Ateliers d'écriture animés par Carole Menahem-Lilin à Montpellier

23 mars 2017

Café Central, de Roselyne Crohin

Piste d'écriture: les toiles de  Varvara Bracho

Café central    Dix neuf heures viennent de sonner non loin. On goûte enfin la douceur des premiers jours de printemps, après ces deux premières semaines d'avril bien arrosées et plutôt fraîches. Depuis trois jours, les températures frisent les 20 à 25° et les longues soirées en terrasse sont délicieuses. Elena qui vient d'un pays froid n'a pas hésité à dénuder ses blanches épaules et à revêtir une robe légère. Entre ses après-midis de lecture chez Monsieur Paul et sa représentation au Châtelet, elle s'accorde souvent une petite pause au Café Central, sur la place de la Contrescarpe. Ce soir, elle a rendez-vous avec Igor, un compatriote excentrique qu'elle fréquente seulement pour le plaisir de parler sa langue natale. Elle l'a rencontré un soir, il y a quelques semaines, alors qu'elle rentrait en taxi chez elle, dans une tour de l'avenue d'Ivry. Igor en était le chauffeur. Il ne leur avait pas fallu plus de trente secondes pour identifier leurs accents respectifs, celui de Moscou pour lui et celui de Saint-Pétersbourg pour elle.
   Igor, affaissé dans son fauteuil de rotin, déploie ses longues jambes devant lui, au risque de faire trébucher les clients ou les serveurs. Lui n'a pas encore ressenti les premières chaleurs, car il arbore, comme à son habitude, une chemise assez guindée, boutonnée jusqu'au cou, une redingote bleu pétard, un pantalon de lainage rouge et un chapeau tyrolien orné d'une plume turquoise. Igor aime se donner le look d'un poète des années folles. Tout chauffeur de taxi qu'il est, il se vante d'écrire des poèmes, en russe comme en français. Lui, qui n'avoue jamais son âge, a débarqué à Paris bien avant la Perestroïka. Elena n'est dupe ni de son âge, ni de son jeu et si elle semble ce soir boire ses paroles, c'est surtout pour tromper sa mélancolie et son mal du pays. D'ailleurs, la conversation d'Igor est loin d'être ennuyeuse. Au volant de son taxi, il est bien placé pour étudier le genre humain et il sait en tirer des anecdotes que son talent de conteur met en valeur. Elena est moins prolixe, mais Igor aime aussi la faire parler pour jouir de son joli timbre de mezzo. Elle lui raconte les petits ragots des chanteurs lyriques, gonflés d'ego ou sinon les interminables histoires de Monsieur Paul. Elle tient compagnie à ce vieux monsieur tous les après-midis, contre une petite somme rondelette, compte tenu de l'effort fourni. Au fond, elle n'a qu'à l'écouter, à lui faire un peu de lecture ou à lui jouer quelques airs d'opéra sur son vieux Pleyel légèrement désaccordé.
   La conversation de la table d'à côté commence à prendre un tour animé et à empiéter sur la leur. Le consommateur qui boit seul son demi a l'air de s'échauffer avec le serveur kabyle, Sami. Ils ne sont pas d'accord, mais alors pas du tout, sur les pronostics des élections qui auront lieu dans deux jours.
   Le client qui se fait appeler Günter par le serveur en est devenu rouge de colère. Visiblement, ces deux-là se connaissent bien. Günter habite à deux pas, un peu plus bas dans la rue Mouffetard. Il vient tous les jours à la même heure avec son chien Willy, sagement assis à ses pieds. Aujourd'hui Günter est en colère, mais demain il aura oublié cette dispute. Lui aussi, il en a vu dans sa vie et il en a mangé de la vache enragée. Maintenant qu'il touche une petite retraite, il peut arrondir ses fins de mois en donnant des cours d'allemand aux élèves du lycée Henri IV, à deux pas d'ici. Ses cheveux longs attachés en catogan lui donnent un air de gauchiste attardé, mais dans les années 70 on l'aurait plutôt traité de « vieux stal ». Évidemment, plus de 40 ans de démocratie populaire ne s'effacent pas comme ça !
   Sami, lui, a beau se dire kabyle, c'est un vrai titi parisien, grandi sur les hauteurs de Ménilmontant. La Kabylie, il n'y a mis les pieds qu'une seule fois : il avait 8 ans ! Après, la guerre civile est arrivée, avec son lot d'enlèvements et d'assassinats. Au bled, plusieurs de ses cousins y sont passés alors ça l'a vraiment dégoûté d'y retourner. Après-demain, il va voter Mélenchon, mais ça ne l'empêche pas de rêver de devenir patron de café dans un quartier branché de la capitale.
   Sami s'éloigne pour servir d'autres clients. La conversation entre Elena et Igor reprend et Günter prête l'oreille. Bien sûr, il connaît le russe et il se dit qu'il pourrait bien saluer ses voisins qu'il a d'ailleurs déjà croisés au Café Central. Mais à quoi bon?N'est-il pas plus intéressant d'en savoir plus sur ces deux-là avant de leur parler ? Il ne comprend pas bien pourquoi cette jolie jeune femme, de trente ans tout au plus, vient régulièrement prendre un verre avec cet original. Il porte beau, c'est vrai. Mais ils sont si peu assortis ! Enfin, ça se voit bien qu'ils ne sont pas intimes.
   Machinalement, il note en russe dans un carnet quelques phrases entendues à la volée. Il a déjà compris qu'elle s'appelle Elena et qu'elle chante en ce moment dans un opéra de Puccini. Il vérifiera la programmation du Châtelet pour éventuellement aller l'écouter. Il n'est pas un grand connaisseur d'opéra, mais voilà un bon prétexte pour s'y mettre. Et si jamais il entrait un jour en contact avec Elena, il pourrait lui dire qu'il l'a admirée l'autre soir dans le Puccini. En ce qui concerne Igor, tellement ridicule et touchant dans la représentation de son personnage, il pense que si l'on gratte un peu le vernis, l'homme qui se cache dessous est sans doute intéressant. Finalement, Günter n'est pas mécontent de s'être retenu de les saluer. Il se lève et s'en va, en espérant bien les croiser à nouveau.
   Igor l'observe attentivement s'éloigner, avec son chien sur ses talons. Cette haute silhouette grisonnante lui est familière. Ce type est déjà venu ici plusieurs fois, pense-t-il sans savoir qui, de l'homme ou du chien, l'a le plus marqué. Mais aujourd'hui, le regard appuyé de ce voisin posé sur eux ne lui a pas échappé. Son sixième sens, aiguisé par toutes ces années dans un pays où la vie des autres était traquée, l'a immédiatement mis en alerte.
–   Fais attention à toi la prochaine fois, ma belle, on a été repéré par la Stasi, lance-t-il, une fois certain de ne pas être entendu de Günter.
   Elena qui a d'autant moins remarqué Günter que tout se jouait dans son dos, ouvre de grands yeux ébahis et part dans un éclat de rire.
–   Ça se voit que tu es née après la Perestroïka. Tu vois : ce géant qui vient de s'en aller avec son chien, il n'a pas arrêté de nous observer. Il a même pris des notes dans son carnet. Rien ne m'a échappé ! Et j'ai bien reconnu son accent d'Allemagne de l'Est, lorsqu'il parlait politique avec le serveur.
–   Ne sois pas parano, Igor. Ça fait près de trente ans que la Stasi a été dissoute.
–   Mais tu es bien trop naïve ! Tu sais quand même que Poutine a fait ses classes à la Stasi et il est plus puissant que jamais. Crois-moi, Elena, on ne remettra plus jamais les pieds au Café Central. La prochaine fois, on se retrouvera Rive droite, aux Halles ou à Beaubourg. Maintenant je file. Je te recontacterai par SMS.
   Il a disparu si vite qu'Elena se demande même s'il a pris le temps de la saluer. Elle regarde sa montre. Juste le temps de passer chez elle prendre ses affaires et de filer au Châtelet.

   Les trois chaises ne restent pas longtemps vides. Deux gars et trois filles qui parlent bruyamment débarquent ensemble au café. Ils rapprochent les deux tables et vont piquer un peu plus loin les deux fauteuils qui leur manquent. Sami les laisse faire avant de s'approcher pour prendre leur commande.

 

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18 mars 2017

À coeur ouvert, par Jean-Claude Boyrie

Déluge 21

 

Ireni

 « L'amour, pas la charité,

ou bien laisse-moi tomber.

Jamais ne me fais la blessure

de ne plus me faire l'amour,

mais la charité. »

(Stone et Charden).

Un coup d'oeil sur le calendrier. Nous sommes aujourd'hui le 21 décembre, et c'est le solstice d'hiver. Je songe que six mois juste se sont écoulés depuis que nous nous sommes rencontrés, Xavier et moi, sur le port de Tanger. Tout cela me paraît déjà si lointain….

C'est le moment de faire le bilan de nos six mois de vie commune, avec ses hauts et ses bas. Nous avons vécu de super-moments ensemble. Il y a cet enfant qui s'annonce et que nous attendons dans la joie ; et puis ces zones de turbulence que nous venons de traverser. Elles ne pouvaient laisser notre couple indemne. Au plus fort de la crise, pourtant, j'ai le sentiment que Xavier et moi n'avons cessé de nous soutenir.

L'enquête sur la mort de Nath' est au point mort. La police nous a mis tous les deux mis hors de cause, et c'est bien l'essentiel. Il reste un abcès à percer, un conflit latent que nous n'avons pas su résorber. Je n'incrimine pas mon compagnon, peut-être est-ce moi qui n'ai pas su m'y prendre avec lui.

Xavier vient de partir à son travail et moi-même ne vais pas tarder à rejoindre le Centre phocéen d'Addictologie Au moment de me quitter, il a pris des airs mystérieux pour m'inviter à déjeuner à Fun Marine. Rien de plus naturel pourtant, mais cela n'entre pas dans ses habitudes. Il a ajouté « qu'il me réservait une surprise », sans me dire laquelle, bien sûr... sans quoi, ce ne serait plus une surprise. Je n'ai pas dit non, quoique un peu abasourdie.

Au dehors, les décos de Noël ont pris place, accompagnées d'une musiquette sirupeuse et de l'habituel harcèlement commercial. On a l'impression que la plupart des gens ne pensent plus qu'à la préparation des fêtes. Cette période, qui devrait être placée sous le signe du partage, marque en fait celui de l'exclusion. Entre temps, la mauvaise saison est venue et le froid s'est invité.

« Vive le vent, vive le vent d'hiver », assez peu pour moi !

À midi, comme prévu, je me rends par le bus à la Joliette. Au lieu de me faire monter à son bureau, Xavier me fait contourner le bâtiment, puis m'accompagne fièrement jusqu'à la darse où est amarré son nouveau bateau. Son équipe s'enorgueillit de la réalisation de ce prototype, baptisé Calypso II, en hommage à la première Calypso, sur laquelle nous avons ensemble traversé la Méditerranée, affronté mille dangers, fait mille folies, avant de la planter piteusement sur un écueil.

Ces deux navires, l'ancien et l'actuel, ont sensiblement la même taille, la même allure, le même gréement, seule la forme de la coque diffère. Elle est nettement plus hydrodynamique dans le cas de la Calypso II. Je sais bien que la plastique de Sido, la standardiste de Fun Marine, n'est pas étrangère à sa conception. Xavier n'apprécierait pas que je le taquine à ce sujet. Curieuse, je lui dis que j'aimerais visiter l'intérieur du navire.

« D'accord, répond-il avec un sourire entendu, du moment que ce n'est pas pour échapper à la Gendarmerie royale du Maroc et me prendre en otage sur mon propre bateau ! »

Je marque le coup. L'allusion n'est pas bien difficile à comprendre.

Il m'invite à monter à son bord. Je gravis illico l'échelle de coupée et pénètre dans le rouf. Là, carrément, j'hallucine, ayant l'impression de fairen bond de six mois en arrière dans le temps ! Je retrouve, à la même place et disposé à l'identique, un salon de pont, tel que celui que j'ai connu, faisant office de salle-à-manger. Du grand confort ! Tout ici me rappelle notre chère Calypso.

Je m'aperçois alors que la table est servie. Il est prévu pour notre déjeuner du houmous, à base de fèves et de poivrons, un tajine d'agneau, des cornes de gazelle…. Exactement le menu de notre première dinette à Tanger. Tiens donc ! Je remarque aussi, négligemment posées sur la desserte, deux petites boîtes nouées de rubans blancs. Que peuvent-elles bien contenir ?

Mon compagnon se plaît à me faire languir. Il tente de me mettre sur la voie.

« Tu ne devines pas ? Dans l'une de ces boîtes se trouve un présent que tu m'as fait. J'ai placé dans l'autre un cadeau pour toi. Comme tu vois, c'est kif-kif, win-win, donnant-donnant. Tu donnes ta langue au chat ? On commence par laquelle ? »

Je désigne une boîte au hasard. Il l'ouvre. À l'intérieur, je retrouve avec stupéfaction la mythique « montre perdue », un prétexte que j'avais trouvé pour aborder Xavier sur le port de Tanger. J'avais depuis longtemps perdu de vue ce « vrai faux souvenir de mon père ». Il avait déjoué ce pauvre stratagème et refusé la montre. Aujourd'hui, Xa se dit prêt à la passer à son poignet… à condition que j'accepte ce qu'il y a dans la seconde boîte. Aaaah ...

J'en défais lentement les rubans… Le suspense est insoutenable. Je découvre qu'en réalité, cette boîte est un écrin, et qu'elle contient deux alliances.

Si je m'attendais à cela ! J'en reste bouche bée, et sens aussi mon compagnon très ému. Pour me dire la chose la plus simple du monde, il a choisi la voie la plus compliquée et rougit comme un collégien.

Je vois bien qu'il me rejoue, en inversant les rôles, la scène de notre rencontre à Tanger. Sauf que ce n'est plus moi qui suis en train de le draguer, c'est lui qui prend les devants. C'est de son propre chef qu'il me demande en mariage et c'est juste merveilleux.

Je n'oublie pas cette zone d'ombre entre nous, concernant le sort de son ex-fiancée. Il ne m'a pas vraiment dit ce qui s'est passé la veille de sa mort, quand elle est venue le trouver à son bureau. Inversement, je sais des choses qu'il ignore à propos de Nath'. Nous nous préparons à lier nos deux destins. Vivre en couple exige de la sincérité. Ne serait-il pas temps de nous parler à coeur ouvert ?

Je décide de me lancer la première.

« Mon chéri, lui dis-je, il faut cette fois qu'on se dise tout. Il y a des éléments troublants que je tiens de Loko, le meurtrier présumé de Nath'.

- Le mec qui s'est jeté du haut de la corniche ?

- Oui. C'était un « addict », suivi comme tel au Centre. Un patient comme les autres, pour nous. En tout cas, personne ne le voyait comme un dangereux criminel. Il avait besoin ce jour-là de se confier à quelqu'un, pour soulager sa conscience. Le hasard a fait qu'il est tombé sur moi. Nous avons longuement discuté tous les deux.

- Pourquoi ne m'en as-tu rien dit jusqu'à présent ?

- Tu étais dans une mauvaise passe et ses révélations n'auraient pu que te déstabiliser davantage. À quoi bon ?

- Soit. Mais pourquoi n'as-tu pas voulu témoigner devant la police ? Il s'agit d'une affaire de viol, et son rôle était de démasquer le ou les coupables.

- Des coupables, il y en existe à plusieurs niveaux. Loko, bien sûr, et ses potes, en tant qu'exécutants. Mais d'autres, dont on ne parle pas, ont la plus  grosse part de responsabilité là-dedans.

- Tu ne me me surprends pas. Lorsque nous sommes revenu de l'enterrement de Nathalie, en voiture, avec maman, nous avons longuement échangé sur ce sujet. Elle sait de source sûre, que la version officielle du drame est sinon fausse, du moins incomplète.

- Oui. Loko m'a bien expliqué que la bande agissait sur commande. Un personnage important, on va bien finir par savoir qui c'est, paye très cher des vidéos trash qui s'écoulent dans des réseaux spécialisés.

- Comment se fait-il que Nath' se soit prêtée à cela ?

- Ça mon chou, tu le sais mieux que personne. Elle avait parfois, toi-même en conviens, un comportement de détraquée. À ce que m'a dit ce pauvre type, qui n'avait aucune raison de me raconter des histoires, c'est de son plein gré que la victime s'est livrée à ces actes barbares. Tu te rends compte, elle était volontaire ! Il s'agit d'une forme, particulièrement horrible, de suicide ! »

Xa baisse la tête, accablé par cette révélation. Puis reprend d'une voix sourde :

- Autant te l'avouer. La veille, quand elle est venue me voir à mon bureau, Nathalie était dans un état dépressif, peut-être aussi sous l'effet de la drogue, ou de l'alcool, ou des deux, je n'en sais rien. Elle m'a dit qu'elle était au bout du rouleau, qu'elle voulait en finir.

- Et toi tu n'as pas réagi, tu n'as rien fait pour l'aider ?

- Ben… J'ai fait la seule chose qu'elle attendait de moi...

Je comprends à demi-mot qu'ils ont fait l'amour une dernière fois. Moi, pendant ce temps-là, je m'inquiétais pour mon chéri, dont j'étais sans nouvelle. Je trouve ça plutôt moyen !

