Ateliers d'écriture animés par Carole Menahem-Lilin à Montpellier

26 avril 2017

Les noces de Gyptis, par Jean-Claude Boyrie

Épilogue :

Phil.

Les noces de Gyptis et de Protis.

 

« Ce jour-là, le roi était occupé à préparer les noces de sa fille Gyptis que, selon la coutume de la nation, il se préparait à donner en mariage au gendre choisi pendant le festin. Tous les prétendants avaient été invités au banquet. Le roi y convia aussi ses hôtes grecs. On introduisit la jeune fille et son père lui dit d'offrir l'eau à celui qu'elle choisirait pour mari. Alors, laissant de côté tous les autres, Gyptis se tourna vers les Grecs et présenta l'eau à Protis. Ce dernier, d'hôte devenu gendre, reçut de son beau-père un emplacement pour fonder la ville. »

Justin, historien romain (IIIème siècle de notre ère) « Histoires philippiques ».

Décidément, les évènements s'accélèrent. Nous n'avions prévu de faire, à l'occasion des fêtes, qu'un séjour court à l'Estaque, où nos amis Syriens viennent enfin d'obtenir l'autorisation de s'installer (merci, Monsieur le Préfet !). Dans l'immédiat, ce succès bien mérité, car il couronne les efforts de tous, nous pose un problème d'organisation. Au point que nous nous sentons à présent de trop : notre vieille maison ne peut recevoir tant de monde à la fois. Alkistis pense qu'après les épreuves qu'ils viennent de traverser il faut laisser nos enfants vivre leur vie. Elle souhaite en outre être revenue à Xanthos à temps pour célébrer la Noël orthodoxe. Et puis, ploc, allez comprendre : une nouvelle imprévue (et quelle nouvelle !) est tombée sur les téléscripteurs : Xavier et Ireni ont décidé se marier. Où ? Quand ? Comment ? Cela dépend d'eux, bien sûr, mais il leur faut compter avec les attentes, parfois contradictoires, de la parentèle... En tant qu'exilé volontaire, j'ai l'impression d'avoir une longueur de retard sur l'évènement. Qui se soucie au reste de nous ? Depuis notre dernier entretien téléphonique, Sophie s'est mise aux abonnés absents. Simple bouderie, ou prolongement d'une tenace animosité ? Faut pas rêver, mon ex n'a pas une envie folle de rencontrer mon actuelle compagne, et la réciproque est tout aussi vraie. Il n'est pas évident, je l'éprouve aujourd'hui, de gérer une famille dite « recomposée ». Nous en sommes au point de nous demander si quelqu'un viendra nous prendre à Marignane et qui. Les enfants sont débordés, je ne vais tout de même pas leur demander des trucs comme ça. Finalement, c'est Thierry, l'ami de toujours, qui fait le déplacement à l'aéroport. Plus sympa de sa part que de nous laisser venir en taxi. Ce court trajet nous permet en quelques minutes de faire le point sur la situation.

…………………………………………………………………………………………………....................................

Comme il fallait s'y attendre, l'organisation du mariage est un vrai casse-tête qui divise la famille. Sophie, (elle n'est pourtant pas précisément une grenouille de bénitier !), n'imagine pas de noces sans curé. Seulement voilà. Dans le cas d'un mariage mixte, il faut d'abord obtenir du pape une « dispense d'empêchement pour disparité confessionnelle ». Or, Ireni refuse d'abjurer sa foi (même ne l'ayant pas) pour embrasser la religion catholique.

Alkistis, orthodoxe pratiquante, aurait aimé faire une noce de village à Xanthos. Là non plus, faut pas rêver, tout le monde ne va pas se déplacer dans notre île. Je sais que ma compagne avait pris contact avec le pope de Chora pour célébrer l'union de nos enfants respectifs. Le vénérable ecclésiastique exige aussi qu'Alkistis et moi convolions d'abord en justes noces, car à ses yeux, nous vivons dans le péché. Manolis ne se décidant pas à divorcer, la situation me paraît sans issue.

On avait juste oublié de demander leur avis aux principaux intéressés. Xavier et Ireni, pour leur part, se passeraient bien de toute cérémonie. Ils trouveraient plus riche de sens d'échanger simplement leurs consentements, sans convoquer pour cela le ban et l'arrière-ban. Hélas pour eux, nous vivons dans un monde qui réclame de la frime et de l'ostentation. Ce que notre société déchristianisée a perdu de spiritualité, elle le regagne le spectacle.

Face à pareil dilemme, on s'en remet à moi, chef de famille présumé, pour prendre une décision. La seule chose que je n'ai jamais su faire !

Alors, en bon Marseillais, je tourne mon regard vers le ciel, où resplendissent la flèche et le dôme byzantin de notre-Dame de la Garde. Peu contrariante aujourd'hui, la Bonne Mère me conseille de faire pour le mieux dans le meilleur des mondes possible. Au fond, je lui donne raison, car il n'est aucun problème que l'absence de solution ne finisse à la longue par résoudre.

Alkistis elle aussi l'a compris, qui démêle en ce moment la chevelure rousse d'Ireni : « L'important, dit-elle avec un soupir résigné, c'est que ma fille soit heureuse »

Heureuse, Ireni l'est, déjà maman dans l'âme… après avoir entendu palpiter le petit coeur tout neuf qui bat en elle. Une fille, on le sait à présent, à naître au mois de mai.

La prénommera-t-elle Antigone ou bien Iphigénie ? Une seule chose est sûre : Ireni, qui n'agit qu'en fonction de sa conscience, éduquera selon le même principe l'enfant qu'elle porte et qui, forcément, lui ressemblera

……………………………………………………………………………………………….............................

Au final, des amis compréhensifs nous ont proposé de nous héberger, ma compagne et moi, durant les quelques jours que nous passerons à l'Estaque. C'est une tradition forte ici, que de s'entraider entre voisins. C'est avec une joie sans partage que nous retrouvons nos amis Syriens, sûrs d'avance que Rachid et Zahra s'intégreront sans problème dans ce quartier peuplé de petites gens, simples et accueillants.

Dans le feuilleton de leurs pérégrinations, nous avons dû manquer un épisode. En bavardant avec Thierry, je me fais une vague idée de ce qui s'est passé. C'est grâce à la vigoureuse intervention de Samantha Jackson qu'il a été possible de débloquer la situation des deux réfugiés.

Thierry ne me cache pas que, pour mener cette affaire à bonne fin, Sophie, elle aussi, a fait preuve d'efficacité. Elle s'est rendue au Levant des Ormeaux en compagnie de Sam et d'Ireni, pour rencontrer Zahra. Que se sont-elle dit ? Personne ne sait au juste ce qu'ont manigancé ces femmes, devenues étonnamment complices, mais il est clair pour moi qu'à présent, ce sont elles qui mènent le jeu. Ce que Méditerranéenne veut, Dieu le veut.

Nos amis Syriens, pour leur part, ont bien des blessures à panser. Rachid et Zahra, pourtant si vulnérables, font preuve d'une grande fierté. Depuis leur entrée en France, ils ont subi les mille-et-une vexations qu'on réserve aux migrants dans les administrations, les commerces, les transports.... Tous deux cherchent activement du travail, je vois bien qu'ils ne supporteront pas longtemps de se sentir à la charge de Xavier et Ireni. Dans l'attente, ils participent de leur mieux aux menus travaux et dépenses du jeune ménage.

Alors survient un coup de théâtre… Imaginez la joie de ces déracinés lorsque « Battling Sam » leur confirme que l'enfant repéré par ses lanceurs d'alerte à Brighton est bien leur petit Nawaf et qu'ils peuvent espérer le retrouver sain et sauf. Nous-mêmes avons du mal à croire à ce miracle. Les premières photos de celui qu'on croyait perdu, viennent de parvenir par Skype. Le trafic de mineurs, mis en évidence et constamment dénoncé par l'avocate, se révèle au grand jour. Plus grave : on découvre que les Services sociaux anglais sont directement impliqués. Mais à quoi servirait de faire éclater ce scandale si les parents naturels ne récupéraient pas leur progéniture ? Ils devront faire preuve, on les a prévenus, de patience et de ténacité. L'exfiltration de Nawaf ne pourra s'envisager qu'au prix d'une longue et délicate procédure.

…………………………………………………………………………………………………..........................

Le dernier acte se joue à la terrasse du Gyptis, au Vallon des Auffes. Nous avons choisi ce lieu pour le banquet nuptial parce que c'est là que la famille se réunit dans les grandes circonstances. L'on découpe en ce moment la traditionnelle pièce montée, un savant empilement de petits choux caramélisés, nappés de crème Chantilly. Le foie a toutes chances d'en prendre un sérieux coup, mais tant pis, ce n'est pas tous les jours qu'on marie ses enfants. Le champagne aussi coule à flot ; les invités sont déjà gris, notamment le couple syrien qui, normalement, s'abstient de tout alcool. Allah le Miséricordieux leur pardonnera bien ce péché véniel.

C'est alors que, soulevant un nuage de poussière, surgit une 607 gris métallisé, manifestement un véhicule officiel. « Le préfet Radeville ! », s'exclame Sophie à mes côtés. Je la vois qui blêmit : « Tiens donc, on dirait qu'il s'invite au mariage... On ne l'avait pourtant pas sonné, celui-là ! »

Mon ex m'a touché mot, sans entrer dans les détails, de ses relations avec ce sulfureux personnage. Elle n'est pas trop sévère avec lui : « J'imagine qu'il a l'intention de nous saluer avant son départ. Après tout, ce n'est pas un mauvais homme et je lui sais gré de son intervention. »

Bizarre tout de même. Il me semble avoir lu dans la presse locale que Monsieur le préfet, virgule, adjoint… etc... vient d'être nommé dans un poste exotique… aux Îles Marquises, je crois. L'auteur de l'article, apparemment bien informé, parle d'une « mutation précipitée ». « Battling Sam », qui sait toujours tout sur tout, me dit tenir le fin mot de l'affaire, à savoir une sombre affaire de fringues hors de prix qu'un donateur anonyme aurait offert à ce grand commis de l'État, moyennant on ne sait quel bienfait.

«  During our interview, I noticed la coupe impeccable de son costume en tweed. On ne fait pas plus smart à la City. Je dis alors à ce gentleman : « Very fashionable, but price is prohibitive, isn't it ? ». Et lui m'a répondu : « Yeah ! My tailor is rich ! »

La voiture préfectorale ne fait qu'un bref arrêt devant le Gyptis. En fait, ce n'est pas Monsieur Radeville qui en descend, mais son chauffeur, qui nous remet un colis de sa part, un cadeau de mariage, accompagné d'une carte de visite à l'attention de Xavier et d'Ireni. « Trop gentil ! » commente Sophie. Elle lui pardonne ses écarts.

Les message, inspiré d'une chanson de Brel, est plutôt du genre énigmatique :

« Les femmes sont lascives au soleil redouté... Le temps s'immobilise… Gémir n'est pas de mise aux Marquises ».

Que signifie ce galimatias ?

Le paquet, volumineux, de forme oblongue, intrigue encore plus nos jeunes. Une fois les ficelles ôtées, l'emballage révèle son contenu : c'est une toile de chevalet. Battling Sam reconnaît la médiocre copie des « Noces de Gyptis et de Protis » qui, lors de son passage, ornait le bureau du Préfet. Sans doute, avant de partir aux antipodes, ce dernier a-t-il voulu se débarrasser de l'encombrant tableau, pourtant de circonstance. Dans un décor évoquant la plage du Prado (parasols et transats en moins), l'artiste a campé des navigateurs phocéens. Qui, sur sa toile, ont un faux air d'hommes de Cro-Magnon. Pourtant c'est à leur chef que la fille du roi, vêtue d'un peplos blanc, d'un geste théâtral, tend l'eau nuptiale. À cette époque, observe Ireni, la coutume voulait que la princesse élût son époux, non l'inverse. En a-t-il été différemment pour elle ?

Sophie, avec toute l'attention qu'elle porte par principe aux œuvres d'art, si médiocres fussent-elles, se met en devoir de replacer celle-ci dans son emballage d'origine. Elle gardé de son passé de conservatrice le savoir-faire et la capacité d'expertise. Je la vois qui déchiffre, en bas et à droite de la toile, la signature du copiste, un illustre inconnu, pour l'authentifier. Puis, elle retourne le châssis, essuie la poussière au verso. Derrière, il y a quatre lettres en partie effacées, mais cependant lisibles. Sans doute, Monsieur Radeville a-t-il voulu laisser sur le cadre un signe distinctif, pour éviter que le tableau, qui lui appartenait en propre, ne fût pris en inventaire dans le mobilier de la préfecture.

Je l'entends soudain qui pousse un petit cri, vite étouffé par le brouhaha dans la salle. Ces lettres ne sont pas des initiales, mais forment ce sigle abhorré : T Rex.

Cette minable croûte, à laquelle nul n'avait prêté jusqu'alors attention, a désigné le coupable

FIN.

 Illustration : Les Noces de Gyptis et de Protis, Joanny Rave (1874), 640 x 320, Marseille, Musée des Beaux-Arts.

 Piste d'écriture : « le paiement ». Un élément d'abord jugé secondaire, en l'occurrence le tableau, se révèle porteur d'informations essentielles.

 

 

 

 

Posté par JCBOYRIE à 04:51 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,


14 avril 2017

Un de ces jours de janvier au soleil, par Paul Barry

 

 

20161208_162016 (2)

C'était un de ces jours de janvier. Un de ces jours froids et secs où le mistral frictionne les joues des passants. La découverte d’une façade à l’abri du vent, orientée plein sud m’offrit une oasis inespérée.Le soleil, semblait avoir fixé ses rayons comme pour une éternité. Assis au pied du mur, je sortis ma gamelle. Le calcaire coquillé du bâtiment teintait d’or la lumière et renvoyait la chaleur. Comme un été en plein hiver ! Comme un lézard, je buvais le soleil en silence.

Quel bonheur après la course contre le froid dans la nuit du petit matin, pour ne pas rater le train de 6 heures et quart, une veste en peau sans doublure sur le dos. Dans le train, toujours les mêmes personnes. Un type roux en costume, marqué par un strabisme divergent assez fantastique, comme on en voit plus aujourd’hui. Ce défaut, et ses cheveux roux et frisés  presque crêpés, lui donnait un air de Pierrot lunaire assez sympathique,et aurait pu faire sourire, voire charmer s’il avait su en tirer parti. Peut-être savait il jouer d’ailleurs, mais pas dans ce train quotidien du matin à 6 h 18, non. Là, il donnait l’impression de vouloir être pris très au sérieux.

Quelques mots s’échangèrent ce matin-là :

« Qu’est-ce que vous faites dans la vie ? demanda la jolie jeune femme assise face à lui qui le toisait gentiment.

-Je suis greffier au Tribunal de Tarascon » répondit-il mezza voce, d’une voix suave.

Il aurait bien aimé lui faire du gringue, mais il avait l’air de ne pas savoir comment s’y prendre.

Je le regardai : il ne se livrerait pas à l’exercice difficile d’équilibriste, qui consiste à se servir de sa singularité pour séduire.

Détournant le regard par dépit, il me jeta des regards en coin d’un air dégoûté, et finit par échanger des coups d’œil, de petits sourires entendus avec la jeune femme qui lui faisait face, entre gens comme il faut. Certainement je devais paraître bien pitoyable, flottant dans mon pantalon de survêt de taille 34 et serré dans ma veste étriquée, et mon air émacié d’enfant vieilli prématurément.

 

Mon aspect physique, sujet de moquerie, leur servit de thème, de moyen de communication, de monnaie d’échange. 

Heureusement, il y a eu ce temps de midi, ce jour-là.

 

Je mangeais donc, assis devant la grande porte sur le parvis du Monastère de la Visitation. Je m’étais engagé dans l’allée ouverte, avais cheminé entre les arbres nus et trouvé mon bonheur là, assis par terre, dans le soleil.

Au bout de  quelques minutes, la porte s’ouvrit. Une sœur  sortit me proposer de prendre un bol de soupe à l’intérieur. Elle m’invita à entrer puis  disparut.

Dans l’entrée, à droite, derrière une haute porte en bois cirée entrebâillée, je vis fumer, sur une table,  un bol de soupe chaude. C’était une sorte de parloir, au parquet de bois lustré très propre, clos par des grilles en fer. Je mangeai  lentement, dans un silence bienveillant. Mon corps se réchauffait, et au dedans, une lumière apaisante éclaira cet instant unique, dans cette période sombre. On ne m’avait rien demandé, ni d’où je venais, ni ce que je faisais là, ni sondé pour connaître mes intentions, ni soupçonné d’être un profiteur, un parasite, ni réclamé quoique ce soit en échange. C’était un don complètement gratuit, et mon cœur riait de tant de générosité, cette gratitude me débordait.  

Je voulus remercier, dire un mot, mais la sœur, revenue récupérer le bol, me sourit simplement et pressa vers la porte. Je compris que je ne pouvais pas rester là.

 

Je passai l’après-midi comme à mon ordinaire puis, quand du couchant, rouge des flagellations du vent, montèrent les ombres de la nuit, je retournai chez moi par le train du soir.

 

 

 

 

Posté par Menahem Lilin à 14:06 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

13 avril 2017

"Sodade" et "la banalité du mal", par Jean-Claude Boyrie

Déluge 19.



Loko.

19 Sodade

São Vicente, mon vieux volcan,
champ de lave, île de brume,
écueil perdu dans l'océan
Je te revois, frangé d'écume.
À Mindelo, à Mindelo,
l'on fait tous les soirs la fête,
on n'a pas d'sous.
on est chanteur ou bien poète,
l'on invente des rythmes fous,
on a des rimes plein la tête,
En criolo, en criolo.

Pauvre de moi, pauvre Loko !
Quand l'occasion m'en fut offerte,
je suis parti sur un bateau,
croyant qu'ailleurs, l'herbe est plus verte.
À cette loterie,
on mise : on gagne ou bien l'on perd.
Moi,  j'ai pas tiré le gros lot.

De Mindelo, de Mindelo,
reste un parfum de nostalgie :
on dit « sodade » en criolo.
Loin des îles du Cap Vert,
j'ai voulu refaire ma vie
et je me retrouve en enfer.

Déluge 20

Patricia Favier

 

 

  Il eût été réconfortant de croire qu’Eichmann était un monstre. Pourtant, beaucoup lui ressemblaient qui n'étaient ni pervers, ni sadiques . Ces gens étaient « effroyablement normaux » …. Ma thèse est que le mal n’est jamais radical, qu’il est seulement extrême et qu’il ne possède ni profondeur ni dimension démoniaque. Il peut dévaster le monde entier précisément parce qu’il prolifère comme un champignon à la surface de la terre. »

Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem, Rapport sur la banalité du mal,

Folio histoire, Gallimard, 1991.

Marcel était en service hier, vers treize heures, corniche Kennedy, quand sa patrouille a repêché le corps de Loko. « Ce n'était pas beau à voir ! », a-t-il seulement commenté. Je veux bien le croire, étant donné la hauteur d'où notre homme a sauté. Il n'avait aucune chance de se rater, en admettant qu'il est vraiment eu l'intention de se trucider, ce qui reste à prouver.

Conséquence évidente : le nommé Loko ne risque plus de parler. Je veux bien croire que notre suspect n°1 n'avait pas envie de passer le restant de ses jours aux Baumettes. Mais tout de même… il y a beaucoup de gens que sa disparition doit arranger.

Surtout, ce tragique évènement met un terme à notre traque, au moins nous n'aurons plus besoin de coller au train de ce petit malfrat. C'est déjà ça.

Marcel est convaincu que celui que nous pourchassions s'est fait justice à lui-même.

