Ateliers d'écriture animés par Carole Menahem-Lilin à Montpellier

21 février 2018

Lacs et entrelacs, par jean-Claude Boyrie

Hervé di Rosa 4 (Entrelacs)

« Jungle des mots ». Comme des lianes, les mots s’enroulent autour de la main qui va et vient sur le papier, caressant la surface des feuilles, leur texture… Il y a là une physique en mouvement. »

François Place « Du pays des amazones aux îles Indigo », Casterman/ Gallimard, 1996.

 Je me trouvais à la veille de la retraite et, n’ayant rien d’autre à faire, je préparais mon discours d’adieu. Compte-tenu de l’absolue médiocrité d’une carrière que tous jugeaient morne et sans éclat, je ne voyais pas quoi dire à mes collègues et néanmoins amis. Tout ce que je trouvais à raconter sonnait faux. De plus, c’était interminable : on ne parle jamais si longtemps que lorsqu’on n’a rien à dire. Sur mon brouillon, les phrases s’enchevêtraient comme les racines d’un banyan sans faire un texte cohérent. J’en étais là de mon vain projet quand la sonnerie du téléphone retentit. La standardiste m’annonça d’une voix suave un appel urgent de la Centrale. Monsieur le Directeur des Forêts désirait me parler personnellement (elle insista : per-son-nel-le-ment).

Mon coeur bondit dans ma poitrine : ainsi donc, au terme de quarante ans de bons et loyaux services, mon chef suprême s’apercevait enfin de mon existence ! En fonctionnaire zélé, je m’empressai de prendre la communication :

« Allô, Dubuisson ?

- Lui même, Monsieur le Directeur.

- Max Baderne à l’appareil. J’apprends que vous allez nous quitter ?

- C’est hélas vrai, Monsieur le Directeur. Remplissant les conditions pour faire valoir mes droits….

- Tel n’est pas l’objet de ma question. Voyez-vous, Julien (tiens donc, il m’appelait par mon prénom!) il se trouve qu’en ce moment, j’aurais une mission de la plus haute importance à vous confier.

- Ah ? Mais je crains bien qu’il ne soit trop tard ! »

Cette entrée en matière m’intriguait au plus haut point. Je vis bien que la conversation prenait un tour dangereux : le boss n’allait-il pas me demander de jouer les prolongations ? Tout sauf ça, j’avais déjà donné ! Pourquoi s’acharnait-on sur mon humble personne quand tant de jeunes talents se pressaient au portillon ? Je voulus lui faire comprendre (en termes courtois) qu’il était hors de question pour moi d’accepter de rempiler.

Mon interlocuteur prévint cette réaction négative, adoptant pour me séduire un ton cauteleux :

« Il s’agit là, mon cher, d’une mission confidentielle et de la plus haute importance. Elle requiert un ingénieur chevronné. Ce n’est pas sans raison que nous avons pensé à vous… »

Là-dessus, il en remit une couche à propos de mes qualités de sérieux, de compétence et de discrétion proverbiales… Dommage, pensai-je, que le boss n’ait pas remarqué ces qualités lors de ma vie professionnelle. Enfin, bon, il n’est jamais trop tard pour bien faire. Au terme de ce préambule, M. Baderne enchaîna sur l’objet et le contenu du travail qu’il entendait me confier. Il s’agissait d’une expertise à mener dans les Caraïbes patagoniques, une république bananière au sud du nord de l’Amérique latine, à moins que ce ne fût au nord du sud. L’expertise aurait lieu dans la zone frontière qui sépare le pays des Vazys de celui des Vatans, deux ethnies farouchement opposées. Inutile, ajouta-t-il, de chercher cette zone sur la carte, les limites en sont des plus floues.

Tout en l’écoutant, j’activai l’ordinateur et surfai sur une encyclopédie en ligne. En quelques clics, j’en sus assez pour ne pas mourir idiot. J’appris que les Vazys, peuple de chasseurs-cueilleurs, constituent le support ethnique originel, ayant miraculeusement survécu jusqu’à nos jours. Ces autochtones ne quittent pas leur forêt, vivant repliés sur eux-mêmes. À l’inverse, les Vatans composent un peuple fortement métissé, intrusif et belliqueux. Ces métèques convoitent le territoire de leurs paisibles voisins, pour eux-mêmes s’y installer et s’en approprier les richesses.

N’importe. Pour revenir à mon problème personnel, que diable allais-je faire dans cette galère, moi qui n’aspirais qu’à prendre une retraite paisible (autant que bien méritée). Pourtant, Monsieur Baderne, en détaillant les investigations à mener, avait excité ma curiosité. Il m’expliqua que le gouvernement des Caraïbes patagoniques, soucieux de l’essor économique du pays en général et de cette région en particulier, s’intéressait au projet des Vatans, visant à couper la forêt native, laquelle met des siècles à pousser, pour planter des eucalyptus à sa place. Or, notez le bien, cette essence n’a rien d’autochtone. Elle a pour avantage de procurer le maximum de gains dans le minimum de temps. J’arrête sur ce thème, ayant l’impression d’enfoncer une porte ouverte. Il est mal vu dans l’Administration d’exprimer un point de vue personnel, on est par définition de l’avis de son chef.

Mais là, tout de suite, qu’avais-je à perdre ? J’objectai que l’eucalyptus planté à grande échelle sous cette basse latitude aurait un impact négatif sur le climat. Qu’il modifierait le régime hydrique, épuiserait en peu de temps les ressources du sol. Bref, on ne pouvait me demander de cautionner le projet, mes conclusions ne pourraient qu’aller dans un sens défavorable.

C’était plié d’avance. Alors, pourquoi partir en mission là-bas ?

Je sentis bien qu’à l’autre bout du fil mon interlocuteur s’impatientait. Il me fit la leçon, me reprochant de ne pas être un homme de terrain, observateur, modéré dans ses jugements. Un vrai scientifique, ajouta-t-il, se doit d’être rigoureux. Il ne conclut jamais avant de s’être rendu sur les lieux et d’avoir pesé tous les arguments. Le grand patron fit valoir qu’au surplus, une fin de non-recevoir offenserait gravement les autorités locales. On n’allait pas pour quelques eucalyptus provoquer un incident diplomatique entre la France et les Caraïbes patagoniques ! Il fallait à tout prix éviter cela !

Maniant habilement le chaud et le froid, M. Baderne vanta les avantages pour moi d’une mission de courte durée et grassement rémunérée. Allons donc ! Avant mon départ à la retraite, l’Administration m’offrait royalement six mois de vacances sous les Tropiques, tous frais payés. Mes émoluments à venir arrondiraient ma modeste pension. Cela ne se refuse pas.

À court d’arguments, je finis par céder. J’acceptai la proposition qui m’était faite, sans engagement de ma part sur ce qu’il pourrait résulter de mes investigations à venir.

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Dans les jours qui suivirent, je reçus ma lettre de mission, le dossier correspondant et les documents de voyage. Ayant révisé mes faibles notions de portugais, relu « Triste Tropiques » (1), un ouvrage de circonstances, j’obtins dans un délai record du Consulat l’indispensable visa. Quand vint l’heure de l’enregistrement pour ce vol long courrier à destination des Caraïbes patagoniques, la P.A.F. faillit me confisquer ma mallette-laboratoire, amoureusement constituée avant le départ. N’étais-je pas un terroriste en puissance ? Au prix d’âpres négociations, mon précieux viatique finit par m’être restitué. Onze heures de vol m’attendaient avant d’arriver à Sao Tomé.

J’ai lu quelque part que cette incroyable nébuleuse urbaine rassemble à elle seule la moitié de la population du pays. Avant d’atterrir à l’aéroport international, l’appareil fit une large boucle à basse altitude autour de la ville et de ses faubourgs. J’en pus mesurer la vastitude.

Bâtie au pied des monts Zémerveils, la capitale occupe le lit majeur de l’Orovioque. Les crues de ce fleuve sont redoutables et submergent périodiquement les bas-quartiers. Le centre ville échappe seul aux inondations, du fait que les constructions s’y développent en hauteur. Elles sont serrées au point qu’en apparence, il n’y reste plus un mètre carré d’espace disponible. Je compris à de tels excès que les « Gringos » étaient passés par là. De mon hublot, je voyais des tours gigantesques, seringues juste bonnes à piquer le derrière des anges. Certains bâtiments de l’époque coloniale semblaient cependant avoir survécu. Je devinai ça et là, noyés dans le fouillis des ruelles : une placette, un campanile à taille humaine, une coupole, un frais patio. L’ensemble était desservi par une sorte de funiculaire, formant chemin de fer de ceinture autour de la ville, et dont les rails s’entortillaient autour des gratte-ciel.

À ma descente d’avion, je fus accueilli fastueusement par le service forestier local. On m’offrit une collation à base de « chocos fritos » . Il s’agissait non pas, comme je le crus d’abord (faisant rire tout le monde), de frites au chocolat, mais de beignets de seiches, spécialité locale. Mes collègues avaient prévu que je prenne une chambre d’hôtel en ville, afin de me reposer du décalage horaire. Qui voyage en direction du Couchant sait que la terre tourne dans le sens inverse des avions, capables de rattraper les heures (onze en l’occurrence). Je déclinai cette offre, au motif que je souhaitais fuir cet univers oppressant, pour rejoindre au plus tôt le lieu de ma mission. On mit à mon crédit ce zèle inattendu.

Le pays des Vazys n’est pas desservi par des voies carrossables. La meilleure (ou moins mauvaise solution) pour s’y rendre, est d’emprunter un char à buffles, seul moyen de transport adapté aux pistes chaotiques et cahotantes qu’on y rencontre. Durant ce long trajet, je vécus à un rythme ignoré jusqu’alors. Ma petite escorte indigène était composée de musiciens et de danseuses aux seins nus, qui me servaient des rafraîchissements au rythme endiablé de la samba. De temps en temps, le convoi devait s’arrêter, mes peones devant, soit tailler à coups de machete un couvert végétal envahissant, soit tirer de l’ornière le véhicule enlisé, soit encore traverser une rivière en crue en cherchant, au prix d’un long détour, un gué praticable. Au franchissement du marécage, nus jusqu’à la ceinture, nous étions assaillis par un bataillon de sangsues. Ces bestioles se faufilaient entre les vêtements et le corps, s’incrustant dans la peau comme une nappe fluide. Nous avions ensuite le plus grand mal à nous en débarrasser. Des caïmans, paresseusement allongés au soleil, ouvraient tout grand la gueule, observant d’un oeil torve l’étrange manège des humains.

Quand je parvins enfin sur le théâtre des opérations, un village en lisière de sylve, au coeur du pays Vazy, j’avais perdu toute notion du temps. Protégés des incursions de leurs ennemis par l’inaccessibilité de leur habitat (pour combien de temps ?) les autochtones vivaient comme à l’origine du monde, et selon leur tradition immémoriale, encore que non écrite. Le costume masculin se réduisait à un étui pénien, la tenue des femmes à une mince ceinture de coquillages, et quelques bijoux : colliers et pendants d’oreilles en plume de toucan. La pratique du tatouage était commune aux deux sexes et l’on se peignait le corps d’urucu, donnant à l’épiderme un ton rouge vineux.

Le chef de village me tint un long discours auquel je ne compris goutte, en langage sifflé, mais qui me sembla de bon augure. Il me donna pour logement une hutte en stipes de palmiers disjoints, surmontée d’un toit de paille. Sur le sol en terre battue, on trouvait pour tout mobilier : une table, en fait un tas de planches, quelques caisses faisant fonction de sièges. Comme on n’imaginait pas que je pusse vivre seul, on m’assigna pour compagne la plus belle fille du clan. On l’appelait « M’waka » (la rieuse) en raison de son caractère enjoué. Je n’eus pas à me plaindre d’elle : que de moments délicieux nous passâmes ensemble, allongés sur notre hamac. Ses cordes, accrochées au mur, ployaient à chaque mouvement des corps, craquaient sous l’extrême tension.

Bref, ce village eût été l’éden, sans la présence d’insectes malfaisants : guêpes, moustiques et moucherons suceurs de sang, qui l’infestaient. Ces bestioles s’accrochaient aux commissures des lèvre, aux paupières et aux narines, où la moiteur du climat causait une abondante transpiration.

Le soir tombé, les braises du foyer rougeoyaient dans le clair-obscur de notre hutte. Le silence de la jungle était troublé par nos soupirs amoureux, les aboiements de chiens, les cris d’un cacatoès ou le mugissement d’un jaguar. Au petit jour, un brouillard laiteux montait de la clairière. Ensuite, le soleil, en se levant, dissipait les miasmes de la nuit.

Ma compagne s’affairait à la préparation d’un repas, fait de noix de palmier, de pulpe de fruits broyée, d’oeufs de lézard de sauterelles et chauves-souris.

Puis, je me mettais au travail. Je faisais des relevés hygrométriques quotidiens, procédais à des prélèvements d’échantillons de sol pour les analyser. Surmontant le vertige, il me fallut grimper aux arbres pour installer des pièges à insectes dans la canopée. J’en inventoriai l’incroyable richesse, une découverte pour moi. Me fiant aux aux croyances locales, je compris que les arbres sont animés de forces secrètes, qu’ils savent communiquer entre eux, s’inquiètent de la santé de leurs ascendants et descendants, avertissent leurs voisins d’un éventuel danger, notamment de l’éventuelle arrivée de prédateurs. Ce processus étant simple et conforme à l’ordre naturel des choses, j’en conclus que la destruction de la forêt serait un cataclysme écologique.

 Hervé di Rosa 7 (Couple de plantes)

 Les semaines, les mois passèrent. Le village où je vivais étant dépourvu de tout moyen de communication, je n'avais aucune nouvelle du monde extérieur, ni la possibilité d'en donner de moi. L'Administration des Caraïbes patagoniques vivait dans le déni. Les forestiers locaux ne paraissaient pas se soucier de la bonne fin d'une mission qu'eux-mêmes m'avaient confiée. Je m'interrogeai sur l'intérêt de rendre compte dans un quelconque document d'évidences que chacun dans ce pays préférait taire.

C'est alors qu'éclata la guerre entre les Vazys et les Vatans.

(À suivre...)

Pistes d'écriture : Immersion, regard ethnologique. -

Illustrations : Hervé di Rosa "Entrelacs", Cuernavaca, 23-07-2001, "Couple de plantes" (ci-dessus)

 Note 1 : Certains détails concernant le stribus amazoniennes sont empruntés à C. Lévi-Strauss ("Tristes Tropiques", Plon, 1993).

 
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


20 février 2018

stage: Approche du scénario

stage scénario 2

Qu'est-ce que l'écriture scénaristique? Que peut-elle apporter à notre façon de raconter des histoires? Dimanche 11 mars, vous êtes invités à une journée de réflexion et de création. Avec Daniel Sebaihia, diplômé du CLCF. 40 €, 30 € pour les participants des ateliers. 
salle Adra, 134 place de Thèbes.

 

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19 février 2018

La dure mission du travailleur social, par Jean Barraud

Piste d'écriture: en immersion. Inspirée par le "Tour des Mondes", d’Hervé Dirosa (Actes sud, 2013), section "Panoramas grotesques"

La dure mission du travailleur social

Il y a des journées où on ferait mieux de rester couché.  À peine j'ai fini de boire mon café, l'ordre de mission déboule sur mon terminal. Un OM à 7h du mat, purée, c'est pas humain. Ils ont des soupçons sur une femme. Unité H16, Tour 34, 27ème étage. Elle reste hors champ un peu trop souvent à leur goût. Ou alors, toujours de dos. Bref, faut aller sur place.

La H16, c'est pas la porte à côté. ¾ d'heure serrés comme des harengs à respirer des odeurs... c'est y dieu possible. Les gens se lavent plus, mais alors plus du tout ! Et ça va invoquer les coupures d'eau... Coupures d'eau mon cul ! Cette nuit à 2h du mat, y avait toute l'eau qu'on voulait. J'ai même pu remplir le lavabo ! C'est cher ? Et alors ! Pas tant que l'air ! Ma dernière facture d'air, j'ai dû prendre un crédit pour la payer. Pourtant, tout le monde respire. Alors pourquoi y se lavent pas ? C'était pas comme ça quand j'étais môme. Enfin...

Le voyage se poursuit sans autres emmerdes, même pas une coupure de courant. À partir de H13, on est un peu moins entassés et à H15, j'arrive pas à y croire : une place assise ! C'est que pour une station, mais c'est pas pour autant que je vais bouder mon plaisir.

H16. Jamais mis les pieds. A priori, je suis pas dépaysé, mais quand même, les tours sont pas mal plus serrées que chez moi. Normal, on est en prioritaire niveau 3. Pas trop moche, quand même, pour du P3. Y a même quelques cupulaires et deux minarets qui doivent dater du 21ème. Les orglos volettent un peu partout. Il paraît qu'à partir de P3 et jusqu'en P6, ils ont une délégation de service public. Ils suppléent les éboueurs en sous-effectif, bouffent les ordures. Et qui c'est qui ramasse leurs merdes ? Tu parles d'un système à la con... alors qu'on a 60% de chômeurs !

L'OM s'affiche sur ma tablette avec l'itinéraire. C'est pas dommage, parce que la tour 34, faut encore la trouver dans le dédale de boyaux. C'est à ça qu'on reconnaît le P3 : l'espace entre les tours. Minimaliste. Enfin, m'y voilà. La tour occupe le fond d'une impasse de 1 mètre de large. J'espère que la gonzesse n'a pas un piano à queue. Piano à queue ! Pourquoi ça me vient, une idée pareille ? J'en ai même jamais vu un en vrai. Seulement dans des films, des histoires en costume du 20ème siècle. De toute façon, ça fait belle lurette qu'on n'a plus le droit de faire de la musique chez soi. Moi j'en écoute au casque, ça c'est toléré.

J'arrive dans le hall d'entrée qui pue la pisse et bien sûr, bingo, l'ascenseur est en panne. Quand je vous dis que les emmerdes volent en escadrilles. 27 étages à pied. C'est dans des cas comme ça qu'on comprend les critères physiques de recrutement dans les services sociaux. Enfin, bon, au moins comme ça, je resterai pas en rade entre deux étages, comme mon pote 603. Celle là, 603, il est pas près de l'oublier. Une inspection en J11. À peine il pénètre dans l'appart, la nana saute par la fenêtre. Du 39ème ! Il regarde en bas: un petit monticule sur le sol avec du rouge autour. Il appelle aussitôt pour qu'on envoie les Funéraires. Réponse : trois heures d'attente. Purée, trois heures à poireauter à côté du macchab, à gesticuler pour chasser les orglos. Il les voit déjà salivant perchés sur les cupulaires. Enfin, n'écoutant que son devoir, il se décide à redescendre et là, paf, l'ascenseur bloqué. Il a su après que c'était un sabotage. Un copain de la nana, pour la venger. Trois jours, qu'il est resté dans sa petite cabine, trois jours à pisser par la fente entre les portes et à chier sur le paillasson.

Monter 27 étages dans une tour P3 sans masque à oxygène, c'est pas faisable. Heureusement, j'ai pris mes précautions. Je pars plus bosser sans ma bonbonne. Évidemment, ça me leste, mais c'est ça ou cracher mes poumons en rentrant chez moi. Alors j'endure. En montant, je croise quelques spécimens de chômeurs qui vont faire semblant de chercher du taf, tirés à quatre épingles, leur tablette à la main avec le programme détaillé des démarches dont ils devront dès ce soir rendre compte à leur coach. Tout en affichant un large sourire, ils évitent mon regard. Un mec qui à cette heure-ci fait le trajet à contre sens, ça peut difficilement être du bon.

Le palier du 27ème. Je sais que la nana est chez elle. Le portique n'a enregistré aucune sortie. D'ailleurs, j'ai la liaison et ma tablette affiche l'intérieur de la turne, avec, en contre-jour, une silhouette assise sur une chaise.

J'active la liaison son.

– Bonjour, permettez-moi de me présenter. Agent CYQ728, des services sociaux. Vous serait-il possible de me laisser entrer ? Vous n'avez aucune crainte à avoir. Je suis là pour vous aider.

Aucune réaction, mais un bourdonnement me confirme que sa liaison son n'est pas désactivée. Il me semble même entendre sa respiration, un peu sifflante, comme toujours chez les P3 qui n'ont pas de fric à foutre en l'air en abonnements à Cool Air Solutions.

Je réitère ma demande sans plus de résultat et me résous à recourir aux bonnes vieilles méthodes.

– Madame, je dois vous prévenir que si vous persistez dans votre refus de coopérer, je vais devoir procéder à la désactivation de votre serrure.

Pour toute réponse, un blanc sonore. Elle a coupé sa liaison. Plus besoin de prendre des gants. J'applique mon sésame à l'endroit ad hoc. La porte démagnétisée s'ouvre aussitôt.

Première impression : ça sent le renfermé. Mais franchement, j'ai déjà vu pire. Après tout, on est en hiver et cette femme n'a évidemment pas les moyens de se chauffer. En revanche, la piaule offre un spectacle assez lamentable : sur 12m² – superficie normale d'un P3 – s'entassent sens dessus dessous vêtements, vaisselle sale, bibelots improbables et équipements électroniques d'un autre âge, le tout recouvert d'une bonne couche de poussière.

Il fait sombre. La fenêtre n'est pas à plus d'un mètre de l'immeuble d'en face et l'absence de lumière électrique dit les factures impayées.

La femme me tourne obstinément le dos. Je la contourne, lui fais face. Le visage que je discerne dans l'ombre m'évoque aussitôt ces docus du 21è siècle dont je me gavais quand j'étais môme. On y voyait les derniers animaux sauvages, et le commentateur prenait toujours un ton pathétique pour parler de leur regard de « bêtes traquées ». Le regard que j'essaie de croiser et qui se dérobe, c'est celui d'une bête traquée. Et moi, le chasseur, je me sens soudain tout con avec ma mission de service public.

Ces yeux qui ne veulent pas que je sois là, je ne réussirai pas à les accrocher. Dans le fond, pour ce que j'ai à faire, tant mieux. J'abandonne et abaisse mon regard vers l'endroit où je sais qu'il me faut regarder. Sans surprise, elle est enceinte.

La tentative d'échapper au vidéo-coaching peut avoir de multiples motifs, mais chez les femmes, pas besoin de chercher bien loin. Dans 9 cas sur 10, il y a derrière une grossesse illicite. C'est triste, mais c'est comme ça. La suite coule de source : placement en incubateur jusqu'à l'accouchement, puis stérilisation « volontaire ». Pour l'enfant, ça dépendra. Si les tests sont bons, il va intégrer le circuit d'adoption. S'ils sont mauvais, on le rendra à sa moman et démerde-toi. Elle finira en P6, pute ou toxico, sans doute les deux et le gamin, délinquant. Inutile de préciser que, vu la hauteur où ils mettent la barre, les tests ont beaucoup plus de chances d'être mauvais que bons.

Elle sait tout ça, cette conne et elle a tout fait pour en arriver là. A priori, elle ne mérite aucune pitié. Et puis on nous l'a bien dit en formation : toujours garder la distance, ne pas s'impliquer. L'empathie est l'ennemi du travailleur social. Pourtant, j'ai beau faire, elle me touche.

Quand elle a vu que j'avais vu, elle a craqué. Oh ! pas de grandes démonstrations. Non, juste des pleurs silencieux. C'est ça qui m'a touché, ce silence. J'ai même pas pu lui sortir le baratin obligatoire, celui sur l'aide qu'on va lui apporter. Ça m'est resté en travers. Alors j'ai juste appelé le central. Les Maternels ont mis à peine une heure à venir. Pas trop mal. Beaucoup mieux que les Funéraires. N'empêche. Ça m'a semblé long, c'est rien de le dire. Je m’étais jamais senti aussi mal à l'aise. La meuf chialait sans arrêt, mais toujours pas un mot. Et moi, j'avais qu'une idée : surveiller la fenêtre pour pas me retrouver comme 603 à chasser les orglos autour de son cadavre. Et en même temps, c'est con à dire, mais j'avais comme un galet en travers de la gorge. Quand les Maternels sont arrivés, j'ai donné mes identifiants sans en décrocher une et j'ai pris mes cliques et mes claques. Ils ont rien dû y comprendre, les Mats.

J'ai dévalé d'une traite les 27 étages et je suis retourné prendre mon transurbain. Sur le quai, vu l'heure, j'étais seul. J'ai pu m'asseoir sur un banc et regarder les orglos faire leur petit manège de bouffeurs d'ordures. Y en avait un perché sur une caténaire juste en face de moi. Il me regardait. À un moment, il a poussé un cri et j'aurais juré qu'il rigolait. Et puis ma tablette a bipé et j'ai pensé, ça y est, un OM.

Mais non, c'était pas un OM. Juste une invitation au central, pour le pot de départ en retraite de EGS105.

105 !, putain, merde, j'avais oublié et bien sûr, j'ai même pas filé de fric pour le cadeau !

J'ai hésité et puis j'ai pas eu le courage d'y aller. Je suis rentré chez moi.

Il va être furax, le 105 !

di rosa5Hervé Di Rosa, Le tour des mondes, Panoramas grotesques.

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17 février 2018

Le Jatropha, par Michelle Jolly

 

Piste d'écriture: en immersion dans un paysage.

 

Le Jatropha

La route en haut s’arrête au quarantième étage,

L’à-pic est devant nous

Et le long, accroché, comme coquillage au roc

Ou abeille à la ruche,

Là sont nos lits, nos rêves, nos tables, nos misères,

Et dans le moindre creux, la moindre ordure au vent,

Le jatropha y pousse, inexorablement.

 

Nous, on est tout en bas, au dixième niveau, 

Agrafés comme on peut, au rocher qui résiste,

Une fois, sur la plage, j’ai voulu regarder,

Et soudain, j’ai eu peur,

Ma maison est en bois, et semblait soutenir

Toutes celles au-dessus ! Grimpant jusqu’à la route ;

ça donnait le vertige,

J’en ai fait des cauchemars…

 

Ma mère Abella,

Qui aime sa maison car elle est née ici,

Ne veut plus en bouger.

 

Nous, on monte et descend, car on est onze à table,

Et je suis le plus grand ;

Mais à la fin du jour, entre courses et travail

Mes jambes sont de coton, et ma tête vacille,

Pourtant, nés sur ce roc, culbutant dans le vide, 

Manquant d’air souvent, en vain cherchant l’issue,

Peu de nous sont partis,

On y rit, on s’accroche, on danse au soleil !

Et dans le moindre trou que les rats abandonnent,

Le jatropha y pousse inexorablement.

 

Le jatropha est une plante au Brésil, envahissante et tenace, poussant sur les rochers et qu’on appelait autrefois « favela ».

rio-de-janeiro-favelas

 

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09 février 2018

Margaret infirmière, par Paul Barry

margaret

Propos liminaire

Marguerit Buber-Neumann n'a jamais été infirmière.

Je ne connaissais d'ailleurs absolument pas sa vie avant que Carole nous  mette cette photo de Denis Roche sous les yeux, à l'occasion d'une expo sur ce photographe au Pavillon Populaire sur l'Esplanade, à Montpellier. 

J'ai écrit ce court récit d'après ce que m'inspirait ce portrait . Certains faits semblent coïncider,  d'autres pas du tout. Tout dans ce texte est pure fiction. Une force de résistance aux épreuves et aux souffrances liée à une irrésistible pulsion de vie se dégage de ce portrait. 

L'existence de Marguerit, renommée par moi Margaret, est complètement romancée dans sa première partie ; mais son parcours de vie des goulags soviétiques aux camps de concentration nazie est réel. En espérant que cela aura au moins le mérite de faire connaître ce grand personnage qui a traversé le cœur infernal de ce XXe siècle.

Margaret racontait la Résistance et termina son récit, d’un « Et voilà!», en levant  les mains vers le ciel, comme pour libérer un oiseau enfermé entre ses mains, qu'elle ramena ensuite vers elle. Edgar déclencha la détente de son appareil photo. Il captura ce regard vif et clair, direct. Il s'en rendit compte lorsqu'il tira l’épreuve du bac de fixateur. Il la suspendit au fil de son atelier, éclaira le local et ne put se détacher de l'image. Il cherchait quelque chose qu'il ne comprenait pas.

Le vieux manteau en feutre blanc pelucheux, nécessaire dans cette arrière-cour d'immeuble humide et sombre, où l'on remisait, derrière un grillage, des matériaux de construction, contrastait avec ce sourire serein et ces yeux tranquilles. Rien n'était disgracieux dans ce visage, rien de vraiment vieilli. Même les rides, authentiques témoins des joies vécues et des milliers de sourires qui avaient allumés son visage, s'étaient déposées tels des sédiments flatteurs. Le béret, posé sur le côté en arrière sur l'oreille, laissant une partie du front découvert, curieusement ne semblait pas démodé, donnant l'illusion d'avoir traversé le temps sans en subir les effets.

Le grillage lui rappela le commentaire sur le camp, dans l'interview de Margaret.

« Le camp était situé dans l'actuelle Hongrie. L'hiver, il fallait se battre contre les rats qui n'avaient plus de limite et rappliquaient au moment du repas. Ils n'hésitaient pas à arracher le pain des mains des plus faibles, ces salauds là ». Elle avait souri. Elle, si polie, si posée.

Il regarda de nouveau ses mains sur la photo. Elles semblaient en dire plus long que les méandres de son histoire, depuis son débarquement d'Angleterre à Calais, le 26 octobre 1940, puis son engagement dans la Croix Rouge, jusqu'à son retour à Paris en mai 1945. Dans la mémoire d'Edgar, se déroula le récit de Margaret.

« Ce rôle d'infirmière dans la Résistance, ça m'est tombée dessus par hasard, un soir que je revenais de l'hôpital où je finissais ma formation. Je suis rentrée chez moi et j'ai trouvé là, dans la pénombre, un grand gaillard assis dans mon fauteuil, son chapeau sur la tête. On aurait dit une statue! » Elle rit.

« Vous n'avez pas eu peur ? avait questionné le journaliste.

- Bizarrement, non. J'étais impressionnée, oui, mais j'ai immédiatement compris que j'avais affaire à des résistants ! Il y en avait un deuxième, debout, près de la fenêtre, qui me regardait. Et puis le grand gars assis dans le fauteuil s'est  levé,  s'est excusé poliment d'avoir forcé la serrure pour entrer et m'a montré un jeune homme allongé sur le canapé. Il était très pâle, recroquevillé sur lui-même, un peu comme ça. » Elle mima la position.

 « Il  respirait bruyamment et me regardait fixement - elle sourit-  comme s'il attendait que je fasse quelque chose! Le grand type m'a expliqué qu'il avait été blessé dans une embuscade et soigné en ville par un  médecin qui ne pouvait pas le garder chez lui. Il me dit: "Vous êtes  anglaise, n'est ce pas?"

J'ai dit: "Oui." (Elle écarta ses pouces.)

" Je crois que je peux vous faire confiance alors ?"

  J'ai répondu "oui bien sûr" comme ça, sans réfléchir. » Elle rit de nouveau.

« Et puis il m'a serré la main et ils sont partis. J'ai tout de suite examiné le blessé. J'ai ouvert son manteau et là, j'ai vu  un énorme bandage autour de la poitrine. J'étais assez émue mais en même temps j'étais fière. J'ai lui ai dit que j'allais m'occuper de lui et il a essayé de sourire mais c'était difficile pour lui, vous savez. Il avait eu le thorax perforé par un tir de mitrailleuse. Je ne sais pas comment il a survécu ».

« La suite ?

- La situation s'est dégradée rapidement. Les voisins, jaloux de mon deux pièces bien chauffé dans Paris vinrent compliquer ma tâche. Ils s'intéressèrent aux allées et venues tardives dans l'escalier - le médecin passait de temps en temps - et commencèrent à me regarder du coin de l'oeil, avec malice. N'en voyant aucune, je fus avertie par une camarade de promotion.

"Mon père est médecin" m'-at-elle dit. Et puis elle m'a regardée comme ça et j'ai compris qu'elle connaissait le médecin qui soignait mon blessé, André, il s'appelait. Le grand type est venu chercher André très vite et ils ont disparu. Je n'ai plus eu de nouvelles d'eux jusqu'à la Libération. »

 Margaret évoqua alors sondéménagement dans une sous-pente au dernier étage d'un vieil immeuble, où, les mauvais jours, le vent sifflait à travers les tuiles.

« Et puis j'ai été mutée à Valence en mai 1941. Il y avait besoin d'infirmières et de sage-femmes dans les campagnes environnantes. Et comme le Vercors n'était pas loin... J'ai su rapidement qu'on avait besoin de moi sur le plateau.

- Comment?

 - Les infirmières  partaient faire des tournées dans les villages et se racontaient des choses entre elles.

- Lesquelles?

       Eh bien, vous savez, nous étions encore en zone libre jusqu'en 1943 et beaucoup de volontaires étaient assez indépendantes. Elles étaient autant révulsées que les hommes et avaient autant envie d'agir! »

 

Il y eut donc les tournées jusqu'à Vassieux enVercors. Elle y resta finalement.

Elle entra très simplement dans l'ombre de l'armée de l'Ombre, rejoignant l'hôpital de campagne de Vassieux. Elle illuminait le coeur des blessés et des agonisants. Capturée lors d'un assaut  du plateau en janvier 1944, elle s'évada en profitant d'une panne de moteur du camion qui l'emportait vers Grenoble. Partie au hasard dans la neige, elle récupéra une paire de skis sur un cadavre allemand et glissa à travers la forêt jusqu'à Saillans, dans la vallée de la Drôme.

Elle s'endormit, épuisée ,dans une grange et fut jugée morte par les paysans qui la découvrirent le lendemain. Ce n'est qu'arrivé à la morgue, au moment du chargement de son corps, qu'un agent de service perçut des gémissements. Un médecin  l'hébergea quelques jours. Elle se rétablit et voulut innocemment prendre un bus à Valence pour remonter vers Paris. Et c'est là, lors d'un contrôle sur la route, qu'elle fut arrêtée et déportée en camp de concentration.

De son séjour dans le camp, elle nedit pas grand chose. Elle y passa les neuf derniers  mois de la guerre. Comme beaucoup d'autres femmes, elle ne reçut aucune décoration à la Libération.

« J'avais choisi l'armée de l'Ombre. Et voilà! »

Le journaliste arrêta l'enregistrement et les mains de Margaret s'élevèrent.

 

 

 

 

 

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06 février 2018

Pigeon vole ! par Jean-Claude Boyrie

Pigeons

C’est la première fois qu’on laisse Olivier s’aventurer seul dans le quartier… seul…. enfin, disons discrètement surveillé par ses grands-parents, qui ne s’en éloignent pas beaucoup.

Olivier n’a pas atteint l’âge de raison, mais il est à celui des « pourquoi ». Par exemple : pourquoi faut-il s’arrêter quand se présente une rue à traverser ? À cause de la circulation, bien sûr. Pour un adulte, la réponse va de soi, pour un enfant, cela ne suffit pas : il faut lui expliquer qu’il doit emprunter le passage protégé, attendre pour s’engager que le flot de voitures s’interrompe, en observant le signal qui figure un petit bonhomme, et doit passer du rouge au vert. Même dans ce cas, il doit s’assurer qu’aucun véhicule ne tente de forcer le passage.

« Et pourquoi demande Olivier, certaines voitures continuent d’avancer quand c’est rouge pour elles  et vert pour les piétons ? »

- Parce que tous les conducteurs ne sont pas disciplinés.

- Disciplinés, ça veut dire quoi ?

- « Obéissants ». C’est vrai pour tout le monde, les grandes personnes aussi bien que les enfants.

- Mais toi, Papy, je t’ai vu traverser quand le petit bonhomme est rouge.

- Euh… Peut-être. J’ai dû faire ça quand j’étais pressé, mais en vérifiant qu’aucune voiture n’était en vue.

- Alors, Papy, c’est que tu n’es pas discipliné. »

Difficile de trouver la réplique. C’est dur pour un adulte d’apprendre la rue à un enfant.

Mais pourquoi mettons-nous un siècle à atteindre l’aire de jeux, si proche à vol d’oiseau ?

Justement. C’est la faute aux oiseaux, aux pigeons plus précisément, qui, sur notre trajet, ne cessent de se poser et de s’envoler.

Olivier est fasciné par les pigeons. Difficile de savoir pourquoi. Lui qu’il faut habituellement traîner pour qu’il marche droit, fonce comme un dératé quand il en voit un se poser devant lui.. Mais, bien sûr, l’oiseau ne l’attend pas, il s’envole aussitôt sans demander son reste...

Alors, toujours courant, mais essoufflé, Olivier refait, en sens inverse, le double du trajet qu’il vient d’accomplir en direction du parc. Chemin faisant, il ramasse des plumes éparses, explore un fouillis de feuilles mortes, souillé de fiente, et déniche un volatile en décomposition.

Pour détourner son attention de ce macabre spectacle, on passe vite au jeu de pigeon vole :

« Un avion ?

- Vole

- Un moineau ?

- Un banc ?

- Mais ça ne vole pas, voyons !

- Un voleur ?

- Euh… ça vole.

- Bien sûr, Olivier, le voleur vole, mais pas comme un oiseau. »

Après moult palabres et maints aller-retours, nous voici parvenus (enfin !) à l’aire de jeux.

À gauche, il y a ceux pour les 2- 4 ans, les jeux de droite s’adressent aux plus de 5 ans. Aucun n’est réputé sans danger. Les parents (ou grand-parents) sont censés ne pas lâcher des yeux leur progéniture. Olivier n’est plus un bébé, mais il hésite à jouer déjà dans la cour des grands. Du fait qu’il est en moyenne section de maternelle, il est catalogué « moyen-grand ». Entre les jeux des tout-petits et ceux qui s’adressent aux plus grands, Olivier vise juste au milieu. Le problème, c’est que l’accessoire qui se trouve au milieu du parc n’est pas un jeu, mais une borne-fontaine. On l’a placée là pour laver les mains ou les frimousses, occasionnellement remplir les gourdes. Comment expliquer à notre petit-fils qu’il ne doit pas s’acharner sur le bouton poussoir, que l’eau représente un bien précieux, à ménager, qu’elle ne doit pas couler à jet continu ?

«  Mais toi, Papy, pourquoi tu as bien laissé le robinet de la salle de bains goutter toute la matinée ?

- C’est accidentel, parce que je l’avais mal fermé. » 

Difficile de trouver une réponse pertinente. C’est dur d’enseigner la gestion de la ressource aux enfants.

Olivier n’en demande pas tant. Il ne pense déjà plus son premier jeu, va s’installer au volant d’un voiture en bois stylisée. Il fait « vrrroum vrrroum », mais en vain, l’engin n’est pas près de démarrer, ni de quitter sa place. N’importe. Il se lance dans un grand discours qui, pour un adulte, n’aurait ni queue ni tête, expliquant à qui veut l’entendre qu’il pilote un camion de pompiers, et qu’il a besoin de l’eau de la borne-fontaine pour éteindre un incendie.

Complaisamment, les grands-parents se prêtent au jeu, font un retentissant « Pim-pon, pim-pon » pour imiter le bruit de soldats du feu…. Une manière comme une autre de retomber en enfance.

Alertés par ce vacarme, d’autres gamins viennent à la rescousse. On se presse, on se dispute autour du prétendu camion de pompiers. « Il n’est même pas rouge, remarque une petite fille, alors, c’est pas des pompiers » et le charme est aussitôt rompu.

Pouce, c’est l’heure du goûter. Le paquet de biscuits, mêlés de terre et de brindilles d’herbe fait le tour du groupe et le même Pom’pot’ passe dans toutes les bouches.

Entre temps, Olivier a rebaptisé sa pseudo-voiture « Perpétue la tortue » ou « Mar got l’escargot », racontant aux autres que ces deux bestioles ont un point commun : quand elles se déplacent elles portent leur maison sur le dos.

La fraîcheur arrivant (normal, à cette saison !) les grands-parents font enfiler une petite laine au marmouset, trop occupé à ses jeux pour songer à quoi que ce soit d’autre. Au demeurant, il sera bientôt l’heure de rentrer.

Le jardin d’enfants se vide progressivement de ses occupants, avant de s’assoupir pour la nuit. Demeurent les bancs publics, la borne-fontaine et tous autres accessoires à l’usage des petits et des grands. Demain est un autre jour, ils ne risquent pas de bouger d’ici là. Olivier les retrouvera tels qu’il les a laissés.

Ces jeux sont l’occasion pour l’aïeul d’apprécier les progrès qu’a faits d’une fois sur l’autre ce sacripant d’Olivier. À un pas de son petit-fils en avant, correspondent deux pas en arrière pour lui. Cela lui donne la mesure du temps qui passe jour après jour, semaine après semaine, et le mène à l’inéluctable déclin. Les deux extrémités de la vie se rejoignent. Comme a dit Benoîte Groult, la vieillesse n’est jamais que l’enfance à l’envers.

 

Piste d’écriture :« L’enfantin »… L’adulte observant un enfant, discutant avec lui.

 

 

Posté par JCBOYRIE à 12:47 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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31 janvier 2018

Accéder à la propriété, par Jean Barraud

Piste d'écriture: le rêve, et ses liens avec le quotidien.

Accéder à la propriété

 

Comme chaque fois que j'ai mis mon réveil à sonner, je dors mal. Ou plutôt pas du tout.  Je me repasse en boucle la liste des papelards qu'il a fallu rassembler... bulletins de salaire, avis d'imposition, relevés de compte, questionnaire de santé, carte d'identité de la caution... tout est prêt depuis longtemps, bien rangé dans des pochettes plastiques qui alourdissent mais font sérieux. N'empêche, ça défile et re-défile et re-re-défile et quand ça s'apprête à re-re-re-défiler, voilà que déboule l'angoisse de la panne de réveil. Est-ce que j'ai vérifié le niveau de la batterie ? Est-ce que je ne l'aurais pas mis sur vibreur en activant le mode avion ? Et d'ailleurs était-ce bien nécessaire de mettre le mode avion ? Cette précaution d'écolo obsessionnel, est-ce que je ne pouvais pas pour une fois m'en dispenser ? Et les manip avec l'appli alarme ? Si je m'étais planté... Ça ne serait pas la première fois. Ah les bons vieux réveils chinois de ma jeunesse, qu'on remontait à la main et qui n'avaient d'autre fonction que de vous réveiller et s'en acquittaient si bien que leur tictac assourdissant n'autorisait le sommeil qu'aux travailleurs exténués, fidèles jusque dans leurs rêves à la ligne du parti, à la pensée Mao-tsé-toung. Et me voilà parti sur la pensée Mao-tsé-toung et son tissu d'inepties consignées dans le merveilleux petit bréviaire à la couverture de plastique souple, rouge, bien sûr, forcément rouge. « Comment transformer les défaites en victoires », « Il suffit d'une étincelle pour mettre le feu à la plaine », « Le Parti doit être dans le peuple comme un poisson dans l'eau », « Comment Yu-kong déplaça la montagne »... Avec sa brouette, bien sûr. Mais putain, qu'est-ce que j'ai avec Mao-tsé-toung ? J'ai rendez-vous à la Société Générale, pas au comité central. Et d'ailleurs, est-ce que ça n'est pas déjà l'heure ? Il me semble voir une lueur dehors, mais c'est peut-être un lampadaire. Il faut que j'aille voir et d'ailleurs, j'ai envie de pisser. Mais la lumière de mon portable risque de la réveiller. Tant pis, j'y vais dans le noir. Le repérage dans l'obscurité, ça me connaît, sauf quand je crois être à Vaison alors qu'on est à Montpellier, ou vice-versa. Enfin aux WC. Je peux allumer : 4 heures 30. Purée, déjà 4 heures passées à gamberger dans le vide. Je vais être frais tout à l'heure face à la banquière. Retour au paddock dans une luxe de précautions. Le lit grince, c'est le seul bruit que je fais et celui-là, je n'y peux rien. À peine allongé, revoilà Mao avec sa verrue. Il traverse le Yang-tsé-kiang à la nage. Pour le peuple, quel exemple magnifique ! Maintenant, il trône en majesté au-dessus de la place Tienanmen. Quand est-ce qu'il va me lâcher la grappe, ce vieux con ? Il faut absolument que j'arrive à m'endormir. Aux chiottes, j'ai vérifié le réveil : tout est nickel, je n'ai aucune raison de ne pas m'y fier. Pas m'y fier, pas s'y fier, pacifier, Harlem pacifié, faut pas s'y fier. Voilà que Nougaro vient prendre la place du grand timonier comme perturbateur patenté... perturbateur, perturbateur endocrinien, endoctrinien. Nougaro m'endoctrine les glandes endocrines. C'est quoi déjà, l'hormone du sommeil ? La mélatonine ? Le marchand de sable a fait faillite. Où il est le marchand de mélatonine ?

Bon. Je calme le jeu. Sur le dos. Respirer ou plutôt laisser respirer. Et puisque je n'arrive pas à ne penser à rien, penser au moins à quelque chose d'utile. La maison. La revisiter mentalement. Prévoir les travaux. Faire des devis dans ma tête. Tiens, pas con le coup des devis. Compter les parpaings comme des moutons.

La voilà, la maison. À l'agence, ils m'ont laissé la clé avant la signature. Pas très orthodoxe pour un agent immobilier, mais bon, je vais pas me plaindre. J'avise la serrure, mais le trou n'est pas là où il faudrait. Ou plutôt si, mais pour ouvrir la porte, il faut être déjà dans la maison. Tant pis, j'appelle l'agent immobilier. Non, ça ne marche pas. Mon téléphone est à l'intérieur. Il est rentré tout seul, ce con. Normal, c'est une maison pour les téléphones. Ils m'ont prévenu à l'agence : si un téléphone se porte acquéreur, la baraque me passe sous le nez.  « Hypothèse d 'école » ils m'ont dit. Hypothèse d'école mon cul. Apparemment c'est ce qui est en train de se passer. Bon enfin, y a peut-être moyen de s'arranger. Par exemple acheter à deux, monter une SCI... après tout, c'est MON téléphone, on peut peut-être se faire confiance. Mais alors pourquoi il est rentré tout seul dans la baraque en me laissant dehors comme un con ? Un train passe dans un grand fracas. C'est vrai, je ne m'en étais pas rendu compte, mais finalement ça crève les yeux : la maison est une gare. Mais alors, pourquoi me la vendent-ils ? Je croyais que la SNCF faisait des baux emphytéotiques. Emphytéotique... où est-ce que j'ai été chercher ce mot ? On ne dit pas plutôt amphitriotique ? Il faut que j'appelle le notaire lui dire que je veux un bail amphitriotique. Appeler le notaire. Pauvre vieux ! On n'appelle pas un notaire. On le supplie de vous rappeler quand il aura le temps. Encore un train. De marchandises, cette fois, lent et grinçant, marquant sans pitié à chaque essieu le passage d'un rail au rail suivant. Là où ils mettent des éclisses qui se déglinguent et font des morts. Pauvre SNCF, trésor national en péril. Est-ce que c'est vraiment une si bonne idée que ça d'acheter une baraque si près d'une voie de chemin de fer pas désaffectée pour deux sous ? Merde, j'ai signé le compromis, laissé passer le délai de rétractation. Je suis fait comme un rat... à moins que le prêt ne foire. Mais je suis hyper solvable et j'ai une caution en béton. J'appelle Anne tout de suite pour lui en parler, qu'on trouve une solution. Mon téléphone... et merde ! Il est à l'intérieur. Y a pas à tortiller, il faut que j'entre dans cette foutue baraque. Il doit bien y avoir un passage possible, un point faible. Les volets sont clos et bien balèzes. Et cette foutue clé qui n'ouvre qu'à ceux qui sont déjà rentrés. Peut-être à l'étage ? Je lève les yeux et je l'aperçois. Lui, gros comme une tour Eiffel, planté à l'angle de la maison. Le pylône. 300 000 volts ? 400 000 volts ? Ça s'arrête où la course aux volts ? Et maintenant que je l'ai vu, je l'entends. Son chant. Le chant des électrons. Vous n'avez jamais entendu chanter les électrons ? C'est joli... un peu monotone. Joli quand même, comme un babil de fées stressées. Babil, encore un mot de vieux. Anne trouve que je parle comme un vieux. Normal, je suis vieux. Alors, va pour babil. Il faut que je rentre dans cette maison, que j'appelle mon téléphone. Si au moins j'avais un téléphone, je pourrais appeler mon téléphone. Mais même si je réussis à appeler mon téléphone, qu'est-ce qu'il peut faire contre les trains et les pylônes, mon petit Samsung ? Samsung, ça me saoûle. Tiens, il faudra que je la ressorte, celle-là quand je serai réveillé. C'est toujours comme ça, avec les rêves, des super-z-idées, genre Samsung-ça m'saoûle et puis, à peine t'es réveillé, plus rien. Bernique. Remarque, celui-là, de rêve il est pas piqué des hannetons. C'est peut-être pas un cauchemar, mais je serai pas fâché quand il sera terminé. Et puis s'agirait de savoir si tout ça est vrai. Parce que s'il s'avère qu'on est en train d'acheter un gare désaffectée sur une ligne hyper-fréquentée avec EDF au-dessus de la tête branchés direct sur le Tricastin, va falloir qu'on se magne le popotin pour tout annuler. En attendant, j'essaie encore un coup cette foutue clé et toujours rien, c'est un trou « univoque-sortie », un nouveau modèle breveté Voisins Vigilants, mais c'est pas grave parce que maintenant ça sonne et là, c'est pas dans le rêve, c'est mon téléphone chéri, mon petit Samsung qui me dit qu'il est l'heure.

L'heure de quoi ? Du rendez-vous, patate ! Souriez, la Société Générale vous regarde. Et qu'est-ce qu'on va y faire, déjà, à la Société Générale ? Un prêt immobilier ? Pour accéder à la propriété ? Attends, minute, moi j'ai plus trop envie d'accéder à la propriété. Si on faisait plutôt un bail emphytéotique ?

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23 janvier 2018

Rêver peut fatiguer, par Florence Chaudoreille

Piste d'écriture: le rêve, comment on s'en débrouille, quels rapports éventuels avec notre vie diurne.

Il rêve. Grande carcasse une peu lymphatique le jour, il s'épuise la nuit dans ses rêves. Escalade l'Everest et descend les gorges du Colorado dans la foulée. Ou alors accomplit des tâches herculéennes, comme vider un lac à la petite cuillère, ou bâtir une montagne, en accumulant des couches de matériaux divers : plastique, coton, béton… Très rapidement.

Dans son rêve de stakhanoviste, dans les moments d'épuisement, il s’endort. Et là il rêve. Il rêve qu’il navigue, à toute petite vitesse, sur de grands fleuves majestueux, dont les rives se laissent à peine apercevoir. De temps en temps un rapide, ou une chute d’eau, comme autant de faille, dont il ne sait pas trop comment il se sort. Accumulation de chutes, grosse fatigue. Et il se réveille dans un autre rêve. Un univers urbain, froid et glaçant, déshumanisé. Où il court. Il court pour échapper à des poursuivants sans visages. Il court à la recherche de nourriture. Il court pour échapper à un accident nucléaire (c’est débile, mais c’est comme ça). Il court, court toujours, sans raison parfois.

À bout de course il tombe dans un autre rêve. Un désert maintenant, étouffant de chaleur la journée, glacé la nuit, où il erre entouré de chacals et de hyènes. Qui se rapprochent, se rapprochent, au fur et à mesure qu’il perd du poids, car il est privé de nourriture. Les hyènes ricanent plus fort, elles grossissent. Lui diminue de taille, perd pied dans les sables, attend le coup de mâchoire fatal. Qui ne vient pas, il est maintenant transporté en pleine préhistoire, dans un village lacustre, membre d’une communauté extrêmement joyeuse. En fait il est à la fois la grand-mère, le père, et une jeune fille. Qui dansent et chantent toute la nuit, enivrés d’une boisson fermentée.

Au petit matin, à bout de fatigue, il s’endort d’un sommeil lourd. Est réveillé par le craquement de la mâchoire d’une hyène sur son omoplate gauche. Entièrement digéré il se retrouve courant dans la ville abandonnée, coincé entre deux séries de poursuivants, puis poussé par des rafales de vent. Une dernière bourrasque, et il atterrit dans les tourbillons tièdes du fleuve dont on ne discerne pas les rives. Peine à se stabiliser, à échapper aux remous. Monte dans une pirogue vide, et rejoint une des rives, à coup de rames tranquilles. S’endort aussitôt.

Se réveille, bien reposé, pour entreprendre de nouveaux travaux d’Hercule : pour commencer, nettoyer des grottes obstruées par des milliers d’oiseaux morts, des goélands ; puis creuser un canal à mains nues entre la France et la Russie. Il arpente la muraille de Chine à midi, traverse la baie d’Halong à la nage à 16 heures, et escalade le Fujiyama à 18 heures. S’endort dans une petite auberge de campagne japonaise, après un bon bain chaud en plein air. Et se réveille.

Et là, là, il n’en croit pas ses yeux. Sa femme est à côté de lui, qui lui caresse le bras avec douceur. Une beauté de feu. Mais le feu est un élément qui ne lui parle pas. Il ne sait pas l'intégrer, le vivre.

Une journée commence, mais il n’en a pas envie, il ne l’a pas choisie. Une journée qui va se traîner, perdue en mille petits riens, irrémédiablement plate. Sans énergie, sans mobile, sans prise sur les choses. Un concentré de vide. Il n’attend qu’une chose, se coucher enfin, pour rejoindre cette réalité vivante qui s’empare de ses nuits.

20 janvier 2018

Rêves, par Nyckie Alause

Piste d'écriture: comment écrire le rêve (et son éventuel impact sur notre vie diurne?). Des cartes éditées par Tubographe Editions ( www.tubographeditions.fr) nous ont aidés.

Rêve numéro 666. LE SILENCE

La pièce est « ombrageusement » silencieuse. Ai-je moi-même remonté le rabat du drap juste par-dessus ma tête ? Est-ce moi qui suis cachée au fond du lit ou une autre ? Tant que je ne me résous pas à ouvrir mes paupières, je n’en sais rien. Et ce mot que j’emploie, « ombrageusement », est-il approprié à la situation qui nous préoccupe ?

 — Oh Oh ! et je desserre les mains qui retiennent le drap.

— PFFF !!!

Qui dit cela, enfin qui le souffle ?

— Quelqu’un …?

Je me risque à toucher ma peau, d’abord sur les flancs, d’une manière symétrique. Puis sur les cuisses, et je remonte, jusqu’à mon cou, là-derrière, où les cheveux humides de la nuit collent un peu. Enfin j’ose effleurer mon visage et mes paupières — ces fameuses paupières que je me refuse à ouvrir — comme une vérification sur la personne : si mes doigts sentent ce que sentent mes joues alors c’est que je suis bien là, sous le drap, entière, vivante.

La pièce est ombrageusement silencieuse dans le rêve numéro 666.

Le silence est une pièce qui dresse autour de moi, des murs impénétrables d’une solidité telle que seul un souffle puissant pourrait briser. Que puis-je faire maintenant si ce n’est souffler, souffler à faire gonfler le drap qui, dès que je reprends une puissante inspiration vient se coller sur mon visage telle une main qui me bâillonne. Oh oh !

— S’il vous plait, écoutez-moi, je suis éveillée, je respire pire pire …

Une quinte de toux ricoche comme une volée de flèches qui se fichent dans le drap qu’heureusement j’ai relevé en tipi. J’en réchappe, vivante, consciente et combative. Quelle est la meilleure arme contre le silence, le bruit ? Non, le bruit sonne creux. Il reste la parole, les mots, les gestes qui claquent.

— Oh oh ? Quelqu’un ? PFFF !!!

Ah, je me reconnais. Le PFFF!!! c’était moi aussi. Les poings serrés se frottent avec la dernière énergie sur les paupières, les yeux se décillent, les dents grincent un peu entre des lèvres cartonneuses, des oreilles cotonneuses perçoivent le froissement de l’étoffe que je repousse. Mes os craquent-ils réellement lorsque je me redresse ? Mes pieds, flap-flap, sur l’humide des pavés froids ?

Tous ces mouvements, minuscules et téméraires, brisent ce silence, le laminent, le déchirent. Silence. Un frisson me parcourt venant du sol, un courant électrique qui sur son trajet fait se dresser poils et cheveux, électriques électriques, réveil électrique avec grésillement et sensation de chaleur intense. Si cela ne cesse pas très vite, je crois que je vais finir par me réveiller et ce sera tant pis pour le silence, tant pis pour lui et sa survie. A un moment je devrai décider « Lui ou Moi ».

— Oh oh ? Quelqu’un ? PFFF !!!

Un sursaut. C’est fini. Je ne dors plus ! Enfin, je crois.

 

Rêve numéro 63. LES AUTRES

« Ecoutez-moi ! Je suis sûre qu’il n’y a aucune logique. Ni raison valable pour passer du 666 au 63. Sais-tu de quoi il s’agit ? Le 63 n’est pas un rêve bon sang ! Je dois même dire-avouer que c’est un cauchemar. »

Un film d’horreur. Son titre clignote au fronton de mon rêve comme une enseigne lumineuse : « les Autres ». Une fois sur quatre ou cinq, certaines lettres restent éteintes et ne reste que l’incompréhensible mot « saute » comme une injonction. Moi, j’étais bien dans mon lit, dans ce silence ombrageux comme un maître jaloux, recouverte d’un drap blanc et frais, froissant le lin entre mes doigts comme une peau, usant mon souffle comme on mange une glace, voluptueusement.

« Les Autres ». Je sais que c’est un rêve. Le rêve du bord, celui qui pousse au bout du quai de la nuit. Désespérément je m’accroche à ce que je trouve sur mon chemin : une poignée de porte, un pied de parasol, un bouquet de poteaux électriques, un pare-chocs chromé, un arbre… Ce dernier, je ne vais pas le lâcher. Autour de son tronc mes bras en couronne, au bout de mes bras mes mains-cadenas. Non, rien ne me convaincra de desserrer cette étreinte. Si je reste assez longtemps ainsi je pourrai profiter des premières cerises car déjà les bourgeons éclosent, les fleurs scintillent, les pétales tournoient. Non, pas sur mon nez, non ! L’insecte est venu, m’a piquée, avant que d’une main agile j’ai pu le chasser. Zut, j’ai lâché !

Par vagues successives, ce sont les Autres, ils arrivent. Les bruits de pas suivis de près par les échos de conversation. Les conversations qui se transforment en cris. Les cris qui a leur tour se muent en disputes. Des trucs et des machins qui se heurtent, des verres qui se brisent, des freins qui hurlent autant qu’il est possible mais…

Mais tout au fond, loin, au fond du tableau j’entends, je perçois comme un bruit de vague qui roule, comme un éclat de rire, ou deux, qui roulent de concert. Une cloche, un tintement, un cri d’enfant, un aboiement, encore un cri d’enfant, un camion qui tressaute sur un ralentisseur et une accalmie. Je ne veux pas me lever. Je veux dormir encore !

Je veux tout recommencer depuis le début de la nuit. Reprendre au rêve numéro 6. C’est celui que je préfère entre tous.

 

Pour le rêve numéro 6 : SE LEVER OU PAS

Une chambre. Un lit. Une lampe qui sait se faire discrète et qui s’adapte à la situation : un claquement de mains et elle se fait oublier. Le double bouton qui gère la nuit : une flèche en haut, une flèche en bas. C’est moi qui décide de la nuit ou du jour. La porte est aussi blanche que les murs, que le volet, que les draps. C’est une chambre lumineuse, si je le décide. La fenêtre à l’aide de son volet annihile totalement ce qui est LE dehors, le bruit de la vie, du vent, du train et des Autres, les vrais et ceux du rêve 63, enfin disons le cauchemar.

Le numéro 6, pour l’obtenir, rien de plus simple. Je traverse la salle de bain pour en ressortir la bouche fraîche, la peau humide. La poignée de porte m’obéit sans résister ainsi que la petite flèche qui commande aux volets. Quand je me glisse entre les draps si frais, ils m’enveloppent. Ils sont vivants et n’attendaient que moi pour le prouver. Ne reste plus qu’à claquer des mains et la lampe s’éteint. Des pensées m’envahissent : « Ce que je devrai faire demain » ; « Ce qui se passera si je décidais de rester au lit » ; « Ce qui ne se passera justement pas si je refusais de me lever ». Le numéro 6, c’est celui qui décide de la suite à donner à ma vie. Je ne dors pas encore que déjà il m’assaille. Il me fait peur et me rassure. Je vais disparaître bientôt consentante dans l’ombrageux silence de ma nuit. Et demain, oui demain seulement, « les Autres » réapparaîtront avant même que j’aie ouvert portes et fenêtres. Ils arriveront insidieusement par des interstices que je n’ai pas encore découverts, que je n’ai pas comblés. Ils se glisseront jusqu’à la surface de ma conscience, par sauts et par sursauts.

— Quand le réveil sonne, sois honnête, dis-moi quel choix me reste, si ce n’est celui de me lever ?

 

 

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19 janvier 2018

Le 11 février, stage L'écriture et le corps. Le mouvement authentique.

stage agnes

10h-13h puis 14h-18h Salle Adra, 6 place du Nombre d’Or, Montpellier Antigone. 40 € (30 € pour les adhérents Adra)

Stage co-animé par Agnès Vinel, professeure de yoga et de danse contact, et Carole Menahem-Lilin, animatrice d’ateliers d’écriture

Nous vous convions à une alternance de mise en mouvement du corps, et de l’écriture.

Laisser s’installer le mouvement, sous le regard bienveillant du « témoin ». Etre à l’écoute de soi et de l’autre. Laisser venir le rythme, les mots, s’exprimer émotion et imaginaire induis par le mouvement. 

Contact : Agnès : agnes.vinel@gmail.com

Carole 06 84 01 48 57, ou www.atelierdecrits.com

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18 janvier 2018

Rêve de fringues, par Jean-Claude Boyrie

Rêve de fringues.

 Soldes2

 

Mardi 9 janvier, 20 heures.

 La sonnerie du portable de Léa retentit :

« Léa ? C’est Patrick. T’aurais pas oublié, des fois ? On devait sortir ensemble. J’attends ton appel et je passe te prendre.

- Me prendre ? Et pour aller où ? Tu rêves, ou quoi ?

- Non, j’rêve pas, on s’était rancardés pour ce soir.

- Ce soir ? Première nouvelle ! On avait dit ça ?

- Pas plus tard qu’hier lundi, enfin dans ces eaux-là. J’suis pas teubé, tout de même.

- Où étions-nous censés aller ?

- Au Rach‘dingue, bien sûr, pas à une soirée Superwhere !

- Mouais, c’est très beau tout ça, sauf que pour moi, ce soir, ça va pas du tout. Because to morrow morning, je me lève aux aurores.

- Pour le taf ?

- Pas franchement. Je viens de poser une A.R.T.T.

- Donc, ça t’empêche pas de faire la teuf !

- Justement si. Trouve quelqu’un d’autre !

- À l’heure qu’il est ?

- C’est toi qui vois. Tu peux toujours tenter le coup avec Stéphanie. Une couche-tard, celle-là !

- Mais Steph’, enfin, tu déconnes, c’est une gamine !

- À dix huit ans, elle est devenue une meuf.

- Sûr ? J’avais pas remarqué.

- Les keums, ça voit rien, ça sait rien. Toi, par exemple, avec ton costume à paillettes et ta Harley-Davidson, tu fais dragueur de sous-préfecture. Ça te donne un look ringard de chez ringard.

- On a tous en nous quelque chose de Johnny, c’est Macron qui l’a dit.

- S’il l’a dit, c’est que c’est vrai. Johnny, c’est un attrape -coeur infaillible. Alors, t’as ta chance avec Steph’... à condition bien sûr qu’elle soit disponible. Allez, bonne nuit, Patrick ! Fais de beaux rêves. Avec ou sans elle. Bisoussss.

 

Même jour, 20 h 15.

 « Allô Steph’, c’est Patrick. J’te dérange pas ?

- Un peu. Là, tu vois, j’ai pas trop l’temps. Mais dis toujours...

- Des fois, tu serais-pas libre pour m’accompagner au Rach’dingue ?

- Là, tout de suite ? Impossible ! Je sors juste du bureau, voilà que je tombe dans un embouteillage incroyable ! Pas moyen de circuler, ni de stationner. Je broie du noir, carrément.

- Pas la peine de rentrer chez toi, reste où t’es, garde le portable allumé. J’te prends au passage en moto, puis on sort en boîte ensemble.

- C’est juste que je rentrais pas chez moi. [ Radioguidage : au rond-point, prenez la deuxième à droite. Tournez à droite ]. Oui, mon G.P.S. est réglé sur le Polypode.

- Le Polypode ? Et pour faire quoi ? Les boutiques vont bientôt fermer, si ce n’est déjà fait.

- Justement ! Je prends de l’avance pour demain. Non, Patrick, je suis vraiment désolée, mais le Rach’dingue, ce sera pour une autre fois. »

[ Bruit de fond : le G.P.S. ânonne : Vous ê-tes ar-ri-vée à des-ti-na-tion.] »

 

Voix off du smartphone, avec l’appli #Polypode.com

« Soyez branché, stylé, liké… La gamme masculine est tendance, avec l’indémodable caban, la veste en jean, qui peut se porter aussi bien qu’un costume-cravate. L’idée est de mixer les pièces entre elles…. Il faut twister les pièces, surfer sur les nouvelles matières….le détail infime d’une coupe, une épaule qui remonte d’un centimètre font la différence. »

« Chez Gérard, on trouve des chaussures tendance à prix cassés, dessus cuir personnalisé, peau sublimée à la main, suivant les coutures et les reliefs, diverses nuances bois de rose, blue lagoon ou marron cohiba. » 

« Nuit marine, nuit câline, chiné, ciel... Aux Galeries Farfouillette, on trouve tous les bleus de l’âme et de la nature, ainsi que toute une gamme de tons granite, menthe et curry. Pour les audacieuses, les chemisiers en denim se portent négligemment dégrafés sur un soutien-gorge pigeonnant. Cet article se décline en cinquante nuances de gris. Le pull cachemire à col V, châle ou cardigan, se décline aux quatre couleurs d’automne…. à prix doux. »

« Séduction sur mesure… offrez-vous un rouge à lèvres personnalisé, assorti à votre pull en cachemire ou votre sac à main, dans un étui de cuir à vos initiales. »

 

Même jour, 23 heures.

«  Steph’ ? Ici Léa. Tu dors pas, au moins ?

- Dormir, moi ? Tu parles ! Bien trop excitée pour ça.

- T’es où et tu fais quoi ?

- J’attends dans ma voiture, à l’arrêt.

- Mouais, j’t’envie pas. Avec le froid qu’il fait, tu dois trouver le temps long !

- En m’enveloppant dans un plaid, je maintiens la température et j’arrive à somnoler. De temps en temps, je relance le moteur pour mettre un peu de chauffage. Et toi, t’y vas comment, au Polypode ?

- Eh bien, à pinces, qu’est-ce que tu crois ?

- C’est vrai qu’t’habites pas loin, toi.

- Cinq cent mètres à faire. J’ai juste le souci de mettre le réveil, m’habiller en vitesse, pour être sur place avant huit heures. Enfin, sous la galerie, il fait bon chaud. Épitucé, on offre aux premiers arrivants café et croissants.

- J’en salive par avance ! Fais de beaux rêves, Léa ! J’te rejoins demain matin

 

Mercredi 20 janvier, 7 heures 30.

 Nuit noire. À part le bruit de la pluie qui tombe, un silence oppressant. Le smartphone de Steph’ est toujours en veille. Un plop annonce à Léa l’arrivée d’un nouveau message.

«  C’est Steph’. T’es où, Léa ?

- Sur l’escalator du Polypode. On se fait bousculer, tout le monde est sur les starting-blocks. Et toi ?

- Je suis sur le palier, premier niveau.

- T’as pris une longueur d’avance sur moi.

- Ça veut dire quoi ? Y’a justement plus moyen d’avancer !

- Courage, Steph’ ! On y arrive. Tiens! J’aperçois le pull mohair corail, dont je suis tombée raide dingue en faisant mes repérages. J’ai tout de suite craqué pour cet article.

- T’aurais pu l’acheter avant sur internet. Ou encore hier, aux ventes privées.

- Oui, mais j’avais pas le temps… ni la carte du magasin, d’ailleurs.

- Ça se prend en un instant. Enfin, c’est pas grave, aujourd’hui, ils affichent ton pull à – 50.

- Encore faut-il qu’il en reste en taille M. Et puis, moins cinquante, ça veut dire quoi ? Moitié satisfait, moitié déçus ? C’est l’histoire du verre à moitié vide, à moitié plein.

- Keep cool ! On ne peut pas avoir à la fois l’article dont on rêve, le coloris qu’on veut et la bonne pointure, ce serait trop beau. T’inquiète, un article en laine, c’est extensible !

- Ça y est ! Maintenant, ma grande, on va pouvoir juger sur pièces : ils ouvrent ! »

 

Même jour, huit heures.

 Les deux copines se font de grands signes. Grincement des grilles qu’on déverrouille. Les plus pressé(e)s ou les plus fluet(te)s tentent de se faufiler sous les rideaux métalliques en train de se lever. Puis, c’est le grand rush. L’atmosphère fleure bon le café chaud qu’on sert aux premiers clients.

« I’ve done a dream »….

À présent, le rêve s’est fait réalité : les soldes, c’est fou !!!

 Soldes3

Piste d’écriture : le rêve. Photos de l’auteur. Extraits de pube rédactionnelle tirés d’Express Styles.

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09 janvier 2018

Quelle journée! par Sylvie

totemorque

 

Piste d’écriture : utiliser un ou plusieurs début(s) de nouvelles proposé(s) pour développer une histoire. 

Quelle journée !

            Il est six heures. La lumière du jour s’infiltre déjà dans la chambre, suffisamment pour distinguer le lit, une forme allongée dedans, et une longue silhouette debout à côté[1]. Ma présence en tant que spectateur de cette scène n’est pas fortuite, la raison en est même double : j’habite un étage plus haut, et je suis inspecteur de police. Alors la concierge n’a pas hésité une seconde à venir me réveiller lorsqu’elle a entendu un « boucan du diable », selon ses propres mots, vers 5 heures du matin, suivi d’une cavalcade dans les escaliers. Le temps de saisir son courage à deux mains, d’enfiler son peignoir et de monter me chercher, nous voilà, dans le petit matin blême, au cœur de cet appartement dont elle m’a obligeamment ouvert la porte. Car celle-ci était fermée à clé, mais personne n’a répondu à notre coup de sonnette.

Donc, résumons-nous : dans une chambre, un lit, une forme allongée dedans, une longue silhouette debout à côté, toutes les deux immobiles, un inspecteur hirsute en survêtement et une concierge non moins hirsute en peignoir éponge orange délavé. Sans oublier une porte d’entrée ouverte de manière illégale.

Autant assumer cette situation absurde jusqu’au bout, me dis-je en m’approchant de la longue silhouette.

- Monsieur… madame... Vous m’entendez ?

Pas de réponse. Je m’approche un peu plus, tends la main et touche… du bois. Ce qui est déjà un heureux présage pour le reste de la journée, pensé-je in petto. En fait, cette silhouette s’avère être un totem, comme je le constate à la lumière du jour qui se fait plus perçante. À peine de retour de deux mois passés au Canada pour une enquête délicate, j’identifie sans peine ce totem comme provenant des Premières Nations amérindiennes, avec son entrelacement de formes humaines, de queue de castor et de représentations de la « baleine tueuse », ou autrement dit l’orque. Cela me semble tout de même étrange que ces symboles aient atterri en plein Paris ! Je m’avance alors vers la forme allongée, qui vu l’état de son crâne ne pouvait de façon évidente pas répondre à notre coup de sonnette. Tout un côté de la tête est enfoncé, et l’autre permet de constater combien la dame a dû être une beauté. Cette vision me réveille tout à fait, j’appelle ma brigade, le médecin légiste et tout le saint-frusquin. J’ai à peine le temps de revêtir une tenue plus conforme à mon grade que l’intégralité de ce petit monde est là et s’agite dans tous les sens.

Donc, résumons-nous : un appartement de l’avenue de Clichy plein de flics et de personnes en blouse blanche, tous les habitants de l’immeuble sur le palier derrière la concierge, une dame sacrément esquintée, et un totem tout ce qu’il y a de plus ancestral, qui n’est visiblement pas l’arme du crime. Et ajoutons à cela l’absence de traces d’effraction…

            Bon, cela commence bien… Le point positif, si l’on peut dire, c’est qu’au moins le cadavre correspond au corps de la propriétaire des lieux. Celle-ci a des enfants et une femme de ménage, on sait déjà ainsi où trouver les trousseaux de clés existants et on peut démarrer l’enquête en partant de là. La journée se passe comme toutes les journées d’enquête. J’envoie une équipe prévenir et interroger les enfants, une autre chez la femme de ménage, et ordonne la fouille de l’appartement de la concierge, on ne sait jamais. Sans oublier l’interrogatoire de l’ex-mari, car la victime reposait, si l’on peut dire de nouveau, sur un matelas « doré » fort confortable. Petit à petit, mes collègues reviennent avec des informations intéressantes, les indices s’accumulent. À l’heure du déjeuner, nous commençons à avoir une idée assez nette de ce qui a pu se passer.

Donc, résumons-nous : une dame friquée qui avait des amants plus jeunes et dépensait avec eux pas mal d’argent, un ex-mari qui tire plutôt le diable par la queue, la nouvelle compagne de ce dernier qui jalouse la dame depuis toujours… et qui est étonnamment d’origine amérindienne !

            Il ne nous a pas fallu bien longtemps pour trouver le potentiel mobile du crime, mais un peu plus de temps pour en trouver l’arme, soigneusement enterrée dans le jardin. Les aveux n’ont ensuite pas été longs à venir.

Donc, en conclusion : un « crime passionnel » impliquant deux femmes qui se haïssaient, à tel point que la criminelle n’a pas hésité à laisser sur place un indice l’accusant afin de s’assurer que l’âme de la victime ne connaîtra pas le repos. Eh oui, c’est bien le sens de la présence du totem…

            Finalement, affaire résolue avant la fin de la journée. J’avale un sandwich au bar en bas du commissariat puis m’attèle à la rédaction de mon rapport. Ainsi qu’au remplissage de divers formulaires en attente. Car c’est curieux comme rien n’avance quand on n’est pas là pour s’en occuper… Vingt-deux heures. Les dossiers en cours sont bouclés. Je m’étire, le regard perdu dans le vide. La nuit est tombée d’un coup sur la ville, noire[2]. Et je me demande quels forfaits vont encore être commis pendant les heures qui viennent, quelles mauvaises surprises je vais trouver au matin. Ma vie est bien singulière…



[1] Le Seuil (variation sur free Bird), Scarlett Allainguillaume, id.

[2] 35, Amandine Bellet, in Douze cordes, 12 nouvelles musicales, éd. Antidata, 2013

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04 janvier 2018

les stages

le stage du 14 janvier, écriture scénaristique et écriture romanesque, est reporté au mois de mars.
Le prochain stage aura donc lieu le 11 février: L’écriture et le corps. Le Mouvement authentique, co-animé par Agnès Vinel, professeure de yoga et de danse contact, et Carole Menahem-Lilin,  auteure et animatrice d’ateliers.
Alternance de mise en mouvement du corps et de temps d’écriture.

De 10h à 17h, salle Adra 19 place du Nombre d'Or.
30 € pour les participants aux cours réguliers, 40 € pour les non-participants(adhésion Adra stage comprise).

Contact Carole : 06 84 01 48 57, ou www.atelierdecrits.com

Mars: Ecriture scénaristique/ écriture romanesque. Exemples comparés, initiation à l’écriture scénaristique, temps de créativité et de retour. Co-animé avec Daniel Sebaihia, diplômé du CLCF (Conservatoire libre du cinéma français).

 

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03 janvier 2018

Le mouchon et la fourchette, par Michelle Jolly

buche

Piste d'écriture: les goûts, les saveurs, la cuisine...

On dirait une fable de La Fontaine ! ça peut être cela si je le raconte à mes arrière-petits-enfants comme Le loup et l’agneau. Non, c’est bien plus simple, c’est l’histoire que Georgette, mon arrière-grand-mère, celle qui est partie la dernière  à quatre-vingt-seize ans, nous racontait, ne se lassant pas de nous faire remarquer à chaque Noël auprès d’elle que le mouchon, c’était la bûche que l’on brûlait à Noël, quand elle était enfant, et qui devait durer toute la nuit, pour garantir une année prospère.

Il fallait donc trouver une bûche de bonne taille, lourde et dense, du prunier ou du cerisier. On conservait aussi depuis la fête des rameaux une branche de buis, et l’on bénissait la bûche, et l’année, ainsi, serait bonne ! On se contentait dans l’allégresse générale de distribuer des friandises aux enfants, c’était tout…. Et quand dans les années quarante-cinq, la bûche chocolat, café, fit son apparition dans les vitrines des pâtissiers, Georgette ne fut pas la seule à crier au scandale !

Le pâtissier, c’est cher, disait maman, et en bonne cuisinière, elle décida de « faire la bûche à la maison ». La tradition dura, des générations, jusqu’à l’apparition de la « bûche glacée », là on faiblit presque tous, mais cette trahison n’a pas détruit le souvenir de « l’instant bûche » le matin du jour de Noël... Au début il fallut trouver du beurre ! Dans ces années-là, c’était tout un monde, alors on gardait la crème du lait, et ma mère battait, battait, jusqu’à durcissement, c’était long ! Et puis la farine ? comme le sucre elle était rationnée, mais durant l’été, tous les enfants des écoles allaient glaner, j’adorais ça, on ramassait les épis que les machines avaient oubliés dans les champs de blé, une récré en plus ! 

O avait alors ce qu’il fallait pour faire le gâteau : farine, sucre, les œufs de nos poules, de la levure. Cette galette allait au four , pas trop longtemps car il fallait qu’elle reste souple, alors maman versait sur le beurre sucre, poudre noire de cacao, quelques œufs battus en neige ferme, et elle étalait sur le biscuit imbibé d’un vieil alcool, cette crème fondante dont elle gardait quelques cuillérées ; puis doucement elle le roulait  en enfermant le tout, puis  faisait un arrêt ;  il faisait frais dehors, on le laissait sur le rebord de la fenêtre le temps qu’il prenne forme en refroidissant. Alors maman reprenait le gâteau, étalait dessus la crème au beurre restante et c’est là qu’entrait en danse, indispensable, la fourchette !

Sur le beurre brun ma mère, délicatement dessinait les nervures du bois, les nœuds, le gâteau devenait bûche, et nous en étions émerveillés chaque fois. Plus tard, quand on put trouver du chocolat en tablette, maman nous fit participer au décor de sa bûche, nous allions ramasser des feuilles de houx, de laurier, avec un pinceau on recouvrait la partie nervurée de chocolat fondu, nous laissions refroidir et détachions ensuite une feuille de chocolat, que l’on posait sur la bûche familiale.

Tous ces souvenirs, en gerbe, sont pleins de parfums, de saveurs, qu’il est difficile d’oublier, et il m’est coutumier de les voir arriver, chaque approche de Noël, et j’essaie, tant que je peux d’y accrocher les êtres chers qui me suivent…

 

 

 

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30 décembre 2017

Pour les enfants: Ateliers d'invention d'histoires, mardi 2 et mercredi 3 janvier

atelier enfants2

 

Guidé(e) par Carole, viens inventer, écrire (ou dicter), illustrer ton histoire.

 

Nous nous inspirerons de personnages créés par des dessinateurs. Tu pourras les faire se rencontrer, voyager, s’exprimer…Tu repartiras avec tes pages illustrées, que tu pourras relier, pour les garder ou les offrir…

Je serai là pour t’écouter, t’aider, te proposer de nouvelles pistes, des dictionnaires, stylos de couleur effaçables, crayons de couleur, colle, ciseaux…

Moment de lecture ou d'accrochage en fin d’activité.

A partir de 8 ans,  2 dates et quartiers possibles:

Le mardi 2 janvier, dans l'Ecusson, magasin  La Papeloire, 8 rue du Bras de Fer, 14h30-16h30, 15 € (+ 1 ou des cartes Papeloire pour la reliure…)

Le mercredi 3 janvier,  quartier Antigone, au 134 rue/place de Thèbes, salle Adra, de 14h à 17h30, 20 €.

S’inscrire impérativement auprès de Carole (jusqu'à 1 h avant : 06 84 01 48 57, carole.lilin@gmail.com, www.atelierdecrits.com)

 

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27 décembre 2017

Dialogue entre deux âges, par Christiane Koberich

christiane dialogue

Piste d'écriture: le dialogue (avec conflit) 

               Emile vient d’assister bien malgré lui à une dispute –encore une- entre sa bru, Aline, et sa petite fille Chloë qui l’étonne toujours et l’agace souvent par l’étendue de ses désirs et de ses revendications. Aline en colère vient de tourner les talons, et quitte la pièce coupant court à la discussion avec sa fille. En vieux sage qu’il se croit, et parce qu’il aimerait éviter que le repas tout proche ne tourne au conflit entre l’adolescente et ses parents, Emile sort de son silence et tente de raisonner Chloë.

« Voyons Minette tu n’exagères pas un peu ? Rentrer à une heure du matin à ton âge c’est largement suffisant !

-Oh  Papi ! Tu dis toujours la même chose. Tu ne comprends pas qu’à une heure on commence à peine à s’amuser et je suis la seule obligée de partir à cette heure-là. Les autres…

-Non, l’interrompt-il. Ne me parle pas des autres ; ils n’ont donc pas de parents qui s’inquiètent ? Ils ont toutes les libertés ?

-Eh bien oui, justement, leurs parents leur font confiance, eux ; et puis peur pourquoi ? Il faut pas s’inventer des dangers non plus ! Bien sûr toi t’en es resté à la guerre et au couvre-feu ; tu me l’as déjà raconté cent fois  mais on a changé d’époque ! »

Emile refuse de céder. Il adore sa petite fille, comprend ses rêves d’indépendance : il a été jeune lui aussi et il sait d’expérience que la jeunesse se rebelle facilement contre les interdits des adultes ; mais il comprend également (et même approuve) Bertrand et Aline.

« Oui évidemment on a changé d’époque. Heureusement… ou malheureusement. Je me demande parfois si on y a gagné.

Chloë écarquille ses grands yeux bleus, pince les lèvres et rétorque vivement.

-Parce que tu regrettes ton époque maintenant alors que l’autre jour tu étais tout fier de savoir utiliser internet ! Et puis dis la vérité : ça te plait pas peut-être de pouvoir regarder la télé quand tu veux, et d’avoir plein de programmes ? Tu m’as bien raconté qu’avant il n’y avait qu’une chaîne et encore elle ne marchait que le soir. Alors ?

-Bien sûr c’est vrai ; je ne dis pas que rien n’est bien aujourd’hui, mais tu sais nous, même sans télé on ne s’ennuyait pas : on jouait beaucoup dans la rue avec nos amis, tandis que maintenant, avec toutes ces voitures…

Chloë bondit intérieurement .

-Ben justement voilà, nous aussi on aime retrouver nos copains ; et on aime se regrouper tous ensemble chez quelqu’un qui a des parents ouverts d’esprit et qui nous passent leur maison. Seulement on aime bien se retrouver la nuit, on mange des pizzas, on se mate un film, on écoute de la musique, on danse. Et ça des parents bornés, ils comprennent pas que ça doit durer toute la nuit »

Emile sent que la discussion lui échappe. Qui a commencé à parler d’époque, sujet si souvent débattu avec sa petite fille ?... Mais voilà ! Son époque à lui avait aussi du bon et il a envie de la défendre : on gaspillait moins, on respectait la nourriture (on en manquait parfois) on faisait attention à l’eau, on n’avait pas besoin d’autant de vêtements… On savait être parcimonieux.

« Parcimonieux ?…Mais papi tu vas quand même pas te plaindre qu’on prenne une douche par jour et qu’on se change souvent. La même tenue toute la semaine faut pas exagérer.

-D’accord, d’accord, concède-t-il. L’opulence, toutes ces richesses dont on rêvait jadis… Tous ces biens qu’on ne pouvait même pas imaginer… Mais tu aimes ça toi, ces villes qui n’en finissent plus de grandir, ces automobilistes coincés dans des bouchons qui semblent s’énerver après un ennemi invisible, le portable coincé entre l’oreille et l’épaule. Tous ces gens, toutes ces vies isolées dans des mondes hermétiques ? Cette vie folle.

Emile se perd un peu dans son discours tandis que Chloë, amusée, le rappelle à la réalité.

-Bon mais dis papi. Tu le diras aux parents que une heure du matin quand même c’est vraiment trop tôt ? » 

 

Octobre 2017

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25 décembre 2017

La dinde à l'olive, par Jean-Claude Boyrie

FRANCÈSE 20 (épisode parodique):

La dinde à l'olive.

 

20 dinde

 Quelque temps après qu'il m'eût remis son précieux mémoire, il advint que François de Martres fut veuf à son tour. Après la disparition de sa chère épouse, victime d'une longue et cruelle maladie, il vécut quelques six mois dans une semi-retraite, observant un délai convenable de viduité. Ensuite, il renoua progressivement avec ses anciennes habitudes, recevant au château seigneurial de Loupian ses ami(e)s et connaissances. En dépit des malheurs de l'existence, un homme reste un homme, et (qui mieux que moi peut le savoir ?), la solitude est dure à supporter ; plus encore en temps de fêtes.

Malgré le temps passé, nous étions, François de Martres et moi, restés proches. De fait, nous n'avons jamais cessé de correspondre. Aussi ne fus-je pas surprise, en cette fin décembre, de recevoir un billet de sa main, plein de délicatesse et de courtoisie.

« En dépit des malheurs qui s'accumulent sur ma tête, et peut-être à cause de cela, coyez-bien, chère Francèse, que je ne cesse de penser à vous. Il n'est de jour où je ne revive encore avec émotion nos doux entretiens d'antan. Je garde en moi le souvenir de la collation que nous prîmes en tête-à-tête, et de ce qui s'ensuivit. Je souhaiterais, si faire se peut retrouver ces moments, vous rendre la pareille. Aussi vous convié-je à partager ce repas de Noël en mon fief de Loupian. Vous me feriez le plus grand honneur et la plus grande joie en acceptant d'être de la fête ce xxive de décembre, etc... »

C'était un aveu sincère et fort galamment tourné, mais je trouvai l'invite trop directe pour n'y voir point malice. Ayant connu deux fois les affres du mariage, et n'y désirant plus revenir, je ne voulais pas laisser à cet aimable gentilhomme une once espoir que je céderais un jour à ses avances. Au demeurant, nous n'avions plus, ni l'un ni l'autre, le temps devant nous.

Monsieur de Loupian insista, m'invitant derechef avec tant de gentillesse, que j'aurais eu mauvaise grâce à refuser. Je cédai donc à sa prière, à l'expresse condition que ce repas auquel il me conviait fût apprêté de sa main et non l'ouvrage d'un obscur domestique, ce qui en eût diminué le sens. Il est rare qu'à mon âge on ait encore un soupirant, mais tant qu'à lui décerner ce titre (qu'on pourra juger excessif), j'appréciai qu'il eût ce don rare chez un homme et, dirais-je, une bonne dose d'humilité, pour me préparer lui-même à souper. Il m'assura qu'il remplirait pour un soir la double fonction d'hôte et de cuisinier.

Vingt cinq lieues environ séparent Leucate de Loupian, l'équivalent d'une bonne journée de cheval. Avec une bonne haquenée, en mon jeune temps, j'eusse parcouru cette distance aisément. À l'approche de Noël, la saison ne se prêtait pas à exercer mes talents de cavalière et, du fait des intempéries, les routes étaient défoncées. Je fis donc apprêter une voiture, afin de voyager plus confortablement.

La tramontane s'étant levée, il faisait un temps sec, mais glacial. La nuit tombait quand je parvins sous les remparts de Loupian, l'étoile du berger paraissait juste à l'horizon.

Je franchis la porte fortifiée aux armes de cette aimable bourgade, qui se blasonnent ainsi  : d'azur à un loup d'argent sur une terrasse de sinople. Au loin, dans un écrin de vignoble et de garrigue, luisait comme un miroir l'étang de Thau.

Puis je me dirigeai vers le château seigneurial. Cette bâtisse à tourelles, fenêtres à meneaux, et culots sculptés se situe au coeur du village, entre la porte de l'étang et la chapelle Saint Hippolyte. Ainsi qu'il s'y était engagé, François de Martres avait congédié la valetaille. Il m'attendait personnellement, ce qui me valut un accueil moins protocolaire et plus chaleureux. Je fus bien aise, en pénétrant dans la salle-à-manger, d'y trouver un bon feu pétillant dans la cheminée, ainsi qu'un grand tournebroche à contrepoids. Divers volatiles de tous gabarits y rôtissaient, enfilés sur des broches de différentes tailles, chacune étant choisie en fonction de la pièce à entraîner,

Je me fis expliquer le fonctionnement de ce système ingénieux. Les pièces en étaient forgées et assemblées par vis, rivets et goupilles. Les axes étaient montés sur des bagues de bronze assurant un fonctionnement régulier. Des roues dentées transmettaient la force du contrepoids par les pignons à lanterne jusqu'à la vis du régulateur.

Un délicieux fumet de viande grillée émanait de ce foyer. Je voyais la peau des volailles se fissurer, révélant une chair tendre, craquante et mordorée, dont il était aisé de prévoir qu'elle céderait à la moindre sollicitation du couteau. De temps à autre, le maître de céans épandait sur chaque pièce une cuillère de graisse, puisée à même le lèchefrite, ou ajoutait une pincée de thym pour en rendre la saveur plus aromatique.

« Nous aurons au menu de réveillon de la dinde aux olives », m'expliqua-t-il d'un air gourmand.

- Tout cela pour nous deux ? m'étonnai-je.

- Oui. Comme vous allez voir, ce plat, préparé suivant la tradition ancestrale, est moins nourrissant qu'il y paraît ! »

François de Martres m'en détailla les ingrédients : « Il faut pour l'apprêter, me dit-il, une dinde bien grasse, tendre et duveteuse à souhait, comme on en produit ici. Item, une poularde dodue, ainsi qu'un chapon fin. Item, un pigeon (ramier, précisa-t-il avec intention). Enfin, une jolie caille

- Et les olives ? » demandai-je, trouvant singulier qu'il employât le singulier, dans une contrée où l'olivier n'est justement pas une singularité.

Mon hôte me laissa entendre que je connaîtrais bientôt le fin mot de l'énigme, mais qu'il me fallait d'ici là patienter un peu, le temps de laisser la volaille mijoter. Nous attendîmes au salon l'heure de souper, en y devisant paisiblement.

Lorsque enfin nous passâmes à table, quelle ne fut pas ma surprise de ne découvrir au milieu de mon assiette qu'un unique et modeste noyau !

« Il est temps que je vous éclaircisse et vous donne la recette complète de la dinde à l'olive », me dit le sr de Loupian. Après avoir éviscéré la dinde, on y introduit la poularde. On vide la poularde, on y met le chapon. Dans icelui, le pigeon prend place, et la caille arrive en dernier. Enfin, notez bien ce détail, car il est important, on y glisse une belle olive picholine à la pulpe abondante, ferme et douce, issue de nos vergers. On met l'ensemble à rôtir à la broche, ainsi que vous l'avez pu voir, jusqu'à ce que le tout soit cuit à point. Au moment de servir, on jette la dinde : un mets trop grossier pour un réveillon. Puis la poularde, à la chair adipeuse, indigne d'être consommée. On fait fi du pigeon, tout juste bon à porter les messages. On élimine aussi la caille, pleine de petits os qui craquent sous la dent. Reste l'olive. Il n'est que d'ôter la pulpe, inutile, et de sucer le noyau, condensé des saveurs de ces différents mets. N'est-ce pas délicieux ? »

Étant ce soir-là d'humeur peu contrariante, je fis ce que demandait mon hôte. Nous rîmes fort de cette bouffonnerie et dégustâmes la volaille, avant de passer à la chambre à coucher, où des plaisirs d'une autre nature nous attendaient.

Piste d'écrituire : Mise en bouche... et en mots.

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24 décembre 2017

Mise en bouche... et en mots

En cette période de fêtes, je propose d’évoquer les goûts. Cuisiner ensemble, partager un repas, découvrir (ou rejeter) une saveur… Cela peut être propice à l’évocation de souvenirs, mais aussi créer un cadre pour une scène, une nouvelle. Beaucoup se disent dans la cuisine, ou autour d’un repas. Beaucoup de choses ne se disent pas, mais n’en sont pas moins présentes, prégnantes…

Cette liste de mots, pour vous mettre le récit en bouche...

cannelleEpices, muscade, cannelle, pavot, gingembre, vanille, anis, anis étoilé, réglisse, cardamome, safran

poivre, poivre vert, poivre rose, piment, paprika, clous de girofle, piment, moutarde, cumin, curry,  carvi, fenouil, coriandre, sésame,

sel, fleur de sel, sel gris, sel blanc, gros sel, sel fin, cristaux…

aneth, citronnelle, menthe, mélisse, tilleul, sauge

cerfeuil, estragon, basilic, marjolaine, estragon, laurier, thym, coriandre

ail, oignon

Miel, sucre (fin, en cristaux, tamisé, blanc, roux, brun, de betterave, de canne, de fruits, rapadura, mélasse…)

Bergamote, orange, citron, cédrat, limon, citron confit, zeste,

chocolat, café, raisins secs…

amandes, orgeat, lait d’amandes, pistache…

eaux de fleur d’oranger, de rose, d’hibiscus (karkadé),

essences d’orange, d’amande amère, de café, de vanille….

 

arôme, fumet, parfum, odeur, senteur…

 

consistance : craquant, croquant, fondant, moelleux, granuleux, crémeux… caramélisé, sablé, sableux, feuilleté…

en purée, hachis, velouté… saisi, revenu, bouilli, rôti… mijoté… poêlé… au sel, au four, au wok… fumé… sous la cendre…

 

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22 décembre 2017

Habiter ses déceptions, par Florence Chaudoreille

 

Piste d'écriture: des débuts de nouvelles. Ici, il s'agit d'un texte de  Olivier Salün,  Plongeon, in Short Satori, 14 nouvelles sur l’Eveil, éd Antidata, 2007.

“Les déceptions sentimentales permettent de développer certaines aptitudes. N passa maître dans l’art de rentrer chez lui.”

Un de ses amours de jeunesse, une échevelée, l’avait bien fatigué et fait courir avant, devant toute sa bande réunie, de lui porter l'estocade. Il avait rampé un moment au ras du sol, avant de parvenir à sécréter un narcissisme suffisant pour remettre le pied hors de chez lui. La remarque désobligeante qu’elle lui avait négligemment balancée avait porté au-dessous de la ceinture, et il avait durablement évité les membres de cette bande, préférant s’en reconstruire une autre, petit à petit.

Ses études terminées, il dormait plus souvent au travail que chez lui. Mais une autre femme lui avait joué la saga multi-volumes du grand amour, conçu tout frais encré pour durer jusqu’à ce que mort s’en suive. Il était tombé dans le panneau, s’installant dans son appartement, alors que le moindre paragraphe de vie commune était pénible avec elle. Discussion sans fin, pinaillages. Rien n’allait jamais, il n'était pas assez ceci mais trop cela. Surtout pas assez riche, et trop peu enclin à le devenir. Cela avait duré longtemps, beaucoup trop longtemps. La faute à cette fichue idée de grand amour, qui s'était emparé de lui, altérant sa conscience, paralysant sa capacité d’action. Pas de rupture franche possible. Ils s’étaient enlisés chacun dans leur camp retranché. Derrière des herses, des douves et des chausse-trappes, ils survécurent à la limite de l’asphyxie. Ils s’agressaient méthodiquement, à coup de chapitres moyenâgeux de carreau d'arbalètes, de projection d’huile bouillante et de trahisons. Pour finir elle l'avait sommé de déguerpir, pour le remplacer par un manant sans le sou, sans grand-chose pour lui en apparence, mais avec qui elle filait le parfait amour depuis. Fin de la saga, pour lui du moins, recherche d’un appartement, en urgence. Mais il ne parvenait pas à rester tranquille dans sa chambre, à laisser le temps s’écouler en paix.

Il y eu alors une fille de cinéma, une beauté comme on n’en voit que dans les films. Le souci c’est qu’elle s’y croyait vraiment, dans un film. Toujours à se mirer dans le regard de l’autre. Antinaturelle au possible, sans un gramme de spontanéité. Bref elle se regardait vivre, se faisait photographier et filmer vivre, mais ne vivait pas. Un détail pour elle, du moment que les apparences se montraient à la hauteur. Lorsqu’il comprit que cette hauteur confinait des profondeurs abyssales, il la laissa avec ses ordis, webcam, tablettes, smartphone, et sortit acheter des cigarettes, pour ne plus revenir. Hébergement sur divers canapés dans des salons d’amis, recherche d’un logement encore, en prenant un peu plus de temps pour le choisir cette fois.

florence paysagesÀ ce moment du film, il avait fait une longue pause sentimentale. Les femmes il voulait bien les regarder de loin, en coin, sur écran au cinéma à la rigueur, mais il n’avait plus aucun goût pour la 3D.

Et il comprit qu’il se sentait merveilleusement bien avec lui-même. Pas de discussion inutile, de temps perdu, de malentendu, de conflit, de haine, de perversité. Enfin. Il voyagea, s'intéressa à l’art. A une conférence portant sur les peintres flamands de paysage, il se trouva assis à côté d'un petit brin de femme qui l’intrigua. Vive et détachée, originale et discrète. Il la revit durant ce cycle de conférences. Et de tableau admiré ensemble en tableau admiré ensemble, ils se mirent à discuter, à ne plus vouloir arrêter de discuter, et à rentrer ensemble dans son appartement à lui ou son appartement à elle, pour continuer à discuter. Enfin il se sentait chez lui, simplement chez lui.

 

 

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21 décembre 2017

Quelques débuts, à vos stylos!

  Quelques débuts…

 

Les déceptions sentimentales permettent de développer certaines aptitudes. N passa maître dans l’art de rentrer chez lui[1].

On raconte souvent des histoires aux enfants pour les endormir. On ne devrait jamais vouloir endormir les enfants, on devrait vouloir les éveiller.[2]

Vingt-deux heures. Les dossiers en cours sont bouclés. Je m’étire, le regard perdu dans le vide. La nuit est tombée d’un coup sur la ville, noire[3].

Il est six heures. La lumière du jour s’infiltre déjà dans la chambre, suffisamment pour distinguer le lit, une forme allongée dedans, et une longue silhouette debout à côté[4].

Ma première amoureuse était une enfant sage. Elle avait onze ans, portait des robes de velours aux teintes sombres, et des chemisiers blancs à cols ronds, dentelés en pétales[5].

Ce matin de novembre, Gisèle s’étonne de ne pas trouver son vinyle préféré posé là où il devrait être, sur la commode en osier du salon. Edith Piaf, ses plus belles chansons, a disparu[6].

 

On peut commencer de différentes manières. Voici quelques exemples :

Accrocher le lecteur par une affirmation intrigante, voire paradoxale (1 et 2). Le texte aura souvent le ton du conte ou de la fable. Il aura tendance à survoler plusieurs évènements, à aller vite et loin.

Poser un décor, une situation, et y faire jouer un ou des personnages (3 et 4). Dans le début 3, le lecteur est invité à partager un moment du personnage-narrateur. Dans le début 4, on est un peu extérieur, on regarde la scène. Quoiqu’il en soit, on s’attend à ce que le récit qui suit soit riche en détails et situations précises.

Décrire un personnage, ou faire un focus sur un sujet d’attachement : un être, un lieu, un objet, une habitude qui ont un poids affectif. Cela amènera souvent à un texte portrait, ou à suivre l’évolution d’un personnage.

Démarrer « in media res », en cours d’action, comme le début 6. On aura besoin, à un moment ou un autre, d’explications, mais on est plongé dans l’ambiance très vite.

C’est bien de varier les débuts, car cela surprend le lecteur, nous surprend, nous amène sur d’autres sentiers d’écriture.

Jouez avec ceux-ci. Choisissez-en un ou deux (vous pouvez changer des faits, noms ou mots, l’important est qu’ils gardent leur spécificité.)

Au gré de vos lectures, faites-vous une petite anthologie de débuts.


 

Fable, lafontaine, conte philosophique, Le vicomte pourfendu, le baron perché, antiono calvino

Joseph K, Kafka

 



[1] Plongeon, Olivier Salün, in Short Satori, 14 nouvelles sur l’Eveil, éd Antidata, 2007.

[2] Irréparable(s), Romain Protat, id.

[3] 35, Amandine Bellet, in Douze cordes, 12 nouvelles musicales, éd. Antidata, 2013

[4] Le seuil (variation sur Free Bird), Scarlett Allainguillaume, id.

[5] Sixième bleue, Olivier Salün, id.

[6] Tout ce que tu fais est merveilleux, Charlotte Monégier, id.

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