Je tâche de surmonter mon indignation, pour tenter un instant de me mettre à la place de cette paumée, une enfant de milieu favorisé, qui avait tout pour réussir sa vie pour et pour qui tout a foiré. J'imagine ses contradictions, son état de révolte contre elle-même et la société, l'ampleur même de l'impasse où elle se trouvait. D'où le besoin qu'elle avait le dernier soir de trouver un peu d'amour auprès de son ex.

Xavier me dit avoir agi par charité. Si lui-même en est convaincu, comment pourrais-je le juger ? Autant le laisser aux prises avec sa propre conscience. En ce qui me concerne, j'ai connu ces moments de débine où l'on doute de tout, où l'on croit n'avoir plus rien à espérer. J'étais au creux de la vague le jour de notre rencontre à Tanger. Je voulais l'amour, pas la charité. Depuis, ça n'a pas changé. J'attends de Xa, puisqu'il veut m 'épouser, que jamais il ne me cause cette blessure « de me faire l'amour par charité. »

À suivre…

 Piste d'écriture : une nouvelle rencontre… à l'envers, suivant un conflit, révélateur de l'état d'esprit des personnages

Nota : le titre  de la série "Déluge" n'a rien à voir avec le roman d'Henry Bochaud du même nom donné en exemple, mais s'inspire de l'exposition de Barthélémy Togo au Carré Sainte-Anne (été 2016) .

 Illustration : François Pous, « Fente », marbre beige et rose, 1980, « L'expérience de la matière », exposition du 2-10-2016 au 15-012017 à l'Espace Bagouet, Montpellier.

 

14 mars 2017

Lise, Léon..., par Nyckie Alause

Si vous voulez en savoir plus sur Léon et Lise...

Comment Lise est-elle arrivée sur cette plage ?

C’est une longue histoire qui a commencé il y a longtemps. Elle n’est pas venue par hasard, c’est évident. Elle a pris le train jusqu’à Boulogne, puis la navette. Elle a fait le trajet le front collé sur la vitre froide qui lui a laissé une marque blême qui tardera à disparaître. Le rendez-vous chez le notaire a été vite expédié. Elle n’a rien appris qu’elle ignorait. L’homme était plutôt aimable, il l’a raccompagnée jusqu’au palier et lui a tendu les clefs en disant « Elle est toute à vous, mais si vous vouliez vous en débarrasser n’hésitez pas à venir me voir. »

Il n’avait rien dit sur le chat et elle n’avait pas pensé à lui avant d’être devant la porte. Pour les clefs, c’était facile. Il lui suffit de tourner la grosse clef noire dans la serrure pour que la porte en s’ouvrant grince un peu, laissant s’échapper une odeur surannée. C’est le seul mot qui lui vient à l’esprit et qui la fait sourire. Un tout petit perron, pour un petit chalet, des colombages désuets dont la peinture bleue s’écaille et tombe en petite croûte sur le sable accumulé dans les creux.

Lise regrette d’avoir mis si longtemps à trouver le courage. Elle s’est inventé des empêchements, des obligations. Ces atermoiements ont duré trois mois. « Grand-mère est morte sans m’attendre ». C’est là qu’est le problème de sa culpabilité, elle n’était pas en France et quand elle est rentrée c’était trop tard pour tout. Lorsque l’accident s’est produit, la voisine n’a pas su la prévenir ou n’a pas tenu à le faire. La voisine était l’amie auto-revendiquée car Grand-Mère en parlant d’Hélène disait « cette peste d’Hélène… » pour débuter son propos. Et le propos n’était jamais à l’avantage de cette peste. Pourtant elles allaient ensemble au club du troisième âge pour le scrabble ou le bridge. Enfin elles disaient cela mais elles s’y rendaient principalement pour le goûter et pour parler avec des gens vivants.

Lise ouvre les fenêtres mais persiste le parfum d’œillets et de roses fanés avec une légère présence de poudre de riz. A moins qu’elle ne se l’imagine, une sorte de nostalgie. Tout ce remue-ménage a, par miracle, fait réapparaître le chat qui vient se frotter contre ses jambes. « Tu as bien maigri depuis… » dit-elle en le caressant. Elle n’a pas réussi à dire au chat que grand-mère est morte, mais il doit le savoir. Les volets d’Hélène sont clos. Elle aussi est peut-être morte, ce ne serait que justice. Si elle n’est pas chez elle d’où vient donc le chat ? Quand elle était enfant il n’y a pas si longtemps il s’appelait Mimi et un dimanche de l’année dernière pour l’appeler Grand-Mère avait dit « Emile ». Pas une seule fois par erreur mais plusieurs fois jusqu’à ce que Lise demande une explication en disant « mais c’était le nom de Grand-Père! »

— C’est pour ça qu’il s’appelle ainsi, il est beau et moustachu.

Ça les avait fait rire toutes les deux, aux éclats.

Lise le caresse encore en l’appelant Emile Mimi, puis ouvre les placards pour trouver de la nourriture. Rien. Elle fait le tour des pièces, en vitesse, il n’y en a que quatre si on ne compte pas la salle de bain. Elle aurait dû venir avant, elle aurait dû venir avant qu’elle ne meure, elle aurait dû lui écrire plus souvent, une de ses rares cartes postales est coincée dans le cadre du miroir du salon, une carte de Corse. Une vague de tristesse déferle qu’elle essuie du coin de la manche. Une vilaine habitude la tançait Grand-Mère, une bien vilaine habitude.

Ce soir, elle dormira dans la chambre qu’elle occupait enfant. Elle pose son sac sur le lit sans le défaire, attrape un panier dans la cuisine et sort pour trouver du ravitaillement, au moins pour le chat. A son retour il est sur le perron et regarde la rue sans impatience.

La nuit qui tombe reste le moment le plus difficile. L’électricité est coupée mais Grand-Mère, en prévision des tempêtes d’automne a tout un stock de bougies dans le buffet. Certaines sentent bon avant même d’être allumées. Lise les dissémine partout dans la maison comme sa grand-mère le faisait. Je sais que quelquefois elle n’attendait pas la panne, c’était juste pour le plaisir. Roger, le père de Lise, la grondait lui disant que c’était imprudent, qu’à son âge elle risquait d’oublier, et quand la maison brûlerait elle ne devrait pas venir se plaindre. Et Lise et la Grand-Mère pouffaient en se moquant de son sérieux.

 

La nuit a été calme. Elle a fait le lit comme si elle comptait y dormir encore ce soir. Elle a mangé une orange et un morceau de gruyère après avoir donné des croquettes à Emile. Dans le panier elle à mis une bouteille d’eau, une pomme, un livre qu’elle a trouvé sur la table et qu’elle a déjà lu. De l’appentis elle a sorti le parasol à la toile fanée et elle est descendue vers la plage. Il n’était que dix heures et des enfants se croisaient en criant sur leurs chars à voile, ils se lançaient des défis comme si leur vie en dépendait mais aucun ne passa assez près pour qu’elle puisse le reconnaître. Etudiante, elle avait été animatrice au club Mickey et les enfants l’aimaient bien, surtout les garçons qui lui faisaient en fin de semaine des déclarations d’amour et des demandes en mariage. A-t-elle tellement changé que personne ne semble la voir ? A l’heure du déjeuner les enfants ont dû rejoindre leurs parents. La plage s’est vidée. Elle a croqué dans une pomme qui lui a échappé pour rouler dans le sable. Elle s’est dit qu’elle mangerait mieux plus tard. La régate ne se rapprochait pas et les voiliers semblaient immobiles comme un décor pour justifier de la chaleur sous son parasol rouge.

Lise a marché pieds nus jusqu’aux premières vagues de la marée descendante qu’elle a trouvées très piquantes puis elle s’est installée pour lire, sans conviction. Ses yeux sautaient des lignes puis se fixaient sur l’horizon.

— Excusez-moi, mademoiselle…

Elle n’avait pas envie de parler et depuis qu’elle était sortie de l’étude elle n’avait parlé à personne, sauf à Emile. Elle dit « Oui » d’une voix roque comme elle aurait dit non.

Elle regarde l’intrus de bas en haut, il est pas mal, il a l’air gentil, mais elle ne le reconnait pas. Il n’est pas du club Mickey, il n’est pas un de ces garçons qu’elle a côtoyés lors des fêtes de son adolescence. Non décidément elle ne le connait pas. Surtout que Léon, ce n’est pas un prénom qui passe inaperçu.

D’abord il a parlé debout les épaules et la tête penchées en avant comme un de ces échassiers de l’estuaire. Il lui a raconté comme une histoire avec des parents gentils mais collants, un jeune homme nommé Léon, lui, submergé par les questions qu’on lui pose, les trucs et les machins qu’il doit inventer pour calmer leur curiosité, envahissants, ils sont envahissants.

— Voilà pourquoi je suis venu vous parler. Je les ai abandonnés sur la promenade en leur disant que je vous connaissais. Ça me fait une pause car il faut que je tienne jusqu’à ce soir. Je prends le train pour Paris à 19.12 à la gare de Boulogne.

— Moi aussi je rentre ce soir et je m‘appelle Lise.

Elle se lève, ramasse ses affaires éparpillées, se rhabille et plie le parasol. Comme le vent a forci il propose de le lui porter et elle ne dit pas non mais pas oui non plus. « A tout à l’heure, nous voyagerons peut-être ensemble… J’aurai un chat avec moi. ».

Quand il rejoint la promenade d’où ses parents ne l’ont pas quitté des yeux, il se retourne et Lise lui fait de grands signes de la main.

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13 mars 2017

Léon, Lise, par Nyckie Alause

Inspiré par l'univers pictural de Varvara Bracho

 

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Léon n’a pas pris le métro jusqu’à la station Bastille, il préfère flâner en traversant la Seine. Il a encore du temps à perdre. Alors il traine, s’arrête, regarde l’eau du fleuve qui est un peu grise, les mouettes qui passent en vol-plané au ras de vagues qui moutonnent légèrement avant de s’écraser sur les piles du pont. Ça criaille un peu malgré le bruit incessant de la circulation. S’il se laissait aller il irait chercher au fond de son sac quelques reliefs de sandwich et de pomme, pour perdre encore du temps, et il pourrait toujours si l’appétit ne venait plus les jeter aux mouettes.

Pourquoi doit-il perdre ce temps. Est-ce du temps en trop, des minutes surnuméraires, des instants qu’il aurait économisés par son inaction ? Rien de cela. Le sms de Lise dit juste « mardi 14.30 café central bastille ». Allez savoir ce qui le pousse à sortir son téléphone pour regarder le message à nouveau. S’il s’agissait d’un mot écrit sur du papier, la feuille montrerait des stigmates d’usure, des plis, des taches et peut-être des ratures. Lise ne l’aurait pas écrit d’un jet, il y aurait eu des hésitations, sur la date, sur le lieu, sur la fin du message elle aurait écrit son nom… Il aurait montré plus que cette vitre froide qui ne s’éclaire qu’en ôtant ses gants. Il l’aurait trouvé dans sa boîte aux lettres, ou glissé sous la porte, ou scotché sur l’ardoise qu’il laisse accrochée à côté de la sonnette avec ce morceau de crayon qui pendouille et cliquette contre le chambranle quand il y a du courant d’air dans la cage d’escalier. Elle aurait pu, si elle était passée laisser l’invitation sur cette ardoise. Elle aurait pu sonner et elle l’aurait trouvé chez lui.

Enfin, il flâne et chaque pas le rapproche de son but. Ce n’est qu’au bout du pont qu’il abandonne sa promenade lente pour adopter une allure de parisien tranquille qui a quelque chose à faire. A Bastille, la station déverse sur la chaussée des usagers qui sortent sur le trottoir, désorientés et anxieux. Léon, anxieux il ne l’est plus. Il sait ce qu’il va lui dire. Il n’est pas non plus désorienté, physiquement il sait vers où coule la Seine et il sait où il va s’asseoir à la terrasse du Café Central.

Il a choisi sa place et se tient bien droit la tête haute. Il se dit qu’ainsi elle n’aura aucune hésitation. Elle le verra comme un phare que la marée découvre. Il n’a pas sorti son téléphone de sa poche depuis qu’il en a coupé la sonnerie. Il conjure le sort. Elle ne ferait pas ça, l’appeler pour dire « un autre jour, plus tard, un autre endroit, un nouvel horaire… », ou pire un nouveau texto. Il est souriant et serein.

D’un signe de main vers le garçon il commande un café. Immédiatement, il le regrette. Si elle a du retard le café ne suffira pas. Et commence l’attente. Du café. De la fille. De la vibration au fond de sa poche qu’il a laissée possible, au cas où, on ne sait jamais. Depuis qu’ils se sont rencontré, Lise a mis à mal toutes ces certitudes qui donnent de l’assurance aux faibles. Elle pense qu’il est fort, puissant, ambitieux, intrépide et courageux. Lui s’est longtemps cru simplement moyen. Ça avait commencé au collège. Ses professeurs disaient de lui qu’il pourrait certainement mieux faire mais qu’il était moyen, jamais médiocre et jamais brillant non plus. Les opinions de son entourage ne dérogeaient guère de celles des enseignants, de son père aussi. Sa mère échappait au courant majoritaire mais lui, sa seule vraie ambition était d’échapper à sa mère. Quand il aurait pu mieux faire il faisait attention de ne pas dépasser l’avis général, on pouvait presque dire « pour ne pas décevoir ».

Il est installé au milieu de la foule que l’apparition de quelques rayons de soleil a installée sur la terrasse. Le garçon ne sait plus où donner de la tête et quand Léon lui fait un nouveau signe, il fait montre d’agacement. Tant pis. Il lui reste ce verre d’eau qui lui donnera, si elle arrive, une certaine contenance, « une nonchalance de bon aloi » pense-t-il.

C’est le rôle qu’il joue, l’expression principale de son personnage. Une décontraction affichée, une aura de nonchalance, une philosophie de non-agressé, celui sur qui tout glisse sans laisser de blessure, un sourire qui pourrait paraître suffisant ou hautain. Mais, car il y a forcément un mais, il est tout autre chose. En trois mots : Léon est amoureux. C’est pour lui la nouveauté. Il n’est pas, comme le dit son père en riant « un perdreau de l’année », il a de l’expérience en la matière. Quand son père dit cela, Léon a un peu honte, il trouve que ça fait provincial et lui il vit à Paris. S’il vient encore en Normandie c’est pour un week end, quelques jours pas plus, le temps de faire le tour de la famille et des anciens amis qui doivent l’envier car eux, ils sont restés, et il est reparti. Si encore sa famille vivait au bord de l’océan, dans une de ces stations où se ruent les parisiens dès qu’ils en ont les moyens. Mais non, c’est juste de la campagne humide et verte, un paysage bucolique et silencieux, des fermettes restaurées aux volets clos, des vaches que la brume persistante efface, des haies qui brisent le silence de la vie qui s’y trame, des clochers de loin en loin. Il n’y a pas été malheureux dans son enfance. Mais pas heureux non plus. Alors quand il est installé à une de ces terrasses qu’il adore, il ne fait même pas semblant, il est parisien.

Mais Lise d’où vient-elle ? Léon ne quitte pas des yeux la bouche sombre de la station Bastille qui crache dans la lumière et à intervalle régulier ses fournées de femmes et d’hommes pressés. « Tu as remarqué qu’il n’y a pas d’enfants dans le métro » lui a dit Lise la semaine dernière, à quoi il a répondu « tu crois? » sans s’attarder. Elle ne devrait plus tarder.

A ses amis, « Il faut dire que la pauvre vit en banlieue, pas trop loin mais de l’autre côté du périph’ » dit-il avec une légère condescendance, à Pontoise.

A ses amis, il n’a pas osé dire ni quand ni où il l’a rencontrée, cette fille dont il est amoureux et à qui il ne l’a pas encore dit et que peut être aujourd’hui sera le bon moment. Si elle vient.

Il aurait dû mettre sa montre, pour vérifier. Son téléphone, non, il ne le sortira pas de sa poche. Il regrette de ne pas l’avoir éteint. Il en sent le poids et la chaleur — la chaleur je pense qu’il l’invente — contre sa cuisse, il lui porte tant d’attention qu’il en a une sensation de brûlure qu’il ne qualifiera pas de désagréable. Il se penche vers la table voisine pour demander l’heure et une jeune femme agacée lui répond sans lever les yeux de son écran. Elle est en train de faire défiler des selfies et il ne peut s’empêcher d’y voir des paysages normands. Il a cru reconnaitre la plage du Touquet où… Enfin, la plage où, ce jour, le premier dimanche de septembre, Lise semblait être le seul être vivant. Et ce dimanche-là il avait invité ses parents au restaurant, au bord de l’océan, pour un déjeuner, où il n’avait parlé de rien. Une fois de plus sa mère — elle n’avait pas pu s’en empêcher — avait essayé de savoir s’il avait une « amie », des projets d’avenir… Quand elle posait ce genre de questions ce qu’elle voulait réellement savoir n’était pas dit mais Léon comprenait qu’il s’agissait d’hypothétiques petits enfants, d’un pavillon en banlieue, d’un CDI, voire de l’achat d’une voiture même d’occasion. « Si tu veux Papa pourrait en trouver une pour toi. » Il avait droit à ce couplet à chacune de ses visites et devenait le roi de l’évitement. C’est en réaction à tout cela qu’il leur avait dit à tout les deux « Je crois que je la connais! » en montrant la fille installée sur le sable humide et froid de la plage avec son parasol rouge. Il avait enjambé le parapet en les laissant « Je reviens ». Dans son dos il sentait leurs regards et était bien forcé d’aller jusqu’au bout.

