Ateliers d'écriture animés par Carole Menahem-Lilin à Montpellier

10 décembre 2017

Ô Marie, si tu savais...

FRANCÈSE 12

 

« Ô Marie, si tu savais... »

 

 6 Forêt d'Écouen

  « Après qu'il eust pris congé de sa souveraine, il vint tout dolenz se perdre en ugne forest grande & obscure, à l'ymage du chaos où se treuvoit plongé son esprit. Là, il se mit à fayre de grans soupirs & arrachant ung morceau d'écorce à ung arbre quy estoit en sève, il y écrivit ugne prophétie en latin : six vers prédisant à sa dame ung funeste destin. » (Brantôme)

 Si l'on me demandait de dire en trois mots ce que fut ma vie à la cour ducale de Pézenas (mais personne ne m'a jamais posé la question), je répondrais, dans un ordre indifférent : « la fête, la bonne chère et la galanterie ».

Les deux ans que je passai là-bas s'écoulèrent aimablement, sans heurt, j'avais l'impression de vivre un rêve. Un besoin d'incessant divertissement m'éloignait de la dure réalité quotidienne, laquelle finit pourtant par me rattraper.

Ce xve de décembre MDLXXVI, la cour ducale était en fête. Henri de Montmorency-Damville était revenu de Paris, porteur des bonnes nouvelles. Sa majesté Henri dernier manifestait envers lui, quoique depuis peu, les meilleures dispositions. Le monarque avait pris un édit de pacification accordant dans tout le royaume « l'exercice libre, public et général de la religion prétendue réformée ». Il confirmait par la même occasion Monsieur le duc dans ses fonctions de Gouverneur de la Province… oui mais avec devinez qui ? Je vous le donne en cent, je vous le donne en mille : avec pour lieutenant le vicomte de Joyeuse ! À l'entendre, tout le monde aurait dû trouver son compte à ce compromis. Antoinette de La Marck avait un regard plus critique, estimant que la seconde mesure aurait immanquablement pour effet d'annuler la première. Associer Damville et Joyeuse revenait pour ainsi dire à marier la carpe et le lapin. Point n'était besoin d'être grand clerc pour penser que ces deux hommes, d'humeurs si contraires, ne manqueraient pas de s'affronter et que leur attelage tirerait à hue et à dia.

Ce soir-là, pour célébrer l'évènement, tout le monde avait mangé et bu sans modération. Dame Damville incitait vainement son époux à la modération. Quel besoin ce diable d'homme avait-il de se jeter sur la bouteille de vin de Mirevaux, lequel passe, comme on sait, pour le meilleur cru de la province ? Soudain, sans qu'on en sût la raison, Monsieur le duc prit congé de la compagnie au beau milieu du banquet, se dirigea vers son cabinet de travail, et ne reparut plus. Madame Antoinette, appréhendant un coup de sang, me fit signe, en tant que sa proche et personne de confiance, d'aller sur place et voir discrètement ce qu'il en était. Ignorait-elle que son époux m'avait troussée comme une servante, ou bien fermait-elle les yeux sur ses frasques ?

Je poussai la porte avec précautions, puis, à pas feutrés, me faufilai dans cette pièce tendue de cuir repoussé, qui faisait fonction tout à la fois de bibliothèque et de cabinet de curiosités, accessoirement de fumoir. Calé dans son fauteuil, les yeux mi-clos, comme perdu dans ses pensées, Henri de Montmorency somnolait, à peine parut-il s'apercevoir de mon arrivée. Avait-il toujours sa connaissance ? Antoinette avait sans doute raison de craindre qu'il ne lui fût arrivé quelque chose de grave.sans doute raison de craindre qu'il ne lui fût arrivé quelque chose de grave.

                                   Pet6b LETTRINE2 ipe ou calumet ? Le duc tenait au creux de sa main cet étrange objet dont il avait bourré le fourneau de pétun, poudre odorante, et l'avait embrasé du bout d'un tison pour en tirer de longues et voluptueuses bouffées.

Cette substance aux vertus étranges, qu'on utilise habituellement pour priser, avait été ramenée des Indes occidentales par des colons venus de ces lointaines contrées (1). Sa fumée répandait dans la pièce une âcre puanteur.

« Pétuner, disait-il, a des vertus thérapeutiques. Les Indiens d'Amérique tiennent qu'elle éloigne les mauvais esprits ». Je ne saurais dire si les effets du tabac s'ajoutent à ceux de la boisson ou les contrarient, mais je pus éprouver l'intensité des hallucinations qu'il procure.

Dans un état second, Monsieur le duc prononça dans un soupir une phrase que je ne saisis pas tout d'abord, mais qui de toute évidence ne s'adressait pas à moi ;

« Ô Marie, si tu savais…. »

Je ne fus pas longue à faire un rapprochement avec le livre ouvert sur les genoux du maréchal. Il s'agissait des « Dames illustres » de Pierre de Bourdeille, dit Brantôme, « troisième discours sur la reine d'Écosse, jadis reine de notre France ». Et ceci me donna la clé de l'énigme.

Marie Stuart, qui d'autre ? Entre les volutes de fumée, un fin visage flottait, qu'encadrait une chevelure splendide aux reflets si blonds, si cendrés... Damville retrouvait les traits de la jeune reine qu'il avait jadis passionnément aimée, et qui n'avait jamais quitté sa mémoire.

Cette femme était la plus belle et la plus émouvante qu'il eût jamais connue. Sa jeunesse se paraît de toutes les grâces innocentes qu'on prête aux âges les plus fêtés de la vie. Une ample jupe faisait ressortir sa taille élancée. Grande, faite à peindre, l'air noble et fier, elle apparaissait sobrement vêtue, appréciant le noir et le blanc, tons qui mettaient en valeur ses yeux mordorés.

Quel étrange pouvoir ont les livres, de nous abstraire du quotidien et nous transporter dans l'espace et dans le temps ! J'eus l'audace et la curiosité de lire par dessus l'épaule de Monseigneur le passage sur lequel il s'était arrêté, sa lecture plongé dans un abîme de songerie, et me pris à rêver à mon tour, partageant les mêmes visions.

           6c LETTRINE3a scène en question s'était déroulée quinze ans plus tôt (1) sur la côte d'Écosse, à quelques encablures du port d'Édimbourg où l'on avait jeté l'ancre pour la nuit.

Aux yeux du maréchal assoupi, dans son imaginaire échauffé, le décor familier s'était estompé, comme englouti dans une mer glauque.

Ce n'était plus de la fumée qui s'échappait du fourneau de sa pipe, mais un brouillard épais, voilant tout ce qui se trouvait alentour. On ne distinguait pas la ligne d'horizon, tant le gris des flots se confondait avec celui du ciel. À peine devinais-je, fantômes perdus dans l'immensité de la mer, la silhouette de deux galères royales. L'une était blanche et pavoisée de fleurs de lys, l'autre était rouge et arborait les armes d'Écosse. À partir du vaisseau d'escorte, il se faisait un incessant va-et-vient de chaloupes.

Les deux galères avaient quitté Calais un quatorze août à midi. Bien qu'on fût au coeur de l'été, ce décor mélancolique était nimbé d'une lumière opaque.

Un bruit de fond se fit entendre. Les autochtones saluaient par une bordée de coups de canon l'arrivée de leur nouvelle souveraine. Cette terre inhospitalière, à l'image du temps qu'il faisait, était sombre partout où le regard se portait.

Marie, veuve à dix huit ans d'un enfant-roi scrofuleux, manifestait la générosité, le courage, la gravité d'une femme accomplie. Après la mort de François second, la fille de Jacques V Stuart et de Marie de Guise entendait succéder à sa mère, elle aussi récemment disparue. Elle voulait retrouver le pays de son enfance et monter sur ce trône improbable auquel rien ne la préparait.

C'est avec détermination que la jeune femme avait décidé de partir. Calmement, comme s'il s'agissait de la chose la plus simple et la plus naturelle du monde, elle allait vers son destin. Peu de temps après la mort de François second, une poignée de gentilshommes français l'avaient accompagnée depuis le royaume des lys jusqu'à sa lointaine Calédonie. Le maréchal faisait partie de son escorte. Outre Damville, trois des oncles de Marie étaient montés à bord du vaisseau royal : le duc d'Aumale, François de Guise, grand prieur de Malte et René, le jeune marquis d'Elbeuf. Les quatre « Mary », ses amies d'enfance, entouraient la jeune souveraine. Il y avait aussi Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantôme, un brillant causeur, un brin caustique, dont Damville disait qu'il fut son « aimé compère ».

Trois mois durant les gentilshommes français firent de leur mieux pour recréer dans l'austère château des Stuart l'atmosphère de la Cour de France, avec ses fêtes incessantes, ses chants et ses danses, ses jeux floraux. Mais, la saison s'avançant, il fallut bien repartir. Damville avait fait ses tristes adieux à Marie. Il laissait sur place son propre écuyer, Pierre de Chastelard, pour l'attacher au service de de la reine. Ce doux poète avait charge de de lui dire, en prose ou en vers, ce que désormais Montmorency ne pourrait lui-même plus exprimer. Hélas pour lui, le petit Chastelard manifesta son tempérament inconséquent, outrepassant la mission qui lui était assignée, à tel enseigne que, peu de temps après, ses écarts de conduite finirent par lui coûter la vie (2).