« Au fond, c'est ce qu'il avait de mieux à faire », affirme mon compagnon. J'objecte :

- Comment peux-tu savoir qu'il s'agit d'un suicide ? Il n'y avait pas, selon ce que m'as dit, de témoin sur les lieux. Un commanditaire, un complice ayant peur d'être balancé, n'importe quel quidam ayant intérêt à l'éliminer, peut l'avoir poussé dans le vide et s'être ensuite carapaté. 

- Quand les loubards font le ménage entre eux, ce n'est pas moi qui t'apprendrai que ça se règle à coups de flingue, et surtout pas pas au prix d'un saut périlleux.

- Tu m'as l'air bien sûr de toi. Tu as des preuves ?

- J'ai pu récupérer le portable de Loko dans une poche de son blouson. Juste avant de sauter, notre homme a enregistré sa confession sur cet appareil que voilà !

- Hein ? Tu gardes pour toi cette pièce à conviction, au lieu de la remettre immédiatement au Proc, comme il se doit ? J'espère que les collègues n'ont rien remarqué...

- Non. Je suis le seul à l'avoir vue. Ensuite, j'ai tout récupéré sur mon ordi.

- Ce n'était pas à toi de le faire. Au moins, te rends-tu compte de ce que tu fais ? Tu est en train de dissimuler un élément de preuve essentiel à la Justice.

- C'est grave, Docteur ? Admettons… j'avais de bonnes raisons de le faire.

- On peut savoir ?

- Le contenu du document peut compromettre quelqu'un de haut placé.

- Quelqu'un que je connais ?

- Bien sûr. Tout le monde ici le connaît. C'est un gros ponte auquel nous devons le respect, l'obéissance, et (ce n'est pas un détail), dont nous dépendons pour notre avancement. Divulguer la confession de Loko, y'a pas mieux à faire pour semer la merde ici. Telle que je te vois, j'te fiche mon billet que tu serais la première à passer à la casserole en pareil cas. Té ! Je te vois d'ici placardisée, et réduite à préparer le café pour les mecs. Si c'est ça que tu veux … »

Là, je crois que je commence à capter. Dieu, merci, je ne suis pas complètement bouchée. Marcel, qui craint d'en avoir déjà trop dit, se calme un peu, tâche de se rattraper :

« Tout ça, c'est juste des présomptions, je préfère qu'on en reparle à la maison. Au Poste, comme tu sais, les murs ont des oreilles. Bon, là tout de suite, je te passe la vidéo. Tu vas voir : c'est sans appel. »

Ça me dégoûte. J'hésite, puis me décide à faire le pas. Je suis concernée autant que Marcel par la bonne fin de l'enquête. Elle est sur le point d'aboutir. Après tout, nous sommes tous deux embarqués sur la même galère.

Tout de même ! Il est flippant que je me rende ainsi (fût-ce tacitement) complice d'une faute professionnelle.

« C'est bon. Tu peux y aller, envoie l'enregistrement. »

Quel risque à le visionner ? En ce moment, nous sommes seuls tous les deux. Ce qu'il contient, personne d'autre ne le sait ni le saura. Je voudrais connaître l'identité du donneur d'ordres mais aussi le rôle important qu'ont pu jouer les comparses de Loko. Certains d'entre eux courent toujours. Une minorité des mecs de la bande a mené le jeu, les autres n'étaient que des seconds couteaux, voire de simples figurants. Donc, avant tout, faire le tri. Puis, comme il arrive souvent, ne pas limiter notre coup de filet au « menu fretin ».

J'en reviens à la vidéo. L'image est floue et la bande-son peu audible. Loko parle l'argot des bas-fonds de Marseille. Pour bien saisir ce qu'il raconte, il faudrait presque y coller des sous-titres. Marcel et moi, qui fréquentons la pègre depuis belle lurette, avons tout capté. Ce que le document révèle est carrément terrifiant, tout en confirmant ce qu'on savait déjà : viol organisé en bande accompagné d'actes de barbarie.

Une chose me frappe. À aucun moment, Loko ne semble éprouver de remords. Il a peur de finir en taule, mais ne manifeste aucune compassion pour sa victime

Marcel me dit qu'en général, ceux qui se font pincer plaident « l'acte sexuel librement consenti ». Il brode à plaisir sur ce thème :

« Le nommé Franck soutient que la fille était volontaire... »

Là, j'explose carrément :

« C'est quoi, ce délire ? Et toi, tu gobes de tels boniments ? Volontaire, consentante, qu'est-ce que ça veut dire, et qu'est-ce que t'en sais ? Tu t'imagines que la malheureuse s'attendait à ce déferlement de violence ?

- Nathalie a la réputation d'un excitée. On en a vu d'autres, comme elle, se livrer aux pulsions les plus démentes. Note que dans son cas, elle ne fait pas ça pour de l'argent, mais juste pour assouvir un fantasme. Ajoute au panier les effets conjugué de la drogue et de l'alcool, et c'est la totale !.... Eh bien oui, Pat', c'est comac que les choses dégénèrent. »

Plus macho que Marcel, tu meurs ! Je lui laisse l'entière responsabilité de cette version peu convaincante des faits. Pour ce qui me concerne, il m'est impossible de voir les choses comme lui…

Pour répondre d'un crime où tant de gens sont compromis, personne ne se reconnaît la moindre part de responsabilité. Tous sont des gens terriblement « normaux », des gens comme on peut en croiser dans la rue, ou côtoyer à son travail. Tous estiment n'avoir été que des exécutants. Du haut en bas de l'échelle, on ne trouve pas de coupable, ce qui veut dire que tout le monde est coupable. Et c'est justement là que réside la « banalité du mal ».

 Illustration : Jonathan Meese « Dr Merlin de Large », expo du carré sainte-Anne, Montpellier.

 

Propos d'atelier, par Jean-Claude Boyrie

Déluge 22

 

Chantal.


Propos d'atelier.

« Vous êtes un beau ciel d'automne, clair et rose,

Mais la tristesse en moi monte comme la mer... »

Baudelaire, « Les Fleurs du Mal », XV, « Causerie »

 

En moins d'un mois, j'ai fait table rase de tout ce qui fut mon ancienne vie. Un mois, ce n'est pourtant pas long, mais ça pèse comme un siècle. En un mois, j'ai l'impression d'avoir pris dix ans d'âge. Ce que je redoute par dessus tout, c'est de sentir sur moi les regards apitoyés de mes ami(e)s. Fuyant la société, je n'ai gardé qu'une seule de mes activités d'avant : la reliure d'art. Relier, c'est un travail d'orfèvre, aussi précis qu'absorbant. Il requiert du savoir-faire, une patience de cloporte et surtout beaucoup d'humilité. Hormis les moines bénédictins (que je ne fréquente pas) je ne vois que la gent féminine qui cumule ces trois qualités. Sans doute la raison pour laquelle on ne compte que des femmes à notre atelier de reliure. Un lieu de recueillement. Chacune se concentre sur sa tâche, évitant d'importuner les autres par de vains bavardages. Mais je vous rassure, on se rattrape à l'heure de la pause !

C'est là que, Sophie et moi, nous rencontrons de temps à autre, animées d'une même passion. Ces dernières semaines, j'ai fait un break. Nous ne nous sommes pas revues depuis les obsèques. Juste quelques coups de fil échangés. Je sais pourtant que son fils doit épouser prochainement la jeune Grecque qu'il a rencontrée en voyage et qui présentement vit avec lui. Cette nouvelle m'a profondément émue. Ireni, je l'imagine au travers du regard de mon amie. Après l'avoir décriée, elle m'en dit à présent le plus grand bien. J'ai félicité Sophie, et mis un terme à notre conversation. Ce qu'elle vient de m'annoncer n'appelle aucun commentaire. Elle respecte mon silence et je lui en sais gré.

Maintenant que Nath' a disparu, je ne vois plus « d'après » pour moi. Mes paroles, mes gestes sont devenus machinaux, désespérément vides de sens. Je me demande en ce moment ce qu'il adviendra de mes belles reliures quand à mon tour, je n'y serai plus. À quoi bon ce travail de fourmi ? Pour éviter que mes livres ne soient un jour perdus ou dispersés, Sophie m'a conseillé de léguer la collection au musée Médard de Lunel, qui l'accepterait avec joie. Après tout, pourquoi faire compliqué, lorsque tout est si simple ?

Rien n'est plus néfaste que de se réfugier dans sa tour d'ivoire en raison des accidents de de la vie. Envers et contre tout, cette dernière a le mauvais goût de continuer. Voilà pourquoi je m'escrime aujourd'hui sur les nervures d'une reliure en demi-peau. Le livre broché sur lequel j'opère a pris une valeur inestimable à mes yeux. C'est un cadeau fait par Nathalie à l'occasion de la Fête des Mères. J'ignorais alors que ce fût le dernier. Je l'ai mis de côté pour le relier ensuite, éprouvant beaucoup de joie, un peu de gêne auss. Tout le monde me fait compliment de cette édition rare et précieuse des « Fleurs du Mal », tirée à cinq cent exemplaires sur papier vélin d'Arches, 100 % coton, grain fin prononcé, avec aquarelle originale et suite en noir pour l'illustration. Le présent exemplaire porte le numéro 476.

Un ouvrage à coup sûr hors de prix. Ma fille a dû se ruiner pour me l'offrir. Généreuse autant qu'étourdie, elle aimait la poésie et le côté vénéneux de Baudelaire. À la lumière de ce qui s'est passé, je comprends à présent combien ces fleurs maléfiques sont à son image…

Sophie de son côté, m'a remis le D.V.D. qu'elle s'est procuré à Let's dance. C'est là que Nath' a fait la connaissance de son moniteur de claquettes. Pour son malheur, elle s'est entichée de ce type, un maquereau sur le retour qui puisait sans vergogne dans ce vivier de jolies filles. Toujours est-il que Franck avait une vraie emprise sur Nath'. Durant leur brève idylle, il faisait d'elle ce qu'il voulait. Puis, la trouvant encombrante, un peu trop velléitaire à son goût, il s'en est vite débarrassé. Pauvre Nath' ! Le dépit l'a progressivement menée à l'alcool, à la drogue, une sexualité débridée. Du cannabis, elle est passée à l'héroïne, il ne faut pas cherche ailleurs ses troubles de comportement.

Je dois être une bien mauvaise mère. À présent, je pense que tout est de ma faute. Sans doute ai-je trop gâté Nath' quand elle était petite, je lui passais tous ses caprices. Plus, tard, elle a mal tourné. Je n'ai rien vu, rien fait pour elle, alors qu'il eût été temps d'agir. Peut-être, en faisant preuve d'un peu plus de bon sens et de discernement, aurais-je évité sa lente descente en enfer à ma fille.

Aujourd'hui, je culpabilise et me retrouve seule avec ma conscience. Les cathos ont un incontestable avantage sur nous autres, protestants : ils disposent d'une super-machine à laver qu'ils nomment confessionnal. Au prix de quelques patenôtres, leur linge sale en ressort plus blanc que blanc.

Quand Sophie et moi prenons le thé, selon un rituel bien établi, nous contournons soigneusement les sujets litigieux. Pourtant, tout y ramène :

« Dis voir Chantal, c'est délicat de t'en parler dans de telles circonstances, mais... le jeune couple aimerait que tu assistes à leur mariage. Je te transmets cette invitation, bien qu'ignorant au juste où, quand, comment les choses vont se dérouler. »

Sophie prend mille détours pour éviter que je me sente exclue (une précaution bien inutile). En fait, si je me réjouis du bonheur de Xavier et d'Ireni, je crois que ces deux jeunes pourront se passer de ma présence. Revoir à cette occasion l'ex-fiancé de Nath' ne ferait qu'aviver ma peine. Il est d'ailleurs trop tôt pour moi pour participer à de quelconques festivités. Rien ne peut effacer ce qui s'est passé.

Je réponds d'un ton mesuré :

« Dis à ton fils que son invitation me touche, mais que je ne puis l'accepter. »

J'ajoute, la gorge nouée :

« Offre de ma part à ta future bru ce coffret qui contient mes bijoux. Je les destinais à Nath'. Ce sera mon cadeau de mariage.

- Mais enfin, Chantal, tu n'y penses pas. La vie n'est pas finie pour toi ! Tu as le temps de te te reconstruire, à condition d'en avoir la volonté. 

- Décidément, tu ne comprends rien à rien ! Crois-moi, je ne porterai jamais plus ces ornements. »

Silence gêné de mon amie. En manière de diversion, je dispose en vrac le thé dans la boule perforée en métal. Les sachets, assez peu pour moi !

Puis, je mets à chauffer la bouilloire avant de verser l'eau frissonnante dans la théière.

Tandis que le breuvage infuse, exhalant un doux parfum de bergamote, j'explique à Sophie à quel point l'acte de transmettre est important pour moi, qu'il s'agisse de mes reliures ou de mes bijoux.

Ce collier mis au cou d'Ireni, c'est le don d'un peu de moi-même. D'une certaine manière, elle a pris la place de Nathalie, qui n'aura jamais l'occasion de le porter. Je suis fataliste par nature. Au mois de juin dernier, le destin de ma fille et celui d'Ireni se sont croisés. L'une commençait à s'adonner à la drogue, alors que l'autre y renonçait. Entre ces deux jeunes femmes, qui ne se connaissaient pas, Xavier représente le seul dénominateur commun.

Je ne le rends en rien responsable de la mort de Nath'. Malgré tout, nous ne pouvons éviter Sophie et moi, de revenir à cette lugubre soirée du 17 octobre, où ma fille est venue le trouver à son bureau.

Une part de mystère entoure leur dernière rencontre. En s'appuyant sur les explications embarrassées de Xavier, Sophie imagine qu'ils ont fait l'amour ensemble. Et quand cela serait ? Nathalie avait juste besoin d'un peu de compassion. Je vois assez bien la question qu'elle a posée à son ex  : « Est-ce que représente encore quelque chose pour toi ? ». Xa n'a pas su voir qu'il s'agissait d'un ultime appel au secours. La malheureuse a compris qu'elle n'était plus rien pour personne. Durant la nuit, j'ai reçu d'elle un message aussitôt interrompu. Le lendemain, quand j'ai rallumé mon portable, il était déjà trop tard. Nath' me demandait par avance pardon de ce qu'elle allait faire.

Piste d'écriture : le livre, en tant qu'objet.


 

Posté par JCBOYRIE à 05:20 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,

09 avril 2017

D'une rive, l'autre, par Michelle Jolly

Poème en écho. Le vers du début est  d’Ismaël Savadogo : Comme si on me suit, poème inédit offert au Printemps des poètes, www.printempsdespoetes.com

 

« Pour tout savoir d’une rive en étant sur l’autre »

Ce matin, regardant le ciel et goutant l’air ambiant,

J’ai pensé un instant que tes yeux chercheraient

De si loin que tu sois et la même couleur, et la même saveur

Qui fait crisser les dents, lorsque le vent du sud s’éveille.

Vers toi je crie des mots comme ballons lâchés,

A cette heure où je lis quand je te sais assise, guettant l’or de l’étoile

En chantant quelquefois…

 

Qui poussera un jour l’une vers l’autre nos vies ?

Trop loin, trop difficile, trop long le voyage…

Si tous les continents partaient à la dérive,

Si tout était franchi, si l’on se retrouvait ?

 

Mais je sais qu’il est sourd le passeur de nos rêves,

Qu’il est des impossibles, des rocs, des déserts,

Que la mer est immense, et n’aie pas de bateau,

Que je me lasserai d’appeler au secours,

Regardant le ciel et goutant l’air ambiant,

Et oublierai un jour le nom que tu portais.

 

Bateau

Posté par Menahem Lilin à 19:14 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , ,


07 avril 2017

Vibrato, par Michelle Jolly

Un conflit (interne ou externe), et éventuellement sa résolution.

violon interrogation

Chaque fois que je traverse la Grand-Place, le matin, je me répète que son décor est insolite, la façade des bâtiments disparates me choque : ainsi le marbre gris, les balustres du Crédit Agricole, son petit air XVIIIème irait mieux à notre Opéra, si triste, blockhaus cimenté, sans faste d’architecture, à part un escalier de façade d’une certaine allure. Je le connais bien car je le grimpe presque chaque jour, et chaque jour je regrette le manque de panache de ce bâtiment où je travaille. Je franchis l’immense porte automatique, traverse l’accueil froid et désert, un long couloir, et enfin la salle des répétitions, là où je suis premier violon, un poste toujours désiré, et que depuis longtemps on m’envie.        

J’aime les répétitions, on décortique, recommence, le chef est sans pitié et j’aime son exigence, même s’il faut depuis quelques temps que je sois tendu comme un débutant, faisant attention que personne ne s’aperçoive de mon problème : ma main droite tremble ! C’est impossible !!

Au début j’ai cherché le pourquoi : une nervosité ? trop bu ? non, trop fumé ? Non plus. Une contrariété ? Pas davantage.

Je n’avais aucune raison à ce tremblement, on avait fêté mes cinquante ans le dimanche d’avant, je n’étais pas un vieillard…. Je voulus ignorer la chose, et me dis qu’heureusement ce n’était pas la main droite, car un archet tremblant était indomptable… J’essayai d’oublier….

« Trop de vibratos, Guillaume ! » a crié le chef, ce matin. Je suis devenu rouge, mes voisins ont souri. Je commence à avoir peu… que m’arrive-t-il ?

Je vais devoir, je le sens, faire le chemin à l’envers, rétrograder, et je ne m’habitue pas à cette idée. J’en ai parlé à mon voisin, il a remarqué dit-il mes difficultés, et joue parfois un peu plus fort pour masquer mes erreurs ! « Tu peux pas continuer comme ça », dit-il….  A la maison, parfois on en rit, j’ai évoqué de rentrer, peut-être, dans le chœur de l’Opéra, mais un de mes fils a répondu « Mais si tu chevrotes un jour que diront-ils ? » Puis il a éclaté de rire….

Le médecin m’envoie faire plein d’examens, je prends mon temps… Pourtant j’ai décidé de demander une place dans le pupitre des altis, leurs partitions présentent moins de difficultés que les nôtres. Personne ici ne m’interpelle et je reste sur le navire, c’est mon seul désir, rester sur le navire. Profiter de chaque note, de chaque phrase. Demain ou après-demain ? On verra…..

Posté par Menahem Lilin à 15:02 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

06 avril 2017

"Une belle paire de jambes", de Prisca, illuminée par la revue L'Ampoule!

 

ob_aca235_couverture-n-22

La revue l'Ampoule, dans son numéro 22, Trésors et trouvailles, a publié une nouvelle écrite par Prisca,  de l'atelier du samedi. Vous trouverez notre auteure sous son nom de plume, Abigail McDowell, et son texte "Une belle paire de jambes" à la page 19.

La revue, qui est elle-même une mine de trouvailles, est proposée gratuitement à la lecture, téléchargeable en PDF.

suivez le lien!

et faites passer...

 

Posté par Menahem Lilin à 18:27 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , ,

05 avril 2017

"Tu es impossible!" par Chantal Joanny

Piste d'écriture: le conflit (et sa résolution)

 

Ampersand

Pourquoi tu me l'avais caché, moi ta meilleure amie?

Parce que cela n'entre pas dans notre relation à nous......

Comment oses-tu te dédouaner ainsi?

Tu es unique et je t'aime dans ce face à face.....

Tu es impossible! Et tu as toujours raison! Mais la douleur que tu infliges...en es-tu si insensible?

J'ai appris à me dissocier de toutes les souffrances....

Tu n'as donc pas de coeur? Pas de culpabilité? Pas d'éthique envers les autres?

Je ne sais, la fissure opérée....oh et puis tu n'as pas à me tirer les vers du nez, aimons-nous ainsi simplement, ....

Mais tu ne te rends pas compte? Tu m'as défigurée, éjectée de mes appuis, posée au centre du désert, tu t'es servie de moi....

