Ateliers et stages d'écriture à Montpellier. Accompagnement de projets.

18 octobre 2018

Le stage scénario/nouvelle aura lieu le dimanche 28 octobre

renversement

 

La chute, le twist, la surprise  (scénario et nouvelle)

 

Analyse et discussion,

Extraits de films, de scénario ou nouvelles,

Temps de créativité et retours.

 

Dimanche 28 octobre 2018

10h-17h30 (repas partagé tiré du sac)

 

Stage co-animé par Daniel Sebaihia

(atelier scénario Adra)

et Carole Menahem-Lilin

(www.atelierdecrits.com)

 

40 € (30 € pour les inscrits aux ateliers)

+ adhésion Adra stage (5 ou 10 €)

 

Salle Adra 19 place du Nombre d’Or, Montpellier, tram Antigone ou Place de l’Europe

 

Amenez vos outils d’écriture préférés !

 

Inscription et contacts :

Daniel, 06 32 33 84 74, daniel.sebaihia@free.fr

Carole, 06 84 01 48 57, carole.lilin@gmail.com

Adra : 04 67 64 86 15, adra34000@gmail.com

www.adra-montpellier.com

 

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Alexandra, par Sylvie Albert

Pierre_Bonnard,_1908_-_La_loge

Piste d’écriture : à partir d’un tableau de Pierre Bonnard représentant un personnage semblant plongé dans son intériorité, entrer dans la tête de ce personnage, le questionner sur sa vie et l’atmosphère qui l’entoure. La toile qui a inspiré ce texte est La loge, qui date de 1908, mais a inspiré une histoire contemporaine.

 

Alexandra

 

Si l’on m’avait dit plus jeune qu’un jour je serais là, à Paris, avec Goran, aux premières loges de la salle Berlioz, à attendre l’entrée en scène des comédiens, le cœur battant, les joues rouges… j’aurais, sinon ri car à l’époque je n’aurais pas eu le cœur à ça, du moins pensé que les chances étaient plutôt minces…

Et contre toute attente, j’y suis. Je n’ai pas bougé de ma chaise depuis que nous sommes arrivés. Goran, lui, est allé se promener dans le théâtre, histoire d’admirer les jeunes demoiselles et les tenues flamboyantes que certaines d’entre elles arborent. Il est revenu vérifier que je n’avais besoin de rien, puis il va repartir flâner dans les couloirs. Ce n’est pas la pièce qui l’intéresse, ni les acteurs. Moi si. Au point que je me moque bien de ma tenue, une robe banale qui m’a été prêtée pour l’occasion et que j’ai passée par-dessus un des corsages tout simples qu’il me reste de Maman. J’ai relevé mes cheveux, comme cela se fait pour aller au théâtre, mais très sobrement, le tout sans bijoux ni fioritures. À l’opposé, Marie-Alice s’est mise sur son trente-et-un, et même son éventail est assorti aux rubans dans ses cheveux ! Il faut dire qu’elle s’attend à ce que Charles se déclare ce soir et fasse sa demande en mariage au cours du souper qui suivra le spectacle. Elle m’a cassé les oreilles toute la semaine à ce sujet. Il m’a bien fallu supporter ses sautes d’humeur sans broncher, puisque c’est grâce à elle que je suis là ce soir…

Mais peu importent la tenue de Marie-Alice, ses espérances, les intentions de Charles ou les déambulations de Goran. Ce qui compte, c’est ce qui va se passer sur scène. C’est cette histoire d’amour et de folie qui va être contée, c’est la gamme des émotions qui va nous traverser pendant les trois prochaines heures. Je n’ai respiré et vécu que pour cela ces deux derniers mois.

Certes, des émotions j’en ai vécu un certain nombre au cours de mon enfance dans mon pays en guerre depuis des années. Des émotions dominées par la peur, la violence et le sentiment d’injustice face à la bêtise des dirigeants et l’oppression de la population. Nous avons dû, avec Goran, quitter notre terre d’origine et les quelques membres de notre famille qui restaient encore fiers et droits, pour éviter d’allonger inutilement la liste des martyrs de ce conflit – conflit reconnu et médiatisé seulement récemment. Après l’enfer de la vie là-bas, nous avons connu l’enfer de la survie dans des conditions inhumaines, de pays en pays, de camp en camp. Et ce pour finalement, par un hasard que je me surprends à remercier chaque matin, être recueillis par les parents de Marie-Alice, qui sont de ces gens capables d’agir face à l’insoutenable.

Depuis, la littérature m’a sauvé la vie. Je me suis servie de l’abstrait et de l’imaginaire pour occulter le réel. J’ai plongé sans filet dans les histoires d’amour, pleuré intensément lorsque confrontée aux drames, et développé mes connaissances du français à travers les romans et les pièces de théâtre. Aujourd’hui que je suis en mesure de bien comprendre la langue et me sens moins apeurée quand exposée à la foule, Marie-Alice a bien voulu m’emmener avec elle à l’Opéra.

Je suis prête, attentive, voire tendue. Il me tarde tant que le rideau s’ouvre ! Il me tarde tant de voir les personnages que je connais par la lecture se mettre en place, s’animer, vibrer, s’enflammer ! Peut-être même pourrai-je me retrouver un jour moi aussi sur une scène, face à des partenaires, habitée par une histoire imaginée… qui sait ?

En attendant… que le spectacle commence !

 

Sylvie Albert, octobre 2018

 

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14 octobre 2018

Taha et les profondeurs, par Michelle Jolly

ailerons

Voici l'un des textes né de la piste d'écriture "le suspense", une suite de l'extrait de Laurent Mauvignier (Autour du monde).

Sous l’œil attendri de Yasmine, sa fiancée, Taha s’était laissé tomber dans l’eau, sans trop réfléchir, malgré son cœur qui battait fort… Ses mains s’accrochaient encore au bord du bateau ; Yasmine se pencha : « ça va ?» dit -elle, il fit un signe de la tête, et pour ne pas lui montrer sa peur, ajusta son masque, son tuba, et d’un coup de palme s’éloigna…. Il nageait, machinalement ; au bout d’un moment, l’image en-dessous se précisa, clarté du fond marin, loin, si loin, subitement ses jambes se paralysèrent, son ventre se crispa, sa respiration devint haletante, comme là-haut dans le sentier de chèvres sur le Méjean, le vide en-dessous, cette attirance soudaine qui lui tordait le ventre…  Pour chasser ce vertige il leva la tête, et nagea plus loin. Le soleil l’éblouit un instant, l’eau était fraiche, agréable, cela le remit d’aplomb, il crut apercevoir, au-dessus des vagues, les nageoires fines de jeunes dauphins, jusqu’au moment où, se retournant, il constata que le bateau avait disparu !

Pourquoi ? comment avaient-ils pu le laisser seul ? et Yasmine ? n’avait-elle pas protesté ? Il tournait mille idées dans sa tête tout en retirant masque et tuba, il regardait tout autour de lui, où était le bateau ? Ils avaient parlé d’une ile, mais avaient-ils deviné sa peur ? Lui le champion des stades, le valeureux athlète ? Cachant à tous cette angoisse un peu honteuse ! Comment pouvaient-ils se douter ? Plus il se persuadait de leur ignorance, plus sa phobie le paniquait. Il agitait ses jambes, mécaniquement, pour ne pas couler. Il resta ainsi, essayant de calmer son corps tendu…    

Cette ile, toute proche avait dit Zach, leur coach, mais où ? Il se souvint qu’il avait laissé ses lunettes, il voyait flou, comme autrefois quand, pour épater les filles à la piscine, il se lançait du grand plongeoir ! Mes jambes tremblaient, comme maintenant, se dit-il. La mer ne lui donnait aucun indice, aucun repère, aucune piste, elle se moquait de tout cela ; il regarda le ciel, se mit à douter, et il pensa à Yasemine, pourquoi avait-elle accepté de le laisser là ? Dans cette eau maudite, ne pas imaginer une crampe, un requin ? L’aimait-elle vraiment ? Il chassa vite ce doute et se remit à nager.

Des cormorans tournant au loin, au-dessus de la mer, il décida de se diriger vers eux, il peinait, avait parfois l’impression de ne pas avancer, de reculer, j’arriverai jamais…….

……Il s’était endormi sur le sable. C’est Yunus qui se pencha le premier, Taha le reconnut avec son maillot rouge à fleurs, son ventre de bouddha qui s’y trouvait mal à l’aise ! « Alors, dit le jeune homme en riant, ça s’est bien passé ? On t’espérait tous sur l’ile… »       

Puis Zach arriva, criant : « Le bateau est prêt, il faut repartir ! »

C’est sur le bateau que l’on attendit longtemps Kerim et Yasemine. Ils arrivèrent enfin, le jour tombait, et Taha fatigué ne se souvenait plus s’il avait fait un mauvais rêve ; mais il était sur d’une chose, tous les deux ne se quittaient pas des yeux et avaient l’air heureux…

Sous l’œil attendri de Yasmine, sa fiancée, Taha s’était laissé tomber dans l’eau, sans trop réfléchir, malgré son cœur qui battait fort… Ses mains s’accrochaient encore au bord du bateau ; Yasmine se pencha : « ça va ?» dit -elle, il fit un signe de la tête, et pour ne pas lui montrer sa peur, ajusta son masque, son tuba, et d’un coup de palme s’éloigna…. Il nageait, machinalement ; au bout d’un moment, l’image en-dessous se précisa, clarté du fond marin, loin, si loin, subitement ses jambes se paralysèrent, son ventre se crispa, sa respiration devint haletante, comme là-haut dans le sentier de chèvres sur le Méjean, le vide en-dessous, cette attirance soudaine qui lui tordait le ventre…  Pour chasser ce vertige il leva la tête, et nagea plus loin. Le soleil l’éblouit un instant, l’eau était fraiche, agréable, cela le remit d’aplomb, il crut apercevoir, au-dessus des vagues, les nageoires fines de jeunes dauphins, jusqu’au moment où, se retournant, il constata que le bateau avait disparu !

Pourquoi ? comment avaient-ils pu le laisser seul ? et Yasmine ? n’avait-elle pas protesté ? Il tournait mille idées dans sa tête tout en retirant masque et tuba, il regardait tout autour de lui, où était le bateau ? Ils avaient parlé d’une ile, mais avaient-ils deviné sa peur ? Lui le champion des stades, le valeureux athlète ? Cachant à tous cette angoisse un peu honteuse ! Comment pouvaient-ils se douter ? Plus il se persuadait de leur ignorance, plus sa phobie le paniquait. Il agitait ses jambes, mécaniquement, pour ne pas couler. Il resta ainsi, essayant de calmer son corps tendu…    

Cette ile, toute proche avait dit Zach, leur coach, mais où ? Il se souvint qu’il avait laissé ses lunettes, il voyait flou, comme autrefois quand, pour épater les filles à la piscine, il se lançait du grand plongeoir ! Mes jambes tremblaient, comme maintenant, se dit-il. La mer ne lui donnait aucun indice, aucun repère, aucune piste, elle se moquait de tout cela ; il regarda le ciel, se mit à douter, et il pensa à Yasemine, pourquoi avait-elle accepté de le laisser là ? Dans cette eau maudite, ne pas imaginer une crampe, un requin ? L’aimait-elle vraiment ? Il chassa vite ce doute et se remit à nager.

Des cormorans tournant au loin, au-dessus de la mer, il décida de se diriger vers eux, il peinait, avait parfois l’impression de ne pas avancer, de reculer, j’arriverai jamais…….

……Il s’était endormi sur le sable. C’est Yunus qui se pencha le premier, Taha le reconnut avec son maillot rouge à fleurs, son ventre de bouddha qui s’y trouvait mal à l’aise ! « Alors, dit le jeune homme en riant, ça s’est bien passé ? On t’espérait tous sur l’ile… »       

Puis Zach arriva, criant : « Le bateau est prêt, il faut repartir ! »

C’est sur le bateau que l’on attendit longtemps Kerim et Yasemine. Ils arrivèrent enfin, le jour tombait, et Taha fatigué ne se souvenait plus s’il avait fait un mauvais rêve ; mais il était sur d’une chose, tous les deux ne se quittaient pas des yeux et avaient l’air heureux…

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13 octobre 2018

Piste d'écriture: le suspense, avec Hitckock et Laurent Mauvignier

aileronsCette piste d'écriture a été explorée la semaine du 24 septembre. Hitckock différenciait la surprise du suspense ainsi:  au cours d'une scène, une bombe explose: c'est un effet de surprise. Mais si le specta­teur est informé de sa présence, attend ou redoute qu'elle se dé­clenche, alors il s'agit de suspense. Rappel: un stage scénario/nouvelle autour du concept de chute, retournement, surprise, est proposé le dimanche 28 octobre.

Le texte dont nous sommes partis est un extrait de Autour du monde, de Laurent Mauvignier, Les éditions de Minuit, 2014. Ce livre est formé d’un entrelacement d’histoires, toutes situées en 2011 au moment du tsunami au Japon.

