PostHeaderIcon Tabou, par Karima Hadjaz

Inventer un rythme pour son poème. Jouer sur les alitérations, les assonances, les homonymies... Voilà pour la proposition d'écriture. Quant à la puissance du poème, elle appartient à son auteure, Karima. (Carole.)

 

TABOU

Taire

Taire les bruits dans le tréfonds de son antre

Dans le silence

Croiser des regards

Et y lire des échos

Maux

 

Se taire

Assourdir les désirs qui jaillissent

De ton ventre

Par défaut, les déverser

Dans l’Amphore

Muette

 

Terre

Terre de mots

Volants dans la bousculade des pas pressés

Saisir l’insensé au vol

Heure de vérité

 

Dire

Dire ou ne pas dire ?

Puissance des maux intérieurs

Que porte le corps du texte

Sourd

 

Parler

Murmure de cris

Dans l’oreille qui siffle

L’interdit des mots

Non-dits

Dits

 

Autocensure

Se désenchainer

Des gestes de son corps appris

Résonner (raisonner) avec la liberté

De croire

Ou ne pas croire.

Coupable ?

 

Dé-taire

Déterrer

Oser l’indicible

Pour prendre sa parole

Message à décoder

Sans mesure

 

Maudire la culpabilité

S’en défaire

S’encenser dans sa vérité

Se croire tout court

S’inventer

Mots dits

 

Souffle

 

 

 

 

 

 

 



PostHeaderIcon Sommaire

Sans_titre

Bonjour !

Je m'appelle Carole Menahem-Lilin Je suis auteure et écrivain public. J'écris et  j'anime des ateliers d'écriture, à Montpellier (dans l'Hérault).

Ces ateliers peuvent être collectifs ou individuels.  N'hésitez pas à venir faire un atelier d'essai si vous êtes intéressé. Je propose  aussi des prestations de conseil littéraire, et de rédaction ou finalisation de biographies.

Ce blog est  réservé au travail fait durant les ateliers d'écriture, et fonctionne un peu comme une revue, avec la publication d'un à sept textes par semaine. Ces textes ont été auparavant revus avec les auteurs. La proposition d'écriture qui a été à leur origine est résumée en haut de page.
Vous pouvez à tout moment retrouver ces textes :

Textes par auteurs : Pour connaître tous les textes qu'un participant a publié sur ce blog, cliquez sur son nom dans le menu déroulant "Les auteurs". (Comme nous sommes nombreux, ne figurent dans le menu que les participants actuels. Vous pouvez retrouver la liste des textes des autres en vous rendant, dans les archives, à la date du 18 février 2007)
Textes par thèmes: Regroupés dans le menu déroulant "Thèmes", sont proposés des propositions d'écriture et les textes qui en ont découlé, textes des participants des ateliers, co-auteurs de ce blog.
Archives : Vous pouvez y dérouler les textes par mois.
Lettre mensuelle:
si vous souhaitez être tenus au courant , mois par mois, des textes publiés sur ce blog, par un courriel récapitulatif (qui vous parviendra de la part de la secrétaire de l'association, Chris)

pour me contacter : carole.lilin@free.fr ou 06 84 01 48 57


 

PostHeaderIcon Question d'ouverture, par Danièle Geroda

 Piste d'écriture : une plongée dans l'univers suréaliste inspiré par Magritte...

Question d’ouverture

 

Naître . . . ou renaître…s’enfoncer dans la nuit . . . ou jaillir dans la lumière tel un lutin hors de sa boîte. Chaque journée défilait, semblable aux autres, pour Personne. Chaque journée, le besoin de se ressourcer dans le trou noir de sa vie le propulsait, droit devant, avec force, comme dans le tunnel sombre de ses pensées. Cafardeux de nature, pessimiste à souhait, il lui fallait puiser de l’énergie, sollicitant n’importe quelle ouverture.

Enfoncer des portes ouvertes lui permettait de s’ouvrir au monde fantasmagorique auquel il appartenait. Pas vraiment facile d’amorcer une percée dans le néant. L’absence de lumière guidant mal ses pas, il ne pouvait se contenter de capter l’indicible à travers le judas d’une porte cochère ou d’une porte bâtarde. Inconsistante créature, impersonnel quidam, son inexistence le harcelait. Il lui fallait devenir quelqu’un : être ou avoir été. Prêt à un devenir constructif ? Oui c’était ça ! Dame Maïeutique était son amie. Il saurait la trouver dans le défilé de ses rêves fous. Il avait vécu, il y a fort longtemps. En fait ! Il avait toujours vécu !

Alors ! Pourquoi s’entendre dire à tout bout de champ : personne n’est venu . . . Mais si ! Il était même intervenu en personne, accompagnant son physique hors normes d’un mental ineffable.

Pour mieux se faire comprendre, il décida donc cette ouverture à tout vent dans la demeure de sa vie.

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Texte : Danièle Geroda. Visuel: Réponse imprévue, René Magritte

PostHeaderIcon Assomption, par Jacqueline Chauvet-Poggi


ASSOMPTION

golconde

Golcondes, par René Magritte

Mr Smith jette un coup d’œil dans le miroir de l’entrée. Il est satisfait, costume sombre, pardessus noir, souliers lustrés et chapeau melon de feutre noir. C’est bien, c’est tout à fait ça !  Il sort, ferme la porte. Dehors le temps est gris, le ciel lourd, les nuages bas, d’une étrange couleur jaunâtre sulfureuse.

Ce matin la météo a annoncé une pression atmosphérique particulièrement basse. Un invité de la BBC est venu parler d’éruptions solaires violentes qui pourraient, peut-être, légèrement, perturber le magnétisme terrestre. Mais, a-t-il dit, « Pas de quoi perdre le nord ! ».

En ce jour de décembre 2012 Mr Smith se rend comme chaque mois à la réunion  du ‘’ Cercle des  rescapés du premier jour’’. C’est un ami qui lui en avait parlé. Il avait alors pensé à une de ces chapelles protestantes réunies autour d’une journée particulière de l’histoire sainte. Mais non, lui avait dit son ami,  il en existe plusieurs à Londres. C’est une sorte de club de gens de bonne compagnie, cultivés, à l’esprit ouvert, à la curiosité éclectique.

En effet la première impression de Mr Smith fut celle d’une assemblée de personnages très ‘’comme il faut’’, policés et courtois. Il crut même un moment, tant l’assistance  semblait cossue, que le nom de l’association désignait des gens préparant un repli stratégique au cas où les travaillistes reviendraient au pouvoir.

En réalité les discussions ne se préoccupaient pas des contingences de l’actualité mais portaient sur les diverses cosmogonies élaborées par les hommes depuis la nuit des temps. Une somptueuse bibliothèque ésotérique leur fournissait tous les écrits à ce sujet. Les textes sacrés, bien sûr, les transcriptions des légendes du monde, les interprétations des codes incas et mayas, des œuvres d’astronomes et d’astrologues, des livres prophétiques, jusqu’à Nostradamus. Il y avait aussi des rapports scientifiques contemporains sur le climat, les ovni, les ondes de toutes sortes et plus encore.

N’allez pas croire à une ambiance feutrée, à des conversations à voix basse et recueillie. Pas du tout, on était entre hommes et, quoique sans vulgarité, le ton pouvait monter, il arrivait que les discussions s’enflamment autour des tables. On y consommait d’excellents whiskies, certains taquinaient le hasard dans des parties de whist ou de poker.

Comme s’ils s’étaient donné le mot, les participants portaient les mêmes habits, costumes sombres, pardessus noirs et chapeaux melons. Cela les amusait lorsqu’ils se retrouvaient une vingtaine habillés pareillement. Mais une fois dispersés dans la ville ils se fondaient dans l’extravagante diversité londonienne.

Bien que personne n’ait eu l’indélicatesse de demander à chacun sa profession, on devinait des formations diverses. Il y avait certainement des chercheurs scientifiques, des ingénieurs, des spécialistes en informatique, aussi bien que des philosophes, des historiens ainsi que des artistes.

Il y eut un jour une polémique autour de la légende du déluge : cela pourrait-il se reproduire ? Quels seraient les signes avant-coureurs ? Combien seraient sauvés ? Qui ? Selon quels critères ? Mr Smith en était resté perplexe, le concept de peuple élu pour être rescapé d’une catastrophe lui semblait totalement sans fondement. Le rapprochement avec le nom du Cercle le fit d’abord sourire puis froncer les sourcils.

D’ailleurs personne ne se sentait endoctriné, tout se passait sous le signe de la libre pensée.  Cependant, Mr Smith, comme sans doute ses confrères, avait acquis au fil du temps une forme d’esprit particulière. Il était devenu sensible, ultra sensible dirait-on même, aux ‘’signes’’, c'est-à-dire aux légères distorsions  de la normalité, un arbre fleuri hors saison, des chimères animales, un alignement intempestif de plusieurs étoiles, quelques degrés en moins dans le Gulf-Stream, un halo inhabituel autour de la lune.

Ainsi, ce sens supplémentaire toujours aux aguets, lui permet aujourd'hui de constater une sensation nouvelle. Son pas devient plus léger, ses pieds semblent effleurer le sol, il a l’impression de rebondir à chaque enjambée. Soudain il lui semble qu’il lévite, qu’il est attiré vers le ciel, il décolle tout droit comme il est, avec son pardessus et son chapeau melon.

Il a juste le temps de remarquer autour de lui d’autres silhouettes,  habillées comme lui, prises dans la même assomption. Il reconnait les confrères de son Cercle, mais il y en a beaucoup d’autres. Peu à peu le vide se fait dans sa tête, il n’arrive plus à repêcher dans sa mémoire ce qu’il a lu ou entendu sur ces phénomènes extraordinaires.

Ils montent. Ils sont déjà au dessus des arbres, par delà les toits. En bas les nuages ont déferlé sur le sol en une brume jaunâtre traversée ça et là par des éclairs tonitruants. On entend des bruits d’effondrement, des chocs métalliques, des grondements venus du centre de la terre. Les sens de Mr Smith ne perçoivent plus rien, il est vide comme un ballon ascensionnel. Il n’a même pas le loisir de formuler la question fondamentale : Et après ?

PostHeaderIcon 18, rue des Escarres, par Chantal Joanny

Une fable sociale inspirée de l'unviers de Magritte...

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Tableau de Magritte « Golconde » 1953

 

N., 18 rue des Escarres, dans le centre-ville.

La municipalité a décidé de revaloriser le patrimoine de ce quartier. L'immeuble des années 1900, droit et longiligne, vient d'être rénové. La noirceur de la façade s'efface sous un gris impeccable. La toiture revêt un manteau rouge sang étanche à la brume dominante. Il s'étire jusqu'à  la porte 38 sans discuter.

Le dehors est flambant neuf, le maire a fait un discours, les habitants sont tous sortis et puis ont refermé à double tour. On ne sait jamais ce que l'air transporte, de virus ou de bactéries, de pollen et d'odeurs,  s' immuniser contre tout ce qui peut insidieusement pénétrer.