…. Je t'ai rendue à ta lumière, à ta liberté première!

Non tu m'as détruite, je suis perdue, ce grand écart m'effraie...

C'est là que tu te donnes à toi-même!

Tu as séduit mon amoureux, nos deux couples fonctionnaient...

Ce n'était que couvertures.

Mais c'était ce que tu imaginais, tu as toujours été bonne pour les tragédies, de quel droit  nous imposer de les jouer ?

Tu n'as rien vu venir, miroitante dans tes sourires, mais ton homme oui était inquiet ...

Pourquoi tous ces mystères, vous vous êtes moqués de moi!

Non, nous t'avons épargnée, j'y ai perdu le mien aussi, c'était les règles..

Froide et implacable, et tu brûles d'amour? Je ne te crois pas, je te déteste, je....

Humm............

Je te hais.....

Ah..........

Hors de ma vue, hors de mon existence...........

D'accord. Mais..... je t'aime

 &

Enfin débarassée! Après 6 mois de dépression passés chez sa mère à Varengeville, Clotilde se sent prête à affronter le monde. Tout a changé: son nouveau travail, apprenti-fleuriste. Fini les intellos et les mentaux tordus et arrogants. Se frotter à la matière, des rapports sains, courts et étroits: combien coûte ce bouquet, du papier rose, une gerbe pour enterrement. Elle ne sent plus rien, ce sont les autres désormais qui souffrent, son coeur dans un cocon étanche. Elle ne croise plus les regards, seulement ses souliers ou ses mains abîmées par les couteaux, ciseaux, pinces, la grosse poubelle à vider, puis délicatement enserrer les tiges, ce sont elles qui s'offrent.

Elle reste à l'orée de sa nouvelle vie: studio sous-pente tristounet qu'elle ne fréquente que pour s'allonger épuisée, les journées longues au magasin, la visite du lundi à sa mère sont chronométrées, paramétrées, chiffrées et déclarées, elle se range derrière six années durant.

Six ans que son coeur est éteint, seul le sang oxygéné va et vient automatique. Elle s'en réjouit.

 

Sa mère, son seul lien, décède. Un tsunami emporte Clotilde, elle n'en sait rien.

Un jour à la boutique, un client l'énerve à lui tourner autour en essayant de la faire parler: votre fiancé a de la chance, c'est une femme comme vous que j'aurais dû épouser! Elle se jette sur lui prête à le mordre, stoppée par la patronne qui évite le scandale.

De là Clotilde devient taciturne, elle disparaît un jour..sans laisser de traces.... En fait peu la recherchent, seulement quelques clients l'évoquent, puis s'estompe son profil. On n'en parle plus!

La patronne a donné ses ciseaux à une nouvelle employée, on l'oublie vite..

&

C'est l'émission concours de talents: la patronne adore, c'est son décor du samedi soir  avec son mari et sa fille, tous les trois rangés dans le canapé de cuir rose,  entre les pieds déchaussés, sur la table du salon en plexiglas, une pizza éventrée arrosée de rouge lilas. Tss tss ce soir, elle n'en revient pas: à peine le présentateur a reçu les candidats en ligne qu'elle frétille, les yeux ronds et, tout excitée, lance à sa fille, coup de coude appuyé: eh tu ne la reconnais pas? C'est bien elle, ben oui Clotilde,   mon employée qui avait  filé... ou vraiment un sosie qui lui ressemble!!

Quel duo!

Le jury est enthousiasmé par la prestation de Clotilde et Amélie (elles ont gardé leurs prénoms), un numéro de clowns tendres et légèrement ironiques.

Sur le canapé, on n'en croit pas ses yeux: comme Cloclo a changé! Une grande personnalité maintenant!

Derrière l'écran, Amélie et Clotilde, émues, rayonnent. Main dans la main elle retrouvent les coulisses.

A la sortie de leurs loges, les producteurs les sollicitent. Elle se regardent, éclatent d'un rire clair et enchanté, et sans même se concerter, signent leur premier cachet.

&

Le lendemain.. Le car les amène à travers la campagne, Varengeville au loin, le cimetière.

Clotilde a tenu à honorer sa mère avant la tournée. Elle avance dans les travées crissantes, dépose un bouquet de séphoras tandis qu'Amélie, en retrait, ausculte les noms et images gravées sur les pierres grises. Elle se voit aussi dure, immuable que ces pierres.

 

Elles remontent dans le car, en route pour leur premier spectacle à Doisnault, rigolent et frissonnent en choeur. Clotilde s'endort sereine. Amélie sonde la nuit à travers les phares et au moment de sombrer: « sans mémoire ni tombe, je suis aux quatre vents, née de personne ou de fantômes,

toi seule m'as rendue à mon humanité ».

Des larmes de verre tremblent au bord de ses pupilles. Elle presse son corps vers son amie assoupie.

 

Chantal J

Posté par Menahem Lilin à 18:56 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , ,

02 avril 2017

Une tranche de vie, par Sylvie

Piste d’écriture : s’inspirer d’une phrase de roman (prise au hasard sur une carte à jouer).

 

Une tranche de vie

L’un des deux hommes dit qu’il a envie de… mais il n’arrive pas au bout de sa phrase, car l’autre le coupe en disant qu’il est l’heure de partir.

« Partir, mais pour aller où ? » se demande Nanard en les observant. Leur territoire s’étend sur un kilomètre carré tout au plus, et, à cette heure de la journée, le meilleur endroit, le trottoir le mieux chauffé par le soleil de décembre, c’est ici, en face du Monoprix. Qu’iraient-ils donc faire ailleurs qu’ils ne peuvent faire ici ? C’est leur lieu de villégiature favori, tout le monde le sait et personne ne leur dispute la place. Ils y ont étalé leur couverture ce matin, en sortant du centre d’hébergement de nuit, sur laquelle ils ont installé toutes leurs petites affaires. Avec Pierrette, ils ont maintenant leurs habitudes : Nanard s’assoit sur les marches du numéro 19, pose son sac de voyage contre le mur, et sa valise devant lui, tandis que Pierrette gare son caddie dans le renfoncement adjacent avant de s’accroupir à ses côtés. Jamais personne ne sort ni ne rentre à cette adresse, c’est à se demander si cela ne serait pas un logement disponible pour y passer l’hiver… Mais bon, il n’a jamais fracturé de porte de sa vie, ce n’est pas son genre de s’imposer ou d’entrer où l’on ne veut pas de lui. Il aurait en réalité plutôt tendance à s’effacer…

C’est d’ailleurs en partie ce trait de caractère qui l’a amené là, sur le trottoir… S’il avait su se rendre indispensable, et crier aussi fort que les autres, il n’aurait peut-être pas été licencié lorsque le nombre de dockers avait été réduit d’un tiers… S’il avait su virer son chef à coups de pied au c… du lit conjugal, il aurait peut-être gardé sa femme, et conservé le respect de ses enfants… Mais au lieu de cela, il avait très vite lâché prise, et encore plus rapidement dégringolé par la suite. Sa vie était partie en lambeaux. Souhaitant épargner à sa famille la vue et le poids de sa déchéance, il était arrivé en autostop à la capitale au printemps dernier. Les quelques centaines d’euros qu’il avait mendiés à sa femme avant de partir n’ont pas duré bien longtemps, et il n’a pas tardé à ne plus rentrer le soir dans la mansarde que lui prêtait avec réticence sa tante paternelle. Il ne supportait pas son regard ironique quand il lui arrivait de la croiser, un regard qui signifiait « J’ai toujours su que tu étais un raté ! ». Alors un soir, il a laissé tomber les clés dans la boîte aux lettres et est parti sans se retourner. À partir de ce moment-là, il n’a plus trouvé que trottoirs et piles de pont pour l’accueillir. Et encore, lorsqu’il ne s’en faisait pas chasser par un SDF plus agressif, ou plus soûl que lui. Il maigrissait, s’est mis à tousser, sa vie ne tenait plus à grand-chose. Juste à un fil de plus en plus ténu.

Puis un jour, il est tombé sur Anatole, un sans-abri également, mais avenant et surtout « classieux ». Toujours en costume, certes fortement élimé, sous ses couches de parkas, rasé de près, une écharpe en cachemire défraîchie autour du cou, souvenir de sa grandeur ancienne. Un SDF du 16ème, quoi. Anatole l’a pris sous son aile, qui sentait étonnamment bon, l’a présenté aux « non habitants » du quartier et lui a fait visiter le « Paris des trottoirs ». Maintenant, Nanard sait où trouver un centre d’hébergement, quelle association propose la meilleure cuisine, dans quelle soupe il y a le plus de légumes ou de viande, où se doucher et se raser gratuitement. Il a retrouvé un semblant de vie sociale, s’est fait des copains. Et il y a dix jours, il a rencontré Pierrette au repas de Noël des Restos du cœur. Une rencontre électrique, puisqu’un éclair a jailli lorsque leur main se sont effleurées en attrapant le sel. Depuis, ils ne se sont pas quittés. Mêmes centres d’hébergement, au fil des envies, et mêmes trottoirs, en fonction de la météo. En général, comme ce matin, Nanard s’assoie et commence à sculpter les statuettes en bois qui constituent son fonds de commerce, pendant que Pierrette fume deux ou trois cigarettes avant de démarrer la journée. Elle, elle fabrique des bracelets en mêlant coton et perles. Plutôt jolis, ma foi. Dans d’autres circonstances, il aurait pu en offrir un à sa fille. Ils se racontent alors leur vie, parfois interrompus par les quelques passants qui posent des pièces dans leur cagnotte, une tirelire représentant le Titanic – il leur reste au moins un certain humour –, ou qui s’arrêtent pour acheter l’une ou l’autre de leurs créations. Le reste du temps, ils causent, pendant que leurs mains s’activent. Nanard n’a de toute son existence jamais autant parlé à une femme. Tout y passe : son enfance, sa femme, ses enfants, son boulot de docker, sa vocation d’artiste refoulée… Et Pierrette, de son vrai prénom Anna-Katarina, a aussi beaucoup de choses à raconter. Elle a roulé sa bosse dans plusieurs pays avant d’échouer ici, un jour d’ouverture de Paris-plage. Elle ne dit pas tout, mais Nanard, en écoutant ses révélations, perçoit en écho le bruit de conflits, d’exil, d’abandons, les relents d’une vie plutôt difficile.

Mais ce matin, un événement inattendu dérange leur causerie. Ces deux énergumènes plantés devant eux, qui affirment avoir été envoyés par Anatole, répètent à l’envi qu’il faut partir. Anatole prend des allures de chefaillon depuis quelques temps, croyant avoir mis Nanard sous sa coupe et pouvoir lui dicter son bon vouloir. Cependant celui-ci résiste, pour la première fois depuis longtemps. Avec Pierrette, ils se consultent du regard, et continuent de vaquer à  leurs occupations comme si de rien n’était. Ils n’ont pas l’intention de partir. Ils pourront à la rigueur s’aventurer vers Notre-Dame en fin de journée, car comme le marché de Noël bat son plein, il fait toujours plus chaud autour des chalets vendant du vin chaud. Mais d’ici là, aucune envie de bouger. Ils toisent à nouveau les intrus, qui recommencent, en boucle : l’un dit qu’il a envie de… et l’autre l’interrompt en disant qu’il est l’heure de partir. Jusqu’au moment où Nanard se lève et les apostrophe :

- Allez-y, partez devant, on vous rejoint dès qu’on a rangé nos affaires.

Sans évidemment aucune intention de joindre le geste à la parole. Puis il se rassoit et reprend le morceau de bois sur lequel il travaillait. Les autres hésitent, puis s’en vont, perplexes. Nanard et Pierrette entendent alors :

- Je te dis que j’ai envie de…

… mortadelle [1]!

Ils se tournent l’un vers l’autre, éclatent de rire, et Pierrette dit :

- Tu parles d’une paire d’andouilles, ceux-là !

 

 



[1] « L’un a dit qu’il avait envie de … mortadelle » (La Commedia des ratés de Tonino Benacquista).

Posté par Menahem Lilin à 13:46 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,

30 mars 2017

Café Central, de Roselyne Crohin

Piste d'écriture: les toiles de  Varvara Bracho

Café central    Dix neuf heures viennent de sonner non loin. On goûte enfin la douceur des premiers jours de printemps, après ces deux premières semaines d'avril bien arrosées et plutôt fraîches. Depuis trois jours, les températures frisent les 20 à 25° et les longues soirées en terrasse sont délicieuses. Elena qui vient d'un pays froid n'a pas hésité à dénuder ses blanches épaules et à revêtir une robe légère. Entre ses après-midis de lecture chez Monsieur Paul et sa représentation au Châtelet, elle s'accorde souvent une petite pause au Café Central, sur la place de la Contrescarpe. Ce soir, elle a rendez-vous avec Igor, un compatriote excentrique qu'elle fréquente seulement pour le plaisir de parler sa langue natale. Elle l'a rencontré un soir, il y a quelques semaines, alors qu'elle rentrait en taxi chez elle, dans une tour de l'avenue d'Ivry. Igor en était le chauffeur. Il ne leur avait pas fallu plus de trente secondes pour identifier leurs accents respectifs, celui de Moscou pour lui et celui de Saint-Pétersbourg pour elle.
   Igor, affaissé dans son fauteuil de rotin, déploie ses longues jambes devant lui, au risque de faire trébucher les clients ou les serveurs. Lui n'a pas encore ressenti les premières chaleurs, car il arbore, comme à son habitude, une chemise assez guindée, boutonnée jusqu'au cou, une redingote bleu pétard, un pantalon de lainage rouge et un chapeau tyrolien orné d'une plume turquoise. Igor aime se donner le look d'un poète des années folles. Tout chauffeur de taxi qu'il est, il se vante d'écrire des poèmes, en russe comme en français. Lui, qui n'avoue jamais son âge, a débarqué à Paris bien avant la Perestroïka. Elena n'est dupe ni de son âge, ni de son jeu et si elle semble ce soir boire ses paroles, c'est surtout pour tromper sa mélancolie et son mal du pays. D'ailleurs, la conversation d'Igor est loin d'être ennuyeuse. Au volant de son taxi, il est bien placé pour étudier le genre humain et il sait en tirer des anecdotes que son talent de conteur met en valeur. Elena est moins prolixe, mais Igor aime aussi la faire parler pour jouir de son joli timbre de mezzo. Elle lui raconte les petits ragots des chanteurs lyriques, gonflés d'ego ou sinon les interminables histoires de Monsieur Paul. Elle tient compagnie à ce vieux monsieur tous les après-midis, contre une petite somme rondelette, compte tenu de l'effort fourni. Au fond, elle n'a qu'à l'écouter, à lui faire un peu de lecture ou à lui jouer quelques airs d'opéra sur son vieux Pleyel légèrement désaccordé.
   La conversation de la table d'à côté commence à prendre un tour animé et à empiéter sur la leur. Le consommateur qui boit seul son demi a l'air de s'échauffer avec le serveur kabyle, Sami. Ils ne sont pas d'accord, mais alors pas du tout, sur les pronostics des élections qui auront lieu dans deux jours.
   Le client qui se fait appeler Günter par le serveur en est devenu rouge de colère. Visiblement, ces deux-là se connaissent bien. Günter habite à deux pas, un peu plus bas dans la rue Mouffetard. Il vient tous les jours à la même heure avec son chien Willy, sagement assis à ses pieds. Aujourd'hui Günter est en colère, mais demain il aura oublié cette dispute. Lui aussi, il en a vu dans sa vie et il en a mangé de la vache enragée. Maintenant qu'il touche une petite retraite, il peut arrondir ses fins de mois en donnant des cours d'allemand aux élèves du lycée Henri IV, à deux pas d'ici. Ses cheveux longs attachés en catogan lui donnent un air de gauchiste attardé, mais dans les années 70 on l'aurait plutôt traité de « vieux stal ». Évidemment, plus de 40 ans de démocratie populaire ne s'effacent pas comme ça !
   Sami, lui, a beau se dire kabyle, c'est un vrai titi parisien, grandi sur les hauteurs de Ménilmontant. La Kabylie, il n'y a mis les pieds qu'une seule fois : il avait 8 ans ! Après, la guerre civile est arrivée, avec son lot d'enlèvements et d'assassinats. Au bled, plusieurs de ses cousins y sont passés alors ça l'a vraiment dégoûté d'y retourner. Après-demain, il va voter Mélenchon, mais ça ne l'empêche pas de rêver de devenir patron de café dans un quartier branché de la capitale.
   Sami s'éloigne pour servir d'autres clients. La conversation entre Elena et Igor reprend et Günter prête l'oreille. Bien sûr, il connaît le russe et il se dit qu'il pourrait bien saluer ses voisins qu'il a d'ailleurs déjà croisés au Café Central. Mais à quoi bon?N'est-il pas plus intéressant d'en savoir plus sur ces deux-là avant de leur parler ? Il ne comprend pas bien pourquoi cette jolie jeune femme, de trente ans tout au plus, vient régulièrement prendre un verre avec cet original. Il porte beau, c'est vrai. Mais ils sont si peu assortis ! Enfin, ça se voit bien qu'ils ne sont pas intimes.
   Machinalement, il note en russe dans un carnet quelques phrases entendues à la volée. Il a déjà compris qu'elle s'appelle Elena et qu'elle chante en ce moment dans un opéra de Puccini. Il vérifiera la programmation du Châtelet pour éventuellement aller l'écouter. Il n'est pas un grand connaisseur d'opéra, mais voilà un bon prétexte pour s'y mettre. Et si jamais il entrait un jour en contact avec Elena, il pourrait lui dire qu'il l'a admirée l'autre soir dans le Puccini. En ce qui concerne Igor, tellement ridicule et touchant dans la représentation de son personnage, il pense que si l'on gratte un peu le vernis, l'homme qui se cache dessous est sans doute intéressant. Finalement, Günter n'est pas mécontent de s'être retenu de les saluer. Il se lève et s'en va, en espérant bien les croiser à nouveau.
   Igor l'observe attentivement s'éloigner, avec son chien sur ses talons. Cette haute silhouette grisonnante lui est familière. Ce type est déjà venu ici plusieurs fois, pense-t-il sans savoir qui, de l'homme ou du chien, l'a le plus marqué. Mais aujourd'hui, le regard appuyé de ce voisin posé sur eux ne lui a pas échappé. Son sixième sens, aiguisé par toutes ces années dans un pays où la vie des autres était traquée, l'a immédiatement mis en alerte.
–   Fais attention à toi la prochaine fois, ma belle, on a été repéré par la Stasi, lance-t-il, une fois certain de ne pas être entendu de Günter.
   Elena qui a d'autant moins remarqué Günter que tout se jouait dans son dos, ouvre de grands yeux ébahis et part dans un éclat de rire.
–   Ça se voit que tu es née après la Perestroïka. Tu vois : ce géant qui vient de s'en aller avec son chien, il n'a pas arrêté de nous observer. Il a même pris des notes dans son carnet. Rien ne m'a échappé ! Et j'ai bien reconnu son accent d'Allemagne de l'Est, lorsqu'il parlait politique avec le serveur.
–   Ne sois pas parano, Igor. Ça fait près de trente ans que la Stasi a été dissoute.
–   Mais tu es bien trop naïve ! Tu sais quand même que Poutine a fait ses classes à la Stasi et il est plus puissant que jamais. Crois-moi, Elena, on ne remettra plus jamais les pieds au Café Central. La prochaine fois, on se retrouvera Rive droite, aux Halles ou à Beaubourg. Maintenant je file. Je te recontacterai par SMS.
   Il a disparu si vite qu'Elena se demande même s'il a pris le temps de la saluer. Elle regarde sa montre. Juste le temps de passer chez elle prendre ses affaires et de filer au Châtelet.