…………………………………………………………………………………………………………

L'an MDLXXVII, un peu plus de deux ans avant le siège de Leucate, étant de passage à Pézenas, je trouvai Monsieur le duc bouleversé. Henri de Montmorency m'apprit que Marie Stuart, déjà depuis dix ans à la merci de sa cruelle rivale, avait péri sur l'échafaud. Ni le roi d'Espagne, dont la flotte avait été démantelée, ni le roi de France, son beau-frère, n'étaient intervenus, autrement qu'en paroles, pour tenter de sauver cette reine infortunée. Elle était morte oubliée de tous. Je manifestai ma compassion au gouverneur, sachant qu'elle fut son amour de jeunesse. Il m'offrit à cette occasion le récit de Brantôme, complété d'un ultime chapitre, dont il se fût bien passé…

Souventes fois, l'Histoire a de tels rebonds, difficiles à supporter.

 Piste d'écriture : (selon Natacha Salomons, « la galerie des maris disparus »). Écriture subjective à la troisième personne. Dans ce chapitre, Francèse, placée en position de « narrateur détaché », fait à la faveur d'un moment d'ivresse, une incursion dans la pensée du duc de Montmorency (qui décidément « n'est pas une brute »), et lui découvre un amour caché.

 Notes :

(1) L'usage de la feuille de tabac, préalablement mise à sécher sous un « haloir », puis finement râpée, s'était d'abord répandu à la Cour de France avant de s'étendre ensuite à la noblesse de province. Pour « priser », il suffit d'aspirer bien fort une pincée de pétun délicatement posée sur le gras du pouce et portée aux narines. Ce geste procurait une sensation délicatement épicée, à moins qu'il ne fît tout simplement éternuer.

(2) Chastelard, non content de faire des vers, se montra plus entreprenant que ne l'autorisait l'étiquette, il dépassa même en se cachant sous le lit de sa souveraine, les bornes de la simple convenance. La reine le chassa de son entourage. Le malotru revint clandestinement et récidiva. Cette fois Marie Stuart, qui ne badinait pas avec sa dignité royale, lui fit couper la tête pour crime de lèse-majesté.


08 décembre 2017

Fantaisies, par Christiane Koberich

Piste d'écriture: visuels et phrases "papillon, papillonnage" http://www.papillon-papillonnage.com/

Fantaisies

Je me demande comment à partir d’un fil de fer quelqu’un a inventé le cintre. Etait-ce un S raté ? Ou un 2 ? A-t-il tenté de fermer son 3 ? Ou voulait-il dessiner le chapeau de celui qui s’interroge ?

Je me demande pourquoi tout ce que je fais c’est tordu. Mais la ligne droite est-elle toujours le chemin le plus sûr ? Mieux que les courbes et les torsades ? Marcher droit plutôt que louvoyer ? Suivre sa route plutôt que se retrouver dans le décor ? S’entêter plutôt que tergiverser ?

Je me demande si deux plantes côte à côte ont tendance à s’ignorer et à pousser chacune pour soi ou si elles cherchent une complémentarité chez l’autre.

Je me demande comment j’ai pu faire une faute à caresse. Comme si une caresse dans sa douceur, dans sa tendresse et dans sa légèreté pouvait se montrer carrée, ferme et intransigeante.

Je me demande qui de la cafetière ou de la tasse aura le dernier mot.

Je me demande pourquoi après un long silence gêné quelqu’un prend la parole et tous lui tombent dessus. Et pourquoi parfois devant tant de bonhomie ils saisissent juste le détail qui ne leur convient pas.

Je me demande s’il vaut mieux s’inventer des vies ou vivre des histoires invivables. Et s’il ne serait pas plus attrayant finalement de s’inventer des vies invivables pour ne pas vivre des vies trop vivables.

Trois chaises assises côte à côte. La première a tout quadrillé ; la seconde est là en pointillé ; la troisième fait des parallèles.

Je me demande pourquoi les gens devant lesquels je trébuche me disent que j’ai de jolies chaussures. Mais s’ils voyaient la douleur sur mon visage, et mes genoux couronnés, ne risqueraient-ils pas de vouloir m’aider ?

Un jour j’ai cousu ma bouche parce que je ne voulais plus faire la fine bouche et je n’aimais pas le bouche à oreille. Alors j’ai préféré vivre bouche cousue.

Je me demande pourquoi on choisit le silence pour dire le plus important. Mais si on faisait du bruit autour du plus important tout le monde le saurait.

papillon café

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stage ce dimanche 10 décembre

...de 10h à 17h, au 134 place/rue de Thèbes

Il reste de la place. L'occasion de faire avancer vos projets, ou de vous lancer sur un texte plus long.

30 € pour les adhérents, 40 € avec adhésion Adra stage.

Carole: 06 84 01 48 57

 

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02 décembre 2017

Cintré, par Carole Menahem-Lilin

Piste d'écriture: visuels et phrases trouvés sur une carte "papillon, papillonnage" (en italique).http://www.papillon-papillonnage.com/

 

papillon cintre

Je me demande pourquoi tout ce que je fais est tordu.

Comme un cintre à qui on a tordu le cou pour lui permettre d’assumer sa fonction de cintre, d’accroche nœud-pap, de croche-cravate. « Tourne sept fois la langue dans ta bouche », me disait ma grand-mère. Je suppose qu’elle en avait assez de m’entendre, du temps où j’étais bavard et insoucieux du bruit – un môme, quoi. Tourne sept fois ta langue… Elle, tournait sept fois la cuiller dans sa tasse avant de laisser reposer le marc, pour le lire après avoir bu, précautionneusement, le café.

Ce qu’elle lisait faisait beaucoup rire ses amies. Après, elles me regardaient l’œil en coin, et comme je me prénomme Marc, j’avais l’impression que Mémé avait lu mes petits secrets, pour les révéler en chuchotant. Ce que je parvenais à saisir de leurs chuchotis tenait du langage d’initiés, cela m’inquiétait. A y réfléchir aujourd’hui, je croyais qu’elles commentaient mes cachotteries, mais sans doute avaient-elles peur que je ne surprenne les leurs… Enfin, allez savoir. Les adultes ont une drôle d’attitude envers les enfants, parfois. Ils disent les aimer, mais à voir l’avidité de leur regard, on a l’impression qu’ils se vengent. Les enfants jeunes sont libres, et les adultes – certains adultes – sont pressés de les mettre dans des cases.

La case du crayon de couleur rose n’est pas celle du feutre vert, les nœuds qu’on fait à sa langue ne sont pas ceux de nos lacets, et la maîtresse s’énervait parce que je n’arrivais pas à lire bien à voix haute.

C’est parce que je lisais trop vite à voix basse ! L’histoire faisait des loopings rien que pour moi, et c’était énervant d’attendre les autres.

Mémé aussi elle voyait loin, dans toutes les directions. Je n’avais pas huit ans qu’elle s’inquiétait déjà de ce que je serais à l’âge adulte, et elle m’avait fiancée à la petite-fille d’une de ses amies à cheveux mauves : je m’unirais à une fille et petite-fille de mercière. Mémé condescendait à envisager une fille d’horloger. Il s’agissait toujours de faire coïncider les bonnes cases et les rouages adéquats. Dans l’ordre s’il vous plait…

A neuf ans, je suis allé jouer chez l’horloger. J’ai tout renversé de sa boite à réparer les montres. Soudain il y eut des roues crantées et des tournevis minuscules partout, un trésor répandu dans la poussière d’elfe…

Quand même, j’ai pu y retourner, le père de ma presque fiancée avait bien vu que je ne l’avais pas fait exprès. Il a vu aussi je me suis passionné à retrouver, ramasser et ranger. Puis à l’interroger, et à écouter.

D’ailleurs je suis devenu horloger, bien plus tard, c’est ma profession d’aujourd’hui. Je travaille dans un coin obscur d’un grand magasin très éclairé, mais les gens finissent toujours par me trouver. Evidemment, à l’heure actuelle, on doit surtout changer les piles de montres électroniques, mais quelquefois on m’apporte un oignon de grand-père, ou bien on m’appelle au chevet d’une Comtoise.

Les fiançailles ? Non, elles n’ont pas tenu, Denise aujourd’hui s’appelle Gaston. Comme quoi, il arrive qu’on se trompe en classant les rayons de couleur – oups, les crayons, bien sûr. Pourquoi tout ce que je dis est tordu ? Mon nœud pap’ est trop serré ? Ah, je ne me rends plus compte, à force.  

…Non, la fille de la mercière non plus, ça n’a rien donné. J’ai un bon métier, mais plus d’avenir matrimonial. Devant les filles, de mercière ou de sorcière, encore maintenant je me sens tout déshabillé, j’ai l’impression qu’elles rient de mes petits secrets. Un coup d’œil, et dans ma tête je déroule toute l’histoire (qui finit mal), ça fait des carambolages relationnels avant même le premier rendez-vous.

C’est que je continue à lire trop vite, et rien que pour moi ? C’est intéressant ce que vous dites.

Elles sont jolies vos cartes de tarot, mais elles ne me parlent pas trop. A part… celle-là, oui, qui vient de sortir. Le pendu, branché sur son arbre desséché. C’est moi. Ce n’est pas comme ça que Mémé me voyait, elle me projetait au moins roi de la rue. Mais les adultes, ils ne devraient pas « voir » trop loin pour les enfants. Voir et vivre au présent, c’est la chose la plus difficile, non ?

Enfin… autrefois je n’en avais rien à sonner, des partis que Mémé me présentait. C’était pas encore l’heure, vous comprenez ? Mais quand même, c’était une forme de gloire.

Aujourd’hui, me restent les comtoises… Un joli timbre, mais une conversation répétitive.

