Ateliers d'écriture animés par Carole Menahem-Lilin à Montpellier

Calendrier des ateliers d'écriture 2106-17

Calendrier des ateliers 2016-2017 :

 Ateliers pistes d'écriture: Lundi et mardi
Ateliers accompagnement de projets: mercredi et samedi 

pour enregistrer ou imprimer fichier word, cliquez et téléchargez:  Calendrier_des_ateliers_2016

1er trimestre

Lundi 12 septembre 2016, 14h-17h15

Mardi 13 septembre, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 14 septembre, 15h45-19h

Attention : samedi 24 septembre, 14h45-18h

 

Lundi 26 septembre, 14h-17h15

Mardi 27 septembre, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 28 septembre, 15h45-18h

Samedi 1er octobre, 14h45-18h

 

Lundi 10 octobre, 14h-17h15

Mardi 11 octobre, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 12 octobre, 15h45-18h

Samedi 15 octobre, 14h45-18h

 

Lundi 24 octobre, 14h-17h15

Mardi 25 octobre, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 26 octobre, 15h45-18h

Samedi 29 octobre, 14h45-18h

 

 

Lundi 7 novembre, 14h-17h15

Mardi 8 nov, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 9 nov, 15h45-18h

Samedi 12 nov, 14h45-18h

 

Lundi 21 novembre, 14h-17h15

Mardi 22 nov, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 23 nov, 15h45-18h

Samedi 26 nov, 14h45-18h

 

Lundi 5 décembre, 14h-17h15

Mardi 6 déc, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 7 déc, 15h45-18h

Samedi 10 déc, 14h45-18h

 

Et, si suffisamment de participants :

Lundi 19 décembre, 14h-17h15

Mardi 20 déc, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 21 déc, 15h45-18h

 

2e trimestre

 

Lundi 2 janvier 2017, 14h-17h15

Mardi 3 janv, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 4 janv, 15h45-19h

Samedi 5 janv, 14h45-18h

 

Lundi 16 janv, 14h-17h15

Mardi 17 janv, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 18 janv, 15h45-18h

Samedi 21 janv, 14h45-18h

 

Lundi 30 janv, 14h-17h15

Mardi 31 janv, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 1er fév, 15h45-18h

Samedi 4 fév, 14h45-18h

 

Lundi 13 fév, 14h-17h15

Mardi 14 fév, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 15 fév, 15h45-18h

Samedi 18 fév, 14h45-18h

 

Lundi 27 fév, 14h-17h15

Mardi 28 fév, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 1er mars, 15h45-18h

Samedi 4 mars, 14h45-18h

 

Lundi 13 mars, 14h-17h15

Mardi 14 mars, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 15 mars, 15h45-18h

Samedi 18 mars, 14h45-18h

 

Lundi 27 mars, 14h-17h15

Mardi 28 mars, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 29 mars, 15h45-18h

Samedi 1er avril, 14h45-18h

 

3e trimestre

 

Lundi 10 avril 2017, 14h-17h15

Mardi 11 avril, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 12 avril, 15h45-19h

Samedi 15 avril, 14h45-18h

 

Lundi 24 avril, 14h-17h15

Mardi 25 avril, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 26 avril, 15h45-18h

Samedi 29 avril, 14h45-18h

 

Lundi 8 mai, 14h-17h15

Mardi 9 mai, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 10 mai, 15h45-18h

Samedi 13 mai, 14h45-18h

 

 

Lundi 22 mai, 14h-17h15

Mardi 23 mai, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 24 mai, 15h45-18h

Samedi 27 mai, 14h45-18h

 

Lundi 5 juin, 14h-17h15

Mardi 6 juin, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 7 juin, 15h45-18h

Samedi 10 juin, 14h45-18h

 

Lundi 19 juin, 14h-17h15

Mardi 20 juin, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 21 juin, 15h45-18h

Samedi 24 juin, 14h45-18h

 

Lundi 3 juillet, 14h-17h15

Mardi 4 juillet, 14h30-17h45, ou 18h45-22h

Mercredi 5 juillet, 15h45-18h

Samedi 8 juillet, 14h45-18h

 

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23 août 2016

Les ateliers "pistes d'écriture", 3 heures 15 tous les 15 jours

Ateliers "pistes d'écriture" : stimulation à l'écriture et techniques littéraires.
A Montpellier Antigone, au 134 place de Thèbes - ou à distance (par mail ou téléphone)
-

Une séance tous les 15 jours, le lundi de 14h15 à 17h30 et le mardi de 14h30 à 17h45 ou de 18h45 à 22h. Calendrier des séances:
85 €/trim + adh à l'Adra. 75 € pour les étudiants. 15 € à la séance, carte de 10 séances: 150 €.
Pour les personnes s'inscrivant en cours de trimestre, les séances manquées sont soustraites du prix.

Que les personnes intéressées n'hésitent pas à me contacter pour un atelier d'essai à 5 € (06 84 01 48 57, ou carole.lilin@gmail.com).

renoir

Un atelier convivial: pas plus de 15 personnes inscrites dans chaque atelier - et dans la pratique, souvent moins - afin de permettre, pour chacun, un temps de lecture et de retour sur ses textes. J'ai choisi le tableau d' Auguste Renoir – La lettre, 1896 pour illustrer ce message parce que cette image de complicité autour de l'écriture me plait. Mais à l'atelier, vous pouvez venir avec votre ordi, en vêtements et avec des idées d'aujourd'hui ! D'ailleurs, la plupart des textes d'auteurs sur lesquels je m'appuie sont contemporains.

L'atelier se déroule en 3 temps: présentation de la piste d'écriture, discussion, remarques, questions. Lorsque le support est un texte, on l'analyse ensemble.

le temps d'écriture est d'1h30 au moins. Le fait de travailler au milieu des autres peut aider à plonger dans sa propre concentration, nourrir son inspiration personnelle. On écrit dans un atelier autrement que chez soi. Chacun sa manière: à la fin de la séance, vous aurez peut-être un texte, peut-être une trame et des réflexions, que vous développerez chez vous et nous lirez à la prochaine séance.

Durant le temps d'écriture, je  peux travailler en individuel avec les personnes qui le demandent, pendant quelques minutes . Ce peut être pour discuter de la consigne, pour lire le texte en cours et proposer des suites ou des modifications (toujours optionnelles! le but est de stimuler la créativité de l'auteur, pas d'imposer mes vues). On peut aussi échanger autour du cadrage ou du point de vue que vous avez adopté.
Quand personne ne me sollicite, j'écris moi-même.

Un temps de lecture et de retour sur texte. Je peux lire un texte à la place de son auteur, si celui-ci est intimidé, ou souhaite entendre "résonner" son texte.

On peut n'exposer que le projet du texte, sa trame narrative, ce qu'on envisage pour la manière de l'écrire, sa structure... On peut lire des extraits, on peut aussi parler des questions qu'on se pose. Les réactions des autres écrivants permettent souvent d'avancer.

Le principe : une écoute bienveillante, et des critiques "positives", c'est à dire qui évitent les jugements de valeur. Parfois on n'a rien à dire, mais la manière dont on a offert son écoute, dont on a été capté, est très parlante.

J'essaye pour ma part d'avoir une lecture et des remarques surtout "techniques",  dans le but d'améliorer la cohérence d'ensemble du texte.

L'intérêt de ce type d'atelier: se forger des outils, s'exercer à partir de propositions inattendues, écouter ce que les autres ont créé à partir de ces mêmes propositions, réfléchir à plusieurs, ouvrir l'éventail de ses possibilités, surprendre son inspiration.

Quelques pistes d'écriture: suivre le lien. Par ailleurs, j'ai pris l'habitude de les résumer en haut des textes proposés sur ce blog.

 

 

 

 

 

 

 

"Accompagnement de projets", le mercredi ou samedi

 Adultes (et adolescents motivés)

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Le mercredi après-midi, de 15h45 à 19h, ou le samedi de 14h45 à 18h

Même si je donne souvent la piste d'écriture de la semaine, surtout si je pense qu'elle peut vous aider dans vos projets, vous êtes libre de l'adopter ou non. Ce sont avant tout vos projets (romans, nouvelles, contes, textes biographiques, recueil poétique en prose ou vers libres...) qui structurent l'atelier:

- Le travail en individuel durant l'atelier collectif: En tant qu'animatrice, je suis disponible pour vous aider à tout moment; cette aide individuelle, discussion ou lecture/correction de votre texte, ne pourra toutefois dépasser 15 mn par personne. Vous pouvez également me demander de lire durant la semaine 2 à 3 pages, surtout si vous avez manqué une séance, ou si vous souhaitez me tenir au courant de l'avancée de votre projet. Au-delà, le suivi relève de l'atelier individuel.

- Temps d'écriture en groupe
- Lecture au groupe, ou exposition du projet, après ou avant ce temps d'écriture.
- Retours du groupe et de l'animatrice, à propos de ce qui a été ressenti, compris... Discussion de tel ou tel aspect, des personnages, de l'écriture... Conseils "techniques" et de construction, conseils de lecture, correction grammaticale...
- Séances de  techniques narratives ou poétiques sur demande.

Tout le monde ne pourra peut-être pas lire ou exposer ce qu'il projette à chaque fois au groupe, mais ceux qui n'ont pu ou souhaité le faire lors d'une séance seront prioritaires lors de la séance suivante.

Vous pouvez venir avec papier et stylos, mais aussi votre ordinateur portable ou une clé USB si vous le souhaitez.
Sur place : dictionnaires et dictionnaires des synonymes. Quelques fiches techniques. Supports visuels.

Cet atelier peut se combiner avec les ateliers d'écriture classiques, du lundi et mardi, au cours desquels des outils et stimulations d'écriture sont proposés. Il peut aussi être complété par des séances individuelles, relecture/correction du manuscrit ou travail à deux (20 €/h).

Pour plus d'informations : carole.lilin@gmail.com ou 06 84 01 48 57

 image empruntée au site: levurelitteraire.com. Elle était trop belle!

85 €/trim + 20€ adh ADRA, 240 €/an (si vous payez les 3 trim à la fois), 15€ à la séance (carte de 10 séances 150 €)

 

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22 juillet 2016

Réminiscences, par Sylvie Albert

Piste d’écriture : composer des haikus en s’inspirant des exemples fournis OU introduire du texte – prose ou poème – entre les haikus proposés, en racontant l’histoire qu’ils nous inspirent.

 

Réminiscences

matin d’été,

notre rendez-vous

sur une place fraîche[1]

Je m’en souviens comme si c’était hier. Deux gamins – à 20 ans, on est toujours des gamins – rougissants et balbutiants. Ce n’était pas notre premier rendez-vous amoureux, ni à l’un ni à l’autre, mais nous sentions au fond de nous que c’était le premier de cette importance. Le premier qui allait nous entraîner, sans filet, vers un futur incertain, semé d’embûches, mais que nous aurions la force d’affronter, enfin. Car nous serions deux.

 

            dans le silence

            et dans la nuit

            tout est chemin[2]

La découverte de « nous », nos premières nuits, nos premières vacances ensemble et bientôt notre exil loin du village… Nous n’avions pas le choix, il fallait bien avancer. Par la suite, nos balbutiements, puis nos épanouissements professionnels, toi en tant que styliste et moi écrivain. Et ton ascension dans le milieu de la mode tandis que j’avais de plus en plus besoin de toi… Tout cela, je le revis maintenant. Avec tour à tour bonheur et souffrance.

 

            L’été passe.

            Je soulève un store

je ne regarde rien.[3]

Je ne vois pas ce qui se passe dehors. De la pluie de juin[4], des feuilles de lotus dans l’étang, des nappes de papier blanc qui s’envolent sur la table, du monastère penché là-haut sur la colline, je ne distingue rien. Volets clos, je vois juste défiler ma vie, notre vie, j’entends un vieux silence qui monte dans les saules. Plus rien n’a de saveur ni d’odeur. Il est trop tard.

 

            ce matin

            le silence des oiseaux

            comme s’ils savaient…[5]

Ce matin-là, dix ans après notre premier rendez-vous, pourra t-il un jour s’effacer de ma mémoire, avant que je ne disparaisse moi-même ? Ce matin où je me suis retrouvé debout devant une fosse, complètement perdu sans toi, épuisé d’avoir déjà tant pleuré, pressé par tes parents d’accélérer mes adieux. Tes parents, qui n’ont jamais accepté notre relation, qui ne t’ont jamais accepté, toi, comme tu étais.

 

derrière

tous les faux semblants,

la délivrance

Un fils homosexuel quand on est le notaire du village, cela ne passe pas. Et si en plus il ne trouve pas de métier plus « viril » que celui de styliste, il ne reste qu’une solution : couper les ponts.

Tu n’as pas supporté ce rejet. Tout comme tu n’as pas supporté que je te refuse l’adoption d’un enfant, au travers duquel tu aurais pu reconstruire une partie de ton identité.

Par notre bêtise, notre incompréhension, nous t’avons tué.

 

            Les saisons passent

            Effluves du passé

            Tu ne reviendras plus.

 

 

 

Juillet 2016

           



[1] Haiku tiré du livre « Juste la douceur du vent, haiku » de Christian Cosberg (2016, Eds Tapuscrits).

[2] idem

[3] Haiku de Nakamura Teijo.

[4] Les mots en italique sont des extraits de haikus de Christian Cosberg et de Masaoka Shiki.

[5] Haiku tiré du livre « Juste la douceur du vent, haiku » de Christian Cosberg (2016, Eds Tapuscrits).

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18 juillet 2016

Le journal d'un fou, par Sylvie Albert

Piste d’écriture : Imaginer un texte à partir de mots liés aux spectacles des Festival d’Avignon 2014 et 2015 (indiqués ici en italique).