   Les trois chaises ne restent pas longtemps vides. Deux gars et trois filles qui parlent bruyamment débarquent ensemble au café. Ils rapprochent les deux tables et vont piquer un peu plus loin les deux fauteuils qui leur manquent. Sami les laisse faire avant de s'approcher pour prendre leur commande.

 

Posté par Menahem Lilin à 16:54 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,

Ainsi on écrit un poème... par Carole Menahem-Lilin

Poème en écho. Les deux vers du début sont d’Ismaël Savadogo : Comme si on me suit, poème inédit offert au Printemps des poètes, www.printempsdespoetes.com

 

2015-03-23 22

Ainsi on écrit un poème

d’une certaine façon en ne l’écrivant pas

 

Il s’inscrit sur notre peau même

à l’orée du cœur il s’inscrit.

Le poème est le bois de la peur

l’épiderme de la connaissance.

 

Par où apprends-tu, toi,

par les yeux, par l'oreille,  par la main ?

Moi, les leçons essentielles

me furent chuchotées par la peau, par l’étreinte.

 

Parent portant l’enfant

fiancée s’inscrivant dans le fiancé.

 

Ce nid que nous portons dans notre poitrine

ce battement, ce rythme insu, est le poème.

 

Par où apprends-tu, toi ?

Par la parole et la répétition ?

Moi, pour l’essentiel

par le silence et la surprise.

 

Enfant sauvage qu’à notre tour nous libérons

en le dévorant des yeux…

 

La parole est là, à jamais entendue

la promesse

malgré elle, malgré tout.

 

Nid de vide, d’erreurs, dans ma poitrine,

entrelacs de brindilles, de tiédeur,

ouvrant sur la toile du monde.

 

Par où apprends-tu, toi ?

 

Jusqu'à la marche, est un déséquilibre appris.

 

Le poème me traverse

le poème est mon ardeur.

Posté par Menahem Lilin à 12:50 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
Tags : , ,

29 mars 2017

Le vent des ormeaux, par Jean-Claude Boyrie

Déluge 18


Rachid et Zahra : « Lettres syriennes ».

18 Le vent des ormeaux


À Nadir, notre bien-aimé professeur du Lycée français d'Alep, actuellement en exil à Beyrouth.


 Z. En ce moment, nous pensons très fort à toi, mon cher Nadir, qui fus jadis notre maître au Lycée français d'Alep. L'élite de notre ville avait coutume de scolariser ses enfants dans cet établissement , de la maternelle à la terminale et sans distinction de culture ni de religion. Nous, tes élèves, t'aimions et te vénérions comme un père. Rappelle-toi, Nadir : notre lycée affichait orgueilleusement sa vocation à « promouvoir un enseignement de qualité, respectueux de la liberté de conscience et de la diversité culturelle ». Toi-même aimais à citer  l'Esprit des lois de Montesquieu, source où, nous disais-tu, les hommes de la Révolution puisèrent leur idéal d'une république fondée sur la vertu. Tu nous fis découvrir, du même auteur, les « Lettres persanes »  un petit livre amusant, révélateur de la façon dont les Ifranj, hier comme aujourd'hui, se représentent l'Orient. Ce texte en fait n'était qu'un miroir reflétant leur propre société.
  Tu voulais nous apprendre, à travers cette fable, au-delà de ce qu'on pouvait croire une utopie, à aimer la France, et nous savions à quel point tu te sentais « citoyen d'honneur » de ce pays. Pas sûr que tu en sois aussi fier aujourd'hui, car la France nous a laissés tomber. Comment admettre que l'Occident, si prompt à vanter ses propres valeurs, n'ait rien fait pour soutenir notre cause ?


  C'est sur les bancs du Lycée français, en suivant tes cours, que Rachid et moi nous sommes rencontrés. Tout semblait alors nous sourire. Et puis, il y a presque six ans, la guerre a éclaté. Jeunes comme nous l'étions, nous avons aussitôt pris fait et cause pour ce qu'on nommait ici « la révolution citoyenne » et en Occident, « le printemps arabe ». Nous pensions comme toi que la faction qui monopolise le pouvoir  depuis deux générations dans notre pays fait fi des concepts de liberté et d'humanisme en dehors desquels ne peut exister de vraie démocratie.
  En 2012, la rupture des relations diplomatiques entre la France et la Syrie a entraîné la fermeture de l'Ambassade de France, et de l'Institut français, notre cher lycée a été « mis en sommeil », avant d'être définitivement fermé. Durant la guerre, les bâtiments ont été partiellement détruits. Peu de chances qu'ils retrouvent un jour leur ancienne activité.
   Il faut bien te l'avouer, Nadir : ni Rachid ni moi n'avons alors compris ta décision de fuir notre patrie, alors même qu'elle avait le plus besoin de toi. Tu partis pour Beyrouth, comptant poursuivre l'enseignement du Français à l'École supérieure des Lettres, qui dépend de l'Institut français du Liban.  Les évènements se précipitant, nous t'avons alors perdu de vue.
  Rachid n'avait d'yeux que pour moi, j'étais folle de lui. Nous avons choisi de faire un mariage d'amour. C'était compter, hélas, sans le poids de la tradition. Quand les parents de Rachid rencontrèrent les miens pour leur demander ma main, ils se heurtèrent à un refus catégorique : ma famille me destinait à un voisin riche et plus âgé. Bien sûr, je ne faisais aucun cas de ce barbon. Pour que l'honneur fût sauf, Rachid dut simuler un rapt. C'est à la suite de cet épisode, dont personne ne fut dupe, que le petit Nawaf s'est annoncé. Privée de dot, coupée des miens, j'ai dû renoncer aux études classiques pour suivre une formation d'infirmière, tandis que Rachid apprenait un métier du bâtiment. Nous pensions alors n'avoir jamais à regretter nos choix.


  Ce qui s'ensuivit nous a finalement conduit à prendre, comme toi, le parti de l'exil. Comme beaucoup, nous avons décidé de passer en Europe. Il nous a fallu pour cela vendre le peu que nous avions, emprunter à nos proches. Puis il y a eu cette horrible tempête, entraînant un naufrage et la disparition de Nawaf. Enfin, ces longs mois d'exil au camp d'Idomeni. Nous devions tromper l'ennui, lutter contre la déprime et surtout notre désespérant sentiment d'inutilité. Pour ne pas devenir fous, nous nous sommes lancés, Rachid et moi, dans la rédaction d'un journal croisé. C'est à toi, Nadir, notre cher maître, que nous le dédions. Dans sa forme, il s'inspire de ces « Lettres persanes » que tu nous fis découvrir jadis au Lycée français d'Alep, et dont tu nous laissas un exemplaire, aujourd'hui bien défraîchi. Philippe Ducros, le professeur de Lettres à la retraite qui bénévolement, donnait des cours de français aux réfugiés, nous a confortés dans ce projet. « Exprimez-vous tour-à-tour, nous a-t-il conseillé, sans retenue aucune et déchargez-vous de ce que vous avez sur le coeur. Lorsque vous arriverez en France, ayez cependant garde à l'évolution du langage. Certains mots, certaines expressions, qu'on entend dans la rue ne sont plus, mais plus du tout, les mêmes que celles du temps de Montesquieu, la pratique vous l'apprendra. »
  L'inverse est vrai. Je me demande bien qui, chez nous, parle encore l'arabe littéraire...
 « Je vis dans un climat barbare, présent à tout ce qui m'importune, absent de tout ce qui m'intéresse. Une tristesse sombre me saisit ; je tombe dans un accablement affreux : il me semble que je m'anéantis ...»  (1)


   R. Je reprends ici le journal croisé commencé à Idomeni. Nous nous trouvons en ce moment dans l'avion militaire qui nous transporte en France. Zahra somnole à mes côtés, pelotonnée sur un siège inconfortable et trop étroit. Nous nous sommes fixés pour règle de prendre la parole à tour de rôle, en nous interdisant de retoucher ce que l'autre a écrit. La manœuvre d'atterrissage vient de commencer, le brouillard matinal se dissipe et je découvre un paysage nouveau par le hublot. Notre appareil amorce un virage au dessus d'un vaste plan d'eau qu'on me dit être l'étang de Berre et qui ressemble à un bras de mer. Cette fois, ça y est, nous sommes en France, une nouvelle existence a commencé pour nous ! Pour certains, cela représente une lueur d'espoir, pour la plupart, c'est un saut dans l'inconnu. Le pays qui nous reçoit n'a pas bonne réputation. Certains déjà parmi nous songent à l'étape suivante : passer en Angleterre, improbable Eldorado. Je leur souhaite bien du plaisir ; ces inconscients n'ont pas pris la mesure du trajet, ni des difficultés qui les attendent.


   À notre descente de l'appareil, nous piétinons un moment sur le tarmac, le temps de récupérer les bagages de cale. En fait, nos effets se réduisent au « paquetage » que nous avons perçu, terme évoquant l'armée. Ensuite, la police de l'air et des frontières procède aux fouilles de rigueur et aux vérifications d'identité. Les autorités ont eu pourtant depuis longtemps communication de notre dossier. Pas question que les réfugiés se mêlent à la foule, au risque de ternir l'image flatteuse que porte l'aéroport international Marseille-Provence ! Être invisibles, c'est nul, en fait. On nous fait suivre un circuit à part, sortir par l'accès de la sécurité civile, avant de nous pousser dans le car spécialement affrété. Ce mode de transport m'évoque un souvenir pénible : celui des « bus verts » destinés en Syrie à l'évacuation de la population civile, au travers de ce qu'on appelle pudiquement des « couloirs humanitaires ».


   Z. Vrombissement de moteur : le car démarre. Aux premières trépidations, nous commençons à sortir de notre léthargie. Au camp d'Idomeni, nous avions quelque peu perdu la notion du temps. Où sommes-nous ? Que faisons-nous ? Où nous conduit-on ? La fenêtre est embuée, il me faut, pour y voir, sortir mon mouchoir, essuyer la vitre de la main. Un morne paysage défile sous mes yeux. Rien à voir avec l'image que je me faisais de ce pays, qu'on m'avait décrit comme si pittoresque. Entre ville et campagne, la limite est floue. Au bord de l'autoroute, se succèdent quartiers résidentiels et zones d'activité. Nous contournons Marseille, mais ne faisons qu'entrevoir la grande cité, qui s'étend sur notre droite en contrebas. Le bus quitte ensuite la voie rapide, emprunte une petite route en direction du nord-est. La campagne ici me semble plus humaine, elle est parsemée d'oliviers, qui me rappellent la Syrie. Je lis sur un panneau les noms des villages  : « Plan-de-Cuques », « Allauch », ces mots sonnent bizarrement à mes oreilles. Je me dis que, de leur côté, les Français trouvent l'arabe imprononçable ! « Couco », m'explique-t-on, désigne en provençal une meule de foin. « Plan de Couco », c'est donc « la plaine aux meules ». Sur une butte, on aperçoit la silhouette d'une chapelle et de quatre petits moulins. Je m'étonne qu'ils aient gardé leurs ailes. Rachid rit de ma naïveté : pour lui, ce ne sont sûrement pas celles d'origine, on les a placées là pour plaire aux touristes. Qu'importe ! Je trouve apaisante la vision de ce village suspendu. Au moins,  cette bourgade a une âme.


  R. Un grincement de freins. Le car s'arrête. Nous sommes arrivés au lieudit « Levant des Ormeaux », notre destination. « Levant » désigne l'est d'un lotissement. J'avais d'abord compris « Le vent des ormeaux », nom qui serait plus poétique. Au fait, que sont devenus ces fameux ormeaux ? On m'explique qu'ils ont depuis longtemps disparu, victimes d'une maladie causée par un champignon (2).
   Face à la zone d'habitation, se trouve un terrain vague, équipé de points d'eau, de bornes électriques. Par un artifice sémantique, l'administration locale a transformé « l'aire d'accueil pour gens du voyage » en « Centre d'accueil de demandeurs d'asile ». Ici des cabanons métalliques, tous identiques, sont disposés comme les pièces d'un Lego. Rien à voir en fait avec le jeu de construction pour enfants, nous sommes en présence d'« algécos aménagés ». Qu'importe la désignation, c'est là qu'on nous propose de vivre, et pour combien de temps ? Je demande à l'employé municipal qui nous escorte où sont passés ces fameux « gens du voyage », censés nous avoir précédés en ce lieu. Il me répond avec un sourire embarrassé : « Nulle part et partout. Jamais un Rom, à ma connaissance, n'est venu s'installer aux Ormeaux. Trop cher pour ces gens-là, trop loin du centre-ville, ils préfèrent camper où bon leur semble, envoyer leurs enfants faire la manche et chaparder. La municipalité les a vus partir sans regret. Dans ce secteur, les fils électriques et les tampons de fonte avaient une fâcheuse tendance à disparaître. »
  Et vlan ! Ce réquisitoire sans appel est doublé d'un affligeant constat : entre deux maux, les Roms et les migrants, les élus locaux ont choisi le moindre, en l'occurrence nous. Si misérables que nous soyons, si bas qu'on nous classe dans l'échelle sociale, je m'aperçois que d'autres sont encore moins bien perçus que nous. Ce mis à part, les Français, m'affirme-t-on, ne sont pas racistes. Je me dis que ce peuple devrait juste apprendre à accepter « l'autre », c'est-à-dire l'étranger, tel qu'il est.


 « Je te parlais l'autre jour de l'inconstance des Français sur leurs modes. Cependant, il est inconcevable à quel point ils en sont entêtés. Ils y rappellent tout. C'est la règle avec laquelle ils jugent tout ce qui se fait chez les autres nations : ce qui est étranger leur paraît ridicule. » (3)


  Après avoir pris possession de l'humble logement qui nous est alloué, nous faisons l'inventaire du mobilier. Je vois une table et quatre tabourets, deux lits superposés, quelques étagères pour le rangement. Le minimum de décence. Avec un lieu d'aisance (tout de même!), un lavabo, de grosses couvertures. Pas de chaufferette. Nous entrons dans l'hiver, on doit nous supposer aguerris au froid. Ne faisons pas la fine bouche et tâchons de prendre les choses du bon côté. Le point positif, c'est d'avoir enfin un « chez soi ». Les baraques de chantier du « Levant des Ormeaux » valent mieux que les tentes ou yourtes collectives d'Idomeni. Nous sommes libres de nos mouvements, juges d'aller et venir à notre guise, à condition d'obéir scrupuleusement aux consignes des autorités, de nous présenter au pointage tous les jours, bref, de nous tenir à carreau. Si certains membres du groupe ont la tentation de s'échapper, mal leur en prendra. Nous voilà prévenus.
  Pour vivre, nous recevrons mensuellement une allocation de deux à trois cents euros, c'est peu pour vivre en France, mais pour des traîne-misère comme nous, cela représente un pactole ! Par la suite, ceux qui ont obtenu le statut de réfugiés pourront prétendre au R.S.A.  Bizarrerie : en attendant d'avoir obtenu notre permis de séjour, il nous est interdit de travailler. Je juge cette disposition absurde et me demande comment et par qui est établie la réglementation dans ce pays.


« Les législateurs sont des gens bornés qui n'ont presque consulté que leurs préjugés et leurs fantaisies. Ils se sont amusés à faire des institutions puériles, avec lesquelles ils se sont […] décrédités avec les gens de bon sens. Ils se sont jetés dans des détails inutiles ; ils ont donné dans les cas particuliers : ce qui marque un génie étroit, qui ne voit les choses que par les parties et n'embrasser rien d'une vue générale ». (4)


 Z. Notre première nuit en France s'achève. Au début, j'ai cru ne pouvoir fermer l'oeil, accablée que je suis de tristesse et d'inquiétude. Est-ce vraiment là ce destin que nous appelions naguère de nos voeux ? Je n'ai cessé de penser au bruit continuel des explosions, au fracas de la tempête en Méditerranée, au sort tragique de notre fils Nawaf. Ensuite, j'ai fini par m'assoupir, j'ai sombré dans un mauvais sommeil. Subitement, vers une heure du matin, je me suis mise à crier, sous l'effet d'un cauchemar. Je me suis éveillée en sursaut. Rachid m'a prise dans ses bras, bercée comme une enfant. Je me suis aussitôt rendormie. Et voilà qu'au loin retentit un sonore et familier « cocorico ». Divine surprise ! Je me demande depuis combien de temps ça ne m'était pas arrivé d'entendre un coq chanter. Ce divin cocorico, c'est l'annonce du proche lever du soleil, la victoire du jour sur la nuit, c'est un symbole de vie. Accoutumée comme je suis à l'explosion en continu des bombes, je m'imagine encore que la mort peut fondre sur nous à tout instant. Pourtant, c'est déjà loin tout ça. Tout est calme ici. Je pense à notre maison d'Alep détruite, à notre ville qui a cessé d'exister aux yeux du monde. J'ai vu ses immeubles s'effondrer comme un château de cartes. Pour les apatrides que nous sommes devenus, notre cher pays n'existe plus que dans notre souvenir.


  R.   Huit heures à ma montre (l'ai-je vraiment réglée à l'heure locale ?). Une serviette sous le bras, tenant nos trousses de toilette de l'autre, nous prenons la direction du bâtiment sanitaire (douches et toilettes collectives). Pour éviter la promiscuité, l'installation comporte deux ailes : une à l'usage des hommes, l'autre réservée aux femmes. Ce n'est certes pas le grand confort, mais une fois propres et mieux attifés, nous retrouvons un semblant d'humanité. Des gens du Secours Populaire sont déjà sur site, ils ont dressé des tréteaux, nous servent des boissons chaudes, du pain, des coupe-faim, distribuent des conserves et autre articles de première nécessité. Ça, c'est pour le premier jour. Ensuite, il faudra nous faire nos courses dans des points de vente à bas prix.
   Onze heures. Le car qui nous a transportés hier, attend les réfugiés. Le chauffeur nous explique qu'un pot d'accueil et de bienvenue est prévu à la mairie, accompagné d'un briefing. Le maire nous dit avoir quarante ans, la moitié, plaisante-t-il, de l'âge de sa commune (5). Il est assisté d'une  délégation de son Conseil municipal. Un prof' d'anglais au Collège traduit son discours dans cette langue, comprise de tous. En ce qui nous concerne, il n'en est nul besoin, nous suivons les débats en français dans le texte.


  Question sermons, je n'ai jamais entendu tant de poncifs d'un coup. Tout y passe : exhortation au respect des lois de la République, éloge du vivre ensemble et de la laïcité, mise en garde contre les dangers de la radicalisation. Non, mais qu'est-ce qu'ils s'imaginent, ces gens-là ? Que nous avons traversé la Méditerranée au péril de notre vie, affronté la faim, le froid, bravé tous les dangers, pour nous livrer à des actes terroristes dans le pays qui nous accueille ? Que savent-ils, eux, de la « Syrie libérée », de son gouvernement provisoire ? Ont-ils jamais entendu parler de notre expérience, brève il est vrai, d''autogestion citoyenne ? De nos « conseils locaux », composés de pionniers, lesquels ont pas mal de temps suppléé le pouvoir central défaillant, assuré la continuité du Service public, avant qu'ils ne soient militarisés, puis noyautés par les Frères musulmans. Ont-ils compris que ces derniers nous ont volé notre révolution, finalement écrasée dans le sang ?
   Tandis que j'en fais l'amère réflexion, mon regard se porte sur le buste en plâtre de Marianne, ornant la salle de fêtes de la mairie. Elle a le sein nu, porte le bonnet phrygien. On me dit qu'une actrice connue pour n'être point avare de ses charmes, a prêté ses traits à cette allégorie. Une représentation du corps féminin qui n'a pour autant rien d'avilissant... la nudité qui s'étale un peu partout sur les panneaux publicitaires me semble autrement provocante.