Au rez-de-chaussée, les occupants rajeunissent et nettoient leurs chats, les soucoupes de croquettes désormais en plastique s'alignent dans les cuisines, sur les rebords de fenêtre c'est impossible.

Les doubles vitrages isolent les dedans, sécurité, impénétrabilité, séduisent les locataires.

Madeleine au 4ème aurait voulu crier, appeler à l'aide quand son mari Gustave est rentré saoul et l'a menacée d'une barre de fer apposée à la cheminée qui d'ailleurs ne fonctionne plus, le syndic a bouché les conduits encrassés par la suie.

 Madame Decoin, sur le même palier, a eu une attaque mais personne n'a vu le Samu l'emporter.

Mr Demaison du 2d s'est fait cambrioler, le chambranle a sauté au pied de biche mais les voisins ont une porte blindée étanche à tous les bruits.

Chacun se terre dans son assiette.

 

Dans les étages on peut encore se croiser devant l'ascenseur, on ne sait pas, on n'entend pas la musique au 3ème pourtant si belle, seule une effluve de notes en longeant le couloir, à la porte n° 6  il n'y a pas de nom, on ne sait pas à qui appartiennent ces mains

 Tout est propre, tout devient anonyme.

Les hommes sortent, rentrent impeccables dans leurs pardessus noirs, et main vissée sur le rebord du chapeau de feutre noir, esquissent un salut en étirant la nuque.

 De leurs pas lisses ils traversent l'espace.

Ils vont et viennent, peut-être une danse où les participants, à heure fixe, s'échangent les rôles.

Aucun titre ne les distingue, ils forment un massif selon l'heure, le dedans se déverse en ondes régulières, pour atteindre la perfection?

***

Changement: les voisins du 4ème déménagent, les poubelles débordent, puis réapparaissent sur le trottoir bientôt vidées par les camions à 5h du matin, un jeune couple encombre les escaliers, ils vont les remplacer.

Certaines portes ne bougent pas, c'est que les anciens occupants restent là, le pain s'effrite, les tapisseries pâlissent, ils sont fiers de ce que les murs tracent leur histoire.

Le square lui est entaché de tous ceux qui n'ont pu s'abriter, il faudra les canaliser mais leurs vestons ne sont pas neufs et de couleurs hétéroclites, ces hommes là crachent et enragent.

 Le maire de N. envoie des enquêteurs, fait des propositions, les hommes ça va ça vient et ça se colle, les lignes verticales s'essoufflent, le déséquilibre guette, le mouvement empêche, la façade survivra-t-elle?

 ***

A présent il pleut des hommes, certains rebondissent, courent sur les toits, vers les officines, descendent des étages rasoir en main, chantent sous la douche un lever du soleil, s'écrasent sur les galets, cognent leurs chaussures aux bornes des trottoirs, perdent leurs clefs ou remontent leurs lunettes, tirent sur leur pochette, arrangent leurs cravates, tous les mêmes, ceux de la rue des Escarres, ils s'engouffrent dans les métros le pas lisse et en plus furtif, plus furtif que tout à l'heure un peu plus haut avant dans l'histoire, ils tournent au coin de l'autre immeuble semblable, ils tournent semblables au coin de l'autre immeuble, il est gris impeccable, la façade ravalée, mais il n'a pas de toit, il s'étire en contrebas, depuis son 4e étage Madeleine le voit face à elle, il se concentre à sa droite, peu à peu dans son regard il prend toute la place, il n'a pas de toit, il n'y plus d'hommes qui tombent, il ne bouge pas, pour atteindre la perfection?

 Grands petits de loin de près du haut du centre et d'en bas du dehors du dedans ils envahissent la cité limpide aux rideaux blancs sur les doubles vitrages, ils filtrent la lumière, les pardessus noirs sur les façades grises de face de profil ou vers la gauche, s'engagent et s'accrochent, gaz à tous les étages, mobiles tintinnant sous le vent, les petits des grands les suivent, la façade d'en face, sans tache, avance cinglante sous les yeux de Madeleine, radeau offensant son immeuble qui s'étend du n°18 au 36 de la rue des Escarres au centre ville de N .

               Chantal



PostHeaderIcon Lola, la tentative de l'impossible, par Jacqueline Chauvet-Poggi

Emporté par l'univers de Magritte, mêler banalité et surréalisme. 

LOLA

La tentative de l’impossible

 jacquelinelolaimage

Lola de Valence. Elle était près de moi, mobile, vivante. Chaque seconde mon regard envoyait à ma mémoire des milliers d’images de Lola. Ses yeux vifs, sa chevelure mouvante aux reflets sombres, ses bras et ses jambes occupant l’espace avec tant de grâce. Sa présence charnelle se transformait en images dont se remplissait mon cerveau. J’emmagasinais tout cela, je constituais un trésor où je pourrais puiser à tout moment pour la retrouver.

 Ce n’est pas si facile. Rien n’est à l’abri de l’oubli. De cette accumulation ne surnagent que des éclats, des clichés épars, fidèles mais avec la fixité d’instantanés. Son visage, oui, mais le regard figé, les cheveux sans mouvement. Puis ses seins, je les reconnaîtrais entre mille, si fermes et haut placés avec leur aréole discrète. Ensuite son ventre, légèrement arrondi, si souple, si tiède sous mes caresses. Enfin ses jambes que je ne supporte pas de voir immobiles.

 J’ai cru rendre ces aperçus plus concrets en les représentant, à plat, sur des toiles, avec des cadres dont je me suis entouré. Mais cela n’était pas le visage de Lola, cela n’était pas le ventre de Lola tout cela n’étaient que des tableaux inertes et sans vie, des leurres où mes sensations se heurtaient désespérément.

 Alors il m’est venu l’idée de tenter l’impossible, d’inverser le processus qui avait transformé la vraie Lola en images virtuelles au fond de ma mémoire. Je voulais réaliser la transsubstantiation inverse, des images en corps réel.

 Je suis là. La première phase de mon projet touche à sa fin. Je me suis vêtu solennellement d‘un costume strict et  sombre. Je me tiens dans l’ombre. J’ai coincé la palette avec mon pouce, je ne bouge pas, seul le pinceau est animé. Je concentre mon regard sur cette partie d’espace où va apparaître Lola.

 Car cette fois pas de toile ni de châssis. Je peins directement dans l’espace. J’ai choisi une posture familière que j’ai déjà représentée plusieurs fois. Elle est debout, son regard tendu vers le mien, les bras le long du corps. Il n’y a pas de trace d’abandon mais une tension maitrisée, une attente entre deux mouvements, comme si elle participait à mon projet avec la même ferveur.

 Voilà, j’ai presque terminé. Ce n’est pas encore la vraie Lola, c’est une évocation de Lola. Je sens en moi une immense exaltation, je me concentre de toute la force de ma volonté, je vais réussir, j’en suis sûr. Il me suffira d’un souffle léger, je vais être le démiurge de Lola.

PostHeaderIcon Golcondes, par Danièle Chauvin

 Piste d'écriture: écrire en s'inspirant de l'univers pictural de Magritte, qui mêle banalité et extraordinaire.

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Golcondes, 1953, René Magritte

 

Il pleut des hallebardes. La pluie crépite en chuchotements. Elle murmure aux citadins sa détermination à mouiller tout ce qu’elle touche ou effleure. Du plus haut, du plus loin, elle descend,  sévère, monotone, inéluctable, inévitable.

Les premières gouttes arrivées sur le sol sont suivies de leurs comparses qui peu à peu s’étalent et courent sur les rues, envahissent la ville.

Sans état d’âme, les âmes grises descendent, droites et raides devant les façades aux rideaux mal tirés sur les secrets mal gardés. À droite, à gauche, devant derrière, sous leur chapeau melon, les regards mornes des hommes de cendre enregistrent automatiquement l’image globale et détaillée de nos rêves. Ciel clair trompeur au-dessus des maisons, murs tristes et fenêtres close. Visages fermés, par-dessus sombres, cravates noires sur cols serrés. L’espoir se meurt, fantaisie vaine. 

Les silhouettes  de l’ennui peuplent l’espace. Très peu de place pour s’échapper, se faufiler. Mais le ciel bleu ne faiblit pas. Laissons frémir et s’envoler par-dessus les toits rouges, au-dessus des hommes gris, si haut si haut au firmament, la pensée libre.

 

 

PostHeaderIcon Portable, par Christiane Koberich

Un texte libre de Christiane, regard d'une voyageuse du quotidien sur notre monde et ses nouveaux usages. On pense à Montesquieu et ses Lettres persanes..

Portable.

portable2Le portable…

Nouveau compagnon, nouveau confident …

Il transforme nos rues, nos relations, nos rencontres…

Souvent intrus, il bénéficie pourtant d’une large indulgence.

Même quand il dérange, on n’ose s’en prendre à lui.

Car il dérange autant qu’il éveille notre curiosité.

Dès sa naissance il a induit des comportements particuliers, pas toujours agréables… Ainsi quand il sonne au cinéma, au milieu d’un film, et que son propriétaire répond, sans gêne.

Ou bien chez le médecin, lorsque le patient, en pleine auscultation, se précipite pour décrocher et fait signe au docteur d’attendre  une minute…

La phrase clé, le « sésame ouvre-toi » de la conversation téléphonique est devenu : « Allo ! T’es où là ? » Combien de fois l’entendons-nous dans une journée ?

Parfois suivi d’un : « Oh merde, fais chier ! » paroles que nos conventions sociales censurent, mais  dont  l’auteur, même lorsqu’il  le clame en pleine rue, n’est nullement gêné.

 

Que dire également de son invasion dans les magasins où chacun devient malgré lui le témoin de récits qui ne lui sont pas destinés.

Ainsi, dans un magasin de chaussures. Une femme entre, portable vissé à l’oreille, en criant : « Mais qu’il dégage. Allez ouste… »

Ces deux phrases, répétées plusieurs fois, entrecoupées de silences, indispensables pour entendre la réponse de son interlocuteur ou interlocutrice, occupent un bon moment l’espace sonore du magasin. Autour, les clients et les vendeuses, tout absorbés par le choix de chaussures, lui jettent de temps à autre des regards furtifs. Peut-être reconstituent-ils des scènes, dans leur imaginaire. Sans doute n’osent-ils pas demander des précisions à la dame au portable. Mais ils peuvent se poser des questions. C’est son gendre qui quitte sa fille ? Ou son beau-frère qui quitte sa sœur ? Ou son voisin qui envisage de quitter les lieux ? Mais pourquoi ? Peut-être qu’elle crie trop  fort alors il ne la supporte plus ? On n’en saura pas davantage.