— Excusez-moi, mademoiselle.

Elle avait levé la tête du livre dans lequel elle était plongée en disant « oui » comme si elle disait non.

Il était venu jusqu’à elle et la correction voulait qu’il s’explique. En avait-il trop dit ou trop peu, ils se rendirent compte qu’ils rentreraient ce soir tout les deux par le même train, à Paris. Il avait rejoint ses parents et elle lui avait fait de grands signes, de loin. La mère avait demandé qui est-ce et Léon avait répondu « c’est Lise » comme une évidence.

—Tu aurais dû me dire … dit la mère sans terminer sa phrase, comme à son agaçante habitude.

— Te dire quoi… avait répondu Léon qui souffrait de la même agaçante habitude doublée d’une certaine propension à mentir par omission.

Le temps qu’il rêve en regardant par dessus l’épaule de sa voisine, Lise est là, devant lui debout dans le contre-jour. Il sursaute comme étonné de l’apparition. Elle prend place face à lui avant de prononcer un mot. Elle ne l’a pas embrassé, ne lui a pas serré la main, juste prononcé son nom « Léon ». Il a dit « Lise… » et dans les points de suspension tout ce qu’il voulait lui dire depuis des semaines et qu’il retenait.

— Il faut que nous parlions de quelque chose d’important, dit Lise.

Le sérieux qu’elle affiche n’est qu’un masque pour éviter les larmes.

— Je dois t’avouer ce dont, depuis des semaines, depuis le voyage en train…

Le voilà qui fait encore comme sa mère, qu’il ne finit pas sa phrase, qu’il espère que d’évidence elle se finira toute seule et que… Mais non, il a décidé de changer.

— …Je suis amoureux de toi.

Ouf, ça y est, il a osé le dire, c’est la première fois qu’il le dit et le pense, la première fois.

La Colonne de Juillet se dresse, comme lui, pleine de détermination.

Nyckie Alause.
Varvara  Bracho, http://varvara-bracho.com/portfolio/

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11 mars 2017

Bon sang ne saurait mentir ! par Sylvie Albert

Piste d’écriture : imaginer le trajet d’un objet, la manière dont il est entré en possession des personnages, son rôle particulier. Va-t-il être l’occasion d’une prise de conscience, ou inciter à une recherche ?

émeraude

La grand-mère de Paul vient de mourir. Ce dernier est en déplacement professionnel à l’étranger, mais il reviendra pour l’enterrement. Car la vieille dame occupe une place toute particulière dans son cœur ; c’est elle, Mamily, qui l’a élevé jusqu’à « l’âge de raison ». Il habitait avec elle dans sa grande demeure, héritage de temps anciens, temps d’opulence où toute cette branche de la famille n’avait d’autres préoccupations que les parties de chasse ou de golf, et les réceptions grandioses auxquelles elle était invitée ou qu’elle organisait. La demeure possédait moult chambres et greniers, coins et recoins qui ont fait le bonheur du petit Paul, explorateur en herbe pendant ces années bénies. Il était souvent rejoint par ses cousines et cousins lors des week-ends et des vacances, que de parties de cache-cache endiablées ont-ils faites tous ensemble ! Puis il a fallu aller à l’école, il a donc rejoint ses parents dans la grande ville, ses parents qui ont à la même période tourné le dos à Mamily pour de sombres questions d’argent. Celle-ci, ayant perdu au fil des ans une partie de sa mobilité et de sa santé, a finalement dû vendre la demeure et a passé ces dernières années dans une résidence dite « pour séniors », conservant une certaine autonomie mais proche de toute assistance. Enfin, proche de toute assistance « étrangère », car les membres de sa lignée l’ont peu ou prou abandonnée, occupés qu’ils sont à dilapider l’argent familial à travers le monde.

Paul quant à lui a renoué les liens avec Mamily dès qu’il l’a pu, à la fin de l’adolescence. Il allait depuis régulièrement la voir, mais jamais assez souvent au goût de la vieille dame, qui se remettait difficilement de leur séparation. Lors de la vente de la grande maison, elle avait tenu à ce qu’il soit le premier à choisir ce qu’il voulait, avant même ses propres enfants. Et Paul, qui n’était pourtant pas bien vieux à cette époque, avait alors choisi quelque chose de surprenant : la vaisselle. Les belles assiettes qui le faisaient rêver en tant qu’enfant, au liseré discret mais d’une finesse incomparable, provenant bien sûr de Limoges. Ces assiettes qui avaient participé aux fêtes de famille, petites ou grandes, de ses premières années. Il avait également souhaité prendre des assiettes à dessert plus rustiques, imprimées aux motifs des fables de La Fontaine, les animaux colorés au centre et la morale de la fable écrite à la main en-dessous. C’est tout ce qu’il avait voulu, mais ce choix lui avait quand même coûté des disputes sans fin, pendant des années, avec sa tante et sa mère. Aujourd’hui, les assiettes sont chez cette dernière, « en attendant qu’il se case », comme elle dit. À ses propres yeux, Paul est pourtant « casé », avec Laura qu’il aime depuis le lycée, mais dont sa mère ne veut pas entendre parler comme d’une sérieuse candidate au mariage, car « de naissance pas assez noble », dit-elle, avec son air pincé. Pour l’instant, il trace son chemin sans l’écouter et n’a pas encore osé réclamer les assiettes, mais il va bien falloir qu’il fasse un jour ou l’autre valoir son bon droit…

 Une semaine plus tard, toute la famille est réunie chez le notaire pour l’ouverture du testament. Personne ne sait exactement ce qu’il contient, et tous espèrent qu’il révèlera des trésors encore cachés, des investissements encore ignorés. Seul Paul ressent une réelle émotion vis-à-vis de la disparition de sa grand-mère. Laura est triste aussi, car elle a appris à connaître et apprécier Mamily ces quelques dernières années. Mais elle est restée à la maison, sachant sa présence non souhaitée par sa belle-famille. Les révélations du notaire ne s’avèrent en définitive pas de nature à apaiser les discordes familiales : Mamily a légué à Paul la plupart de ses bijoux, il y en a pour une fortune ! Comme elle les avait confiés au notaire depuis plusieurs mois, sentant sa fin proche, Paul peut les emporter à la fin de la réunion, sous les yeux offusqués et fort envieux de sa parentèle.

Arrivé chez lui, encore bouleversé, il ouvre précautionneusement les écrins et éparpille les bijoux sur la table devant une Laura surprise et émerveillée. La plupart des bijoux lui étant connus, il peut lui raconter leur histoire, parallèle à celle de ses ancêtres, et préciser à quelles occasions il a vu Mamily les porter. Car celle-ci ne les conservait pas dans un coffre à la banque, elle souhaitait au contraire en profiter et les arborait même pour ses sorties quotidiennes ou lorsqu’elle recevait des amis en toute simplicité. Et elle avait toujours une anecdote à énoncer à leur propos. Aujourd’hui Paul les reconnait tous, sauf deux : un collier de perles à deux rangs, dont le fermoir semble abîmé, et une magnifique émeraude sertie avec goût sur une monture en or finement ciselée. À la vue de cette dernière, il pense aussitôt qu’elle ferait une très belle bague de fiançailles pour Laura. Et quand au même moment Laura la voit, elle reste interdite :

- C’est la bague que mon grand-père a offerte à ma grand-mère avant leur mariage, elle lui venait de sa famille !

Elle sort de la pièce et court dans la chambre chercher un vieil album photo.

- Regarde la main de la mariée, c’est la même bague !

Effectivement, le doute n’est pas permis : si ce n’est pas LA même, alors les deux bagues ont a minima été fabriquées par le même orfèvre…

- Et où est-elle, cette bague, maintenant ? lui demande Paul.

- Justement, je sais que Maman se désolait de sa perte, elle ne l’a jamais retrouvée après la mort de Mamie !

- C’est étrange, tout ça… En plus, moi je n’ai jamais vu Mamily la porter… Quel mystère peut donc se cacher là-dessous ?

Paul et Laura décident alors d’enquêter chacun de leur côté. L’idée de continuer à s’occuper ainsi un peu de Mamily et de prolonger le lien avec elle leur plaît…

 

        Un mois plus tard, la résolution, du moins partielle, de l’énigme est proche. D’un côté, Paul a découvert dans des cartons conservés par Mamily une correspondance secrète (enfermée dans un coffret dont il lui a fallu briser la serrure, faute de clé disponible…) de celle-ci avec un homme qui signait « H ». Un homme qui a priori avait une femme et deux petites filles, dont l’une prénommée Alice. Un homme partagé entre deux amours, qui avait choisi de rester auprès de la famille qu’il avait fondée mais dont le cœur battait également pour une autre femme. Paul n’avait au début aucune idée de qui il pouvait s’agir. Laura, pour sa part, a longuement discuté avec sa mère, Alice. Elles ont ensemble cherché à se souvenir d’indications que la grand-mère aurait pu donner sur la disparition de cette bague, offerte par son mari Hugo. Elles se sont souvenues de bribes de discussions furtivement entendues, en ont déduit certaines choses et imaginé le reste. Ainsi, de fil en aiguille, Paul, Laura et Alice reconstituent l’histoire plausible de leurs aïeuls. Ils se réunissent tous les trois en ce samedi 14 février, jour de la Saint-Valentin - date dont l’à-propos les fait sourire- afin de récapituler les résultats de leurs recherches. Ainsi, ils confirment l’histoire d’amour d’Hugo, le grand-père de Laura, pour Mamily, la grand-mère de Paul, qui a priori les a bousculés à l’âge de la maturité, après que celle-ci soit devenue veuve. Ils ne savent pas exactement ce qui s’est passé, si Hugo est parti de chez lui puis revenu, ou jamais parti, si sa femme a su quelque chose ou est restée toute sa vie dans l’ignorance. Ils ne savent pas non plus si Hugo avait offert exactement la même bague aux deux femmes de sa vie, ou si la grand-mère de Laura s’était débarrassée de la sienne – dans un élan de colère contre son mari ou pour toute autre raison-, qu’Hugo avait ensuite récupérée pour l’offrir à Mamily… ou s’il y avait une troisième explication. La bague restait malheureusement muette à ce sujet.

 

Laura et Paul se disent que le hasard qui a conduit à leur rencontre est incroyable. Un hasard, vraiment ? En fait, il n’y a sûrement rien d’étonnant à ce qu’ils aient tous les deux ressenti une attirance si forte lorsqu’ils se sont rencontrés à l’adolescence ! L’amour réciproque de leurs deux familles circule dans leurs veines depuis deux générations… au moins…

 

Sylvie Albert, janvier 2017

 

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07 mars 2017

Changer de vie, par Michelle Jolly

Piste d'écriture: des objets symboliques, ou qui ont influencé notre vie.

charlot facteur

« C’est quand je partais faire ma tournée ce matin qu’ils sont tombés sur moi, au détour de la place comme un essaim d’abeilles, questionnant et inquiets de l’absence d’Alex.                   

« Il ne vous a rien dit, à vous? il est parti il y a une semaine, comme en s’excusant, me dit sa mère, pas un mot de plus, pas un indice… »

En mettent sa main sur mon épaule, une femme jeune ajoute, ironique, « On aurait dû se méfier, il n’a pas pris sa casquette, je la maudissais cette casquette, il ne la quittait presque jamais, j’avais cru au début qu’il cachait une calvitie  précoce, mais non ! il avait des cheveux magnifiques ! je lui avais offert une guitare, il en jouait si bien ! les longs soirs partagés, sa musique nous accompagnait, c’était doux, et fort entre nous, pourtant un jour il m’a quittée  en laissant la guitare, mais en emportant son couvre-chef ! »

« Cette casquette c’est moi qui lui ai offerte pour ses quinze ans, répète plusieurs fois sa mère, il la voulait rouge, lui si discret ! presqu’effacé ! Au petit déjeuner, la toilette vite faite, il arrivait coiffé, s’installait, mon mari criait retire ça !! Il faisait le sourd, jusqu’au jour où ils nous a dit d’un air sérieux : « J’en ai besoin. » Ça nous amusa, et on a laissé faire… Et toi Boris, dit-elle en s’adressant à un adolescent derrière elle, as-tu vu Alex récemment ? »

« Bien sûr répond-il, au printemps, y a un mois, on est partis en Sologne où il voulait dénicher le grand monarque bleu, le papillon qui manquait à sa belle collection, on a trouvé deux monarques à damiers, jaune et brun, mais pas de bleu, Alex était déçu, on est rentré bredouilles, c’est là qu’il m’a donné sa collection de papillons, en disant qu’il n’en avait plus besoin, j’ai pas compris... Par contre j’aimerais bien prendre sa casquette, c’est un souvenir, elle le quittait pas… »

«Eh là ! excusez-moi, dis-je en haussant le ton, mais un jour, il me l’a offerte, disant que mon scooter électrique ne me protégeait guère du soleil quand je faisais la grande tournée, je l’ai refusée, j’osais pas… (J’ajoute, un ton plus bas) : Je ne crois pas qu’il soit parti sans raison. II y a quelques mois, il recevait des lettres qu’il venait lire en cachette à la poste, des timbres de l’étranger, il avait l’air heureux, lui qui semblait si peu souriant… Un jour il est venu me demander comment envoyer avec sécurité un bijou, je lui ai donné une boite, il a sorti de sa poche un joli collier de jade, d’un vert doux et brillant, il l’a enveloppé, mis dans la boite, a écrit il m’a semblé une adresse lointaine, puis il a payé et est reparti… Je crois que vous aurez un jour des nouvelles, il n’est pas seul, c’est sûr, et s’il a laissé sa casquette c’est qu’il va mieux, il a sûrement trouvé autre chose ou quelqu’un… »

Je me retourne pour partir distribuer le courrier : « Oh ! Attendez ! Vous pouvez la prendre », me dit sa mère en me tendant la casquette…   

Michelle Jolly

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05 mars 2017

A Cannes, par Paul Barry (poème)

 

mimosa

Comme le mimosa, duvet jaune et lumière,

En plein cœur de l'hiver, son rire éclate encore,

La secoue elle et moi,

Comme un amandier bruine des éclats de ses fleurs,

Sous les coups turbulents, du mistral en bourrasque.

 

Dans son appartement cubique, aux meubles anguleux,

De verres et de métal, d’ailleurs, de bois précieux

Si étranger pour moi, si familier pour elle,

Trône la fleur électrique au parfum de citron.

 

Et je m’assieds alors, à son invitation,

Dans un canapé lourd, vaste de souvenirs

Ocre et vermillon, aux ciels comme son cœur,

Encore bleu d'hématomes, le soir virant au pourpre,

 

Dans le train qui m'emporte, où défilent des noms

Inconnus sans visages, auxquels on colle une image

Sépia, comme sur les photos,

Où je reconnais mon père,

Dans ces lieux habités, de palmiers, de dattiers,

De façades aveuglantes, d'hommes encadrés de burnous.

 

Elle conte des récits, aux accents si stridents

Comme la fleur topaze, aux accents de fêlure,

Qui jaillit des ravins. Se brise alors sa voix

Sur les récifs à vifs encore, de ces bateaux orange,

D’un océan de sable bleu comme le Sahara.

 

Mais au large des temps flétris et d'un autre âge,

C’est sa vie parisienne, qui restera, pour moi,

L’essence de son âme, suave et feutrée,

Comme le mot moquette, loin des pavés anciens,

Sur lesquels son enfance a claqué ses sandales.

Paul Barry

Paul a écrit cet émouvant poème durant l'atelier du samedi 18 février, en contemplant le bouquet de mimosa apporté par Roselyne de son jardin... Une "petite madeleine" odorante et fleurie.

 

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01 mars 2017

Animal sauvage, par Jean-Claude Boyrie

Déluge 16

 

Patricia Favier.

 

Animal sauvage.

 « Non, ce ne sont point là les lois que les dieux ont fixées aux hommes. Je ne pensais pas que tes interdits fussent assez forts pour permettre à un mortel de transgresser d'autres lois, les lois non écrites, inébranlables, des dieux. Celles-là ne datent ni d'aujourd'hui, ni d'hier. »

Sophocle, Antigone.

 Avant de partir, à potron-minet, nous avons été dûment briefés par le Commissaire principal : « Faites votre taf et rien de plus. Pas de vagues, c'est la consigne formelle du préfet ! »

 « O.K., boss. Message reçu cinq sur cinq ! »

 Je m'attends à un travail de routine. A priori, pas de risque de bavure. Enfin, on dit toujours ça….

 Quand Marcel et moi nous pointons au Centre, avec en poche un mandat de perquisition, nous nous sentons un peu gênés aux entournures. À l'accueil, nous justifions de notre qualité de policiers, tout en évitant le trop classique et théâtral : « Police ! Ouvrez ! ». Quand les cognes cognent à la porte (ne serait-ce que pour justifier leur surnom), ils ne s'attendent pas à être reçus les bras ouverts.