ARABESQUE1

   On nous présente alors un conseiller municipal « issu de la diversité ». J'ignorais jusqu'à présent le sens de cette expression. Lui, c'est un immigré de la troisième génération, d'origine marocaine. Il s'adresse à nous dans un arabe dialectal auquel nous ne comprenons goutte, autant échanger en français. Ce personnage est censé représenter la communauté musulmane, importante à Marseille. Il nous donne une information qui m'intéresse : à Plan-de-Cuques, à défaut de mosquée, une salle de prières vient d'être inaugurée. Avant, les gens priaient dans la rue. Il paraît que le projet a été financé par les donations des fidèles, à l'exclusion de fonds venus d'Arabie saoudite ou des Émirats, réputés encourager la dérive intégriste. Tant mieux si cette assertion peut rassurer certains… Notre interlocuteur me confie être intimement convaincu que ce n'est pas au Moyen-Orient, mais bel et bien ici, dans les « quartiers », que se trouve le terreau de l'islamisme, alors que les Français de souche tendent à déserter leurs églises.  


 « Il faut que je te l'avoue, je n'ai point remarqué, chez les Chrétiens, cette persuasion vive de leur religion que je trouve parmi les Musulmans. Il y a bien loin, chez eux, de la profession à la croyance, de la croyance à la conviction, de la conviction à la pratique ». (6)


 Z. Nous ne nous sentons pas directement concernés par ce problème. Je suis de confession alaouite (7), et Rachid penche pour le soufisme (8). Avant la guerre – ce temps nous paraît aujourd'hui si lointain! - nous avions un voisin chiite, un autre chrétien maronite, un troisième juif… Je le sais, c'est difficile à croire, mais nous trouvions cette situation triplement enrichissante ! La guerre civile a tout changé, depuis, la haine alimente la haine, le sang appelle le sang. Quand les hostilités auront pris fin, je me demande combien reviendront parmi les habitants de notre quartier, surtout si des liens pourront se recréer entre gens issus de classes et de religions différentes.
  Lorsque j'explique que Rachid et moi avons fait des études, tout comme en France, acquis même un certain niveau, qu'il était métreur et que j'étais infirmière, mes interlocuteurs ouvrent des yeux ronds. Nous arrivons dans ce pays avec un certain savoir-faire, qui nous a valu en d'autres lieux d'être qualifiés de « peuple ingénieux ». Est-ce ma faute à moi, si je ne puis, sans permis officiel, exercer ma profession ? Les infirmières installées aux Ormeaux ont trop peur que je ne leur « vole » leur clientèle. Et pourtant, je dispose d'un diplôme équivalent au leur, obtenu dans mon pays. J'ai dû me résigner au chômage. À défaut de dispenser des soins, détestant l'inaction, je donne des cours de cuisine orientale aux ménagères du quartier. Hier, je leur ai appris à préparer le houmous, le fetté, les boules de kebab aux abricots et aux coings, les gâteaux à la pistache, les baklavas et la confiture de roses. L'idée m'est venue aussi d'initier mes voisines à la danse du ventre. Évidemment, cela peut ou non plaire à leurs maris ou compagnons. Dans l'incertitude, je préfère attendre un peu.
  Nous portons encore les effets qui nous ont distribués en Grèce par la Croix Rouge - Je me rends compte que ces pauvres hardes nous donnent l'air de loqueteux, et que notre allure effraye les gens. Alors, je me suis rendue à la vente des Chiffonniers d'Emmaüs. J'y ai trouvé, pour presque rien, des pulls et des chemisiers en fort bon état, j'ai flashé sur une jupe plutôt sexy, puis l'ai finalement reposée. Elle est trop près du corps, au goût de Rachid, qui déjà me trouve  court vêtue.


« Je trouve les caprices de la mode, chez les Français, étonnants. Ils ont oublié comment ils  étaient habillés cet été ; ils ignorent encore plus comment ils seront cet hiver. Mais surtout, on ne saurait croire combien il en coûte à un mari pour mettre sa femme à la mode. » (9)


  Les Musulmanes du quartier maghrébin portent pour la plupart le « hijab » (voile épais). Certaines même ont adopté le « niqab » ou « burqa », voile intégral qui les fait ressembler à des oiseaux de proie. Elles se sont endurcies, confessent-elles, au regard hostile ou dédaigneux des passants. Si toutes font comme nous, pensent-elles, nous cesserons d'être stigmatisées. Voire. Au-delà d'un simple signe d'appartenance religieuse, je pense que ces femmes veulent affirmer leur identité. La secte alaouite, à laquelle j'appartiens, n'exige d'être « mastoura » (couverte) que pour prier. Je pense en ce moment aux femmes d'Iran, à mes soeurs de Syrie et d'Irak, qui luttent pour ne pas vivre grillagées. Est-ce une contradiction ? J'estime qu'une femme qui souhaite porter le voile en France doit être libre de le faire, à condition que ce ne soit pas sous la pression d'un père, d'un frère ou d'un mari. Bien malin qui peut juger de cela. Dans l'incertitude, les filles adoptent une tenue aussi neutre qu'inesthétique : pantalons larges et flottants, tuniques longues, effaçant la silhouette. En contrepartie, elles soulignent leurs yeux d'un trait de khôl, les ombrent de blush des paupières jusqu'aux sourcils, appliquent une touche de fard sur les joues, usent et abusent d'un rouge à lèvres agressif, couleur framboise ou vermillon.
     Ces femmes en pertes de repères font face à la même réalité qu'en orient : le harcèlement sexuel sévit comme partout. Ils se ressemblent tous, ces mecs qui vous sifflent dans la rue, ou dans le bus, de vous frôler les seins, de vous pincer les fesses. Dire qu'ils croient qu'on apprécie ! On s'arroge le droit de mettre à la porte une femme qui ose entrer seule dans un bar. Elle se fait insulter, menacer, estampiller salope. On a toutes connu ça. Le port du voile est un refuge, mais non la bonne réponse.


 C'est avec les petites Marseillaises que j'ai le plus de contact. Celles que je croise n'ont pas froid aux yeux, ni d'ailleurs aux jambes. Même à cette saison avancée, je les vois déambuler sans complexe en short ajusté, moins que rien. D'autres portent des jeans « ligne sculptante » effilochés, criblés de trous au niveau des cuisses et des genoux, au point d'être indécents. Est-ce donc le fait d'un pays riche, que de négliger ses vêtements et désapprendre à ravauder ? Je crois être bonne couturière et leur propose aussitôt mes services. Ces greluches me rient au nez : « Toi, tu sors d'où, de quel bled ? Tu vois bien que plus un pantalon est élimé, troué, plus on le paye cher, plus il plaît aux mecs. Nous, on est dans le vent, sens propre et figuré. »
  Décidément, il me reste beaucoup à apprendre dans ce pays.


   R. Au départ, nous avons senti que les habitants du lotissement voisin se méfiaient de nous,  tendaient même à nous éviter. Alors, nous sommes allés à leur rencontre. Au moins, nous avons tout fait pour. J'ai travaillé naguère auprès d'un architecte-urbaniste. Je crois qu'il eût trouvé ce décor d'une désespérante monotonie. Au milieu de parcelles tirées au cordeau – on dirait un échiquier - des maisons sans caractère, flanquées d'un garage ou d'une remise, se cachent à l'abri d'une haie opaque, ou d'un haut mur. Derrière un portail rébarbatif, un chien de garde aboie au passage des étrangers. Ici, le terrain vaut moins cher qu'en ville, et chacun peut « faire construire » avec un petit budget. Les « rurbains », c'est le mot qu'on emploie, ont fait un choix de vie. Ils n'habitent ni la ville, ni la campagne, mais dans cet espace intermédiaire que représente la « cité dortoir ». Beaucoup d'entre eux ont leur travail à Marseille, ils partent tôt le matin pour ne rentrer que tard le soir. Un temps précieux se perd en vains trajets entre le domicile et le lieu de travail. En semaine, hormis les femmes au foyer, les retraités et les chômeurs, on ne voit âme qui vive aux Ormeaux. Le dimanche, nos voisins cultivent leurs plate-bandes ou bricolent à domicile. Il  y a toujours quelque chose à faire dans leurs maisons, qu'on livre en général inachevées. Économie solidaire oblige, je leur propose un coup de main pour les « finitions », ce qu'ils ne se refusent pas. Pas sorcier d'être bricoleur : peindre ou poser des revêtements muraux, des parquets flottants, manier la perceuse ou la scie sauteuse, il suffit de s'y mettre. En échange de mes bons offices, on me fait des présents en nature : nourriture, effets dont on n'a plus besoin, objets qu'on s'apprête à jeter. Je ne rejette rien qui soit récupérable, ayant appris à tout ménager. Chez nous, des populations entières, coupées du ravitaillement, parviennent à subsister en cultivant la terre en commun. Lorsque le nécessaire manque, le gaspillage est inexcusable. On peut faire des soupes succulentes avec les orties. Il y a toujours quelque part des lapins pour manger le vert des poireaux, les restes de salade et les fanes de carottes ou de radis. On doit recycler les épluchures pour en faire un compost, excellent engrais.


    Et puis j'ai fait cette réflexion : beaucoup de gens ici se déplacent en vélo. Bonne idée au demeurant : zéro consommation de carburant, zéro pollution. Pourquoi ne pas m'investir dans le dépannage, la révision, l'entretien des deux-roues ? Eh bien, ça marche ! À présent, notre cabanon s'orne d'un bel écriteau : « Si votre dérailleur craque, si votre chaîne grince ou si vos freins sifflent, alors c'est le moment de faire appel à Rachid ». Depuis que j'ai passé cette annonce, mon modeste atelier ne désemplit pas. J'ai fait l'acquisition d'un bleu de travail tout neuf. Désormais, rien dans mon apparence ne me distingue des Français de souche, et comme je parle leur langue, ils me prennent pour un garagiste local. À se demander comment on peut être Syrien.


 « Cela me fit résoudre à quitter l'habit persan et à en embrasser un à l'européenne, pour voir s'il resterait encore, dans ma physionomie, quelque chose d'admirable. Libre de tous les ornements étrangers, je me vis apprécié au plus juste… Mais si quelqu'un, dans la compagnie, apprenait que j'étais persan, j'entendais autour de moi un bourdonnement : « Ah ! Ah ! Monsieur est persan ? C'est une chose bien extraordinaire. Comment peut-on être persan ? » (10)

MoyenneARABESQUE2

Z. Pas un souffle de vent, je ressens une sensation d'étouffement. En passant par un centre d'appel téléphonique à bas prix, nous avons pu joindre notre famille en Syrie, enfin ce qu'il en reste. Eux se sont saignés aux quatre veines pour que nous puissions passer en Europe et s'inquiètent de ce que nous sommes devenus. Occultant la réalité, nous prétendons à nos proches que nous sommes reçus en France à bras ouverts. Personne en fait n'est dupe de ce mensonge, on a d'autres soucis là-bas. Qui pourrait l'ignorer ? Les forces démocratiques sont en voie d'écrasement. Le pouvoir, un moment menacé, s'est ressaisi quand tout semblait perdu pour lui, réussit aujourd'hui, grâce au rouleau-compresseur russe, à anéantir toute forme d'opposition.


   Au Levant des Ormeaux, passé la phase d'installation, c'est calme plat. Parmi nous, beaucoup rongent leur frein, surtout les jeunes célibataires. Ceux-là font peur aux gens, du fait d'incidents qui se sont produits récemment à Cologne, et dont la presse a fait état. Des volontaires associatifs s'offrent à leur enseigner les « codes de la séduction en Occident ». Ouaouh ! Faut-il vraiment des cours pour cela ? De tels codes n'existent-ils pas en Orient ? Pour l'instant (à petits maux, petits remèdes), nos athlètes en herbe se rendent au terrain de sports voisin, font du cross ou jouent au foot. Cela pourrait être une occasion de fraterniser avec les gens ! Malgré de timides avancées, nos voisins parlent déjà de « la jungle des Ormeaux », ça dit bien ce que ça veut dire. De temps à autre, pour rassurer les populations (j'aurais tendance à croire à l'effet contraire), une patrouille de police vient traîner les pieds dans le coin, histoire de vérifier que les migrants se tiennent bien. Est-ce là bien se tenir que n'avoir rien à faire du matin au soir ? Et quand nous serons en situation de travailler – cela finira par arriver - serons-nous pour autant condamnés aux tâches les plus viles ?


  « On remarque que ceux qui vivent dans des religions tolérées se rendent ordinairement plus utiles … que ceux qui vivent dans la religion dominante : parce que, éloignés des honneurs, ne pouvant se distinguer que par leur opulence et leurs richesses, ils sont portés à acquérir par leur travail et embrasser les emplois de la société les plus pénibles. » (11)


  Nous avons hâte de fuir ce ghetto. Jour après jour, nous nous enquérons de Xavier et Ireni, ces jeunes qui s'étaient proposés à nous recevoir. Le dossier n'avance pas, malgré nos démarches réitérées.  Rachid s'est une nouvelle fois rendu à la Mairie. Un employé complaisant nous met en contact avec le collectif Migrants-bienvenue-13, équivalent français de « Welcome here », une plate-forme d'accueil pour les réfugiés. De son côté, le service des  étrangers de la  préfecture nous informe qu'il est exclu pour nous de rejoindre l'Estaque, ainsi qu'il était prévu. L'administration est fort pesante ici, nous éprouvons ce qu'est « la langue de bois ». Personne ne peut (ou ne veut rien) nous dire de précis. Il paraît que des difficultés « de dernière minute » se sont présentées concernant l'aptitude du jeune couple à nous accueillir, on se demande bien lesquelles.
 Cet après-midi, visite surprise : une Twingo mauve à pois blancs se gare en face de notre Algéco. Je vois trois femmes en sortir, d'âges différents. Tiens ! Il y en a au moins une que je connais, c'est Samantha Jackson, l'avocate internationale. Elle doit avoir été bien renseignée pour être venue ici. La voyant, mon coeur s'emplit d'espoir. Je guette dans ses yeux la seule bonne nouvelle qu'elle puisse m'apporter. A-t-elle enfin une piste pour retrouver mon petit Nawaf ?
   « Hey, Zahra, how do you do ? You're going through a bad patch at the moment, isn't it ? »
  Elle nous voit, Rachid et moi, dans une mauvaise passe. Je n'aime pas m'apitoyer sur mon sort et lui réponds que nous sommes en quête d'emploi : « Yeah, we're pounding the pavement ».
    Bien sûr, cela me redonnerait le moral d'avoir un job. Mais ce n'est pas mon principal souci.
   Sam est accompagnée d'une personne plus âgée, qui se présente sous le nom de Sophie Ducros-Pescalune. Le premier nom me dit queqlue chose. En fait, c'est l'ex-épouse de Phil, dont j'ai fait la connaissance à Idomeni.  La troisième personne du groupe est une jeune femme de mon âge. Étant physionomiste, je me souviens l'avoir vue en  photo, nous avons brièvement échangé par Skype : Oui, c'est Ireni, la fille d'Alkistis, mon amie grecque. Entre elles deux, la ressemblance est frappante. J'invite mes visiteuses à pénétrer dans ma baraque de chantier, honteuse de les recevoir dans un logement si peu décent.
  L'avocate me dit qu'étant de passage à Marseille pour son « business », elle en a profité pour venir me rendre visite en compagnie de Sophie et d'Ireni. Concernant l'issue favorable de notre demande d'asile, et l'obtention d'une carte de séjour, elle se dit « raisonnablement optimiste »
  C'est déjà ça, mais le sort de mon petit garçon me tracasse bien davantage. Elle me sourit, voulant ménager ses effets, mais surtout rester prudente à propos d'informations récentes qu'elle a.
  « Les Services sociaux anglais, « these fucking bastards who wheel and deal » (12) ont fourni le signalement d'un enfant de quatre ans, qui pourrait être le tien. Nom de famille inconnu, nous disent ces connards. Pourtant, l'âge (quatre ans) et le prénom (Nawaf, ce n'est pas si courant) correspondent. Pas de photo disponible, une correspondante que nous avons en Sussex va se rendre à Brighton pour rencontrer la famille d'accueil. Il s'agit d'un couple sans enfants, qui cherche à en adopter un. Le scénario classique, en somme. À part ça, des gens pleins aux as, bourrés de relations, ceux-là ne lâcheront pas l'enfant sans résister, en admettant qu'il s'agisse bien du tien. Sinon, « my plan risks to wither on the wine, we spit in the wind » (12).  Rien n'est « too much » pour celles qui osent. T'inquiète, ma belle, je me battrai jusqu'au bout, aussi vrai qu'on m'appelle Battling Sam. »
  Une fois mes visiteuses parties, le campement retrouve sa solitude. Ai-je rêvé cette scène, a-t-elle eu vraiment lieu ? Autant en emporte le mistral, en train de se lever. Je sais que mon fils est vivant. Tout me paraît désormais plus léger. Le paysage s'anime. J'entends enfin siffler le vent dans les ormeaux.

18a Bonheur

À suivre….

Illustrations :
Alexandre Hollan, « Le chêne dansant, près de Gignac », 2015, acrylique 57 x 76 cm (détail)/ Arabesques de Hassan Majahi, calligraphe à Perpignan.

Piste d'écriture : Journal à deux mains , impressions croisées s'adressant à un ami resté au pays, dans le style des « Lettres persanes ».

Notes :
(1) Montesquieu, Lettres persanes (1721). Lettre 30, Rica à Ibben
(2) La Graphiose de l'Orme
(3) Lettre 30, Rica à Ibben.
(4) Lettre 129, Usbek à Rhédi.
(5) La commune fut fondée en 1937, date à laquelle elle s'est dissociée de la commune d'Allauch.
(6) Lettre 75, Usbek à Rhédi.
(7) Les soufis sont une catégorie de musulmans qui recherchent l'intériorisation, l'amour de Dieu, la contemplation, la sagesse, dans le cadre d'une perspective initiatique et ésotérique.
(8) Secte issue du chiisme, dont l'enseignement mêle plusieurs éléments tirés de religions différentes.
(9) Lettre 99, Rica à Rhédi.
(10) Lettre 30, Rica à Ibben.
(11) Lettre 85, Usbek à Mirza.
(12) Ces foutus connards qui magouillent à plein tube !
(13)  Mon plan peut tourner en jus de boudin, nous perdons notre temps. Déluge 18
Rachid et Zahra : « Lettres syriennes ».













28 mars 2017

Des courses plus envoûtantes que prévu... par Sylvie Albert

Piste d’écriture : imaginer une tragédie, un drame ou une comédie à partir de la prémisse suivante :

Un(e) adolescent(e) de 13 ans et sa mère doivent faire les dernières courses pour la rentrée des classes. Une rencontre fortuite au supermarché va venir tout bouleverser…

Des courses plus envoûtantes que prévu…

 

- Bon, alors, on a sûrement tout maintenant : cahiers, classeurs, stylos, compas, tu partageras la ramette de feuilles A4 avec ton frère, et on reviendra la semaine prochaine s’il n’y a plus de cartouches d’encre à la maison. C’est bon, on peut passer aux autres rayons ?

- Attends Maman, je me souviens qu’il faut une chemise pour le cours de chant, pour mettre nos partitions ! T’as qu’à aller aux fruits et légumes, je te rejoins.

Ariane a non seulement le temps d’acheter les primeurs pour la semaine, mais aussi de passer par la poissonnerie, puis le stand de fromages, avant que Tina ne revienne, le visage bouleversé.

- Qu’est-ce qui t’arrive, ma chérie, tu n’as pas trouvé ?

- Si, si, répond Tina, visiblement la tête ailleurs.

- Mais tu n’as rien choisi ?

- Si, si… Dis Maman, ça t’embête si je prends une chemise Harry Potter, même si elle coûte 1,5 € de plus que les autres ?