Bien sûr, on s’en fiche, ça ne nous regarde pas, et on est venu pour des chaussures. Mais quand même, cette manie de faire partager sa vie personnelle, de nous prendre à témoins, alors qu’on ne le demande pas, nous laisse malgré tout sur notre faim. On aimerait  en  apprendre davantage… Or ça ne se fait pas, ce serait indiscret, mal venu… Enfin, pour l’instant, ça reste indiscret. Mais imaginons qu’un jour, des  gens comme vous et moi,  frustrés de ne jamais pouvoir connaitre l’histoire réelle dont on leur lance des bribes, conscients qu’on a créé chez eux un besoin de savoir, alors qu’ils s’en passaient fort bien jusque-là… Imaginons donc que ces gens, lassés de cette situation, fondent un jour une association qui revendiquerait le droit d’en savoir plus, d’interroger le possesseur du portable, d’exiger qu’il réponde… Ce serait la condition sine qua non pour qu’il soit autorisé à hurler sa vie privée aux oreilles de tous, dans l’espace public.

Tout changement de société s’accompagne de nouvelles règles. Pourquoi pas celle-là ?

 

Il y a aussi  de réelles avancées, grâce au téléphone portable. Par exemple, dans le domaine de l’égalité entre hommes et femmes.

Observez autour de vous ces messieurs, novices dans l’art de faire les courses, qui il y a peu, refusaient d’aller au supermarché, et que l’on rencontre maintenant, plantés devant un rayon, portable bien sûr vissé à l’oreille, et qui crient, eux aussi, à l’adresse de leur femme restée à la maison pour profiter d’un moment de repos mérité. « Alors ça y est, je suis devant les fromages… Oui… A côté des camemberts ? Oui, d’accord. Attends, je me déplace. A droite ou à gauche ? Ah non, je ne vois pas. Comment est l’emballage ?... Et tu l’aimes toi ce fromage ? … Non parce qu’on pourrait changer. Enfin c’est comme tu veux. Si tu préfères… Mais on pourrait prendre quelque chose de plus crémeux, pour changer.  Enfin c‘est toi qui vois… Ah ! Tu préfères que je choisisse ?  Mais tu sais ça m’est égal, je suis pas difficile. C’est plutôt pour toi. Bon d’accord, je prends ce que je veux. »

Un quart d’heure pour un fromage ! Est-ce vraiment rentable ?

 

Et que dire de ce jeune homme ?

Il rentre à la boulangerie, portable vissé sur l’oreille. Il explique à son interlocuteur un problème technique. Devant, deux personnes dans la file attendent d’être servies.

Lui, continue sa conversation, parlant  très fort, toujours absorbé par son problème technique.

Quand arrive son tour il fait un signe à la vendeuse : il montre une baguette, pose quatre vingt centimes et s’en va, portable toujours vissé à l’oreille, parlant toujours très fort.

Bonjour, merci, au revoir… Connait pas !

 

Nouvel objet, nouveaux comportements, nouvelle politesse.

 

Christiane Koberich

 

 

 

PostHeaderIcon Points de vue, par Danièle Chauvin

Piste d'écriture: cette fois, ce fut un thème, le baiser, et différents visuels représentant amis, amoureux, ou... Danièle, dans ce texte savoureux, a choisi cette troisième alternative. A lire, pour en savoir plus!

POINTS DE VUE

 danielebaiser

 Elliot ERWITT/USA, California, 1955 (Nouvelles images)

 

Magnifique point de vue : coucher de soleil sur mer clapotante, reflets changeants de l’eau, couleurs moirées du ciel, rochers sombres. La voiture arrêtée en haut de la falaise. Seuls au monde. Romantisme.

Elle  a l’air vraiment épatée, Pierrette. J’ai assuré. C’est vrai qu’avec une belle bagnole, c’est toujours plus facile. J’ai ramé pour avoir cette tire. J’ai fait croire au patron que la panne venait d’un problème électrique. Que je trouverais seulement  si je pouvais la conduire un ou deux jours. Il a gobé ça. Il m’a dit de la faire rouler ce week-end.

 

Raymond avait vu Pierrette au bal du samedi soir. Étonné, il avait poussé Gilbert du coude : « T’as vu ? C’est la fille du notaire ! Elle s’encanaillerait ?

– Paraît qu’elle s’est fâchée avec le paternel. J’ai entendu ça pendant que je remplissais les étagères de pain. Toutes les commères en parlaient.

– Ben tu parles, ça m’étonne pas. Déjà du temps de la primaire, elle était délurée comme gamine. Une fois, son père avait même été convoqué chez le directeur. Faut dire qu’elle avait fait fort : le maître l’avait grondée parce qu’elle ne suivait pas la leçon. Elle lui avait répondu qu’elle avait pas b’soin d’écouter un vieux chnock comme lui, que les choses intéressantes à savoir ne s’apprenaient pas à l’école. M’est avis qu’elle n’a pas beaucoup changé depuis. Son père a dû en avoir marre.

– Y paraît qu’on aurait entendu des cris qui v’naient d’chez eux, jusqu’à la boucherie, de l’autre côté de la place. Et puis, elle aurait claqué la porte en sortant. Paraît qu’elle n’est plus chez ses parents.

– Ah bon ? Et où elle dort ?

– Elle aurait une tante en ville… »

Les deux copains avaient avalé leur vin blanc avant de se lancer à la recherche  d’une cavalière. Celle de Raymond était une gentille fille, mais qu’elle était lourde à conduire ! Et puis comme conversation, rien ! Oui, non. L’ennui, quoi.

Pierrette sirotait une bière, accoudée au bar, face à la piste.

« Tu sais pas, Gilbert ? Elle a l’air toute seule : si je l’invitais ?

– T’es fou !

– Allez, je me lance !

– T’es pas chiche.

– Tu paries ?

– OK, une bonne bouteille.

– Pari tenu !»

Raymond s’était approché de Pierrette. Il lui avait fallu un certain courage et même un courage certain, tellement il était persuadé qu’elle refuserait ! Mais il ne pouvait pas se dégonfler. Et en plus, il avait bien l’intention de gagner son pari : Gilbert savait toujours trouver des vins du tonnerre. Ça valait le coup d’essayer !

« Mademoiselle, bonsoir.

– Mais tu es bien Raymond, toi ?

– Ben oui.

– Alors tu m’appelles Pierrette, c’est tout.

– Et ben, Pierrette, tu voudrais m’accorder une danse ? » Elle le regardait en souriant malicieusement. Elle reprenait une gorgée de bière. Elle ne répondait pas. Raymond était sur le grill.

Mince alors, je ne vais pas pouvoir me régaler aux frais de Gilbert.

– Alors, tu ne réponds pas ? Tu ne veux pas ?

Elle le regardait toujours, ne disait rien. Son petit air supérieur commençait à agacer Raymond.

– Je t’ai dit quelque chose qui n’convenait pas ?

– Non, non, ce n’est pas cela. Je te trouve seulement bien réservé. Je te connaissais plus dégourdi quand tu étais petit. Tu n’avais peur de rien ni de personne. Je t’intimide ?

– C’est-à-dire que… » Voilà qu’il perdait ses moyens à présent. Un coup d’œil en direction de Gilbert qui avait l’air de rigoler avait eu tôt fait de lui redonner du courage. Il se campa ferme sur ses deux jambes devant Pierrette : « Allez, viens, tu ne le regretteras pas. On dit que je suis le meilleur danseur du village. Tu me donneras ton avis. »

Et la soirée avait passé à une vitesse étonnante. Danse, rires, danse, souvenirs d’école, rires encore. Raymond s’était laissé emporter par l’euphorie. Mais à la fin, la salle s’était vidée. Il fallait se séparer. Raymond ne l’entendait pas ainsi. Il devait revoir Pierrette. Il avait osé un rendez-vous. A sa grande surprise, elle avait accepté.

C’est alors qu’il avait dû trouver une voiture : on ne vient pas à un rendez-vous avec une fille comme Pierrette à pieds et encore moins à vélo.

 

Tout avait bien commencé. Raymond avait suivi la petite route en serpentin qui montait jusqu’au-dessus de la falaise. Il avait pris une bouteille de mousseux qu’il avait enveloppée dans du papier journal pour la garder fraîche. Ils avaient trinqué.

 

À présent, après deux coupes, Pierrette est vraiment de bonne humeur. Raymond se penche vers elle pour l’embrasser. Elle se laisse faire. Elle sourit largement. Raymond n’en revient pas. Il ne pensait pas la victoire si facile. Il est même déçu. Très déçu. Cette Pierrette, c’est vraiment ce qu’on dit.

Gilbert l’avait averti : « Méfie-toi. Les gens racontent un tas de trucs sur elle. Et aussi sur son père. À ta place je n’irais pas plus loin. Allez, viens voir c’que je t’ai réservé. Après tout, t’as gagné ton pari, t’as dansé avec elle. Ce qui est dit est dit. » Le vin était exceptionnel. Ils l’avaient bu en grignotant de la charcuterie et du fromage. Quel festin !

 

Raymond observe Pierrette. Qu’est-ce qu’il fait avec elle ce soir.  Idiotie.

Elle se recule, surprise. Son sourire s’efface.

– Qu’y a-t-il ?

– Rien. Je suis fatigué. On va rentrer.

– Alors c’est tout ? Une danse, une bouteille de mousseux, une balade en voiture ? Quelque chose ne va pas ?

– Je me demande…

– Quoi ?

– On parle au village.

– Tu as raison ! On jase ! Si tu savais ce que j’ai entendu sur ton compte ! Je me demande…

– Quoi ?

– Je me demande ce que je fais avec toi ce soir ! Rentrons.

 

PostHeaderIcon Amis d'enfance, par Rolande Bernard

Piste d'écriture: le jeu Nonsense. Mots imposés: montgolfière, rhume et ivoire. Situation imposée : A l’école de votre enfant, vous croisez votre ami d’enfance.

 Amis d'enfance

Marie, chaque jour avant d’aller à son cabinet d’orthophoniste, accompagnait ses enfants à l’école. Elle arrivait toujours un quart d’heure avant l’ouverture du portail. C’était son lieu de rencontre journalier avec son amie Edith. Elles avaient chacune deux enfants, dont un fils de neuf ans et une fille de sept ans, scolarisés dans le même établissement. Leurs discussions en attendant l’heure d’ouverture du portail étaient diverses : enfants, recettes culinaires, actualité, musique et ciné, états d’âme… et surtout pression atmosphérique. Elles avaient le même âge, trente-deux ans, et pratiquaient le même sport, une passion plutôt, qui leur demandait un grand investissement. Heureusement, leurs maris s’entendaient bien, car nombreux étaient les week-ends où ils se retrouvaient autour des nacelles, à discuter soupapes et brûleurs.

Elles aimaient ces quelques minutes intimes avant de commencer leur journée de travail ; les enfants jouaient sur la place, il n’y avait pas de danger, mais tout en bavardant, Marie gardait quand même un œil sur sa fille. Celle-ci était espiègle. Ce jour-là, elle se retournait justement pour savoir où Agathe était passée, quand son regard se posa sur un homme qui se tenait immobile devant le panneau d’affichage donnant les dates des samedis vaqués de cette année 1986 ; il tenait un enfant par la main. Elle écarquilla les yeux pour mieux voir. Avait-elle une hallucination ? Non, c’était bien Paul.

- Oh, attends Edith, je viens de voir un revenant !