 Ici, c'est bien une porte ouverte que nous enfonçons. Les locaux du Centre phocéen d'addictologie un organisme sans but lucratif, sont accessibles à tous. Qui plus est, nous opérons dans le cadre des heures ouvrables.

 Pourtant, comme d'hab, notre irruption jette un froid. Je sens dans les regards une hostilité contenue. Au moins, là c'est clair : on n'a pas envie de nous voir. On ne trouve au Centre que des bénévoles. Personne ici, du moins je présume, n'a rien à se reprocher.

  Tout le monde, à tort ou à raison, redoute les brutalités policières. Cela peut arriver. Nous savons gérer ça. Quand les clients font de la résistance, il faut bien exhiber ses biscoteaux. S'ils se montrent soumis - quelque chose me dit que ce sera le cas - les choses peuvent se passer tout-à-fait gentiment. Reste, on n'y peut rien faire, qu'une perqui, c'est incroyablement traumatisant pour ceux qui la subissent. On vide les tiroirs, les étagères, on tripatouille dans les classeurs, on explore la mémoire des ordis. Les keufs ne sont pas censés reclasser les documents qu'ils ont dispersés, à condition, la restriction est importante, de respecter le personnel. Alors, nous faisons de notre mieux pour ne pas trop mettre le bazar, évitons de nous casser ensuite, en laissant tout sur le parquet. Après notre passage, il faudra bien que quelqu'un range.

Lorsque nous demandons le directeur, ou tout au moins un responsable, la réceptionniste ouvre des yeux ronds :

 « Qu'entendez-vous par responsable ? Ici, nous sommes tous en autogestion….

 - Il y a bien un chef, enfin, quelque part quelqu'un qui donne des ordres.

 - Oui sans doute... enfin non, je ne vois pas trop bien ce que vous voulez dire… »

 On est dans le flou le plus total. Chef ? Directeur ? Responsable ? Là, j'ai dû dire un gros mot, qui blesse les oreilles des gens. Leur vocabulaire à eux m'est tout aussi étranger. Il faut savoir que le terme « autogestion » ne fait pas partie du dictionnaire poulaga.

 Suffit pour ce sujet, on ne va pas passer la journée à débattre de vocabulaire !

 Je parlemente. Au final, c'est le médecin du Centre, une certaine Myriam, qui nous reçoit.

 Elle réagit très mal à l'énoncé de notre mission.

- Perqui ? Pourquoi ?

- Un viol en bande organisée a été commis à Marseille, avec ou sans intention de donner la mort, on ne sait pas. Ce dont par contre, on est sûr, c'est que certains membres du groupe, identifiés par notre brigade, sont suivis à votre Centre d'Addictologie. On a besoin de vérifier ça dans vos fichiers.

- Fouiller dans nos fichiers ? Vous n'y pensez pas ! Ils sont couverts par le secret médical ! Nous sommes là pour aider nos patients, pas pour les dénoncer. Cela reviendrait à rompre le lien de confiance qui nous unit à eux.

- Désolée, il nous faut faire notre travail. Nous agissons conformément aux instructions du Parquet.

 - Et si je refuse de vous communiquer les informations que je détiens ?

 - C'est la loi. Vous n'avez pas le choix. »

 J'invite mon interlocutrice à rassembler l'ensemble des personnes présentes au Centre, et nous leur exposons le déroulement des opérations. Celles-ci devront se dérouler dans le calme.

 Chacun est prié de regagner son poste de travail, de s'abstenir d'échanger quelque information que ce soit avec ses voisins, de répondre à nos questions et se plier à toute instruction de notre part.

 Tiens ! La fille en robe noire assise là-bas, l'air renfermé, qui ne dit rien (1), je la reconnais immédiatement. C'est Ireni Cotsoyannis, la jeune Grecque que j'ai interrogée l'autre jour à l'Estaque. On dirait un animal sauvage, un petit cheval rétif qui se cabre quand on cherche à le dresser. Cette fille au moins sait ce qu'elle veut, et va jusqu'au bout de son vouloir. Elle n'a pas peur de moi, je la vois qui me défie du regard. Elle aurait pourtant intérêt à se tenir à carreau, vu son passé de junky, que je connais. T'inquiète, ma belle, on saura te mâter.

 Au final, les opérations se déroulent plus rapidement que prévu. De manière générale, les infos ne sont guère cryptées. Le plus souvent, ce sont les noms même des agents qui font fonction de mot de passe, autant dire que leurs fichiers sont mal protégés.

 En fait, le Centre n'a pas grand-chose à cacher. Aucune information de nature compromettante ne se cache dans les disques durs. Nous récupérons au hasard quelques clés U.S.B.

 Allons-nous pour autant repartir bredouilles ?

 Soudain, Marcel pousse un cri de triomphe.

 « Ça y est, Pat', je l'ai détronché !

 - Détronché qui ?

 - Loko !

 Ce pseudo, tout le monde à la Crime le connaît. Youssef ben Romdane, alias Loko, c'est le meneur de la bande. C'est lui que nous soupçonnons d'avoir tout manigancé. Père : capverdien. Mère : portugaise. À l'origine, un petit loubard comme tant d'autres, l'enfant des « quartiers » de Marseille, aujourd'hui l'homme de tous les trafics : came, armes, sexe, deux ou trois braquages à son actif, j'en passe. Une étrange spécialité : le tournage en direct de vidéos trash. Marcel en a dégotté quelques unes, des ignominies à vous retourner le coeur. Il me dit que cela se vend très cher dans les circuits spécialisés. Nous filons ce Loko depuis des semaines, sans avoir encore pu le loger.

Au Centre, comme par hasard, c'est sur l'ordinateur d'Ireni que nous l'avons retrouvé. Quand je lui demande de s'expliquer, elle oppose à mes questions un silence obstiné. J'ai l'impression que son regard est tourné vers l'intérieur, un espace qui n'appartient qu'à elle, invisible aux yeux d'autrui.

 Pour un coup, trop c'est trop. La Grecque va devoir me répondre, sinon je lui ferai passer la nuit bien au chaud, rue Becker.

 « Vas-y mollo, tout de même, elle est en cloque », me souffle mon compagnon.

 Oui, c'est vrai, j'oubliais. J'avais au mois d'octobre remarqué sa discrète protubérance, laquelle a bien enflé depuis. Là, j'ai parlé trop vite, et sous le coup de l'énervement. Cette fille n'a rien fait de répréhensible et rien ne peut justifier sa garde à vue. En fait, j'éprouve même pour elle une certaine empathie. En tant que policière, il m'est arrivé de mener une traque avec un bébé dans le ventre et croyez-moi, dans ces conditions-là, faire son boulot n'est pas jouissif.

 J'entends derrière moi la voix de Myriam, la doctoresse. Elle cherche à calmer le jeu. Bonne occasion de constater à quel point ces filles peuvent se tenir les coudes.

 « Vous avez trouvé ce que vous cherchez ? »

- Oui. Du moins, en partie.

-  Donc, si je comprends bien, vous en avez terminé chez nous ?

 - Tout au contraire, Docteur, les choses ne font que commencer. Nous avons encore quelques points à élucider, certaines questions à poser. Notamment à Melle. Cotsoyannis.

 Notre interlocutrice hausse le ton, preuve qu'elle n'est pas née de la dernière pluie.

 « Je vous préviens, nous connaissons nos droits. Personne ici n'est tenu de répondre à vos questions. Si vous voulez procéder à un interrogatoire en règles, nous demanderons qu'il ait lieu en présence de l'avocat de l'association. »

 Voilà qui est clair et net. Allons à l'essentiel. Mon compagnon déballe un trombinoscope improvisé, mélange de vues prises au téléobjectif par des keufs en patrouille et de selfies récupérées sur le net. Dieu sait, me dit Marcel, qu'il en circule beaucoup. Malheureusement, ces malfrats sont cagoulés, ce qui ne facilite pas leur identification. Dans la bande, on trouve des minots de Marseille, des gosses, quoi. Je me demande quel rôle ils ont joué dans l'affaire qui nous occupe. En ce qui concerne les plus de dix huit ans, dont le fameux Loko, ceux-là risquent ni plus ni moins que la Cour d'Assises. Nous demandons à Myriam :

« Parmi tous ces visages, est-ce que certains vous disent quelque chose ?

 - Peut-être, enfin oui, je pense.

 - Vous « pensez », ou vous êtes sûre ?

- On n'est jamais sûr de rien, je ne suis pas là pour jouer les balances. Encore une fois, ce Centre est est fait pour aider qui en a besoin. Nous ne demandons pas à ceux qui viennent nous voir qui ils sont, ni d'où ils viennent. Moins ce qu'ils ont fait, font, ou veulent faire de leur vie. »

 Ireni, de son côté, semble enfin vouloir sortir de son mutisme. Une vraie tête de mule, celle-là. Quand je lui rappelle que celles et ceux qui s'installent dans notre pays sont tenus d'en observer les lois (c'est plutôt élémentaire, non ?), sa réaction me paraît pour le moins stupéfiante :

 « J'ai le plus grand respect des lois de la République, Madame. Il est cependant d'autre lois qui les surpassent toutes, ce sont celles que nous dicte notre conscience. »

  À suivre...

  Illustration : « Animal terrestre », performance Butô de Mâ Thévenin

 (1) Inspiré de Jean Anouilh, Antigone, Prologue.

 

 

I

La terrasse, par Jean-Claude Boyrie

Déluge 17

Sophie.

La terrasse.

 

   Tout le monde à Marseille, ou presque, connaît le vallon des Auffes, ce minuscule port de pêche où l'on amarre les « pointus » (1), cerné de cabanons qui s'étagent à flanc de coteau.

C'est un havre de paix, vrai coin de paradis enchâssé dans la ville.

De la terrasse du « Gyptis », on profite du moindre rayon de soleil. Les consommateurs assistent gratos au va-et-vient des barquettes multicolores. C'est l'endroit idéal pour tchatcher en sirotant son apéro. Comme il n'y a pas beaucoup de place, on est un peu serrés sur les bords, tant pis ou tant mieux, l'ambiance n'en est que plus chaleureuse. Ah, parlez-moi du serveur, un virtuose ! Il circule d'une table à l'autre, en tenant son plateau d'une main, ramassant la monnaie de l'autre. À se demander comment ce mec peut tenir en équilibre. Il existe déjà des compétitions pour garçons de café, d'ici qu'on en fasse une discipline olympique…

Ah, j'allais oublier, le Gyptis est un restau réputé, le rendez-vous de la jet set. Je ne fais pas partie du premier cercle, Ireni non plus, mais (une fois n'est pas coutume) en l'invitant là, j'ai l'impression de sortir le grand jeu.

Je la tutoie. Elle me dit « vous ». La relation n'est pas très équilibrée, il est vrai qu'une génération nous sépare. Enfin, on en arrive à s'appeler par nos petits noms, c'est déjà ça.

Les prénoms de Sophie et Ireni ont en commun leur origine grecque. Le premier signifie « la sagesse », et l'autre est synonyme de « paix ». Sagesse et paix, dit-on, vont de pair. J'en conclus qu'elle et moi sommes faites pour nous entendre.

Alors, quoi de mieux qu'une bonne table pour sceller notre réconciliation, si tant est que nous ayons jamais été en bisbille ?

Aujourd'hui, Xa ne sera pas de la fête, il a trop à faire au bureau. Je n'ai pas cru devoir non plus inviter Thierry, mon compagnon. Nous serons entre femmes. Pour une fois, nous pourrons bien nous passer de nos Jules.

Je retrouve ma future belle-fille à l'heure du déjeuner, l'invite à prendre place dans ma Twingo. Nous quittons le Vieux port en suivant la corniche. Encore faut-il parvenir jusque là. Cette sortie de ville est carrément diabolique. Autant parler d'un bouchon qui n'en finit pas. Avec à l'appui : concert de klaxons, vociférations de chauffeurs exaspérés, j'en passe.

Té ! J'évite de justesse un fada qui tente de se frayer un passage en me doublant sur ma droite. C'est comme ça qu'arrivent les accidents. Je me fais une raison : nous profitons des embarras de la circulation pour discuter. De l'enquête sur la mort de Nath', quoi d'autre ?

Je sens Ireni traumatisée. Une perquisition vient de se dérouler au centre phocéen d'Addictologie. Une femme-flic, celle-là même qui est venue la cuisiner l'autre jour, a fouillé dans ses fichiers. Obstinée, elle a refusé de se prêter à cette inquisition. Il paraît que le violeur (et meurtrier présumé) serait un certain Loko, patient du Centre, accro des drogues dures.

« Ce mec, tu l'as vu ? Tu as parlé avec lui ?

- Bien sûr. Comme tout le monde ici.

- Que peux-tu m'en dire ?

- Un paumé. Personne parmi nous ne le voit comme un criminel en puissance. Il m'a raconté qu'il était originaire d'une île du Cap vert, qu'il a échoué tout jeune à Marseille sans un sou. Pour vivre, il a dû se livrer à toutes sortes de trafics. C'est un processus classique, archiconnu. Pour se procurer la came, il faut soi-même dealer. J'en sais quelque chose pour avoir vécu ça. »

Je sens qu'au travers de cette histoire, c'est tout le passé d'Ireni qui remonte. Inutile de remuer la vase, autant la ménager.

Ma bru voit bien pourquoi les soupçons se portent sur elle. On lui prête un mobile possible : la jalousie. Elle expliquerait aux yeux des enquêteurs son éventuelle complicité dans le meurtre de Nath', l'ex-fiancée de son compagnon.

Évidemment, pour qui connaît Ireni, cette hypothèse est une absurdité.

« Gardons la tête froide essayons de raisonner », dis-je. « Si je fais le compte, trois personnages ont joué un rôle dans cette histoire. L'un d'eux, qu'on connaît déjà, c'est Franck Buonumano, le beau moniteur de claquettes. Celui dont, pour son malheur, Nathalie était raide dingue. Il serait « le rabatteur » de la bande. Au bout de la chaîne, on trouve Loko, le petit malfrat dont on parlait. La Crime lui colle au train, le soupçonnant d'avoir fait le coup avec une poignée de comparses. Il serait le principal exécutant, sinon le vrai coupable. Franck et Loko sont en cavale, on les laisse de côté pour l'instant. Entre les deux, on m'a suggéré qu'il pourrait y avoir un troisième homme, un mystérieux T Rex, le « cerveau », celui qui régit tout, tire les ficelles dans l'ombre. Eh bien, c'est lui qu'il faut à présent démasquer. »

Je m'interromps, j'en ai déjà trop dit. Ireni risquerait de me demander où et par qui j'ai entendu parler de T Rex. J'ai déjà mis Xa dans la confidence, on n'est pas à confesse. Aucun risque avec Ireni pour qu'elle cherche à dépiauter ma vie privée. Ce n'est pas ça qui l'intéresse.

« Sophie, il y a quelque chose qui me chiffonne dans tout ça...

- Dis toujours, ma fille !

- Comment se fait-il que la police privilégie la piste Loko, méconnaissant l'existence d'un commanditaire : le chef du réseau ?

- C'est une bonne question…. Si j'avais la réponse ! »

Je ressasse en mon for toutes les hypothèses possibles. À l'exception d'une seule : celle où le fameux T Rex n'existerait pas.

 

Nous venons juste de dépasser l'anse des Catalans. Peu après, vigilance ! L'accès du vallon des Auffes s'effectue à partir du monument au morts d'Orient, un curieux phallus juché sur un promontoire rocheux, face au Château d'If. L'auffe est un nom de plante, en fait c'est l'alfa, qui sert à fabriquer des cordages. Nous empruntons alors un étroit boyau. La rampe est des plus raides, j'espère n'y croiser personne. Au prix d'un exercice de slalom, je m'engage alors dans la calanque, entreprends d'y faufiler ma bagnole. Encore un ou deux virages à la corde, que je négocie péniblement.

Une fois arrivés, reste le plus compliqué : trouver un stationnement. Là, ce n'est pas gagné !

Coup de chance (il en faut bien un peu parfois), un autre usager déboîte quand j'arrive. Immédiatement, je prends sa place, en brûlant la politesse au conducteur d'une Peugeot 607 gris métallisé qui la reluquait depuis un bout de temps. Tant pis pour cet espouti ! Il n'avait qu'à faire preuve de plus de réflexes. De toutes façons, son bateau-lavoir n'aurait pas tenu dans ce mince créneau !

Nous entrons au Gyptis et jetons notre dévolu sur une table un peu à l'écart des autres. Nous pourrons y discuter en paix. Je commande une bouillabaisse pour deux, la spécialité de la maison. De toute évidence, Ireni n'est pas encore initiée à la préparation de ce mets, pilier de la cuisine marseillaise. Le mot lui-même l'intrigue. Elle a des excuses, étant installée ici depuis peu. Je me lance dans une savante explication.

« Bouillabaisse » est la juxtaposition de deux termes provençaux : « Bolh », qui signifie « ébullition », et « abaissar », qui se comprend tout seul. En langage clair, « Quand ça bouille, tu baisses » (sous-entendu : le feu de cuisson). C'est tout con.

Sur ces entrefaites, voilà qu'entre à son tour un personnage encombrant, c'est peu de le dire. Il s'agit de l'homme à la 607. N'ayant pas réussi à trouver une place pour sa tire, il l'a garée au plus près du restau, quasiment sur la terrasse, écornant au passage l'espace de service. À quelques centimètres près, cet abruti raflait tables et chaises. Le patron du Gyptis a l'air de trouver ce comportement normal. Il fait même des courbettes à l'arrivant. Je trouve ça plutôt curieux. Pour l'instant je ne vois ce quidam que de dos, mais sa silhouette me dit quelque chose. Il est flanqué d'une superbe créature, quarante ans à tout casser, tanquée au possible, autrement dit bien fichue. Elle s'exprime avec un fort accent anglais.

«Peuchère, encore une petite nouvelle ! À croire qu'il va choisir sa cagole (2) au berceau ! », grommelle, avec une exagération toute marseillaise, le garçon venu nous servir la rougaille et l'aïoli. Mettons qu'elle ait vingt ans de moins que lui. C'est alors que j'identifie le nouveau venu. Bien sûr, c'est lui : Noël Radeschamps, le courtier en assurances que j'ai rencontré l'autre jour au Kama-Soutra. Le contact qui m'a révélé l'existence de T Rex.

Je me sens un peu gênée. Il s'est installé, comme par hasard, à la table contiguë à la nôtre, avec sa compagne. Honnêtement, je ne fais pas le poids à côté de cette fille. Après tout, s'il peut se la payer, tant mieux pour lui ! Je n'irais pas jusqu'à dire « Ce n'est pas de votre âge ». Ma remarque aurait un effet boomerang, car je suis du même âge que lui.

L'assureur, enfin celui qui s'est fait passer pour tel, me reconnaît sans peine et me lance un coup d'oeil complice. Avoir barboté côte-à-côte une heure, tout nus dans l'eau tiède d'un spa, forcément, ça crée des liens. Si l'on sait que dans les milieux dits libertins, la discrétion passe avant tout, on comprend aisément que ni lui ni moi ne souhaitions vendre la mèche.

Ma future bru me voit reluquer ce type et ne comprend pas ce que je lui trouve. Elle observe que son ventre ballonne autant que le sien… mais, bien sûr, pas pour la même raison.

Voilà que le serveur nous porte séparément, comme il se doit, le bouillon aromatique et les divers poissons, qu'il découpe devant nous. Lotte, rascasse, congre, Saint-Pierre, cigales de mer et langoustine composent un assortiment coloré. Je vois Ireni médusée :

« C'est pour nous, tout ça ? ».

Ben oui, ma fille ! Rien que pour nous ! Juste à côté, le couple a fait la même commande.

« Bonne Mère, il aurait tort de se priver, me confie le patron. Les huiles de la préfecture ont un compte au Gyptis ! Leurs agapes passent systématiquement en frais de représentation. »

Je constate aussi que nos voisins carburent au Châteauneuf-du-pape (ça classe !), quand nous-mêmes nous contentons de pastis et d'eau fraîche.

Je vois bien que la bouillabaisse est trop copieuse, au point que ma bru ne peut plus souffler. Un petit appétit, celle-là ! Déclarant forfait, j'appelle le garçon, m'apprête à régler l'addition pour que nous puissions sortir, quand je vois le supposé V.I.P. me faire signe.

Que me veut-il encore, celui-là ?

« Accepteriez-vous, Mesdames, de partager un café gourmand avec nous ? »

Il me tend sa carte de visite. Interloquée, j'y lis : « Lionel Radeville, préfet virgule adjoint, etc... » 

Je vous épargne la suite, ayant la flemme de lire le titre complet. J'en déduis que Lionel Radeville et Noël Radeschamps, mon soi-disant assureur de l'autre jour, ne sont qu'une seule et même personne.

Dois-je voir en cet homme un imposteur, un pervers mythomane, ou les deux ? Mon vis-à-vis jouit de son petit effet. Quel titre assez pompeux puis-je lui donner ? Je cherche un superlatif approprié, du genre : « Son Enflure », ou bien : « Sa Courtoise Suffisance », et me dis qu'après tout, un préfet de police peut être une relation plus utile qu'un courtier. Au final, nous acceptons, ma belle-fille et moi, son invitation du bout des lèvres, et nous installons à sa table.

Il nous présente son invitée, une certaine Samantha Jackson, avocate internationale. Cette brillante juriste est de retour de Grèce. Au camp d'Idomeni, « Sam » a rencontré Phil, mon ex-mari. Décidément, le monde est petit ! Elle sait pertinemment qu'avec Alkistis, son actuelle compagne, il nous envoie en prime deux réfugiés syriens, nous demandant de les héberger. Ça semble aisé vu de là-bas. Sauf que.... Battling Sam', c'est ainsi qu'on la surnomme, n'a pas l'air de connaître l'exact problème auquel sont confrontés ses protégés.

Elle est juste venue se renseigner à leur sujet, plaider leur cause.

Dieu merci, grâce à l'aide bienveillante de M. Le Préfet (là, je crois qu'elle anticipe un peu...), le dossier de ces pauvre gens sera promptement débloqué.

Ireni demande à ce haut commis de l'État si les tracasseries policières dont elle et Xavier font l'objet vont prendre fin.

« Bien sûr, répond M. Radeville, à condition que Madame Ducros veuille bien se porter témoin de moralité ! »

e retrouve là son côté pince-sans-rire et l'assure que, s'agissant de mes propres enfants, J je ne manquerai pas de les soutenir.

Sur ce, voilà le patron du Gyptis qui rapplique, il a l'air tout empégué (3).

« Monsieur le Préfet, désolé de vous déranger en si bonne compagnie, mais je viens de prendre un appel urgent du Cabinet à votre adresse. Un plongeur vient de se tuer pas loin d'ici, en sautant du haut de la corniche. On ne sait pas si c'est un accident, un crime ou un suicide. La police est déjà sur les lieux, on vous attend. »

Monsieur Radeville essuie avec application ses lèvres barbouillées de chocolat, avale une dernière gorgée de café.

« Désolé pour vous, mesdames, je vous laisse. Il faut que j'aille ou le devoir m'appelle…

- Merci, Monsieur le Préfet, ce fut un plaisir ! »

Nous nous retrouvons toutes trois seules, ma bru , l'avocate et moi, face à une assiette de calissons, navettes (4), et autres mignardises. Juste de quoi ne pas perdre le moral.

Une subite inspiration me vient :

« Vous savez quoi, les filles ? Et si nous profitions de ce contre-temps pour faire une descente à Plan-de-Cuques, au Levant des Ormeaux ? »

À suivre….

Illustration : Varvara Baracho « Café du marché », 2014, peinture à l'eau sur papier, 30 x 45 cm, Coll. Privée.

 Notes :

(1) Bateaux de pêche.

(2) Nana, poulette.

(3) Embarrassé.

(4) Biscuits secs en forme de barques, parfumés à la fleur d'oranger.

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27 février 2017

Illusions... par Michelle Jolly

Piste d'écriture: des reproductions d'aquarelles de Varvara Bracho (http://varvara-bracho.com/)

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« Dix-sept heures, Place de la Bastille, au café du Théâtre, en terrasse, attends-moi, j’ai tant de choses à te dire » signé Sam.

Là il m’avait intriguée, quelles choses ? Sam était mon copain, un peu plus depuis trois ans, par épisodes ; on a vécu un an ensemble, puis séparation, puis retour, en réalité, on n’arrivait pas à se séparer. Nous rêvions de voyages lointains, le Népal, un jour, puis le Nord de la Norvège, rendre visite aux derniers ours ! C’était bon de parler de tout ça, ensemble. Dernièrement on avait vaguement eu l’idée de se chercher un appartement ; je sentais, j’en étais sûre, quelque chose s’installait entre nous.

Je m’étais assise en terrasse, l’hiver n’était pas encore là, fin de journée or et rouge, le plus beau ciel de l’année, les arbres abandonnaient leurs dernières feuilles. La lumière du métro éclairait le visage blafard d’une rousse assise devant moi, à côté d’un chauve au long nez, parlant sans cesse au-dessus d’un col de fourrure d’un autre âge… 

Sam vint s’asseoir en face de moi, j’avais déjà bu un thé, il commanda la même chose ; puis il sortit d’un dossier rouge des papiers qu’il commença à me détailler en regardant ailleurs… C’est ça en premier qui me frappa ! Je le fixais, il était beau Sam, sa tignasse de faux-gitan, son foulard violet, son éternel blouson de jean, et son regard qui passait au-dessus de moi. Pendant qu’il démolissait mes belles illusions, il avait l’air de lire un discours !

Il disait qu’il allait partir, un groupe d’amis, une idée d’installation, dans un pays lointain, pas de réussite ici, « On est jeunes ! Envie d’une autre vie, pourquoi s’enfermer ? Nous deux ? Chacun a droit de respirer, non ? » Et : « Tu me comprends ? » répétait-il en regardant le ciel au-dessus de moi. Son regard se perdait tandis qu’il oubliait notre avenir, et je voyais derrière lui un couple qui n’avait pas cessé depuis une heure de se regarder dans les yeux... Fallait-il en rire ?

Au loin la fourmilière des rues glissait entre des immeubles devenus sombres. En me levant brusquement, je basculai une chaise qui faillit tomber, Sam sursauta, ne comprit pas mon départ soudain ni ma plongée dans l’escalier proche du métro… Il fallait que j’aille ailleurs ; je courus dans les couloirs, pris une rame, descendis à Rivoli, suivis le grillage des jardins puis rentrai à l’intérieur.   

C’est assise sur un banc, pas loin d’un bassin, que me revint cette voix aimée, égrenant ses certitudes, cette vie où je n’avais aucune place, balayée, j’étais balayée !!  Etait-ce mon orgueil blessé, ou quelque chose de plus fort en moi, je serrai les poings, me levai, et décidai de rentrer à pied, marcher longtemps ; la nuit commençait à tomber…

 

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25 février 2017

Destins croisés, par Rosalie Jeannette

Un conte noir, pour Nathan et NaHtan !

Nathan est représentant de commerce et comme les gens de sa profession, il en avale des kilomètres chaque jour. En principe, pour ne pas perdre son précieux temps, il est très minutieux aussi bien sur les produits de démonstration que sur l’entretien de son véhicule. Il ne lui viendrait pas à l’idée de prendre la route sans vérifier niveaux, jauges et réservoir. L’aventure est réservée aux périodes de vacances, le quotidien lui est millimétré et bien rodé. Hors de question d’être bloqué dans un coin perdu et ne pas trouver le repos bien mérité dans la douceur du foyer familial le soir venu.

Malgré toutes ces précautions, aujourd’hui rien ne va plus. Depuis qu’il a bifurqué sur cette petite route sinueuse et désertique, les incidents s’enchainent. Un énorme trou dans la chaussée l’a contraint à changer la roue avant endommagée. Un peu plus loin, le voyant du niveau d’eau s’est mis à clignoter et il a dû remettre de l’eau dans le réservoir, percé suite à l’événement précédemment survenu. A présent, alors que l’obscurité gagne l’orée de la forêt qu’il traverse, c’est le moteur qui refuse de redémarrer. Bien évidemment, la batterie de son téléphone est vide.

Il n’a d’autre choix que de traverser à pied ces bois inhospitaliers, et de se diriger vers la première habitation qui se présentera devant lui. La silhouette d’un triste château semble se dessiner au loin ; il y trouvera bien un châtelain pour lui venir en aide… S’étant s’introduit dans le domaine couvert de broussailles, Nathan s’avance vers ce château qui lui semble familier. Il a compris : il ressemble comme deux gouttes d’eau à celui de « la Belle et de la Bête » dans le film de Cocteau ! Passant devant un bassin, il laisse son regard effleurer son reflet au-dessus de cette eau verdâtre. Celui-ci reste immobile alors que lui-même est en mouvement ; l’instant suivant, ce sont des visages inconnus et des corps qui apparaissent furtivement à la surface, puis s’enfoncent aussitôt dans ces eaux troubles à une cadence folle.

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Au début, on aurait dit de banales gouttes d’eau, comme dans n’importe quel bassin. Mais au bout de quelques instant, celles-ci ont semblé prendre vie, voire des vies qu’elles se sont elles-mêmes appropriées. Il semble même que l’une d’entre elles soit l’instigatrice de cette étrange situation. La goutte grimpe sur les parois glissantes du bassin au mépris des règles de lois de gravitation. Elle s’approche de Nathan ! Il recule de quelques pas, les yeux écarquillés. J’ai rêvé, essaye t-il de se persuader tellement la fatigue, l’énervement et l’inquiétude ont envahi tout son être. Mais la goutte, imperturbable, se rapproche encore et lance, d’une voix venue d’outre-tombe : « Ça fait longtemps que l’on t’attend NaHtan ».

Nathan, prenant ses jambes à son cou, entame une course effrénée et désordonnée à travers le dernier lugubre bosquet avant d’atteindre la vieille bâtisse. La goutte le poursuit toujours, calquant son allure à celle du pauvre homme. Pour lui échapper, il entre dans l’ancienne chapelle du domaine. Le lieu est désert, pourtant, d’énormes cierges se consument, laissant poindre une lueur blanchâtre dans la pièce. Nathan se rapproche de l’autel et, bien que non pratiquant, implore la protection divine.

Au moment où il veut saisir le crucifix pour conjurer le sort, tel que vu dans certains films, une force invisible le tire en arrière. D’autres voix s’élèvent des bancs pourtant vides : « NaHtan, te souviens-tu ? » Il sent alors des battements d’ailes dans son dos. Un froid glacial lui parcourt l’échine. Ange ou démon ? A-t-il prié le bon dieu ? A-t-il réveillé les forces du mal ? Qu’importe ! Il faut quitter les lieux, ne pas se retourner et foncer droit devant. Il s’enfuit vers la pâle lueur de la lune, au cœur de la nuit, sous le regard des anges sculptés à même le marbre. Une course effrénée en direction de la lourde bâtisse de pierre.

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Au château, les habitants ne se montrent pas. Une force obscure guide ses pas jusqu’au pied de l’escalier monumental. Quand il franchit le perron, c’est encore une voix qui l’accueille, le bouscule. Elle a pris un écho menaçant : « NaHtan, NaHtan, NaHtan ! »

Fidèle comme son ombre, la goutte a grimpé les marches et, comme lui, s’arrête devant la gigantesque porte en bois putréfié. Tous deux demeurent quelques instants sur le paillasson délabré. Puis, comme dans la belle et la bête, les portes s’ouvrent miraculeusement les unes après les autres, à travers un dédale d’escaliers monumentaux. « NaHtan, NaHtan, NaHtan ». Les voix rebondissent de marche en marche tandis que Nathan dévale les degrés. Cherchant à fuir ce lieu cauchemardesque, il entrouvre une porte restée close… Une luxueuse chambre apparait, comme dans un conte de princesse. Des chandeliers trônent de chaque part du miroir au tain usé mais, ici, pas de vision de la Bête. Enfin, les voix se sont atténuées, ont presque disparu. Elles semblent réciter une veille histoire d’un livre dont Nathan tournerait volontiers la page, la dernière, celle où s’inscrit le mot : FIN.

Éreinté, il passera tout de même la nuit dans cette pièce. « Ploc, ploc ! » s’invite la goutte devant la porte. La goutte se faufile sous le drap glacé « Ploc, ploc ! » Oh ! ce bruit d’eau qui tombe sans cesse au fond d’un puits pénètre son cerveau, il se coince dans le tunnel de son conduit auditif et fait vibrer les trois plus petits os du corps humain, ceux que renferme le tympan.

Nathan a basculé sans s’en apercevoir dans un monde parallèle, celui de NaHtan qui accomplit, en d’autres temps, un acte terrible. Son sommeil est très agité, il remue dans tous les sens, il voit la peur déformer les traits de son visage. Il est lancé dans une course effrénée dans une forêt inhospitalière. Des arbres caverneux tentent de le retenir, les feuilles le battent et tourbillonnent autour de lui. Il tombe et se relève cent fois. « NaHtan, NaHtan ! » L’instant suivant, sans comprendre comment, il se retrouve au-dessus du plan d’eau.

« NaHtan, regarde-toi ! Qu’as-tu fait ? NaHHHHHtan ! »

Il voit son reflet se débattre dans une violence inouïe. Il ferme les yeux pour fuir cette horrible image. Mais quand il les rouvre, la sentence a été prononcée : il est enchainé, au-dessus du plan d’eau. Il bascule. Lui arrive alors, en pleine face, le souvenir de la fiancée de NaHtan, hagarde, échevelée.

« Qu’as-tu fait, NaHtan ? Pourquoi m’as-tu noyée ? Oubliée ?

Qu’as-tu fait de tes promesses d’amour ?

Moi, regarde, je n’ai pas oublié. Je suis restée là, bloquée pour l’éternité.

Toutefois, je renonce à te hanter. J’ai compris que tu n’acceptais pas de me perdre. Jamais tu ne pourras revivre une telle passion. Ton amour était si fort, si pur, que tu n’as pas admis que l’on me marie de force à un autre. Il est temps à présent : Je te libère, Vas … »

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Nathan sent la douceur des rayons du soleil naissant lui caresser le visage. Il regarde son poignet, les aiguilles de sa montre sont à l’arrêt ; il jette un regard sur le compteur, l’heure indiquée semble également être erronée. Il pointe alors le bout de son nez à travers la vitre encore froide de sa voiture. Une goutte d’eau perle sur le rétroviseur et glisse au même rythme que la larme glacée le long de sa joue.

La forêt semble avoir fait peau neuve pendant la nuit. Le  bassin dans le parc du château s’est évaporé. Seule reste une flaque, identique à celle formée par un violent orage, où les feux de la voiture de Nathan se reflètent. Il revient doucement à lui comme on revient d’un autre monde.

Les phares éclairent la route, le moteur ronronne dès le premier tout de clef. Il se regarde interloqué dans le rétroviseur, aucune trace de cet enfer sur son visage. De nombreuses questions encombrent ses pensées : Depuis combien de temps est-il là ? Est-il vraiment allé jusqu’au château ? A-t-il remonté le temps ou simplement cauchemardé après une journée éprouvante ?

Il sort du véhicule sans même éteindre le moteur, fait quelques pas pour dérouiller ses jambes ankylosées. Dehors, le jour reprend tranquillement ses droits. Aucune trace qui pourrait expliquer ce qu’il a vécu cette nuit. Il s’étire une dernière fois et reprend la route.

Peu à peu, lui revient en tête ce conte ancien que lui racontait son grand-père, dont le héros se prénommait « Nahtan ». Ses muscles se détendent enfin ; le semblant de sérénité prend le pas en son for intérieur. Il peut à présent reprendre paisiblement le court de sa vie.

Il accélère, pressé de retrouver les siens.

 

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23 février 2017

Scansio, poèmes de Carole sur des encres de Marie-Lydie Joffre

Marie-Lydie m'a fait l'amitié de publier mes poèmes sur son site:

http://www.marielydiejoffre.com/blog/fr/

Voici le premier, 5 autres suivent.

Scansio

Carole Menahem-Lilin

Poèmes inspirés par les Platanes de décembre de Marie-Lydie Joffre

 

En-rein-cinés

dans ce monstre immobile

qu’est le sol,

hissé de racines

tressage de ciel,

 

Platanes, nom masculin

marbrures féminines.

 

 

Frôler, provoquer, désirer,

flatter du bout des racines,

du coin du creux,

de la pulpe des sèves,

 

Puis se replier

dans ses feulures

vertiges de feuillages.

 

En-rein-cinés

dans l’intime façonnage

en berceau-expansion.

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16 février 2017

Cygnes secrets, par Florence Chaudoreille

Piste: imaginer la vie d’un objet, son rapport avec notre propre vie. Ici, une photographie en noir et blanc (David Gibson, Norwich, 1991)

david gibson norwich, https://www.facebook.com/DavidGibsonStreetPhotographyWorkshops/photos/o.217150738399255/1070509092981091

Ils sont surprenants ces quatre cygnes, qui traversent la page, d’un blanc étincelant sur une eau noire, mate comme de la suie, et brillante à la bordure de l’image. Les traces laissées par les cygnes sur l’eau ressemblent à des froissements de vieux papier. Un lent vertige gagne. Et si les cygnes n’étaient dessinés que par des déchirures du papier, et si l’eau noire, le papier noir et le froissement de l’eau n’avaient rien de réels ? Impression d’étrangeté, comme si le réel et sa reproduction se fondaient dans une autre dimension, définitivement ailleurs, hors d’atteinte.

Cette image l’avait marquée. Aperçue dans un livre lorsqu’elle était enfant, elle y était souvent revenue, jusqu’à l’adolescence. A un âge où la projection dans le futur occupe la conscience, le blanc des cygnes et le noir de l’eau, somptueux, extrêmement tranchés, et chargés d’interrogations, la transportaient à des moments qu’elle pressentait de sa vie d’adulte. Elle ne pouvait les imaginer véritablement ces moments, mais elle ressentait, quasi physiquement, les abîmes qu’il lui faudrait traverser, les tourments du réel qui se dérobe, les difficultés d’aires de vie éperdument noires, les fulgurances de lumière aussi, difficiles à intégrer dans la trame des jours.

Puis, comme elle était restée dans un livre chez ses parents, elle avait peu à peu oublié cette image, alors qu’elle la fondait véritablement. La vie suivait son cours. Rencontres, périodes d’accélération, de stagnation, ou de réalisation se succédaient ou s’entremêlaient.

Elle chantait, dansait, voyageait. Les images ne faisaient plus guère partie de sa vie, elle s’en était abstraite, elles glissaient sur elle comme l’eau sur les plumes d’un canard, sans l’atteindre. Mais un vide grandissait en elle, goutte après goutte égarée, comme une nappe phréatique qui s’assèche, et elle se sentait perdre de la substance, de la profondeur.

Il lui fallut un burn-out, une coupure brutale dans un quotidien surchargé, pour prendre le temps de plonger, de couler, de toucher le fond. Pour recontacter ce noir soyeux, intense, troublant, double et doux, et ce blanc de déchirure. Pour se dire qu’il pouvait être intéressant de les chercher dans la réalité.

Elle partit en quête du noir, explora des tourbières, mangea des pâtes à l’encre de seiche, goûta les fonds calcinés des casseroles. Elle se plongea durant de longues heures dans des livres de photographies en noir et blanc. Décora son espace de vie de noirs de différentes textures, rehaussés d’accents de blancs. Rencontra des êtres perdus dans leur noirceur, très loin de la lumière. Ils lui apparurent bien plus francs et authentiques que les bien-pensants affichant une image trop nette, collée facticement en devanture, qu’elle avait côtoyés auparavant.

Avec la vieillesse, le blanc, le calme se répandit. Le noir se décanta, se précipita en dépôt, et s’effaça peut à peu. Mais elle y tenait à ce noir, elle ne voulait pas sombrer dans une blancheur fadasse. Le blanc, oui elle le ressentait au fond d’elle-même, était réservé pour plus tard, à l’après-vie. Autant dire qu’il n’y avait guère d’accès à lui, tout passait par le noir, et il en serait ainsi jusqu’au bout.

Florence Chaudoreille

La photographie est du livre: Street photography, David Gibson, Dunod 2014. On peut suivre le travail du photographe sur sa page facebook, https://www.facebook.com/DavidGibsonStreetPhotographyWorkshops/

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15 février 2017

atelier de samedi 18 "délocalisé"

Pour raisons de travaux dans les salles de l'Adra, l'atelier d'écriture de samedi aura lieu chez moi, tout près de la salle.

20 place du Millénaire, interphone 71, 3e étage. L'horaire ne change pas, 14h45-18h.

cordialement, Carole

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T Rex, par Jean-Claude Boyrie

Déluge 14

 

Sophie

 « Le pervers narcissique utilise la manipulation. Il est brillant… repère tous nos besoins non satisfaits, nos rêves ; son discours est celui qu'on veut entendre.

Il agit comme une araignée qui tisse sa toile pour attirer sa proie, qui en devient dépendante ».

Véronique Kohn, psychothérapeute, in « La Gazette de Montpellier », n°1492.

 

 Finalement, j'ai décidé de ne rien dire à Chantal, pour ne pas la perturber davantage. Durant la cérémonie, elle s'est efforcée de rester digne. Elle jetait sur son entourage un regard absent, comme si le monde extérieur avait cessé de la concerner. Je ne suis pas vraiment sûre que ma présence et celle de Xavier aient été pour elle un réconfort. Jusqu'au dernier moment, mon fils hésitait même à venir, pensant qu'après ce qui s'est passé, la famille aurait pu juger sa présence déplacée. Il n'en est évidemment rien, j'ai moi-même insisté pour qu'il m'accompagne. Ireni s'est montrée de son côté compréhensive. Du coup, mon regard sur ma future belle-fille a changé. Dans l'épreuve, elle se révèle aussi forte que mon fils est fragile et je me demande s'il mérite vraiment la compagne qu'il a.

Je n'ai pas encore eu l'occasion de lui rapporter ce que j'ai appris à propos de Nathalie. Il faut absolument profiter du voyage-retour vers Marseille, de ce que nous sommes seuls en voiture tous les deux, pour le faire. Assurément, mes révélations lui seront pénibles, mais elles permettront, recoupées avec ce qu'il sait déjà, d'avancer vers la vérité.

J'hésite à lui révéler mes sources. Ben oui, je me suis rendue à Let's dance et au Kama-Soutra. C'est un lieu de perdition, mais je n'en rougis pas. Je suis adulte, libre, et sais ce que je fais.

Pour l'instant, j'aperçois Xa dans mon rétro, pelotonné sur la banquette arrière de la Twingo. Mon fils doit se croire sur le divan du psychanalyste. À moins qu'il ne retrouve ainsi la position foetale : le cordon qui le relie à moi n'est pas vraiment coupé. Je songe en ce moment que si mon utérus était plus vaste et Xavier plus petit (on peut tout faire avec des si), mon rejeton reviendrait sans peine à « l'origine du monde ». Entendez par là la place qu'il occupait dans mon ventre avant la naissance, un nid douillet que ce garnement n'aurait jamais dû quitter !

Là, carrément, j'exagère. Le problème avec les enfants, c'est que, lorsqu'ils sont petits, on voudrait qu'ils soient déjà grands et quand ils sont devenus grands, on les voit encore petits (*). Je sais bien que mon fils est un jeune adulte. En lisant tout-à-l'heure son poème, il a manifesté sa maturité. Pour un scientifique, il a retrouvé la veine littéraire de Phil. Je sais aussi combien Xavier aimait Nath', ou plutôt l'image d'elle qu'il portait en lui. Même à présent ternie. Au fond, je suis un peu déçue. Je comptais me laisser aller avec lui, le retrouver. Le trajet n'est pas bien long, il est impensable qu'il le fasse en chien de fusil derrière moi ! Cela me donnerait trop l'impression de faire taxi, pourquoi pas tant qu'on y est, jouer au chauffeur de ministre ? Ou à l'ambulancière.

Qui plus est, la ceinture de sécurité de Xa n'est pas correctement bouclée. S'il nous arrivait un accident ? Si nous croisions des gendarmes en route ? Je risque d'être verbalisée pour transport inapproprié de mon passager. Cela peut faire combien de points en moins sur mon permis ?

Je démarre. En une vingtaine de minutes, nous voici parvenus au péage d'Arles. Bonne occasion pour nous de changer de position. J'invite alors Xavier à me rejoindre à l'avant :

« Passe à côté de moi, mon chéri, nous avons à parler sérieusement.

- Hmmm… »

L'intéressé fait une moue dubitative et tarde à s'exécuter. J'insiste, précise ainsi mon attente :

« C'est juste pour échanger nos points de vue sur ce qui est arrivé à Nathalie.

- Ça, M'man, j'avais deviné.

- T Rex. Ce nom te dit quelque chose ?

Il sursaute :

« Qui t'a parlé de ça ?

- Quelqu'un que tu ne connais pas, un courtier en assurances. Si tu veux absolument tout savoir, je l'ai rencontré dans un sauna, qui se situe impasse du Bas-Paradis prolongée, entre le « Keep cool » et Let's dance, l'ancien club de claquettes de Nath'. T Rex serait le patron de tout ça. Mon contact m'a dit qu'il fait travailler des filles du club comme « hôtesses ». Nathalie aurait été, paraît-il, du nombre. Si c'est vrai, le cycle est bouclé. 

- Tu veux dire que Nath' aurait trempé là-dedans ?

- Elle ne t'a rien dit de tout ça, Xa ? Tu es sûr ? 

- Elle aurait dû ? Nath' était si secrète ! »

Là, je sens qu'il se trouble. Il m'avoue qu'en fait, il était plus ou moins au courant :

« Pour y comprendre quelque chose, M'man, faut avoir vu le dernier message de Nath'. Je le garde en mémoire sur mon Smartphone. Il tient en quatre lettres, T Rex. Le signe de ralliement d'un réseau mafieux.… Drogue, prostitution, tout le tremblement. Nath' m'a confié la peur qu'elle en avait. C'est risqué, ce que je vais dire... mais j'ai comme l'intuition que son message était un appel au secours, qu'il contient une piste en direction de l'assassin.

- Tu n'en as pas parlé à la police ?

- Bien sûr que si ! Nathalie était sous l'influence d'un mystérieux personnage, ilreste à savoir qui c'est. L'inspectrice qui m'interrogeait m'a parlé d'un pervers narcissique, un dangereux prédateur, qui serait actuellement pisté par la Crime, mais demeure insaisissable. »

Il s'interrompt un instant, sous le coup de l'émotion. Xavier semble étonné que j'aie pu seule remonter la piste, alors que c'est le boulot des policiers. Il me demande, d'un ton faussement ingénu (comme s'il n'était pas au courant de mes extravagances en tout genre) :

- Au fait toi, M'man, qu'allais tu faire au Kama-soutra ? »

Je m'attends à ce qu'il ajoute « À ton âge, eh bien, c'est du propre ! ». En tout cas, il doit le penser. Je n'ai jamais fait grand cas du respect filial, s'il n'est qu'une posture. Alors je détourne la question, m'en sors par une pirouette.

«  Ça ne regarde que moi, mon poussin, mais tu vois que c'est pour la bonne cause. »

Au niveau de la bifurcation vers Raphèle-Moulès, Xavier me voit avec stupeur quitter la voie rapide.

« Tu ne prends pas l'autoroute vers Salon ?

- Non, je préfère l'itinéraire côtier par Martigues. »

C'est celui que j'empruntais jadis, avant la création de l'A54, en venant de Lunel, pour rejoindre Phil. Fa tems !

Il ronchonne :

«  C'est bien trop long pour moi. J'avais justement l'intention, s'il n'est pas trop tard, de faire un tour à mon bureau. 

- Arrête un peu ! Demain est un autre jour, tu seras frais et dispos pour travailler. Ce soir, je te déconseille d'en faire plus, mon chaton, t'es vraiment pas dans ton assiette. Ce trajet nous laisse un peu de temps pour discuter. Tu sais quoi ? Je vais te laisser au passage au Centre phocéen d'Addictologie. Ireni doit s'y trouver encore à cette heure-ci. Ce serait une bonne surprise pour elle si tu lui faisais un petit coucou ! »

Dire que c'est moi qui dois lui suggérer ça ! Tandis que se déroule sous nos yeux le morne paysage de la Crau, mon fils se laisse aller à plus de confidences. Ce fameux 17 octobre, Nathalie était, me dit-il, affreusement dépressive. Il me me parle même d'une « possible tendance suicidaire » et se reproche encore de n'avoir pas alors trouvé les « mots qu'il fallait ».

Je l'enjoins de ne pas se culpabiliser. Ce qu'il aurait pu dire ou faire ce soir-là n'aurait pas changé grand-chose. Il reste que le lendemain même, Nathalie a été violée et qu'elle a trouvé la mort. Peut-être bien qu'elle l'a un peu cherché. Son curieux comportement suffit-il à expliquer le drame qui s'est produit ?

Nous arrivons à Port-de-Bouc. J'avise un parking en bord de route. J'en profite pour garer mon véhicule et demande à Xavier d'afficher sur son écran le dernier message de Nath '. J'aimerais tant savoir à quoi ressemble ce T Rex. Il y consent avec réticence.

L'image qui se révèle à mes yeux n'est qu'un gribouillage. Il n'y a rien là de franchement terrifiant, cela relève du « Street art ». J'ai l'impression d'un tag récupéré. La mémoire me revient, j'ai vu ça sur un transformateur à l'angle de la rue du Rouet. On peut y voir un extraterrestre en quelque sorte, un E.T. râblé, d'allure un peu foutraque, tatoué, slip poutr'app, du biscotto, des poils partout. Bref, on est en plein dans l'imagerie macho. Le fauteur de trouble, celui par qui le scandale arrive, ce pervers narcissique serait donc ce petit bonhomme tout en rondeurs ? J'ai peine à le croire.

À suivre…

 

(*) Marcello Mastroianni dans le rôle de Matteo Scurro, « Ils vont tous bien », film italien de Giuseppe Tornatore (1990).

 

Fetish, par Jean-Claude Boyrie

Déluge 15

Samantha Jackson (« Battling Sam »)

 

Fetish

 « Le fétichisme est généralement considéré comme appartenant à la sphère de la perversion…. Le fétichiste élit un objet (tel que gants, collants, bottines et chaussures), qui devient son unique objet sexuel. Il lui donne une valeur tout à fait exceptionnelle et, comme le dit Freud, « ce n'est pas sans raison que l'on compare ce substitut au fétiche dans lequel le sauvage voit son dieu incarné ».

Carnets2 psycho « Le fétichisme en psychanalyse. »

My God ! Pourquoi ce décorum ? Et que ce bâtiment Second Empire est affreusement ridicule et pompeux ! On dirait une réplique de l'Opéra. Décidément, le goût de l'appareil est un phénomène aussi « frenchy » que l'andouillette. Ici même, à Marseille, il m'a fallu déployer plus d'éloquence, accomplir plus de formalités, remplir plus de paperasse inutile pour obtenir une audience auprès du préfet de police, qu'à Londres, pour m'introduire à Buckingham Palace. Chez les mangeurs de grenouilles, on croit vivre en république et tout respire un parfum monarchique.

À Marseille, la police est omniprésente en raison des méfaits du grand banditisme, qui s'ajoutent à la menace djihadiste. Ici, les règlements de compte entre mauvais garçons sont quasi-quotidiens. Il font de nombreuses victimes, sans compter les « dommages collatéraux ». Charmant pays !

Facile à comprendre : une cohorte de vigiles surveille l'accès de la préfecture. Auprès de combien de fonctionnaires m'a-t-il fallu montrer patte blanche avant de pouvoir approcher le « Saint des saints», c'est-à-dire le bureau du préfet ? J'avais cru (naïve que je suis), que la présentation de ma carte d'avocate internationale serait de nature à écouter les formalités de contrôle. Eh bien non, j'avais tout faux, ce parchemin ne m'a pas servi ! J'ai dû comme tout le monde ouvrir mon porte-documents, vider mon sac à main, subir une fouille au corps… je ferais mieux de dire une humiliante palpation. Je présume que certains doivent s'y complaire. Comme on dit chez nous, curiosity killed the cat.

Tenez ! Le personnage considérable avec lequel j'ai rendez-vous aujourd'hui s'intitule : « Préfet adjoint au préfet de la région Provence-Alpes-Côte d'Azur chargé de la police et la sécurité ». D'accord, c'est un peu long, mais ça dit bien ce que ça veut dire. Alors, j'ai tenté de résumer. Mal m'en a pris.

Lorsque je me suis présentée auprès de l'assistante de M. Lionel Radeville en lui précisant que je souhaitais m'entretenir avec : « Monsieur le Préfet-adjoint », elle a levé les yeux au ciel :

« Vous n'y êtes pas, Miss, il vous faut énoncer son titre complet. Un préfet-adjoint, c'est juste une variété de Sous-préfets (sur quel ton méprisant elle prononce ces mots !). Monsieur Radeville étant Préfet à part entière, il convient de l'appeler : Préfet, virgule adjoint, etc... non Préfet tiret adjoint, ce qui reviendrait à le déclasser. Je vous préviens qu'il est fort sourcilleux sur l'article. »

Damned ! Still a subtleness of fucking french langage ! Ill' go bananas. Je vais piquer une crise. Pour ma part, je ne vois pas la différence entrele tiret et la virgule.

It's beyond me. Tout ça me dépasse, en fait, mais je fais comme si j'avais compris. I must to keep up appearences .

« Soit, fais-je. Mais pourquoi ne pas dire alors : Monsieur Radeville ?

- Parce que cela ne se fait pas. Donnez-lui simplement du : « Monsieur le Préfet », cela fera l'affaire, et n'imitez surtout pas l'olibrius qui l'a naguère affublé du titre de « préfet des Côtes-du Rhône ».

Pour l'instant, ce grand commis de l'État se trouve en rendez-vous. L'assistante me prévient que cela risque de durer un bon moment et m'invite à patienter dans l'antichambre.

Lasse de feuilleter des revues ineptes, je laisse mon regard flotter sur le mobilier de la pièce. Une chaise à dossier chantourné m'évoque vaguement le style « Regency ». Le cadre du miroir disposé derrière mêle subtilement sculpture et dorure. On trouve épars divers objets, qui me semblent sans rapport évident avec la fonction du lieu : cela va du service à fleurs (for tea time, of course), au flacon de Numéro cinq de Chanel, du stick de rouge à lèvres à la paire de besicles hors d'âge. Avec une broche en argent, une paire de bottines à lacets, ce bric-à-brac has had his day. Même, ilferait délicieusement vintage, s'il ne s'y ajoutaient des articles en cuir ou en latex qui n'avouent pas carrément leur usage.

Tout aussi curieuse est la mise de l'assistante. Elle porte un collant résille, des escarpins vernis taille 38. Cette fille est longue comme un jour de carême. Le tailleur gris souris qui la moule au plus près accentue encore sa maigreur. On la dirait chez nous « very very skinny », je pense qu'elle aurait aurait du succès comme mannequin. Sauf que je lui trouve un visage de fouine, et que cela ne m'incite guère à lier conversation.

Ce que je me force à faire pourtant, car on la dit influente auprès du préfet, en tout cas bien au courant des usages de la maison. Lorsqu'elle me demande l'objet de ma visite, je lui dis qu'il s'agit d'une intervention en faveur de réfugiés syriens.

Rien qu'à ce mot, l'assistante fait une moue dédaigneuse. Elle me lance tout de go :

« Vous savez, Miss, les migrants, on en voit beaucoup passer par les temps qui courent. Certains auraient même tendance à parler d'une invasion. De grâce, ne nous en amenez pas davantage ! Enfin, moi, je dis ça, j'ai rien dit ! » 

Elle se défend d'avoir quelque opinion sur la question (le déni de l'évidence)… À l'écouter, cette pseudo-Twiggy serait « just peanuts » à la préfecture. En général, ceux qui prétendent ça n'en croient pas un mot. Ils ne se prennent justement pas pour la moitié d'un.

Je tente de lui expliquer la différence entre migrants et réfugiés. Ceux dont je m'occupe ont obtenu le droit d'asile. Il me reste à faire l'essentiel : débloquer leur dossier. Je demande à mon interlocutrice comment présenter au mieux ma requête au préfet.

« Ben, fait-elle, il y a des jours « avec » et des jours « sans ». En fait, tout dépend comment il est luné.

- Mais aujourd'hui, plus précisément ?

- Pas de souci ! Jeune et jolie comme je vous vois, vous serez forcément bien reçue... à condition, bien sûr, d'être gentille avec lui.

- I don't understand… »

Je fais l'innocente. En réalité, j'ai bien compris, mais pas tout. La suite s'annonce édifiante.

«  Rassurez-vous, Miss, vu son âge avancé, Monsieur Radeville ne risque pas de vous faire grand mal. Seulement... (on peut bien se dire certaines choses entre femmes) il a une certaine tendance, ah comment dire ?... au fétichisme.

Elle inspecte avec dédain ma tenue de voyage : un pull à grosses mailles, débordant sur un kilt un peu défraîchi. Rien en tout cas de vraiment sexy. L'assistante murmure :

« Le préfet va vous faire asseoir juste en face de lui. Lorsque vous vous installerez, arrangez-vous pour que l'ourlet de votre jupe remonte largement au dessus du genou. Ça peut aider. »

Sur ces entrefaites, la porte du bureau préfectoral s'ouvre enfin. Après avoir reconduit, d'un geste majestueux, son visiteur précédent, the star of the show me fait signe d'entrer. Il m'adresse la parole d'un ton courtois, je dirais même affable, en prenant garde néanmoins de maintenir les distances.

He put on an act. J'ai le sentiment qu'il se donne à lui-même la comédie.

« Bienvenue à vous, Mrs. Jackson. Enchanté de faire votre connaissance. On m'a beaucoup parlé de vous. Je crois savoir que vous êtes ici de la part d'Amnesty International…

- Not exactly, Sir. Je suis de nationalité britannique, avocate de profession. Je travaille assez souvent pour le compte de l'organisation que vous dites, mais là, je viens vous voir de ma propre initiative… »

Je sens ce haut commis de l'État gonflé de sa propre importance. Il est vêtu d'un costume trois pièces en tweed, dont la coupe impeccable masque à grand peine une brioche naissante.

He is to big for his boots. Cet homme, la terre ne peut plus le porter. Il suit mon regard et se rengorge : « My tailor is rich ! »

J'ignore où il a pêché ça. Ce sont sans doute les seuls mots d'anglais qu'il connaît. L'essentiel est qu'il daigne enfin s'enquérir du sujet qui m'amène.

« Eh bien, je m'intéresse au sort d'un couple de Syriens que j'ai rencontrés au camp d'Idomeni. Vous avez certainement entendu parler de ce lieu qui se trouve à la frontière gréco-macédonienne.

- Oui, bien sûr. Les medias en ont beaucoup parlé. Peut-être même un peu trop, ce me semble, au regard de sujets d'actualité plus prégnants. »

Ne pourrait-il pas s'exprimer plus simplement ? Par exemple en avouant qu'il s'en bat les couilles.

I don't mince my words. Moi, je n'ai pas peur des mots.Si pour lui l'afflux des migrants, ce n'est pas un sujet brûlant, je me demande ce qu'il lui faut, à celui-là.

« Je me permets d'insister : il faut absolument que ce scandale soit dénoncé, Monsieur le Préfet ! Je détiens dans mon portfolio nombre de photos qui reflètent bien la situation. Si vous souhaitez les voir, elles vous donneront la mesure du drame humanitaire qui se joue là-bas. It's not an act of God (ce n'est pas franchement une catastrophe imprévisible).

- Ce ne sera pas nécessaire. Idomeni, pour nous, c'est loin [ enfin, pas tant que ça ! ], nous avons d'autres problèmes à résoudre ici. Mais n'oubliez pas que la France est le pays des Droits de l'Homme, une terre d'asile aussi [ ce n'est pas vraiment mon avis ]. Vous devez savoir que notre région accueille un contingent de réfugiés.

- Cool !On m'a parlé de trois cents demandeurs d'asile pour tout le pays….

- Le chiffre est exact, mais notez qu'il s'ajoute à celui des migrants venus de la jungle de Calais, récemment démantelée. Chaque département en a sa quote-part. »

Le calcul mental n'est pas mon fort, mais tout de même.... Sachant que la France compte une centaine de départements, trois cents divisés par cent, le compte est facile à faire et cela ne doit pas représenter un effort surhumain.

Je garde cette réflexion pour moi, je ne gagnerais rien à braquer mon interlocuteur, étant venue non pour polémiquer, mais pour plaider la cause de mes deux protégés. Je lui présente leur fiche d'identification établie en Grèce. Ils bénéficient d'ores et déjà du statut de demandeurs d'asile. Pour quelle raison, en pareil cas, n'ont-ils encore pu rejoindre Marseille, ou plutôt l'Estaque, où les attendent leurs futurs hôtes : Xavier et Ireni ?

Je vois aussitôt le préfet froncer le sourcil. Il décroche son téléphone, appelle l'idoine de son service en charge des immigrés. Quelques minutes plus tard, je vois rappliquer l'intéressé, chemise cartonnée sous le bras. Ce fonctionnaire empressé murmure quelques mots à l'oreille du préfet, qui se met en devoir de compulser devant moi les pièces du dossier.

« Merci, Duchemol. Tenez-vous à ma disposition le temps nécessaire. En attendant la fin de mon entretien avec cette lady, vous pouvez disposer…. »

Exit le rond-de-cuir. Suit ce commentaire à mon adresse :

« Hmmm, je vois ici la mention « très signalé ». Cette affaire s'avère plus délicate que je ne pensais.

- Serait-ce que les papiers de ces demandeurs d'asile ne sont pas en règle ?

- Nullement. De ce côté-là, tout est d'équerre, il ne saurait en être autrement, puisque ces deux-là font partie du contingent sélectionné. Le hic, voyez-vous, c'est que la famille d'accueil pressentie est actuellement sous le coup d'une procédure judiciaire... »

Cette information me fait l'effet d'un coup de tonnerre. Je ne connais que par ouï-dire les enfants respectifs de Phil et d'Alkistis. Eux ne m'ont parlé de leur couple qu'en bien. Lorsqu'ils leur ont proposé d'accueillir des réfugiés sous leur toit, ces jeunes, qui débutent dans la vie active et n'ont donc pas de gros moyens, n'ont pas une seconde hésité (on ne peut en dire autant de tout le monde en France, à ce que sais). Je demande au préfet ce qu'on peut bien avoir à leur reprocher.

« Eh bien, Mrs Jackson, le nommé Xavier Ducros est soupçonné de complicité dans une affaire de viol collectif et d'assassinat. Cela n'en fait pas pour autant un coupable, j'entends bien. Il bénéficie comme chacun de la présomption d'innocence. Je ne en dirai pas plus, car il convient de respecter le secret de l'enquête en cours. Quant à sa compagne, Ireni Cotsoyannis, une ex-junkie, elle a été naguère impliquée dans un trafic de drogue. Alors, vous comprenez, on n'est jamais assez prudent…

- Yes, I see…. Mais dans tout ça, que vont devenir Rachid et Zahra ?

- Ne vous inquiétez pas pour eux. Ils sont actuellement hébergés avec d'autres au centre de regroupement du « Levant des Boileaux » à Plan-de-Cuques. »

« Centre de regroupement », ce mot me rappelle quelque chose, et même il sonne fâcheusement à mes oreilles.

« Cela se trouve, précise mon interlocuteur, dans la banlieue de Marseille. Il y a là une aire d'accueil pour gens du voyage notoirement sous-occupée. Alors la Métropole en a profité pour installer les nouveaux venus. Pour répondre aux besoins des migrants, elle a même passé commande d'un stock d'Algecos spécialement conçus et aménagés à cette fin. »

Autant dire des baraques de chantiers. Certains ont dénoncé le marché juteux que représente pour les entreprises spécialisées le logement de ces infortunés. Après tout, why not ? Si cela peut contribuer à la relance l'économie en période de crise ...

« Bien sûr », conclut mon interlocuteur, « tout ceci s'entend à titre provisoire. »

Je fais comme si j'adhérais à son propos. I know to sit on the fence (je sais ménager la chèvre et le chou). D'ailleurs, à quoi bon réagir ? On acquiert vite au camp d'Idomeni le sens du « provisoire qui dure ».

Il désigne un tableau qui trône sur le mur en face de moi, c'est une composition consternante d'académisme. Comme croûte, on ne fait pas mieux.

« Vous vous intéressez à la peinture ?

I'm champing at the beat (là, je ronge mon frein). Lui me demande ça « just to clean the air », (pour détendre l'atmosphère). En fait, il trouve prétexte à pérorer sur son sujet de prédilection.

« Étant juriste de formation, j'avoue n'y rien connaître. 

- Eh bien, c'est dommage, car cette toile est la copie d'une fresque fin XIXème, conservée au Palais de Longchamp. J'aimerais tant vous mener à ce temple de l'Art, si vous en aviez le temps.... Il s'agit des noces de Gyptis et de Protis, une illustration de la tradition d'hospitalité qui prévaut ici depuis la plus haute antiquité. »

Le bon accueil à l'étranger... ça reste à voir. Mon interlocuteur, décidément très en verve, se réfère à la fondation mythique de Marseille par les colons phocéens, un histoire aussi populaire ici que celle de la sardine qui bouche le vieux Port.

Je regarde ma montre à la dérobée. Si ce crétin continue à gamberger, il va me faire manquer mon vol de retour par Ryanair. Que de temps perdu ! At the end of the day, à peine aurons-nous effleuré le sujet qui m'amène, à savoir le sort de Rachid et Zahra !

Le préfet devine ma pensée.

« Écoutez, Mrs. Jackson, j'ai quelque chose à vous proposer. Il se trouve que je dispose d'un peu de temps libre à l'heure du déjeuner, cela m'arrive si rarement ! (il pousse un soupir hypocrite). Me permettez-vous de vous inviter en tête-à-tête au Gyptis, au vallon des Auffes, vous connaissez ?

Le Gyptis, quelle coïncidence ! est un restaurant chic fréquenté par la jet set. Ce choix n'est pas anodin. C'est là qu'on déguste la meilleure bouillabaisse de Marseille.

Je pourrais me récrier, prétextant qu'il me faut impérativement rentrer ce soir à Londres. Mais ce serait là me résigner d'avance à l'échec de ma mission. L'objectif avant tout, I risk the lot ! Ce n'est pas pour rien qu'on me surnomme « Battling Sam ». J'ai quarante ans, on me dit pas trop mal fichue et je sais me conduire. Alors, je dis bêtement oui.

« Fine ! It's a charming idea, Sir !

- Après le repas, poursuit mon interlocuteur, mon chauffeur vous raccompagnera jusqu'à l'aéroport. À moins bien sûr, que vous ne souhaitiez rester un jour de plus parmi nous. Auquel cas, je vous hébergerai bien volontiers à la préfecture.»

Cet homme est trop bon, tant de galanterie me confond. I'm not holding my beast, je ne me berce pas d'illusions, il me doit me prendre pour une aventurière. Là, je le vois venir d'un bon mile….

« Eh bien non, Monsieur Radeville », me dis-je in petto, « vous m'avez conviée de façon fort civile, mais je ne mangerai pas de ce pain-là ».

No hard feelings ! Sans rancune aucune.

 

À suivre….

 

Illustration : David Gibson, Londres, 2006, « Mannequin »

Piste d'écriture : L'objet, sujet d'intrigue ou prétexte à rebondissements, son rôle caché.

 

 

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14 février 2017

Vague à l'âme, par Chantal Joanny

Inspiré d'une phrase de Sens dessus dessous, de Milena Agus (en bleu dans ce texte).

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Denis: « Tu sais que j'adore venir sur cette plage? j'ai l'impression que devant la mer tout paraît plus léger, chaque problème arrive avec les vagues qui le remportent en se retirant »

Adèle se mit à inspirer longuement tout en suivant le bercement de la mer, à l'écoute de son ami assis tout près.

De leur silence émane de la tendresse, de leur implication dans le sable, l'union des corps.

Sourire précieux, elle lui prend la main. Emue, elle pense qu'elle aussi aime cet espace vertigineux à ses côtés. Tant de fois avant qu'il ne revienne d'Egypte, elle lui dit qu'elle en avait rêvé, mélancolique.

Denis avoue que lui aussi avait le vague à l'âme quand il pensait à elle, sa chevelure rousse ondulée lui chatouillait les narines, dans le lit le contact de ses pieds qui se recroquevillaient contre sa jambe lui manquait, la bataille des oreillers...