Le journal d’un fou

étoiles

J’appelle mes frères et, comme souvent, personne ne répond. Ils ont encore dû suivre cette satanée Solange Rossignol et s’embarquer dans Dieu seul sait quelles odyssées, et ils m’ont laissé gérer la boîte seul - ou quasiment, car Vassilissa est plus souvent à la Happy manif qu’à son poste derrière le bar. Et quelle boîte ! Le chien qui fume, vous parlez d’un nom… D’autant que les quelques pièces qu’on y joue ressemblent plutôt à du Teatro Comico… Enfin bref, ce n’est pas le sujet, là. Je suis en cavale et j’aimerais bien que pour une fois mes frères ne jouent pas les enfants du silence… J’ai besoin d’eux pour me sortir de cette Comédie Tragédie ! Je récapitule :

Premier acte : quand Victor (c’est-à-dire bibi) rencontre Lili, c’est magique, les murs ont soudain des étoiles, ils se racontent le secret de la petite chambre nuit et jour en huis clos, et leur passion n’a rien à envier à celle des amants d’Ulster. L’impossible s’est invité dans leur vie, c’est encore mieux qu’une émission de téléréalité.

Deuxième acte : moi qui me prenais pour « l’inaccessible », toutes mes résistances sont tombées d’un coup, et je me suis laissé mettre un fil à la patte. Nous avons emménagé Quai des Brunes, derrière le grenier à sel. Lili est devenue mon égérie, je lui écrivais des chansons surnaturelles pour concurrencer son ennemie d’enfance, une diva à Sarcelles.

Mon oncle le bossu m’avait bien prévenu, en passant par là : « Y’a pas de noyau dans le chocolat ! », et pourtant j’ai continué à danser dans le bal des illusions. J’étais comme un poisson dans les étoiles, cœur et âme à fond dans ma comédie funky-romantique.

            Troisième acte : Lili est partie en Grèce avec les Inconnus. Monsieur K. est alors venu me voir afin de me raconter ce qui se passe à l’école des femmes et comment ces dernières nous prennent, nous les hommes, pour des marionnettes. Il m’a raconté que la valse du hasard n’en est pas une, les rencontres amoureuses sont en réalité programmées par les femmes qui, à petits pas bleus, nous poussent dans nos retranchements jusqu’à ce que l’on dise « Oui ». « Mettez les voiles », m’a t-il conseillé. Ces révélations ont été un véritable arrache-cœur.

            Quatrième acte : quand Lily est rentrée de Grèce et m’a dit « J’attends un événement », je n’ai pas rétorqué « Je n’ai peur de rien ! » comme je l’aurais fait quelques semaines auparavant. J’ai pris mes cliques et mes claques, après avoir ramassé en vitesse dix grains de sable empilés, mes 7 épées, mon manuel de full art, mon rhinocéros en marbre, sans oublier mon livre de chevet « La philosophie enseignée à ma chouette ». Je lui ai laissé le rouge gorge pour toute compagnie.

 

            Maintenant, il faut que je parle à mes frères avant que le cercle de la honte ne se referme sur moi. Je soupçonne qu’ils vont se montrer irrévérencieux envers moi qui suis pourtant leur ainé, me faire les loges de la vertu, mais j’ai l’habitude de leurs transgressions !

Et j’en suis là, à monologuer avec ma valise, dans un remake de la dernière balade de Buster Keaton… S’ils ne me répondent pas, je vais devoir aller me cacher chez Andromaque, au théâtre de l’observance. Mais j’hésite, car la dernière fois elle hébergeait une troupe de lotophages qui pratiquaient des rituels de purification des plus étranges, et m’ont entraîné dans une chorégraphie lune-air dont j’ai mis plusieurs jours à me remettre. D’un autre côté, manger le fruit du lotus[1] serait une solution commode à mon problème… Oui, oublier, se retrouver sur un nuage vert avec la jeune fille et la mort, cette dernière me disant : « Tu as eu de trop grandes espérances. Voici ta sanction : deviens qui tu es »… ce serait le rêve !

 

 

Juillet 2016



[1] « manger du lotus »  signifie au figuré perdre la mémoire.

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HAIKU D’ETE, par Nyckie Alause (avec haïkus de Christian Cosberg)

Piste d'écriture: s'inspirer de haïkus de Christian Cosberg, du recueil « Juste la douceur du vent » , 2016, éd. Tapuscrits. (ici reproduits en italique).

Haïku d'été

Ce matin, il me semble que nous avions rendez-vous ? N’est-ce pas ce que nous avions convenu ? Tu serais arrivée du sud et moi, j’aurais remonté l’avenue de la Liberté. Nous serions partis de chez nous à la même heure, quand la lumière dissout enfin les miasmes accumulés pendant la nuit sous les grilles des égouts.

 

juste_la_douceur_du_vent

nos portes claquent

à l’unisson de leurs échos

vibration dans l’air clair

 

 

                                                      matin d’été

                                                      notre rendez-vous

                                                      sur une place fraîche

 

Si tu étais en route… Ce doit être ainsi, tu as décidé de me faire attendre, me faire prendre la mesure du désir que je peux avoir de toi. Je reste pensif, assis sur la pierre froide de la margelle de la fontaine. Du bout de ma chaussure je chasse des feuilles échouées là en les faisant glisser une à une dans la rigole verdie de mousse. Et une à une elles naviguent pour finalement aller s’accumuler sur la grille de fonte, comme un millefeuille trop cuit. Quand elles ont toutes disparu, c’est le manque de bruit autour de moi qui me fait ressentir le manque de toi.

 

                                                      ce matin

                                                      le silence des oiseaux

                                                      comme s’ils savaient…

 

les feuilles brunes

dans l’ombre verte

s’agglomèrent autour de la grille

 

 

Quand le premier moineau, d’un vol sûr, a traversé l’espace jusqu’à la surface miroitante de la fontaine, a atterri sur le bruissant de la rocaille, a secoué ses plumes comme on se débarrasserait d’un mauvais rêve dans les éclaboussures lumineuses, ses congénères ont entamé un chant de victoire, une conversation. J’ai regard ma montre et j’ai tendu l’oreille. Sont-ce tes pas que je perçois sans encore t’apercevoir. Le rythme de ma respiration se calque sur celui de mon cœur, sur ce que je sais du bruit de tes sandales. Ce que j’en sais, c’est que le pied droit ne produit pas la même note que le pied gauche, un petit demi-ton vers le haut. Plus besoin de tendre l’oreille. Tes pas résonnent dans la ruelle où s’accrochent encore des lambeaux de nuit, comme une ultime tentative de capture. Mes yeux se tendent vers la musique venue du sud, prêts à arracher à cette ombre le premier reflet de ton corps ?

 

mélodie douce

odeur florale des tubéreuses

air de saison nouvelle

 

 

Et enfin tu es là. Légère, un rien distante, tu virevoltes en faisant fuir, mais pour un instant seulement, en faisant fuir les moineaux. Ils se perchent et repartent.

 

les ombres des moineaux

tombent et se relèvent

un rêve de feuille

 

                                                      jardin en friche

                                                      un vieux silence

                                                      monte dans les saules

 

 

C’est sans guère de mots que nous nous étreignons. La rencontre a eu lieu. Et maintenant ce sont nos pas qui martèlent les pavés, égrènent les secondes, profilent l’avenir. Le mur du vieux jardin s’effrite en grains de chaux pour laisser aux pierres grossières une raison encore de structurer l’espace. La maison reste derrière, cachée, obscure, protégée des intrus.

 

la porte dérobée

se cache sous le lierre

aux regards malveillants

 

De ma poche, j’ai sorti la clef. T’en souviens-tu ? Cette grosse clef brune avec une étiquette de carton gris fixé par un bout de ficelle rugueuse qui s’effiloche et pique un peu autour du nœud. « 123 » est inscrit sur le carton usé. Et sur le haut de la porte caché sous le lierre. Un anneau pend qui autrefois a dû permettre d’actionner une petite cloche.

le carillon trébuche

puis s’éteint  pour toujours

comme un soupir

 

Dans le jardin, je t’ai serrée contre moi, je t’ai senti frémir, un tremblement, une vibration, un émoi qui moi aussi me gagne.  T’en souviens-tu ? Une moiteur qui commence par la paume de nos mains, quelques sueurs qui descendent le long de nos échines. Cette odeur acide et douce que je respire avec volupté, là, dans ce petit creux caché sous ton oreille. Ta main capture sur mon front des brillances et, en passant sur mes yeux font se fermer mes paupières, contre mon gré. Je n’ai de cesse de pouvoir les ouvrir à nouveau, de t’écarter de moi pour pouvoir te reprendre, de t’amollir pour te retendre.

 

la journée disparait

quand se ferme la porte

de bois gris

 

Le temps s’étire loin du monde, toi et moi. L’odeur de fleurs fanées, de laine et du crin des fauteuils, un subtil amalgames de vies vécues, de notre vie à vivre, de disparitions et d’apparitions. La porte refermée, de connivence nous décidons que c’est la nuit. La lumière qui s’immisce dans les interstices dessine au plafond des paysages à l’envers dont on n’est jamais sûrs de l’existence.

C’est quand nous sommes entrés dans la chambre que la voix t’est revenue. Fébrile, chaude, elle caresse mes sens d’un souffle, elle m’électrise. Tes mots, des étincelles, qui partent à droite, à gauche, s’impriment sur le papier fleuri, s’accrochent comme des ombres dans les plis des rideaux. Je te tiens serrée et tu t’échappes encore, un chat. Je te poursuis, te rattrape, te saisis, te relâche, pour jouer encore, animal.

                                           nuit d’été

       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14 juillet 2016

Quelques liens et forums

Voici un forum que je trouve intéressant.

http://jeunesecrivains.superforum.fr/

Il recense les éditeurs par genres:

http://jeunesecrivains.superforum.fr/f91-maisons-d-edition

ainsi que les concours et appels à textes,

http://jeunesecrivains.superforum.fr/f30-concours-et-appels-a-textes

comme le faite ce  nouveau site dédié aux concours :

http://www.concoursnouvelles.com/

Mais on peut aussi, dans http://jeunesecrivains.superforum.fr, discuter des éditeurs, lire et faire lire ses manuscrits...  (bêta lecture) Les règles du jeu sont clairement précisées.

 

 

 

 

 

Posté par Menahem Lilin à 16:25 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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13 juillet 2016

Le temps des azeroles, par Jean-Claude Boyrie

Le temps des azeroles.

 Jardin en friche

un vieux silence

monte dans les saules

 Marc avait retrouvé cette photo d'Alice au fond d'un tiroir. À quelle occasion la lui avait-elle donnée ? Il ne s'en souvenait plus au juste. Peut-être voulait-elle tout simplement s'en débarrasser….

L'image était plutôt floue et surexposée. Elle datait... de quand, au fait ? De plusieurs mois avant leur rencontre, voire davantage… ce cliché n'avait aucune raison d'évoquer pour lui quoi que ce fût. Et pourtant Marc le contemplait avec fascination.

Alice faisait décidément très jeune à cette époque. Sur cette photographie, elle avait une expression mutine – enfantine eût-il dit - et de bonnes joues pleines. La jeune femme posait dans son jardin, les cheveux relevés en chignon sur sa tête. Elle était en train de cueillir des framboises – des groseilles, peut-être – rouges lumignons épars dans la verdure. Il remarqua la robe d'été, très décolletée : elle se fondait dans le décor, du fait de sa couleur jaune-vert.

Les feuilles de saules, en arrière-plan de la photo, frissonnaient de façon palpable. Il se dit qu'il devait y avoir un sacré vent ce jour-là.

En observant de plus près les détails, Marc s'aperçut qu'un bord avait été grossièrement retaillé, sans doute pour cacher un personnage, qu'on devinait cependant. Alice semblait s'adresser à cet interlocuteur, invisible, mais présent. Qui pouvait être cet inconnu ? Sans doute quelqu'un de proche : un parent, un ami d'Alice ? Ou bien son flirt ? Marc éprouva rétrospectivement de la jalousie en raison de ce sourire qui ne lui était pas destiné.

Cette image avait surtout pour effet de raviver une blessure mal refermée. Entre Alice et lui, les choses avaient fini comme elles avaient commencé : sans rime ni raison. Ce qu'on nomme amour fou (s'agissait-il vraiment de cela ?) n'avait duré qu'un été. Lui ne s'était pas vraiment remis de cette aventure.

Dans le silence.

et dans la nuit

tout est chemin

 Marc avait rencontré son égérie à l'occasion des feux de la Saint-Jean, fête très populaire ici, qu'on amalgame à tort avec celle de la musique. Cette nuit la plus longue, où la campagne s'embrase de mille feux, voit éclore en même temps des orchestres, chorales, et autres formations improvisées. Partout l'on danse ! Le temps d'une farandole, Marc avait saisi la main qui se tendait à lui, celle d'Alice en l'occurrence, et c'est alors que tout avait basculé. Cette fille lui avait tourné la tête. Ensemble, ils avaient tournoyé, goûté quelque grillade ou picoré des tapas, sans doute un peu trop bu. Puis, ils s'étaient écartés du groupe. Alice l'avait mené par la main sur un chemin âpre, rocailleux, qui menait à son jardin. L'ombre s'était refermée sur eux. De ce qui s'ensuivit, Marc n'avait pas gardé claire conscience. Il se souvenait juste combien cette nuit fut douce.

Il avait fait durant la journée une chaleur moite. Il émanait du sol humide de rosée un parfum de foin fraîchement coupé, qui flottait sur la campagne.

Ils avaient fini leur courte nuit dans un maset, tendrement enlacés au creux de ce modeste abri.