- Tina, on s’est mises d’accord avant de partir : on essaie de rester raisonnables, vous êtes trois et avec Papa on ne peut pas se permettre ce mois-ci de dépasser notre budget. Prends donc une chemise Carrefour, si ce n’est que pour ranger des partitions…

- Ok…

Tina repart vers le rayon des fournitures scolaires en traînant les pieds, pas encore remise de l’expérience qu’elle vient de vivre là-bas. Elle fait tout le tour pour accéder directement à l’extrémité de la rangée où se trouvent les chemises « classiques », et ne pas passer devant le rayon Harry Potter. Elle en prend une rose avec des petits carreaux, qui ne fait que dix centimes de plus que les Carrefour, sa mère ne va certainement pas trop râler. Elle résiste alors une minute… puis n’y tient plus, et se dirige vers la pile de chemises dont la première lui a fait un clin d’œil tout à l’heure. Un clin d’œil « vrai de vrai », fait par le personnage dessiné dessus de manière fort réaliste : Harry en personne, avec ses yeux verts tout à fait reconnaissables et ses lunettes de guingois. Elle n’a pas lu les célèbres livres – car quand même, en 2017, ça commence à être un personnage « has been » - mais elle a vu un film avec sa grande sœur, qui elle est accro aux pérégrinations du sorcier orphelin.

- Ah, te revoilà, lui dit-il.

Et il ne fait pas que parler, il bouge aussi ! Il regarde derrière lui, à gauche, à droite, puis lui murmure :

- Tu crois que je vais pouvoir venir habiter chez toi ?

Tina recule et lâche sa chemise à carreaux. Pas la peine de se pincer, elle l’a déjà fait tout à l’heure inutilement lorsque le bras du garçon est sorti de la surface plane du carton pour lui serrer la main. Mais rien à faire, elle reste pétrifiée, les yeux fixés sur la cicatrice de Harry, obnubilée par sa vision. Autour d’elle, les gens circulent, des jeunes comme elle passent le bras devant son nez, la bousculent pour avoir accès aux trousses dernier cri, mais personne ne semble voir ce qu’elle voit.

- T’inquiète, t’es la première à me capter depuis que nous avons été livrés au début du mois, j’ai cru que je ne trouverais jamais personne de réceptif dans ce monde-là ! Mais j’ai besoin de toi, il faut absolument que tu m’aides ! Si tu me vois et m’entends, c’est que tu le peux…

Tina s’affole, s’éloigne, revient, ramasse sa chemise, puis repart. Elle rejoint sa mère, essaie de se concentrer sur la musique créole qui s’échappe du stand martiniquais, entame une des plaques de chocolat qui sont dans le caddie, et décide d’oublier cet épisode. Le stress de la rentrée, sans doute…

 

Mais le souvenir de Harry bien vivant ne la quitte pas de la journée, ni surtout de la nuit. Le lendemain, un dimanche, elle va timidement demander à sa sœur Sophie, éberluée, le premier tome de la série, et se met à lire toute la journée. De l’inédit pour cette ado pleine de vie, toujours à remuer et à tchatcher, même toute seule. Ariane a pour sa part oublié le bouleversement éphémère de sa fille la veille, dont elle n’a de toute façon pas cherché à connaître la cause. À cet âge-là, leur humeur change toutes les cinq minutes…

 

harry ron hermione

Les nuits suivantes, Tina rêve de géant barbu, de grand rouquin, de chaudrons fumants et de chapeau qui parle. Le mercredi, elle prétexte ne plus avoir d’encre pour ses stylos, ni de scotch (dont elle a caché les rouleaux sous son lit) et réussit à entraîner mère et sœur dans la même grande surface. Elle passe volontairement devant le rayon « ensorcelé ». La chemise avec Harry a disparu, remplacée sur le dessus de la pile par une image de Harry, Ron et Hermione en cours de potions magiques. Sophie fait :

- Oh, t’as vu, elles sont trop belles, ces illustrations !

Harry lève alors la tête et dit à Tina :

- Ah, salut !

Puis Ron et Hermione lui sourient. Tina sursaute, regarde sa sœur, qui ne s’est aperçue de rien et attend simplement une réponse de sa part. Leur mère, derrière leur dos, tout aussi ignorante que sa fille ainée de ce qui se joue à ce moment, leur dit :

- C’est bon, les filles, j’ai compris, vous pouvez en prendre une chacune…

- Merci Maman, répondent-elles en chœur.

Sophie commence à éparpiller les chemises pour prendre celle qui lui plaira le plus. Tina ne sait laquelle choisir, car toutes lui « parlent », au propre comme au figuré. Elle ferme les yeux, en prend une au hasard, et sent une main se poser sur son poignet. Elle a conscience que ce n’est que le tout début d’une aventure, une aventure dans laquelle elle va être entraînée malgré elle, qu’elle ne va pas pouvoir partager avec ses proches… mais qui ne lui fait plus peur. Tina est prête. Prête à s’attaquer au Tome 2 de son existence, quelles que soient les péripéties à venir. Mais elle ne peut toutefois s’empêcher de se demander : pourquoi elle ?

 

 

Sylvie Albert, février 2017

 

Posté par Menahem Lilin à 15:16 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

27 mars 2017

Eloïse, par Nyckie Alause

Piste d'écriture: un contexte, les courses pour la rentrée scolaire. Et une rencontre qui vient tout bouleverser.

 

carnet

Eloïse ne donne plus la main à Maman depuis qu’elle est entrée en cinquième. Non plus. Elle ne l’embrasse plus. Non plus.

« On s’est moqué de toi ? » demande Maman qui ne comprend pas. Eloïse regarde ses pieds, hausse les épaules, souffle à grand Pfff!

— Enfin, fais un effort, dis quelque chose. A force de hausser les épaules et de baisser la tête, tu vas te transformer en hérisson. Il sera peut être trop tard quand tu te rendras compte que tu es devenue … méchante ?

Pour ce dernier mot, Marie a hésité. Trop tard pour Eloïse, trop tard pour Maman. A « hérisson » la petite a esquissé un sourire qui s’est transformé en rictus à « méchante ». Maman aurait dû se contenter de « vilaine » qui est un état moins définitif. L’après-midi avait pourtant bien débuté. Elles avaient regardé la télé assises sur le canapé, côte à côte, pas jusqu’à se toucher mais enfin toute proches. Le film était drôle et ensemble, comme avant, elles avaient ri.

Comme avant, pense Marie, mais avant quoi ? L’origine de la nouvelle crise est qu’elle a dit gentiment « on y va? » en lui touchant les cheveux et agitant devant ses yeux la liste des fournitures scolaires.

Avant — encore avant— elle s’en faisait une joie et aujourd’hui, comme depuis des mois, elle renâcle, négocie pour plus tard demain, assure que ça peut attendre, que sa copine Juliette ne s’occupera des fournitures qu’après la rentrée, qu’il y a des profs qui changent toujours d’idée, qu’elle a encore des choses qui lui reste de l’an passé, qu’elle a mal à la tête, que d’ailleurs, dès qu’elle aura son brevet, au collège elle n’ira plus, que les études ne l’intéressent pas, que de toutes les manières ça ne l’intéresse pas, et que Marie n’a qu’a y aller seule puisqu’elle a la liste.

— Marie, tu n’as qu’à y aller seule puisque tu as la liste…

Marie reste sans voix. Sa fille vient de l’appeler Marie.

Le dialogue, sauvegarder le dialogue, garder le lien, comprendre… Elle en a lu des ouvrages sur l’éducation : théories, principes, conseils éclairés, etc. N’existerait-il pas des ouvrages similaires à l’attention des filles et des garçons, enfin surtout des filles, qui expliqueraient comment s’y prendre pour ne pas faire pleurer sa mère, accepter le dialogue, garder le lien, comprendre… Voilà. Les larmes qu’elle retient rougissent son regard. Elle s’éclipse vers le fond de l’appartement pour se calmer tant elle sent monter une colère que bientôt elle ne pourra plus dissimuler. Elle retient l’image d’une main levée, d’une gifle qui claque, puis une autre, puis… une sorte d’échauffement, cuisant, c’est le mot, sur les joues avec des larmes qui n’arrivaient plus à jaillir, avant. Non, elle ne sombrera pas dans ce genre de facilité, pas elle. D’ailleurs, depuis qu’elle s’est passé de l’eau bien froide sur le visage, elle respire mieux et sa colère se dissout comme ses larmes. A s’être absentée, elle se change, troque son jean contre une petite robe légère et assez courte. Elle l’a depuis longtemps et elle se souvient quand elle l’a achetée Eloïse était avec elle. « Prend celle-ci Maman ! Tu es super belle! », elle battait des mains et elle disait encore « je t’aime » avec simplicité.

 

— L’autre jour, elle m’a dit « Maman je t’aime » mais j’ai eu l’impression que c’était pour s’en débarrasser, comme on fait un devoir de latin quand il fait beau dehors. Tu comprends ce que je veux dire ? Elle avait été gentille tout l’après-midi. Nous étions allées au ciné et à la pizzeria. Elle me l’a dit en rentrant à la maison, juste avant de disparaître dans sa chambre. Et le matin, c’était parti…

— Qu’est-ce qui était parti ?

— Ses bonnes dispositions à mon égard, sa gentillesse affichée. Elle était redevenue hérisson grognon.

— C’est sûrement hormonal. Tu devrais l’emmener chez ton médecin.

— Peut-être. Mais je vais dire quoi ? « Ma fille est passée de délicieuse à amère, je vous l’amène parce qu’elle est méchante ou vilaine ou désagréable avec moi ». Tu imagines la tête du docteur Durand ?

— … rires

— Tu visualises Eloïse dans la salle d’examen, ses ricanements, sa colère, la manière qu’elle aura de me faire payer cet affront ? Tu es gentille Isa, mais tu n’as pas d’enfant…

 

Bon, un soupçon de maquillage pour avoir bonne mine, un peu de blush pour relever les pommettes et augmenter mon sourire, un léger nuage du parfum qu’elle aimait, avant…

— Eloïse, On y va dans cinq minutes.

L’adolescente consent à se lever, disparaît dans sa chambre. On entend l’eau couler. Quand elle réapparaît elle porte une robe légère, un soupçon de maquillage, léger, une touche légère de parfum, de petites sandales… Elle sourit et précède Maman dans l’escalier qu’elle descend en sautillant légère et gaie. Marie a le cœur qui bat vite quand elle se saisit de son sac, de la liste oubliée sur la table du salon, de ses clefs. Elle claque la porte et rejoint le parking comme l’a fait Eloïse qui attend près de la voiture, sereine.

On en est à la phase voluptueuse de la douche écossaise pense Marie. Elle hésite. Doit-elle, au risque que la situation dégénère à nouveau, entamer une conversation avec sa fille, ou est-il préférable d’attendre que la petite décide si elle veut parler avec Marie ou rester silencieuse. « Je pourrais allumer la radio… ».

Samedi quand elles sont parties déjeuner chez Isa, c’est la radio qui a été sujet de dispute. L’émission était intéressante et les intervenants débattaient justement de l’éducation, sans révolutionner les idées généralement admises, mais enfin Marie y consacrait toute son attention. Une vieille personne les a interpellées au passage clouté, fâchée que Marie ne se soit pas arrêtée.

— Si au lieu d’écouter cette radio pourrie, tu faisais attention au monde autour de toi… avait crié Eloïse.

Elle aurait pu parler sur un ton ironique, remarquer que ce vieux bonhomme était un grincheux, mais elle a choisi de se mettre en colère, une de plus. Maman a dit « C’est un grognon, grincheux, mauvais coucheur… » sachant qu’elle avait tort et que la conversation allait dégénérer. Elle aurait pu lui dire « tais-toi » tout simplement, sans s’énerver.

— Tu vois, Isa, comme vont les choses en ce moment.

« Mal » répond Isa avant de raccrocher.

 

Donc, mettre la radio n’est plus une option. Rouler, tout simplement rouler jusqu’au supermarché. Se garer pas trop loin, pas trop près. Marcher sans se donner la main car il faut pousser le caddie. C’est samedi après-midi. Il est évident pour l’une comme pour l’autre qu’elles vont rencontrer des connaissances ou des amis du quartier. Faire bonne figure et le faire assez longtemps permet d’y croire suffisamment et d’espérer que le moment perdure.

Les portes automatiques glissent, automatiquement. Une musique d’ascenseur est interrompue de publicités, pour les cahiers Machin sur les feuilles desquels les stylos Chose ne feront pas de faute ni de rature. « Et ces lots de copies, Mademoiselle, vous en aurez pour toute l’année scolaire ».

— Il me semble reconnaître celui qui vendait le jambon en promotion la semaine dernière, dit Eloïse en regardant Marie.

Les deux sourient en connivence et font non de la tête. Chaque bout de rangée, chaque tête de gondole, les voit tourner dans le rayon suivant avec ce léger déhanchement qui fait gonfler la robe comme dans une valse. C’est délicieux de les observer, le même pas, le corps léger tel un sourire, les cheveux attachés avec une négligence étudiée qui leur fait comme des ailes d’anges. Marie s’amuse de voir sa fille choisir des cahiers à couvertures roses qu’elle repose avec regret pour se saisir d’objets ciblés « ado ».

Toutes les deux se penchent sur la liste, vérifient, tout va bien, tout va bien, tout va bien.

Tout allait bien jusqu’à ce que, jusqu’à ce qu’Eloïse aperçoive Papa.

Papa promène dans son caddie Elise, son bébé qui tient entre ses mains son premier sac d’école.

Nyckie Alause, mars 2017

Illustration pêchée sur le site d'une amoureuse de carnets, qui vous propose d'en fabriquer.

 

Posté par Menahem Lilin à 15:53 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

25 mars 2017

Avoir 20 ans: nouvelle noire, un concours

La Fabrikulture - Concours « Avoir 20 ans» - 2017

Règlement accessible sur le site

www.la-fabrikulture.com

Article 1 - L'association « La Fabrikulture » organise un concours de nouvelles noires dans le cadre du Festival International du Roman Noir (FIRN). Il comporte deux catégories :

-        Jeunes entre 12 et 15 ans à la date du 30 juin 2017,

-        Personnes âgées de 16 et plus à la date du 30 juin 2017.

Article 2 – Le thème du concours de nouvelles noires est : « Avoir 20 ans ».

Article 3 – Chaque auteur ne peut présenter qu’une seule nouvelle originale et inédite.

Article 4 – Le texte doit respecter les impératifs suivants :

-        12 à 15 ans : entre 1 et 2 pages

-        16 ans et plus : 4 pages maximum

-        Pour tous : comporter un titre et obéir aux normes suivantes : format A4, nom de police Times New Roman, taille 12, interligne 1,5, marges 3 cm, pages numérotées, impression en recto uniquement.

Article 5 – Afin de préserver l’anonymat des candidats, le texte ne sera pas signé et ne comportera aucun signe distinctif. Il devra comporter un CODE (2 chiffres et 2 lettres) en haut à droite de chaque page sur tous les exemplaires.

Article 6 – Le droit d’inscription est fixé à 10€. Le chèque à l’ordre de « La Fabrikulture » doit être joint à l’envoi du texte.

Article 7 – Le texte doit être expédié au plus tard le 31 mars 2017 (cachet de la poste faisant foi) en 5 exemplaires. Chaque exemplaire doit être agrafé. L’envoi doit comprendre une enveloppe cachetée sur laquelle figurera votre CODE. Cette enveloppe contiendra la fiche d’identification comportant : Code, Nom et prénom, date de naissance, adresse complète, adresse mail, téléphone, titre de la nouvelle.

Pour les personnes mineures, l’envoi doit comporter une autorisation parentale joint dans l’enveloppe cachetée.

Le tout doit être adressé, suffisamment affranchi, sans inscrire vos coordonnées au dos de l’enveloppe d’expédition à :

Association « La Fabrikulture » - Concours de nouvelles - 6, rue Capestang

34110 FRONTIGNAN

Tel. 04 67 18 85 69

Article 8 - Le jury souverain est composé d'un président et de 4 membres, professionnels du livre, écrivains, enseignants, représentants d’associations locales, personnalités diverses.
 

Article 9 – Le jury sera attentif aux critères suivants : respect du genre de la nouvelle, adéquation au thème et au genre, originalité, respect de l’orthographe et de la grammaire.

La nouvelle est un genre littéraire qui se caractérise par sa concision, le nombre limité de personnages, une intrigue et une fin surprenante.

La nouvelle présentée doit également avoir un caractère « noir ». Selon wikipedia, un texte noir s’inscrit « dans une réalité sociale précise, porteur d'un discours critique, voire contestataire. Le roman noir, tout en étant un roman détective, se fixe ses propres frontières en s'opposant au roman d'énigme, car le drame se situe dans un univers moins conventionnel, et moins ludique. »

Article 10 - Le jury peut renoncer à décerner les prix si le nombre de participants et si la qualité des œuvres proposées lui semble insuffisants. Il peut aussi décerner un prix spécial du jury. Les décisions du jury sont sans appel.

Article 11 - La remise des prix aura lieu au cours du FIRN 2017. Les participants au concours seront avisés de la date exacte de la cérémonie par messagerie.

Article 12 – Les textes reçus ne seront pas retournés à leurs auteurs.

Article 13 - L’association La Fabrikulture se réserve tout droit pour diffuser, éditer et utiliser les textes primés pendant un an à compter de la remise des prix. Les gagnants autorisent gracieusement la citation de leur nom, la reproduction de leur photo ainsi que la publication à des fins de promotion ou d’information liées au présent concours.

Article 14 – Un recueil de l’ensemble des textes reçus pas catégorie sera édité par La Fabrikulture. Il sera proposé à l’achat. Son prix sera fonction du nombre de pages et sera communiqué ultérieurement.

Article 15 – La participation au concours entraîne la pleine adhésion à ce règlement et l’acceptation sans réserve des décisions du jury. Le non-respect de ce règlement entraîne le rejet de la candidature.

 

 

Concours de nouvelles noires – 2017

Organisé par l’Association « La Fabrikulture »

Thème : « Avoir 20 ans »

 

CODE : (Deux chiffres et deux lettres à faire figurer en haut de chaque page)

 

NOM Prénom :

Date de naissance :

 

Adresse postale :

 

 

Adresse mail (obligatoire pour recevoir l’invitation à la remise des prix) :

Téléphone :

 

Titre de la nouvelle :

 

 

Signature des deux parents si l’auteur est mineur :

 

Posté par Menahem Lilin à 15:50 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

18 mars 2017

À coeur ouvert, par Jean-Claude Boyrie

Déluge 21

 

Ireni

 « L'amour, pas la charité,

ou bien laisse-moi tomber.

Jamais ne me fais la blessure

de ne plus me faire l'amour,

mais la charité. »

(Stone et Charden).

Un coup d'oeil sur le calendrier. Nous sommes aujourd'hui le 21 décembre, et c'est le solstice d'hiver. Je songe que six mois juste se sont écoulés depuis que nous nous sommes rencontrés, Xavier et moi, sur le port de Tanger. Tout cela me paraît déjà si lointain….

C'est le moment de faire le bilan de nos six mois de vie commune, avec ses hauts et ses bas. Nous avons vécu de super-moments ensemble. Il y a cet enfant qui s'annonce et que nous attendons dans la joie ; et puis ces zones de turbulence que nous venons de traverser. Elles ne pouvaient laisser notre couple indemne. Au plus fort de la crise, pourtant, j'ai le sentiment que Xavier et moi n'avons cessé de nous soutenir.

L'enquête sur la mort de Nath' est au point mort. La police nous a mis tous les deux mis hors de cause, et c'est bien l'essentiel. Il reste un abcès à percer, un conflit latent que nous n'avons pas su résorber. Je n'incrimine pas mon compagnon, peut-être est-ce moi qui n'ai pas su m'y prendre avec lui.