Dans celle-ci, qui commence page 84, il est question de 5 jeunes touristes turcs en vacances aux Bahamas, « trois garçons et deux filles – dans les histoires il y a toujours un garçon qui n’a pas de fiancée ou une fiancée qui pourrait aimer deux garçons. » Au matin, « ils avaient tous embarqué dans un petit bateau à moteur, en compagnie de Zack, un gars qui servait de guide à l’occasion (…) et, très vite, le bateau avait filé vers le large. Là où nagent les dauphins. » Il s'agira de plonger pour nager avec eux. Taha, excellent sportif pourtant, n'est pas à l'aise sur l'eau; mais il ne veut pas déchoir aux yeux de Yasemine, sa fiancée, en lui avouant cette sorte de résistance intérieure, qui l'incite à investir tout ce qu'il voit et entend d'un sens peut-être exagéré. 

 

L’effroi de Taha, allié à son orgueil, ne l’entraine-t-il par dans une sorte de cécité ? A votre avis, vers quoi va-t-on ? Un retournement cruel ? Une forme d’initiation ? Ironique ou bienveillante ? A ce stade du récit, tout est possible. L’auteur a instillé l’inquiétude autant que la séduction, les profondeurs comme la légèreté. On a compris l’enjeu de Taha, on sait qu’il est pris entre plusieurs peurs, on sait qu’il a beaucoup à perdre, son estime de soi-même, l’amour de sa fiancée peut-être, son intégrité physique ou morale.

Deux pistes :

 

1. Imaginez la suite, écrivez-la ou posez-en les principales étapes.

 

2. Créez une situation propice au suspense. Une angoisse s’installe, à laquelle, peut-être, on ne veut pas se laisser aller. On ne veut pas croire sa peur. A quoi correspond cette angoisse pour votre personnage ? à un complexe, comme ici ? à une situation objective ? Semez des doutes, faites balancer le personnage, comme le lecteur, entre plusieurs faces de la médaille.

Pour en savoir plus sur Hitckock et son art du suspense, consulter l'article d'Aurélien Ferenczi,  en particulier la leçon 2.

illustration : http://corsica.mare.over-blog.com/pages/DIFFERENCIER_LES_NAGEOIRES_DORSALES_EN_MEDITERRANEE-4462865.html

 

 

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27 septembre 2018

Et après, on dansera, par Carole Menahem Lilin

Les prochains ateliers auront lieu mardi 9, mercredi 10 et samedi 13 octobre,  à Montpellier Antigone. On peut encore s'inscrire (sauf le mercredi, complet). Prochain stage le dimanche 30 octobre ou 4 novembre.  Me contacter.

beaubourg2

Piste d'écriture: illustrations et phrases trouvées sur des cartes Papillon & papillonnage.

Et après, on dansera… m’as-tu promis un jour. Nous devions nous retrouver chez des amis à toi, rue Beaubourg. Quand je suis arrivée, après mon job du dimanche, je serrais fort l’adresse dans ma main moite. 1980, j’avais dix-sept ans, tu m’étais apparu comme un prince africain parmi d’autres princes d’ébène. Sur le parvis de Beaubourg où nous nous étions rencontrés, vous étiez quelques-uns, flottant élégamment dans des vêtements pastel qui ressortaient en pierres précieuses sur votre peau sombre ; vous flottiez aussi d’une animation à l’autre, Mouna avec son chapeau de clown qui parlait des dangers qui guettaient la planète, les deux guitaristes en jeans et cheveux longs estampillés far West, l’Arlequine qui dessinait sur les pavés des paysages à la craie, parfois en équilibre sur la tête, le flutiste charmeur de touristes…

Des Africains qui auraient pu vous ressembler mais ne vous ressemblaient pas, vêtus de tergal et d’étroit, vendaient des girafes Tour Eiffel et des porte-clés girafe. Ils étaient accroupis, vous étiez debout. Ils étaient vendeurs à la sauvette, vous étiez étudiants. De bonne famille, m’expliquas-tu. Vous aviez lu Senghor et Victor Hugo, mais tu étudiais la médecine, ton cousin le droit. Tous les deux, vous n’aimiez pourtant que la littérature, m’affirmas-tu.

Je te regardais. J’aimais comment tu parlais, comment tu bougeais. J’étais surprise de la complicité qui te liait aux autres, à Michel surtout – vous aviez aussi des prénoms sénégalais, mais tu ne me donnas que les français, par politesse pour mon ignorance. Vous vous teniez par l’épaule lui et toi, vous vous teniez par la main parfois. Pourtant c’est moi que tu regardais, et depuis plusieurs minutes maintenant – si bien que quand tu es venu me parler, je n’ai pas été surprise. Lui aussi m’avait regardée. Après quoi tu t’es présenté, et tu me l’as présenté, puis le petit groupe qui vous accompagnait. Moi, je n’ai pas bien su comment me résumer. C’était l’année de mon bac, j’avais envie de m’inscrire en philo mais finirais probablement en économie, mes parents commerçants forains n’étaient pas riches mais pour autant, je n’aurais pas droit à une bourse. Je passais mes dimanches après-midi à Paris, à m’énivrer de beauté et d’Histoire. Je venais d’une banlieue qui avait gommé son passé. Était-ce pour cela que me promener dans cette ville feuilletage, où le Moyen Age côtoyait Haussmann et où les cultures se croisaient, me faisait un bien fou ? J’avais besoin d’être avec des gens qui se posaient des questions, avec des gens qui étaient des questions eux-mêmes. J’espérais que l’année suivante, à la fac, ces personnes-là je les rencontrerais. Et cela commençait déjà, au gré des rues et des sourires.

Avec toi, je sus que rien ne serait simple – sinon cette envie de te donner la main, de marcher dans ton sillage de prince. Mais un prince n’est jamais seul. Il y avait Michel, il y avait les autres. Il fallait que je sois en quelque sorte adoubée par ta petite tribu, décidas-tu. Ou bien, est-ce Michel qui te le soufflas ? J’avais flotté parmi les garçons, les cousins, les étudiants. A présent, je devais rencontrer les filles, les sœurs, les cousines, les fiancées. « Tu verras me dis-tu, on dansera. »

Si bien que j’étais là, en ce troisième dimanche après-midi, devant une petite porte laissée ouverte. On entendait le bruit incessant de machines à coudre, peut-être un atelier au-dessus de la boutique de grossiste en rubans, gants, foulards. Troisième étage sur cour m’avais-tu écrit. Ce fut la musique qui me guida, dans ces escaliers de bois pâle et de plâtre gris.

Avant de danser, il me fallut manger. C’était compliqué. Pourtant ce thiéboudienne avait été préparé en grande partie pour moi, en mon honneur veux-je dire. J’étais arrivée tard, après mon job de vendeuse, et tous, vous vous étiez nourris, mais pas dans ce plat-là. Il y avait une grande quantité de riz blanc qui sentait très bon, et autour, pressées dans la cuisine étroite, toutes sortes d’élégances. On me souriait, on m’interpellait, on parlait de moi dans ta langue. On m’assit à la petite table autour de laquelle on resta debout, on me servit du riz, puis d’un poisson très épicé. Je calai sur la sauce. Toute la rougeur de gêne que j’avais réussi à contenir, éclata sous l’effet de la brûlure du piment. J’aurais 17 ans aujourd’hui, saurais-je éviter ce piège ? Il m’avait été tendu innocemment, je crois bien – plutôt une sorte de rite, nourrir l’étranger pour qu’il vous devienne endogène. Teranga, hospitalité. Mais on ne s’attendait pas à recevoir une jeune fille si ignorante des usages, et moi je savais m’arranger d’un peu de harissa, mais ne pus rien contre ces piments langues d’oiseau. Je pleurais, je toussais, on me dit qu’il ne fallait pas boire d’eau mais trop tard, je m’étais précipitée vers la carafe. On me bourra de mie de pain. J’avais les joues en feu et les joues emperlées. Je ne savais quoi faire, assise devant mon bol quand tout le monde était debout. Je me levai, les autres me suivirent.

Dans l’étroit salon à la seule, mais très haute fenêtre, tu étais assis sur le sofa, seul comme un prince. Un disque jouait Juliette Greco, Il n’y a plus d’après à Saint-Germain des Prés, plus d’après-midi, plus d’après-demain, il n’y a plus qu’aujourd’hui. Je le crus. Après tout, à ma manière je vivais en existentialisme, hésitant entre deux rives de ma vie de jeune fille. Entre deux mondes aussi – et tu aurais pu être l’une de mes portes. Je te regardai, posai ma main sur ton épaule, à la base du cou, où d’habitude Michel posait ses longs doigts. Tu te levas. Nous avons dansé, un slow très lent, maladroit, touchant. C’est que je suis un autre, c’est que tu es une autre, dévidait le disque, voilà l’éternité de Saint-Germain des Prés.

Lorsqu’en fin d’après-midi je suis partie, je t’ai évité. Je ne voulais pas te proposer un autre rendez-vous. La chanson m’était entrée dans le cœur. Notre histoire était belle ainsi, elle trouvait sa fin dans cet appartement empli de livres, de sacs de riz, de piments, où l’on jouait Juliette Gréco, les griots et Bébé Manga. Je n’avais plus assez d’appétit pour aller plus loin, j’étais écœurée à l’avance des stratégies qu’il me faudrait déployer pour t’avoir un peu à moi, un peu dans ma danse.

Le destin d’aimer l’étrange et l’exil était pourtant inscrit en moi, mes histoires d’amour futures ne me l’épargnèrent pas – poésie, richesses, déchirures… mais n’est-ce pas le lot de toutes les histoires d’amour ?

Vingt-cinq ans plus tard, un hasard fait que je t’ai croisé dans un aéroport, tu t’es retourné sur moi comme je me suis retournée sur toi. J’allais accueillir mon fils, tu allais rejoindre les tiens. Nous nous sommes souri. J’ai murmuré : Et après, on dansera ? Tu as hoché la tête, avec ce sourire lumineux que j’aimais. Il n’y a plus d’après, à Saint Germain des Prés, il n’y a eu qu’aujourd’hui.

Texte et photo, Carole Menahem-Lilin.

https://papillonpapillonnage.bigcartel.com/

 

 

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25 septembre 2018

Il est venu le jour! par Danièle Géroda

papillon papillonnage Les mouchoirs

Ce texte a été inspiré par des cartes créées par Papillon & papillonnage. Il s'agissait d'écrire autour, tant des visuels qu'en s'inspirant des phrases. 

 Il est venu le jour !

Il est venu le jour, mon amie, mais le temps a souhaité se prélasser une minute, furtivement . . .  La vie, éclatant subitement d’une force incroyable, vient d’interpeller et rappeler son attachement pour chacun d’eux. Pas de départ dans l’urgence … Un souffle nouveau, puisé dans la tranquillité de l’instant, leur a permis de rassembler leurs idées, leurs souvenirs. Il faut que le film de leur existence arrête de dérouler trop vite son scénario.

Cela aurait pu être différent. Simone et Clovis auraient aimé que ce soit différent. Ils auraient continué à avancer sur le chemin, main dans la main. Ils auraient continué à épier chacun des gestes de l’autre.

Clovis adorait humer le parfum du linge exhalant ses douces effluves de lavande que Simone se plaisait à suspendre, chaque jour, dans leur jardin. Simone, elle, s’asseyait sur une chaise, sur la terrasse,  toujours la même, la sienne, un peu plus haute que celle de Clovis, pas pour le dominer, certainement pas, mais pour calmer ses articulations douloureuses : genoux contrariants refusant de plier, dos courbé refusant de se déplier. «  A notre âge, il faut se ménager », lui répétait-elle, pendant que, la bêche à la main, lui retournait inlassablement la terre pour préparer ses prochaines semences. La récolte gratifiante des tomates et des pommes de terre dépendait de cette activité soutenue. Infatigable, Clovis nettoyait, nettoyait, âpre à la besogne. Il fallait que le jardin, lui aussi, respire le propre. Pas une minute à perdre pour débarrasser le terrain de ses figues gluantes qui faisaient tache. « Tu aurais pu les mettre en vente, elles aussi » regrettait Simone en scrutant les panières exposées devant la porte de leur domicile pour flatter les clients. Clovis opinait de la tête. « Oui, on verra ça la saison prochaine. »

Le calme de la maisonnette,après le départ, qui sait, définitif, des enfants loin d’eux devenait lourd à supporter. Le coeur n’y était plus. Même Yougo, leur fidèle compagnon, fou de chasse il y a quelques années, passait désormais ses journées à renifler le désordre de sa niche, pour mieux s’y lover en attendant des jours meilleurs : désespéré, sans doute, de ne plus pouvoir gambader auprès de son maître. Il n’avait pas compris pourquoi les fusils avaient été remisés dans le garage

Clovis a d’aillleurs, lui aussi, oublié que ces fusils avaient eu une existence, avant. Il a oublié  qu’il aimait arpenter les garrigues avec ses potes chasseurs comme lui, alors que Simone attendait, guillerette, la petite troupe, pour les repas partagés en commun. Simone avait toujours approuvé le choix de son mari. C’était une belle activité, la chasse. Son homme faisait, comme ça, un peu de sport.

Mais aujourd’hui, mon amie, il est venu le triste jour.

Le linge n’a pas reparu sur le fil. Les volets sont fermés. Le terrain crache ses feuilles mortes de ne plus être ramassées. Les chaises trônent dehors, en solitaire, abritées, mais sans âme qui vive sur les coussins délavés. La  niche est vide.

Clovis avait déserté, le premier, la maison.  Une mémoire trop défaillante, un quotidien trop difficile à vivre.

Simone allait régulièrement à son chevet pour continuer à activer quelques souvenirs. « Je n’aime pas te voir pleurer »... C’est ce que chacun avait envie de prononcer dans la compassion de leurs échanges, quand Clovis reconnaissait sa femme, quand Simone essayait de le convaincre que c’était bien ainsi, qu’il se repose et que la maison attendait son retour.

Il est venu ce triste jour, mon amie.

Clovis ne s’est certainement pas rendu compte que les visites de Simone se sont espacées avant de s’arrêter. Il attendra, peut-être, certains jours mais en vain. Simone s’est envolée, la première. Un courant d’air l’a enlacée. Sa solitude, mouillée de désespoir l’a emportée.

Simone et Clovis auraient vraiment aimé que ce soit différent. Mais peut-être, après, dans une autre vie, « On se retrouvera et on dansera »!

Illustration: Papillon & papillonnage, 


https://papillonpapillonnage.bigcartel.com/

 

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24 septembre 2018

Piste d'écriture du mardi 11 septembre

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Ecrire autour… dans plusieurs sens du terme.

Ecrire autour d’au moins l’une de ces illustrations Papillon et papillonnage, puis si l’inspiration vous accompagne, retourner la feuille... ou retourner à votre clavier pour poursuivre l’envol de vos mots.

Ecrire autour de la scène ou du symbole évoqués dans le dessin. De quoi s’agit-il ? Qu’est-ce que cela vous évoque ? Comment en est-on arrivé là ? Qu’est-ce qui va se passer ensuite ? Qui parle, en s’adressant à qui ? Ecoutez les dizaines d’autres questions qui papillonnent peut-être dans votre esprit, la plupart des histoires débutent ainsi, par des questions que l’on se pose, qu’elles nous posent.

Ecrire autour… de scènes fugaces : conversations à demi entendues, scènes entrevues, réminiscences qui s’imposent. La curiosité est un joli défaut, en littérature. Posez-vous tout de même quelques questions : qui parle ? le témoin ? l’une des personnes impliquées ? un narrateur extérieur ?

Ecrire autour… d’une scène de votre théâtre imaginaire. Vous savez que cette scène devra figurer dans votre récit, mais vous ne savez pas comment, ni à quel moment du récit. Lâchez-vous, écrivez autour, associez. Jouez avec les questions fondamentales : qui ? (de qui s’agit-il ?) quoi ? (de quoi est-il question, quels éléments sont en jeu ?) où ? (le lieu) quand ? (l’époque) pourquoi ? (pourquoi cette scène ?) comment ? (en est-on arrivé là, comment est-ce possible, comment va-t-on s’en sortir… ?) Que nous dit cette scène sur les personnages et leurs rapports ?

 

papillon papillonnage Les mouchoirs

café

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19 septembre 2018

Atelier d'écriture de scénario

Bonjour ! Je ne reconduis pas d’atelier d’écriture du soir, cette année, mais un atelier d’écriture de scénario vous est proposé. La prochaine séance a lieu demain jeudi, vous pouvez faire un essai. 

 

ÉCRIRE POUR LE CINÉMA !

Différents thèmes, scènes de film commentées, développement et accompagnements projets

Ados et adultes
Début 11 septembre de 18h30 à 21h

Ensuite 1 mardi sur 2 ou 1 jeudi sur 2

En salle 134 – Place de Thèbes

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Tarifs : 95 € / trimestre

              20 € / séance

                             ou 10 séances à 160 €

 

Contact : Daniel Sebaihia au 06.32.33.84.74 ou par mail daniel.sebaihia@free.fr

 

Stage Scénario et nouvelle: la chute, le twist, la surprise

Dimanche 30 septembre 2018, 10h-17h30, repas partagé tiré du sac
salle Adra 19 place du Nombre d’Or, Antigone. 40 € (30 € pour les inscrits aux ateliers). Les 40 € comprennent une adhésion stage Adra

Analyse et discussion,
Extraits de films, de scénario ou nouvelle,
Temps de créativité et retours.

Stage co-animé par Daniel Sebaihia (atelier scénario Adra) et Carole Menahem-Lilin (www.atelierdecrits).

Amenez vos outils d’écriture préférés!

inscriptions et contacts: Daniel, 06 32 33 84 74, daniel.sebaihia@free.fr
Carole, 06 84 01 48 57, carole.lilin@gmail.com

 

 

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07 septembre 2018

Calendrier des ateliers 2018/19

 Les dates modifiées par rapport aux flyers sont en rouge. Chaque atelier dure 3h15. 85€/trim, carte 10 séances 160 €. Local Adra, 134 rue de Thèbes, quartier Antigone, Montpellier

 1er trim (2018) :le mardi de 14h30 à 17h45, le mercredi et le samedi de 14h45 à 18h

Mardi 11, mercredi 12, samedi 22 septembre

Mardi 25, mercredi 26, samedi 29 septembre

Mardi 9, mercredi 10, samedi 13 octobre

Mardi 23, mercredi 24, samedi 27 octobre

Mardi 6, mercredi 7, samedi 10 novembre

Samedi 18, mardi 20, mercredi 21 novembre

Mardi 4, mercredi 5, samedi 8 décembre

2e trim (2019) :

Mardi 18, mercredi 19, samedi 22 décembre

Mardi 8, mercredi 9, samedi 12 janvier

Mardi 22, mercredi 23, samedi 26 janvier

Mardi 5, mercredi 6, samedi 8 février

Mardi 19, mercredi 20, samedi 23 février

Mardi 5, mercredi 6, samedi 9 mars

Mardi 19, mercredi 20, samedi 23 mars

 

3e trim (2019) :

Mardi 2 mercredi 3, samedi 6 avril

Mardi 16, mercredi 17, samedi 20 avril

Mardi 6 mercredi 8, samedi 11 mai

Mardi 21, mercredi 22, samedi 25 mai

Mardi 4, mercredi 5, samedi 8 juin

Mardi 18, mercredi 19, samedi 22 juin

Mardi 2, mercredi 3, samedi 6 juillet

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06 septembre 2018

Quand,où, combien

Ateliers bimensuels (5 à 10 personnes)image livre

1 mardi sur 2, de 14h30 à 17h45: tout le monde travaille sur la piste d'écriture.  Supports et thèmes variés.

1 mercredi sur 2 ou 1 samedi sur 2, de 14h45 à 18h : suivre la piste est facultatif. Si vous le souhaitez, je vous accompagne sur votre propre projet. Retours du groupe.

 Durant le temps d’écriture, accompagnement individualisé possible. Temps de lecture et d’échanges. 85 € / trim ou carte 10 séances à 160 € (+adh. Adra 20 €/an). Séance d'essai gratuite. Si vous avez manqué votre jour habituel, vous pouvez rattraper un autre jour, ou m'envoyer un court texte sur lequel je vous ferai des retours. 

Salle Adra, Montpellier Antigone, au 134 place de Thèbes (au croisement de la rue et de la place de Thèbes)

Stages à l'Adra : un dimanche / trimestre. 10h/17h, 30 € pour les participants aux ateliers, ou 40 € (adh. Adra comprise). Le prochain portera sur les concepts de retournement et de surprise (en scénario et nouvelle) et aura lieu fin octobre ou début novembre.

Séances individuelles (aide à un projet, relecture, correction, conseil), en vis à vis ou par téléphone: 20 €/heure. 
Relecture sur manuscrit, correction, conseil, 20 €/heure.

 A l'essai: un atelier ludique et oral, à base de jeux incitant à communiquer et créer des histoires. Prochaines séances lundi 8 et 22 octobre  à 17h, Villa d'Hélios Montpellier, 7 rue de la Fontaine de Lattes. 1h30 à 2h selon le nombre de participants. 8 €. Confirmer votre présence à Fabienne Mamich 06.60.98.24.60 ou fmamich@altareacogedim.com

 

 

 

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19 août 2018

Qui, quoi ?

Qui suis-je?  Je m'appelle Carole Menahem-Lilin. Je suis auteure et écrivain public. Après des nouvelles et textes poétiques, j'ai publié en 2013 un roman, A fleurs de peau, aux éditions Chèvre-feuille étoilée. http://www.chevre-feuille.fr/  Catégorie : Collection D'une fiction, l'autre

J'aime partager ma passion, et anime des ateliers bi-mensuels sur Antigone, mon quartier, à Montpellier. Dans ces ateliers, je vous propose des pistes et outils d'écriture, mais vous pouvez aussi venir y épanouir votre projet d'écriture personnel, avec mon aide et celle du groupe. 

Je peux également vous accompagner individuellement, vous conseiller ou  relire et corriger votre manuscrit. Cela peut se faire en vis à vis ou à distance.  Contactez-moi. 

 Quoi? Sur ce site, vous trouverez des textes rédigés durant les ateliers, soit par moi, soit par les écrivants. La piste qui les a inspirés est résumée en introduction.

J'y poste aussi l'actualité des ateliers, stages, lectures, etc. En vous inscrivant à la newsletter, vous recevrez les notifications.

 

 

16 juillet 2018

Le local et l'Adra


Les ateliers ont lieu à l'Adra, sur le quartier Antigone. la salle où se tiennent les ateliers est agréable, mais c'est la plus petite des 3 locaux de l'Adra, et la moins visible. Elle se situe à l'angle de la rue et de la place de Thèbes, au 134. En général, je place un stop trottoir avec l'affiche des ateliers à l'angle, pour vous guider. N'hésitez pas à m'appeler la première fois, je viendrai vous chercher.

Si vous êtes en voiture, vous pouvez vous garer place de Thèbes, ou avenue Samuel Champlain. Si vous venez en tram, descendez à l'arrêt Antigone (ligne 1) ou Place de l'Europe. Depuis la gare, vous en avez pour 10 à 15 mn à pied.

L'Adra est une association de quartier, mais ouverte à tous. Elle propose différentes activités et animations, plus d'informations sur son site, www.adra-montpellier.com

 

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29 juin 2018

Harpée, par Carole Menahem-Lilin

harpe arbre

Piste d’écriture : varier les points de vue interne de personnages

 Les nuages se sont écartés, et une lumière légère, dorée comme un papillon, s’est infiltrée à travers les hautes vitres un peu sales. Cette éclaircie lui est destinée, Luce en est sûre. En se levant ce matin, elle avait mal au ventre d’appréhension. L’examen du Conservatoire est demain, elle n’est pas prête, elle ne sera jamais prête quoi qu’elle fasse, le temps continue de courir plus vite que ses doigts sur les cordes de sa harpe. A vouloir ressembler aux princesses de conte ou aux belles dames des tapisseries à la licorne, on est vite engluée dans la trame, comme ses cheveux longs et fins s’emmêlent parfois aux fils de l’instrument. Pourtant la harpe est une école de précision. Il faut pincer, juste après avoir frôlé. Laisser s’échapper, juste après avoir provoqué. Le son s’échappe et continue sans toi, l’écho se poursuit et t’ensorcelle.

Luce sait bien que sa peur d’être aspirée par le vide au centre de la harpe est le pendant de celle qu’elle ressentait petite, lorsqu’elle observait sa grand-mère jouer de sa machine à coudre, ses pieds s’agitant dans la caverne d’ombre sous la petite table. Les roues grondaient et couinaient, et les aiguilles étincelantes étaient les dents épointées de l’ogre, et toutes sortes d’histoires noires l’envahissaient, elle en pleurait de peur, en même temps, elle voulait rester là, à observer le jeu de pédales de sa grand-mère, et le jeu rapide de ses doigts autour de ces chiffons colorés dont elle faisait des poupées de carnaval. Assise sur le plancher, la petite fille aussi assemblait les carrés colorés qui la protégeraient des dangers sombres, sans l’étouffer.

Elle aurait pu choisir le piano ou l’orgue, à cause de ce jeu simultané des pieds et des mains. Elle a voulu la harpe. Un investissement, la harpe. Elle aurait dû choisir la guitare, à bien réfléchir. Mais est-ce qu’on réfléchit, à dix ans ? Et même aujourd’hui, cinq ans plus tard, est-ce qu’elle réfléchit ? Il n’y a rien de rationnel dans sa panique. Ra-tion-nel. Res-pi-rer. Elle respire profondément, et tourne à nouveau ses yeux vers la partition commodément posée sur le léger lutrin noir, pliant. Même si elle loupe cet examen-là, le premier, est-ce que ça l’empêchera d’avancer dans sa vie ? Non. Elle avancera de toute façon, elle a quinze ans et plein d’envies, qui la submergent quelquefois et font s’enchevêtrer ses doigts sur l’instrument. Et alors ? Les plantes aussi (comme celles qui poussent sur les jardinières de la fenêtre) s’enchevêtrent, et ça ne les empêche pas de pousser.

 

Qu’est-ce que ma sœur joue bien ! songe Laura. Elle, a bien essayé, mais rien à faire. Les percus, peut-être, et encore. Dans cette famille de tisseurs, couturiers, dentelières, dont l’agilité manuelle est proverbiale, elle est née à peu près manchote. De toute façon, des percussions, au cinquième étage d’un vieil immeuble parisien, ça ne passerait pas. Déjà que des voisins se plaignent des friselis sonores de Luce… Elle a été contente quand elle a appris que Cervantès, le créateur de Don Quichotte, était manchot. Si lui est arrivé à ça avec un seul bras, elle trouvera bien, elle, quelque chose à faire de sa vie. Ils sont gonflés, les voisins, à se plaindre alors qu’ils n’arrêtent pas, eux, de faire du bruit – bruits de cuisine, bruits de radio, grincement claquement des portes, et le bricolage le week-end, faut dire que ces apparts-là du vieux douzième, faut sans cesse les rafistoler. Tiens, peut-être une vocation pour elle, plombier, elle a une bonne oreille, avec un peu d’entraînement elle devinerait de quoi les tuyaux se plaignent, elle se met à rire, joyeuse, en évoquant la plombière musicale, sortez les grandes orgues bonnes gens, euh les grandes eaux… A propos d’eau, la bouilloire aussi se marre, une espèce de tchoc tchoc tchoc, tchiii !!! – doit avoir du calcaire dans l’bec, la bouille, on va procéder au détartrage, elle proposera à maman de s’en occuper ce soir, ça doit tremper tout une nuit. En attendant, elle laisse le tchoc tchoc tchoc se prolonger, elle adore ce bruit en fait, ça fait penser au claquement de bec des oiseaux… Tiens, Luce a oublié de déjeuner, elle s’en rend compte en vidant son thé dans l’évier, tant pis, elle ajoute la tasse à l’empilement dans le bac et s’attaque à la vaisselle, elle aime ça dompter les objets sous l’eau chaude, en devient moins maladroite, et puis tous ces glous, glous, tchiiiss lui donnent des idées, des personnages s’ébauchent tous seuls, une machine à coudre ensorcelée qui ne peut plus s’arrêter et finit par coudre des morceaux de nuit et de jour entre eux, un chevalier en fer-blanc qui part à la bataille en produisant sa propre vapeur, des papillons emprisonnés dans une fenêtre qui… Elle couchera tout ça sur son cahier tout à l’heure, après s’être bien essuyé les mains pour pas transformer trop vitre les feuillets en chiffons, de sa grosse écriture bien moche mais qui attrape les mots au lasso. « La chiffonnière et le Licorne », s’intitulera ce conte-là. Le Licorne, oui, et elle sait déjà qui distribuer dans ce rôle, Léonard, qu’elle a croisé quand elle accompagne Luce au conservatoire, un grand garçon très pâle, presque blanc, mais aux yeux brûlants, qui joue parait-il du hautbois, mais Luce ne se souvenait pas très bien, à quoi s’intéresse-t-elle donc, sa petite sœur ?

 

Ludmilla déboule en haut de l’escalier, sa sacoche d’échantillons à l’épaule, elle a encore bossé tard, puis tôt, sur cette pu… pantin de collection, mais ça vient bien, et elle a déjà des commandes.

« Les fiilles ! Il fait trop beau, je vous invite à déjeuner en bas, sur le pouce. »

En bas, sur le pouce, ça signifie au marché d’Aligre, une petite table à la terrasse du café bleu, une boisson chacune, et des provisions glanées au hasard des étals, de la menthe fraiche, de la coriandre, des galettes, des carottes, de la viande grillée, chacune fera à son caprice, Ludmilla a envie de fantaisie et de gaieté. Les filles aussi, apparemment. Luce salue sa proposition de quelques trilles enchantées, et Laura remarque que les papillons prisonniers des fenêtres ont fini par s’envoler… « De quoi parles-tu ? » demande Ludmilla qui jette un coup d’œil à la vitre et comprend, les taches de lumière, ce sera parfait pour son dernier motif, celui qu’elle voulait neigeux… Elle pense brièvement à Laurent, qui aurait adoré. « Tu serais fière de nous, lui adresse-t-elle mentalement, et surtout d’elles… » Elle sourit avec un peu de chagrin. « Allez zou, faut pas trainer si on veut une place au soleil ! »

Elles laissent les fenêtres ouvertes à la brise du printemps, et s’égaillent dans l’escalier.

 

 

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27 juin 2018

Le carton, par Danièle Chauvin

carton

Piste d'écriture: les premiers vers du poème d'Ester Naomi Perquine, Pour cause de problèmes logistiques, ici en italique 

"Mercredi, nous avons reçu un carton

Qui contenait notre avenir.

 

Il s’agissait bien sûr d’une erreur, nous l’avons aussitôt compris.

Le fabriquant au téléphone semblait en panique.

 

Ne l’ouvrez pas, quoi que vous fassiez, ne l’ouvrez pas.

Quelqu’un va venir sans tarder pour récupérer le carton."

 

Ce carton portait notre adresse.

Là-dessus, pas de possible conteste.

 

L’ouvrir, ne pas l’ouvrir.

Ah ! Curiosité, questionnement, et même pire !

 

Pourquoi ce matin-là a-t-il atterri chez nous ?

N’est-ce pas le bon carton ou bien n’est-il pas pour nous ?

 

Nous échangeons regards, interrogations, avis.

Le carton déposé sur la table depuis deux jours, impassible, attend.

 

Ah ! Ah ! Les voilà bien agités soudain…

Le mystère les excite !

 

Le carton déposé sur la table depuis deux jours, impassible, attend… quoi ?

D’être ouvert ici ?.. Rendu ?.. Ouvert ailleurs ?

 

Connaître son contenu présente-t-il un danger pour nous ?

Y a-t-il danger si les autres ne le reçoivent pas ?

 

La panique du fabricant nous intrigue.

Secret d’état, bombe à retardement… BOM-BE ! Evidemment !

 

Manipuler, ne pas brusquer, désarmer.

Prudemment désenvelopper.

 

Si, si, il faut voir, il faut savoir.

Le carton déposé sur la table depuis trois jours, impassible, laisse dire.

 

He ! He ! Les voilà bien inquiets !

Mais surtout si curieux…

 

Le carton déposé sur la table depuis trois jours, impassible, laisse dire.

Défaisons l’empaquetage ; allons-y doucement.

 

Mais non, mais non, c’est indiscret.

On va venir bientôt le rechercher.

 

D’ailleurs on sonne. Il faut ouvrir…

Ouvrir le carton ? Non, la porte. Ça y’est, c’est déballé.

 

C’est enfin le commissionnaire.

Je viens récupérer le carton.

 

Trop tard : il a délivré son secret.

C’est une machine à remonter le temps. C’est écrit là.

 

On appuie sur le bouton et…

 

Mercredi, nous avons reçu un carton

Qui contenait notre avenir.

 

Il s’agissait bien sûr d’une erreur…

illustration: http://talpostart.overblog.com/2014/09/l-art-postal-affranchi.html

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26 juin 2018

Alice s’en va-t-en Grèce, par Christiane Koberich

grece

  Cette journée-là n’en finissait pas, entre l’ennui des programmes infligés par la télévision et la pluie continue qui l’avait confinée chez elle depuis le matin. Dans un coin de la pièce un piteux sapin de Noël guettait le moment où les jumeaux le débarrasseraient de ses guirlandes. Les vacances allaient se terminer et Alice n’avait toujours pas commencé sa dissertation ; sa fiche de lecture attendait qu’elle finisse le roman, à peine entamé ; quant au contrôle de biologie, il valait mieux ne pas y penser ! Alice n’avait aucune énergie, aucun désir, aucune appétence. Ces vacances étaient les plus nulles de toute son existence : ses parents n’avaient rien trouvé de mieux que de se disputer le matin même de Noël, son père était parti en claquant la porte, sa mère pleurait, refusant de dire ce qui se passait, et ses petits frères d’abord rendus muets par cette situation qu’ils ne comprenaient pas, avaient fini par se battre toute la journée. Une façon à eux d’occuper le temps !

Finalement leur père était revenu, leur mère avait séché ses larmes, on avait quand-même fait un réveillon (puisque tout était déjà prêt) chacun avait reçu ses cadeaux, un semblant de bonne humeur avait flotté dans la maison, surtout grâce aux jumeaux pour qui tout se terminait comme un vrai soir de Noël.

Les jours suivants s’étaient déroulés normalement : les parents se reparlaient, mais voilà qu’ils se liguaient maintenant contre elle, Alice, lui refusant le voyage en Grèce prévu cet été avec son amie Elodie. Elle avait pourtant bien travaillé ce trimestre, poussée justement par ce rêve. Et là, vraiment, c’était une injustice qu’elle ne leur pardonnerait jamais. Elle ne comprenait pas : il n’était pas question qu’elle parte seule avec son amie, non, bien sûr. Elle était invitée par monsieur et madame Chambon à passer trois semaines chez les grands-parents maternels d’Elodie, des Grecs qui habitaient au bord de la mer dans le Péloponnèse. Alice avait vu des photos, c’était magnifique. Elle s’imaginait déjà, un été au soleil, en maillot de bain toute la journée, dans cette maison aux volets bleus, avec une terrasse ombragée par une vigne grimpante, et de laquelle on voyait la mer, à l’infini. Elle s’était aussi familiarisée avec les amis d’Elodie et ses nombreux cousins : Dimitri, Yannis et tous les autres qu’elle avait hâte de connaître. Et cette attente d’un tel voyage, son bonheur quand elle y pensait, l’avait motivée au point qu’elle avait obtenu les encouragements à la fin du trimestre, et qu’elle s’attendait à ce que ses parents la récompensent en la laissant partir… Et puis non. Pour son père c’était : « Non, un point c’est tout. » « Pourquoi ? » « Parce que c’est comme ça. »

Et là, maintenant, Alice avait la haine. Ce père autoritaire et cette mère qui ne défendait pas sa propre fille, sa fille unique, en plus ! Alors désormais le travail scolaire ce serait « Non, un point c’est tout. » Tant pis pour eux, elle aurait de mauvaises notes, deviendrait une mauvaise élève et rapporterait de mauvais bulletins. Elodie, désolée elle aussi mais beaucoup plus optimiste, la désavouait sur ce point : « Tu ne vas pas sacrifier ton année scolaire. Et puis si tu as les félicitations au deuxième trimestre tes parents te laisseront sûrement venir avec nous en Grèce. » . «  Tu parles, répondait Alice, tu les connais mal, ils sont bornés. Mon père surtout. » Et elle se mettait à pleurer, inconsolable.

 

Mais Alice s’aperçut bien vite qu’elle aurait du mal à appliquer sa décision, car comment négliger son travail quand on est sérieuse, intéressée, habituée aux bons résultats et soucieuse de son avenir ? Passer de bonne élève à cancre lui parut impossible. Il lui faudrait d’un coup ne plus apprendre alors qu’elle aimait savoir ; faire semblant de ne pas comprendre alors qu’elle avait des facilités de compréhension ; se moquer des mauvaises notes alors qu’elle envisageait des études universitaires (médecin ou dentiste, elle n’avait pas encore choisi). Alors, dire « je ne ficherai rien au lycée, un point c’est tout » s’avérait beaucoup plus difficile que ce qu’elle pensait. Et plus les vacances allaient vers leur fin, plus Alice s’inquiétait du travail en retard et plus elle s’organisait en elle-même… La lecture : tous les soirs au lit : trois soirs suffiront. La fiche de lecture : facile. La dissertation : elle y avait déjà réfléchi et pris des notes : une demi journée de travail. Restait le contrôle de biologie, sa matière préférée ; impossible de le rater en voulant faire médecine. Il lui resterait six jours après la rentrée pour le réviser. Non, finalement Elodie avait raison, elle n’allait pas gâcher son avenir pour punir ses parents ; mais elle adopterait l’attitude de la fille qui s’en moque, qui décroche, qui ne travaille plus. Et puis qu’ils ne comptent plus entendre le son de ma voix, se disait-elle, je ne leur parle plus. Terminé.

***

A l’abri derrière ses vitres, face à ce temps maussade qui l’empêchait de faire son jogging, le père d’Alice regardait la pluie tomber. Il s’en voulait de cette situation qui avait gâché en partie les fêtes de fin d’année, de ce refus qu’il avait dû opposer à sa fille ; peut-être avait-il été maladroit avec elle. Mais enfin, comment ces gens se permettaient-ils d’inviter une gamine sans en parler au préalable à ses parents ? Des gens qu’ils ne connaissaient même pas ! Non, il avait fait ce qu’il fallait, ce que tout père responsable doit faire.

Pourtant, pour lui aussi, le « tu n’iras pas, un point c’est tout » était très difficile à tenir. Les paroles de sa femme prenant la défense d’Alice et essayant d’assouplir sa position cheminaient dans ses pensées. « Quand même tu exagères. On a de la chance d’avoir une fille gentille et studieuse. » Evidemment il aimait sa petite Alice, et aurait voulu lui faire plaisir. Mais enfin il préférait qu’elle passe ses vacances avec eux cette année encore ; peut-être leurs dernières vacances ensemble, en famille. Alors cette invitation pour la Grèce le mettait hors de lui.

***

Ce soir encore papa était désagréable, Alice l’avait bien remarqué. S’en tenant à son désir de vengeance, elle boudait et ne lui parlait plus, lui faisant ainsi ostensiblement payer son refus. « Et ça marche», se réjouissait-elle intérieurement, car elle percevait quelques signes de changement : ses parents essayaient de se montrer chaleureux, de rompre son silence ; sa mère lui avait offert une jolie robe (qu’elle avait immédiatement jetée au fond de son placard) ; son père l’avait complimentée pour sa nouvelle coiffure, ce qui avait immédiatement conduit Alice à se décoiffer. « S’ils s’imaginent que ça suffira pour que je leur parle, ils peuvent toujours attendre ! »confia-t-elle à Elodie.

Pourtant, peu à peu Alice se détendait et un faible espoir renaissait ; madame Chambon avait promis de contacter ses parents : « Il est normal, lui avait-elle dit, qu’ils refusent de laisser leur fille partir avec des gens inconnus ; mais je compte aller les voir pour faire une invitation en règle, et les rassurer. Et puis, avait-elle ajouté, ils ont peut-être des projets pour cet été, et s’ils restent sur leur position je ne leur en voudrais pas. Tu pourras venir en Grèce une autre fois, les occasions ne manqueront pas. »

 

Et un soir, alors qu’elle ressassait une fois de plus les mêmes pensées et réfléchissait à une vengeance absolument terrible qui ne pourrait qu’obliger ses parents à la laisser partir à coup sûr dans un an, s’ils le refusaient pour cet été, elle surprit une conversation téléphonique entre son père et… madame Chambon peut-être ? Elle tendit l’oreille.

 

-Oui bien sûr, je suis tout à fait de votre avis.

-…

-Cela va sans dire, et nous faisons notre possible pour cela.

-…

-Vous avez tout à fait raison. On a besoin de faire ses propres expériences.

-…

-C’est évident, ils ont besoin d’apprendre et de se débrouiller. Nous ne serons pas toujours là.

-…

-Je vous remercie pour votre proposition, je vais y réfléchir.

-…

-Eh bien c’est entendu ; je vais en parler à mon épouse.

-…

-Très bien, oui, ces trois dates pourraient nous convenir.

 

Alice suivit cet échange avec intérêt et compléta les silences de cette discussion avec ses propres désirs. Madame Chambon avait-elle réussi à convaincre son père ?

Et tandis qu’elle retrouvait le sourire et s’imaginait sur le point de gagner la partie elle surprit les jumeaux immobiles, tendus eux aussi vers cet échange téléphonique, puis levant les mains en signe de victoire et laissant couler leur joie. « Ouais, ça y est, il accepte, on va aller au ski ! »

 

…« Non mais ils rêvent ! Où voient-ils qu’il est question de ski ? N’importe quoi ! » 

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08 juin 2018

Pour un simple petit bout de chemin…, par Danièle Geroda

sac à dos

 

Violaine aurait voulu que ce soit différent et que cette journée impacte son existence d’une toute autre manière, avec une noble attitude fière et affirmée. Son souffle saccadé, ses mains tremblantes lui prouvent qu’il n’en est rien. Elle observe Raphaël avec toute l’énergie d’une star vieillissante, proche du déclin. Lui, s’est approché d’elle, délicatement, désireux, sans doute, de lui signifier qu’elle a toujours autant de charme. Aujourd’hui, elle sait qu’il n’en est rien. Sa superbe s’est rompue emportant tout sur son passage : ses illusions, ses fausses ambitions et ses projets d’un proche et beau futur. Elle se retrouve, démunie, dépossédée de cette force, jusqu’alors souveraine.

 Raphaël se doutait que dure serait la chute. Pourtant, il est là, se tait, écoute le silence qui cogne ses tempes. Mais il ne peut que dévoiler ses projets funestes à Violaine. De toute façon, elle sentait bien depuis leur dernière rencontre que la dégringolade avait commencé. Raphaël vient de lui asséner le coup de grâce avec une nonchalance bien étudiée. « Tu sais, finalement, j’ai réfléchi . . . Pour les enfants, ce sera mieux et puis, pour ma femme, il vaut mieux que je revienne vers elle. . . Elle ne fait pas face. Crois-moi, c’est mieux ainsi. Notre chemin s’arrête là. »

 Mieux, mieux, mieux ! Violaine ne croit plus à rien. Elle se demande juste si son cœur ne va pas, lui aussi, s’arrêter, là, de battre. Elle serre avec force les lanières de son sac à dos lourd de tous les désirs qu’elle avait imaginés en descendant du train quelques minutes plus tôt. C’est ici, sur ce quai de gare, que Raphaël lui avait donné rendez-vous pour quelques jours de farniente amoureux. Chacun avait déjà parcouru une heure de transport, tout à la joie de retrouver l’autre. C’est ce qui fait mal à Violaine. Sa femme.  .. ses enfants . . . la vie de sa femme . . . la vie de ses enfants !!! Tout se brouille. Violaine écrase ses sanglots dans une gorge endolorie faisant barrière à quelque son que ce soit. Non, elle ne se donnera pas en spectacle alors que, déjà, des regards inquisiteurs s’échangent sur ce quai bondé. Elle aimerait disparaître, maintenant, abandonnant tout ce que son corps meurtri affiche de désespoir.

 « Tu peux prendre le prochain train . Tu n’auras pas beaucoup à attendre » lui murmure doucement Raphaël à l’oreille, histoire d’abréger une histoire sans trop d’histoires.

 Cet homme qui se tient à côté d’elle vient de signer son plus beau rôle. Il vient en quelques phrases de tuer ce qui restait de douceur, de complicité entre eux. Elle ne peut s’empêcher de lorgner vers cette mèche folle brune qu’elle aimait tendrement tirailler. Elle ne la reconnaît plus. Elle se sent envahie d’une haine contrôlée, encore, par les dérives d’un espoir caché.

Raphaël, de lui-même, remet en place son épi récalcitrant et évite, ainsi, une dernière approche de mains frôlant son visage et son front. Si Violaine avait tenté cet effleurement ! Comment aurait-il réagi ? Non, il a pris sa décision, aussi douloureuse soit-elle. Elle est dictée, pense-t-il, par le bon sens et la raison. Violaine rebondira. C’est ce qu’il souhaite, d’ailleurs. Mais, pourquoi sa vie n’est-elle faite que de passions éphémères ? Il pensait, cette fois, que cette idylle, plus que naissante car installée depuis plusieurs mois, aurait des lendemains qui chantent.

 Le temps court. Raphaël se sent comme un coureur qui termine une course pénible dont il ne sort pas vainqueur. Il aurait envie d’entamer une conversation, sans importance, avec des mots choisis dans un registre léger et joyeux. Mais les mots se meurent au bout des lèvres. Il regarde Violaine avec une réelle émotion contenue et respectueuse.

 Violaine s’en veut d’avoir été aussi naïve de croire, un seul instant, qu’il serait venu, vers elle, à plein temps, après un moment de réflexion où, chacun avait tenu ses distances. Mais, le meilleur s’en est allé. Violaine va cultiver, elle le sait, une ère de conflits intérieurs. Pour l’heure, il faut reprendre le cours de sa vie en même temps que le train qui s’annonce en gare.

 Piste d’écriture : un dérapage dans une vie… ou un glissement.

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06 juin 2018

Les trois fileuses, par Jean-Claude Boyrie.

Les Parques

22 Mai : ça va comme un mardi, qui plus est, jour de grève. Au saut du lit, Paul et Marthe ont pris les news. Les mouvements sociaux s’annoncent très suivis. Services publics perturbés. Nombreuses manifestations prévues. Météo : temps orageux. Ciel couvert en plaine et sur le littoral. Quelques éclaircies possibles. Risque de précipitations sur les reliefs.

Comme si de rien n’était, son café matinal avalé, Paul a rejoint son « espace de création », qu’il qualifie aussi, selon les jours, de « bulle » ou de  « cocon ». Dès potron-minet, son premier geste est d’allumer l’ordinateur. Il goûte le charme particulier de cette « heure bleue » où tout est calme et où l’on peut se concentrer sur son écran. Ce matin, que nul ne le dérange ! Il lui faut absolument mettre la dernière main au prologue de son roman historique, un projet auquel il tient beaucoup, mais qui traîne depuis des mois. De réécriture en relecture, il a pris du retard, alors qu’il doit adresser le tapuscrit à des éditeurs régionaux. Au fait, pourquoi le destin de son héroïne, une femme qui vécut quatre siècles avant lui, le tourmente-t-il autant ? Sans doute Paul en est-il secrètement amoureux. Lui conçoit son récit dans le goût du temps, comme s’il eût été librettiste d’un opéra baroque, expédiant sous forme de récitatifs les épisodes sur lesquels il ne souhaite pas s’attarder pour mieux mettre en valeur ceux qui l’intéressent, et sont sont prétexte, une fois mis en musique, à divers morceaux de bravoure : arie, duetti, choeurs, aussi brillants qu’éphémères, qui se succèderont à un rythme effréné.

« Quelle soudaine horreur... »

Le trio des Parques (1) a toujours hanté l’esprit de Paul. Ce choeur saisissant réunit trois voix masculines : basse, ténor, haute-contre. Il  voit dans cet air une perle de forme irrégulière, à l’image de l’art baroque, fait pour étonner, voire déranger, le spectateur. L’écriture enharmonique, audacieuse pour l’époque, dut même offusquer certaines oreilles, au point que le compositeur se crut obligé de modifier à plusieurs reprises la partition.

Soudain, le téléphone sonne. Qui peut bien appeler à cette heure indue ? À l’autre bout du fil, Paul entend la voix inquiète de sa bru : « Beau-papa, Belle-Maman, Régis et moi sommes dans la panade... Oui, carrément… Pouvez-vous prendre en charge Olivier aujourd’hui ? Son instit’ est en grève et ni la cantine, ni la garderie ne fonctionnent…. »

Rien de vraiment surprenant. Marthe avait anticipé la situation, elle a déjà fait signe que la réponse est oui. Comment pourrait-il en être autrement ? À son tour, Paul hoche la tête affirmativement.

Les Parques pourront attendre.

 Coups de tonnerre. Éclairs. La scène figure l’entrée des Enfers. le fond du théâtre s’ouvre : on y voit Pluton, assis sur son trône, environné de sa cour. Comme il était d’usage à l’époque, un prologue à caractère mythologique introduit l’action. Les trois Fileuses descendent du ciel, mues par une machinerie invisible en coulisse. Elles rappellent aux mortels qu’ils ne sont que des jouets entre les mains des dieux, et (si l’on insiste un peu), prédisent leur sort.

« Du Destin le vouloir suprême

A mis entre nos mains la trame de tes jours

Mais le fatal ciseau n’en peut trancher le cours

Qu’au redoutable instant qu’il a marqué lui-même... »

Dans le cas d’espèce, de gros ennuis attendent les protagonistes de ce drame lyrique, mais (qu’on se rassure !) à la fin, comme il est d’usage à l’opéra, tout s’arrangera.

 

C’est le moment que choisit Marthe pour faire irruption dans le Saint des saints. Zut et zut, comment avait-elle pu l’oublier ? Compulsant les feuilles de son agenda, elle s’aperçoit brusquement qu’elle avait pris aujourd’hui même, à dix heures, rendez-vous à son salon de coiffure (au menu : permanente et coloration).

« Allons bon ! » maugrée Paul. « Et les deux réunis, Combien de temps cela va-t-il prendre ?

- Ah, si je savais… » 

Connaissant la coiffeuse, impossible que Marthe soit de retour avant midi, bon poids. Paul suggère : « Un rendez-vous, ça se déplace... ». Embarrassée, elle répond : « Oui, mais pas à la dernière minute, au risque que le rendez-vous soit remis aux calendes grecques »  (sous entendu : la coiffeuse est surbookée et marquera sa mauvaise humeur)... »

Marthe ajoute perfidement : « Toi qui n’as rien prévu de spécial aujourd’hui, tu peux bien garder seul le petit deux heures de temps. »

Paul se résigne. Il n’avait pas d’obligation particulière aujourd’hui, c’est vrai, mais question création, le rythme est bel et bien cassé. Comment pourra-t-il pianoter sur l’ordi, tout en tenant à l’oeil le turbulent Olivier ?

D’ailleurs, il est déjà trop tard pour se poser la question. La sonnerie de l’interphone retentit. Puis c’est le bruit de l’ascenseur sur le palier. Le temps d’une embrassade, d’un bref échange, et voici le petit Olivier, beau comme un sou neuf, entre les mains de ses grands-parents.

« Maintenant, il va falloir que j’y aille », dit Marthe à son époux. « Tu n’auras qu’à faire des coloriages avec Olivier…. Ou plutôt non, tu ferais mieux de reprendre le cahier de lecture… . Aucune confiance dans la méthode globale qu’on pratique à son école. Elle ne produit que des ignares, des nuls en orthographe, juste bons à estropier le français. Rien ne vaut la bonne vieille méthode syllabique. Alors, c’est dit, je compte sur toi. »

Paul sauvegarde son fichier, ferme la session.

Puis il fait le point. Marthe est déjà partie chez sa coiffeuse et le voilà seul en lice avec le marmouset, lequel (faut-il le préciser ?) n’est nullement d’humeur à travailler. La grève, youpi, c’est pour lui comme un jour de vacances. Sauf que… Après le rituel gâteau au chocolat parsemé de noix de coco (faut bien l’amadouer, cet innocent !), on en vient aux choses sérieuses. Alors, le grand-père installe Olivier à la table du séjour en n’oubliant pas le rehausseur sur son siège.

Une fois qu’il est (confortablement) assis, on ouvre son livre à la bonne page (le son i dans tous ses états), l’enfant commence à déchiffrer laborieusement :

« J-u : Ju », « l-i-e : lie », « A », « S-a : sa », « L-i : li »

Tiens ! Le son « li » peut s’écrire de deux façons différentes. Une fois avec un « e » qui ne se prononce pas (comme dans « Julie »), une autre fois sans « e » (comme dans le mot « sali »).

Ce détail n’a pas échappé à l’apprenti lecteur, qui finit d’épeler la phrase avec un petit air frondeur.

« Julie a sali le carrelage ».

Coïncidence : Julie est justement le prénom de la maîtresse d’Olivier. Mais comment, demande ce dernier, peut-elle avoir sali le carrelage, alors qu’elle est en grève aujourd’hui ?

L’enfant est à l’âge des questionnements. Paul redoute la série des pourquoi. Quand on y entre, on est sûr de n’en plus sortir. Une supposition que les Parques régissent aussi le destin de la faïencerie. Elles prédiront sans risque qu’il sera sali par quelqu’un, la question qui subsiste (au demeurant contingente) étant de savoir qui. Mais allez expliquer la notion de contingence à un bouchon de cinq ans !

« Tu penses à quoi, Papy ? » s’exclame Olivier, conscient de l’embarras de son aïeul. Paul n’ose avouer que son esprit plane à cent lieues du carrelage que Julie est censée avoir sali. D’ailleurs, il sent sa tête qui tourne, un peu d’air frais lui ferait du bien. Il fait un temps lourd. Le soleil printanier peine à sortir de sa gangue de nuages. Paul se lève avec peine (aïe mes articulations !), pour se diriger en titubant vers la baie coulissante. Au dehors : chants, clameurs et vociférations. Le cortège des manifestants défile au pied de l’immeuble.

Mais pourquoi la salle-à-manger se met-elle à tanguer comme un bateau ivre ? Et pourquoi Paul, inexplicablement, sent-il son flanc droit bloqué, tandis que sa bouche se déforme en un hideux rictus ? Impossible de proférer une parole. Olivier croit d’abord à un (mauvais) tour du Grand méchant loup. Comme d’habitude, Papy cherche à faire peur à son petit-fils. Mais quand il montre les dents, le rituel « C’est pour mieux te manger mon enfant ! », ne vient pas.

Et soudain, plouf ! Sous les yeux médusés du gosse ébahi, le grand-père s’effondre et se retrouve… le nez sur le carrelage. Encore un coup des trois Parques.

Alors, Olivier prend peur pour de bon.

 

Voyant son grand-père inanimé, il réalise que quelque chose de grave est en train de se produire. Il erre sans but dans la maison, puis avise un poste téléphonique à sa portée sur une console. Olivier a entendu ses parents dire qu’en cas d’urgence, il faut composer le 15. Un, cinq, ce sont deux chiffres qu’il connaît. Alors, Olivier appuie avec précaution, dans l’ordre, sur les touches correspondantes. Une voix qu’il ne connaît pas le questionne au bout du fil. L’assistante à l’accueil du SAMU ne tarde pas à se rendre compte qu’elle a affaire à un tout jeune enfant, lui parle gentiment : «Mon petit, qu’est-ce qu’il t’arrive ? ». Lui ne sait d’abord que dire, puis il explique avec ses mots à lui qu’il est seul à la maison, que son papy ne bouge plus, ne parle plus. Que peut-être il est mort (cette notion est encore vague pour lui).

 

Tout en s’efforçant de le rassurer, l’opératrice arrive à tirer du gamin les renseignements dont elle a besoin : son prénom, son âge, et (c’est moins facile à obtenir) son nom de famille. En recoupant ce dernier avec le numéro d’appel qui s’affiche à l’écran, elle arrive assez vite à localiser l’appartement. Par bonheur, Paul et Marthe ne figurent pas en liste rouge et n’ont pas d’homonymes dans l’annuaire.

 

En même temps, il est demandé à Olivier à rester en ligne (surtout qu’il ne raccroche pas, mais ouvre la porte aussitôt qu’il entendra sonner !). Le petit ne bronche pas et fait comme on lui dit. Les secours ne vont pas tarder. Un quart d’heure s’écoule et voici qu’on entend déjà la sirène de l’ambulance avec son gyrophare allumé.

Au milieu de ce remue-ménage, le malade a repris conscience. Il gémit faiblement quand on le place sur un brancard. L’intervention a été suffisamment rapide pour qu’il ait de bonnes chances de s’en tirer. Son nez saigne, il a vomi. Paul a sali le carrelage, mais il doit la vie à son petit-fils.

 

Piste d’écriture : texte écrit à la troisième personne, avec au moins deux personnages, avec un objet (ou une occupation) emblématiques. Récit inspiré d’un fait divers réel.

Notes :

(1) Rameau, Hippolyte et Aricie, acte II, scène 5.

(2) « Enharmonique » se dit de notes aux noms distincts, mais qui, par l’effet de dièses et de bémols, ont la même intonation.

22 Mai : ça va comme un mardi, qui plus est, jour de grève. Au saut du lit, Paul et Marthe ont pris les news. Les mouvements sociaux s’annoncent très suivis. Services publics perturbés. Nombreuses manifestations prévues. Météo : temps orageux. Ciel couvert en plaine et sur le littoral. Quelques éclaircies possibles. Risque de précipitations sur les reliefs.

Comme si de rien n’était, son café matinal avalé, Paul a rejoint son « espace de création », qu’il qualifie aussi, selon les jours, de « bulle » ou de  « cocon ». Dès potron-minet, son premier geste est d’allumer l’ordinateur. Il goûte le charme particulier de cette « heure bleue » où tout est calme et où l’on peut se concentrer sur son écran. Ce matin, que nul ne le dérange ! Il lui faut absolument mettre la dernière main au prologue de son roman historique, un projet auquel il tient beaucoup, mais qui traîne depuis des mois. De réécriture en relecture, il a pris du retard, alors qu’il doit adresser le tapuscrit à des éditeurs régionaux. Au fait, pourquoi le destin de son héroïne, une femme qui vécut quatre siècles avant lui, le tourmente-t-il autant ? Sans doute Paul en est-il secrètement amoureux. Lui conçoit son récit dans le goût du temps, comme s’il eût été librettiste d’un opéra baroque, expédiant sous forme de récitatifs les épisodes sur lesquels il ne souhaite pas s’attarder pour mieux mettre en valeur ceux qui l’intéressent, et sont sont prétexte, une fois mis en musique, à divers morceaux de bravoure : arie, duetti, choeurs, aussi brillants qu’éphémères, qui se succèderont à un rythme effréné.

« Quelle soudaine horreur... »

Le trio des Parques (1) a toujours hanté l’esprit de Paul. Ce choeur saisissant réunit trois voix masculines : basse , ténor, haute-contre. Il  voit dans cet air une perle de forme irrégulière, à l’image de l’art baroque, fait pour étonner, voire déranger, le spectateur. L’écriture enharmonique, audacieuse pour l’époque, dut même offusquer certaines oreilles, au point que le compositeur se crut obligé de modifier à plusieurs reprises la partition.

 

Soudain, le téléphone sonne. Qui peut bien appeler à cette heure indue ? À l’autre bout du fil, Paul entend la voix inquiète de sa bru : « Beau-papa, Belle-Maman, Régis et moi sommes dans la panade... Oui, carrément… Pouvez-vous prendre en charge Olivier aujourd’hui ? Son instit’ est en grève et ni la cantine, ni la garderie ne fonctionnent…. »

Rien de vraiment surprenant. Marthe avait anticipé la situation, elle a déjà fait signe que la réponse est oui. Comment pourrait-il en être autrement ? À son tour, Paul hoche la tête affirmativement.

Les Parques pourront attendre.

 

Coups de tonnerre. Éclairs. La scène figure l’entrée des Enfers. le fond du théâtre s’ouvre : on y voit Pluton, assis sur son trône, environné de sa cour. Comme il était d’usage à l’époque, un prologue à caractère mythologique introduit l’action. Les trois Fileuses descendent du ciel, mues par une machinerie invisible en coulisse. Elles rappellent aux mortels qu’ils ne sont que des jouets entre les mains des dieux, et (si l’on insiste un peu), prédisent leur sort.

« Du Destin le vouloir suprême

A mis entre nos mains la trame de tes jours

Mais le fatal ciseau n’en peut trancher le cours

Qu’au redoutable instant qu’il a marqué lui-même... »

Dans le cas d’espèce, de gros ennuis attendent les protagonistes de ce drame lyrique, mais (qu’on se rassure !) à la fin, comme il est d’usage à l’opéra, tout s’arrangera.

 

C’est le moment que choisit Marthe pour faire irruption dans le Saint des saints. Zut et zut, comment avait-elle pu l’oublier ? Compulsant les feuilles de son agenda, elle s’aperçoit brusquement qu’elle avait pris aujourd’hui même, à dix heures, rendez-vous à son salon de coiffure (au menu : permanente et coloration).

« Allons bon ! » maugrée Paul. « Et les deux réunis, Combien de temps cela va-t-il prendre ?

- Ah, si je savais… » 

Connaissant la coiffeuse, impossible que Marthe soit de retour avant midi, bon poids. Paul suggère : « Un rendez-vous, ça se déplace... ». Embarrassée, elle répond : « Oui, mais pas à la dernière minute, au risque que le rendez-vous soit remis aux calendes grecques »  (sous entendu : la coiffeuse est surbookée et marquera sa mauvaise humeur)... »

Marthe ajoute perfidement : « Toi qui n’as rien prévu de spécial aujourd’hui, tu peux bien garder seul le petit deux heures de temps. »

Paul se résigne. Il n’avait pas d’obligation particulière aujourd’hui, c’est vrai, mais question création, le rythme est bel et bien cassé. Comment pourra-t-il pianoter sur l’ordi, tout en tenant à l’oeil le turbulent Olivier ?

D’ailleurs, il est déjà trop tard pour se poser la question. La sonnerie de l’interphone retentit. Puis c’est le bruit de l’ascenseur sur le palier. Le temps d’une embrassade, d’un bref échange, et voici le petit Olivier, beau comme un sou neuf, entre les mains de ses grands-parents.

« Maintenant, il va falloir que j’y aille », dit Marthe à son époux. « Tu n’auras qu’à faire des coloriages avec Olivier…. Ou plutôt non, tu ferais mieux de reprendre le cahier de lecture… . Aucune confiance dans la méthode globale qu’on pratique à son école. Elle ne produit que des ignares, des nuls en orthographe, juste bons à estropier le français. Rien ne vaut la bonne vieille méthode syllabique. Alors, c’est dit, je compte sur toi. »

Paul sauvegarde son fichier, ferme la session.

Puis il fait le point. Marthe est déjà partie chez sa coiffeuse et le voilà seul en lice avec le marmouset, lequel (faut-il le préciser ?) n’est nullement d’humeur à travailler. La grève, youpi, c’est pour lui comme un jour de vacances. Sauf que… Après le rituel gâteau au chocolat parsemé de noix de coco (faut bien l’amadouer, cet innocent !), on en vient aux choses sérieuses. Alors, le grand-père installe Olivier à la table du séjour en n’oubliant pas le rehausseur sur son siège.

Une fois qu’il est (confortablement) assis, on ouvre son livre à la bonne page (le son i dans tous ses états), l’enfant commence à déchiffrer laborieusement :

« J-u : Ju », « l-i-e : lie », « A », « S-a : sa », « L-i : li »

Tiens ! Le son « li » peut s’écrire de deux façons différentes. Une fois avec un « e » qui ne se prononce pas (comme dans « Julie »), une autre fois sans « e » (comme dans le mot « sali »).

Ce détail n’a pas échappé à l’apprenti lecteur, qui finit d’épeler la phrase avec un petit air frondeur.

« Julie a sali le carrelage ».

Coïncidence : Julie est justement le prénom de la maîtresse d’Olivier. Mais comment, demande ce dernier, peut-elle avoir sali le carrelage, alors qu’elle est en grève aujourd’hui ?

L’enfant est à l’âge des questionnements. Paul redoute la série des pourquoi. Quand on y entre, on est sûr de n’en plus sortir. Une supposition que les Parques régissent aussi le destin de la faïencerie. Elles prédiront sans risque qu’il sera sali par quelqu’un, la question qui subsiste (au demeurant contingente) étant de savoir qui. Mais allez expliquer la notion de contingence à un bouchon de cinq ans !

 

« Tu penses à quoi, Papy ? » s’exclame Olivier, conscient de l’embarras de son aïeul. Paul n’ose avouer que son esprit plane à cent lieues du carrelage que Julie est censée avoir sali. D’ailleurs, il sent sa tête qui tourne, un peu d’air frais lui ferait du bien. Il fait un temps lourd. Le soleil printanier peine à sortir de sa gangue de nuages. Paul se lève avec peine (aïe mes articulations !), pour se diriger en titubant vers la baie coulissante. Au dehors : chants, clameurs et vociférations. Le cortège des manifestants défile au pied de l’immeuble.

Mais pourquoi la salle-à-manger se met-elle à tanguer comme un bateau ivre ? Et pourquoi Paul, inexplicablement, sent-il son flanc droit bloqué, tandis que sa bouche se déforme en un hideux rictus ? Impossible de proférer une parole. Olivier croit d’abord à un (mauvais) tour du Grand méchant loup. Comme d’habitude, Papy cherche à faire peur à son petit-fils. Mais quand il montre les dents, le rituel « C’est pour mieux te manger mon enfant ! », ne vient pas.

Et soudain, plouf ! Sous les yeux médusés du gosse ébahi, le grand-père s’effondre et se retrouve… le nez sur le carrelage. Encore un coup des trois Parques.

Alors, Olivier prend peur pour de bon.

 

Voyant son grand-père inanimé, il réalise que quelque chose de grave est en train de se produire. Il erre sans but dans la maison, puis avise un poste téléphonique à sa portée sur une console. Olivier a entendu ses parents dire qu’en cas d’urgence, il faut composer le 15. Un, cinq, ce sont deux chiffres qu’il connaît. Alors, Olivier appuie avec précaution, dans l’ordre, sur les touches correspondantes. Une voix qu’il ne connaît pas le questionne au bout du fil. L’assistante à l’accueil du SAMU ne tarde pas à se rendre compte qu’elle a affaire à un tout jeune enfant, lui parle gentiment : «Mon petit, qu’est-ce qu’il t’arrive ? ». Lui ne sait d’abord que dire, puis il explique avec ses mots à lui qu’il est seul à la maison, que son papy ne bouge plus, ne parle plus. Que peut-être il est mort (cette notion est encore vague pour lui).

 

Tout en s’efforçant de le rassurer, l’opératrice arrive à tirer du gamin les renseignements dont elle a besoin : son prénom, son âge, et (c’est moins facile à obtenir) son nom de famille. En recoupant ce dernier avec le numéro d’appel qui s’affiche à l’écran, elle arrive assez vite à localiser l’appartement. Par bonheur, Paul et Marthe ne figurent pas en liste rouge et n’ont pas d’homonymes dans l’annuaire.

 

En même temps, il est demandé à Olivier à rester en ligne (surtout qu’il ne raccroche pas, mais ouvre la porte aussitôt qu’il entendra sonner !). Le petit ne bronche pas et fait comme on lui dit. Les secours ne vont pas tarder. Un quart d’heure s’écoule et voici qu’on entend déjà la sirène de l’ambulance avec son gyrophare allumé.

Au milieu de ce remue-ménage, le malade a repris conscience. Il gémit faiblement quand on le place sur un brancard. L’intervention a été suffisamment rapide pour qu’il ait de bonnes chances de s’en tirer. Son nez saigne, il a vomi. Paul a sali le carrelage, mais il doit la vie à son petit-fils.

 

Piste d’écriture : texte écrit à la troisième personne, avec au moins deux personnages, avec un objet (ou une occupation) emblématiques. Récit inspiré d’un fait divers réel.

Notes :

(1) Rameau, Hippolyte et Aricie, acte II, scène 5.

(2) « Enharmonique » se dit de notes aux noms distincts, mais qui, par l’effet de dièses et de bémols, ont la même intonation.

29 mai 2018

Le coeur de Léon, par Michelle Jolly

Piste d’écriture : des photos de passants prises dans un parc

Léon s’assoit puis retire sa veste : « Bien installée ? dit-il à Jane, décidemment l’ombre de ce tilleul épaissit chaque année… pas trop fatiguée ? il y a longtemps que le printemps n’a été aussi sec ; cela nous permet de longues séances de farniente ! Chaque fois que je viens ici  je ne peux m’empêcher de penser à nos promenades, quand tu suivais tes cours rue des St Pères.

– Ce n’était pas le même jardin dit-elle, moins de monde, moins de jeunes surtout, notre jardin c’était le Luxembourg, le Luco, des bassins, des chaises peintes en vert, de longs bambous au milieu de l’eau, parfois des canards !

 – Quand je t’ai rencontrée, tu étais une habituée du coin, tu y avais tes rendez-vous, tes secrets ?

–  Oh ! J’étais timide, et sage, tu sais bien j’avais même l’air d’un garçon… »

Jane s’arrête de parler, le Luco ! Après les cours trois fois la semaine, elle y déjeunait, allait dessiner la nature, parfois en groupe, mais le plus souvent avec Hélène…

Ce nom l’émeut toujours, elle pense : Hélène, la fille venue du Nord, ses cheveux blonds et frisés, ses robes à fleurs, et son immense sac qu’elle remplissait de choses pour moi inutiles ; elle était ce que j’avais toujours rêvé devenir, moi, la brune, mal fagotée, cachant mon corps androgyne dans des vêtements trop larges. J’admirais Hélène, ne la quittais pas des yeux dans les instants précieux où l’on partageait nos repas, nos secrets, nos rires… Elle était en classe d’Archi, moi en Déco, je l’imaginais mal dans la rigueur des plans et des matériaux, mais j’étais bien dans les tissus et la mode malgré mon manque d’audace et mes complexes ! 

« Tu veux boire quelque chose ? demande Jane à son compagnon.

–  Non, merci…  Combien de temps avons-nous partagé ces rendez-vous au Luxembourg ?

– Deux ans, peut-être… »

Je me souviens, pense à nouveau Jane, j’avais donné rendez-vous à Hélène, qui repartait pour l’été chez elle près de Lille, j’ai pris sa main, un moment, sa peau était douce, tiède, elle tremblait un peu, elle a murmuré qu’elle avait rencontré quelqu’un ; j’ai eu tout à coup un creux dans l’estomac, pourquoi ? C’était mon amie ! Elle ne m’avait rien dit ! Je me suis sentie à l’écart, vide… Elle a ri, et m’a montré un cœur rouge découpé dans du carton, et un H qu’elle avait peint en or, « je lui envoie, c’est drôle, non ? » C’était puéril et pathétique ! Elle avait l’air d’une gamine faisant une blague. N’empêche, j’ai mis longtemps à m’imaginer Hélène et l’autre, puis j’ai pardonné…

« Il commence à faire frais, tu veux rentrer ? dit Léon. Si tu veux on prendra le chemin des écoliers… »    

Retour, les habitudes, les gestes lents et les oublis, chacun s’installe dans son monde, parfois un peu dans la vie d’avant, que l’on épluche pour remplir le quotidien ; quelquefois le hasard surprend, bouscule, et surgit au détour d’une phrase, d’un souvenir qui semblait sans importance…

Léon range ses livres, feuillette machinalement les collections, Proust, Gide, Colette, tiens ! Il manque un volume ? une erreur de rangement ? Un coup d’œil sur les étagères, en haut, tout en haut, dans des titres oubliés… Perdu parmi des livres de troisième zone, il retire le volume recherché, le feuillette… Il en tombe un petit carton, il le déplie, un cœur rouge avec un H au milieu… Il sourit,  les yeux dans le vague, hoche la tête, c’est si loin… puis remet le livre à sa place.

tuilerieNBconversation pour blog

 

Posté par Menahem Lilin à 13:45 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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16 mai 2018

Symphonie en blanc majeur, par Jean-Claude Boyrie

Neige

Journée sombre. Un silence sépulcral. Comme tout semble étrange, alors qu’hier encore, tout paraissait si normal ! Que s’est-il donc passé pendant la nuit ?

Je résume. Aujourd’hui, jeudi 1er mars : l’enfer blanc. Depuis deux jours pourtant, la neige était annoncée. Elle n’aurait dû surprendre personne et voilà tout le monde pris en otage. Accro, comme tu l’es, à ton smartphone, tu fais défiler les applis sur l’écran. Tu te sens confiné dans ton réduit. Pour y voir clair, il te faut ouvrir grand les rideaux de ta chambre. Une lumière blafarde diffuse dans la pièce, en créant un faux-jour gênant sur ton ordi.

Juste en dessous de chez toi, tu constates que la rue du Nadir aux pommes, une artère commerçante, très animée en temps normal, est déserte. Inutile de chercher un pain du jour ou ton quotidien préféré : les stores de magasins sont et resteront baissés.

Un sentiment de dépaysement t’envahit. Tu ne reconnais plus ton quartier. Chaque détail te semble insolite, à cause de cette ambiance un peu fantomatique, où les rares passants ne sont que silhouettes blanches. Ils s’aventurent à pas feutrés, clopin-clopant, faisant crisser la neige. Tous, jeunes et vieux, redoutent de faire une mauvaise chute, qui les mènera droit à l’hôpital. Aucune voiture ne circule. On ne compte plus dans la région les véhicules enlisés, télescopés, encastrés. Ce mis à part, il n’y a rien qui vaille la peine d’être mentionné. Rien que les flocons de neige qui tombent par milliers.

Tu te mets avidement en quête de news. Météo France évoque un phénomène météorologique peu courant : le heurt d’une masse d’air polaire avec un front chaud venu de la mer. Va pour cette explication, qui ne change rien pour toi. La Sécurité civile a mis la ville en alerte rouge. Étonnante façon de qualifier le piège blanc qui s’est refermé sur tous les habitants. Pas de transports en commun. D’ailleurs, si bus et trams circulaient, ce serait quoi faire et pour se rendre où ? Je me le demande. Les services publics sont fermés. L’unique déneigeuse municipale est inutilisable. On la remise dans un hangar, inaccessible à cause de la neige. À quoi bon entretenir un appareil qui ne sert que tous les trente ans ? D’ailleurs, les employés chargés déblaiement sont placés, comme les autres, en congé d’office. En matière de sécurité, les autorités ont donné des consignes fortes. Sauf cas d’urgence, on déconseille formellement aux gens de sortir de chez eux. « Clapas-infos », radio locale en ligne, a pris l’opportune initiative d’ouvrir un forum « Spécial neige ». On peut, sur cette plate-forme d’échange en continu, donner et/ ou recevoir des informations en temps réel. C’est utile pour se retrouver dans la pagaille générale. On sait au moins ce qui se passe, et l’on se sent moins isolé. Par exemple, un tronçon d’autoroute est engorgé. Banal incident, dirais-tu. Sans doute un camion qui, par suite d’un dérapage, s’est mis en travers de la route. Du coup, personne ne sait combien de temps ça va durer. Beaucoup d’automobilistes craignent (à juste raison) de devoir dormir dans leur voiture.

Sur les réseaux sociaux, les appels s’entrecroisent, des parents, des amis, se cherchent. En faveur des naufragés de la route, les manifestations de solidarité se multiplient. Une municipalité des environs dit mettre à leur disposition un centre d’hébergement d’urgence : école ou gymnase. Encore faut-il, pour s’y rendre, abandonner son véhicule et patauger dans la gadoue. À défaut, on vous prête une couverture de survie. C’est au moins ça.

Toi, qui n’as que faire des joyeusetés de l’A9, te fais du mouron pour Léa. Tu guettes de sa part le moindre signe de vie, alors que nul message ne paraît à l’écran. Ton portable est l’ultime recours. Ce précieux compagnon permet en cas de besoin de repérer celle ou celui qui ne répond pas aux appels, ou dont on est sans nouvelles. On arrive en cas d’urgence à géolocaliser son (sa) détenteur (-trice). À moins bien sûr que l’appareil ne soit éteint, perdu, voire endommagé, ce qui serait un comble de malchance. Peut-être devrais-tu te rendre à la police et signaler la disparition de Léa comme « inquiétante » (au fait, existe-t-il des disparitions « rassurantes » ?)

Les keufs ont beaucoup à faire aujourd’hui, du fait des intempéries, car les signalements se multiplient. À coup sûr, vu tes atermoiements, ils t’enverraient promener.

Brusquement (tu ne l’espérais plus) un « plop » caractéristique se fait entendre, annonçant qu’un S.M.S. vient de tomber.

Tu t’empresses de l’ouvrir :

« R.V. dans une heure au Parc Rimbaud ».

Ton coeur bondit dans ta poitrine. Là, c’est sûr, Léa vient de te donner un signe fort. Le choix du lieu n’est pas innocent. C’était votre point de ralliement, le théâtre habituel de vos rendez-vous. Ce jardin trouve au quartier des Aubes, pas très loin d’ici. Dans des conditions normales, le trajet représente une demi-heure à tout casser. Sauf qu’on n’est pas en temps normal.

Le message n’est pas signé. Tu t’obstines à croire qu’il émane d’elle, alors que rien ne le prouve : le numéro de la personne appelante est masqué. Pourquoi donc ? S’agirait-il d’une méprise ou d’un canular ? Un jour comme celui-ci, la plaisanterie est malvenue.

Alors, tu chausses des bottes de neige, enfiles une canadienne (il ne fait pas vraiment froid, mais tu veux faire comme tout le monde), et te voilà dans la rue. Il y règne une ambiance de sports d’hiver. Certains ont chaussé des skis de fond, et s’entraînent au milieu de la chaussée. Un peu plus haut, des gamins ont récupéré pour la glisse une vieille baignoire. Ils l’utilisent comme luge sur la rampe du tramway. Nul risque de collision : toutes les lignes sont à l’arrêt. D’autres pitchouns, au tempérament bagarreur, se lancent des boules de neige. Au fond, personne ne semble prendre la situation au tragique. Et toi, serais-tu le seul à flipper ?

Il suffirait d’un degré de plus au thermomètre pour que tout fonde et que le tapis blanc se transforme en soupe gluante. Préférant le milieu de la chaussée aux trottoirs trop glissants, tu t’achemines vers la rivière en contrebas de la cité. Le trajet commence par un escalier monumental bordé d’antiques. Couverts de de givre, les nus allégoriques ont l’air d’extraterrestres. Vieux de quelques heures, le bonhomme de neige avec une carotte, au milieu du visage en guise de nez, nargue une Pomone frileuse. Un peu plus loin, c’est une passerelle métallique. Ici, durant la belle saison, se rassemblent les adeptes du canoë-kayak. Une écluse maintient le plan d’eau, miroir immobile aux allures de patinoire. Des stalactites de glace pendent aux végétaux.

Remontant le Lez, tu suis le « sentier des pêcheurs » qui file en direction du quartier des Aubes. Tu t’es toujours demandé l’origine de ce terme. « Aube » ne désigne apparemment pas le point du jour.

Tu penses plutôt aux roues des moulins qui jalonnaient jadis le cours de la rivière et dont les noms chantent aux oreilles : moulin de l’Évêque moulin de Salicate, moulin de Sauret…. À moins qu’aube ne soit la corruption de l’occitan « aubro », l’arbre, par référence à la végétation riveraine, où dominent aulnes, saules et platanes. Ce faubourg de la ville est désert à cette heure matinale, ou quasiment. Rien d’étonnant à cela, vu l’état de vigilance instauré. Les immeubles qui se succèdent te semblent insipides. Hauts de deux ou trois étages, ils ont tous un air de famille, avec leurs façades habillées à l’identique, leurs balcons en enfilade et la forêt d’antennes-râteaux qui garnit leurs terrasses.

Tirez des morceaux de sucre ou des dominos d’une boite, alignez-les sur une table à n’en plus finir, cela produira le même effet.

Du fait de sa désespérante monotonie et de son plan en damier, le quartier des Aubes évoque un purgatoire, plus qu’un lieu résidentiel. Surtout, il représente un sacré labyrinthe en dépit de son apparente simplicité.

Ses principales artères se coupent à angle droit. Pour les baptiser, les édiles locaux ont manqué singulièrement d’imagination. Comme il est courant dans les lotissements, anciens ou nouveaux, les noms de fleurs alternent avec les noms d’oiseaux. À ta droite, l’allée des Primevères croise l’avenue des Paradisiers. À ta gauche, s’ouvre la rue des Perce-neige (la bien nommée). Devant toi, les Sarcelles succèdent aux Pétunias. Passé le feu tricolore, les Avocettes prennent le relai des Dahlias.

Finalement, l’appli G.P.S. aidant, tu parviens à te repérer dans ce dédale, et retrouves sans difficulté le chemin du Parc Rimbaud. Tu crains de le trouver fermé. La municipalité vient d’interdire aux promeneurs l’accès de nombreux espaces verts, car le poids de la neige a fait ployer les branches, qui menacent de s’effondrer.

Mais là, surprise ! Aucun obstacle ne s’oppose à ton intrusion. Le portail (non cadenassé) s’ouvre de lui-même en grinçant. Entrant dans le parc, au milieu d’un incroyable camaïeu de tons blanc et vert de gris, tu as peine à situer les terrains de boule, les pelouses familières, les parterres de fleurs. Un opaque manteau les couvre et se referme sur tes pas. Quelques épineux percent la couche de neige, en laissant deviner l’épaisseur et le poids.

Un peu plus loin, se dressent d’admirables platanes disposés en quinconce, aux silhouettes décharnées, dégoulinant de givre, tels de grands diapasons.

Et voici que paraît l’objet de ta quête muette : un banc. C’est là que vous aimiez vous asseoir côte à côte, en silence, elle et toi. C’est là que vous vous êtes vus pour la dernière fois. Tu commences à douter de la réalité du rendez-vous, car on arrive à l’heure dite et Léa ne s’y trouve pas. Malgré la couche de glace qui le couvre, le banc, lui, n’a pas changé. Tu revois le mobilier urbain tel qu’il est demeuré dans ton souvenir. Au moins lui t’est resté fidèle.

Au fond, tu ne veux pas te l’avouer, mais, en cet instant d’amère solitude, tu mesures l’ampleur la fracture entre Léa et toi. Soyons franc : votre relation remonte à combien d’années ? On pourrait les compter sur les doigts de la main. Enfin, des deux mains. Quand vous êtes séparés, sans fâcherie apparente, un certain soir d’automne, dans ce parc, il était juste question de faire un break. Vous vous reverriez plus tard, c’était promis… sauf que… Tout est dans cette restriction, pleine de redoutables sous-entendus. Puis le temps a passé, sans doute a-t-il pesé sur Léa comme sur toi, recouvrant vos souvenirs, à l’instar de la végétation, d’un manteau silencieux. Une supposition: si Léa venait à ta rencontre aujourd’hui, es-tu vraiment sûr que tu la reconnaîtrais ? Rien n’est moins sûr. Ses traits ne sont plus vraiment nets dans ton esprit. Difficile, dans ces conditions, de donner un signalement plausible à la police. Elle ne te prendrait pas au sérieux. Et d’ailleurs, la police n’a rien à voir avec tout ça.

Ton ex s’appelait-telle bien Léa, plutôt que Léna, voire Hélène ? À deux ou trois lettres près, ces prénoms féminins se ressemblent, on peut facilement les confondre. Il arrive à ta mémoire de vaciller.

En ce moment précis, tu te demandes ce que tu peux bien faire ici, sinon te geler les fesses. La vie est trop courte pour la passer sur un banc solitaire, en traînant un fantôme avec soi. Tu te lèves, et jettes un dernier coup d’oeil sur ces arbres squelettiques, point d’orgue d’une symphonie en blanc majeur.

 Illustration de l’auteur. 

Piste d’écriture : « Un dangereux enchevêtrement », une « enquête dans le brouillard » inspirée de « La disparition d’April Latimer », Benjamin Black, Nil éditions, 2013

28 avril 2018

Équilibre instable, par Jean-Claude Boyrie

Équilibre instable.

 

Planséquence

I.

 Je ne sais ne sais pas ce qui m’a pris de passer ce week-end de printemps à Paris, seule avec Alice. Elle est impossible à tenir, cette gamine ! on la croirait montée sur ressorts. Enfin, Paris, c’est Paris, c'est la ville de mon enfance, en quelque sorte ma "case départ" et j'ai voulu retourner à mes source. Il fallait bien qu’un jour ou l’autre, ma fille sache à quoi Paris ressemble. Et puis, question météo, nous ne pouvions pas mieux tomber : pour un début de mois d’avril, il fait un temps délicieux. J’éprouve en milieu de journée une sensation de bien-être et chaleur. Le soleil (il est vrai, quelque peu voilé), brille au point de rosir subrepticement mon épiderme. Enfin, Dieu merci, j’ai prévu dans nos bagages des tenues légères pour ma blondinette et pour moi. Je ne veux pas imiter ses grands-parents plutôt frileux, qui couvrent la pauvre enfant de trois couches de lainages, pour mieux la faire transpirer.

Voici donc Alice en short et chemisette à fleurs, pieds nus dans ses sandalettes. Ma pré-ado, qui va sur ses dix ans, use de ses charmes précoces et autres dons de séduction pour jouer les starlettes.

Nous voici parvenues au bord de la Seine, en rive gauche, face à l’île de la Cité. Sur l’autre quai, s’étire un rideau continu de façades, d’un gris souris. C'est la faute de la pollution atmosphérique et de la calamine crachée par les véhicules diesel. On pourrait trouver ce décor flippant si les petites feuilles molles des platanes n’apportaient leur touche vert tendre. En arrière-plan, sur la droite, on devine les tours de Notre Dame, en partie dissimulées par cette végétation printanière, alors que la flèche aiguë de la Sainte-Chapelle apporte une ligne verticale à la composition.

Alice, cette acrobate, a tout de suite remarqué la rambarde qui longe le quai. Deux bonnes raisons font que cet accessoire métallique l’attire. D’abord, il est sale et couvert de rouille. Ensuite, il peut se révéler dangereux. Immanquablement, c’est à cet endroit qu’elle va s’installer. Bon, je sais, ma gamine a l’âge de raison, mais il faut le dire vite. Et j’ai beau lui seriner « Fais pas ci, fais pas ça », pour elle, c’est une raison de plus de désobéir.

Du coup, mon instinct de photographe a repris le dessus. Puisqu’elle est là, autant qu’elle y reste et qu’elle prenne la pose… en restant aussi naturelle que possible.

Ce que ma fille ne sait pas (mais que je me réserve de lui dire après coup), c’est qu’autrefois, ma mère a pris une photo de moi, dans la même attitude, au même endroit. Je trouve amusant de réitérer l’opération un quart de siècle après, ma fille servant de modèle, cette fois.

Les lieux n’ont pas changé. Vingt cinq ans, cela passe vite, au fond. C’est juste le temps d’un mariage, d’une naissance et d’un divorce. Et voilà, tout est dit, la vie continue.

 II.

 « Je sais très bien ce que je dois faire, mais hélas, je fais toujours le contraire ! » Maman a poussé les hauts cris, me voyant juchée sur ce garde-corps ! Alors, pour la faire enrager, j’en rajoute à plaisir, et (délibérément) cherche le péril. Si c’est des frissons qu’elle veut, ça oui, je vais lui en donner à revendre !

L’opération se déroule en deux temps. D’abord, je me concentre et respire un bon coup, faisant le petit avion avec mes bras, pour assurer ma stabilité. Je ferme un instant les yeux, laisse le soleil caresser mes paupières. Puis, je m’arcboute et jette les épaules en arrière. Une position hautement périlleuse : une délicieuse impression de vertige me saisit. À ce stade, il suffirait, pourrait-on croire, d’une pichenette pour que je tombe à l’eau. C’est mal me connaître. Pas folle la guêpe ! J’ai pris soin de coincer mes deux pieds entre les barreaux du garde-corps. Dans ces conditions, aucun risque de chute, à moins, bien sûr que la balustrade ne s’effondre sous mon poids, qui n’est pas considérable ! En fait c’est un accident improbable, car ce tas de ferraille a l’air solide !

Maman, non loin de moi, l’oeil rivé sur son viseur, me crie de ne pas faire l’idiote et d’assurer la position. Je réponds par une grimace, et tire la langue, pour lui montrer que je n’ai (même) pas peur. « Frousse » rime avec « frimousse ». Et la mienne est au centre du monde, en cet instant qu'elle s’apprête à fixer sur la carte-mémoire.

III.

 Quinze secondes à peine se sont écoulées entre ces deux instantanés. En les affichant sur l’écran LSD de mon appareil, je réalise qu’un monde en réalité les sépare. Entre temps, la lumière a mille fois changé, cent idées ont passé dans la tête de ma fille et le cours de la Seine a reflété cinquante nuances de gris. En un éclair, Alice a revu le lapin blanc, toujours au galop, tirant sa montre de gousset, de peur d’être en retard à son rendez-vous avec la duchesse. Item, la souris, le canard, le dodo, l’aiglon, le loir, le lièvre de Mars, le ver à soie, le chapelier fou, la partie de croquet de la reine, les homards formant quadrille. Enfin, tout le monde connaît ça : le chat de Cheshire et son éternel sourire. On n’en voit que les dents, avant que sa mâchoire (et son sourire) ne s’évanouissent dans un remou du fleuve.

Moi, je suis de l’autre côté du miroir. À présent que l’incontournable photo-souvenir est prise, il me faut faire descendre ma gamine de ce maudit garde-corps et, croyez-moi, ce n’est pas gagné ! Je la sens sur le point de me faire un gros caprice, elle n’en fait jamais qu’à sa tête, celle-là ! Si seulement son père était là pour imposer un peu de discipline ! Il m’arrive de regretter ce salaud, non pour lui-même, bien sûr, mais parce que je réalise à quel point, un enfant ça s’élève à deux (pardon pour ce lieu commun !). Trêve de regrets (que d’ailleurs je n’éprouve pas). La réalité, c’est que cet homme m’a quittée, et qu’il me faut bel et bien gérer la situation présente.

Alors, je fais miroiter aux yeux d’Alice tout ce qui peut faire fantasmer cette enfant : les bouquinistes, le Marché aux fleurs, les trésors du Louvre (en une heure et demie chrono), les cachots de la Conciergerie… et je me prive pas d’évoquer les condamnés qui croupissent là, car la méchante reine exige et ne cesse de répéter : « qu’on leur coupe la tête, qu’on leur coupe la tête ! ».

Bien sûr, tout cela tourne court. Vingt cinq ans après, j’ai l'ompression d'avoir perdu mes repères par rapport au Paris que j’ai connu. Tout a tellement changé ! L’important, c’est ce qui captera l’attention d’Alice et ce qu’elle en retiendra. Ce bout de parapet, cette eau glauque, ou ce premier rayon de soleil printanier ? Dans dix ou quinze ans, sans doute Alice aura des enfants, peut-être les mènera-t-elle ici même au bord de la Seine pour les photographier à son tour. Je jouerai pour ma part le rôle de l'aïeule tatillonne et difficile à supporter. À moins que je n’aie d’ici là trouvé le nouvel homme de ma vie, (après tout j’en ai encore le temps) et (qui sait ?) donné un demi-frère ou une demi-sœur à Alice. Ainsi vont les choses au Pays des Merveilles : tout paraît bizarre aujourd’hui, quand hier les choses se passaient normalement, on s'imagine que tout finit alors que tout va commencer.

Piste d'écriture : Plan-séquence (une scène de rue) : entrer dans la psychologie des personnages.

Illustration : Clichés originaux de Carole Lilin, recolorisés au pastel-cire par l’auteur.

Référence :Alice au Pays des Merveilles, Lewis Carroll, traduction d’Henri Parisot