« Je n'ai pas voulu couper », conclut-il. Devinant l'idylle, sa femme avait organisé leur départ et grâce à ses contacts l'avait propulsé ambassadeur au Caire.

« Je ne voulais pas y croire » lui rétorqua Adèle. Pourtant, elle n'avait pas osé affirmer ses sentiments. L'absence avait révélé le manque. Et il est là maintenant et elle est là tout près de lui.

« Dis-moi que tu restes, cette fois ». Elle sonde le regard bleu acier de son ami qui se plonge en retour dans ses yeux verts profonds.

Le bateau dans le port siffle, elle doit rejoindre le continent. « Dimanche prochain tu seras là? »

Oui, il l'attendra à l'embarcadère de l'île, l'île de leur amour.

Elle s'envole le cœur plein, grimpe sur le pont, il lui ouvre ses bras, dernière image du soir.

…..............................

La semaine longue et douce, les nuits chaudes et langoureuses, l'attente, ce poison bienheureux, appelle la réponse 

…........................................... 

La réponse est rapide, un télex à sa maison le jeudi soir, un imprévu. Depuis le début l'imprévu joue à les ignorer, à imiter les faits, les certitudes.

Ses bras à elle s'énervent, elle se sert un cognac, celle qui ne boit jamais s'inonde dans le canapé.

L'image revient obsédante, mais qu'avait-il promis ?

La broderie du cœur laisse un trou béant qu'elle ne pourra tramer.

 

Il va revenir plus vite qu'il ne pense, mais que pense-t-il ? « Tu es mon rêve ». Mais je veux être sa réalité. L'esquisse faux avenir, je ne veux plus, cela fait trop mal. Denis pense que je ne peux vivre que cet éphémère. Il se dissout pour me laisser respirer, mais je réponds qu'il m'étouffe par sa fuite. Union délétère, chacun crée son tableau. L'un un tableau de disparations, l'autre, d’émanations.  Sur quelle toile nos mains réunies.

….............................

Le dimanche elle retourne sur l'île, assise à la même place, même robe à fleurs, jusqu'à frissonner. La mer la torture à se donner et à reprendre, il ne viendra pas.

Le dernier bateau du soir appelle les retardataires, elle part à regret, laminée. Un couple de dos s'éloigne sur le quai. L'homme a sa taille ! Elle court, les dépasse et leur fait face brutalement. Ce n'est pas Denis. Elle court alors vers le ponton, souffle désespéré. Rassurée pourtant qu'il ne soit pas infidèle.

Elle rentre, morne chemin.

Sous la porte d'entrée, glissée, une fleur de bougainvillier. Un clin d’œil ? Il savait qu'elle rêvait d'une terrasse ornée de ces fleurs délicates, des roses, des rouges, des blanches ainsi que des frangipaniers.

Où est-il ? Dans la ville, déjà reparti ?

 Elle ne peut dormir

Je n'y tiens plus, quels repères ? Le café des Trois Larçins, la tonnelle place St Georges, le parc d'Alicante. Défilent dans sa tête les directions, il fait nuit, elle les explore l'un après l'autre, cherche son âme sœur. Elle en est sûre maintenant, son âme sœur c'est bien lui qui lui a laissé ce signe.

….................................

Denis se dit qu'une fois encore la paix, il l'a cassée.

 Je ne peux supporter le bonheur au présent, seule l'absence me fait rugir. Adèle si magique, parce que soudaine, parce qu'absente, parce que désirante.

Il n'y a rien à comprendre, pas d'explication ni de lamentation, c'est ma nature qui me guide, je n’y peux rien. J'ai besoin de vouloir, et quand je l'atteins, un nouvel idéal plus loin se dessine. Belle rousse dans le ciel, je te contemple, belle lune rousse.

 

Elle a crié, elle ne l'a pas trouvé, elle ne le veut plus, plus jamais.

Désordre dans la chambre.

Elle se couche sur le carrelage de la cuisine noir et blanc. Sa robe à fleurs fripée, cheveux mêlés aux  miettes de pain tombées. On ne l'y reprendra plus, à l'amour.

 

 

 

 

chantal j

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12 février 2017

Basculement, par Nychie Alause

Inspiré par les premiers vers du poème de Jacques Darras, Chimay (in L’indiscipline de l’eau, Poésie NRF Gallimard, 2016)

 

— Qu’est-ce qui nous fait tellement aimer une frontière ? demande Paul.

Je n’ai pas l’impression qu’il s’adresse directement à moi. Il me tourne le dos. Non pas tout à fait, car j’aperçois son visage de trois-quarts. Une lumière diffuse dessine comme une étoile au coin de son œil. Je ne sais pas si je dois lui répondre car de réponse, pour l’instant, je n’en ai pas. Je ne sais pas s’il parle d’une vraie frontière, celle que l’on sait exister là-haut, que l’on croit exister, définie par la crête neigeuse et la géographie, par la langue que de l’autre côté les habitants pratiquent.

Ces habitants, quand je crois les comprendre Paul me dit « Garde-toi des faux-amis » et je me perds en conjectures. Parle-t-il des Espagnols ou de ces mots que j’ai l’impression de connaître et qui donnent un sens aux autres mots, à ceux que je ne comprends pas ?

« Ecoute encore ! » dis-je. Je lui répète ce que j’ai entendu. Alors il rit.

— Ils ne sont pas tout à fait comme nous, non, pas comme nous.

C’est ainsi qu’il tente de construire autour de lui et moi une frontière infranchissable, inattaquable, inexpugnable, entre eux et nous, nous se limitant à lui. Moi, Adèle, je ne suis plus d’accord.

Tu vois ce chemin qui serpente à flanc de montagne, qui semble s’interrompre dans le gris pierreux de l’éboulis, qui reprend comme une résurgence et glisse vers le haut tel un escalier dans un dessin d’Escher. Aperçois-tu les silhouettes qui descendent vers nous et s’apprêtent à disparaitre dans un repli ? Ce sont des hommes. Ou des femmes, comment savoir.

Paul est ainsi. Sa pensée est semblable à sa posture, de trois-quarts. Il ne dévoile pas tout. Il préfère, je ne sais pourquoi, exprimer une ébauche d’idée. Au tout début j’ai pris cela pour une grande intelligence, quelquefois poétique, parfois philosophique.

Il a su tisser autour de mon corps un cocon protecteur. Au fil des jours, des mois et des années, ces liens m’ont engluée, contrainte, paralysée.

La frontière. Elle ne se voit que d’en bas, quand on en est loin. Si je m’approche elle s’efface et disparait pour être remplacée par des pierres, de la végétation, quelques plaques de glaces qui sont coincés dans l’ombre depuis des temps immémoriaux, depuis bien avant la définition des mots frontière, territoire, pays, domaine, guerre et combat, limite.

Il a tissé autour de moi une frontière et je l’ai cru. Il parlait d’amour, de respect, d’un tas de notions autour de la possession, de la valeur du don de soi, de la différence et de la ressemblance, tout ce qu’aujourd’hui la clairvoyance me fait considérer comme des fariboles.

— Rien ne me fait aimer les frontières ! Ni le confort qu’elles procurent, ni leur illusoire sécurité, ni surtout, les gars armés en vêtements gris qui les parcourent. Si tu y réfléchis, ils sont réduits à arpenter deux lieux simultanément, à chevaucher comme ils le font une ligne inexistante… Ils sont les seuls sur terre à faire preuve d’ubiquité, à la fois ici et ailleurs. A moins que, comme on ne les voit que de loin et même de très loin, ils ne soient d’une finesse trompeuse et à suivre cette ligne tellement imaginaire, ils ne se trouvent ni d’un côté ni de l’autre. De simples mirages intellectuels. Ils sont le flou de notre perception du monde…

Paul daigne enfin se tourner face à moi. « Adèle… ». Il hésite, sa bouche articule des mots qui ne viennent pas. Pour l’aider — il me fait de la peine avec son visage triste et ses bras ballants — je crie vers la montagne, vers la vallée, vers le ciel, à tue-tête, les mains en porte-voix « Je déteste toutes les frontières ! Bon sang je vous le dis, je les déteste, je les hais ! ».

Il dit « Adèle » et me tend une main comme il m’offrirait un bijou, des fleurs ou que sais-je. Il me tend une main que je ne saisis pas. Il dit aussi qu’il m’aime et je ne saisis pas non plus. C’est comme s’il s’exprimait dans une langue étrangère. Je ramasse mon sac que j’avais posé sur un rocher, le remets sur mes épaules et, résolument, reprends l’ascension du sentier. J’ai enfoui au fond de mes poches mes mains durcies par le froid et d’un bon pas réglé sur ma respiration, j’avance. Quelques dizaines de mètres nous séparent. Il n’essaie pas de me rattraper, ni de me parler, il me suit, d’une foulée égale à la mienne. Chaque pied est posé à l’unisson, chaque pierre qui roule a un écho semblable.

 

La frontière. Tout à l’heure, quand je l’aurai passée, quand la crête dessinera entre nous deux sa limite acérée, cette vingtaine de mètres qui nous unit encore devra être rompue. Je lui dirai qu’il doit repartir de son côté. Quand nous serons là-haut, je descendrai vers l’ouest dans la lumière du soleil et la frontière le gardera dans l’ombre. Il devra se presser pour rentrer avant la nuit. En route, je rencontrerai des marcheurs qui iront dans la même direction ou d’autres que je croiserai, des gens qui regretteront d’être partis, des hommes et des femmes contents de revenir, des solitaires prêts à se perdre ou à se trouver, des poètes, des écrivains… Et même des enfants. Ceux-là sont les plus merveilleux car ils n’ont pas encore acquis cette notion adulte de frontière. Alors ils courent, dans tous les sens, infatigables et joyeux. Ils crient tous les mots qu’ils possèdent à la face du monde et quand ils les ont tous dits ils en inventent d’autres qu’ils disséminent comme des perles lancées dans le creuset du temps.

La neige éternelle scintille de part et d’autre du chemin que les pas ont creusé. Plus qu’un pas, un pas décisif, un mouvement libérateur. Ça y est. Elle est passée. La frontière. Le basculement de nos vies « inclinar nuestras vidas »…

— Adieu Paul, dis-je au-dessus de la ligne que j’imagine. Adios !

 

Je me repasse la question : Qu’est-ce qui nous fait tellement aimer une frontière ? La réponse : le possible basculement.

Nyckie Alause. Illustration: Mathew Rangel, http://www.laboiteverte.fr/lart-cartographique-de-matthew-rangel/

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10 février 2017

Urgences, par Michlle Jolly

Inspiré d'un poème de Jacques Darras, Chimay, in L'indiscipline de l'eau, Poésie Gallimard.

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URGENCES…

 

J’ai dû dormir longtemps, bruits confus, mon bras s’engourdit,

Paupières lourdes,

   Autour de moi, voix en désordre ;                            

Je ne suis pas dans mon lit..

 Lumière dans les yeux ;

 Mais qu’est-ce qui m’a pris ce soir ? 

                                                             Face à moi, une vieille femme parle fort :

                                                            « Je veux rentrer chez moi ! »!

                                                          « Tout à l’heure ! »répond-on en écho….

… Un éclair dans ma tête,             

On dit mon mari, mon amant, mon enfant, cette possession étouffe !

Au nom d’un grand amour, nous installons autour 

Des barrières solides.

Hors de nos tête-à-tête

J’ai perdu mes repères,

 L’ailleurs nous inquiète

Les autres nous font peur..                             

                                                              Certains dorment à côté.

                                                             Un homme, jambes nues, hagard,

                                                             Refuse de s’allonger sur le brancard ;

                                                            Mais qu’est-ce-qui m’a pris ce soir ? 

J’ai une famille tendre, des enfants heureux, une jolie maison,

Un travail que j’aime, et l’homme qui partage ma vie…….

                                                                     Une dame réclame l’infirmière

                                                                     Petite voix, murmure….                                                                                                                                                                                                 

                                                                    Près de moi, un garçon lit, 

                                                                    Corps caché, seules, ses mains 

                                                                  Tournent les pages. 

Lumière dans les yeux,

Je ne m’habitue pas à cette perfusion.

L’homme qui partage ma vie depuis plus de dix ans,

 A laissé le doute s’installer...

Où sont les limites à l’amour ?

Où se trouve la frontière 

J’ai cru l’entendre un jour demander de l’air, et j’ai eu peur  !   

Et longues journées et nuits d’angoisse 

Le jour n’arrivait plus !                           

                                                                   Sur un brancard, à côté,                    

                                                                  Une jeune femme dort, voilée de noir  

                                                                De la tête aux chevilles ; seuls, ses pieds 

                                                               Blancs et nus, se caressent, doucement ;

                                                                Mais qu’est-ce qui m’a pris ce soir ? 

J’ai peur de cet amour-là, me berçant de certitudes,

Qui, peut-être à la latitude de l’amour ? Deux mots qui ne vont guère ensemble.

La lumière me fait mal aux yeux

Il faut garder l’essentiel me dit-on à l’oreille ; la vie c’est autre chose

« Mais qu’est-ce qui t’as pris ce soir ? »  me dit mon mari, son visage près du mien.

 Michelle Jolly.
Illustration: Peinture sur visage, par l
e photographe russe Alexander Khokhlov (http://www.laboiteverte.fr/des-peintures-sur-visages/)

                                          

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08 février 2017

Frontière, traverse... par Florence Chaudoreille

Inspiration libre par le poème « Chimay », de Jacques Darras

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Pourquoi ce tremblement au moment de la traverser ?

La vie, l’averse, l’aversion.

Traverser la vie, de part en part, en se tenant le plus juste possible, sur le fil, et sans se retourner.

Passer à travers l’averse, les gouttes dans les yeux, le cou, les habits qui s’alourdissent, le pas qui se fait lourd, mais pressé tout de même, pour atteindre un abri.

Traverser l’aversion, ou les aversions plutôt : des araignées, des espaces clos, de la foule, de la stagnation intérieure, faite de chicanes et labyrinthes, et pavée d’incertitudes.

 

Comme s’il y avait terreur dans territoire.

La terreur tire son origine du territoire à défendre. Le territoire peut être son pays pour le soldat ; ou un espace à habiter que l’on souhaite rempli d’autres soi-même – donc sans nuisances, sans réfugiés, sans pauvres – ou bien une position sociale ; ou encore le propre  corps de chacun.

Les nomades ne sont pas dévorés par la peur : ils sont prêts à partir lorsque le moment vient. Parcourant la terre ils ne cherchent pas à s’y terrer. Ils font confiance, et si la survie n’est plus possible ici, elle le sera ailleurs. Prêts à lâcher, à abandonner, ils gagnent tout : les paysages variés, l’immensité du ciel, la joie du mouvement, le bonheur des rencontres, la paix intérieure dès un peu de confort gagné : un feu, un repas chaud, un campement où dormir en sécurité.

Les morts eux n’ont plus peur du tout, leur corps ne craint plus rien. Ils sont passés de l’autre côté de la réalité : sur ce versant-là ils désapprennent les limites, les formes, le temps.

 

L’histoire de la terre est histoire d’amour.

Amour capricieux, amour ourlé, amour flottant, amour secret, amour enragé.

Amour qui permet de tenir un jour de plus, pour être présent pour les siens.

Amour qui permet de lutter pied à pied contre la maladie, l’épuisement, les difficultés.

Amour qui se loge où il veut : dans une attention, une pensée, un repas préparé. Voire dans la table essuyée jour après jour par la mère, car pas un des autres membres de la famille n’y pense ou n’y accorde d’importance. Elle si. D’où une dose d’énervement…

 

L’amour contenu, tu, qui ne trouve pas de chemin ni d’expression, se mue en maladie, haine, violence.

Nous n’avons d’autre crainte en vérité que celle de l’amour.

Celle d’en manquer, celle d’en être étouffé, celle de ne pas trouver le bon, au bon moment.

 

Où passent les lignes amoureuses entre femmes hommes.

Entrelacs hardis, signaux en morse très tenus, fils de fer barbelé, rubans de scotch double face.

Entre ces deux adolescents une autoroute, où la conduite est facile, et qu’ils imaginent mener sans encombre à une vie familiale.

Pour ceux-ci à la quarantaine, ce sont des barreaux qui enferment : mal à deux, ils ne voient pas comment vivre sans l’autre, et ne parviennent pas à briser le mauvais sort qui les maintient ensemble.

Pour ceux-ci, c’est la distance physique, en habitant chacun de son côté, qui permet que la relation trace une ligne continue.

Chez ce vieux couple, chez qui la mort creuse plus rapidement en l’un des deux, la ligne s’adoucit, et se prépare à devenir invisible.

 

Des lignes errent, anarchiquement, prêtes à blesser ceux à qui elles n’étaient pas destinées, mais qui se trouvent là où il ne faut pas. D’autres lignes étouffent, d’un coup sec ou imperceptiblement.

A l’inverse des couples irradient des traits de lumière douce. Peut-être qu’un amour heureux nourrit la terre et le ciel, carburant silencieux qui fait que la vie tourne, un jour de plus.

 Florence Chaudoreille

Illustration: Sherlock Pepper, http://galbette-print.com/post/2011/03/18/averse

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