Xavier vient de partir à son travail et moi-même ne vais pas tarder à rejoindre le Centre phocéen d'Addictologie Au moment de me quitter, il a pris des airs mystérieux pour m'inviter à déjeuner à Fun Marine. Rien de plus naturel pourtant, mais cela n'entre pas dans ses habitudes. Il a ajouté « qu'il me réservait une surprise », sans me dire laquelle, bien sûr... sans quoi, ce ne serait plus une surprise. Je n'ai pas dit non, quoique un peu abasourdie.

Au dehors, les décos de Noël ont pris place, accompagnées d'une musiquette sirupeuse et de l'habituel harcèlement commercial. On a l'impression que la plupart des gens ne pensent plus qu'à la préparation des fêtes. Cette période, qui devrait être placée sous le signe du partage, marque en fait celui de l'exclusion. Entre temps, la mauvaise saison est venue et le froid s'est invité.

« Vive le vent, vive le vent d'hiver », assez peu pour moi !

À midi, comme prévu, je me rends par le bus à la Joliette. Au lieu de me faire monter à son bureau, Xavier me fait contourner le bâtiment, puis m'accompagne fièrement jusqu'à la darse où est amarré son nouveau bateau. Son équipe s'enorgueillit de la réalisation de ce prototype, baptisé Calypso II, en hommage à la première Calypso, sur laquelle nous avons ensemble traversé la Méditerranée, affronté mille dangers, fait mille folies, avant de la planter piteusement sur un écueil.

Ces deux navires, l'ancien et l'actuel, ont sensiblement la même taille, la même allure, le même gréement, seule la forme de la coque diffère. Elle est nettement plus hydrodynamique dans le cas de la Calypso II. Je sais bien que la plastique de Sido, la standardiste de Fun Marine, n'est pas étrangère à sa conception. Xavier n'apprécierait pas que je le taquine à ce sujet. Curieuse, je lui dis que j'aimerais visiter l'intérieur du navire.

« D'accord, répond-il avec un sourire entendu, du moment que ce n'est pas pour échapper à la Gendarmerie royale du Maroc et me prendre en otage sur mon propre bateau ! »

Je marque le coup. L'allusion n'est pas bien difficile à comprendre.

Il m'invite à monter à son bord. Je gravis illico l'échelle de coupée et pénètre dans le rouf. Là, carrément, j'hallucine, ayant l'impression de fairen bond de six mois en arrière dans le temps ! Je retrouve, à la même place et disposé à l'identique, un salon de pont, tel que celui que j'ai connu, faisant office de salle-à-manger. Du grand confort ! Tout ici me rappelle notre chère Calypso.

Je m'aperçois alors que la table est servie. Il est prévu pour notre déjeuner du houmous, à base de fèves et de poivrons, un tajine d'agneau, des cornes de gazelle…. Exactement le menu de notre première dinette à Tanger. Tiens donc ! Je remarque aussi, négligemment posées sur la desserte, deux petites boîtes nouées de rubans blancs. Que peuvent-elles bien contenir ?

Mon compagnon se plaît à me faire languir. Il tente de me mettre sur la voie.

« Tu ne devines pas ? Dans l'une de ces boîtes se trouve un présent que tu m'as fait. J'ai placé dans l'autre un cadeau pour toi. Comme tu vois, c'est kif-kif, win-win, donnant-donnant. Tu donnes ta langue au chat ? On commence par laquelle ? »

Je désigne une boîte au hasard. Il l'ouvre. À l'intérieur, je retrouve avec stupéfaction la mythique « montre perdue », un prétexte que j'avais trouvé pour aborder Xavier sur le port de Tanger. J'avais depuis longtemps perdu de vue ce « vrai faux souvenir de mon père ». Il avait déjoué ce pauvre stratagème et refusé la montre. Aujourd'hui, Xa se dit prêt à la passer à son poignet… à condition que j'accepte ce qu'il y a dans la seconde boîte. Aaaah ...

J'en défais lentement les rubans… Le suspense est insoutenable. Je découvre qu'en réalité, cette boîte est un écrin, et qu'elle contient deux alliances.

Si je m'attendais à cela ! J'en reste bouche bée, et sens aussi mon compagnon très ému. Pour me dire la chose la plus simple du monde, il a choisi la voie la plus compliquée et rougit comme un collégien.

Je vois bien qu'il me rejoue, en inversant les rôles, la scène de notre rencontre à Tanger. Sauf que ce n'est plus moi qui suis en train de le draguer, c'est lui qui prend les devants. C'est de son propre chef qu'il me demande en mariage et c'est juste merveilleux.

Je n'oublie pas cette zone d'ombre entre nous, concernant le sort de son ex-fiancée. Il ne m'a pas vraiment dit ce qui s'est passé la veille de sa mort, quand elle est venue le trouver à son bureau. Inversement, je sais des choses qu'il ignore à propos de Nath'. Nous nous préparons à lier nos deux destins. Vivre en couple exige de la sincérité. Ne serait-il pas temps de nous parler à coeur ouvert ?

Je décide de me lancer la première.

« Mon chéri, lui dis-je, il faut cette fois qu'on se dise tout. Il y a des éléments troublants que je tiens de Loko, le meurtrier présumé de Nath'.

- Le mec qui s'est jeté du haut de la corniche ?

- Oui. C'était un « addict », suivi comme tel au Centre. Un patient comme les autres, pour nous. En tout cas, personne ne le voyait comme un dangereux criminel. Il avait besoin ce jour-là de se confier à quelqu'un, pour soulager sa conscience. Le hasard a fait qu'il est tombé sur moi. Nous avons longuement discuté tous les deux.

- Pourquoi ne m'en as-tu rien dit jusqu'à présent ?

- Tu étais dans une mauvaise passe et ses révélations n'auraient pu que te déstabiliser davantage. À quoi bon ?

- Soit. Mais pourquoi n'as-tu pas voulu témoigner devant la police ? Il s'agit d'une affaire de viol, et son rôle était de démasquer le ou les coupables.

- Des coupables, il y en existe à plusieurs niveaux. Loko, bien sûr, et ses potes, en tant qu'exécutants. Mais d'autres, dont on ne parle pas, ont la plus  grosse part de responsabilité là-dedans.

- Tu ne me me surprends pas. Lorsque nous sommes revenu de l'enterrement de Nathalie, en voiture, avec maman, nous avons longuement échangé sur ce sujet. Elle sait de source sûre, que la version officielle du drame est sinon fausse, du moins incomplète.

- Oui. Loko m'a bien expliqué que la bande agissait sur commande. Un personnage important, on va bien finir par savoir qui c'est, paye très cher des vidéos trash qui s'écoulent dans des réseaux spécialisés.

- Comment se fait-il que Nath' se soit prêtée à cela ?

- Ça mon chou, tu le sais mieux que personne. Elle avait parfois, toi-même en conviens, un comportement de détraquée. À ce que m'a dit ce pauvre type, qui n'avait aucune raison de me raconter des histoires, c'est de son plein gré que la victime s'est livrée à ces actes barbares. Tu te rends compte, elle était volontaire ! Il s'agit d'une forme, particulièrement horrible, de suicide ! »

Xa baisse la tête, accablé par cette révélation. Puis reprend d'une voix sourde :

- Autant te l'avouer. La veille, quand elle est venue me voir à mon bureau, Nathalie était dans un état dépressif, peut-être aussi sous l'effet de la drogue, ou de l'alcool, ou des deux, je n'en sais rien. Elle m'a dit qu'elle était au bout du rouleau, qu'elle voulait en finir.

- Et toi tu n'as pas réagi, tu n'as rien fait pour l'aider ?

- Ben… J'ai fait la seule chose qu'elle attendait de moi...

Je comprends à demi-mot qu'ils ont fait l'amour une dernière fois. Moi, pendant ce temps-là, je m'inquiétais pour mon chéri, dont j'étais sans nouvelle. Je trouve ça plutôt moyen !

Je tâche de surmonter mon indignation, pour tenter un instant de me mettre à la place de cette paumée, une enfant de milieu favorisé, qui avait tout pour réussir sa vie pour et pour qui tout a foiré. J'imagine ses contradictions, son état de révolte contre elle-même et la société, l'ampleur même de l'impasse où elle se trouvait. D'où le besoin qu'elle avait le dernier soir de trouver un peu d'amour auprès de son ex.

Xavier me dit avoir agi par charité. Si lui-même en est convaincu, comment pourrais-je le juger ? Autant le laisser aux prises avec sa propre conscience. En ce qui me concerne, j'ai connu ces moments de débine où l'on doute de tout, où l'on croit n'avoir plus rien à espérer. J'étais au creux de la vague le jour de notre rencontre à Tanger. Je voulais l'amour, pas la charité. Depuis, ça n'a pas changé. J'attends de Xa, puisqu'il veut m 'épouser, que jamais il ne me cause cette blessure « de me faire l'amour par charité. »

À suivre…

 Piste d'écriture : une nouvelle rencontre… à l'envers, suivant un conflit, révélateur de l'état d'esprit des personnages

Nota : le titre  de la série "Déluge" n'a rien à voir avec le roman d'Henry Bochaud du même nom donné en exemple, mais s'inspire de l'exposition de Barthélémy Togo au Carré Sainte-Anne (été 2016) .

 Illustration : François Pous, « Fente », marbre beige et rose, 1980, « L'expérience de la matière », exposition du 2-10-2016 au 15-012017 à l'Espace Bagouet, Montpellier.

 

14 mars 2017

Lise, Léon..., par Nyckie Alause

Si vous voulez en savoir plus sur Léon et Lise...

Comment Lise est-elle arrivée sur cette plage ?

C’est une longue histoire qui a commencé il y a longtemps. Elle n’est pas venue par hasard, c’est évident. Elle a pris le train jusqu’à Boulogne, puis la navette. Elle a fait le trajet le front collé sur la vitre froide qui lui a laissé une marque blême qui tardera à disparaître. Le rendez-vous chez le notaire a été vite expédié. Elle n’a rien appris qu’elle ignorait. L’homme était plutôt aimable, il l’a raccompagnée jusqu’au palier et lui a tendu les clefs en disant « Elle est toute à vous, mais si vous vouliez vous en débarrasser n’hésitez pas à venir me voir. »

Il n’avait rien dit sur le chat et elle n’avait pas pensé à lui avant d’être devant la porte. Pour les clefs, c’était facile. Il lui suffit de tourner la grosse clef noire dans la serrure pour que la porte en s’ouvrant grince un peu, laissant s’échapper une odeur surannée. C’est le seul mot qui lui vient à l’esprit et qui la fait sourire. Un tout petit perron, pour un petit chalet, des colombages désuets dont la peinture bleue s’écaille et tombe en petite croûte sur le sable accumulé dans les creux.

Lise regrette d’avoir mis si longtemps à trouver le courage. Elle s’est inventé des empêchements, des obligations. Ces atermoiements ont duré trois mois. « Grand-mère est morte sans m’attendre ». C’est là qu’est le problème de sa culpabilité, elle n’était pas en France et quand elle est rentrée c’était trop tard pour tout. Lorsque l’accident s’est produit, la voisine n’a pas su la prévenir ou n’a pas tenu à le faire. La voisine était l’amie auto-revendiquée car Grand-Mère en parlant d’Hélène disait « cette peste d’Hélène… » pour débuter son propos. Et le propos n’était jamais à l’avantage de cette peste. Pourtant elles allaient ensemble au club du troisième âge pour le scrabble ou le bridge. Enfin elles disaient cela mais elles s’y rendaient principalement pour le goûter et pour parler avec des gens vivants.

Lise ouvre les fenêtres mais persiste le parfum d’œillets et de roses fanés avec une légère présence de poudre de riz. A moins qu’elle ne se l’imagine, une sorte de nostalgie. Tout ce remue-ménage a, par miracle, fait réapparaître le chat qui vient se frotter contre ses jambes. « Tu as bien maigri depuis… » dit-elle en le caressant. Elle n’a pas réussi à dire au chat que grand-mère est morte, mais il doit le savoir. Les volets d’Hélène sont clos. Elle aussi est peut-être morte, ce ne serait que justice. Si elle n’est pas chez elle d’où vient donc le chat ? Quand elle était enfant il n’y a pas si longtemps il s’appelait Mimi et un dimanche de l’année dernière pour l’appeler Grand-Mère avait dit « Emile ». Pas une seule fois par erreur mais plusieurs fois jusqu’à ce que Lise demande une explication en disant « mais c’était le nom de Grand-Père! »

— C’est pour ça qu’il s’appelle ainsi, il est beau et moustachu.

Ça les avait fait rire toutes les deux, aux éclats.

Lise le caresse encore en l’appelant Emile Mimi, puis ouvre les placards pour trouver de la nourriture. Rien. Elle fait le tour des pièces, en vitesse, il n’y en a que quatre si on ne compte pas la salle de bain. Elle aurait dû venir avant, elle aurait dû venir avant qu’elle ne meure, elle aurait dû lui écrire plus souvent, une de ses rares cartes postales est coincée dans le cadre du miroir du salon, une carte de Corse. Une vague de tristesse déferle qu’elle essuie du coin de la manche. Une vilaine habitude la tançait Grand-Mère, une bien vilaine habitude.

Ce soir, elle dormira dans la chambre qu’elle occupait enfant. Elle pose son sac sur le lit sans le défaire, attrape un panier dans la cuisine et sort pour trouver du ravitaillement, au moins pour le chat. A son retour il est sur le perron et regarde la rue sans impatience.

La nuit qui tombe reste le moment le plus difficile. L’électricité est coupée mais Grand-Mère, en prévision des tempêtes d’automne a tout un stock de bougies dans le buffet. Certaines sentent bon avant même d’être allumées. Lise les dissémine partout dans la maison comme sa grand-mère le faisait. Je sais que quelquefois elle n’attendait pas la panne, c’était juste pour le plaisir. Roger, le père de Lise, la grondait lui disant que c’était imprudent, qu’à son âge elle risquait d’oublier, et quand la maison brûlerait elle ne devrait pas venir se plaindre. Et Lise et la Grand-Mère pouffaient en se moquant de son sérieux.

 

La nuit a été calme. Elle a fait le lit comme si elle comptait y dormir encore ce soir. Elle a mangé une orange et un morceau de gruyère après avoir donné des croquettes à Emile. Dans le panier elle à mis une bouteille d’eau, une pomme, un livre qu’elle a trouvé sur la table et qu’elle a déjà lu. De l’appentis elle a sorti le parasol à la toile fanée et elle est descendue vers la plage. Il n’était que dix heures et des enfants se croisaient en criant sur leurs chars à voile, ils se lançaient des défis comme si leur vie en dépendait mais aucun ne passa assez près pour qu’elle puisse le reconnaître. Etudiante, elle avait été animatrice au club Mickey et les enfants l’aimaient bien, surtout les garçons qui lui faisaient en fin de semaine des déclarations d’amour et des demandes en mariage. A-t-elle tellement changé que personne ne semble la voir ? A l’heure du déjeuner les enfants ont dû rejoindre leurs parents. La plage s’est vidée. Elle a croqué dans une pomme qui lui a échappé pour rouler dans le sable. Elle s’est dit qu’elle mangerait mieux plus tard. La régate ne se rapprochait pas et les voiliers semblaient immobiles comme un décor pour justifier de la chaleur sous son parasol rouge.

Lise a marché pieds nus jusqu’aux premières vagues de la marée descendante qu’elle a trouvées très piquantes puis elle s’est installée pour lire, sans conviction. Ses yeux sautaient des lignes puis se fixaient sur l’horizon.

— Excusez-moi, mademoiselle…

Elle n’avait pas envie de parler et depuis qu’elle était sortie de l’étude elle n’avait parlé à personne, sauf à Emile. Elle dit « Oui » d’une voix roque comme elle aurait dit non.

Elle regarde l’intrus de bas en haut, il est pas mal, il a l’air gentil, mais elle ne le reconnait pas. Il n’est pas du club Mickey, il n’est pas un de ces garçons qu’elle a côtoyés lors des fêtes de son adolescence. Non décidément elle ne le connait pas. Surtout que Léon, ce n’est pas un prénom qui passe inaperçu.

D’abord il a parlé debout les épaules et la tête penchées en avant comme un de ces échassiers de l’estuaire. Il lui a raconté comme une histoire avec des parents gentils mais collants, un jeune homme nommé Léon, lui, submergé par les questions qu’on lui pose, les trucs et les machins qu’il doit inventer pour calmer leur curiosité, envahissants, ils sont envahissants.

— Voilà pourquoi je suis venu vous parler. Je les ai abandonnés sur la promenade en leur disant que je vous connaissais. Ça me fait une pause car il faut que je tienne jusqu’à ce soir. Je prends le train pour Paris à 19.12 à la gare de Boulogne.

— Moi aussi je rentre ce soir et je m‘appelle Lise.

Elle se lève, ramasse ses affaires éparpillées, se rhabille et plie le parasol. Comme le vent a forci il propose de le lui porter et elle ne dit pas non mais pas oui non plus. « A tout à l’heure, nous voyagerons peut-être ensemble… J’aurai un chat avec moi. ».

Quand il rejoint la promenade d’où ses parents ne l’ont pas quitté des yeux, il se retourne et Lise lui fait de grands signes de la main.

Posté par Menahem Lilin à 10:00 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,

13 mars 2017

Léon, Lise, par Nyckie Alause

Inspiré par l'univers pictural de Varvara Bracho

 

WIN_20170225_15_53_51_Pro

Léon n’a pas pris le métro jusqu’à la station Bastille, il préfère flâner en traversant la Seine. Il a encore du temps à perdre. Alors il traine, s’arrête, regarde l’eau du fleuve qui est un peu grise, les mouettes qui passent en vol-plané au ras de vagues qui moutonnent légèrement avant de s’écraser sur les piles du pont. Ça criaille un peu malgré le bruit incessant de la circulation. S’il se laissait aller il irait chercher au fond de son sac quelques reliefs de sandwich et de pomme, pour perdre encore du temps, et il pourrait toujours si l’appétit ne venait plus les jeter aux mouettes.

Pourquoi doit-il perdre ce temps. Est-ce du temps en trop, des minutes surnuméraires, des instants qu’il aurait économisés par son inaction ? Rien de cela. Le sms de Lise dit juste « mardi 14.30 café central bastille ». Allez savoir ce qui le pousse à sortir son téléphone pour regarder le message à nouveau. S’il s’agissait d’un mot écrit sur du papier, la feuille montrerait des stigmates d’usure, des plis, des taches et peut-être des ratures. Lise ne l’aurait pas écrit d’un jet, il y aurait eu des hésitations, sur la date, sur le lieu, sur la fin du message elle aurait écrit son nom… Il aurait montré plus que cette vitre froide qui ne s’éclaire qu’en ôtant ses gants. Il l’aurait trouvé dans sa boîte aux lettres, ou glissé sous la porte, ou scotché sur l’ardoise qu’il laisse accrochée à côté de la sonnette avec ce morceau de crayon qui pendouille et cliquette contre le chambranle quand il y a du courant d’air dans la cage d’escalier. Elle aurait pu, si elle était passée laisser l’invitation sur cette ardoise. Elle aurait pu sonner et elle l’aurait trouvé chez lui.

Enfin, il flâne et chaque pas le rapproche de son but. Ce n’est qu’au bout du pont qu’il abandonne sa promenade lente pour adopter une allure de parisien tranquille qui a quelque chose à faire. A Bastille, la station déverse sur la chaussée des usagers qui sortent sur le trottoir, désorientés et anxieux. Léon, anxieux il ne l’est plus. Il sait ce qu’il va lui dire. Il n’est pas non plus désorienté, physiquement il sait vers où coule la Seine et il sait où il va s’asseoir à la terrasse du Café Central.