Au petit matin, Alice avait cueilli des framboises de son jardin, qu'elle avait malicieusement fourrées dans la bouche de son compagnon encore assoupi. Le jus pourpre dégoulinait sur son menton. Les lèvres d'Alice étaient couleur de framboise. Il garda de ses premiers baisers la saveur douce acidulée.

Ils s'étaient revus par la suite, étaient devenus amants. Rien n'avait remplacé ce lieu propice au rêve et ce fragile instant. Simple fantaisie ou parti délibéré ? Jamais Alice ne mena plus Marc en son jardin secret, paradis entrevu. Ils se donnèrent rendez-vous par la suite en divers lieux, partout sauf là. Une fois l'été passé, quand fut venu le temps des amours mortes, Marc tenta de retrouver l'endroit, mais il manquait de repères, ayant omis ce soir-là de semer les cailloux du petit Poucet. Divers chemins, tous pareils, rayonnaient à partir du village. Ils avaient en commun leurs murets de pierre sèche ou haies de lauriers. Les maisons d'alentour se confondaient dans leur consternante banalité. Entre mille autres possibles, il ne put jamais identifier l'itinéraire menant au jardin d'Alice.
La voie en était définitivement perdue.

 Nuit d'été

son chemisier ne tient plus

que par deux boutons de fièvre.

Pour agrémenter leurs dînettes, Alice emportait toujours avec elle un échantillon de fruits de son cru, cueillis du matin. Après les garriguettes et autres ciflorettes, vinrent la variété marra, plus tardive, plus douce, au parfum de fraises des bois. Au fil des semaines, cerises, groseilles, framboises se succédèrent. Puis vinrent les abricots à la chair onctueuse et les brugnons dorés.

C'étaient autant de jalons, marquant les étapes de la belle saison. Au fur et à mesure que l'été s'écoulait, en pente douce, les jours raccourcissaient, les nuits fraîchissaient.

Vint la seconde quinzaine d'août, à l'avant-goût d'automne. Une sorte routine s'était instaurée entre les deux amants. Il cessèrent de redécouvrir le monde et les baisers qu'ils échangeaient se firent moins passionnés. Surtout, leurs rendez-vous s'espacèrent. Alice prit l'habitude de se faire attendre, elle s'éclipsait après coup mystérieusement. Puis, elle disparut plusieurs jours d'affilée, sans donner d'explication - ce qui pour Marc en supposait une. Il dut se faire à cette idée : Alice avait une autre vie, elle entendait la préserver. En tout cas, il respecta son silence et s'abstint de poser à son amie des questions qui n'eussent mené à rien

Un mur infranchissable les séparait fait non de pierre, mais de rayonne. Allez savoir pourquoi, lorsqu'il retrouvait Alice, il s'acharnait sur son chemisier, dernier obstacle à la douceur de son sein. À travers la fine étoffe, il croyait sentir le grain de sa peau. N'étaient ces deux boutons, qui ne tenaient qu'à un fil, à l'image de leurs amours et que dans sa hâte, il aurait tant voulu faire sauter....

Plus tard, trop tard, il comprit que l'attente importe plus que l'étreinte. Alice, en évitant d'abord de se livrer toute, avait donné le meilleur d'elle-même.

L'équinoxe approchant, avec ce mélange de rouerie et d'ingénuité qui devait faire partie de sa nature, Alice fit comprendre son compagnon que leur idylle aurait une fin, comme toute chose. Marc fit d'abord celui qui n'entend pas. Mal lui en prit. Il subit d'abord d'insignifiants coups d'épingle, un avertissement sans frais. À ce message subliminal, succédèrent des piques plus appuyées. Vint le temps des petits malentendus qui font les grandes ruptures, prélude à l'hiver du coeur.

Hasard ou calcul, leur dernière rencontre eut lieu le 21 septembre, un mercredi. Le temps était encore agréable, mais on sentait que le ciel au loin se voilait. Marc et Alice avaient fixé leur dernier rendez-vous au prieuré du Vignogoul. Son architecture élégante se devinait au dessus du mur d'enceinte, englobant également un jardin monastique. Le chemin qui menait au sommet de la colline – on dit un « mourre » dans le parler local - était ceint d'une double haie d'azéroliers. Marc ignorait jusqu'au nom de cet arbuste épineux, proche parent de l'aubépine, qui poussait à l'état spontané. Alice lui apprit à reconnaître ses feuilles dont la forme évoque celle d'une patte d'oie. Il voulut goûter ses fruits, qui ressemblaient à des pommes minuscules, pour les recracher aussitôt, tant leur pulpe était astringente. Elle lui recommanda de les réserver après cueillette, il les mettait par la suite en confiture ou en gelée. Ce qu'il fit. Ainsi accommodées, ces azéroles portaient en elles les dernières saveurs de l'été finissant.

Car ensuite, Marc ne devait plus revoir Alice. Il ne chercha pas d'ailleurs, à quoi bon ? Les mois, les années passèrent. Il oublia, tenta d'oublier plutôt, son visage, son sourire et le son de sa voix. Le temps de leurs amours était bel et bien révolu. Le hasard (mais en était-ce un ?) lui fit à la même saison porter ses pas sur le sentier du Vignogoul, à l'endroit même où ils s'étaient dit adieu. L'automne avait ramené la fructification des azéroles. Marc ne put s'empêcher d'en porter une à sa bouche. Il y retrouva la douceur acidulée des baisers d'Alice. Elle était à ses côtés de nouveau, présence absente. Ainsi, d'une certaine façon, le temps suspendu reprenait son cours.

Haïkus: Christian Cosbert. Texte: J.C. Boyrie

 Pistes d'écriture : haïkus d'été, d'après « Juste la douceur du vent » de Christian Cosberg, 2016, éd. Tapuscrits. / Goûts, textures, émotions, par l'évocation des aliments.

 Illustration : Azéroliers, in « La garrigue, grandeur nature » de Jean-Michel Renault, éd. 1980.

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04 juillet 2016

derniers ateliers de l'année et date de reprise

Les derniers ateliers de l'année auront lieu cette semaine: lundi 4 juillet, 14h15, mardi 5, 14h30 et 18h45, mercredi 6, 15h45, semedi 9, 14h45

Je reprendrai à la rentrée, le lendemain de la foire aux associations, lundi 12 septembre, excepté pour l'atelierdu samedi qui sera décalé d'une semaine, pour cause de journée du patrimoine... Ce qui donne:  lundi 12 septembre 2016, mardi 13 septembre, mercredi 14 septembre, samedi 24 septembre.

puis lundi 26, mardi 27, mercredi 28 septembre, samedi 1er octobre

le samedi 17 septembre, nous fêterons le patrimoine sur Antigone, avec entre autres un atelier d'écriture sur le goût, avec petite dégustation: saveurs d'ici... saveurs d'ailleurs... quand les mots donnent du goût à la vie.  Sur le même principe, il y aura de mini-ateliers de langues (anglais, espagnol...)

L'horaire exact, ainsi que le calendrier complet des ateliers vous sera communiqué.

Bon été à ceux qui ne pourront venir cette semaine,

 

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02 juillet 2016

Petit caillou toscan, par Jean-Claude Boyrie

 Pistes d'écriture : « Petits cailloux de la Comédie du Livre »/ Relation du narrateur avec son personnage.

«

 

 L'odeur du tilleul saturait l'habitacle. Benedetta s'éloigna de Claudio et s'étira. Elle ferma les yeux, lorsqu'une lumière blanche passa comme une flamme et s'éteignit. Un coup de tonnerre explosa du côté du garçon. »

Simonetta Greggio « Black Messire », Stock, 2016.

 

Rappelez-vous des Brigades rouges - en italien les « Brigate rosse ». Durant les années quatre-vingt, cette faction soi-disant d'extrême gauche endeuillait l'Italie, multipliant les actions violentes, assassinats et autres prises d'otages. Ses agissements visaient principalement des flics et des magistrats, des notables, tout ce qui représentait aux yeux des terroristes l'ordre établi.

Léonard était averti du risque encouru, mais il n'en avait cure. Ayant renié son appartenance à la classe dite « bourgeoise », il ne se voyait en rien cible potentielle des Brigades rouges. Peut-être, avec l'insouciance propre à son âge, pensait-il à propos des attentats que « ces choses-là n'arrivent qu'aux autres ». Est-ce qu'on s'en prend à un artiste en herbe, sans feu ni lieu ? Surtout lorsqu'il se balade en compagnie d'une belle fille (en l'occurrence Cecilia, sa compagne d'alors) ?

Léonard avait entrepris de traverser la péninsule par petites étapes. Ce « grand tour », exercice obligé des jeunes peintres de son temps, devait le mener de la Côte ligure aux horizons lumineux de Naples et de Sorrente. Un voyage sans histoire qui, tel un mécanisme apparemment bien huilé, semblait se dérouler comme prévu. Sauf que… Pas de chance pour ce garçon. Son périple avait trouvé une issue dramatique à mi-chemin, sur une route de campagne, entre la Toscane et l'Ombrie. Un petit caillou s'était pris dans l'engrenage. En fait, ce fut le vrai pavé dans la mare de sa vie.

Le destin l'attendait à Castiglion Fiorentino. Cette ville d'étape est gratifiée d'une étoile au guide Michelin. Léonard garderait à jamais en mémoire la silhouette du bourg médiéval juché sur son éminence. En contrebas, s'étendait une place ombragée de platanes et de tilleuls. Roulant à petite allure, il ne se privait pas de lutiner sa ragazza, lâchant parfois le volant. Le jeune couple savourait le bonheur de se promener ensemble dans un cadre enchanteur. On n'était qu'au milieu du printemps, mais avec ce temps radieux, on aurait pu se croire en plein été. Tous deux admiraient les hauts cyprès fuselés, les champs de blé ondulant au vent, virant du vert au jaune vif et constellés de coquelicots, tels une effusion de sang (une vision hélas prémonitoire).

Si le paysage se perçoit par les yeux, il se vit par l'esprit. C'est dans la subjectivité de l'artiste qu'il trouve son véritable sens. Il y crée un objet nouveau, qui peut devenir poème ou tableau.

À l'entrée du bourg, ils avaient été dépassés par deux individus en moto. Sans que Léonard ait eu le temps de réaliser, un des acolytes avait jeté quelque chose sur le véhicule. Il ne savait pas quoi, mais c'était un objet grossièrement empaqueté. Puis ç'avait été la déflagration, l'éclair blanc, le pare-brise éclaté, le pourpre jaillissement du sang. Les terroristes avaient frappé à l'aveugle ou, tout simplement, s'étaient trompés de cible.

Il était resté quelques heures dans le coma puis, transporté d'urgence à l'hôpital d'Arezzo, s'était éveillé sous perfusion. Somme toute, il s'en était plutôt bien sorti, quoique passablement amoché. Cecilia, la pauvrette, n'avait pas eu cette chance. Elle avait eu le tort de se trouver au mauvais endroit, au mauvais moment.

Officiellement pourtant, la page est tournée. Entre temps, cet artiste-peintre a gagné de la notoriété. J'ai fait sa connaissance à l'occasion d'une exposition dite « rétrospective » de ses œuvres. Imaginez ce petit local qui servait jadis de mess aux officiers de la garnison. L'odeur un peu fade des tilleuls y pénètre, elle enchante les longues soirées de juin. Au solstice d'été, l'on fête en musique sur l'Esplanade la nuit la plus courte. Les flonflons d'une lointaine fanfare, mêlés de vibrations électroacoustiques et de bon vieux rock, se fondent en une étourdissante cacophonie.

Peu enclin aux mondanités, j'ai tendance à fuir les vernissages. Rien d'ennuyeux comme une manifestation codifiée. Il faut parfois faire avec : c'est le pire moyen, excepté tous les autres, de rencontrer un artiste. En l'occurrence Léonard, qui se dit agitateur professionnel. Il est « celui par qui le scandale arrive ». Autant vous l'avouer, je n'ai rien compris de prime abord à sa peinture. Elle est à l'évidence inspirée du seizième siècle italien. Fichtre ! Les œuvres exposées font surtout dans la provocation, sans être en rien vulgaires. L'ensemble dénote au contraire une facture précise et soignée. Il y a surtout ce rouge éclatant qui domine, symbole de désir, de feu, de sang.

Je ne suis pas sûr que le terme « rétrospective » plaise à Léonard. Il renvoie au passé, fleure bon la poussière des musées, la rédaction prétentieuse des cartels. Ah, cette manie de tout vouloir cataloguer ! Qui donc a eu l'idée absurde de coller l'épithète « art baroque tardif, fin vingtième siècle » à cette guitare électrique qui flotte dans l'espace, ornée d'une femme nue à la pose lascive ? Je ne sais non plus que penser cette « Cène » aux contours bien léchés, d'une irréligiosité délibérée. Autour de la table, en lieu et place du Christ et de ses apôtres, s'affichent d'affriolantes jeunes femmes au décolleté pigeonnant. Ce parti-pris de transgression ne choque au demeurant plus grand monde. Et que dire du fauteur de cette œuvre déjantée, ici présent ?

Cet excentrique arbore la crinière blanche du lion devenu vieux. Il accueille son public en chemise à fleurs et en tongs. Cela lui donne une allure de soixante-huitard attardé. De fait, il en a vu d'autres, lui qui se targue d'avoir traversé tous les courants artistiques de l'après-guerre, de l'expressionnisme abstrait au Street art et à la B.D.