D’un pas rapide elle alla rejoindre l’homme, lui tapa dans le dos. Celui-ci se retourna. Sa surprise fut si violente qu’il en bégaya :

- Ma… Ma… Marie, que fais-tu là ?

- Et toi ?

- Moi j’emmène mon fils à l’école, c’est sa première rentrée ici, et en plus en cours d’année. Il est intimidé.

En effet, le garçon se collait à son père, tout en jetant des regards furtifs aux groupes d’enfants qui jouaient ou bavardaient autour d’eux.

- Nathan, voilà Marie, une amie. J’étais plus petit que toi quand on s’est rencontrés !

- Eh oui, quatre ans je crois ?

- Exact.

- Bonjour Nathan, quel âge as-tu ?

- Sept ans.

- Tu sais dans quelle classe tu vas aller ?

- Chez Mme Deshaye, répondit Paul pour son fils.

- Alors, tu vas se retrouver dans la même classe que ma fille !

Marie appela Agathe, occupée à échanger des billes avec des camarades filles et garçons :

- Agathe, viens voir.

- Quoi maman ? cria-t-elle, un peu agacée.

Marie l’appela de nouveau, et elle finit par venir :

- Voilà Nathan, dit sa mère en le lui présentant, c’est son premier jour ici. Il va être dans ta classe. Guide-le.

Le garçon, avec fierté, sortit trois billes de sa poche. Trois seulement, mais parmi les plus recherchées.

- Regarde mon agathe préférée, dit-il.

Le portail s’ouvrit.

- Viens, dit Agathe à Nathan, et en sautillant ils entrèrent dans la cour avec les autres.

- Je te remercie, Marie, dit Paul en les regardant s’éloigner. Eux au moins, auront le bonheur d’avoir des parents qui sauront s’estimer, alors que nos parents se méprisaient. Ton père appelait le mien « le planqué ».

- Oui, se souvint Marie en rougissant. « Tous des fainéants ces militaires, disait-il, voilà où vont nos impôts. »

- Je n’ai jamais pu t’inviter à mes anniversaires, et toi non plus.

- Tu as raison. Mon père était un brave homme, mais à ses yeux, du fait de ses convictions politiques, tout ce qui n’était pas communiste n’était pas valable.

- Cela ne fait rien. C’est peut-être pour cela que notre amitié fut si forte…

Edith s’était esquivée en voyant Marie et Paul si occupés par leur dialogue.  A neuf heures, le portail de l’école se referma, mais ils ne se séparèrent pas tout de suite.

- Au fait, à évoquer les vieux souvenirs, sourit Marie,  je ne t’ai pas demandé : que fais-tu là, Paul ?

- Cela fait dix jours que j’ai emménagé à Jacou. Et toi ?

- Moi cela fait dix ans que je suis installée dans ce village.

- Tu ne peux imaginer le bonheur que j’ai eu en te voyant.

- Moi aussi, j’en tremble encore, dit-elle en riant.

- Ta présence éveille tant d’heureux souvenirs.

- Moi pareillement, mais des tristes aussi.

- Oh je ne savais pas que tu avais souffert de notre amitié…

- Et pourtant… à l’âge de quinze ans, lorsque nous sommes rentrés au lycée, toutes les filles te courtisaient. Toi tu papillonnais, heureux de te sentir désiré. Moi je n’étais bonne qu’à recevoir tes confidences, alors que tu m’attirais terriblement.

- Oh ne me dis pas ça aujourd’hui. Tu m’as toujours répété, « Nous sommes comme frère et sœur, il ne peut y avoir de flirt entre nous ».

- Tu n’as jamais compris que c’était pour sauver la face ? Nous étions déjà en première, et même au cinéma, tu ne m’avais jamais pris la main.

- Je me souviendrai toujours de la remise des prix cette année-là. Tu as été appelée pour le prix de la meilleure dissertation littéraire. Quand tu es montée sur l’estrade, je t’ai trouvée si belle dans ta robe ivoire, que je me suis dit : « Dommage qu’elle ne veut pas flirter avec moi. » Et c’est le lendemain de cette magnifique journée que j’ai appris que mon père était muté à Wallis. Impossible de te joindre pour t’en faire part. Tu étais déjà partie en vacances en Corse, dans ta famille, avec tes parents. Cette annonce fut une catastrophe pour moi. Les autres fois, papa partait mais je restais avec maman, qui ne voulait pas que je change d’école tous les cinq ans, mais cette fois c’était différent. Mes parents étaient heureux, ils revenaient comme ils disaient, « chez eux ». Mon père partait avec son unité, donc avec ses amis. Ma mère n’avait jamais pu se faire à la métropole. Quelle aubaine pour elle !

Marie, un peu assommée par ces révélations, se taisait. Machinalement, elle avait pris le chemin du parking où était garée sa voiture.  Paul l’accompagnait, un peu inquiet.

- Quel dommage de ne l’apprendre qu’aujourd’hui… finit-elle par conclure, avec un sourire mi séducteur, mi moquer. Mais dis-moi, pourquoi je n’ai jamais reçu de tes nouvelles ?

- Ah ça, c’est encore une autre histoire. Tu ne vas pas me croire… Dès mon arrivée à Wallis, j’ai attrapé une méningite. J’ai été hospitalisé pendant deux mois. Sitôt de retour à la maison, je t’ai écrit. Ma lettre est revenue : « N’habite plus à l’adresse indiquée ».

- Oui… moi aussi j’ai eu beaucoup de déboires, soupira Marie en s’arrêtant pour lui faire face.  Notre retour de vacances a été catastrophique… Nous avons eu un accident. Mes parents ont trouvé la mort, moi j’en suis sortie indemne… Je suis partie vivre chez ma tante à Montpellier.

- Quelle tristesse pour toi ! Je suis navré pour tout ce qui t’est arrivé, dit Paul en prenant sa main dans les siennes.

- Merci, Paul… Mais je vais bien, aujourd’hui.

- Je le vois bien. Tu es radieuse. Raconte.

- Comme je n’avais plus la possibilité de devenir pédiatre car je devais gagner rapidement ma vie, j’ai pris une filière courte : et me voilà orthophoniste. C’est un métier que j’aime. J’exerce à Jacou. Et toi ?

- Je suis ingénieur agronome.

- Tu es marié ?

- Oui, depuis huit ans, avec la fille d’un militaire, un collègue de mon père. Sylvie est comme moi ingénieure. Je me porte bien, juste que ma méningite m’a laissé fragile au point de vue respiratoire. Je prends souvent des rhumes. Aussi, nous avons demandé notre mutation dans le sud, moi j’ai obtenu Montpellier, et Sylvie Nîmes. Une chance. Et toi, tu es mariée ?

- Oui, depuis dix ans, avec un homme charmant. Il est kiné. J’ai deux enfants, un garçon Mathieu, neuf ans, et tu as vu ma fille… Toi et Sylvie, vous avez combien d’enfants ?

- Seulement Nathan…

Ils étaient arrivés à la voiture de Marie, dont le coffre débordait d’objets mystérieux. Paul lui lança un regard interrogateur :

- On a vraiment besoin de tout ça pour exercer l’orthophonie ?

- Non, répondit-elle en riant. Je suis passionnée de montgolfière, et avec mon amie Edith, qu’il faudra que je te présente demain, nous dirigeons le club qui se trouve à Castries.

- Je me souviens, tu as toujours aimé voler. Petite, tu te mettais une cape sur les épaules et tu courais, et tu disais toujours : « Je vole, comme Fantômette »…

- Ah, tu te souviens de ça, toi ? Et aussi de ma tunique jaune et de mes collants noirs ?

- Comment aurais-je pu oublier, tu étais si mignonne…

- J’espère que tu viendras faire une excursion, rétorqua-t-elle en rougissant. De là-haut, comme la nature est belle ! Je te ferai connaitre toute la région.

- Oui avec plaisir. Malgré ma peur de n’être plus sur la terre ferme : avec toi, j’irais jusqu’au bout du monde… à défaut de grimper au septième ciel.

Marie lui tapa sur la main avec un éclat de rire.

- Oh, si je ne me dépêche pas, je vais poser un lapin à mon premier patient ! A demain, Paul ?

- Oui, à demain !

Paul s’éloigna en songeant au passé, et en espérant que malgré leurs années de séparation, leur amitié reprendrait aussi forte. Pourvu que leurs conjoints s’entendent…

PostHeaderIcon Grandeur ou décadence, par Danièle Geroda

Une proposition d'écriture, née de la lecture d'une nouvelle d'Annie Saumont, "Equateur", parue dans le recueil "Un soir à la maison": trouver un rythme qui décrit l'état intérieur ou les actions de votre personnage. Une fin inattendue à cette nouvelle décrivant la trajectoire d'un ambitieux maladif...


Grandeur ou décadence

 

Pierre mordait la vie à pleines dents. « Attention ! Tu as les crocs bien trop acérés ! » lui serinaient ses trois collègues de travail, décryptant, au quotidien les envies démesurées de leur voisin de bureau.

Solide gaillard de tout juste 30 ans, dévoreur d’échelons, écornifleur de primes  omnivore de toutes considérations à son encontre, marchant aussi souvent que possible et sans déférence sur les plates bandes de ses partenaires : voilà la description sans fioritures de Pierre. Que dire de plus ?  Petit boulot, modestes émoluments, travail de gratte-papier dépolissant son bureau de verre, tout ça, lui renvoyaient l’image d’un visage teigneux : le sien. Une ambition gigantesque l’habitait depuis son arrivée à l’office, convoitise jamais dissimulée qu’il laissait croître en toute liberté devant ses collègues inquiets. Il lui fallait briguer le poste nec plus ultra, poursuivre une ascension de battant en démolissant tout barrage sur sa route : comme par exemple Robert, ce gêneur, en âge de prendre sa retraite mais toujours là à faire de la résistance, comme Alain, perdant un temps fou avec des clients perpétuellement insatisfaits, comme Claire, seule présence féminine donc en position d’infériorité. Et puis l’éminence grise, Monsieur Paul, trop rétrograde dans ses décisions bon à mettre au vert, puisque déjà il désertait très souvent la société. Le temps était venu de  pousser le patron à la campagne.

Pierre, fourmillant d’idées avait déjà celle de s’installer sur le siège directorial en l’absence de Monsieur Paul. Fauteuil de cuir noir, dernier cri, accolé au bureau revêtu de cuir vert. Pierre allait poser son derrière affamé d’honneurs sur ce siège royal, chaque fois que possible. Chaque incursion dans le bureau du décideur provoquait, chez lui, une recrudescence de sensations bizarres le picotant à l’extrême. Le syndrome du « chef tout puissant » le taraudait et montant crescendo ne le quittait plus. C’est ainsi que les évènements s’accélèrent et que la fièvre du pouvoir s’empara de Pierre lui procurant des frissons de désirs insatiables, impossibles à calmer.