Il a choisi sa place et se tient bien droit la tête haute. Il se dit qu’ainsi elle n’aura aucune hésitation. Elle le verra comme un phare que la marée découvre. Il n’a pas sorti son téléphone de sa poche depuis qu’il en a coupé la sonnerie. Il conjure le sort. Elle ne ferait pas ça, l’appeler pour dire « un autre jour, plus tard, un autre endroit, un nouvel horaire… », ou pire un nouveau texto. Il est souriant et serein.

D’un signe de main vers le garçon il commande un café. Immédiatement, il le regrette. Si elle a du retard le café ne suffira pas. Et commence l’attente. Du café. De la fille. De la vibration au fond de sa poche qu’il a laissée possible, au cas où, on ne sait jamais. Depuis qu’ils se sont rencontré, Lise a mis à mal toutes ces certitudes qui donnent de l’assurance aux faibles. Elle pense qu’il est fort, puissant, ambitieux, intrépide et courageux. Lui s’est longtemps cru simplement moyen. Ça avait commencé au collège. Ses professeurs disaient de lui qu’il pourrait certainement mieux faire mais qu’il était moyen, jamais médiocre et jamais brillant non plus. Les opinions de son entourage ne dérogeaient guère de celles des enseignants, de son père aussi. Sa mère échappait au courant majoritaire mais lui, sa seule vraie ambition était d’échapper à sa mère. Quand il aurait pu mieux faire il faisait attention de ne pas dépasser l’avis général, on pouvait presque dire « pour ne pas décevoir ».

Il est installé au milieu de la foule que l’apparition de quelques rayons de soleil a installée sur la terrasse. Le garçon ne sait plus où donner de la tête et quand Léon lui fait un nouveau signe, il fait montre d’agacement. Tant pis. Il lui reste ce verre d’eau qui lui donnera, si elle arrive, une certaine contenance, « une nonchalance de bon aloi » pense-t-il.

C’est le rôle qu’il joue, l’expression principale de son personnage. Une décontraction affichée, une aura de nonchalance, une philosophie de non-agressé, celui sur qui tout glisse sans laisser de blessure, un sourire qui pourrait paraître suffisant ou hautain. Mais, car il y a forcément un mais, il est tout autre chose. En trois mots : Léon est amoureux. C’est pour lui la nouveauté. Il n’est pas, comme le dit son père en riant « un perdreau de l’année », il a de l’expérience en la matière. Quand son père dit cela, Léon a un peu honte, il trouve que ça fait provincial et lui il vit à Paris. S’il vient encore en Normandie c’est pour un week end, quelques jours pas plus, le temps de faire le tour de la famille et des anciens amis qui doivent l’envier car eux, ils sont restés, et il est reparti. Si encore sa famille vivait au bord de l’océan, dans une de ces stations où se ruent les parisiens dès qu’ils en ont les moyens. Mais non, c’est juste de la campagne humide et verte, un paysage bucolique et silencieux, des fermettes restaurées aux volets clos, des vaches que la brume persistante efface, des haies qui brisent le silence de la vie qui s’y trame, des clochers de loin en loin. Il n’y a pas été malheureux dans son enfance. Mais pas heureux non plus. Alors quand il est installé à une de ces terrasses qu’il adore, il ne fait même pas semblant, il est parisien.

Mais Lise d’où vient-elle ? Léon ne quitte pas des yeux la bouche sombre de la station Bastille qui crache dans la lumière et à intervalle régulier ses fournées de femmes et d’hommes pressés. « Tu as remarqué qu’il n’y a pas d’enfants dans le métro » lui a dit Lise la semaine dernière, à quoi il a répondu « tu crois? » sans s’attarder. Elle ne devrait plus tarder.

A ses amis, « Il faut dire que la pauvre vit en banlieue, pas trop loin mais de l’autre côté du périph’ » dit-il avec une légère condescendance, à Pontoise.

A ses amis, il n’a pas osé dire ni quand ni où il l’a rencontrée, cette fille dont il est amoureux et à qui il ne l’a pas encore dit et que peut être aujourd’hui sera le bon moment. Si elle vient.

Il aurait dû mettre sa montre, pour vérifier. Son téléphone, non, il ne le sortira pas de sa poche. Il regrette de ne pas l’avoir éteint. Il en sent le poids et la chaleur — la chaleur je pense qu’il l’invente — contre sa cuisse, il lui porte tant d’attention qu’il en a une sensation de brûlure qu’il ne qualifiera pas de désagréable. Il se penche vers la table voisine pour demander l’heure et une jeune femme agacée lui répond sans lever les yeux de son écran. Elle est en train de faire défiler des selfies et il ne peut s’empêcher d’y voir des paysages normands. Il a cru reconnaitre la plage du Touquet où… Enfin, la plage où, ce jour, le premier dimanche de septembre, Lise semblait être le seul être vivant. Et ce dimanche-là il avait invité ses parents au restaurant, au bord de l’océan, pour un déjeuner, où il n’avait parlé de rien. Une fois de plus sa mère — elle n’avait pas pu s’en empêcher — avait essayé de savoir s’il avait une « amie », des projets d’avenir… Quand elle posait ce genre de questions ce qu’elle voulait réellement savoir n’était pas dit mais Léon comprenait qu’il s’agissait d’hypothétiques petits enfants, d’un pavillon en banlieue, d’un CDI, voire de l’achat d’une voiture même d’occasion. « Si tu veux Papa pourrait en trouver une pour toi. » Il avait droit à ce couplet à chacune de ses visites et devenait le roi de l’évitement. C’est en réaction à tout cela qu’il leur avait dit à tout les deux « Je crois que je la connais! » en montrant la fille installée sur le sable humide et froid de la plage avec son parasol rouge. Il avait enjambé le parapet en les laissant « Je reviens ». Dans son dos il sentait leurs regards et était bien forcé d’aller jusqu’au bout.

— Excusez-moi, mademoiselle.

Elle avait levé la tête du livre dans lequel elle était plongée en disant « oui » comme si elle disait non.

Il était venu jusqu’à elle et la correction voulait qu’il s’explique. En avait-il trop dit ou trop peu, ils se rendirent compte qu’ils rentreraient ce soir tout les deux par le même train, à Paris. Il avait rejoint ses parents et elle lui avait fait de grands signes, de loin. La mère avait demandé qui est-ce et Léon avait répondu « c’est Lise » comme une évidence.

—Tu aurais dû me dire … dit la mère sans terminer sa phrase, comme à son agaçante habitude.

— Te dire quoi… avait répondu Léon qui souffrait de la même agaçante habitude doublée d’une certaine propension à mentir par omission.

Le temps qu’il rêve en regardant par dessus l’épaule de sa voisine, Lise est là, devant lui debout dans le contre-jour. Il sursaute comme étonné de l’apparition. Elle prend place face à lui avant de prononcer un mot. Elle ne l’a pas embrassé, ne lui a pas serré la main, juste prononcé son nom « Léon ». Il a dit « Lise… » et dans les points de suspension tout ce qu’il voulait lui dire depuis des semaines et qu’il retenait.

— Il faut que nous parlions de quelque chose d’important, dit Lise.

Le sérieux qu’elle affiche n’est qu’un masque pour éviter les larmes.

— Je dois t’avouer ce dont, depuis des semaines, depuis le voyage en train…

Le voilà qui fait encore comme sa mère, qu’il ne finit pas sa phrase, qu’il espère que d’évidence elle se finira toute seule et que… Mais non, il a décidé de changer.

— …Je suis amoureux de toi.

Ouf, ça y est, il a osé le dire, c’est la première fois qu’il le dit et le pense, la première fois.

La Colonne de Juillet se dresse, comme lui, pleine de détermination.

Nyckie Alause.
Varvara  Bracho, http://varvara-bracho.com/portfolio/

Posté par Menahem Lilin à 10:52 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,

11 mars 2017

Bon sang ne saurait mentir ! par Sylvie Albert

Piste d’écriture : imaginer le trajet d’un objet, la manière dont il est entré en possession des personnages, son rôle particulier. Va-t-il être l’occasion d’une prise de conscience, ou inciter à une recherche ?

émeraude

La grand-mère de Paul vient de mourir. Ce dernier est en déplacement professionnel à l’étranger, mais il reviendra pour l’enterrement. Car la vieille dame occupe une place toute particulière dans son cœur ; c’est elle, Mamily, qui l’a élevé jusqu’à « l’âge de raison ». Il habitait avec elle dans sa grande demeure, héritage de temps anciens, temps d’opulence où toute cette branche de la famille n’avait d’autres préoccupations que les parties de chasse ou de golf, et les réceptions grandioses auxquelles elle était invitée ou qu’elle organisait. La demeure possédait moult chambres et greniers, coins et recoins qui ont fait le bonheur du petit Paul, explorateur en herbe pendant ces années bénies. Il était souvent rejoint par ses cousines et cousins lors des week-ends et des vacances, que de parties de cache-cache endiablées ont-ils faites tous ensemble ! Puis il a fallu aller à l’école, il a donc rejoint ses parents dans la grande ville, ses parents qui ont à la même période tourné le dos à Mamily pour de sombres questions d’argent. Celle-ci, ayant perdu au fil des ans une partie de sa mobilité et de sa santé, a finalement dû vendre la demeure et a passé ces dernières années dans une résidence dite « pour séniors », conservant une certaine autonomie mais proche de toute assistance. Enfin, proche de toute assistance « étrangère », car les membres de sa lignée l’ont peu ou prou abandonnée, occupés qu’ils sont à dilapider l’argent familial à travers le monde.

Paul quant à lui a renoué les liens avec Mamily dès qu’il l’a pu, à la fin de l’adolescence. Il allait depuis régulièrement la voir, mais jamais assez souvent au goût de la vieille dame, qui se remettait difficilement de leur séparation. Lors de la vente de la grande maison, elle avait tenu à ce qu’il soit le premier à choisir ce qu’il voulait, avant même ses propres enfants. Et Paul, qui n’était pourtant pas bien vieux à cette époque, avait alors choisi quelque chose de surprenant : la vaisselle. Les belles assiettes qui le faisaient rêver en tant qu’enfant, au liseré discret mais d’une finesse incomparable, provenant bien sûr de Limoges. Ces assiettes qui avaient participé aux fêtes de famille, petites ou grandes, de ses premières années. Il avait également souhaité prendre des assiettes à dessert plus rustiques, imprimées aux motifs des fables de La Fontaine, les animaux colorés au centre et la morale de la fable écrite à la main en-dessous. C’est tout ce qu’il avait voulu, mais ce choix lui avait quand même coûté des disputes sans fin, pendant des années, avec sa tante et sa mère. Aujourd’hui, les assiettes sont chez cette dernière, « en attendant qu’il se case », comme elle dit. À ses propres yeux, Paul est pourtant « casé », avec Laura qu’il aime depuis le lycée, mais dont sa mère ne veut pas entendre parler comme d’une sérieuse candidate au mariage, car « de naissance pas assez noble », dit-elle, avec son air pincé. Pour l’instant, il trace son chemin sans l’écouter et n’a pas encore osé réclamer les assiettes, mais il va bien falloir qu’il fasse un jour ou l’autre valoir son bon droit…

 Une semaine plus tard, toute la famille est réunie chez le notaire pour l’ouverture du testament. Personne ne sait exactement ce qu’il contient, et tous espèrent qu’il révèlera des trésors encore cachés, des investissements encore ignorés. Seul Paul ressent une réelle émotion vis-à-vis de la disparition de sa grand-mère. Laura est triste aussi, car elle a appris à connaître et apprécier Mamily ces quelques dernières années. Mais elle est restée à la maison, sachant sa présence non souhaitée par sa belle-famille. Les révélations du notaire ne s’avèrent en définitive pas de nature à apaiser les discordes familiales : Mamily a légué à Paul la plupart de ses bijoux, il y en a pour une fortune ! Comme elle les avait confiés au notaire depuis plusieurs mois, sentant sa fin proche, Paul peut les emporter à la fin de la réunion, sous les yeux offusqués et fort envieux de sa parentèle.

Arrivé chez lui, encore bouleversé, il ouvre précautionneusement les écrins et éparpille les bijoux sur la table devant une Laura surprise et émerveillée. La plupart des bijoux lui étant connus, il peut lui raconter leur histoire, parallèle à celle de ses ancêtres, et préciser à quelles occasions il a vu Mamily les porter. Car celle-ci ne les conservait pas dans un coffre à la banque, elle souhaitait au contraire en profiter et les arborait même pour ses sorties quotidiennes ou lorsqu’elle recevait des amis en toute simplicité. Et elle avait toujours une anecdote à énoncer à leur propos. Aujourd’hui Paul les reconnait tous, sauf deux : un collier de perles à deux rangs, dont le fermoir semble abîmé, et une magnifique émeraude sertie avec goût sur une monture en or finement ciselée. À la vue de cette dernière, il pense aussitôt qu’elle ferait une très belle bague de fiançailles pour Laura. Et quand au même moment Laura la voit, elle reste interdite :

- C’est la bague que mon grand-père a offerte à ma grand-mère avant leur mariage, elle lui venait de sa famille !

Elle sort de la pièce et court dans la chambre chercher un vieil album photo.

- Regarde la main de la mariée, c’est la même bague !

Effectivement, le doute n’est pas permis : si ce n’est pas LA même, alors les deux bagues ont a minima été fabriquées par le même orfèvre…

- Et où est-elle, cette bague, maintenant ? lui demande Paul.

- Justement, je sais que Maman se désolait de sa perte, elle ne l’a jamais retrouvée après la mort de Mamie !

- C’est étrange, tout ça… En plus, moi je n’ai jamais vu Mamily la porter… Quel mystère peut donc se cacher là-dessous ?

Paul et Laura décident alors d’enquêter chacun de leur côté. L’idée de continuer à s’occuper ainsi un peu de Mamily et de prolonger le lien avec elle leur plaît…

 

        Un mois plus tard, la résolution, du moins partielle, de l’énigme est proche. D’un côté, Paul a découvert dans des cartons conservés par Mamily une correspondance secrète (enfermée dans un coffret dont il lui a fallu briser la serrure, faute de clé disponible…) de celle-ci avec un homme qui signait « H ». Un homme qui a priori avait une femme et deux petites filles, dont l’une prénommée Alice. Un homme partagé entre deux amours, qui avait choisi de rester auprès de la famille qu’il avait fondée mais dont le cœur battait également pour une autre femme. Paul n’avait au début aucune idée de qui il pouvait s’agir. Laura, pour sa part, a longuement discuté avec sa mère, Alice. Elles ont ensemble cherché à se souvenir d’indications que la grand-mère aurait pu donner sur la disparition de cette bague, offerte par son mari Hugo. Elles se sont souvenues de bribes de discussions furtivement entendues, en ont déduit certaines choses et imaginé le reste. Ainsi, de fil en aiguille, Paul, Laura et Alice reconstituent l’histoire plausible de leurs aïeuls. Ils se réunissent tous les trois en ce samedi 14 février, jour de la Saint-Valentin - date dont l’à-propos les fait sourire- afin de récapituler les résultats de leurs recherches. Ainsi, ils confirment l’histoire d’amour d’Hugo, le grand-père de Laura, pour Mamily, la grand-mère de Paul, qui a priori les a bousculés à l’âge de la maturité, après que celle-ci soit devenue veuve. Ils ne savent pas exactement ce qui s’est passé, si Hugo est parti de chez lui puis revenu, ou jamais parti, si sa femme a su quelque chose ou est restée toute sa vie dans l’ignorance. Ils ne savent pas non plus si Hugo avait offert exactement la même bague aux deux femmes de sa vie, ou si la grand-mère de Laura s’était débarrassée de la sienne – dans un élan de colère contre son mari ou pour toute autre raison-, qu’Hugo avait ensuite récupérée pour l’offrir à Mamily… ou s’il y avait une troisième explication. La bague restait malheureusement muette à ce sujet.

 

Laura et Paul se disent que le hasard qui a conduit à leur rencontre est incroyable. Un hasard, vraiment ? En fait, il n’y a sûrement rien d’étonnant à ce qu’ils aient tous les deux ressenti une attirance si forte lorsqu’ils se sont rencontrés à l’adolescence ! L’amour réciproque de leurs deux familles circule dans leurs veines depuis deux générations… au moins…

 

Sylvie Albert, janvier 2017

 

Posté par Menahem Lilin à 13:56 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,

07 mars 2017

Changer de vie, par Michelle Jolly

Piste d'écriture: des objets symboliques, ou qui ont influencé notre vie.

charlot facteur

« C’est quand je partais faire ma tournée ce matin qu’ils sont tombés sur moi, au détour de la place comme un essaim d’abeilles, questionnant et inquiets de l’absence d’Alex.                   

« Il ne vous a rien dit, à vous? il est parti il y a une semaine, comme en s’excusant, me dit sa mère, pas un mot de plus, pas un indice… »

En mettent sa main sur mon épaule, une femme jeune ajoute, ironique, « On aurait dû se méfier, il n’a pas pris sa casquette, je la maudissais cette casquette, il ne la quittait presque jamais, j’avais cru au début qu’il cachait une calvitie  précoce, mais non ! il avait des cheveux magnifiques ! je lui avais offert une guitare, il en jouait si bien ! les longs soirs partagés, sa musique nous accompagnait, c’était doux, et fort entre nous, pourtant un jour il m’a quittée  en laissant la guitare, mais en emportant son couvre-chef ! »

« Cette casquette c’est moi qui lui ai offerte pour ses quinze ans, répète plusieurs fois sa mère, il la voulait rouge, lui si discret ! presqu’effacé ! Au petit déjeuner, la toilette vite faite, il arrivait coiffé, s’installait, mon mari criait retire ça !! Il faisait le sourd, jusqu’au jour où ils nous a dit d’un air sérieux : « J’en ai besoin. » Ça nous amusa, et on a laissé faire… Et toi Boris, dit-elle en s’adressant à un adolescent derrière elle, as-tu vu Alex récemment ? »

« Bien sûr répond-il, au printemps, y a un mois, on est partis en Sologne où il voulait dénicher le grand monarque bleu, le papillon qui manquait à sa belle collection, on a trouvé deux monarques à damiers, jaune et brun, mais pas de bleu, Alex était déçu, on est rentré bredouilles, c’est là qu’il m’a donné sa collection de papillons, en disant qu’il n’en avait plus besoin, j’ai pas compris... Par contre j’aimerais bien prendre sa casquette, c’est un souvenir, elle le quittait pas… »

«Eh là ! excusez-moi, dis-je en haussant le ton, mais un jour, il me l’a offerte, disant que mon scooter électrique ne me protégeait guère du soleil quand je faisais la grande tournée, je l’ai refusée, j’osais pas… (J’ajoute, un ton plus bas) : Je ne crois pas qu’il soit parti sans raison. II y a quelques mois, il recevait des lettres qu’il venait lire en cachette à la poste, des timbres de l’étranger, il avait l’air heureux, lui qui semblait si peu souriant… Un jour il est venu me demander comment envoyer avec sécurité un bijou, je lui ai donné une boite, il a sorti de sa poche un joli collier de jade, d’un vert doux et brillant, il l’a enveloppé, mis dans la boite, a écrit il m’a semblé une adresse lointaine, puis il a payé et est reparti… Je crois que vous aurez un jour des nouvelles, il n’est pas seul, c’est sûr, et s’il a laissé sa casquette c’est qu’il va mieux, il a sûrement trouvé autre chose ou quelqu’un… »

Je me retourne pour partir distribuer le courrier : « Oh ! Attendez ! Vous pouvez la prendre », me dit sa mère en me tendant la casquette…   

Michelle Jolly

Posté par Menahem Lilin à 10:38 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :