art dut poser un bottin pour que son jeune client atteignît la taille voulue. A présent le maître coiffeur coupait, ou plus exactement rasait, l’affreuse tignasse qui pourtant, à y bien regarder, avait l’implantation et la fougue de celle du père. Le père avait les cheveux blancs, lui son fils les avait verts. Et alors ? Est-ce que c’était forcé que ça signifie quelque chose ? Avant, non. Maintenant, oui, et l’enfant était furieux d’être ainsi stigmatisé.

Du moins c’est ce qu’il croit maintenant, avec son bon droit d’adulte. A ce moment-là, il était surtout profondément triste. Ses petites mains sur les accoudoirs (des mains d’enfant encore, alors que les pieds, eux, avaient démesurément grandi) ne se crispaient pas. Elles reposaient, rondes, pataudes, résignées. Mais son regard qui ne regardait personne, sa bouche déterminée, n’appartenaient déjà plus à ce temps-là. Quand il se regarde dans la glace aujourd’hui, c’est ce regard qu’il voit, cette bouche déterminée aux plis de bois.

Un autre homme était là encore, assis de trois quarts avec ses cheveux noirs et brillantinés, et le regardant. Il le regardait sans pudeur, cela il s’en souvient. Mais qui était-il, il ne s’en souvient pas. Du reste, ils étaient nombreux à zyeuter la scène, par les fenêtres du salon de coiffure. Des hommes, des enfants (dont des camarades à lui). Une femme mûre au chapeau cloche, au visage dur. Rien qui pouvait inspirer le réconfort : il avait des cheveux verts.

)))

Bien entendu les cheveux repoussèrent – ces choses-là repoussent toujours – et ils repoussèrent verts. Nul ne parut s’en apercevoir. On s’était passé le mot peut-être : le bourg était petit, se transmettre la consigne était facile : « le fils machin n’a plus ses cheveux verts, comme tu peux le voir. » Celui qui aurait marqué sa surprise eut été fautif, alors on ignora le scandale.

Chez les enfants ce fut autre chose : on le surnomma Idiot de Poucet, et on le pria de passer ses récréations dans les arbres. Dans ces conditions, quoi d’étonnant à ce qu’il attrapât la couleur de l’écorce ? Il resta à l’écart longtemps après que ses camarades eurent attrapé, eux, des cheveux rouge cerise ou noir corbeau. Il y eut une épidémie de chevelures étranges ces années-là, et les teintures n’y étaient pour rien, elles étaient encore peu usuelles. Les premiers jours, la grimace de surprise et de déplaisir était visible. Après, elle disparaissait : dans le bourg on avait appris à ne rien voir, et surtout, à ne rien laisser voir.

Puis il partit au service militaire, et les hauts cris reparurent. Il fit beaucoup de corvées de chiottes, il fut jeté souvent au trou. On lui passa, au sens propre, la tête au cirage. Ça repoussait toujours. Son crâne ne voulait pas rester lisse. Et quand ce n’étaient pas la tignasse, c’étaient les ongles qui phosphoraient.

Curieusement cette année-là, quelques d’arbustes poussèrent à l’intérieur des casemates et même du mas des officiers. Ils poussaient vite, on les déplantait ; ils finirent par pousser épineux.

On le rendit à la vie civile plus triste et dérouté que jamais.

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Il y avait pourtant quelqu’un que ses cheveux fascinaient : c’était l’homme dont le nom lui échappait toujours. « Petit, lui avait-il dit la semaine qui suivit la fameuse séance chez le coiffeur, en le prenant à part après la classe. Je t’achète tes cheveux. J’achète chaque repousse, si courte soit-elle. » L’enfant refusa. C’étaient ses cheveux. Ils poussaient verts, et alors ? L’homme sans nom insista. « Venez voir mon père », lui répondit le garçon.

Le père, quand il apprit qu’un étranger voulait soi-disant acheter les cheveux de son fils, reprit sa badine en forme de branche. « Je vais t’apprendre à mentir, moi. » L’enfant vit, par la fenêtre, l’homme s’en aller en haussant les épaules. « Je t’avais dit qu’il ne fallait traiter qu’entre nous », conclut-il lorsqu’ils se revirent. Le garçon haussa les épaules, à peu près de la même façon que son vis-à-vis. « Je suis un enfant. Je ne vendrai pas mes cheveux. – Que vas-tu en faire ? – Je les enterrerai. » L’homme sans nom plissa les lèvres durement, et partit sans se retourner.

Le garçon fit ainsi qu’il avait dit. Dès ses cheveux rasés, il partait les enterrer, dans un coin du bois qu’il connaissait, et qui les garderait pour lui. Sa grand-mère avait habité là. Tant qu’il avait vécu avec sa grand-mère, personne ne lui avait dit qu’il avait les cheveux verts. C’est quand ses parents étaient revenus pour le prendre, que cela avait commencé. Sa mère jurait que jamais elle n’avait mis au monde un individu de la sorte. Qu’il fallait qu’on le lui eût changé. Le père le regardait avec tendresse, mais ne le touchait que du bout de sa badine en forme de branche. Quant à ses frères et sœurs, ils avaient voyagé : ils le traitaient en demeuré.

Sa grand-mère n’était plus, mais son esprit était resté. Du moins l’espérait-il. Au retour de son encasernement, il retourna voir son bois. L’homme sans nom l’attendait là, assis sur un rocher qui avait poussé là. Les arbres aussi avaient grandi, s’étaient développés et multipliés. Le jeune homme les regarda avec amitié. Pour la première fois depuis des mois, des années peut-être, il se sentit heureux. Il se sentit chez lui. « Crois-tu que tu sois pour quelque chose dans cette prospérité ? » demanda l’homme sans nom. « Je ne sais pas, répondit le jeune homme. Je me sens bien, ici. Mais comment pourrais-je prétendre avoir fait pousser des arbres, leur avoir fait du bien ? – Tu as raison, dit l’homme. Tu ne saurais pas. Mais moi, je saurais. Vends-moi tes cheveux et tes mains, tu vois bien qu’ils m’appartiennent. – Au nom de quoi ? – En mon nom. Et au tien. Car si tu acceptes le marché, tu possèderas enfin la renommée. – Je possèderais la renommée et un nom ? En vendant ce qu’on ne peut vendre, ce qui ne nous appartient pas ? – Prétends-tu que tes cheveux ne sont pas à toi ? – Mes cheveux sont verts, ils me poussent comme ça. Mes ongles aussi me poussent comme ça. Ils me conviennent bien, après tout. Comment pourrais-je vous vendre l’élan et le mystère ? »

L’homme le regarda avec grossièreté de ses yeux brillantine, et s’en fut en haussant les épaules.

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Le jeune homme le revit souvent, aux expositions et ventes aux enchères. Lui, s’était réinstallé dans la cabane de sa grand-mère, et il peignait. Il peignait, et plantait toutes sortes de choses. Un jour, il planta une sculpture dont il était mécontent ; la saison suivante, elle lui donna des champignons délicieux, qui le nourrirent tout un printemps.

Longtemps, il n’eut pas de nom. Il était le grand poucet, le grand nigaud, ou le vert, simplement. Mais il était joyeux assez souvent pour trouver la vie intéressante. Il trouva même à se marier, avec une dryade à cheveux bleus. A cette occasion, ses sœurs leur offrirent un robot ménager, ses frères un tricycle, pour qu’ils viennent souvent les visiter : ils étaient tous un peu amoureux de la dryade. Sa mère, elle, insista pour qu’ils installent un bac à teinture normalisée.

Il revit l’homme chez le marchand de tableaux qui s’occupait de lui, maintenant qu’il était devenu un artiste surprenant et prometteur. « Il ne faut pas lui vendre mes toiles », dit le jeune homme à son marchand. « Je ne peux pas, il a une créance sur ma galerie ! »

Alors, il alla voir son père, et le ramena manu militari. « Voici ce qui m’arrive, lui dit-il. Es-tu mon père, oui ou non ? Conduis-toi comme tel, à la fin. »

Alors le père sortit sa badine en forme de branche, et en griffa l’homme sans nom. Celui-ci s’évanouit dans le reflet de la vitrine – en haussant les épaules. « Oh il reviendra, dit le père. On n’est jamais à l’abri de ces monstres-là, mon Verdier. »

cheveux verts

Image tirée du film de Joseph Losey, Le garçon aux cheveux verts, 1948

Posté par Menahem Lilin à 16:31 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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