Ce fut bientôt une cascade de sensations caillouteuses dévalant son ego tourmenté. Marasme flottant indescriptible. « Attention ! Calme ta tempête intérieure » se répétait-il sans succès. Vertigineuse envie de faire remonter à la surface son esprit égaré. Mais en vain. Mal du pouvoir ! Impossible de se préserver des débordements de son cœur inassouvi. La maladie s’était installée avec force : Mains crochues harponnant avidement tous les dossiers . . . bouche jamais close, happant toute opinion pour la faire sienne ou l’écraser de son mépris, corps cupide, envahissant sans retenue tous les espaces, usurpant l’intimité des collègues.

Peine perdue ! Ceux-ci commencèrent à faire bloc. Confidences et rires en demi-teinte à l’abri du regard de l’homme orchestre. Travail partagé à trois. Robert, à défaut de partir à la retraite se mit en retrait, résistant aux assauts de Pierre. Alain trouva judicieux de lui refiler tout client, enquiquineur ou pas, appréciant tout à coup cette liberté temporelle. Claire sembla reprendre du poil de la bête, décidant d’occuper toute sa place avec une autorité enjoleuse. Monsieur Paul, comme si, il avait été touché de plein fouet, sans doute, par l’ambiance chaleureuse, comme si, subitement, il découvrait les atouts charmeurs de son employée, autant que le super esprit qui s’était emparé depuis quelque temps de son équipe, réintégra, derechef son bureau. Excitation de partager cette atmosphère enjouée.

La mise en quarantaine, intelligemment orchestrée au nez et à la barbe du boss confina Pierre dans son local exigu, face à face avec lui-même. Isolement, retour aux sources, rêves de grands espaces anéantis, pression maximale de l’ego comme une orange au goût amer. Comme si une convalescence longue s’engageait, la cascade se tarit peu à peu, la fièvre tomba. Pierre n’affûta plus que ses crayons ! Comme s’il avait compris qu’un contre tous ou que tous contre un  n’entamait qu’une  descente aux enfers.

Mais attention ! Toute remontée est possible.

PostHeaderIcon Le diable au corps, par Karima Hadjaz

Piste d'écriture: Ce texte est né du jeu NONSENSE, qui impose une double contrainte: d'abord on choisit, sur une carte "mots", un terme parmi ceux proposés. Puis notre voisin tire une carte "situation" et nous lit l'une de celles proposées.

Mot: diable. Situation : sur la piste de danse, vous reconnaissez votre ex-femme en compagnie de…

 Le diable au corps

C’est pas vrai, c’est pas elle, pas avec ce con ? Je crois rêver. Elle est là à sa dandiner sur la piste, les projecteurs sur elle, le corps se balançant de gauche à droite dans un mouvement nonchalant. Et lui qu’est-ce qu’il fait avec elle ? Je croyais qu’elle le détestait. J’ai du mal à le croire… puis quel accoutrement ! Je m’avance pour essayer de distinguer son visage et m’assurer que mes yeux voient bien dans cette obscurité à moitié artificielle. Je me faufile éperdu, obnubilé par ses mouvements lancinants, saisissant chacune de ses courbures. Mon cœur bat très fort. Mon meilleur ami, c’est pas possible. Puis elle, qu’est-ce qu’elle est belle ! Il lui prend la taille, la soulève, elle parait heureuse, déchainée aussi. Je ne l’avais jamais vue comme ça.

Qu’est-ce qu’il me prend, elle me jette comme une vieille chaussette, elle me pousse à la haïr et moi je suis là à la lorgner dans cette salle avec ce con. Bon ressaisis-toi mon grand, un peu de fierté. Je suis sorti pour rencontrer des gens, boire un coup, danser… Allez détourne ton regard, fais ta vie.

J’essaie de me concentrer sur la musique, sur la joie et la folie qui règne dans cette salle souterraine, propice aux possibilités nouvelles. Allez un cul sec… La musique se déchaine, je sens mon corps transporter des hormones vers chacune des cellules de mon être. Je commence à éprouver une sensation de légèreté, comme si mon corps se vidait… l’alcool commence à faire son effet. J’adore les années 80, indémodable cette musique. Que de souvenirs ! D’ailleurs je me souviens bien, c’est sur une chanson de Whitney Houston que s’est conclue notre union à Jessica et moi. Elle a duré quinze ans quand même. C’est une belle histoire… enfin c’était.

— Salut Jeannot, t’étais où ? ça fait une paye que je te cherche.

— J’étais là. T’as vu là-bas ? dis-je montrant du doigt Jessica avec JO. T’as vu cette garce, elle se tape Jo. Et lui ce bouffon, il me dégoute. C’est ça les potes…

—Bon c’est bon tu vas pas bloquer sur eux là, ajoute Sam, regarde autour de toi, y a que ça, des belles nanas… en plus t’es libre comme l’air. On est venus faire la fête, s’éclater, oublier la semaine, les soucis, le quotidien et toi à peine elle apparait, tu délires. Elle ne va pas revenir. T’es beau, sérieux, un mec bien, tu vas en trouver une autre. Une de perdue, dix de retrouvées comme on dit ! Viens on change de salle, y a de la musique qui déchire dans la salle Afro.

 — T’as raiso.

En me dirigeant avec Sam dans l’autre salle, mon regard reste accroché à elle. Je me rends compte malgré obscurité, à quel point elle est belle et désirante. Je n’avais pas vu cette beauté chez elle. Ses mouvements saccadés sous ces néons la rendent parfaite. (C’est surement lui qui la rend aussi belle, aussi rayonnante ?). Je n’ai pas réussi à la rendre heureuse et elle a décidé de se barrer. Elle a eu raison. Suis qu’un pov’ con qui n’avait rien compris.

— Allez, décroche mec, on est quand même venus ce soir pour changer de peau, boire, laisser libre ses pulsions et vibrer au rythme de la musique. Elle ne va tout de même pas te pourrir ta soirée, non ?

— OK, OK, tu ne trouves pas qu’ils ne vont pas ensemble ? Je lance en hurlant.

— T’es incorrigible. Viens.

Sam prend mon bras et me traine dans l’autre salle en me tendant un verre de vodka plein.

En effet dans l’autre salle, la piste est pleine, bondée, les corps se déchainent, s’enlacent, sautent, remuent, se bousculent, les bras gesticulent. Tous serraient comme des sardines, en harmonie. Une immense chaleur se diffuse par mes pieds et envahit en quelques secondes mes sens. Je me laisse saisir pas cette vague. C’est elle qui va me sauver et m’emmener vers des contrées inconnues. Je veux boire, m’enivrer, oublier ce mirage dans l’autre salle, l’oublier elle. Et lui surtout. Rien que de penser que son corps caresse le sien au rythme de la musique cela me rend malade. Je me faufile en dansant sur cette piste glissante. Je veux être au centre, capter la lumière du néon, me transformer sous son halo. Découvrir mon corps qui se fragmente et se reconstitue sous cette lumière phosphorescence. Je sens en moi monter cette fièvre qui me rend autre, qui me donne confiance. Je souris aux filles, aux garçons. Je me regarde danser dans le miroir en face. Je bouscule, laisse balader mon corps au rythme tribal de la musique. Je suis un autre. J’enserre la taille d’une femme, qui me jette un sourire affectueux et gentil. Elle se détache de moi, sans m’injurier. Je lui offre un sourire. La chaleur, la sensation de plaisir m’envahissent. Mes membres se commandent tous seuls. Je suis de ma voix les paroles de la chanson, je me prends pour une star. Je me sens détaché de la foule. Le DJ annonce une chanson que j’adore. Je sautille de joie, je me sens exalté, euphorique….

 

… Puis je revois cette femme aux lèvres pulpeuses s’approcher de moi, souriante comme si elle voulait quelque chose. Je me dirige vers elle, je vole. Je suis en gravitation sur cette scène… je bouscule mes voisins que j’aperçois dans le prisme de mes yeux, se mouvoir dans un mouvement lent, la musique ralentit doucement, mon corps s’alourdit. Mais ce n’est pas grave, la musique m’entraine toujours, j’aime trop ça. Je suis en face d’elle, je danse, maitre de mon corps qui obéit au rythme répétitif de la musique qui me soustrait à la réalité. Je suis trop bien. Je veux rester ainsi, j’oublie Jessica, ce con et puis…

 

— Alors ça va, Jeannot ? calme-toi. J’entends au loin ses paroles. C’est Sam qui me secoue la tête. Je suis dans ses bras. Il me tenait la tête, sous des lumières puissantes.

— Qu’y a-t-il, je suis où.

— Ben tu ne te rappelles pas ? m’interroge Sam

— non, ah j’ai mal au crâne, il est quelle heure ?

— il est 6 heures du mat, tu te rends compte de ce qu’il s’est pass… ? J’aurais dû rester avec toi, mais là franchement tu m’as bluffé.

— qu’est-ce que j’ai fait, c’est quoi ce délire ?

— T’étais déchainé, t’étais un autre quoi… j’en revenais pas de te voir comme ça. T’étais comme possédé. Ton corps n’a pas arrêté de danser, un mec dans la salle nous a dit que t’étais en transe. C’est incroyable. On a été obligé de te saisir à deux et de te secouer. Ton corps balançait en avant, en arrière, en avant, en arrière. Ça m’a fait drôle, c’est pas ton genre. J’ai rien compris.

— Tu rigoles ou quoi, en transe… c’est impossible.

— Si je te jure, j’ai vu tes yeux transparents, ton regard vitreux, je te parlais, tu ne me calculais même pas. C’est fou. T’étais sur une autre planète. C’est la première fois que je vois ça de ma vie.

— N'importe quoi en transe manquait plus que ça. On est où là ?

— Sur Mars, tu te souviens !

 

 

PostHeaderIcon Comme si cette fois encore... par Isabelle Henriot

Une proposition d'écriture, née de la lecture d'une nouvelle d'Annie Saumont, "Equateur", parue dans le recueil "Un soir à la maison": et si on commençait notre texte avec un "Comme si"? Et si, en plus, on jouait avec les rythmes, comme sait si bien le faire Annie Saumont? Une nouvelle à chute, d'Isabelle.

« Comme si »

 Comme si cette fois encore elle ne se ferait pas prendre et qu’elle passerait la barrière électronique sans déclencher l’alarme ; tout à ses yeux justifiait son acte son petit salaire les profits énorme des industries alimentaires et des grands groupes de distribution le marketing qui manipulait en masse, les pulsions d’achats orchestrées au quotidien.

Moi, je savais que c’était sa petite révolte à elle quand elle sortait de dessous sa veste, les produits les plus chers, saumon fumé viande produits de beauté petits dessous chics. J’avais beau la mettre en garde, elle s’en foutait et se sentait invincible.