Mon regard s'attarde sur cette « Dame à l'hermine » qui fait l'affiche de l'exposition. Le titre et la posture du modèle évoquent Léonard de Vinci, mais la parenté s'arrête là. Dans le tableau d'origine, la noire chevelure est enveloppée d'un voile transparent. Le visage est figuré de trois-quarts, tourné vers un invisible interlocuteur. Cette femme interroge le spectateur du regard. Elle caresse de la main, d'un geste gracieux, l'animal qu'elle tient dans ses bras. L'hermine, dont le blanc immaculé est censé symboliser la pureté, vire dans la version contemporaine au jaune éclatant. La bouche aux lèvres closes est pulpeuse. Pourquoi Léonard a-t-il fait de sa « dame à l'hermine » une rouquine ? Autant dire « red-head », le terme anglais ayant une connotation plus sensuelle. On retrouve ici, peinte en rouge vif, la robe d'un bleu-vert lumineux dont la belle est vêtue dans le tableau de référence, et qui possède la couleur de ses yeux. Au final, tout cela procure une impression plutôt kitsch.

Par simple curiosité, je demande à Léonard qui sont les deux autres dames du tableau.

Celle de gauche, me dit-il, est une certaine Lucrèce. Elle fut son premier modèle, et ce qui généralement tourne autour. Je lui trouve l'air insignifiant, mais tout dépend de ce qu'on attend du modèle. La fille est ronde à tous les sens du mot, sensuelle à craquer. Lucrèce pose ici nue. Elle est représentée de buste et de trois-quarts, comme Cécilia, porte le même collier noir autour du cou. Dégoulinant sur la poitrine, ce bijou fait ressortir la chair rose de son décolleté.

La femme de droite (et qui fait en quelque sorte pendant aux deux précédentes) se nomme Béatrice. Il s'agit, paraît-il, de l'épouse du peintre. Une expression de sérieux, voire de lassitude, se lit sur son visage. Elle a les traits tirés. Seul détail un peu coquin, car il en faut bien un : sa petite robe moirée a glissé sur son épaule.

Les trois égéries de Léonard se ressemblent étrangement. Sur la toile, elles paraissent avoir le même âge, à peu de choses près. Lucrèce, Cécilia, Béatrice…. Ne faut-il pas voir là trois visages différents d'une seule et même femme ? Le vieil artiste refuse de me répondre. Ce n'est tout de même pas lui qui va me livrer les clés de son tableau.

Léonard me fait cependant une confidence. Il avait résolu, suite au tragique incident qui avait coûté la vie à sa compagne d'alors, de ne plus jamais remettre les pieds en Italie. Et puis - ainsi vont les choses - il a fini par revenir sur les lieux du crime, à Castiglion Fiorentino. Peut-être espérait-il en secret se débarrasser de son fantôme – oh, le souvenir obsédant de Cecilia ! Peine perdue. Il y avait ce soir-là fête au village, des figurants défilaient sur la place en costumes Renaissance. Au milieu de la troupe, une jeune femme jouait le rôle de Cecilia Gallerani, la vraie « Dame à l'hermine ». Un bref instant, il avait cru reconnaître en elle une autre Cecilia, la sienne. Il ne s'agissait hélas que d'un avatar du personnage historique. On sait que Ludovic Sforza, dit « le More » fut l'amant de la Gallerani, jeune beauté de l'époque, avant de la quitter pour épouser Béatrice d'Este. Le tableau commandé par le duc à Léonard de Vinci représentait en quelque sorte un cadeau d'adieu à sa belle maîtresse.

La boucle est bouclée. Ainsi donc, le passé rattrape le présent.

Je remercie le peintre de son propos documenté. L'explication qu'il vient de me donner me laisse sur ma faim. Elle soulève en fait plus de questions qu'elle n'en résout. Je n'insiste pas et m'éloigne d'un pas songeur. Ce petit caillou toscan, c'est juste une pierre à l'édifice, dont l'ensemble reste à construire. Sa charge émotionnelle est forte pourtant. Tout cela me convainc (si jamais j'en avais douté) que Léonard est un génie.

 

Illustrations : Paysage toscan/ « Dame à l'hermine » de Jean-Paul Bocaj, exposée à l'Espace Dominique Bagouet, 15-06 au 18-09 2016, Montpellier.

 Pistes d'écriture : « Petits cailloux de la Comédie du Livre »/ Relation du narrateur avec son personnage.

 

24 juin 2016

Frivolité sur un pont, par Prisca

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Piste d’écriture : D’après « La fille sur le pont » de Patrice Leconte, s’inspirer de la scène entre Gabor et Adèle.

Côté gauche du pont, un gars se gèle en matant la scène, il pense :

Putain mais il fout quoi le Gabor là ! Des plombes que je l’attends. Il attend quoi pour conclure ? Que je vienne lui tenir la main ? Elle est DESESPEREE , un peu de réconfort et voilà c’est dans la poche. Y a qu’à demander son numéro de téléphone pour qu’elle le donne, merde !

Putain je me les caille. J’aurais dû prendre une veste plus chaude. Mais voilà, c’est ça ! Il n’a qu’à lui donner sa foutue veste. Quelle manque de technique, c’est quand même la base ça. Puréééééééeeee, mon poto je t’aime mais t’es vraiment un boulet.

Côté droit du pont, une nana se gèle aussi. En cherchant, elle pense :

Punaise Adèle, où es tu ? Elle va faire une connerie, c’est pas possible. Mais quelle idée aussi : le stand-up ça ne s’improvise pas. Et puis faut être drôle et Adèle nom de dieu tu as plein de qualités. Mais tu n’es pas drôle. Non mais vraiment quelle idée, bien sûr que tu as fait un flop. C’est sûr, c’est triste les sifflets et les tomates dans la tête. Mais bon courir vers un pont à cause de la réaction de quelques crétins et la réception de fruits/légumes ou je ne sais quoi ? Non ça ne vaut pas le coup ma cocotte.

Tu ne vas pas me laisser tomber comme ça quand même. Chez qui j’irai pleurer quand Régis est de mauvaise humeur et qu’il la passe sur mon visage ?

Sur le pont, Gabor pense :

Allez quoi, juste un numéro, que je puisse montrer à Régis qui m’attend que moi aussi je peux conclure, bordel !

Sur le pont, Adèle qui pense aussi :

Non mais quel connard, je viens me suicider et lui me drague. C’est pas puni par la loi ça ? Non mais vraiment ils sont tous pareils. Attends mon coco, tu vas voir.

Sur le pont, Adèle crie :

AU VIOL, AU SECOURS !!! AIDEZ-MOI.

 

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21 juin 2016

Ras le bol, par Sylvie Albert

Piste d’écriture : s’inspirer de tout ou partie du dialogue entre Gabor et Adèle (en italique) fourni pour imaginer une histoire. D’après « La fille sur le pont », film de Patrice Leconte.

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Justine a besoin d’air. Ce soir, la coupe est pleine, elle menace de déborder. Son stress forme une boule au niveau du plexus, une boule qui certes monte et descend au rythme de sa respiration, mais qui pèse de tout son poids. Entre son boulot, les enfants, les vertiges qui apparaissent et disparaissent sans raison, la nouvelle maison et les travaux imprévus à gérer, les artisans qui ne viennent jamais quand on les attend et le déménagement à prévoir, il y a de quoi disjoncter, justement. Sans parler des embouteillages à cette heure en ville. Ni, cerise sur le gâteau, de la voisine qui est encore montée jusque chez elle avec son mégot allumé, empuantissant ainsi comme souvent toute la cage d’escalier. Que ce serait agréable de pouvoir fermer les yeux et se retrouver seule au milieu de nulle part, sans plus aucune responsabilité ni contrainte, l’esprit libre…

Justine prend juste le temps d’entrer et de poser ses affaires et repart aussitôt en claquant la porte. Cela tombe bien, les enfants sont chez leur père pour la nuit. Il faut qu’elle marche, qu’elle marche encore, qu’elle épuise son stress, jusqu’à ce que la boule se dissolve d’elle-même. Et qu’elle parle en même temps, c’est plus efficace. Alors elle part vers la rivière en se parlant à voix haute, tentant d’évacuer peu à peu colère et frustration. Les passants ne s’en émeuvent pas, habitués qu’ils sont à entendre les gens bavarder tout haut avec des oreillettes plus ou moins bien dissimulées et des fils qui pendouillent. Bientôt elle longera la rive, et avec ce temps elle a peu de chances d’y croiser quiconque. Il fait maintenant presque complètement nuit, et pas très chaud. Justine avance, sans se préoccuper de la terre trempée qui se colle à ses bottines, ni des ronces qui cherchent à la ralentir, ni de l’humidité qui va ruiner son chignon bien lisse. Un pas après l’autre, le plus rapidement possible, l’air sifflant dans les oreilles.

Elle passe le vieux moulin, le petit pont de bois qu’elle aimait tant dans son enfance, laisse les lumières de la ville sur sa gauche, et fonce dans l’obscurité. La tête toujours baissée, elle invective la terre entière, et surtout son entourage qui en prend pour son grade. Elle ne s’aperçoit même pas qu’elle approche du pont menant au château, à la grille duquel son tout premier flirt a autrefois accroché un cadenas. C’est seulement au moment où l’ombre du pont lui cache la lune qu’elle entend :

- Vous avez l’air d’une fille qui va faire une connerie.

- Non non merci ça va.

Justine sursaute et émerge aussitôt de ses pensées pour revenir à la réalité. Elle recule pour voir ce qui se passe là-haut.

- Vous avez l’air désespéré.

Elle distingue une femme penchée sur le parapet du pont, qu’elle sait par expérience peu solide.

- … Oh ben personne, j’ai jamais épaté qui que ce soit, c’est pas aujourd’hui que je vais commencer.

Cette voix féminine lui rappelle quelque chose. Un homme, très grand mais semblant peu costaud sous son manteau léger, se tient au milieu du pont, à quelques mètres de la femme, les mains dans les poches.

- J’ai peur que ce soit glacé, entend Justine.

Ça, c’est sûr que personne n’a eu l’amabilité de faire chauffer l’eau de la rivière… et c’est d’ailleurs ce que l’homme répond. Justine songe que si la femme pense pouvoir noyer ses soucis dans le courant, elle risque d’être fortement déçue, le niveau de l’eau étant plutôt bas ces temps-ci, même si les remous semblent aussi violents que d’habitude. Par contre, elle risque de s’écraser sur les rochers au fond, et c’est quand même légèrement moins romantique comme fin…

- Je crois qu’il va y avoir du gaspillage, et ça je supporte pas.

De quoi cause-t-il ?

- Quel gaspillage ? demande la femme, qui prend le temps de discourir et n’a pas l’air trop pressée d’en finir.

            À ce mot, Justine reconnaît la voix. C’est Adèle, l’institutrice d’Adrien. En effet, la jeune femme utilise ce mot à tout va : « Votre fils est intelligent mais il n’écoute rien, c’est un vrai gaspillage », « Veuillez obliger vos enfants à terminer leur assiette à la cantine, il faut éviter le gaspillage », etc. Sans le savoir, cet homme a employé le « mot magique », celui qui pouvait provoquer un électrochoc chez Adèle. D’ailleurs, Justine voit celle-ci reculer du parapet, hésitante. L’homme en profite pour s’approcher et lui tendre la main :

- Bonsoir, moi c’est Gabor, enchanté de faire votre connaissance.

Justine sourit, trouvant que ce Gabor ne manque pas de sang-froid, après l’humour dont il a fait preuve il y a quelques minutes. Il est intéressant, cet homme-là…

- Je suis le père de Peter, qui a crevé les pneus de votre voiture cet après-midi. Je le soupçonne d’avoir également taggué votre portail la semaine dernière. Je venais vous en parler lorsque je vous ai vue partir à pied de l’école, vous sembliez désorientée, et je vous ai suivie.

            En entendant cela, Adèle recommence à paniquer de plus belle, elle retire sa main, recule, s’approche du parapet, l’enjambe et saute à l’eau avec un grand « Non… ! ». Gabor, stupéfait, n’a pas eu le temps de réagir.

            Justine s’est trompée, l’eau est plus profonde que prévu, elle emporte Adèle qui a encore la force de se débattre. Abasourdie, Justine fonce en suivant le courant, bientôt rejointe sur la rive par Gabor, surpris d’y trouver quelqu’un.

- Ne vous inquiétez pas, dit-elle, Adèle va être freinée après l’îlot là-bas, elle aura pied, on pourra la récupérer. Personne n’a jamais réussi à se tuer ici…

Et elle continue à courir en direction de l’îlot, sentant à ses côtés la présence fort agréable de Gabor. La boule au niveau de son plexus a pour sa part disparu, dissoute dans cette nuit étrange…

 

Sylvie Albert, avril 2016

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19 juin 2016

L’anneau d’argent, par Michelle Jolly

Piste d'écriture: créer un écho entre un narrateurdu présent et un personnage du passé, en s'appuyant sur la première phrase du roman de Marie Darrieussecq, Etre ici est une splendeur: "Elle a été ici, sur la Terre et dans sa maison."

claddagh

….La maison était grande, depuis trois cents ans accrochée sur quatre niveaux au roc cévenol ; tantôt ferme, magnanerie, puis maison de famille, nous y étions depuis huit ans, seule une terrasse nous manquait :  pour regarder loin dans la vallée, pour y accueillir le levant, pour être au frais, le soir. On en rêvait chaque été…

¨¨

C’est là que tu vécus, petite fiancée camisarde, installée depuis longtemps, hors du village, là où seuls tes pareils avaient le droit, les religions en guerre te mettant à l’écart. Au rez-de-chaussée, la cuisine, froide et humide, sombre et souvent enfumée par une cheminée dedans laquelle on s’assoit par grand froid pour trier les châtaignes, à l’étage les chambres où le roc affleure ; en haut, tout en haut les grandes pièces ensoleillées pour le ver à soie, le travail qui vous fait vivre, toi et ta famille. Je te vois bien, active, triant les feuilles des muriers du jardin, les dispersant sur les tables, au-dessus des vers affamés…

        ¨¨

Nous, on avait choisi cette pièce, la plus haute, la plus claire et souvent j’imaginais l’énorme bruissement que font des centaines de vers en mâchonnant les feuilles... On était bien, et regardant la vallée on avait décidé de construire la terrasse……  

                ¨¨

"Foi de Cévenole je ne veux pas de terrasse ici!" as-tu peut-être murmuré, au magniolia ou aux oliviers alentours!!  C’est vrai que l’on n’a pas entendu…

....Avant hier ils ont creusé pour bétonner et construire l'escalier, il a fallu aller en profondeur et là ils se sont arrêtés , médusés, et sont venus nous chercher ...