Un jour, ma grand-mère a trébuché sur la septième marche en descendant, ça non plus elle ne l’avait pas prévu. Et moi j’ai tourné sept fois la langue dans ma bouche avant de pleurer-crier, j’avais peur qu’elle s’énerve encore… Qu’elle parte sur l’énervement, la déception.

Je suis un asséché affectif, on peut dire ça. Je lis trop vite, ça lit trop vite à l’intérieur de moi, il ne me reste plus beaucoup de voix pour tenir les autres au courant. Et puis, penché sur des rouages minuscules toute la journée, ça n’aide pas.

Est-ce que je crois lire le destin dans le cosmos horloger ? C’est une idée ça, peut-être bien. Du coup, j’ai plus d’intérêt pour mon destin à moi…. J’aime bien ce que vous dites. J’ai l’impression que vous me connaissez, enfin un peu, que vous me devinez. Mais d’être deviné, pour une fois ça ne me fait pas peur.

…Vous avez raison, il y a quand même un truc, qui est à moi et que j’aime. Mon atelier perdu. C’est presque à la campagne, loin du grand magasin. Une grange. J’y répare les tocantes chinées dans les brocantes.

Enfin, quand je dis que je les répare, en fait je les transforme. Ça fait comme des sculptures aériennes tenues par des plexiglass… Non, je ne les ai jamais montrées à personne. Trop mélangé, aurait dit Mémé. « Si tu dois être horloger, sois horloger mon garçon. Laisse les artistes à leur désordre. » Mais depuis le temps, ça a dû cesser de lui faire de la peine.

Ah, la carte du pendu signifie la maturation et le détachement ? J’aime assez, c’est vrai, comment le bonhomme sourit et replie une jambe contre l’autre, en triangle. Pas si tordu, en fait.

C’est vrai que mes sculptures horlogères, elles ressemblent un peu à ça. Des triangles et des cercles. Certaines sont tête en bas, d’autres tête en l’air, elles me sourient, elles tocantent leurs secrets…

Vraiment, les voir vous amuserait ? Une autre sorte d’arcanes, dites-vous ? Euh, il y a toujours un peu de poussière d’elfe dans cet atelier perdu, j’espère que vous n’éternuerez pas.

Enfin, si vous éternuez je vous dirai « A vos souhaits », et peut-être que la magie fonctionnera…

 

 

 

 

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01 décembre 2017

Se détacher, par Michelle Jolly

Piste d'écriture: visuels et phrases trouvés sur une carte "papillon, papillonnage". Je me demande, murmurer, danser... 

Se Détacher….

…Il était là, au milieu du salon, posé au sol sur le tapis que l’on n’avait pas osé retirer, car, Jeanne et Lise avaient crié d’une seule voix : « Attention ! Posez-le ici, il est fragile ! »

Nous avions tout partagé, non sans mal, sans cris et rancœurs, maman gardait tout, et entassait dans cette vieille maison familiale objets, meubles, traces de tant d’années, de tant de vies. « Ça peut servir… » était la litanie qu’elle prononçait souvent, et la phrase que chacun de nous murmurait depuis ces trois jours où nous vidions les lieux ; maman n’était plus là..  Le partage semblait équitable, et j’étais heureux de voir la fin de cette corvée arriver, mais je n’avais pas songé au « Vénitien », qu’il fallait décrocher, et emporter..

Depuis loin dans mon enfance, je l’avais vu trôner au milieu du salon, scintillant de toute sa verrerie, de tous ses ors. Il était imposant : six branches, plus d’un mètre de diamètre, de multiples perles de verre suspendues, au centre un tronc torsadé, transparent et doré, et enfin, de longues bougies que l’on allumait aux grandes fêtes, avant que papa ne se décide, oh ! sacrilège, à l’électrifier, je devais avoir environ quinze ans. « Il faut lui faire un sort à ce lustre ! »

Pour ma part, je l’aurais bien confié au brocanteur du coin, c’était simple, rapide, mais Jeanne protesta très fort : « Quoi ! tu sais qu’il a près de cent ans ? c’est du cristal, et puis on l’a toujours vu dans la famille !! » « Alors prends-le, toi ! » « Moi ! reprit Jeanne, j’ai déjà la commode. Lise, tu pourrais le mettre dans ton séjour ultra design, le décalage des styles c’est très mode !!! » « Ah ! non, Louis est intransigeant, rien au plafond, dit-il.. »

Je n’avais plus d’argument, et pensais à nos grands-parents, à leur voyage là-bas, ce bout du monde ! Ils n’avaient jamais bougé de leur campagne, et ce cadeau, imprévu, jeunes mariés, cette escapade offerte, une folie ! Venise… la mer, la lagune, les palais dans cet écrin, le bonheur de se promener dans ces rues piétonnes, bruyantes, gaies… Nez au vent sur le Grand Canal, je les suivais. J'imaginais l’ultime envie de cet achat, avant de repartir, ce souvenir clinquant qui ne les quitterait pas..

Que penseraient-ils de notre braderie familiale d’aujourd’hui ??? Ils y tenaient tant à leur « Vénitien » comme le nommait grand-père, comme s’il s’agissait d’un personnage qui avait accompagné leur vie.. Chaque fois qu’il en parlait en le montrant du doigt, il glissait un regard amusé et complice vers ma grand-mère… qui faisait semblant de ne pas comprendre ! Mes parents l’avaient gardé, il semblait de la famille, et aujourd’hui….

Je fis à nouveau le tour du clan, chacun ramassait ses affaires, remplissait le coffre, ou parfois le toit des voitures, ils pensaient déjà à autre chose, au retour, à la route encombrée, aux pannes éventuelles d’ascenseur, au déballage. Je me sentis très seul tout à coup. Et c’est avant de fermer les volets et de dire adieu à la maison, que j’eus le besoin irraisonné de saisir un rideau abandonné sur un fauteuil bancal, d’envelopper le « Vénitien », de l’installer dans mon coffre. Puis, en rentrant sur la route, je décidai que mon bureau, dans le fond, était bien assez grand, et qu’il suffisait que….

 illustration: http://www.papillon-papillonnage.com/

lustre

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30 novembre 2017

Je me demande pourquoi, par Florence Chaudoreille

 Piste d'écriture: visuels et phrases trouvés sur une carte "papilon, papillonnage" (ici, les phrases entre guillemets)  

“Je me demande pourquoi tout ce que je fais c’est tordu.”

En me faisant un café la question tourne dans ma tête, accélère, fait des coudes, fait des pelotes. Ben forcément, sans espace dégagé, tout ça ne peut donner que des choses tarabiscotées, alambiquées et des girafes mal peignées.

Alors, consciemment je regarde l’horizon, élargis mon champ de vision, sors de ma caboche et de ma subjectivité. Il y a enfin des petits tronçons de réflexions de plus de vingt centimètres de long qui se concrétisent. Bon je suis loin de la philosophie encore, de la notion de concept. Un pas après l’autre. La semaine prochaine je vise une réflexion de 30 voire 40 centimètres de long, en ligne droite. Il va falloir ruser pour y arriver. Et se lever tôt, boire du café tout au long de la journée, laisser passer les pensées parasites. Ça va être du taf.

Bon après je me dis, que de toute façon, quoi qu’on fasse, il y a toujours des erreurs, des loupés. Autant s’en accommoder, comme l’on accommode les restes. On passe bien son temps à rater sa vie, jusqu’à ce que la mort ne nous rate pas. Alors quelle importance finalement de rater ou de réussir, nous sommes tous juste là à participer à la paella générale : on marine, on rissole, on mijote, on exhale, on sue, avant de finir cuit.

 

“Je me demande comment j'ai pu faire une faute à caresse”, alors qu’il n’y a rien de plus simple qu’une caresse.

Simple mais délicat : il faut la bonne personne, le bon moment, le bon morceau de chair, le bon toucher. Combien de caresses données qui deviennent violence car elles ne sont pas attendues, et combien de caresses attendues qui ne se concrétisent pas, traçant du manque, en creux, sous la peau.

Un bal de caresses virtuelles, ou une houle, ou un friselis. Nul n’en connaît vraiment l’effet produit, et peut-être que comme le battement d’aile d’un papillon, elles agiront en toute fin de course, aux confins du monde et de la conscience.

 

“Je me demande pourquoi on est tous là à rien oser se dire.”

Parce que dire le bonheur ça attire le malheur ?

Parce que dire l’amour ça attire le mauvais œil ?

Parce que prendre position serait agresser l’autre qui n’aurait pas la même, de position ?

Parce que cela figerait les choses, alors que l’on veut rester libre ?

Parce que l’autre serait dangereux, s’il venait à connaître nos secrets ?

Parce que le plus important ne peut pas être dit ?

Parce que trop de malheur, chacun en est écrasé, au point de ne pas ressentir que l’autre n’est pas mieux loti.

Parce que les conditions n’y sont pas… et la vie passe…

Alors forcément ce qui n’est pas dit sort autrement : violence gratuite, mal être, maladies, enchaînements de malheurs, catastrophes.

Autant me resservir un bon café, et le déguster, en paix, connectée avec ses proches, même si c’est en silence.

papillon café

site de l'éditrice: http://www.papillon-papillonnage.com/

 

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28 novembre 2017

Stage du 10 décembre: imaginer un mini roman

stage 10 décembre

Roman d'initiation, d'enquête, de quête, de voyage, de rencontre...? Poser les lieux, les personnages, les objectifs et enjeux... Créer "l'arbre" où viendront se poser les feuilles de l'histoire.

L'objectif de cette journée ne sera pas de rédiger tout un roman, mais d'en élaborer la trame, et d'avoir réfléchi à l'angle d'écriture.

A l'Adra, 134 place de Thèbes (Montpellier, tram Antigone), le dimanche 10 décembre, de 10h à 17h. 30 € pour les adhérents, 40 € pour les non-adhérents. 

Discussion, exemples, temps de construction et d'écriture individuelle, accompagnement individualisé de la part de l'animatrice. Temps de lecture et d'échanges.

 

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Réflexions papillons, par Orane

Piste d'écriture: visuels et phrases trouvés sur une carte "papillon, papillonnage". Je me demande, murmurer, danser... http://www.papillon-papillonnage.com/

Réflexions papillons, élucubrations, vagues sur l’océan des mots de l’esprit… 

Orane1

                           

Je me demande si la folie n’est pas justement d’être trop sage…

Je me demande pourquoi je ris alors qu’au fond de mon cœur, je pleure…

Je me demande comment font les étoiles pour savoir quand elles doivent filer…

Je me demande où ira notre amour lorsqu’il nous aura quittés…

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   orane murmurer                              Murmurer                                        

Chuchoter                                    Crier tout doucement        

Susurrer                                      Caresser de ses mots

Balbutier                                      Chuutt… pas si fort…

Dire à mi-voix

Souffler à ton oreille

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                         orane 3danser     Danser

 Sous la pluie jusqu’au bout de la nuit

Tournoyer sous les flonflons du bal du 14 juillet

Sauter dans les flaques en faisant des claquettes

Danser la samba au carnaval de Rio

Se croire l’héroïne de « Dirty Dancing »    

Imiter les danseurs de java des guinguettes

----------------------------------------------------------------------------------------------            

           Orane1                   Je me demande

Pourquoi les adultes ne croient pas au père noël

Pourquoi l’herbe est toujours plus verte ailleurs

Comment fait le soleil pour ne pas se noyer quand il plonge dans la mer ? Qui lui a appris à nager ???

Pourquoi le monde court, tout le temps ? Après quoi il court ?

---------------------------------------------------------------------------------------------          

                   orane5ecrire         Ecrire

Pour raconter, témoigner, enseigner

Ecrire pour se souvenir

Ecrire contre l’oubli

Ecrire pour partager des émotions

Inventer du bonheur et l’offrir

Ecrire pour accuser, dénoncer

Apporter l’apaisement par les mots

Ecrire pour dire qu’on est vivant

Ecrire parce que c’est plus facile que dire…

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19 novembre 2017

Derrière la porte, par Sylvie Albert

Piste d’écriture : À partir d’une photo de Ralph Gibson. Travailler l’idée de seuil.

Derrière la porte

      Ce matin la porte au fond du couloir est ouverte. Ou plutôt entr’ouverte. Il y a de la lumière sur le sol et le long du mur. Je reste immobile sur le seuil de la cuisine, moi qui ai toujours cru que cette porte cachait un cagibi sombre plein de bêtes à cornes effrayantes. Je ne sais pas pourquoi cette idée m’est venue. Peut-être à force d’entendre Papa dire à Maman : « Ne va pas dans la pièce du fond, tu sais que ça te donne le cafard ». En tous les cas, moi je n’ai jamais essayé d’y aller. D’ailleurs je ne m’avance jamais dans le couloir, trop triste, je préfère la luminosité de la chambre que je partage avec Sonia, ou celle de la grande pièce avec son canapé moelleux, ou encore la belle cuisine pleine de coins et de recoins dans lesquels on peut se cacher. Ce couloir me fait peur, alors je fais comme s’il n’existait pas. Et ça marche. En général.

Mais ce matin, la lumière inhabituelle provenant de cette partie de la maison m’a surprise, et je fixe depuis plusieurs minutes la porte du fond. Que se passe-t-il ? Peut-être que les bêtes à cornes ont à faire ailleurs en ce matin d’Halloween. Elles sont parties faire peur à d’autres enfants. C’est bon pour moi, je suis d’accord pour partager ! Ou alors peut-être que Maria y a finalement été faire le ménage, malgré l’interdiction de nos parents. Et quand Maria passe quelque part, il ne reste plus un grain de poussière ni une miette de quoi que ce soit ! Je la crois capable de tout nettoyer, et même de transformer le noir en lumière, à force de frotter avec son éponge à récurer. Des fois, je me demande même si Maria n’est pas une sorte de robot dont le prolongement du bras est une éponge, ou alors je l’imagine couchée dans son lit avec son éponge sur l’oreiller à côté d’elle.

        Il n’y a pas un bruit dans la maison. Je me suis levée pour boire du lait, mais Sonia dort encore. Maria, je m’en souviens maintenant, est partie pour la semaine, elle souhaitait voir sa petite-fille qui vient de naître. La porte de la chambre de Maman et Papa est fermée. Oups, je vois une main qui attrape la poignée de la porte du fond, mais à contrejour je ne peux pas voir qui c’est. Puis la porte s’ouvre en grand, Papa sort en criant vers l’intérieur de la pièce :

- Je t’avais dit que ce n’était pas une bonne idée ! 

En fait il ne crie pas, il chuchote, mais tellement violemment que j’ai l’impression qu’il crie. Je suppose qu’il s’adresse à Maman à l’intérieur. Papa reste face à la pièce, toujours dos à moi, et ajoute :

- Tu devrais nous laisser, Maria et moi, vider cette chambre une bonne fois pour toutes, ce n’est pas sain pour toi de conserver tout ça, regarde dans quel état ça te met. 

Puis il ferme la porte et se retourne. Il me fait peur. Son visage est tout à l’envers, et il rentre sa tête dans les épaules. Je l’ai déjà vu une fois comme ça, c’est quand Mamie est partie à l’hôpital et que je ne l’ai plus revue. Il me voit et tente de sourire.

- Qu’est-ce que tu fais là, ma puce ? Il est encore tôt !

- Papa, qu’est-ce qui se passe, pourquoi t’es en colère, pourquoi y’a de la lumière là-bas ?

- Ne t’inquiète pas, c’est une histoire entre Maman et moi. Quelque chose qui s’est passé il y a longtemps, quand Sonia et toi n’étiez pas encore nées.

- Y’a pas des bêtes dans la pièce ?

- Mais non ! Seulement un fantôme, dit-il avec un drôle de regard fixé au-dessus de ma tête. Non, non ma chérie, excuse-moi, reprend-il en me serrant dans ses bras alors que je commence à pleurer, c’est une très mauvais blague. Non, vraiment, il n’y a rien qui puisse te faire peur. Bientôt tu pourras y aller. D’ailleurs je voudrais que cela devienne ta chambre, ou celle de Sonia, car vous êtes grandes maintenant et ce serait mieux que vous ayez chacune votre chambre.

- Moi je veux pas y aller !

Je ne sais pas ce qui m’effraie le plus, de cette histoire de fantôme ou de l’idée de me séparer de ma sœur…

- Ne t’inquiète pas. On verra plus tard. Aujourd’hui, il faut laisser Maman tranquille, mais si tu veux, à Noël on ira la voir tous ensemble et on choisira les couleurs pour la repeindre. Peut-être qu’on achètera un grand lit. On pourra même y afficher les bons points que la maîtresse vous a distribués, et ton diplôme de judo !

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     Je ne sais pas quoi dire. Alors je me pelotonne dans les bras de Papa. Je ne comprends pas toujours ce qui se passe avec les grands. Maman est triste parfois. Quand Papy parle de Frank, tout le monde le fait taire. Papa part souvent en voyage. Pour le travail, il dit. Mamie ne revient plus. C’est compliqué, tout ça !

Mais peut-être qu’une fois qu’on aura passé, Sonia et moi, le seuil de la porte de la pièce au bout du couloir sombre, alors tout ira mieux ?

 

Sylvie Albert, octobre 2017

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17 novembre 2017

La porte du savoir, de Laurent Hyafil

Ce texte est inspiré du thème d'écriture "le seuil", et d'une photo de Ralph Gibson.

Quand l’énorme porte cochère se mit en branle, et qu’Olivier apparut, Raymond Cogé trépigna de joie.

 Tout avait commencé neuf mois auparavant…

 En cet après-midi de septembre, jour de sa rentrée en classe de première scientifique au Lycée Condorcet, Olivier comprit enfin qui était ce personnage étrange qu’il avait croisé à de multiples reprises dans la cour du lycée l’année passée. Il s’agissait de celui qui venait de se présenter comme professeur de mathématiques. Habillé toujours en noir il semblait toujours sale, mal fagoté, débraillé. On aurait pu le prendre pour un clochard avec sa chemise couverte de craie et de bave, sa braguette à peine fermée et ses sandales élimées. De sa tête chauve dépassait un long fume-cigarette, qu’il mâchouillait en permanence en le coinçant entre les deux seules dents qui lui restaient. Cela lui avait valu parmi les élèves le surnom de « tête de mort », qu’il traînait depuis des années

 Le jour de la rentrée, il fit d’emblée une déclaration solennelle : tout élève qui ferait le moindre bruit avec son stylo à billes ou tout autre objet, serait immédiatement exclu. Alors, plutôt que de s’adonner à différentes tâches administratives et d’indiquer les ouvrages à acheter, sitôt son identité déclinée, il inscrivit un problème au tableau et, démarrant un chronomètre d’entraîneur sportif, demanda qu’on le prévienne lorsque l’on aurait trouvé la solution. Olivier leva la main au bout de 8 minutes et 23 secondes. Cogé inscrivit au tableau son nom suivi de son temps de résolution. Le deuxième nom fut inscrit au bout de 13 minutes. Le professeur corrigea alors le problème, ne laissant aucune chance aux autres.

Le rythme de la classe était trouvé. Olivier serait son unique élève, le seul digne d’intérêt. Les autres auraient certes pu s’insérer dans leur duo, mais cela aurait supposé de leur part une quantité de travail considérable pour compenser les facilités qui permettaient à Olivier de décoder l’algèbre ou la géométrie comme on lit un journal.

Au fil des semaines, Raymond Cogé pensait avoir détecté en Olivier le sujet exceptionnel qu’il cherchait depuis des années, le futur premier prix du Concours Général. Il avait travaillé toute sa vie pour cette perspective qui pourrait venir compenser tous ses déboires. L’échec de sa vie conjugale, ses déconvenues avec son unique enfant, l’isolement complet dans lequel il était plongé, mais surtout les perspectives de cécité que lui promettait une maladie congénitale que l’on venait de diagnostiquer chez lui. Lui qui avait toujours arboré le noir comme couleur fétiche se résolvait avec courage et distance à ce plongeon définitif dans l’obscurité. Il le préparait avec tout le soin et la méticulosité que l’on peut attendre d’un mathématicien. Il apprenait le braille et maîtrisait déjà, dans cette écriture, la multitude des symboles mathématiques.

 Olivier était devenu le poulain de Raymond Cogé, non pas le poulain d’une grande écurie prestigieuse, non, le poulain du petit entraîneur un peu minable qui essaye d’éponger toutes ses dettes en gagnant une grande course à la surprise générale. Raymond Cogé s’occupait exclusivement d’Olivier, délaissant tous les autres comme il n’avait jamais autant délaissé d’élèves dans sa longue carrière.

De son côté Olivier avait progressivement développé de l’affection pour lui. Il pouvait difficilement rester insensible à l’intérêt que le professeur lui portait, au respect et à la considération pour ses talents. Parfois il forçait l’admiration de son professeur quand il trouvait la solution d’un problème avant lui. Son maître ne lui montrait aucune rancœur, bien au contraire.

Le grand jour du Concours Général arriva enfin. Ils étaient trois cents dans une immense salle qui devait être autrefois un garage, trois cents concentrés sur l’épreuve de six heures, trois cents à concourir pour le trophée. Olivier sortit au bout de 5h et 50 minutes. En sortant, abruti par la fatigue, au lieu de passer par une porte latérale il ouvrit la grande porte cochère, haute de 6 m de haut, du garage.

Raymond Cogé était là, il devait être là depuis une heure ou deux, si ce n’est plus. Il ne demanda rien, il souriait comme on ne l’avait jamais vu sourire, il était radieux. Olivier ne lui dit rien, Raymond Cogé savait. Il savait que si l’on ouvre, même involontairement, les grandes portes, c’est un acte qui ne trompe pas.

 Il dit simplement : « On se voit à la Sorbonne pour la remise du premier prix », puis disparut.

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Haïkus et autres courts, à la Papeloire

 Haïkus et autres courts

Atelier d’écriture et de fantaisie. Une séance de 2 heures, pour rimer, dérimer, fabuler en paix, inspirés par les trésors visuels de la Papeloire.
Pour adultes (et adolescents motivés !) 

papeloire

Atelier mené par Carole Menahem-Lilin, auteure et animatrice (www.atelierdecrits.com )

De 14h à 16h, les lundi 20 novembre et 18 décembre.

15 € (+ 1 ou des cartes Papeloire.)

La Papeloire, 8, rue du Bras de Fer. Tél : 06 51 03 79 91

S’inscrire auprès de Laura à la La Papeloire,

ou de Carole (06 84 01 48 57, carole.lilin@gmail.com, www.atelierdecrits.com)

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10 novembre 2017

Ce dimanche, Mettre l'intrigue en mouvement, stage d'une journée

stage intrigue

12 novembre, Mettre l’intrigue en mouvement : Elément déclencheur, protagoniste, antagoniste, obstacles. Comédie, drame, tragédie ?

10 décembre : Imaginer un mini-roman, individuel ou collectif. Roman d’initiation, d’enquête, de quête, de voyage, de rencontres… ? Poser les lieux, personnages, objectifs et enjeux…Créer « l’arbre » où viendront se poser les feuilles de l’histoire.

Discussion, exemples. Durant le temps d’écriture, accompagnement individualisé possible. Temps de lecture et d’échanges.

Avec Carole Menahem-Lilin, auteure et animatrice d’ateliers.
Contact : 06 84 01 48 57, ou www.atelierdecrits.com

De 10h à 17h, salle Adra 134 place de Thèbes. 30 € pour les participants aux cours réguliers, 40 € pour les non-participants(adhésion Adra stage comprise).

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09 novembre 2017

Seuil en glissade, par Florence Chaudoreille

Piste d'écriture: le seuil.

 

Seuil en glissade.

Le présent qui ne se laisse pas vivre.

 

Où est la sortie ? Je manque d’air.

À la porte cochère il improvise une valse-hésitation, un pas en avant, trois pas en arrière, se cogne aux montants qui s’effritent. La poussière de pierre, impalpable, forme des barrières dans sa tête.

Tu erres, tu patines, sidéré tu ne distingues plus la moindre sente, effrayé le sol se dérobe, et tu vacilles.

 

Je sombre, on me tire par les pieds dans une eau profonde et noire, comme dans mes pires cauchemars.

Le heurtoir est prêt à le broyer, il esquive au dernier moment,

Il est sauf, mais se dressent chicanes, barricades, chausse-trapes. Il renonce et stagne. Il prend le frais sur le perron, sous la marquise et près de la bobinette des contes. Comme si une intervention magique pouvait le tirer de son marasme.

Eh couillon, c’est quand que tu te remets en route ? C’est simple pourtant, change de direction, et ça ira mieux. Pourquoi s’acharner sur un chemin qui ne mène nulle part, alors que tu as senti depuis longtemps qu’il s’agit d’une impasse? L’ego est celui de vous deux qui prend le plus de place dans l’histoire, qui bloque, qui reste en rade entre deux idées fausses, quand un corps souple et une intuition sûre se faufileraient aisément sur tous les terrains, y compris les plus minés.

Tu procrastines, éludes, donnes le change, t’agitant un peu pour faire croire que tu progresses. Alors que non, justement pas, tu es coincé par le battant, tombé dans le panneau, bloqué dans le regard. La clé est tombée dans l’écluse. Elle est déjà ensevelie dans la vase.

 

Se tenir au bord de la vie, fasciné, mais crispé pour ne pas se laisser happer par elle.

Désir et immobilité mêlés, qui se contrecarrent. Croire que l’on peut se déterminer. Alors que nous sommes si peu libres. Deux ou trois choix ont pu infléchir notre vie, quand tellement d’éléments se sont imposés à nous.

 

J’étouffe, coincé entre le chambranle, la porte et les gonds. Aplati comme une limande, les yeux à la Picasso, qui regardent dans deux directions différentes. Pas facile alors de me déterminer pour sélectionner une voie à suivre. Alors je me dédouble, avançant d’un côté, m’enfonçant de l’autre, me prolongeant sur la gauche, vêtue d’ombres chinoises sur la droite. Me projetant vers l’infini, et plongeant à l’aveuglette dans un magma issu du passé. La passe ne se laisse pas franchir. Les ducs d’Albe et les hauts fonds l’ont emporté, pour le moment.

Il a renoncé, c'était trop compliqué, grosse flemme. Il est resté coincé dans un temps trop difficile, il attend juste que sa vie se déroule maintenant, en simple spectateur...

Tu cherches ailleurs, défriche un terrain inconnu, à pas lents, seul. Les barrières se laissent franchir lorsque le moment en est venu. Certaines résistent longtemps, alors tu creuses pour passer dessous, ou les contournes. Personne n’a décrété que les obstacles devaient se franchir comme des haies, à foulées sûres et la tête dégagée.

 

Vous êtes enfin arrivés, le temps de l’attente, du labyrinthe, du jeu de l’oie est achevé, vous êtes morts. Plus de carrefours, plus de choix, enfin. Quel dommage que vous ne l’ayez pas remarqué, et que vos ombres continuent à s’épuiser dans les corridors du temps, les longeant, les escaladant, les arpentant, alors que vous pourriez enfin vous reposer. Les temps de vos doubles est venu, c’est à eux maintenant de se perdre à l’aveuglette dans les plis du monde.

 

Florence Chaudoreille

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Émois d'une jeune fille rangée, par Jean-Claude Boyrie

FRANCÈSE 8

Émois d'une jeune fille rangée.

C3

                                     « Ô tristes pleins, ô désirs obstinez,

                                       Ô temps perdu, ô peines despendues [….]

                                       Ô ris, ô front, cheveus, bras mains et dits,

                                       Ô lut pleintif, viole, archet et vois :

                                       Tant de flambeaux pour ardre une femmelle ! »

                                                 Louise Labbé, Sonnets, II.

 Je me demande s'il vaut mieux s'inventer des vies ou vivre des histoires invivables. Tel est le cas de celle, frisant la légende, que l'on a bâtie après coup sur moi. De fait, j'ai vécu plusieurs vies avant d'entrer dans l'actuelle, une vie silencieuse et qui n'aura point de fin.

N'étant pas celle qu'on a dit, dont on a de toutes pièces, forgé la renommée, j'ai quelque gêne à me raconter. Ce que j'entreprendrai néanmoins.

Je n'ai pas connu ma mère, morte en couches. Née Grimoard de Roure, elle était la petite-nièce du regretté pape Urbain cinquième, bienfaiteur de notre cité .

De cette mère tôt disparue, et qui m'a tant manqué, je conserve juste un petit portrait en médaillon. La facture en est médiocre, et cependant j'y veux voir les traits de la toute jeune femme qu'elle était, son éternel sourire et ses grands yeux étonnés. De toute évidence, elle ne s'attendait pas, quand on fit son portrait, au sort cruel l'attendait. Pourtant, l'instant de sa mort était proche. À présent que mon tour est venu, je comprends enfin pourquoi la pauvre créature a choisi le silence pour me dire le plus important.

Mon père, Jean de Cezelly, l'avait épousée en secondes noces. C'était un notable influent, considéré de tous. Banquier à l'origine, il faisait partie de la noblesse de robe, était devenu conseiller du Roi, président de la Chambre des comptes de Montpellier. Une fois veuf, il ne se remaria point et n'eut d'autre enfant que moi - d'où sans doute l'excessive affection qu'il me portait.

Fuyant le souvenir de cette perte irrémédiable, ayant aussi trouvé, rue « En boca d'oro », (Embouque d'Or) une résidence digne de son état, Père abandonna la maison de la rue du Petit Scel, qu'il arrenta. Cette rue a ses lettres de noblesse. Ici vécut l'éminent Guillaume Rondelet, venu s'installer à Montpellier pour s'inscrire à l'Université de Médecine, en l'an MDXXIX. Il eut pour condisciples François Rabelais, Saporta, Michel de Nostre-Dame, dit Nostradamus, et bien d'autres restés fameux. Nous eûmes aussi pour voisine la belle Madame de Sauves, femme de Fizes. Elle était la plus séduisante et la plus recherchée du fameux escadron que la Reine-mère employait à ses desseins, et fut aimée tour à tour, et sans doute à la fois, du duc de Guise, du duc d'Alençon et du Roi de Navarre (1). Inutile d'ajouter qu'on se garda de me citer cette dame en exemple, bien qu'elle eût mains amants, non des moindres, et fît beaucoup d'envieux.

Père attendait de moi que je remplaçasse une épouse tôt disparue, une charge trop lourde pour mes frêles épaules. Comprit-il seulement mon désarroit ? Je l'ignore : en ma présence, il s'épanchait peu. Je ne sus jamais s'il cherchait avec sa propre fille contact, un échange, ou que sais-je… C'est un fait que, de ma part et de la sienne, rien ne venait. C'était comme si j'avais la bouche cousue... et je demandais pourquoi nous étions là, tous deux, sans rien oser nous dire.

Il voulait que je parusse à ses côtés aux cérémonies officielles. C'était beaucoup exiger d'une enfant si jeune. Il m'arrivait souvent de trébucher. Du coup, les gens riaient de ma gaucherie. On prétendait que je me sentais mal dans mes jolis escarpins. Au vrai, j'étais comme brouillée avec moi-même, et ne comprenais pas, à l'âge où le corps se transforme, à quel motif ce que j'entreprenais tournait court.

Père voulut me donner l'éducation du fils qu'il eût ardemment désiré, mais n'eut point. Quand j'avais tant besoin de sa présence bienveillante, il commit d'office un précepteur pour me former. Cet homme, fort sage au demeurant, ignorait tout de la féminine nature. Il m'inculqua le sens néo-platonicien du beau et du bon, qui me fit l'effet d'une carresse en comparaison des mœurs brutales de ce temps. Tiens ! Relisant ces mots, je me demande comment j'ai pu faire une faute à « caresse ».

Reprenons. Il était impensable alors qu'une fille entrât à l'université. Mon maître m'enseigna le latin et le grec, me donna quelques rudiments de géométrie et de sciences naturelles, tout ceci plus pour orner mon esprit, avant qu'il fût temps de m'établir, que réellement dans le dessein de m'instruire.

J'appris aussi le chant italien, qui tant était mélodieux, voire sublime en ce qu'il mettait la musique au service des mots… J'appris, accompagnée d'une basse continue, les subtilités du legato, l'art de la trille, de la vocalise, et de l'appoggiature. Il fallait, pour chanter avec âme, feindre des affects que je n'avais jamais, d'expérience, éprouvés. N'était-il pas temps pour moi de passer aux travaux pratiques ? Mais qui sait à quoi songe, à peine nubile, une jeune fille de la haute société ?

Je m'accommodais mal du port du vertugadin (2), et autres accessoires inconfortables qu'imposait aux femmes la mode de ce temps. Les fêtes de Carnaval permettaient une fois l'an, d'échapper aux conventions. Aux sens propre et figuré, j'eus licence de participer aux défilés et autres charivaris. Au risque de me faire gamahucher (3), je n'hésitai pas rejoindre le flot joyeux des étudiants s'épandant dans les rues de la ville, et me surpris moi-même à fleureter.

Je regrettais de ne pouvoir imiter les jeunes et beaux garçons que je voyais s'entraîner au jeu de paume, à demi-nus. Dans les glacis, ils maniaient l'arc et l'arbalète avec dextérité, se livraient à la joute, et autres exercices physiques. L'équitation me fournit un dérivatif.

J'ai parlé de mon éphémère aventure avec l'écuyer chargé de m'instruire.

Père en fut fort contrarié, qui voulut me marier au plus tôt.

Il n'était point d'usage alors qu'on demandât son avis à une fille à l'heure de lui donner un époux.

Celui qu'on me destinait ne m'attirait guère, il était riche, influent, mais bien plus âgé que moi. Je l'épousai contre mon gré, trouvant ce barbon repoussant. S'il me fit un enfant, mort quelques mois après sa naissance, il ne sut point éveiller mes sens. Pour le surplus, c'était loin d'être un mauvais sire. Il eut le bon goût de mourir vite, et me laissa veuve à dix huit ans. Je ne tardai pas à me ressaisir. Si tôt libre et pas vraiment inconsolable, je pouvais enfin disposer de mon existence. Aussi, jurai-je de ne jamais plus de laisser à personne le soin d'en décider pour moi.

 Illustration : lustre de Murano, photo de l'auteur.

 Piste d'écriture : « papillon et papillonnage ».

 Notes :

(1) Mémoires de Philippi, Conseiller à la Cour des Aides, premier Consul, p. 136

(2) vertugadin : bourrelet que les femmes portaient par-dessous leur jupe pour la faire bouffer.

(3) Peloter.

 

 

 

 

 

 

Au-delà du seuil, par Jean-Claude Boyrie

FRANCÈSE  0

 Au-delà du seuil.

 

0c Passage

Comme eût dit le regretté Monsieur de La Palisse, un quart d'heure après mon trépas, je n'étais plus en vie. Et pourtant, la vie, oui… je l'ai trop aimée, avant de rejoindre le séjour des ombres, pour ne pas redouter l'instant de la quitter. Bien à tort, d'ailleurs : franchir le seuil n'est point si malaisé.

La mort… la représentation qu'on s'en fait est trompeuse. Elle n'épouvante que ceux qui s'en approchent. Il faut être passé de l'autre côté pour comprendre que ce n'est qu'un passage anodin, conforme aux lois de la Nature, et qu'en somme la mort fait partie de la vie.

Au moment suprême, il m'a suffi de fermer les yeux. J'ai revécu dans un vertigineux raccourci chaque instant, chaque bribe de mon existence, y compris les plus misérables.

Et voilà que tout était dit. Je ne sentais plus rien, ma douleur s'était par miracle évanouie, alors que ma conscience était déjà dans l'au-delà.

C'était pourtant chose bien étrange, que de me retrouver, gisant sur ce grabat, les mains jointes en position d'orante. Vivante, on m'avait accoutumée à dormir assise, au motif que les morts seuls reposent allongés. Mon époux, quand on a retrouvé son corps inanimé, avait les yeux grand ouverts, son regard tourné vers le vide. Ces yeux pourtant, c'est moi qui sans effroi les lui ai clos.

Maintenant que mon tour est venu - cela devait bien arriver - je ne me sens plus aucune attache matérielle avec le monde d'en-bas. Je ne me reconnais pas dans le pitoyable et froid mannequin de cire qui gît devant moi. De l'éther où je flotte à présent, il m'apparaît comme un bagage encombrant. Est-il appelé à renaître un jour ? Une fois décomposé, réduit en poussière, peut-il devenir ce corps spirituel que décrit l'apôtre Paul ? Ce n'est pas la chose à quoi j'aspire, et moi qui vécus dans la piété, je me prends à douter à présent.

Sentant venir l'heure du trépas, je n'ai voulu près de moi ni médecin, ni confesseur. De l'un comme de l'autre, autant s'épargner les offices. Il est un stade de la maladie au delà duquel il ne sert à rien de prendre médecine. À même enseigne, on peut toujours – cela ne mange pas de pain - recommander son âme à Dieu. Mais comment croire qu'il existe un dieu juste et bon, quand on a vu tant de gens s'entr'égorger en son nom ? Pourquoi tant de sang innocent versé en vain ? À quoi bon tant de patenôtres, pour moi qui ne fis, en bien comme en mal, qu'agir selon ma conscience  ?

Pour ma part, je me refuse à la contrition.

C'est le propre des ombres que de pouvoir aller partout sans que nul ne les remarque. Alors, tout doucement, j'entreprends ma lente évasion. J'erre dans la pièce obscure en catimini. Seule paraît fugitivement sur le mur d'à-côté l'ombre portée de ma main. Je manoeuvre le bouton de la porte. Une lueur fantomatique se faufile par l'huis entrebâillé. Un léger grincement de gonds, puis plus rien. Dans l'embrasure, l'image de mes doigts écartés persiste un instant encore, avant de s'évanouir. Je viens de jeter quelque chose part terre, et ce quelque chose est tout bonne ment mon passé.

Furtivement, je m'en suis allée. Au vrai, ce qui se passe dans la chambre mortuaire a cessé de me concerner. Mes suivantes ont fait avec soin la toilette du cadavre et l'ont revêtu de ses plus beaux atours. Grand bien leur fasse. Auprès du simulacre de ce que je fus - et ne suis plus - défilent en silence mes enfants, mes proches, des amis les plus fidèles aux simples relations. Il se trouve aussi des gens indifférents, qui sont là parce qu'ils s'y croient tenus, ou qui veulent avoir été vus.

De toutes parts, on chuchote, on s'embrasse, on se serre la main. Les doigts de la religieuse en cornette qui me veille égrènent son chapelet, tandis qu'elle récite sans fin des «Ave Maria ».

Demain se dérouleront mes obsèques solennelles, tous les notables de la ville défileront cérémonieusement derrière mon cercueil.

Dieu ! Que de vains apprêts et quelle facétie ! Je ne sais trop s'il faut en rire ou en pleurer.

Il paraît que Monseigneur le Duc en personne prononcera l'allocution funèbre. C'est bien d'honneur pour moi, qui n'ai fait que mon devoir d'épouse et de mère et voulu conserver l'honneur dans l'exercice de ma charge.

Mon seul mérite est d'avoir vécu constamment dans l'action. C'est ce qui m'a permis dans les pires circonstances de ne point céder au désespoir.

Mes pensées s'en vont vers ceux que j'aime et ceux qui m'ont aimée. Aussi bien, je n'éprouve aucun ressentiment vis-à-vis de ceux qui m'ont trahie.

Il y eut un avant. Il y aura un après. Mais maintenant ?

Mes chers enfants, ne vous affligez pas. Tel sera mon dernier message : apprenez que vivre au présent est la seule voie possible du bonheur. Le bon Horace a écrit « Carpe diem » : sachez « cueillir le jour ». Avant qu'il soit trop tard, mordez en ce fruit à pleines dents.

Je reste auprès de vous. Je suis en vous. Je revis dans les lieux que j'aimais,

ce fort de Leucate invaincu qui fit ma gloire et mon malheur.

Je suis la mer, je suis l'étang, je suis cet âpre rivage torturé par le vent,

le souffle violent du cers et la brise marine,

la sente rocailleuse au bord de la falaise.

Je suis le pierrier, la capitelle, la draille

Je suis le pré salé, la sansouire et la roselière.

Je suis l'aube phosphorescente et le soleil brûlant de midi,

son dernier rayon, le soir, sur la Corbière.

Je suis le kermès et l'alzine,

je suis le chèvrefeuille à douce odeur

Je suis l'immortelle, et le chardon bleu des sables,

Je suis la mûre douce au roncier, l'amande amère

la chicorée sauvage.

Je suis l'appel effarouché du sterne

et le rire insensé du goéland.

Je suis l'alouette et l'écureuil furtif,

le conil au derrière blanc, qui s'enfuit.

L'escargot jaune à la coquille translucide,

qui s'accroche par grappes aux brindilles,

je suis la cranquette molle en attente de mue.

Je suis tout, et ne suis rien, je suis nulle part et partout.

 

Illustration : Ralph Gibson, « The somnambuls », 1970.

Piste d'écriture : la porte et le passage, ombre et lumière, effet de seuil , mots associés.

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les stages

12 novembre, Mettre l’intrigue en mouvement : Elément déclencheur, protagoniste, antagoniste, obstacles. Comédie, drame, tragédie ?

10 décembre : Imaginer un mini-roman, individuel ou collectif. Roman d’initiation, d’enquête, de quête, de voyage, de rencontres… ? Poser les lieux, personnages, objectifs et enjeux…Créer « l’arbre » où viendront se poser les feuilles de l’histoire.

Discussion, exemples. Durant le temps d’écriture, accompagnement individualisé possible. Temps de lecture et d’échanges.

Avec Carole Menahem-Lilin, auteure et animatrice d’ateliers.
Contact : 06 84 01 48 57, ou www.atelierdecrits.com

14 janvier : Ecriture scénaristique/ écriture romanesque. Exemples comparés, initiation à l’écriture scénaristique, temps de créativité et de retour. Co-animé avec Daniel Sebaihia, diplômé du CLCF (Conservatoire libre du cinéma français).

11 février : L’écriture et le corps. Le Mouvement authentique, co-animé avec Agnès Vinel, professeure de yoga et de danse contact. Alternance de mise en mouvement du corps et de temps d’écriture.

De 10h à 17h, salle Adra 134 place de Thèbes, ou 19 place du Nombre d'Or.
30 € pour les participants aux cours réguliers, 40 € pour les non-participants(adhésion Adra stage comprise).

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07 novembre 2017

La porte entr’ouverte, par Michelle Jolly

Piste d'écriture: une photo de Ralph Gibson (expo La Trilogie, Pavillon populaire, Montpellier)

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                                       …J’avais sa lettre sur ma table, coincée entre une chope de bière et des dossiers : « Viens quand tu voudras disait-il, j’habite ton quartier depuis quelques mois, nous serions très heureux de te voir, amène ta sœur, si elle le veut… »

Que lui arrivait-il ? Parti depuis près de vingt ans ! Des lettres aux anniversaires au début, mais depuis cinq ans, juste à noël ! Je l’avais revu, en vacances, quelques fois, puis il était parti loin, trop loin… des pays exotiques... Le temps passait, chacun s’installait dans une autre vie. Maman vivait en province, enfin heureuse, attendant d’être grand-mère ; tout était rentré dans un certain ordre, à part Agnès, ma sœur, qui ne lui avait jamais pardonné.

Je savais qu’il vivait toujours avec la même femme, ils avaient deux enfants avait-il écrit. Puis le silence…. Il devait sans doute approcher de la retraite, la maison où il s’était installé ici était vaste, un jardin précédant l’entrée, une grille, j’étais allé sur les lieux un soir, au tomber de la nuit. Si je franchissais cette grille, ce jardin, et sonnais à leur porte, qu’allais-je y trouver ? Des inconnus qui n’avaient sans doute qu’une curiosité à me voir, un père âgé, ayant réussi sa vie de nanti, ignorant mes angoisses de chômage, mes erreurs d’orientation, de recherche, d’avenir. C’était trop tard, je le sentais, trop tard.

Je me suis levé au bout d’une heure d’hésitations, le temps était beau, et je me suis dit : « si j’osais ? »…  J’ai marché jusqu’à la grille, un jeune homme nettoyant le jardin m’a ouvert, et m’a dit d’aller en haut, sur le perron ; mes jambes étaient molles, j’ai monté les quelques marches, j’ai sonné, un garçon m’a ouvert, une quinzaine d’années, j’ai demandé : « Monsieur Lasalle ? », il m’a montré une porte en disant : « frappez là »… Puis il a disparu.

C’était un long couloir sombre, au fond, une porte, dessous un rai de lumière indiquant une pièce inondée de soleil, ma main tremblait, j’ai frappé doucement, et dans l’espace de quelques secondes je me suis senti tout à coup comme il y avait longtemps, quand ma mère n’arrivait pas, devant nos larmes, à expliquer l’absence, à faire accepter l’absence… Je me suis senti incapable de parler, de donner une raison à ma visite, à être aimable, sans reproches, compatissant, serein…. enfin. Alors j’ai fait demi-tour, le temps d’apercevoir une main fine et sombre entrouvrir la porte…… J’ai traversé le jardin en courant, et me suis retrouvé sur le trottoir essoufflé et désemparé.

J’ai repris place devant ma table, une chope de bière posée là, et ce soir j’ai décidé que demain, ou après-demain j’irai là-bas, c’est sûr, oui, j’irai…

 

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06 novembre 2017

l'atelier de mercredi 8 novembre...

... se terminera exceptionnellement un quart d'heure plus tôt, à 18h30 au lieu de 18h45. Je m'en excuse d'avance auprès des participants, mais j'ai un billet pour le spectacle Honchichi à Montpellier Danse, avec les mesures de sécurité il est recommandé d'arriver tôt... et je ne veux pas manquer ça!

Amicalement, Carole

 

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L'armoire, par Nyckie Alause

Piste d'écriture: les photos de Ed van der Elsken (expo La vie folle, musée du Jeu de Paume, Paris 2017)

Ce matin le jour a du mal à s’installer, à prendre sa place dans la ville. Alors pour ce qui est de traverser les carreaux de ma fenêtre sur cour, il n’y aucun espoir que cela se produise avant des heures. Souvent, aux alentours de midi et demi, un rayon parvient à éclairer le mur de la chambre, à peine plus qu’un instant. Et cela même n’arrive qu’entre le dix octobre et le vingt-huit novembre, et un peu au printemps. Autant dire jamais. La concierge m’avait fait visiter les lieux à la bonne heure et le bon jour. Elle m’a tendu les clefs « Bienvenue » a-t-elle ajouté accompagnant sa phrase d’une sorte de sourire. Depuis, le premier été est passé, puis le second. Septembre s’installe et je vais partir sans plus attendre.

Ce matin, j’allumerais bien la lampe en attendant que le jour s’installe, prenne enfin la place qui lui revient. Mon sac est presque prêt. Les cintres s’entrechoquent sur la tringle de la vieille armoire. Laissons cela pour aller respirer me dis-je, Laissons cela…

Mes chaussures heurtent les marches usées comme en écho au claquement de ma porte, écho qui me poursuit. La cour est humide et sombre et le pavé glissant tente de m’empêcher d’atteindre la porte cochère. Encore raté ! Je ne lui aurais jamais laissé le plaisir d’être la cause de ma chute.

Je prends mon temps ce matin pour flâner comme s’il s’agissait d’un début et que tous mes espoirs et mes rêves n’attendaient qu’un signe du destin pour se réaliser. Je joue. Je me joue du temps écoulé. Je salue l’épicière qui est devant sa porte et change de trottoir pour éviter de croiser ma concierge qui sort de la boulangerie.

— Mademoiselle Angèle !

J’observe la vitrine du tailleur pour homme avec un intérêt feint. Et la mégère de crier encore mon nom en agitant la main. Un autobus passe et je m’enfuis. Elle croira avoir rêvé…

Je ne vais pas loin, juste un petit tour dans nos traces. Sur ce banc-là nous nous sommes assis. C’était l’après-midi. Les passants ne faisaient pas attention à nous, sauf un vieil homme avec son chien qui nous avait souri et avait dit « Bonjour les enfants ». Un vieil homme que l’hiver suivant a dû chasser car au printemps je ne l’ai plus rencontré. Je crois bien avoir vu le chien, le même chien renverser une poubelle sur le trottoir.

Là dans cette encoignure, la porte verte, nous nous sommes embrassés, je crois, il faisait nuit, peut-être la porte suivante… Juste après ce baiser je lui ai dit « je t’aime » et lui n’a dit que « viens » et moi, je l’ai suivi. Au bord du fleuve, les feuilles commencent à s’amonceler et craquent grises et déjà sales. Seulement quelques-unes parviennent jusqu’à la surface de l’eau dans l’espoir d’un voyage, d’un avenir. Un tournant dans leur vie au gré d’un tourbillon qui s’avèrera n’être qu’un remous. Elles aussi, comme moi.

Je ne fais même pas le tour du quartier, je rebrousse chemin, traversant une nouvelle fois la rue, glissant ma main sur la vitrine froide du tailleur. Je m’attarde sur des rugosités, ressentant du bout des doigts l’absence et l’abandon, Une exhalaison, comme l’odeur d’une maison déserte qu’une famille a quitté depuis peu. Des sursauts de résistance, des cris et des pleurs, des acquiescements comme des défaites, une maison vide. Dans la vitrine du tailleur, cette chemise, cette veste de lin clair qui ne sont plus de saison prennent des allures d’invendus, abandonnées par le fantôme de l’été. Le nom d’Edouard envahit mon esprit, ce sentiment tenace de perte.

 

C’est la dernière fois que j’ouvre cette porte. La chemise d’Edouard. Elle est la seule chose un peu vivante, le signe de son passage dans ma vie. Elle agonise depuis des jours et pour finir elle pendouille telle une dépouille au crochet de la porte, dont chacun des battements déploie dans la chambre une trace olfactive de nostalgie. Quand on arrive à la nostalgie, ai-je écrit à Edouard, c’est qu’on a commencé à dépasser la tristesse. Je l’ai écrit et ne pourrai plus l’effacer. Au stylo-plume, au dos de la photo. Le cliché punaisé contre le bois de l’armoire. La photo de nous deux, côte à côte, face au miroir. Lui, le boîtier sur le ventre, le doigt sur le déclencheur, le visage clair et, maintenant j’en prends conscience, comme air détaché. Et moi, debout près de lui, rêvant de le toucher au moins du bout du doigt, les yeux fixés sur son reflet, fascinée, captive de l’instant. Je devrais la lui renvoyer…

Les derniers objets personnels enfournés sans effort dans mon sac presque vide, je referme l’armoire. Face à face avec moi-même, dans ce miroir usé au tain lépreux. Son tain qui s’écaille efface mes traits, mes sourires et mes larmes, comme une chute de petites pensées croûteuses qui s’éparpillent. Laisseront-elles place à de jolies petites cicatrices ? Je suis prête, déterminée, sur le seuil. Un regret me fait me retourner et contempler cette pauvre chambre triste avec son armoire à glace dont la porte, sans bruit, s’est rouverte. Je décroche la photo, replace la punaise, pour la prochaine, et la glisse dans ma poche. Je caresse le lin frais de la chemise dont le dernier parfum a fini de s’exhaler. Le tour de clef n’est pas indispensable. Je la laisserai à la loge avant de sortir de l’immeuble.

« Mademoiselle Angèle ! »

Je ne peux plus me défiler.

— Mademoiselle Angèle, laissez-moi votre adresse, pour le courrier.

— Je n’aurai pas d’adresse à l’endroit où je vais. C’est en Afrique.

autoportrait avec vali

Ed van der Elsken, Autoportrait avec Vali (expo La vie folle, musée du Jeu de Paume, Paris 2017)

 

 

 

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04 novembre 2017

La main, par Jean Barraud

Inspiré d'un thème: le seuil, et d'une photo de Ralph Gibson.

 

Lorsque tu arriveras devant la porte, il se peut qu'un effroi te saisisse.

Non pas face au mystère de ce qui pourrait t'attendre au-delà. Car de mystère en apparence point, ou en tout cas rien qui soit de nature à susciter l'effroi.

La porte sera entrebâillée et de l'ouverture jaillira une lumière telle que seul un soleil éclatant peut en être la source. Une lumière propre à rasséréner.

« Ah, te diras-tu, après cette course aveugle, la lumière, enfin ! »

Tu verras confirmées tes intuitions quant aux lieux que tu auras traversés pour parvenir jusque là : d'étroits couloirs aux parquets grinçants comme on peut en trouver dans de très vieilles maisons bourgeoises. Tu n'en seras pas davantage éclairé quant aux raisons de ta présence en ces lieux. Simplement, cette lumière découvrant un vieux parquet, une porte à panneaux d'un modèle démodé, te ramènera enfin à du familier.

Mais auparavant, elle t'aura ébloui. Car tu ne l'auras pas aperçue de loin, comme celle qu'on croit discerner, puis discerne, au bout d'un tunnel, métaphore éculée de tous les regains d'espoir.

Non : c'est tout soudain qu'elle t'apparaîtra quand tu lui feras face et sans que tu aies perçu, même rapide, même fugitif, un quelconque processus d'entrebâillement. Et cette soudaineté ne pourra que te rappeler le début tout aussi soudain de ta pitoyable aventure.

Rien non plus ne sera de nature à t'effrayer dans ce que tu apercevras de l'autre pièce. Tout au plus éprouveras-tu de la déception à découvrir un local d'apparence minuscule, tristement semblable au corridor qui t'y aura mené. N'était cette lumière, solaire à l'évidence, tu auras toutes raisons de penser avoir affaire à un vague élargissement du même couloir, une espèce de palier à plat, ou l'amorce d'un nouveau coude du couloir vers la gauche, selon un angle identique à plusieurs autres observés au long de ta course, et chacun avait fait naître en toi l'espoir, toujours déçu, de voir enfin se produire quelque chose qui donne un sens à ta fuite en avant.

Non, l'effroi, si tu l'éprouves ne viendra ni de la lumière ni de la pièce qu'elle révélera.

Il viendra de la main.

Cette main, il se peut que tu ne la voies pas aussitôt. Ou plutôt que tu ne l'identifies pas comme main. Abusé par sa morphologie, tu croiras peut-être avoir vu un petit râteau pour plante d'appartement, ou alors – mais démesurément grossi - un de ces instruments qu'utilisaient nos aïeux pour se gratter le dos et qui ne sont plus guère en usage. Tu pourras aussi, de manière plus logique, penser à une entrebâilleur d'un modèle inconnu de toi. Cette méprise pourra t'entretenir un bref instant dans l'illusion d'une fin rapide et heureuse à ta mésaventure.

Mais ensuite viendra le moment où tu connaîtras la main.

Malgré le soin que tu auras pu mettre à t'y préparer, je le sais, elle te surprendra. Et c'est de ma part un geste quasi pathétique que de vouloir t'en prévenir, car je sais d'expérience qu'aucun de tes prédécesseurs, aussi préparé fût-il, n'a échappé à la surprise, celle-ci restant au demeurant le premier degré d'une brève échelle qui les a menés au malaise, à l'effroi, puis à la panique, à la terreur enfin.

Une fois reconnue pour ce qu'elle est, la main t'apparaîtra dans un contre-jour qui soulignera sa délicatesse. Tu la verras aussi en ombre portée sur le mur et son aspect de râteau – presque de griffe -  sera comme un écho de ta première interprétation. Tu en concluras qu'à une telle main le terme de maigreur sied davantage que celui de délicatesse.

C'est ainsi que tu sera passé de la surprise au malaise.

L'effroi naîtra du geste d'invite que t'adressera la main, sans que son propriétaire ait pu te voir en aucune façon, ni bien sûr réciproquement toi-même. Un geste souple, délié, qu'en d'autres circonstances tu aurais pu juger gracieux, mais qui t'évoquera tout à la fois un serpent et – image bizarrement précise – une prostituée des bas quartiers de la Londres victorienne. La main t'apparaîtra dès lors féminine, mais d'une féminité très éloignée de la séduction.

La panique viendra de ton refus absolu de toucher cette main, combiné à la certitude que si, il va falloir t'en saisir, sans que ta farouche volonté contraire puisse rien contre cette évidence. Que le fait d'avoir à saisir cette main est écrit et l'a été de toute éternité. Que tes haut-le-cœur, ta mâchoire crispée, tes cheveux dressés sur ton crâne, ton urine souillant le plancher, tout ce cirque grand-guignolesque ne seront qu'un minable jeu d'acteur dont on rira là où la main t'aura conduit.

Quand enfin tu auras saisi la main et senti sa douceur froide, arrivera le temps de la terreur.

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