Comme si ce qu’elle appelait ses expéditions punitives rétablissaient le monstrueux déséquilibre entre le petit peuple et les gros actionnaires. Je les emmerde, je suis bien plus maline qu’eux, je rétablis les prix à leur juste valeur disait-elle, comme si elle était la justicière désignée par ses propres instances morales et que ça faisait loi. Une des rares fois où elle s’était fait attraper, elle avait même justifié auprès du directeur du magasin, son vol de petites culottes par le fait qu’elle ne trouvait jamais le modèle de son sac d’aspirateur et qu’elle avait donc sévi en représailles. Il lui avait expliqué que non ; il ne fallait pas, qu’elle aurait du signaler le défaut de sac approprié. Vexée, un mois après, elle avait recommencé en enlevant soigneusement le fil détecteur collé dans la boite. Manque de pot, il y en avait un autre caché près de l’élastique du string rose en dentelle. Trouvant la situation cocasse, elle s’était amusée à faire l’aveu qu’elle était obsédée par les petites culottes. Elle était tombée sur le même directeur particulièrement naïf ou compréhensif, et elle avait simplement réglé ce qu’elle devait. Elle était repartie libre comme l’air avec la seule menace que la prochaine fois ce serait le commissariat.

Je riais de ses frasques mais quelque fois moi, je l’imaginais derrière les barreaux petite figure grise parmi toutes les autres. Comme si les petits poissons passaient au travers du filet dans un monde où c’était les gros qui possédaient les compagnies de pêche tueuse de baleine. Reviendrait-elle un jour menottée accompagnée par deux flics venant faire une perquisition dans sa caverne d’Ali baba ?

Elle disait qu’un jour, elle irait voler la crapule du 4/40 qui résidait à la sortie du village dans la gigantesque propriété entourée de grilles plantées dans des murs bien épais. Comme si celui là aussi, elle lui ferait la nique, quitte à se faufiler dans une soirée chaude et à prendre le risque de se faire baiser par un salopard tout en grattant les dorures avec ses ongles. Alors elle reviendrait fièrement les poches pleines de montres valant six mois de smic. Elle en était capable, sa conviction pensait-elle la sauvait toujours in extrémis. Moi, qui ne disais rien, attendant qu’elle revienne, je me faisais un sang d’encre. Ces vols devenaient de plus en plus audacieux, elle planait dans l’ivresse grandissante de ses réussites. Et puis c’est arrivé.

Quel est votre lien de parenté avec cette personne ? Elle, ma sœur. A l’hôpital entre la vie et la mort, une balle dans la poitrine ; c’en était trop pour moi. Pleuré crié NON ! Comme si toutes mes peurs avaient pris corps inéluctablement. La voix m’annonçait froidement cette sentence monstrueuse, disproportionnée et cruelle. Elle l’avait franchi l’enceinte du château ! à l’aide d’une échelle, à 4h du matin, croyant la propriété sans occupant. Oublié, le vieil Emile qu’elle avait vu pourtant mainte fois au café. Lui, fidèle chien de garde, défendant les biens du grand patron avait décidé cette nuit là, de poser des pièges à renard. Je l’imaginais accroupi ; la silhouette furtive, il l’avait déjà entendue avant de la voir. C’était un gros gibier qui venait là, il avait sans doute l’intention de l’effrayer ou de le blesser, je ne croyais pas qu’il ait pu désirer l’abattre de sang froid. La gendarmerie ne m’avait pas donné plus de détails. Que c’était-il passé réellement ? Elle seule aurait pu me le raconter…

Le mal était fait, abattue en plein vol, la métaphore s’arrêtait là, sa vie était en jeu. Elle avait déclenché la dernière alarme.

PostHeaderIcon Bistrot triste, par Danièle Geroda

Piste d'écriture: s'inspirer de l'unvivers pictural d'Edward Hopper, en faisant bouger le cadre: que s'est-il passé avant, que se passera-t-il après? Qui regarde ces personnages? Ou encore: Que pensent-ils, que ressentent-ils?

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Edward Hopper, Sunlight in a Cafeteria, 1958

 

Bistrot triste

 Midi ! Je constate que la brasserie a bien ouvert ses portes mais que, comme d’habitude, la foule ne se presse pas pour venir déjeuner. Ca me fait vraiment mal de voir que mon neveu Gérald, gérant nouvellement installé, n’arrive pas à capter la clientèle !! Je lui ai pourtant suggéré d’apporter un peu de soleil dans ce local, le sien, désormais. Quelle tristesse ! Il n’a trouvé qu’un bilborgia blanc pour apporter un peu de vie et de verdure ! Même pas un petit bouquet sur ces tristes tables en formica. Pourquoi avoir opté pour un tel mobilier ? Les tables en bois d’avant, avaient plus de cachet.

Ah ! Il vient de m’apercevoir . . . .Je vais encore devoir lui prodiguer de nouveaux conseils. Il est tellement jeune et inexpérimenté ! Il n’a certainement pas la bosse des affaires mais, je crois qu’il est capable d’écouter un vieux de la vieille comme moi. Déjà ! C’est mieux que d’habitude ! Je remarque qu’une jolie demoiselle s’est arrêtée dans le troquet.

Mais ! Je la connais !  C’est Anna, la fille de la boulangère de ma rue. Elle cherchait du travail. D’après sa mère. Elle est timide. .tiens un peu comme Gérald. Ils font bien la paire tous les deux. Pour l’heure, elle se désaltère, prend peut-être des forces avant de se jeter à l’eau. C’est vrai ! M’a dit sa mère : ça lui plairait assez de travailler comme serveuse dans ce bistrot non loin de la boulangerie .Dans un premier temps il lui faudrait, certes, qu’elle apprenne à sourire un peu plus et tenir la tête haute . . . Elle n’est pas mal, sinon, elle a un joli minois, elle est bien roulée. Aujourd’hui ! C’’est vrai qu’il fait chaud. Elle a mis une belle robe bleue en harmonie avec son regard. Dommage qu’elle cache ses yeux ! On dirait vraiment qu’elle est en train de passer un examen. Ah ! Qui sait peut- être qu’ils se sont déjà parlés et qu’elle a osé lui proposer ses services ! Je ne le pense pas. Je ne la sens pas très à l’aise. Elle me paraît un peu nerveuse à se triturer les doigts de la sorte…

Et Gérald ! Que fait-il assis ? Si seulement il montrait un peu moins de passivité, un peu plus de réactivité ! Moi, je me serais carrément planté devant elle pour engager la conversation. Non ! Lui ! Il est toujours partisan du moindre effort. A ce rythme, il ne tardera pas à faire réellement couler la boîte, ma boîte.

Je crois qu’il va me falloir reprendre du service.

PostHeaderIcon En face, par Karima Hadjaz

 Piste d'écriture: s'inspirer de l'univers pictural d'Edward Hopper, mais faire bouger le cadre. Que pensent les personnages, que ressentent-ils? Que s'est-il passé avant, que se passera-t-il après dans leur vie ? Qui les regarde? ...

EN FACE

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Edward HOPPER, People in the Sun 1960

 

Sur le ciel bleu,

Écran.

Ils attendent de voir défiler les images.

Nuage.

Ils sont confortablement installés dans leur réalité, le spectacle va commencer.

Façade.

Ils espèrent voir apparaitre des fragments de vies, celles des autres surtout, douloureuses et souffrantes, qui les rassurent sur la valeur de la leur.

 

Il fait chaud, la sueur coule de leurs pores. La pluie n'est pas là. Ils auraient bien aimé, même artificielle.

Artifice de leur monde.

Monde fictif.

Ils ne bougent pas, leur visage s'impatiente et trépigne quand même.

Jubilation du spectacle.

Ils sont assis sur un siège en bois posé sur une estrade sortie de la terre.

En face d'eux la platitude des champs les élève.

De temps en temps les montagnes se soulèvent, timidement.

Ils se croient grands, en face.

 

Images qui défilent enfin.

Ils voient enfin l'autre jouer sa vie, ils se rassurent du spectacle d'autres existences qu'ils trouvent pathétiques et qui ne leur appartiennent pas.

Ils prennent leurs aises, ils s'ancrent, ils s'enracinent. On ne se fait surtout pas d'ombres.

Ils s'exposent, ils s'affichent, ils se croient les plus forts et voir la misère les conforte davantage sur leurs pouvoirs.

Ils sont fiers de leur aisance... de leur naissance.

Tremblements de terre approche, on s'accroche.

Paisible. Rien ne se décroche.

 

Un vent frais transporte des cris, des échos résonnent. C'est le peuple qui se lance, les armes en main et des cris :

Li-ber-té, é-ga-li-té, fra-ter-nité... du pain. Quatre mots qui résonnent comme un traintrain.

 Au loin.

Ils se croient en sécurité sur leur navire de sureté.

Leurs mains dans les poches.

Leur indifférence les protège.

Dédain.

Même refrain.

 

En bas dans la vallée, c’est le monde réel qu’ils n’entendent pas.

 

Au loin le blé n'attend pas et pousse quand même.

Monde réel.

 L'insolence de la nature l'emporte.

Pour qui ?

 

 

 

 

 

 

 

PostHeaderIcon Enfermés dehors, par Jean-Claude Boyrie

Enfermés dehors !

MAGRITTE 

«  Mesdames et Messieurs,

Soyez les bienvenus dans la maison de René Magritte. À l'occasion du centième anniversaire de sa naissance et du quarantième de son décès, cet artiste vient à la rencontre de son public. Il vous ouvre aujourd'hui les portes d'un lieu qu'il a souvent peint pour ne l'avoir jamais habité. Mais attention ! Vous êtes ici dan le domaine du faux-semblant et de l'illusion.

Vous êtes priés de garder vos écouteurs sur les oreilles pendant la durée de la visite. L'exception justifiant la règle, que d'ailleurs nul n'est tenu d'appliquer, vous pouvez aussi ne pas les mettre, ou les enlever si le commentaire ne vous intéresse pas. Vous êtes à tout moment libres de rester dans votre bulle de confort ou d'en sortir, à la seule condition de ne pas empiéter sur l'espace-temps de vos voisins. Car, vous l'avez compris, vous venez de pénétrer dans un musée virtuel, un univers plein d'O.F.N.I. (objets flottants non identifiés). Les objets qui vous entourent ne peuvent être que vus, ressentis ou pressentis. Un peu compliqué, pensez-vous ? Prenez par exemple ce nu debout. Magritte a créé cette figure dans l'espace avec sa palette et son pinceau. C'est une farce-attrape. Inutile, Messieurs, de vous précipiter sur le modèle. Il vous semble bien en chair, mais n'a pas de réalité physique.

Un peu dommage, n'est-ce pas ? Ne nous perdons pas en vains regrets ! Les personnages sur ce mur sont tout aussi dépourvus de matérialité. Ce ne sont que des ombres portées qui se clonent à l'infini.... Si vous les voyez se répéter à l'identique comme les motifs d'un papier peint, c'est peut-être qu'il s'agit tout simplement d'un papier peint. De même, l'armoire à glace en face de vous garde tout son mystère. Au moins tant qu'elle est fermée. Alors, nous allons l'ouvrir ensemble et regarder dedans. Que contient-elle ? Juste un vêtement blanc suspendu à un cintre, qui pourrait être une robe ou plus simplement une chemise de nuit. Ceci n'a rien que de très banal et déjà vous ressentez un vague sentiment de déception. Considérez mieux cependant cette chemise qui flotte dans l'espace. Elle a deux yeux qui vous regardent, à moins que ce ne soit une paire de seins. Il s'agit d'un rêve érotique, une facétie du fantôme du peintre qui hante cette demeure. Et ce fantôme est en train de vous faire un pied de nez, ajoutant : « Je vous ai bien eus ! »

Il vous faudra, le temps de la visite, vous faire à sa présence absente, ou son absence présente. Chez ce peintre, le réel côtoie constamment  l'imaginaire sans qu'on puisse distinguer l'un de l'autre.