Pardonne-nous, petite fiancée fragile, mais on ne savait pas, tu dormais là, en pleine terre, là où ta famille avait décidé de te mettre, le cimetière du village t'étant interdit. A deux pas d'un rosier, tu étais là, enfin ce qu'il restait de toi, après trois cents années passées. Un crâne intact, un fémur et quelques côtes, et surtout des os de ta main avec cette petite bague d'argent, bague des fiancés nous a-t-on dit... 

Quelques mètres plus loin l’on a creusé un large trou, pour te déposer au fond avec toute l'attention que l'on te devait, ta bague bien fixée, puis l'on a refermé.

Là, au-dessus, j'ai planté un arbre, celui dit de Judée pour que personne un jour ne te dérange à nouveau.

 Longtemps, sur la terrasse dominant cet endroit, on a parlé de toi, et le soir, j'en suis sûre, quand la hulotte crie en parlant à la lune, tu l'entends comme moi. "Tu as été ici, sur la terre et dans ta maison"

 

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12 juin 2016

Portrait d'Iris, par Jean-Claude Boyrie

Portrait d'Iris.

 Iris

    « Personne n'ignore que vous avez amené de Paris une fille de l'Opéra, qui mange, qui couche chez vous et qui reçoit toutes les distinctions que recevrait une épouse légitime. Quand le vice se montre avec si peu de retenue, il n'est pas possible de ne pas le voir. »   

Lettre de  Charles Joachim Colbert, évêque de Montpellier, à Monsieur Bonnier de la Mosson, lui reprochant son inconduite notoire (1735).

    Elle a été ici, sur la Terre et dans sa maison (1) : une « folie » au sens propre comme au figuré.
    Au sens premier, ce terme désigne une « maison parmi les feuilles ».
    Au sens figuré, c'est  bien d'une folie qu'il s'agit. Ce château fut édifié hors les murs de la ville par un certain Joseph Bonnier, baron de la Mosson. Trésorier de la Bourse, en charge de la collecte des impôts pour le compte des États du Languedoc, Monsieur Bonnier percevait pour sa rémunération « du denier seize » (2), il amassa de ce fait une fortune considérable, qu'il dépensait en jolies femmes et en œuvres d'art. Censé vivre en cette province, il se disait « passant, comme étranger pour ainsi dire, en ce pays ».
   De la somptueuse demeure qui fut sienne au bord de la Mosson, il ne reste aujourd'hui que ruine au milieu d'un parc en friche, à l'abandon, seuls vestiges de ses fastes passés
   Il demeure en ce lieu comme un parfum d'Iris, qui flotte et lui reste à jamais attaché.
   Pourquoi me suis-je intéressée à cette femme, au point que son souvenir me hante ?  Iris n'est qu'un nom de scène, un nom d'emprunt qui lui convient au reste admirablement.
   Son nom de baptême, Magdeleine, évoque la pécheresse aimée du Christ, dont les Écritures disent qu'elle oignit les pieds du Sauveur d'un parfum de prix.
   À l'état-civil, Iris n'est autre que Mademoiselle Petitpas (3). Un nom prédestiné pour une danseuse d'opéra.
   Car ce métier de ballerine est plus dur qu'on ne l'imagine. À la vérité, je n'en connaîs point de plus ingrat. Avant d'acquérir le renom qui fut le sien, en a-t-elle émoussé, des paires de ballerines, à force de pointes ! En a-t-elle fait des exercices à la barre, afin d'assouplir sa cheville, qu'elle avait fine et  bien prise ! À sa naissance, la nature l'avait parée de mille grâces. Sa vie fut courte, mais glorieuse et fertile en amants. Avec Monsieur Bonnier, tout avait commencé par un bouquet de fleurs jeté sur scène. Ensuite, ce personnage considérable avait daigné se rendre à la loge de l'artiste. Il était revenu la voir maintes fois, s'était épris d'elle au point d'en devenir fou.


   Dans la mythologie grecque, Iris est la messagère des dieux. Déployant son écharpe, elle retrace au firmament l'arc-en-ciel..
   Iris est aussi cette fleur que l'on dit commune (elle est si mystérieuse pourtant !) qui pousse sur les rives ombragées des cours d'eau. Les yeux qu'on dit « bleus » ou « verts » ne sont autres que ceux dont l'iris est bleu ou vert.
   Iris est enfin le nom d'un papillon, autrement appelé « grand Mars changeant ». L'adjectif « changeant » qualifie bien celle qui fut l'inconstance même et, sa vie durant, ne cessa de papillonner.
   Le poète n'use-t-il pas du sobriquet d'Iris pour désigner la femme aimée, ou celle dont il veut taire le nom ? Car la Petitpas fut une femme adulée. Au cours de sa brève existence, elle aima tout autant qu'elle fut chérie. Intensément.
   Il existe un portait d'Iris, peint par Monsieur Watteau, qui voulut en faire une allégorie de la danse.
   C'est en référence à cette toile que François Couperin dit « le Grand » a composé son « portrait d'Iris », une suite pour viole de gambe avec basse chiffrée.


    La musique, ah oui, parlons-en ! Voilà qui nous ramène au domaine de la Mosson. Cédant au caprice de sa favorite, Joseph Bonnier fit aménager spécialement pour elle un salon de musique, fleuron de son château. Le visage de Diane en ornait le fronton. Sous les traits de la divine chasseresse, on reconnaît Mademoiselle Petitpas C'était un opéra miniature de forme ovale, il comportait sous le toit une galerie occupée par les musiciens.  J'eus l'immense privilège de pouvoir visiter ce salon, récemment restauré. Son accès n'est qu'exceptionnellement permis, vu l'extrême fragilité des gypseries qu'il abrite. Frises, médaillons et autres bandeaux, figurent des sujets mythologiques : « L'Aurore et Céphale », « Diane et Endymion ». Au pied de ces deux ravissantes jeunes femmes reposent leurs soupirants endormis. J'imagine sans peine Iris jouant du clavecin pour le plus grand bonheur d'un public choisi, fait de connaisseurs, tous mélomanes raffinés.


 Que je vous explique à présent le coup de coeur que j'eus pour mon héroïne, à compter de ce jour où je hasardai mes pas à la Mosson. Le hasard fait que je me prénomme comme elle Madeleine, à ceci près que je vis au vingt et unième siècle et suis architecte d'intérieur-décoratrice de mon état.  On revient tôt ou tard à ses anciennes amours. Comme son amant, Iris est toujours présente en ce lieu, dans mon coeur. Je croisai pour la première fois son fantôme en parcourant les allées du parc.  Au travers de la porte close du salon de musique, je perçus le son lointain, délicat, de son instrument. Comment peut-on mourir à trente ans ? Comment se peut-il que cette délicieuse créature ait contracté la phtisie, un forme de tuberculose alors incurable ? Alors au faîte de sa carrière, Iris ne sentit pas la mort s'approcher d'elle. À petits pas. Ses cendres font désormais partie de cette terre, y sont intimement mêlées. Je me plais à croire que la graine qui germa là devint herbe folle ou fleur (iris, pourquoi pas ?), que l'humble chenille se métamorphosa en « Grand Mars », un éblouissant papillon, dont ensuite un becfigue fit son ordinaire, avant que, par étapes successives, Iris ne retrouvât  l'apparence humaine. Est-ce là pur fantasme de ma part ? Assurément non ! Autour de nous, dans la nature, tout meurt, tout revit, ne faut-il pas voir là la chose la plus simple du monde ? Il n'est que d'ouvrir les yeux pour constater partout l'alternance de la mort et de la renaissance.


   Dans ma quête d'Iris, j'eus le bonheur d'être secondée par le gardien du lieu. Ce modeste employé de la Ville s'avéra connaître admirablement l'histoire de ce domaine et de ses habitants. Il me parla des mille plaisirs qu'on y goûtait, des comédies et des fêtes que l'on donnait là, comme si lui-même les avait vécues ! Il me fit admirer la façade convexe inspirée de Palladio, la sobre ordonnance de ses colonnes toscanes. Juste en dessous, la terrasse s'ouvrait sur un jardin à la française et le grand bassin, miroir d'eau reflétant le château. C'est là que se tenaient jadis des joutes nautiques. Le grand canal s'achevait au nymphée, un buffet d'eau, cascade de marbre rose où se jouaient naïades et tritons. Mon mentor s'émerveillait de la diversité des statues ornant le parc, dues au ciseau de Nicolas Sébastien Adam. Ces figures, qu'il me décrivit dans leur état d'origine, étaient disséminées dans la broussaille envahissante.
    Elles m'apparurent mutilées, rongées par l'érosion du temps, jusqu'à devenir méconnaissables.


    Je sentais mon guide s'échauffer, devenir plus loquace, au fur et à mesure qu'il avançait dans ses explications. Je m'étonnai que cette homme simple et selon toute apparence amoureux des belles choses, émaillât son propos d'imparfaits du subjonctif. Il vivait en fait comme il parlait : dans le passé. Ce mis à part, j e le trouvai fort plaisant.. Il était bel homme et bien pris de sa personne. Une fois mis en confiance, il me narra son histoire. Il se prénommait Joseph – encore une singulière coïncidence – et tendait non sans quelque forfanterie à se prendre pour le maître de céans.
   « Mais alors, lui demandai-je, quel âge auriez vous en ce cas ?
- Hé ! plus de trois cents ans, ma belle !
- Compliments, Monsieur, vous ne les paraissez pas. »
  Il enchérit sur une aventure qu'il aurait eue avec une artiste répondant au doux nom d'Iris et me dit ne s'être jamais remis de sa disparition. Mon visage, ma silhouette et ma manière d'être ne laissaient point de lui rappeler cette femme qu'il avait passionnément aimée. Ainsi justifiait-il la coupable inclination qu'il  sentait naître à mon égard.
  « Tout doux, Monsieur !», l'interrompis-je, en croyant ainsi calmer ses ardeurs.  « Il me semble que vous allez un peu vite en besogne. Nous nous connaissons depuis une heure à peine et voilà déjà  que vous m'entreprenez ! »
     Cet homme était d'un tempérament ardent, prompt au déduit. En fait, je me sentais à mon aise avec lui, comme si nous nous connaissions depuis trois siècles.


  Je préférai détourner la conversation, lui faisant part d'une idée qui, durant notre courte promenade, avait germé dans mon esprit. Revenant aux œuvres du sculpteur Adam, fleuron de ce château, j'examinai l'éventualité d'en faire un moulage et d'en détourner l'usage à destination d'un tout autre lieu. Mon à la fois ancien et nouvel ami – je ne puis tourner la chose autrement – dut trouver ce dessein bien étrange, il ne le critiqua pas néanmoins. J'avais de bonnes raisons de concevoir ce projet. La Ville venait de lancer un concours d'idées pour agrémenter une promenade publique aux abords du Corum. Pour peu que la mienne retînt l'attention de nos édiles, que mon projet fût élu, ces effigies judicieusement placées contribueraient à faire connaître la qualité des ouvres d'origine et pour le moins les sauveraient de l'oubli. Monsieur Joseph me promit qu'il en parlerait en haut lieu, sans pour autant m'assurer du succès de son entreprise. Je ne doute pas cependant qu'il ait tenu parole, car aujourd'hui les effigies de ces dieux, demi-dieux, déesses ou nymphes, barbouillées de diverses couleurs, s'alignent sur l'Esplanade, et en font l'ornement. On les remarque peu, tant elles font désormais aux yeux de tous partie du paysage urbain. Ce groupe emblématique a fait depuis le renom de mon Cabinet.

1713

Voulant rendre grâce à mon bienfaiteur, je suis retournée au domaine de la Mosson. Un autre gardien avait pris la place de Monsieur Joseph. On m'assura qu'il était parti sans prévenir ni laisser d'adresse, comme par un coup de tête, et qu'il n'avait pas laissé d'adresse. Était-ce une hallucination de ma part ? Je compris en tout cas que je ne reverrais plus ce témoin du passé.
  C'est ainsi que le destin, qui nous avait un instant réunis, nous séparait à nouveau.
   Mais il ne faut pas se fier aux apparences. Pour qui sait rêver (car on ne peut comprendre qu'en rêvant), l'ombre de l'illustre Trésorier erre à jamais avec la mienne dans l'herbe folle et parmi les arbres du parc. L'Histoire nous dit (mais faut-il vraiment la croire ?) que la mort d'Iris laissa Monsieur Bonnier « languissant, prêt à périr d'ennui ». Toujours est-il qu'il ne survécut guère à sa protégée.


   Après son trépas, ses héritiers vendirent le domaine (4). Le château fut démantelé pour la plus grande part. Ses magnifiques grilles, son ornement intérieur, ses tapisseries furent vendus à l'encan. Il n'est que de chercher un peu pour les retrouver épars parmi les fonds voisins, coquilles vides, objets dépourvus de sens, vérifiant cette citation de l'Ecclésiaste : « Vanité des vanités, tout est vanité ». Le corps de Joseph, rongé par les vers, revint à la poussière et se mêla à la glèbe de la Mosson. Le vermisseau fut avalé par une grenouille, qui fit ensuite le régal d'un héron. Ce prédateur, lui-même victime d'un chasseur, fut servi dans un banquet, au cours duquel les descendants du grand Argentier purent se repaître à leur insu du corps de leur ancêtre.
  Qu'ajouter à la triste histoire d'Iris et de Joseph ? On aimerait ainsi conclure : « Ils se marièrent, vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants ». Un tel dénouement reviendrait à travestir la réalité des faits, mais non point leur signification profonde.
  Qui peut affirmer que l'amour s'achève où commence l'insensibilité de l'être ? Qu'une grande passion s'éteigne avec l'ultime palpitation du coeur qui l'inspira ? (5)

 



Illustrations : Photos de l'auteur. Aquarelle de Claude Bascoul (2005).

Piste d'écriture : Créer un écho entre la narratrice et la personne qu'elle met en scène.

Notes et commentaires :
(1) Incipit du roman de Marie Darrieusecq : « Être ici est une splendeur » (vie de Paula Becker).
(2) C'est à dire le seizième des sommes collectées.
(3) Le nom de cette danseuse et le rôle que joua Melle Petitpas (1706-1739) sont attachés au domaine de la Mosson. Le prénom et le surnom d'Iris sont imaginaires.
(4) Les statues de Nicolas Adam furent dispersées après la vente du domaine, vers 1750, et mutilées à la Révolution. Celles demeurées à la Mosson ont fait l'objet de moulages, peints de diverses couleurs par un artiste américain, on trouve ces copies alignées le long du Corum.
(5) D'après Henry Murger, « Scènes de la vie de Bohême », 1880.

11 juin 2016

A présent Paolo regardait la mer... par Chantal Joanny

Piste d'écriture : une phrase de Francesca Melandri, l'une des auteures italiennes invitées à la Comédie du Livre, tirée de  Plus haut que la mer, Gallimard, 2015.

falaise

A présent Paolo regardait la mer.

 

Une ivresse l'emplit enfin. Assis au bord de la falaise, sur la roche saillante grenat, le soleil allait sécher ses plaies. Il tendait les mains vers le large dans une grande respiration, ses yeux clignotaient sur les reflets de l'onde apaisée.

Il n'en aurait d'ailleurs pas supporté le mouvement ni le fracas à moins de 10m au-dessous sur cette crique volcanique. Impénétrable mer silencieuse qui détient tous les mystères.

Peu à peu son esprit se liquéfiait, ses muscles engourdis le rassuraient, n'être plus rien qu'une tige dans ce paysage minéral.

Les cris des cormorans se rassemblant pour une course folle ne le déconcentrèrent pas. Au contraire, il appréciait son immobilité à la turbulence des oiseaux.

42 années l'avaient construit, détruit, modifié. Il venait tout effacer.

 

Loin de l’île le rien, l'expérience du rien l'avait longtemps taraudé sans qu’il en prenne pleine conscience. Ce n'était plus sa volonté qui l'avait amené ici, seulement ce rien au fond de lui qui se révélait là et qu'il acceptait pleinement.

Il lui semblait que ses lambeaux de peaux successives gisaient en tas, que les fourmis se dépêchaient de trier.

Il devenait le visible, squelette érigé caressé par une légère brise.

A la nuit il s’allongea à même le sol rugueux remplissant les creux de lave durcie.

 

Il avait échoué d'un bateau en pleine tempête sur cet îlot perdu dans l'océan, résurgence d'un ancien volcan, inhabité des humains, il ne sait plus depuis combien de jours.

Il avait usé ses yeux à trouver des repères au loin de son ancienne vie, un puzzle à assembler.

Il avait dû fuir à cause d'une affaire qui avait mal tourné, l'histoire lui revenait par bribes, des noms : Oblaque, Sidéral, Courtine ; des visages en macro : un nez graveleux, une mâchoire carrée, des yeux perçants, une atmosphère menaçante, la lame d'un couteau aiguisée sortant de sa gangue, mais pointée vers qui ? et qui tenait le couteau ?

Et le sang, la mare de sang qui givre dans la neige grise et le mal de crâne qui l'étreint, alors il se vide, il tremble, il n'est plus, tout est blanc, il se perd. Un grand silence.

 

Pourtant à présent, il regardait la mer et il était heureux.

 

Seule la mer lisse, plate le réjouissait et jour après jour, il retournait au bord de la falaise.

Plus, il ne pouvait plus, il ne voulait plus, tous ces mots n'existaient plus dans son cerveau, le moteur végétatif, manger boire, juste affleuraient et l'amenaient à reconquérir les parcelles de terre en contrebas embrassant la crique, là où les derniers vestiges de bois flotté avaient été repoussés.

Il ne s'était pas revu.

Lui-même ne savait plus son nom

 

Les enquêteurs avaient sans doute clôturé le dossier : « disparu en mer ».

Mais quelque part, ailleurs, quelqu'un s'acharnait à le retrouver et cet écho parfois venait trahir le vide qui l'emplissait.

 

Un jour, il se mit à dessiner des points d'interrogation avec des coquillages, de toutes les tailles, dans toutes les directions, et il s'asseyait ensuite pour les contempler puis les écartait furieusement.

Il revenait, recommençait, s'acharnait puis oubliait en s'endormant.

 

La tempête le surprit un jour sur la crique dans ce désordre de coquillages et de roches déchiquetées, un ciel noir d'un éclat vengeur ouvrit son esprit au souvenir, et dans un cri long et plaintif, s'engouffra dans les flots : « Moi, Paolo, assassin ».

Sa mère, dont le cœur meurtri ne se résolvait pas à sa perte, à ce même moment s'assit devant sa porte et dans un souffle elle se mit à chanter doucement « Paolo », en suivant des yeux le vol d’un oiseau au-delà des champs.

23 mai 16      

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10 juin 2016

Le diamant d'Ophélie, par Sylvie Albert

Piste d’écriture : inventer une histoire suivant la structure du conte/ du récit d’aventure – un personnage a une mission/une quête bien définie, mais il rencontre des empêchements qui le lancent sur d’autres pistes (et le font évoluer), et doit affronter un antagoniste, ce qui permet la mise en place de la tension narrative, jusqu’au dénouement final.

Le diamant d’Ophélie

diamant-1

Ophélie arpente les rues de la ville depuis des heures à la recherche d’une stratégie. D’une stratégie imparable de préférence. Cela fait des années qu’elle doit se défendre des manigances d’Éliette, sa belle-mère, elle a donc l’habitude. C’est souvent qu’elle trouve la solution à ses difficultés après deux ou trois heures de marche sans but, en cercles de plus en plus lâches autour de la place de la Comédie et du quartier de l’Écusson, voire sur les quais du Verdanson lorsque la situation est vraiment délicate. Aujourd’hui, elle est arrivée jusqu’aux Beaux-Arts, c’est dire la complexité du problème à résoudre…
Il est vrai que jamais Éliette n’avait été aussi loin dans la provocation. Elle n’a certes, depuis son mariage avec Alain, le père d’Ophélie, que très rarement manqué une occasion de dénigrer cette dernière, de souligner ses défauts et de se plaindre d’avoir à s’occuper d’une gamine aussi difficile et peu coopérante. Alors que sa propre fille, sa « princesse » Béatrice, a elle toutes les qualités, de la beauté la plus pure à l’intelligente la plus vive… Et c’est justement la raison pour laquelle elle a trouvé tout à fait opportun de lui donner ce matin LA bague. Oui, LA bague, celle sertie d’un beau diamant, qui est dans la famille du père d’Ophélie depuis des générations et que celui-ci a depuis toujours prévu d’offrir à sa fille le jour de ses 20 ans. Soit dans trois mois. Seulement voilà, Béatrice a 20 ans aujourd’hui, et Éliette, absolument pas incommodée, lui a donné LA bague, prétextant le fait que c’est elle « l’ainée ».
Ophélie fulmine. Comment se fait-il que son père n’ait pas réagi, est-il au moins au courant ? Objectif : récupérer la bague. Mais comment faire ? Aller simplement voir Béatrice dans sa chambre et la lui demander ne sert à rien, elle le sait bien, cela fait des années qu’elles s’évitent, que leurs copains forment des bandes rivales et qu’elles ne se disent même pas bonjour. Et le fait qu’Ophélie ait eu son bac du premier coup et Béatrice même pas la seconde fois n’a fait qu’envenimer leur antagonisme.
- Puisque je suis aux Beaux-Arts, je peux bien pousser jusqu’à Saint Eloi et aller voir Papa dans son cabinet, se dit-elle en traversant la rue, concentrée sur son infortune.
Elle entend alors un grand bruit… et s’aperçoit qu’en traversant sans avoir fait attention, elle a provoqué un accident, la Renault rouge qui s’est arrêtée à moins d’un mètre d’elle ayant dû freiner très brutalement. Tétanisée, elle reçoit les invectives de la conductrice, suivies des insultes du jeune qui conduisait la voiture juste derrière et qui, si on se fie au boucan qui sort de son véhicule, ne devait rouler ni à la bonne vitesse ni à la bonne distance. Un monsieur d’un certain âge sort du troquet en face et vient la chercher au milieu de la route pour l’accompagner sur le trottoir et la faire asseoir à l’une des tables. Les deux automobilistes se garent un peu plus loin, puis reviennent près d’elle pour établir le constat d’accident. Ophélie tremble de tous ses membres et fait tomber son sac en voulant sortir ses papiers. Le vieux monsieur le ramasse puis leur offre un café à tous les trois, histoire de les aider à retrouver leurs esprits.
 Dès le constat rempli, Ophélie se lève pour rejoindre son père. En chemin, elle se souvient qu’on est jeudi, et que, ce jour-là, il fait souvent des visites à domicile en soirée. Elle veut l’appeler pour lui demander de l’attendre avant de partir, mais ne trouve plus son téléphone, qui a dû tomber lors de l’accident ou de la chute de son sac. Et quand elle arrive au cabinet, son père est bien parti. Alors elle rentre, en reprenant l’itinéraire emprunté à l’aller. Mais pas de téléphone par terre, et le café est maintenant fermé. Décidément, tout se ligue contre elle !
Elle arrive finalement chez elle, encore plus énervée qu’elle ne l’était en partant. En ouvrant la porte de la villa, elle s’avise que quelque chose cloche : l’entrée n’est plus encombrée comme de coutume par les multiples manteaux et paires de chaussures d’Éliette et Béatrice. Et en s’avançant, elle voit que dans la pièce principale certains meubles ont disparu, laissant des traces poussiéreuses, le ménage n’ayant jamais été une activité prioritaire dans cette maison.
- Ah, t’es là, entend-elle, je croyais que tu rentrerais tard ce soir.
Puis Éliette, chaussée, chapeautée, gantée, la croise dans l’entrée et en rouvrant brutalement la porte, lui dit :
- C’est la dernière fois que nous nous voyons, nous avons pris nos affaires et donnons rendez-vous à Alain au tribunal.
« Cela peut-il être vrai ? » pense Ophélie. Au soulagement et à la joie qu’elle ressent immédiatement s’ajoute toutefois l’angoisse de ne pas savoir où va partir sa bague. Pourra-t-elle la récupérer un jour ? Mais elle n’a pas le temps de réagir que déjà Éliette claque la porte et saute dans la voiture, dans laquelle l’attend certainement sa fille.
 Assommée par les événements de la journée, Ophélie s’allonge sur le canapé, qui est heureusement encore là, afin d’attendre son père. Elle finit par s’y endormir profondément, et n’est réveillée que le lendemain matin par ce dernier, qui a entrepris de lui préparer un copieux petit déjeuner.
- Que se passe-t-il ? lui demande-t-elle, les membres un peu courbaturés et le cerveau engourdi.
- Tu n’es pas contente d’être débarrassée de ces deux pimbêches ? lui répond Alain en lui faisant un clin d’œil. Moi, si !
Ophélie n’est pas sûre d’être bien réveillée : quoi, il est content que sa femme soit partie ? Sa femme qui prend toutes les décisions, alors que lui se tait généralement et ne regimbe presque jamais ?
- Où étais-tu ? continue-t-elle.
- Euh… je te raconterai plus tard… j’ai rencontré quelqu’un…
- Du café, Papa, s’il te plaît, j’en ai besoin !
 Puis le souvenir de la bague lui fait venir les larmes aux yeux.
- Mais Papa, elles sont parties avec MA bague !
- Celle de Mamie Do, tu veux dire ? Mais non, ne t’inquiète pas, elle est en sureté depuis des années dans mon coffre-fort à la banque ! J’ai très vite soupçonné Éliette de n’en vouloir qu’à mon argent et je nous ai toujours protégés, toi et moi.
- Mais alors, la bague qu’elle a offerte hier à Béatrice ?
- Une pâle copie que j’avais fait faire pour la tromper, anticipant une réaction de ce genre. Et on dirait que ça a marché… Sois rassurée, elles n’ont rien pris qui ait une réelle valeur. Éliette ne voit que ce qui brille. Telle est prise qui croyait prendre… Et maintenant, ma fille, nous allons nous réhabituer à vivre tous les deux, et allons organiser une super fête pour tes 20 ans !
Un coup de sonnette les interrompt. C’est Alex, le jeune conducteur de la veille, beaucoup moins arrogant, qui vient ramener son téléphone à Ophélie… et qui propose, en rougissant et fixant ses pieds, de l’inviter au ciné.
Celle-ci n’en revient pas : que de péripéties en seulement 24 heures !

Sylvie Albert, mai 2016

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08 juin 2016

Amours fanées, par Colette Rostan

Fin mai, la Comédie du Livre a réuni à Montpellier plusieurs auteurs italiens. Nous nous sommes inspirés de certaines phrases de leurs romans durant notre séance d'écriture. Colette a choisi une phrase de Milena Agus, tirée de son roman Sens dessus dessous, édité chez Liana Levi. en 2016. Je la redonne à la fin de ce texte.

colette amours fanées

 AMOURS FANEES

 Les croquis cette fois lui posaient quelques problèmes mais il devait oublier tout ce qu’il avait toujours maîtrisé avec tant de grâce.

 Il était fier d’avoir jusque là imposé ce style nouveau aux riches bourgeois de la ville. Malgré son caractère de cochon- c’est ce que disait Hortense- il avait su faire aimer les volutes et les arabesques qui montaient à l’assaut des étages, les formes sensuelles et féminines qui créaient une atmosphère paisible et chaude.

 C’était un architecte plein de talent avec des idées nouvelles : on oubliait avec lui la rigueur de la pierre et de la ligne on droite. Il avait utilisé pour la première fois des matériaux qui n’étaient pas nobles comme le fer et le verre ; il avait imaginé des puits de lumière avec des verrières décorées de fleurs d’iris, de jacinthes et d’herbes folles qui donnaient à l’ensemble un air de nature à l’état sauvage. Les rayons du soleil transperçaient les verres colorés d’ocre jaune, de rouge rubis et de vert tendre et venaient inonder les bois précieux des planchers, les cadres des miroirs et les boiseries des murs.

 Il avait beaucoup de commandes, on suivait ses fantaisies, le délire des formes et des couleurs ; là, tout n’était que courbes, rondeurs, les escaliers virevoltaient, les sols se couvraient de mosaïques aux fleurs stylisées, les appliques et les lustres devenaient corolles ou tiges lascives et les ouvertures sur le jardin prolongeaient le savant désordre de la maison.

Souvent, il s’interrogeait sur le sens qu’il donnait à sa vie : « Mais qu’est-ce qu’une vie normale ? C’est celle de la plupart des gens ! être normal, c’est ressembler à tous les autres ». 

 Mais lui, il avait du talent, il se sentait loin de la vulgarité du monde dans cet univers qui lui était si personnel. Sa maison, sa première réalisation, était aussi le refuge qu’il partageait avec Hortense sa bien-aimée. Hortense et lui se lovaient dans le canapé, dont l’accoudoir prolongeait la rampe ondulante de l’escalier.  C’était surtout pour elle qu’il avait imaginé ces formes alanguies et douces, à l’image du sentiment qu’elle lui inspirait. Sûr de lui, il songeait parfois qu’elle ne pouvait que lui en être reconnaissante.

Mais tout cela c’était avant.

 Oui, passé le temps de la tendre complicité, il avait dû se rendre à l’évidence : Hortense semblait s’éloigner de lui, devenait indifférente. Il ne l’observait plus auréolée de lumière dans l’embrasure de la porte donnant sur le jardin, des brassées de fleurs dans les bras. Elle semblait avoir perdu sa légèreté, et refusait désormais de le suivre sous la tonnelle à la fin du jour, pour partager avec lui ce moment de détente qu’il aimait tant. Devant son verre d’absinthe il avait pu enfin se confier, lui dire ses espoirs, ses rêves, ses craintes et elle écoutait, attentive. A présent il était seul sous la voute fleurie de la tonnelle et l’absinthe n’avait plus qu’un goût amer.

 Car elle lui avait aussi demandé de redessiner une partie du premier étage, elle avait besoin de s’isoler de temps à autre avait-elle expliqué. Il avait accepté pour ne pas envenimer les choses – ou pour se masquer la réalité – et il lui avait aménagé une suite peine de fantaisie où il avait pu encore une fois exercer tout son talent.

Elle avait voulu une tapisserie lisse comme une étoffe précieuse, brodée d’iris. Plus tard elle avait réclamé un lit qu’elle avait choisi elle-même, large, décoré de feuillages, de fleurs et de papillons.

Ce jour-là il avait senti que quelque chose se brisait puis il avait dû accepter la dure réalité : Hortense apparemment ne l’aimait plus. Le soir, il lui arrivait encore de frapper à sa porte, en vain, elle s’était même montrée désagréable en lui faisant remarquer, un matin, qu’il la dérangeait en faisant craquer le plancher la nuit, en se rendant aux commodités au fond du couloir.

 Il avait à son tour transformé la partie ouest de la maison et s’y était installé. C’est là que l’idée, alors, lui était venue. Puisqu’il ne devait plus la déranger, il dessinerait un urinoir qui s’encastrerait dans la table de chevet. Bien sûr ce vulgaire objet serait bien loin de ses dessins visionnaires mais la petite flamme s’était peu à peu éteinte, il ne voyait plus les volutes, les arabesques et les couleurs qui avaient fait sa renommée, peu à peu la beauté des choses s’estompait, il avait découvert la banalité et la normalité et cela lui faisait horreur.

 Mais l’urinoir, c’était aussi un projet à creuser car il avait une solide clientèle qui ne pouvait qu’être intéressée par cet aménagement destiné à résoudre bien des petits problèmes domestiques. Car il en avait vu des histoires à la dérive, vite étouffées par les codes de bonne conduite : la chambre de Madame, celle de Monsieur avec la porte dérobée pour celle de la bonne ! Il avait dû se plier à ces situations qu’il pensait ne jamais vivre à son tour.

Alors puisque la laideur avait envahi sa vie, des urinoirs et des tables de chevet il allait en dessiner et à la pelle, il ferait fortune une fois encore même si les dessins qui prenaient forme lui répugnaient un peu, et lui donnaient encore quelques soucis.

Colette Rostan

phrase déclencheuse: "Mais qu’est-ce que c’est, une vie normale ? – C’est celle de la plupart des gens ! Etre normal, c’est ressembler à tous les autres."

 

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06 juin 2016

Mission impossible ? par Danièle Géroda

Fin mai, la Comédie du Livre a réuni à Montpellier plusieurs auteurs italiens. Nous nous sommes inspirés de certaines phrases de leurs romans durant notre séance d'écriture. Danièle a choisi une phrase de Marco Lodoli, tirée de son roman Grand cirque déglingue, édité chez P.O.L. en 2016. Je la donne à la fin de ce texte, pour ne pas en déflorer le suspense....

Mission impossible? 

sourire-dix-pieds

Quand peut-on affirmer qu’un bon amateur rafle toutes les compétences d’un mauvais professionnel ? On peut être bon amateur en tout alors que le mauvais professionnel peut se targuer de réussir en rien.

Une certaine frénésie de l’action directe me tomba dessus ainsi que sur mes deux potes de l’association des déglingués de la ville à laquelle nous appartenions depuis belle lurette. Nous avions fait, tous les trois, nos classes dans un petit village des Pouilles avant d’espérer étendre notre champ d’investigation dans des villes plus cosmopolites…

Des fouilles dans les Pouilles, certes ! Mais nous avions envie d’aller creuser notre trou dans un Ailleurs plus solennel. Notre étiquette de bons et loyaux braconniers de l’insolite nous collait à la peau et même, sans quête d’une minime reconnaissance, nous parcourions l’inconnu avec une hâtive nonchalance. Les enjeux se jouaient de chacun de nous trois. On avait seulement la prétention de voler du plaisir à petit prix : là un sourire accroché aux lèvres d’une passante qu’il nous pressait d’offrir à ces malheureux assis, le regard dans le vague ; là des pleurs d’enfants qu’il nous importait de stopper net comme par magie ; là des conversations à bâtons rompus avec des inhibés de la parole, ceux qui, l’intérêt naissant, se perdaient alors dans d’incessants bavardages.

La tâche stimulait nos motivations et tels des apôtres du bonheur, nous n’avions qu’un souhait, partager le nôtre avec les déshérités de la vie. Nous nous étions formés à la transmission de paroles efficientes et porteuses de félicité. Avec notre bâton de pèlerin, on peut dire comme ça, on osa même plus. Notre mission devenait une certitude ou plutôt, la certitude d’un bien être façonna notre mission.

Il nous apparut bientôt que, même soigneusement préparés après un entraînement quotidien intensif, nous avions, finalement, besoin de l’aide de plus expérimenté que nous : un bon professionnel ! La décision s’imposa comme une évidence. Ce fut toutefois remplis d’appréhension que nous envisageâmes l’impossible.

Il y avait bien trop longtemps que Jésus respirait l’air vicié de Saint Pierre. Il fallait lui donner, à lui aussi, l’envie de s’enthousiasmer d’un rien ou de s’enflammer pour tout. Probablement, en notre compagnie, il retrouverait le goût de la pleine mesure de la vie, du temps qui passe. Il ne pourrait que se rendre compte, au hasard de nos rencontres, de la misère ambiante. On pouvait espérer que, prenant son rôle très au sérieux, il nous aiderait, dans sa grande miséricorde, à éradiquer malheurs, désordres, guerres. A mesure que nous réfléchissions tout haut, nous nous échauffions : nous ne doutions plus que lui, habitué aux miracles, mettrait toute son énergie divine à nous satisfaire.

Voler Jésus, pour la bonne cause, ça se préparait quand même.

Alors, pas de temps à perdre. Un apprentissage s’imposait. Même en ayant longuement réfléchi à la question !!! Il fallait se faire la main et prendre d’infinies précautions. Le rapt de Jésus, ce n’était quand même pas anodin !!

 

Phrase déclencheuse: Et dire que nous nous étions soigneusement préparés, de bons amateurs remplis d’appréhension : nous avions longuement réfléchi à la question et nous nous étions fait la main dans plusieurs églises de banlieue avant d’aller voler l’Enfant Jésus chez lui, à Saint-Pierre…. (Marco Lodoli, Grand cirque déglingue, P.O.L., 2016).
Photo: Un sourire d’enfant et dix pieds… une photo de Nimai Chandra Ghosh,
empruntée au site http://www.productionmyarts.com/blog/category/enfant/



 

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01 juin 2016

La malle aux surprises, par Sylvie Albert

Piste d’écriture : écriture en 3 étapes
1) imaginer une malle contenant une photo et deux objets,
2) prendre un temps de lecture en commun,
3) finaliser sa propre histoire en se nourrissant éventuellement des autres.


La malle aux surprises

biscuits

Quand je suis rentrée à la maison ce soir-là, j’ai vu Pierre assis de dos à la table de la salle à manger, une boîte ouverte devant lui, et des papiers éparpillés tout autour. Il était si profondément plongé dans ses pensées qu’il ne m’a pas entendue ouvrir ni fermer la porte. Ne voulant pas le faire sursauter, j’ai enlevé mon manteau, mes chaussures et posé mon sac le plus silencieusement possible, avant de me rapprocher de lui. La boîte était une grande boîte à biscuits toute poussiéreuse, et les papiers avaient l’air passablement jaunis par le temps. Une photo était appuyée contre le montant de la boîte ouverte, la photo en pieds d’une famille qui posait devant l’objectif, comme c’était d’usage au début du 20e siècle. Une photo doublement bichromatique, puisqu’imprimée en noir et blanc et représentant une famille métissée, dont certains membres avaient sans conteste des origines africaines.
J’ai juste eu le temps de reconnaître son grand-père, rencontré une unique fois peu avant son décès le mois dernier, lorsque mon mari s’est retourné vers moi. Ses yeux noyés de larmes et ses cheveux dans tous les sens m’ont affolée, car je l’ai rarement vu perdre le contrôle de lui-même.
- Que se passe-t-il Pierre, d’où vient cette boîte, qui est sur la photo ?
Mais Pierre était incapable de me répondre, maintenant ses épaules étaient secouées de sanglots irrépressibles. Je lui passai le bras autour du cou, tout en examinant le cliché en détail : son grand-père, visiblement le chef de famille, tenait le bras d’une magnifique dame à la peau très foncée et aux grands yeux noisette bordés de longs cils. Devant eux, assis sur un banc, se tenaient trois adolescents, un garçon aussi pâle que son père et deux filles, l’une étant le portrait de sa mère et l’autre plutôt café au lait avec des yeux clairs. Une bien jolie photo, même si un peu surprenante pour moi, qui n’avait quasiment jamais entendu parler de cette branche de la famille malgré nos années de vie commune.
- C’est ton père, le garçon, là ?
Pierre se calmait peu à peu et réussit à acquiescer d’un mouvement de tête.
- Je suppose.
- Où as-tu trouvé ça ?
- Dans le grenier chez Pépé, il y a une vieille malle, dans laquelle se trouvaient cette boîte et ça.
« Ça », c’était un vieux pantin désarticulé, posé sur une chaise à côté, que je n’avais pas remarqué en arrivant. Un pantin tout triste, dont on avait métamorphosé le sourire en grimace au moyen d’un feutre noir et dont les membres étaient brisés, comme délibérément, en plusieurs endroits.

 C’était le pantin qui avait déclenché cette vague d’émotions chez Pierre, car il avait fait resurgir une image, enfouie depuis des dizaines d’années : celle de son père lui arrachant le pantin des mains et le cognant de toutes ses forces contre les marches de l’escalier, tout en hurlant après le petit garçon qu’il était alors. Qu’avait-il fait de mal, à part gribouiller un peu le visage du jouet ? Ce fut ce jour-là, Pierre le réalisait aujourd’hui, que sa mère, lasse de la violence de son mari et ayant peur qu’elle se retourne à nouveau contre eux, avait définitivement quitté le domicile conjugal et emmené son enfant à l’autre bout du pays. Par la suite, Pierre n’avait plus revu son père que deux ou trois fois, à l’âge adulte, mais sans jamais renouer de liens affectifs avec lui.
À la suite de ce déclic, tout un flot de souvenirs lui sont revenus à la mémoire, souvenirs de sa petite enfance passée avec ses cousines, en compagnie desquelles il avait appris à marcher, puis à parler… Il racontait, racontait, ne pouvant plus s’arrêter…
Pour ma part, je commençais à comprendre quelque chose : la peau foncée et les cheveux presque crépus de Léa, notre petite dernière, ne venaient pas comme on avait fini par le penser, à bout d’arguments et de pistes possibles, d’un cousin antillais avec lequel Maman aurait fauté et dont les gènes auraient sauté une génération. Non, ce physique avait son origine du côté des ancêtres de Pierre. La transmission entre générations des traits physiques ou de caractère est vraiment quelque chose de curieux…
Je m’assis à côté de Pierre et, tout en l’écoutant, me risquai à regarder les papiers en désordre. Des courriers échangés entre ses grands-parents, une copie de testament, un livret de famille, des cartes postales… En bref, de quoi lui permettre de refaire connaissance dans les semaines et mois à venir avec sa famille paternelle ! Il n’est bien sûr jamais trop tard…

Sylvie Albert, mars 2016

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28 mai 2016

Poucet, une suite (2), par Nyckie Alause

L’ENQUÊTE

 

http://memphis.typepad.com/.a/6a00d8341c6c5353ef01539388608b970b-800wi

Le chef des gardes du comté doit se rendre à Rochefort demain avec trois de ses hommes.

Les chevaux seront sellés au lever du jour. Gérard a préparé les itinéraires et emporté les cartes et accréditations. Les armes sont fourbies, les haltes de bouches et d’hébergements arrêtées. Il leur faudra trois jours s’ils ne sont pas ralentis par le mauvais temps ou les classiques tentatives de brigandages à la traversée de la forêt de Boisrenard.

Quand ils se sont arrêtés le premier soir, dans l’auberge les hôtes ont parlé d’un jeune-homme qui, selon certains, serait un brigand repenti, pour d’autres, une sorte de héros toujours prêt à en découdre pour défendre la veuve et l’orphelin.

— Personne ne sait son nom, dit l’aubergiste. Personne ne l’a jamais vu à cheval. Il se déplacerait de ville en village et de village en bourg à la vitesse de l’éclair ou, plus modestement, à la vitesse du vent. Il paraitrait qu’il a libéré le comté de Brantôme d’un dragon, ou d’un monstre. A moins que ce ne soit d’un Ogre ou d’un fantôme. Peu des gens qui en parlent l’ont vu en chair et en os…

Gérard, cette première nuit, s’est tourné et retourné longtemps dans son lit et pas seulement à cause des punaises. Dès le point du jour, les voilà repartis, ne manquant pas d’interroger les gens qu’ils croisent à propos de ce garçon qui voyage à pied.

Et il apprend par bribes que la semaine dernière le jeune-homme a rendu une visite à cet usurier de Limoges et que, l’on ne comprend pas comment, il a réussi à le convaincre de rendre à une pauvre femme l’argent et les biens qu’il avait fait saisir pour se rembourser d’un prêt qu’il aurait fait à son mari défunt. Les gens l’ont applaudi quand il sortait de la ville et tout à coup, au tournant du chemin il aurait disparu, envolé, volatilisé…

Le soir suivant, installés dans la seconde auberge, Gérard poursuit son enquête. L’homme qui les reçoit est bien moins enthousiaste que l’aubergiste de la veille. Ce dernier a eu à subir quelques désagréments comme rembourser des voyageurs étrangers auxquels il avait, par erreur affirme-t-il, demandé des prix trop élevés. Mais il s’entend pour dire que le jeune-homme a disparu, comme il était venu, en coup de vent.

Le surlendemain, Gérard et ses compagnons sont entrés dans Rochefort. Ils ont rejoint le corps de garde de la citadelle et se sont reposés.

Alors que la nuit est tombée, Gérard est assis sur la jetée et regarde la mer. Dans le port, des bateaux au mouillage se balancent. Le vent du large capture des effluves iodées teintés de légères acidités d’agrumes, de cannelle, de vanille qui semblent monter des cales, qui imprègnent les énormes ballots entassés sur le quai.

Quelques marins rejoignent leur navire en titubant sur les pavés disjoints. Gérard les arrête, les questionne, lève avec quelques promesses leurs réticences à répondre aux questions de la Garde.

— Avez-vous entendu parler d’un jeune-homme, une sorte de héros redresseur de torts, protecteur des faibles…

— Et surtout des enfants, dit le plus jeune des trois terminant la phrase de Gérard. Moi-même poursuit-il, je peux dire que je lui dois la vie.

S’en suit une longue description des malheurs rencontrés dans sa jeunesse, pas bien lointaine : un père cruel et injuste qui le battait, une mère devenue effacée à force de pleurer, les punitions qui pleuvaient sur lui plus souvent que l’orage. Jusqu’à ce qu’un jour, un garçon à peine plus vieux que lui, vienne le chercher et l’aide à échapper à cette sinistre emprise, lui redonne courage et l’aide à rejoindre Rochefort. Comment ce jeune-homme avait-il su que son rêve inavoué était de parcourir le monde, de devenir marin ? Il l’ignore. Mais il peut le décrire : mince, les cheveux bouclés attachés en catogan, des vêtements de bonne facture ajustés d’une large ceinture à boucle, un chapeau de feutre gris orné d’un ruban et de trois boutons… Il est intarissable sur les détails mais le principal se fait attendre.

— Mais, le coupe Gérard, ne porte-t-il pas des bottes ?

— Des bottes, oui ! Des bottes étranges. Quand on les regarde, on a l’impression que leur image est…floue, fluctuante. Je ne saurais même pas vous les décrire ou en donner la couleur. Ce dont je suis sûr, c’est qu’elles ont de très grands rabats, clairs et souples. Quand je l’ai suivi, comme je n’allais pas assez vite, il a saisi ma main et je me suis senti comme enlevé par un ouragan. Le trajet jusqu’à Rochefort n’a duré que  dix ou onze minutes. Pour quatre-vingts lieues… Mais je me trompe peut-être, j’ai oublié, c’était il y a longtemps.

Les deux autres marins s’impatientent et l’entraînent si bien que Gérard se retrouve seul. Il pense à ce personnage dont les gens parlent de plus en plus, qui se transforme petit à petit en légende vivante. Les bottes. Ces bottes que les enfants d’Odilon Pousse ont décrites, ces bottes volées à Monsieur O., ces bottes qui apparaissent dans toutes les histoires glanées au long du chemin, sont forcément celles de Poucet. Il sourit intérieurement en se rappelant le visage de Marie-Agathe quand elle prononce le nom de Léo, nom qu’elle fait suivre de Poucet : la douceur d’un amour profond, la tristesse de l’absence. Et pour lui, le souvenir du contact des épaules de la femme sous ses doigts comme électrisés.

Ce soir, il va rentrer et demain, dès l’aube, il ira interroger les patrons, armateurs, capitaines. Demain. Demain il saura où trouver Poucet, Léo Poucet. Il le convaincra de rentrer avec lui.

 

LEO

C’est Charles Hérouët qui l’a finalement mis sur la piste.

— Léo, quand je l’ai engagé comme mousse, il paraissait n’avoir pas plus de douze ans. Mon bateau devait rejoindre le port de New York chargé d’étoffes de Hollande et de porcelaine et l’équipage était réduit car certains de mes hommes avaient été débauchés par mon concurrent le plus fourbe. Celui-ci leur avait promis, la veille de notre départ, une somme importante qu’ils n’avaient pas pu refuser, pour la même destination, sur un bateau plus moderne et plus rapide… Il transportait la même cargaison et espérait être à New York avant moi pour me souffler le marché.

Il poursuit sa narration dont je ne vais que te transmettre l’essentiel. Simplement, dès le second jour, le nouveau mousse sut se montrer indispensable. On le croyait occupé à trier les légumes pour la soupe, raconte l’armateur, qu’il était déjà en haut du mat pour démêler des cordages ou déployer la voile coincée ; quand le quartier-maître lui demandait ceci ou cela, à peine la demande posée qu’il était déjà de retour avec la chose qu’on lui avait demandée. Les marins, tous sans exception se sont entichés de lui. Surtout quand, histoire la plus étrange, Gwendall le cuistot, vidant un seau par-dessus le bastingage est tombé à l’eau. Le temps était mauvais, les vagues féroces, l’écume grise comme la mort. Léo a couru venant de la poupe, a sauté les pieds en avant dans les flots tumultueux, a saisi Gwendall sous les aisselles et, avant même que nous n’ayons eu le temps de crier, ils étaient tous les deux sur le pont. Si vous ne me croyez pas, vous voyez cet homme assis là, au bout de la table, allez lui demander si je mens. C’est Gwendall. Et celui que vous appelez Poucet, nous le nommons Léo.

Quand nous sommes arrivés à New-York, nous étions les premiers. Tous les marins se sont cotisés pour lui faire une tenue digne de lui. Ils l’ont mené chez un tailleur de Mainstreet, Seven Duncoux, qui est réputé dans toute l’Amérique du Nord. Quand il est rentré au bateau, les hommes croisés sur le chemin le regardaient avec admiration et les dames le saluaient. Il avait l’air plus grand, plus âgé, moins timide. Vous l’avais-je dit ? Quand je l’ai rencontré la première fois, c’était un garçon timide. Maintenant c’est un homme, mais je ne suis pas sûr qu’il ait plus de quinze ans. Il a voyagé comme homme d’équipage et même comme simple passager, sur toutes les lignes commerciales de toutes les compagnies maritimes présentes dans cette ville. Une fois par mois, il revient me rendre visite. Il me charge de faire parvenir de l’argent, des denrées, des vêtements à une famille qu’il dit être la sienne, mais je le soupçonne de venir surtout pour Anna, c’est ma fille. Car, comme par hasard, elle est toujours là quand il parait et leurs joues rosissent dès que se croisent leurs regards.

Gérard pense à Marie-Agathe qui attend son fils. Il sent comme une chaleur sur son visage. Il va renvoyer ses hommes au village et attendre que Léo, Poucet, ou quel que soit le nom qu’il utilise, arrive à Rochefort. « S’il ne change rien à ses habitudes, il devrait se présenter lundi », a dit Hérouët.

 

Durant ces quelques jours, Gérard flâne dans les rues de la ville, entre dans les boutiques qui proposent aux chalands des produits des quatre coins du monde : des épices, des étoffes, des bijoux, des pièces d’ameublement ou de vaisselle, des broderies d’un exotisme étonnant pour le petit provincial qu’il est. Il se laisse tenter par un tablier brodé de cacatoès et de fleurs exubérantes, bordé d’un petit volant délicatement froncé. Il dit à la vendeuse qu’il destine ce cadeau à sa mère, mais toi et moi avons compris qu’il pense plutôt à Marie-Agathe Dubois. D’ailleurs en saisissant le paquet il rougit et regarde ses pieds quand la vendeuse di :t « Votre mère sera contente ».

Il se fait confectionner une jolie chemise qui jure un peu par son raffinement avec son costume de cuir. Qu’importe. Quand il se voit dans le miroir du drapier il se trouverait presque beau…

 

Puis Poucet est venu. Et Gérard était là. Ils se sont parlé avant de retourner au village. Un seul était à cheval et Léo devait souvent l’attendre. A chaque halte ils allaient un peu plus loin dans leurs échanges. A chaque pas ils se trouvaient un peu plus proches.

Aussi quand ils arrivèrent chez eux, Gérard et Léo n’avaient qu’un objectif : « être heureux ».

Odilon Pousse, le père têtu, était comme à son habitude, parti vers de grands projets qui n’échoueraient pas forcément. Avec ou sans l’aide de son jeune fils il allait devenir charbonnier !

Benoît Pousse, naïvement, espérait que son petit frère reste pour toujours. Il fut déçu.

Clément Pousse, avec sa gentillesse coutumière, accueillit le retour de Léo et essaya de plaider le pardon pour leur père.

Prudent Pousse, de sa place de troisième, regarda le petit dernier avec condescendance, mais lui souhaita « bonne chance pour l’avenir ».

Modeste, Anastase et Ferdinand, lui réclamèrent aide et assistance afin d’apprendre à lire et parcourir le Monde. Ferdinand se révéla particulièrement doué pour les mathématiques, Anastase pour la rédaction et Modeste pour la musique.

 

Les six premiers garçons devinrent donc des hommes et Marie-Agathe quitta enfin son mari. Elle était encore jeune et belle. Ce que monsieur le curé lui avait promis, une vie bonne, elle le partage aujourd’hui avec Gérard.

Gérard a exigé du seigneur d’être remplacé par son second toutes les fins de semaine, sauf en cas de guerre, ce qui permet au jeune couple d’aller pique-niquer dans la forêt. Depuis longtemps maintenant on n’y rencontre plus d’Ogre.

La mère des petites ogresses est revenue au village. Elle s’occupe du ménage et de la cuisine au presbytère. Monsieur le Curé lui accorde toute sa confiance.

Quant à Poucet, Léo Poucet Pousse, il est devenu riche, a épousé Anna qui vient de donner naissance à Ilona. Il a pris la suite de son beau-père et gère sa flotte et ses marins avec un grand savoir-faire. Il ne porte plus les fameuses bottes que pour rendre visite à sa mère. Et aussi dans des cas spéciaux qu’il appelle des « Urgences Absolues ».

 

— Encore une histoire qui finit bien, dis-je à mon Oncle.

— D’autant que tous se marièrent répond-il. Tous se marièrent mais n’eurent pas trop d’enfants qui se marièrent à leur tour et vécurent heureux. Longtemps…

Nyckie Alause, mai 2016

illustration: http://memphis.typepad.com/.a/6a00d8341c6c5353ef01539388608b970b-800wi

 

Posté par Menahem Lilin à 13:46 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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