À présent, reprenons les choses à leur début, si tant est qu'elles aient un début et une fin. Ce qui n'est pas prouvé. Vous venez de franchir le seuil de cette demeure, ou ce que vous considérez comme tel. Mais de cela, chers visiteurs, êtes-vous bien sûrs ? Une fois passée cette porte par où débute notre circuit, vous allez quitter le monde réel pour entrer dans un univers onirique. Le plancher de la pièce où vous vous trouvez se prolonge à l'extérieur. Soit, mais mais vous pouvez imaginer tout aussi bien le contraire. Par exemple, que l'extérieur pénètre à l'intérieur, et que vous êtes dehors quand vous croyez être dedans.

Je m'explique. En vous retournant, considérez la face interne de la porte d'entrée. Vous Monsieur, par exemple, qui vous trouvez juste à côté, que voyez-vous ?

  -Euh.... Rien de particulier !

  - Oh que si ! Prenez votre temps, Monsieur, observez mieux...

  - Eh bien, on voit dans le bois de la porte une sorte d'échancrure.

  - Oui, Monsieur, c'est une bonne réponse : le trou béant par lequel vous vous êtes introduit sans même vous en rendre compte, ne se qualifie que par l'inqualifiable. Un trou, c'est une frontière floue, un passage entre la vie et la mort. Quoi d'autre sinon le néant, le vide, le rien ? Pourtant, cet orifice existe bel et bien. Qu'est-ce que cette forme, inventée ou réelle, évoque pour vous ?

  - Je ne sais pas... un arbre peut-être.... 

  - Vous n'êtes pas loin de la vérité. La découpure de la porte fait effectivement penser à la silhouette d'un arbre, lequel peut cacher la forêt, comme tout arbre qui se respecte. Que voyez-vous autour de lui ?

  - Pas grand chose, car il fait nuit.

  - Fort bien ! C'est effectivement nuit noire, on discerne juste la masse obscure des frondaisons. Mais il se passe quelque chose à l'intérieur du tronc, ne croyez-vous pas?

  - On dirait que le tronc s'ouvre vers le spectateur....

  - Exactement. Qu'y voyez-vous ?

  - Comme une petite maison aux fenêtres éclairées.

  - Vous la reconnaissez ?

  - Non.

  - Pourtant c'est celle où vous êtes. Oui, ce lieu-même où vous vous trouvez et que pourtant vous observez de l'extérieur ! Incroyable, non ? Allons, je vous mets sur la voie : si vous vous tenez immobile face à l'arbre (et de ce fait à la petite maison qu'il contient) vous vous apercevez que c'est ce décor qui bouge et vous rend en quelque sorte spectateur de vous-même.

  - Ouaouh ! C'est difficile à capter !

  - Pas tant que ça, mais je comprends que cela vous laisse perplexe. Mais poursuivons la visite, si vous le voulez bien. Nous voici à présent en face d'une fenêtre à double battant, une ouverture ordinaire, comme on en voit un peu partout. Mais ici, la fenêtre est un miroir, je précise : un miroir vivant. Pouvez-vous décrire l'image qu'il reflète ?

  - On y voit un personnage qui fume la pipe et porte un chapeau melon... L'artiste, peut-être.

  - Pure supposition de votre part ! Car ceci n'est pas une pipe, ceci n'est pas un chapeau. L'image engloutit la réalité de la pipe et du chapeau, dans un espace où s'égarent aussi la vérité du peintre et de son modèle, ou celle du trousseau de clés que je tiens à la main. J'ai beau les agiter dans tous les sens, ces clés, rien à faire : elles n'existent pas. Alors, dites-moi, où est le vrai, où est le faux ?

  - Tout cela nous dépasse un peu.

  - C'est juste que vous avez mal observé. Car à présent, regardez bien, le personnage est en train d'ouvrir sa chemise. Un geste inconvenant, n'est-ce pas ? Et qu'y a-t-il sous sa chemise ?

  - Un carré de ciel bleu où courent les nuages et d'où jaillissent des cris d'oiseaux.

  - Fort bien. Vous pouvez donc constater que les pans de la chemise du personnage sont comme une petite fenêtre donnant sur le jardin, ou alors quelque chose de peint sur la fenêtre, cela revient au même.

  - Oui, ce doit être quelque chose comme cela.

  - Il ne vous reste plus qu'un pas à franchir : admettre que cette fenêtre n'est en réalité qu'un tableau. Que cette toile représente un paysage. Celui-là même que vous pourriez voir si vous regardiez par la vraie fenêtre, en supposant qu'il y en ait une. En réalité, la toile est vide. Ce n'est qu'un trouée où se mêlent et se confondent paysage réel et paysage peint."

[ On entend un fracas de verre brisé ]

  " Qu'est-ce qui se passe ?

  - Oh, ne vous inquiétez pas, c'est juste le fantôme qui vient de donner un coup de poing dans la vitre pour éviter que vous ne soyez « enfermés dehors ». Méfiez-vous des éclats de verre : même virtuels, ils peuvent blesser. Chers amis visiteurs, sortez en bon ordre, cette visite est à présent terminée, n'oubliez pas le guide s'il vous plaît."

Illustration : René Magritte, « La clé des champs », huile sur toile 80 x 60,

Madrid, Coll. Thyssen.

Principale source consultée : Jacques Meuris « Magritte et les mystères du passé », éd. de La lettre volée, Coll. « Essais, Courtrai, sept.1992

PostHeaderIcon Fenêtre ouverte à New-York, par Jacqueline Chauvet

Piste d'écriture: s'inspirer de l'unvivers pictural d'Edward Hopper, en faisant bouger le cadre: que s'est-il passé avant, que se passera-t-il après? Qui regarde ces personnages? Ou encore: Que pensent-ils, que ressentent-ils?

Fenêtre ouverte à New York

D’après un tableau de  E.Hopper

hopperchambreanewyork

 

Il fait doux ce soir. C’est l’été indien à New York. Par la fenêtre grande ouverte on reçoit le parfum de tous les chèvrefeuilles de Greenwich Village.

Mon père lit ou fait semblant de s’intéresser au journal, sa manière habituelle de s’isoler, d’être là sans être là, masse rassurante installée dans le volume rassurant de ce vieux fauteuil familier.

C’est décidé, c’est ce soir que je dois lui dire. Pour le moment je gagne un peu de temps, je réfléchis. Je ne me sens pas encore le courage de me tourner franchement vers lui et le regarder dans les yeux.

J’aime bien, dans le fond, tout le côté classique de cette pièce, la haute fenêtre et ses colonnes, le guéridon d’acajou qui a toujours été là pour y prendre un verre avant le repas ou pour un thé vers cinq heures. Et le piano, un vrai membre de la famille, l’ami de papa qui en tirait toutes sortes de musiques selon qu’il se sentait romantique, joyeux ou totalement jazz.

Ça fait au moins vingt fois que j’appuie sur la même touche, un mi, je crois. Il ne bronche pas, pourtant c’est lancinant comme le tic-tac d’une horloge qui découpe le temps. Mais ça m’aide à me concentrer avant de me lancer.

Comment m’y prendre ? « Papa, tu veux bien m’écouter ? Ce soir j’ai quelque chose d’important à te dire ».

Non, plutôt :

 « Papa, tu devines que je veux te parler et sans doute tu devines à quel sujet. Tu sais, ce garçon que tu connais peu et que tu n’apprécies pas beaucoup, ce garçon avec qui je m’entends si bien, avec qui j’ai envie de plonger dans la vraie vie d’adulte, ce garçon que j’aime tout simplement…

Ne dis rien, je connais tes arguments, trop jeunes, trop tôt, de quoi vivrez-vous, tu n’es pas bien ici ? Oui je suis bien, j’aime ce foyer où j’ai toujours été heureuse, cette maison si comme il faut, si solide, si calme avec ses lourdes portes et ses gravures champêtres au mur. Mais l’enfance est finie.

Ah oui, la différence de culture aussi. Mais enfin nous étions ensemble à Harvard, nous avons le même âge, les mêmes goûts, les mêmes valeurs. Il est noir, et après? Je vais partir le rejoindre ce soir. Pas définitivement seulement pour marquer le coup. Il est là, de l’autre côté de la rue, il nous voit, il m’attend ».

Voilà, j’espère qu’il comprendra. Un dernier mi et je me lance.

PostHeaderIcon Le bar de Jim, par Danièle Chauvin

Piste d'écriture: s'inspirer de l'univers pictural d'Edward Hopper, mais faire bouger le cadre : imaginer qui regarde les personnages,  se demander ce qui s'est passé avant l'image, et ce qui arrivera après.

Le bar de Jim

danièlehopperNighthawks, E.Hopper (1942)

Très bien. Ils sont là .Ils n’ont pu éviter de se saluer. Ça me réjouit. Evidemment, ils n’échangent pas un mot. Pourtant, il fut une période où ils étaient plus bavards. Ils nous agaçaient assez avec leurs a parte. La Terre aurait pu changer le sens de sa rotation qu’ils ne s’en seraient pas aperçus.  

Ils doivent se demander pourquoi ils se trouvent dans ce bar, si tard, ensemble. Je leur réserve une sacrée surprise. Chacun a pris un café et attend la suite. Ils s’ennuient. Et moi, je m’amuse. Combien de cigarette a fumées Steeve depuis qu’il est là ? Et Mary, que tient-elle au bout de ces doigts ? C’est encore une belle rousse. Elle n’a pas coupé ses cheveux. Je me demande si elle n’essaierait pas de reprendre les choses là où elles s’étaient arrêtées si elle en avait l’occasion. Sa main traîne un peu trop près de celle de Steeve pour être honnête. Lui fait semblant de se concentrer sur sa cigarette. Son chapeau cache-t-il une calvitie naissante ?

Jim, le barman n’a pas l’air pressé de partir. On dirait qu’il a toujours quelque chose à faire, une vraie fée du logis. De temps en temps, il relève la tête, espérant que ces deux-là lui commanderont autre chose. Il les connaît depuis le temps où toute leur bande fréquentait le bar : ils se réunissaient le samedi soir pour mettre au point leur soirée : ciné, boîte, virée en voiture… Décidément, ils en resteront à leur unique café. Mais Jim s’en moque un peu : il y a encore ce bon vieux Freddy qui assure son chiffre d’affaire à  lui tout seul. Une véritable éponge, ce gars-là. Je me demande ce qu’il fait dans la vie. A quelqu’heure de la journée que je passe ici avec un client, je le trouve. Seul devant sa bière. Pourquoi n’est-il pas énorme comme tous les buveurs de bière ?

Bon, maintenant, il faudrait bien que j’entre et que je leur apprenne la vérité avant qu’ils ne se lassent complètement et qu’ils ne partent. Mais je préférerais ne pas avoir de témoin. Et l’éponge à bière semble vissée sur son tabouret. Attendons encore un peu, histoire d’observer la suite. Ils ne vont tout de même pas rester muets jusqu’à la fin de la nuit. Ce que je vais leur dire dans un instant va sûrement leur délier la langue.

Quand j’ai appris ça, il y a deux mois, je me suis dit que je devais en faire quelque chose. Mais quoi ? Et puis j’ai pensé à ce rendez-vous. J’ai contacté chacun individuellement. Je ne sais plus ce que je leur ai raconté pour les ramener ici. Voilà bien longtemps qu’ils ont déserté le coin et sont partis vivre loin des lieux de leur jeunesse. Je suis le seul de la bande à être resté dans la région. Toute cette histoire est vieille aujourd’hui, mais elle n’a pas encore atteint son point final. A l’époque, chacun avait accusé l’autre, sans appel. Il est vrai que les circonstances étaient obscures. Personne n’avait compris, et encore moins les principaux intéressés. Tout le monde avait été surpris par leur séparation soudaine et violente.

C’est Jim qui m’a appelé. Il disait avoir une info de premier ordre, que je devais venir tout de suite. Pour une info de premier ordre, c’en était une ! qui allait changer l’ordre justement, l’ordre des évènements. Du moins je l’espère.

Jim avait rencontré la belle-mère de Mary, la deuxième femme de son père. En réalité, elle était venue elle-même au bar, sachant que Jim n’avait pas quitté son poste depuis cette époque. Elle lui avait demandé s’il savait où habitait Mary aujourd’hui. Comme il ne pouvait répondre et qu’elle semblait fort nerveuse, il s’était enquis de la raison de cette question. Elle lui avait alors tout déballé. Jim avait pensé que j’étais la personne la mieux placée pour écouter cela, moi qui étais toujours resté en contact avec Mary et Steeve. J’ai accouru. La femme a redébité son histoire. Tout s’est éclairé. Il fallait maintenant rétablir la vérité. Serait-ce trop tard ? Même si rien ne changeait ensuite, Mary et Steeve devaient savoir. J’ai trouvé un moyen de les faire venir ensemble dans le bar de Jim.

 

 Il est temps. Je pousse la porte du bar.

 

 

 

 

PostHeaderIcon Retour, par Michelle Jolly

Piste d'écriture: s'inspirer de l'univers pictural d'Edward Hopper, en faisant bouger le cadre: qui regarde la scène? Que vivent les personnages? Que s'est-il passé avant, que se passera-t-il après?

Retour

J’avais pris le chemin du petit portail, celui qu’on ne ratissait plus, depuis longtemps, abandonné, au sud de la maison. Jamais je n’arrivais par-là, autrefois, faisant crisser les pneus de ma voiture sur le gravier de la grande allée, celle de l’Est.

J’avais dit que je viendrais, j’avais promis ; le taxi m’avait laissé en bas de la cote, besoin de cette montée difficile pour me préparer. Neuf ans ! neuf années d’absence, de malentendus, de rage, de lâcheté, de silence coupable. Un entêtement qui m’avait tenue loin d’eux, très loin, malgré leurs longs appels, au début, signes courroucés de parents inquiets, attentifs à maintenir un lien. Aveugle, je m’obstinais, leur désaccord sur ma vie, mes choix, mes idées, m’irritait, hors de moi, j’étais partie loin, le plus loin possible… quelques cartes brèves, puis le silence…

Je vivais très bien comme ça, mes amis, François, mon compagnon, un travail passionnant, la vie continuait…

J’avais refermé le portail derrière moi, sans bruit, arrivée derrière le grand cerisier, je l’aperçus ; à l’intérieur, tendue comme une figure de proue, regardant l’allée droit devant elle ; elle n’avait pas changé, je m’arrêtai, tremblant un peu. Toujours belle, immobile, ses cheveux d’une couleur que je ne lui connaissais pas, elle cachait maintenant ses années ! Je souris ; elle s’appuyait des deux bras, fermement sur la petite table ronde sous laquelle, enfant, je me cachais ; elle ne l’avait pas changée de place. Penchée en avant, elle recevait toute la lumière du soleil levant, cadeau du matin, dans cette maison vieillissant avec eux, sous le bois de la façade repeinte en blanc tous les trois ans, et le charme vieillot d’un perron à colonnes.

Elle attendait, fidèle au rendez-vous, depuis combien de temps guettait-elle l’arrivée de sa fille prodigue ? Ses mains se crispaient, tendue à l’extrême, se fatiguant un peu ; derrière elle dans la pénombre une voix : « Tu es sûre qu’elle viendra ? »

«  Oui, elle a promis.. » se cramponnant aux mots, à cette lettre écrite dans l’urgence.

Derrière le cerisier, je n’osais avancer, comment me faire pardonner ces fêtes loin d’eux, ces projets sans eux, ces amours, cette vie construite sans tenir compte de leur existence ? comment raconter sans qu’ils se sentent écartés, ignorés, rayés..

…Je m’embrouille dans mes idées, et le train de huit heures me fait sursauter ! Déjà ! une heure que je suis là, au bar de la gare, devant ce café insipide, imaginant la mise en scène de mon retour, là-haut, où ils m’attendent… La lettre, devant moi, froissée : « Viens, il n’est pas bien, il te réclame, ton frère sera là ». J’ai du mal à lire, j’ai promis.

J’ai payé ma boisson, tire comme je peux ma lourde valise, celle des longs voyages, le taxi est là.  Il s’arrêtera devant le grand portail, pas l’autre à l’ombre ; j’ai décidé de prendre l’allée principale, celle qui fait face à la fenêtre, je veux soutenir tant que je peux son regard qui attend, devant moi, face au soleil.

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PostHeaderIcon LIBER TANGO, par Michelle Jolly

Une proposition d'écriture, née de la lecture d'une nouvelle d'Annie Saumont, "Equateur", parue dans le recueil "Un soir à la maison": et si on commençait notre texte avec un "Comme si"? Et si, en plus, on jouait avec les rythmes, comme sait si bien le faire Annie Saumont? Michelle nous embarque au rythme du tango...

michelletango« LIBER TANGO »

 Comme si avec son regard brun, direct, la fraicheur de son teint, sa voix aiguë mais douce, sa robe rose dragée brillante bien tirée sur son ventre rentré, comme si elle n’avait pas les moyens d’attirer enfin son attention !      Comme si avec son air d’hidalgo en retraite, ses jambes de danseur andalou, ses cheveux teints et gominés, son sourire de faïence blanche, et son aura de séducteur insolent, comme si, lui, ne devait pas la prendre par la main, la mener au centre de la piste, et l’entrainer au son du bandonéon.                
Pourtant, rien n’arrivait.   C’était le début de l’après-midi chez Manuel, odeur de bière forte et de poussière, celle soulevée par les pieds des danseurs sur la piste usée. «  Une journée comme celle-là, combien en ai-je vécue ? se disait-elle, gommant quelques rides sous le fard devant le miroir du vestiaire, je ne suis plus jeunette, trichant un peu, mais la jambe souple et une taille sans plis !      Comme si on était tentée de reprendre les mêmes chemins, poussée inexorablement vers la lumière de nos envies ; c’était loin maintenant cette fièvre des fins de semaine au café Manuel,  en centre-ville. Les jeunes, agglutinés,  se retrouvaient là ; « J’attendais quoi ? le tango m’attirait comme un aimant. J’aimais regarder les danseurs, j’essayais, chez moi, un peu gauche,  comme si j’étais au centre de la piste ! et puis un jour on avait pris ma main, ma taille, fermement, un souffle dans mon cou, je me laissais guider, surtout, par « liber tango » que le bandonéon racontait. Comme si c’était une évidence, je me laissais emporter, les notes martelaient decrescendo, une chute, comme si l’on tombait dans quelque chose de tendre, meilleur, apaisant ; puis derrière, tout à coup, le violoncelle et son chant, s’imposant, une ligne, qui maintenait l’équilibre, là-haut : tomber, tenir, tomber, tenir, et cette main qui soutenait l’ensemble. Comme si j’avais pu savoir ! Lui…Je l’ai suivi dix ans, puis ne l’ai plus revu…  pourquoi celui-là, aujourd’hui ? »

Comme s’il fallait toujours une raison ! il est le plus acharné, le meilleur, le plus élégant, des danseurs du Boedo, danser avec lui c’est une promotion, une  apothéose, pensait elle, comme si cela devenait une question vitale !

Depuis près de quinze ans, elle revenait, l’après-midi du dimanche, chez Manuel, la musique était bonne et les danseurs souvent professionnels .Un spectacle de première ordre.  Corps pliés, rythmes lents, puis rapides, dos renversés, pieds glissant et se croisant dans des arabesques compliquées, elle venait pour le tango, et ne s’en lassait pas. Comme si son corps ne lui appartenait plus, elle vibrait, se concentrait sur leurs pas, admirait les envolées, enviait les rapprochements, cette joue si proche, cette jambe qui s’enroulait, elle sentait presque la sueur dans son dos ;. Comme si elle avait quitté son siège, une seule fois ; trop timide, maladroite,  ses jambes  rivées au sol.  Au fil des années elle s’enhardissait, elle avait maintenant un siège au bord de la piste, mais regardait souvent ailleurs, peur qu’on vienne l’inviter, trop tard, alors elle se levait, se rapprochant du bar, s’y attardait, et finissait par partir plus tôt que prévu ; .Le temps passait, elle s’était faite une raison, remisé au placard la robe rose, puis la pailletée, une folie ! Essayait enfin une noire, simple, la serrant un peu, un  rien de peau découverte, une seule coquetterie, des anneaux d’or brillant à son bras.

Comme si elle avait en  mémoire tout un répertoire dansé, comme si ses pieds le connaissait par cœur, elle le regardait encore, lui, le meilleur danseur d’Argentine, pensait elle,, son grand corps la frôlant presque, ses mains fines soutenant à peine sa danseuse, puis fermement la renversant, son regard dans le vague, comme s’il y avait un horizon à fixer.  C’est là qu’elle décida :  "Maintenant ça suffit ". Puis se leva pour partir.

Alors, comme si le bandonéon se réveillait, comme si c’était le moment, la minute sensible, il attaqua fermement » Liber tango » vieil air de Piazzolla ; hésitation dans la salle, un instant en suspension, elle se retourna,  surprise, dans le martèlement des premiers accords ; machinalement, l’homme prit sa main, les bracelets tintèrent un peu, et elle se retrouva  sur la piste.         

Début rapide, pas pivotés, renversés, les pieds se croisaient, s’évitaient,, et comme si la danse effaçait tout, sa fébrilité de gamine attardée, les allures d’un autre âge de son danseur, ils dansaient, joues rapprochées, dans l’indécence désuète de ce tango, prés, tout près, comme s’il n’y avait qu’eux, comme si c’était la chose la plus importante au monde.

Quand le bandonéon s’est tu, il la raccompagna à sa place, et lui dit tout bas « Vous dansez bien ! il faudra revenir demain.. »