Ateliers d'écriture animés par Carole Menahem-Lilin à Montpellier

18 janvier 2018

Rêve de fringues, par Jean-Claude Boyrie

Rêve de fringues.

 Soldes2

 

Mardi 9 janvier, 20 heures.

 La sonnerie du portable de Léa retentit :

« Léa ? C’est Patrick. T’aurais pas oublié, des fois ? On devait sortir ensemble. J’attends ton appel et je passe te prendre.

- Me prendre ? Et pour aller où ? Tu rêves, ou quoi ?

- Non, j’rêve pas, on s’était rancardés pour ce soir.

- Ce soir ? Première nouvelle ! On avait dit ça ?

- Pas plus tard qu’hier lundi, enfin dans ces eaux-là. J’suis pas teubé, tout de même.

- Où étions-nous censés aller ?

- Au Rach‘dingue, bien sûr, pas à une soirée Superwhere !

- Mouais, c’est très beau tout ça, sauf que pour moi, ce soir, ça va pas du tout. Because to morrow morning, je me lève aux aurores.

- Pour le taf ?

- Pas franchement. Je viens de poser une A.R.T.T.

- Donc, ça t’empêche pas de faire la teuf !

- Justement si. Trouve quelqu’un d’autre !

- À l’heure qu’il est ?

- C’est toi qui vois. Tu peux toujours tenter le coup avec Stéphanie. Une couche-tard, celle-là !

- Mais Steph’, enfin, tu déconnes, c’est une gamine !

- À dix huit ans, elle est devenue une meuf.

- Sûr ? J’avais pas remarqué.

- Les keums, ça voit rien, ça sait rien. Toi, par exemple, avec ton costume à paillettes et ta Harley-Davidson, tu fais dragueur de sous-préfecture. Ça te donne un look ringard de chez ringard.

- On a tous en nous quelque chose de Johnny, c’est Macron qui l’a dit.

- S’il l’a dit, c’est que c’est vrai. Johnny, c’est un attrape -coeur infaillible. Alors, t’as ta chance avec Steph’... à condition bien sûr qu’elle soit disponible. Allez, bonne nuit, Patrick ! Fais de beaux rêves. Avec ou sans elle. Bisoussss.

 

Même jour, 20 h 15.

 « Allô Steph’, c’est Patrick. J’te dérange pas ?

- Un peu. Là, tu vois, j’ai pas trop l’temps. Mais dis toujours...

- Des fois, tu serais-pas libre pour m’accompagner au Rach’dingue ?

- Là, tout de suite ? Impossible ! Je sors juste du bureau, voilà que je tombe dans un embouteillage incroyable ! Pas moyen de circuler, ni de stationner. Je broie du noir, carrément.

- Pas la peine de rentrer chez toi, reste où t’es, garde le portable allumé. J’te prends au passage en moto, puis on sort en boîte ensemble.

- C’est juste que je rentrais pas chez moi. [ Radioguidage : au rond-point, prenez la deuxième à droite. Tournez à droite ]. Oui, mon G.P.S. est réglé sur le Polypode.

- Le Polypode ? Et pour faire quoi ? Les boutiques vont bientôt fermer, si ce n’est déjà fait.

- Justement ! Je prends de l’avance pour demain. Non, Patrick, je suis vraiment désolée, mais le Rach’dingue, ce sera pour une autre fois. »

[ Bruit de fond : le G.P.S. ânonne : Vous ê-tes ar-ri-vée à des-ti-na-tion.] »

 

Voix off du smartphone, avec l’appli #Polypode.com

« Soyez branché, stylé, liké… La gamme masculine est tendance, avec l’indémodable caban, la veste en jean, qui peut se porter aussi bien qu’un costume-cravate. L’idée est de mixer les pièces entre elles…. Il faut twister les pièces, surfer sur les nouvelles matières….le détail infime d’une coupe, une épaule qui remonte d’un centimètre font la différence. »

« Chez Gérard, on trouve des chaussures tendance à prix cassés, dessus cuir personnalisé, peau sublimée à la main, suivant les coutures et les reliefs, diverses nuances bois de rose, blue lagoon ou marron cohiba. » 

« Nuit marine, nuit câline, chiné, ciel... Aux Galeries Farfouillette, on trouve tous les bleus de l’âme et de la nature, ainsi que toute une gamme de tons granite, menthe et curry. Pour les audacieuses, les chemisiers en denim se portent négligemment dégrafés sur un soutien-gorge pigeonnant. Cet article se décline en cinquante nuances de gris. Le pull cachemire à col V, châle ou cardigan, se décline aux quatre couleurs d’automne…. à prix doux. »

« Séduction sur mesure… offrez-vous un rouge à lèvres personnalisé, assorti à votre pull en cachemire ou votre sac à main, dans un étui de cuir à vos initiales. »

 

Même jour, 23 heures.

«  Steph’ ? Ici Léa. Tu dors pas, au moins ?

- Dormir, moi ? Tu parles ! Bien trop excitée pour ça.

- T’es où et tu fais quoi ?

- J’attends dans ma voiture, à l’arrêt.

- Mouais, j’t’envie pas. Avec le froid qu’il fait, tu dois trouver le temps long !

- En m’enveloppant dans un plaid, je maintiens la température et j’arrive à somnoler. De temps en temps, je relance le moteur pour mettre un peu de chauffage. Et toi, t’y vas comment, au Polypode ?

- Eh bien, à pinces, qu’est-ce que tu crois ?

- C’est vrai qu’t’habites pas loin, toi.

- Cinq cent mètres à faire. J’ai juste le souci de mettre le réveil, m’habiller en vitesse, pour être sur place avant huit heures. Enfin, sous la galerie, il fait bon chaud. Épitucé, on offre aux premiers arrivants café et croissants.

- J’en salive par avance ! Fais de beaux rêves, Léa ! J’te rejoins demain matin

 

Mercredi 20 janvier, 7 heures 30.

 Nuit noire. À part le bruit de la pluie qui tombe, un silence oppressant. Le smartphone de Steph’ est toujours en veille. Un plop annonce à Léa l’arrivée d’un nouveau message.

«  C’est Steph’. T’es où, Léa ?

- Sur l’escalator du Polypode. On se fait bousculer, tout le monde est sur les starting-blocks. Et toi ?

- Je suis sur le palier, premier niveau.

- T’as pris une longueur d’avance sur moi.

- Ça veut dire quoi ? Y’a justement plus moyen d’avancer !

- Courage, Steph’ ! On y arrive. Tiens! J’aperçois le pull mohair corail, dont je suis tombée raide dingue en faisant mes repérages. J’ai tout de suite craqué pour cet article.

- T’aurais pu l’acheter avant sur internet. Ou encore hier, aux ventes privées.

- Oui, mais j’avais pas le temps… ni la carte du magasin, d’ailleurs.

- Ça se prend en un instant. Enfin, c’est pas grave, aujourd’hui, ils affichent ton pull à – 50.

- Encore faut-il qu’il en reste en taille M. Et puis, moins cinquante, ça veut dire quoi ? Moitié satisfait, moitié déçus ? C’est l’histoire du verre à moitié vide, à moitié plein.

- Keep cool ! On ne peut pas avoir à la fois l’article dont on rêve, le coloris qu’on veut et la bonne pointure, ce serait trop beau. T’inquiète, un article en laine, c’est extensible !

- Ça y est ! Maintenant, ma grande, on va pouvoir juger sur pièces : ils ouvrent ! »

 

Même jour, huit heures.

 Les deux copines se font de grands signes. Grincement des grilles qu’on déverrouille. Les plus pressé(e)s ou les plus fluet(te)s tentent de se faufiler sous les rideaux métalliques en train de se lever. Puis, c’est le grand rush. L’atmosphère fleure bon le café chaud qu’on sert aux premiers clients.

« I’ve done a dream »….

À présent, le rêve s’est fait réalité : les soldes, c’est fou !!!

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Piste d’écriture : le rêve. Photos de l’auteur. Extraits de pube rédactionnelle tirés d’Express Styles.

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09 janvier 2018

Quelle journée! par Sylvie

totemorque

 

Piste d’écriture : utiliser un ou plusieurs début(s) de nouvelles proposé(s) pour développer une histoire. 

Quelle journée !

            Il est six heures. La lumière du jour s’infiltre déjà dans la chambre, suffisamment pour distinguer le lit, une forme allongée dedans, et une longue silhouette debout à côté[1]. Ma présence en tant que spectateur de cette scène n’est pas fortuite, la raison en est même double : j’habite un étage plus haut, et je suis inspecteur de police. Alors la concierge n’a pas hésité une seconde à venir me réveiller lorsqu’elle a entendu un « boucan du diable », selon ses propres mots, vers 5 heures du matin, suivi d’une cavalcade dans les escaliers. Le temps de saisir son courage à deux mains, d’enfiler son peignoir et de monter me chercher, nous voilà, dans le petit matin blême, au cœur de cet appartement dont elle m’a obligeamment ouvert la porte. Car celle-ci était fermée à clé, mais personne n’a répondu à notre coup de sonnette.

Donc, résumons-nous : dans une chambre, un lit, une forme allongée dedans, une longue silhouette debout à côté, toutes les deux immobiles, un inspecteur hirsute en survêtement et une concierge non moins hirsute en peignoir éponge orange délavé. Sans oublier une porte d’entrée ouverte de manière illégale.

Autant assumer cette situation absurde jusqu’au bout, me dis-je en m’approchant de la longue silhouette.

- Monsieur… madame... Vous m’entendez ?

Pas de réponse. Je m’approche un peu plus, tends la main et touche… du bois. Ce qui est déjà un heureux présage pour le reste de la journée, pensé-je in petto. En fait, cette silhouette s’avère être un totem, comme je le constate à la lumière du jour qui se fait plus perçante. À peine de retour de deux mois passés au Canada pour une enquête délicate, j’identifie sans peine ce totem comme provenant des Premières Nations amérindiennes, avec son entrelacement de formes humaines, de queue de castor et de représentations de la « baleine tueuse », ou autrement dit l’orque. Cela me semble tout de même étrange que ces symboles aient atterri en plein Paris ! Je m’avance alors vers la forme allongée, qui vu l’état de son crâne ne pouvait de façon évidente pas répondre à notre coup de sonnette. Tout un côté de la tête est enfoncé, et l’autre permet de constater combien la dame a dû être une beauté. Cette vision me réveille tout à fait, j’appelle ma brigade, le médecin légiste et tout le saint-frusquin. J’ai à peine le temps de revêtir une tenue plus conforme à mon grade que l’intégralité de ce petit monde est là et s’agite dans tous les sens.

Donc, résumons-nous : un appartement de l’avenue de Clichy plein de flics et de personnes en blouse blanche, tous les habitants de l’immeuble sur le palier derrière la concierge, une dame sacrément esquintée, et un totem tout ce qu’il y a de plus ancestral, qui n’est visiblement pas l’arme du crime. Et ajoutons à cela l’absence de traces d’effraction…

            Bon, cela commence bien… Le point positif, si l’on peut dire, c’est qu’au moins le cadavre correspond au corps de la propriétaire des lieux. Celle-ci a des enfants et une femme de ménage, on sait déjà ainsi où trouver les trousseaux de clés existants et on peut démarrer l’enquête en partant de là. La journée se passe comme toutes les journées d’enquête. J’envoie une équipe prévenir et interroger les enfants, une autre chez la femme de ménage, et ordonne la fouille de l’appartement de la concierge, on ne sait jamais. Sans oublier l’interrogatoire de l’ex-mari, car la victime reposait, si l’on peut dire de nouveau, sur un matelas « doré » fort confortable. Petit à petit, mes collègues reviennent avec des informations intéressantes, les indices s’accumulent. À l’heure du déjeuner, nous commençons à avoir une idée assez nette de ce qui a pu se passer.

Donc, résumons-nous : une dame friquée qui avait des amants plus jeunes et dépensait avec eux pas mal d’argent, un ex-mari qui tire plutôt le diable par la queue, la nouvelle compagne de ce dernier qui jalouse la dame depuis toujours… et qui est étonnamment d’origine amérindienne !

            Il ne nous a pas fallu bien longtemps pour trouver le potentiel mobile du crime, mais un peu plus de temps pour en trouver l’arme, soigneusement enterrée dans le jardin. Les aveux n’ont ensuite pas été longs à venir.

Donc, en conclusion : un « crime passionnel » impliquant deux femmes qui se haïssaient, à tel point que la criminelle n’a pas hésité à laisser sur place un indice l’accusant afin de s’assurer que l’âme de la victime ne connaîtra pas le repos. Eh oui, c’est bien le sens de la présence du totem…

            Finalement, affaire résolue avant la fin de la journée. J’avale un sandwich au bar en bas du commissariat puis m’attèle à la rédaction de mon rapport. Ainsi qu’au remplissage de divers formulaires en attente. Car c’est curieux comme rien n’avance quand on n’est pas là pour s’en occuper… Vingt-deux heures. Les dossiers en cours sont bouclés. Je m’étire, le regard perdu dans le vide. La nuit est tombée d’un coup sur la ville, noire[2]. Et je me demande quels forfaits vont encore être commis pendant les heures qui viennent, quelles mauvaises surprises je vais trouver au matin. Ma vie est bien singulière…



[1] Le Seuil (variation sur free Bird), Scarlett Allainguillaume, id.

[2] 35, Amandine Bellet, in Douze cordes, 12 nouvelles musicales, éd. Antidata, 2013

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04 janvier 2018

les stages

le stage du 14 janvier, écriture scénaristique et écriture romanesque, est reporté au mois de mars.
Le prochain stage aura donc lieu le 11 février: L’écriture et le corps. Le Mouvement authentique, co-animé par Agnès Vinel, professeure de yoga et de danse contact, et Carole Menahem-Lilin,  auteure et animatrice d’ateliers.
Alternance de mise en mouvement du corps et de temps d’écriture.

De 10h à 17h, salle Adra 19 place du Nombre d'Or.
30 € pour les participants aux cours réguliers, 40 € pour les non-participants(adhésion Adra stage comprise).

Contact Carole : 06 84 01 48 57, ou www.atelierdecrits.com

Mars: Ecriture scénaristique/ écriture romanesque. Exemples comparés, initiation à l’écriture scénaristique, temps de créativité et de retour. Co-animé avec Daniel Sebaihia, diplômé du CLCF (Conservatoire libre du cinéma français).

 

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03 janvier 2018

Le mouchon et la fourchette, par Michelle Jolly

buche

Piste d'écriture: les goûts, les saveurs, la cuisine...

On dirait une fable de La Fontaine ! ça peut être cela si je le raconte à mes arrière-petits-enfants comme Le loup et l’agneau. Non, c’est bien plus simple, c’est l’histoire que Georgette, mon arrière-grand-mère, celle qui est partie la dernière  à quatre-vingt-seize ans, nous racontait, ne se lassant pas de nous faire remarquer à chaque Noël auprès d’elle que le mouchon, c’était la bûche que l’on brûlait à Noël, quand elle était enfant, et qui devait durer toute la nuit, pour garantir une année prospère.

Il fallait donc trouver une bûche de bonne taille, lourde et dense, du prunier ou du cerisier. On conservait aussi depuis la fête des rameaux une branche de buis, et l’on bénissait la bûche, et l’année, ainsi, serait bonne ! On se contentait dans l’allégresse générale de distribuer des friandises aux enfants, c’était tout…. Et quand dans les années quarante-cinq, la bûche chocolat, café, fit son apparition dans les vitrines des pâtissiers, Georgette ne fut pas la seule à crier au scandale !

Le pâtissier, c’est cher, disait maman, et en bonne cuisinière, elle décida de « faire la bûche à la maison ». La tradition dura, des générations, jusqu’à l’apparition de la « bûche glacée », là on faiblit presque tous, mais cette trahison n’a pas détruit le souvenir de « l’instant bûche » le matin du jour de Noël... Au début il fallut trouver du beurre ! Dans ces années-là, c’était tout un monde, alors on gardait la crème du lait, et ma mère battait, battait, jusqu’à durcissement, c’était long ! Et puis la farine ? comme le sucre elle était rationnée, mais durant l’été, tous les enfants des écoles allaient glaner, j’adorais ça, on ramassait les épis que les machines avaient oubliés dans les champs de blé, une récré en plus ! 

O avait alors ce qu’il fallait pour faire le gâteau : farine, sucre, les œufs de nos poules, de la levure. Cette galette allait au four , pas trop longtemps car il fallait qu’elle reste souple, alors maman versait sur le beurre sucre, poudre noire de cacao, quelques œufs battus en neige ferme, et elle étalait sur le biscuit imbibé d’un vieil alcool, cette crème fondante dont elle gardait quelques cuillérées ; puis doucement elle le roulait  en enfermant le tout, puis  faisait un arrêt ;  il faisait frais dehors, on le laissait sur le rebord de la fenêtre le temps qu’il prenne forme en refroidissant. Alors maman reprenait le gâteau, étalait dessus la crème au beurre restante et c’est là qu’entrait en danse, indispensable, la fourchette !

Sur le beurre brun ma mère, délicatement dessinait les nervures du bois, les nœuds, le gâteau devenait bûche, et nous en étions émerveillés chaque fois. Plus tard, quand on put trouver du chocolat en tablette, maman nous fit participer au décor de sa bûche, nous allions ramasser des feuilles de houx, de laurier, avec un pinceau on recouvrait la partie nervurée de chocolat fondu, nous laissions refroidir et détachions ensuite une feuille de chocolat, que l’on posait sur la bûche familiale.

Tous ces souvenirs, en gerbe, sont pleins de parfums, de saveurs, qu’il est difficile d’oublier, et il m’est coutumier de les voir arriver, chaque approche de Noël, et j’essaie, tant que je peux d’y accrocher les êtres chers qui me suivent…

 

 

 

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30 décembre 2017

Pour les enfants: Ateliers d'invention d'histoires, mardi 2 et mercredi 3 janvier

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Guidé(e) par Carole, viens inventer, écrire (ou dicter), illustrer ton histoire.

 

Nous nous inspirerons de personnages créés par des dessinateurs. Tu pourras les faire se rencontrer, voyager, s’exprimer…Tu repartiras avec tes pages illustrées, que tu pourras relier, pour les garder ou les offrir…

Je serai là pour t’écouter, t’aider, te proposer de nouvelles pistes, des dictionnaires, stylos de couleur effaçables, crayons de couleur, colle, ciseaux…

Moment de lecture ou d'accrochage en fin d’activité.

A partir de 8 ans,  2 dates et quartiers possibles:

Le mardi 2 janvier, dans l'Ecusson, magasin  La Papeloire, 8 rue du Bras de Fer, 14h30-16h30, 15 € (+ 1 ou des cartes Papeloire pour la reliure…)

Le mercredi 3 janvier,  quartier Antigone, au 134 rue/place de Thèbes, salle Adra, de 14h à 17h30, 20 €.

S’inscrire impérativement auprès de Carole (jusqu'à 1 h avant : 06 84 01 48 57, carole.lilin@gmail.com, www.atelierdecrits.com)

 

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27 décembre 2017

Dialogue entre deux âges, par Christiane Koberich

christiane dialogue

Piste d'écriture: le dialogue (avec conflit) 

               Emile vient d’assister bien malgré lui à une dispute –encore une- entre sa bru, Aline, et sa petite fille Chloë qui l’étonne toujours et l’agace souvent par l’étendue de ses désirs et de ses revendications. Aline en colère vient de tourner les talons, et quitte la pièce coupant court à la discussion avec sa fille. En vieux sage qu’il se croit, et parce qu’il aimerait éviter que le repas tout proche ne tourne au conflit entre l’adolescente et ses parents, Emile sort de son silence et tente de raisonner Chloë.

« Voyons Minette tu n’exagères pas un peu ? Rentrer à une heure du matin à ton âge c’est largement suffisant !

-Oh  Papi ! Tu dis toujours la même chose. Tu ne comprends pas qu’à une heure on commence à peine à s’amuser et je suis la seule obligée de partir à cette heure-là. Les autres…

-Non, l’interrompt-il. Ne me parle pas des autres ; ils n’ont donc pas de parents qui s’inquiètent ? Ils ont toutes les libertés ?

-Eh bien oui, justement, leurs parents leur font confiance, eux ; et puis peur pourquoi ? Il faut pas s’inventer des dangers non plus ! Bien sûr toi t’en es resté à la guerre et au couvre-feu ; tu me l’as déjà raconté cent fois  mais on a changé d’époque ! »

Emile refuse de céder. Il adore sa petite fille, comprend ses rêves d’indépendance : il a été jeune lui aussi et il sait d’expérience que la jeunesse se rebelle facilement contre les interdits des adultes ; mais il comprend également (et même approuve) Bertrand et Aline.

« Oui évidemment on a changé d’époque. Heureusement… ou malheureusement. Je me demande parfois si on y a gagné.

Chloë écarquille ses grands yeux bleus, pince les lèvres et rétorque vivement.

-Parce que tu regrettes ton époque maintenant alors que l’autre jour tu étais tout fier de savoir utiliser internet ! Et puis dis la vérité : ça te plait pas peut-être de pouvoir regarder la télé quand tu veux, et d’avoir plein de programmes ? Tu m’as bien raconté qu’avant il n’y avait qu’une chaîne et encore elle ne marchait que le soir. Alors ?

-Bien sûr c’est vrai ; je ne dis pas que rien n’est bien aujourd’hui, mais tu sais nous, même sans télé on ne s’ennuyait pas : on jouait beaucoup dans la rue avec nos amis, tandis que maintenant, avec toutes ces voitures…

Chloë bondit intérieurement .

-Ben justement voilà, nous aussi on aime retrouver nos copains ; et on aime se regrouper tous ensemble chez quelqu’un qui a des parents ouverts d’esprit et qui nous passent leur maison. Seulement on aime bien se retrouver la nuit, on mange des pizzas, on se mate un film, on écoute de la musique, on danse. Et ça des parents bornés, ils comprennent pas que ça doit durer toute la nuit »

Emile sent que la discussion lui échappe. Qui a commencé à parler d’époque, sujet si souvent débattu avec sa petite fille ?... Mais voilà ! Son époque à lui avait aussi du bon et il a envie de la défendre : on gaspillait moins, on respectait la nourriture (on en manquait parfois) on faisait attention à l’eau, on n’avait pas besoin d’autant de vêtements… On savait être parcimonieux.

« Parcimonieux ?…Mais papi tu vas quand même pas te plaindre qu’on prenne une douche par jour et qu’on se change souvent. La même tenue toute la semaine faut pas exagérer.

-D’accord, d’accord, concède-t-il. L’opulence, toutes ces richesses dont on rêvait jadis… Tous ces biens qu’on ne pouvait même pas imaginer… Mais tu aimes ça toi, ces villes qui n’en finissent plus de grandir, ces automobilistes coincés dans des bouchons qui semblent s’énerver après un ennemi invisible, le portable coincé entre l’oreille et l’épaule. Tous ces gens, toutes ces vies isolées dans des mondes hermétiques ? Cette vie folle.

Emile se perd un peu dans son discours tandis que Chloë, amusée, le rappelle à la réalité.

-Bon mais dis papi. Tu le diras aux parents que une heure du matin quand même c’est vraiment trop tôt ? » 

 

Octobre 2017

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25 décembre 2017

La dinde à l'olive, par Jean-Claude Boyrie

FRANCÈSE 20 (épisode parodique):

La dinde à l'olive.

 

20 dinde

 Quelque temps après qu'il m'eût remis son précieux mémoire, il advint que François de Martres fut veuf à son tour. Après la disparition de sa chère épouse, victime d'une longue et cruelle maladie, il vécut quelques six mois dans une semi-retraite, observant un délai convenable de viduité. Ensuite, il renoua progressivement avec ses anciennes habitudes, recevant au château seigneurial de Loupian ses ami(e)s et connaissances. En dépit des malheurs de l'existence, un homme reste un homme, et (qui mieux que moi peut le savoir ?), la solitude est dure à supporter ; plus encore en temps de fêtes.

Malgré le temps passé, nous étions, François de Martres et moi, restés proches. De fait, nous n'avons jamais cessé de correspondre. Aussi ne fus-je pas surprise, en cette fin décembre, de recevoir un billet de sa main, plein de délicatesse et de courtoisie.

« En dépit des malheurs qui s'accumulent sur ma tête, et peut-être à cause de cela, coyez-bien, chère Francèse, que je ne cesse de penser à vous. Il n'est de jour où je ne revive encore avec émotion nos doux entretiens d'antan. Je garde en moi le souvenir de la collation que nous prîmes en tête-à-tête, et de ce qui s'ensuivit. Je souhaiterais, si faire se peut retrouver ces moments, vous rendre la pareille. Aussi vous convié-je à partager ce repas de Noël en mon fief de Loupian. Vous me feriez le plus grand honneur et la plus grande joie en acceptant d'être de la fête ce xxive de décembre, etc... »

C'était un aveu sincère et fort galamment tourné, mais je trouvai l'invite trop directe pour n'y voir point malice. Ayant connu deux fois les affres du mariage, et n'y désirant plus revenir, je ne voulais pas laisser à cet aimable gentilhomme une once espoir que je céderais un jour à ses avances. Au demeurant, nous n'avions plus, ni l'un ni l'autre, le temps devant nous.

Monsieur de Loupian insista, m'invitant derechef avec tant de gentillesse, que j'aurais eu mauvaise grâce à refuser. Je cédai donc à sa prière, à l'expresse condition que ce repas auquel il me conviait fût apprêté de sa main et non l'ouvrage d'un obscur domestique, ce qui en eût diminué le sens. Il est rare qu'à mon âge on ait encore un soupirant, mais tant qu'à lui décerner ce titre (qu'on pourra juger excessif), j'appréciai qu'il eût ce don rare chez un homme et, dirais-je, une bonne dose d'humilité, pour me préparer lui-même à souper. Il m'assura qu'il remplirait pour un soir la double fonction d'hôte et de cuisinier.

Vingt cinq lieues environ séparent Leucate de Loupian, l'équivalent d'une bonne journée de cheval. Avec une bonne haquenée, en mon jeune temps, j'eusse parcouru cette distance aisément. À l'approche de Noël, la saison ne se prêtait pas à exercer mes talents de cavalière et, du fait des intempéries, les routes étaient défoncées. Je fis donc apprêter une voiture, afin de voyager plus confortablement.

La tramontane s'étant levée, il faisait un temps sec, mais glacial. La nuit tombait quand je parvins sous les remparts de Loupian, l'étoile du berger paraissait juste à l'horizon.

Je franchis la porte fortifiée aux armes de cette aimable bourgade, qui se blasonnent ainsi  : d'azur à un loup d'argent sur une terrasse de sinople. Au loin, dans un écrin de vignoble et de garrigue, luisait comme un miroir l'étang de Thau.

Puis je me dirigeai vers le château seigneurial. Cette bâtisse à tourelles, fenêtres à meneaux, et culots sculptés se situe au coeur du village, entre la porte de l'étang et la chapelle Saint Hippolyte. Ainsi qu'il s'y était engagé, François de Martres avait congédié la valetaille. Il m'attendait personnellement, ce qui me valut un accueil moins protocolaire et plus chaleureux. Je fus bien aise, en pénétrant dans la salle-à-manger, d'y trouver un bon feu pétillant dans la cheminée, ainsi qu'un grand tournebroche à contrepoids. Divers volatiles de tous gabarits y rôtissaient, enfilés sur des broches de différentes tailles, chacune étant choisie en fonction de la pièce à entraîner,

Je me fis expliquer le fonctionnement de ce système ingénieux. Les pièces en étaient forgées et assemblées par vis, rivets et goupilles. Les axes étaient montés sur des bagues de bronze assurant un fonctionnement régulier. Des roues dentées transmettaient la force du contrepoids par les pignons à lanterne jusqu'à la vis du régulateur.

Un délicieux fumet de viande grillée émanait de ce foyer. Je voyais la peau des volailles se fissurer, révélant une chair tendre, craquante et mordorée, dont il était aisé de prévoir qu'elle céderait à la moindre sollicitation du couteau. De temps à autre, le maître de céans épandait sur chaque pièce une cuillère de graisse, puisée à même le lèchefrite, ou ajoutait une pincée de thym pour en rendre la saveur plus aromatique.

« Nous aurons au menu de réveillon de la dinde aux olives », m'expliqua-t-il d'un air gourmand.

- Tout cela pour nous deux ? m'étonnai-je.

- Oui. Comme vous allez voir, ce plat, préparé suivant la tradition ancestrale, est moins nourrissant qu'il y paraît ! »

François de Martres m'en détailla les ingrédients : « Il faut pour l'apprêter, me dit-il, une dinde bien grasse, tendre et duveteuse à souhait, comme on en produit ici. Item, une poularde dodue, ainsi qu'un chapon fin. Item, un pigeon (ramier, précisa-t-il avec intention). Enfin, une jolie caille

- Et les olives ? » demandai-je, trouvant singulier qu'il employât le singulier, dans une contrée où l'olivier n'est justement pas une singularité.

Mon hôte me laissa entendre que je connaîtrais bientôt le fin mot de l'énigme, mais qu'il me fallait d'ici là patienter un peu, le temps de laisser la volaille mijoter. Nous attendîmes au salon l'heure de souper, en y devisant paisiblement.

Lorsque enfin nous passâmes à table, quelle ne fut pas ma surprise de ne découvrir au milieu de mon assiette qu'un unique et modeste noyau !

« Il est temps que je vous éclaircisse et vous donne la recette complète de la dinde à l'olive », me dit le sr de Loupian. Après avoir éviscéré la dinde, on y introduit la poularde. On vide la poularde, on y met le chapon. Dans icelui, le pigeon prend place, et la caille arrive en dernier. Enfin, notez bien ce détail, car il est important, on y glisse une belle olive picholine à la pulpe abondante, ferme et douce, issue de nos vergers. On met l'ensemble à rôtir à la broche, ainsi que vous l'avez pu voir, jusqu'à ce que le tout soit cuit à point. Au moment de servir, on jette la dinde : un mets trop grossier pour un réveillon. Puis la poularde, à la chair adipeuse, indigne d'être consommée. On fait fi du pigeon, tout juste bon à porter les messages. On élimine aussi la caille, pleine de petits os qui craquent sous la dent. Reste l'olive. Il n'est que d'ôter la pulpe, inutile, et de sucer le noyau, condensé des saveurs de ces différents mets. N'est-ce pas délicieux ? »

Étant ce soir-là d'humeur peu contrariante, je fis ce que demandait mon hôte. Nous rîmes fort de cette bouffonnerie et dégustâmes la volaille, avant de passer à la chambre à coucher, où des plaisirs d'une autre nature nous attendaient.

Piste d'écrituire : Mise en bouche... et en mots.

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24 décembre 2017

Mise en bouche... et en mots

En cette période de fêtes, je propose d’évoquer les goûts. Cuisiner ensemble, partager un repas, découvrir (ou rejeter) une saveur… Cela peut être propice à l’évocation de souvenirs, mais aussi créer un cadre pour une scène, une nouvelle. Beaucoup se disent dans la cuisine, ou autour d’un repas. Beaucoup de choses ne se disent pas, mais n’en sont pas moins présentes, prégnantes…

Cette liste de mots, pour vous mettre le récit en bouche...

cannelleEpices, muscade, cannelle, pavot, gingembre, vanille, anis, anis étoilé, réglisse, cardamome, safran

poivre, poivre vert, poivre rose, piment, paprika, clous de girofle, piment, moutarde, cumin, curry,  carvi, fenouil, coriandre, sésame,

sel, fleur de sel, sel gris, sel blanc, gros sel, sel fin, cristaux…

aneth, citronnelle, menthe, mélisse, tilleul, sauge

cerfeuil, estragon, basilic, marjolaine, estragon, laurier, thym, coriandre

ail, oignon

Miel, sucre (fin, en cristaux, tamisé, blanc, roux, brun, de betterave, de canne, de fruits, rapadura, mélasse…)

Bergamote, orange, citron, cédrat, limon, citron confit, zeste,

chocolat, café, raisins secs…

amandes, orgeat, lait d’amandes, pistache…

eaux de fleur d’oranger, de rose, d’hibiscus (karkadé),

essences d’orange, d’amande amère, de café, de vanille….

 

arôme, fumet, parfum, odeur, senteur…

 

consistance : craquant, croquant, fondant, moelleux, granuleux, crémeux… caramélisé, sablé, sableux, feuilleté…

en purée, hachis, velouté… saisi, revenu, bouilli, rôti… mijoté… poêlé… au sel, au four, au wok… fumé… sous la cendre…

 

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22 décembre 2017

Habiter ses déceptions, par Florence Chaudoreille

 

Piste d'écriture: des débuts de nouvelles. Ici, il s'agit d'un texte de  Olivier Salün,  Plongeon, in Short Satori, 14 nouvelles sur l’Eveil, éd Antidata, 2007.

“Les déceptions sentimentales permettent de développer certaines aptitudes. N passa maître dans l’art de rentrer chez lui.”

Un de ses amours de jeunesse, une échevelée, l’avait bien fatigué et fait courir avant, devant toute sa bande réunie, de lui porter l'estocade. Il avait rampé un moment au ras du sol, avant de parvenir à sécréter un narcissisme suffisant pour remettre le pied hors de chez lui. La remarque désobligeante qu’elle lui avait négligemment balancée avait porté au-dessous de la ceinture, et il avait durablement évité les membres de cette bande, préférant s’en reconstruire une autre, petit à petit.

Ses études terminées, il dormait plus souvent au travail que chez lui. Mais une autre femme lui avait joué la saga multi-volumes du grand amour, conçu tout frais encré pour durer jusqu’à ce que mort s’en suive. Il était tombé dans le panneau, s’installant dans son appartement, alors que le moindre paragraphe de vie commune était pénible avec elle. Discussion sans fin, pinaillages. Rien n’allait jamais, il n'était pas assez ceci mais trop cela. Surtout pas assez riche, et trop peu enclin à le devenir. Cela avait duré longtemps, beaucoup trop longtemps. La faute à cette fichue idée de grand amour, qui s'était emparé de lui, altérant sa conscience, paralysant sa capacité d’action. Pas de rupture franche possible. Ils s’étaient enlisés chacun dans leur camp retranché. Derrière des herses, des douves et des chausse-trappes, ils survécurent à la limite de l’asphyxie. Ils s’agressaient méthodiquement, à coup de chapitres moyenâgeux de carreau d'arbalètes, de projection d’huile bouillante et de trahisons. Pour finir elle l'avait sommé de déguerpir, pour le remplacer par un manant sans le sou, sans grand-chose pour lui en apparence, mais avec qui elle filait le parfait amour depuis. Fin de la saga, pour lui du moins, recherche d’un appartement, en urgence. Mais il ne parvenait pas à rester tranquille dans sa chambre, à laisser le temps s’écouler en paix.

Il y eu alors une fille de cinéma, une beauté comme on n’en voit que dans les films. Le souci c’est qu’elle s’y croyait vraiment, dans un film. Toujours à se mirer dans le regard de l’autre. Antinaturelle au possible, sans un gramme de spontanéité. Bref elle se regardait vivre, se faisait photographier et filmer vivre, mais ne vivait pas. Un détail pour elle, du moment que les apparences se montraient à la hauteur. Lorsqu’il comprit que cette hauteur confinait des profondeurs abyssales, il la laissa avec ses ordis, webcam, tablettes, smartphone, et sortit acheter des cigarettes, pour ne plus revenir. Hébergement sur divers canapés dans des salons d’amis, recherche d’un logement encore, en prenant un peu plus de temps pour le choisir cette fois.

florence paysagesÀ ce moment du film, il avait fait une longue pause sentimentale. Les femmes il voulait bien les regarder de loin, en coin, sur écran au cinéma à la rigueur, mais il n’avait plus aucun goût pour la 3D.

Et il comprit qu’il se sentait merveilleusement bien avec lui-même. Pas de discussion inutile, de temps perdu, de malentendu, de conflit, de haine, de perversité. Enfin. Il voyagea, s'intéressa à l’art. A une conférence portant sur les peintres flamands de paysage, il se trouva assis à côté d'un petit brin de femme qui l’intrigua. Vive et détachée, originale et discrète. Il la revit durant ce cycle de conférences. Et de tableau admiré ensemble en tableau admiré ensemble, ils se mirent à discuter, à ne plus vouloir arrêter de discuter, et à rentrer ensemble dans son appartement à lui ou son appartement à elle, pour continuer à discuter. Enfin il se sentait chez lui, simplement chez lui.

 

 

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21 décembre 2017

Quelques débuts, à vos stylos!

  Quelques débuts…

 

Les déceptions sentimentales permettent de développer certaines aptitudes. N passa maître dans l’art de rentrer chez lui[1].

On raconte souvent des histoires aux enfants pour les endormir. On ne devrait jamais vouloir endormir les enfants, on devrait vouloir les éveiller.[2]

Vingt-deux heures. Les dossiers en cours sont bouclés. Je m’étire, le regard perdu dans le vide. La nuit est tombée d’un coup sur la ville, noire[3].

Il est six heures. La lumière du jour s’infiltre déjà dans la chambre, suffisamment pour distinguer le lit, une forme allongée dedans, et une longue silhouette debout à côté[4].

Ma première amoureuse était une enfant sage. Elle avait onze ans, portait des robes de velours aux teintes sombres, et des chemisiers blancs à cols ronds, dentelés en pétales[5].

Ce matin de novembre, Gisèle s’étonne de ne pas trouver son vinyle préféré posé là où il devrait être, sur la commode en osier du salon. Edith Piaf, ses plus belles chansons, a disparu[6].

 

On peut commencer de différentes manières. Voici quelques exemples :

Accrocher le lecteur par une affirmation intrigante, voire paradoxale (1 et 2). Le texte aura souvent le ton du conte ou de la fable. Il aura tendance à survoler plusieurs évènements, à aller vite et loin.

Poser un décor, une situation, et y faire jouer un ou des personnages (3 et 4). Dans le début 3, le lecteur est invité à partager un moment du personnage-narrateur. Dans le début 4, on est un peu extérieur, on regarde la scène. Quoiqu’il en soit, on s’attend à ce que le récit qui suit soit riche en détails et situations précises.

Décrire un personnage, ou faire un focus sur un sujet d’attachement : un être, un lieu, un objet, une habitude qui ont un poids affectif. Cela amènera souvent à un texte portrait, ou à suivre l’évolution d’un personnage.

Démarrer « in media res », en cours d’action, comme le début 6. On aura besoin, à un moment ou un autre, d’explications, mais on est plongé dans l’ambiance très vite.

C’est bien de varier les débuts, car cela surprend le lecteur, nous surprend, nous amène sur d’autres sentiers d’écriture.

Jouez avec ceux-ci. Choisissez-en un ou deux (vous pouvez changer des faits, noms ou mots, l’important est qu’ils gardent leur spécificité.)

Au gré de vos lectures, faites-vous une petite anthologie de débuts.


 

Fable, lafontaine, conte philosophique, Le vicomte pourfendu, le baron perché, antiono calvino

Joseph K, Kafka

 



[1] Plongeon, Olivier Salün, in Short Satori, 14 nouvelles sur l’Eveil, éd Antidata, 2007.

[2] Irréparable(s), Romain Protat, id.

[3] 35, Amandine Bellet, in Douze cordes, 12 nouvelles musicales, éd. Antidata, 2013

[4] Le seuil (variation sur Free Bird), Scarlett Allainguillaume, id.

[5] Sixième bleue, Olivier Salün, id.

[6] Tout ce que tu fais est merveilleux, Charlotte Monégier, id.

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20 décembre 2017

Mécanismes d'aurores pour horloge crépusculaire, par Jean-Claude Boyrie.

FRANCÈSE 15

« Mécanisme d'aurores pour horloge crépusculaire »

 15 Réveille-matinMoyenne

 "Le pessimisme est une affection qui altère le regard, empêche d'aimer le soleil de l'aube et la beauté qu'il confère à la terre meurtrie. »

Nina Hambursin, commissaire de l'exposition AL , Montpellier, Carré Sainte Anne, nov. 2017.

 Il est six heures : Leucate s'éveille. La lumière du jour s'infiltre dans la pièce à travers mes volets à claire-voies. Je m'étire, le regard perdu dans le néant. Je me lève et cherche encore des yeux, mais en vain, la silhouette familière. Ici, je me retrouve seule, désespérément seule. Il me suffit de voir ce lit, défait d'un seul côté, cette place vide à côté de moi.

J'ouvre les persiennes : une belle et chaude journée s'annonce. On prétend que l'aurore est porteuse d'une lueur d'espoir, qu'elle rachète un instant les inhumanités de notre humanité. Mais qu'ai-je à faire de cette aube nouvelle, pauvre de moi qui n'ai personne avec qui la partager ? Nous sommes au mitan de l'été. Je lui trouve un arrière-goût de fin d'automne. À l'extérieur, j'aperçois, sur le mur qui fait face à ma fenêtre, un cadran solaire rivé. Les heures s'inscrivent en chiffres romains, séparés d'intervalles inégaux. Chaque heure est porteuse d'un des multiples maux de ce temps. On lit sur le cadran cet aphorisme en latin : « Vulnant omnes, ultima necat ». Toutes blessent, la dernière tue.

Oui, le temps fuit sans retour, inexorablement, pour moi comme pour les autres. On se voit moins vieillir quand on vieillit à deux.

Cinq ans déjà se sont écoulés depuis la mort de mon époux. Ce terrible évènement a ruiné ma existence, et je n'ai pas su, ni voulu, prendre la mesure de mon deuil. Quel moyen de le faire, en vivant dans le déni ?

Conformément à ses volontés, Jean de Bourcier fut tout d'abord inhumé dans l'église paroissiale de Leucate. En temps de guerre, il n'y avait pas d'autre solution, mais, une fois la paix revenue, ce héros a trouvé dans la basilique saint Paul Serge à Narbonne une sépulture digne de lui. C'est là qu'un jour, peut-être moins éloigné qu'on le croit, je le rejoindrai pour toujours. Dans l'immédiat, je vis mécaniquement, n'ayant que faire des éloges que l'on fait de moi, des honneurs dont on m'abreuve. Peu me chaut que le Roi notre Sire ait dit à mon propos : « Il est de la gloire de la France que l'on sache que les dames y valent des capitaines ».

Et lui, tout roi qu'il ait, connaît-il beaucoup de capitaines qui vaillent une seule femme ? »

Cette semaine, un nouveau malheur est arrivé. Je viens d'apprendre que la duchesse de Montmorency, ma bienfaitrice et mon amie, a rendu le dernier soupir. Antoinette de la Marck ne s'est jamais remise de la perte de son fils aîné, mort au combat l'an dernier.

Je suis heureuse et fière, il est vrai, d'avoir pu soutenir cette femme admirable en des circonstances similaires aux épreuves que je traversai.

En raison d'un insignifiant d'armes, pour l'opiniâtreté dont je fis preuve alors, tous me considèrent aujourd'hui comme une dame illustre. On me cite en exemple, et j'en suis bien marrie. Henri de Montmorency, désormais veuf, m'a proposé de le rejoindre à Pézenas. Il me dit qu'il serait flatté que je fusse à ses côtés, que je serais le fleuron de sa suite (avec, j'imagine, ce qui s'attache à cela). J'ai refusé net, prétextant mes devoirs de mère et les obligations qui s'attachent à mon gouvernement de Leucate. Il n'a pas insisté. Mes rapports avec Monsieur le duc ont toujours été des plus ambigus. Je garde un doux souvenir du temps passé dans son entourage. Il est vrai que je connus là deux ans de bonheur insouciant. Nous vécûmes, si j'ose ainsi dire, une forme d'intimité, mais je ne pardonne pas à cet homme inflexible de n'avoir pas fait tout ce qui était en son pouvoir pour sauver mon époux.

Brisons là, car les aiguilles de la grande Horloge ne tournent que dans un sens. Le temps de la vie de cour est révolu pour moi. Ma naissance n'est point telle que je puis prétendre à la main d'un connétable, et ma fierté trop grande pour que j'accepte d'être sa maîtresse en titre (il y a toute apparence que c'est ce qu'il attend de moi).

Le duc ne sera pas long (le connaissant, j'en suis d'avance convaincue), à trouver une nouvelle épouse, qui lui donnera de beaux et bons enfants.

Si je n'envisage en aucune façon de me remarier, ce n'est pas que je manque de propositions dans ce sens, car, nonobstant ma beauté ruinée, on sait que j'ai beaucoup de bien. Je décline toutes les avances, dont celles, plutôt ridicules, que me fait Monsieur de Ramier. Lui qui, durant le siège, avait persécuté mon prisonnier, s'enorgueillit d'avoir sauvé le fort à mes côtés. Grand bien lui fasse ! Je ne doute point des vertus de son coup de rein, mais enfin, tant qu'à parler vertu, je préfère garder la mienne.

Comment mes traits ont-ils pu se faner autant en si peu de temps ! Loupian, cet aimable gentilhomme, ne va pas me trouver bien attirante… il se peut qu'il ait lui-même enduré les outrages du temps, mais pour un homme, la beauté compte moins. Mon cher otage a conservé toute mon affection. Après qu'on m'eût livré le corps de mon époux, je dus retenir mes hommes qui voulaient le précipiter du haut des remparts. Mon second clamait haut et fort que ce ne serait là que justice. Il me fallut calmer cette ardeur vengeresse. J'engageai le malheureux à fuir la place au plus vite avant qu'on ne le mît en charpie, et tant qu'il en avait les moyens. Sauver cet homme innocent des crimes dont on le chargeait était pour moi la chose la plus naturelle du monde. Enfin, c'est bien là l'essentiel, François de Martres a pu revenir sans dommage parmi les siens. Il me jura qu'il m'en garderait une reconnaissance éternelle et sur l'article, a tenu parole. Au fond, je crois qu'il est amoureux de moi. De mon côté, je me suis attachée à cet homme de coeur. Un étrange et paradoxal mimétisme le conduisit à suppléer du mieux qu'il pût mon époux trop tôt disparu, pour lui compagnon d'armes qu'il n'avait au fond que peu connu. Mais laissons là le domaine obscur des sentiments. Une fois le péril écarté, je le vis partir ce gentilhomme avec regret. Il avait hâte de rejoindre sa famille, et j'avais, moi, le devoir de me consacrer à mes enfants.

Ce n'est que plus tard, et avec d'infinies précautions, que François de Martres se rapprocha de moi. Il m'écrivit qu'il avait ses entrées à l'archevêché de Narbonne, assez pour mener lui-même certaines investigations, qui permettraient à la vérité d'éclater, si pénible à supporter fût-elle. Et puis, n'était-ce pas la meilleure preuve d'attachement qu'il pouvait me donner ?

J'étais opposée à cette démarche et tentai d'abord de l'en dissuader, au motif qu'il devrait, pour mener à bien son enquête, affronter les milieux ligueurs, encore actifs à Narbonne. Il passerait pour un félon s'il cherchait à obtenir ses informations par la feinte, abusant ainsi de la confiance de ses amis. Tout cela, dans quelle intention ? Pour quelle fin ? Qu'entendait-il démontrer ? Où voulait-il en venir vraiment ? L'heure étant à la générale amnistie, à quoi bon remuer les stupres du passé ?

Monsieur de Loupian insista tant et, pourrais-je ajouter, d'un ton si affectueux, que je finis par accéder à son désir. Il entreprit aussitôt à Narbonne un long et patient travail de recherche. Il poussa le zèle jusqu'à interroger un à un les consuls qui avaient jugé, puis condamné mon époux (du moins ceux qu'il put trouver, car certains étaient retirés ou déjà morts). Au greffe, il explora les archives, finit par trouver les minutes du procès, qu'on avait omis de détruire, et qu'il éplucha minutieusement page après page. Il établit sans difficulté que ledit procès avait été bâclé, les débats expédiés, que l'accusé n'avait pour la circonstance bénéficié d'aucun défenseur.

De toute évidence, la fatale sentence était déjà prononcée, et la perte de mon mari décidée en haut lieu. De tout cela, je n' avais jamais douté.

Restaient à éclaircir les conditions de la captivité de Jean de Bourcier, puis de son trépas. François de Martres poursuivit sa quête. Il fut assez habile pour retrouver les geôliers de mon époux, questionnant tous ceux qui l'avaient approché du temps de sa détention. Trois mois s'écoulèrent. Mon informateur m'annonça qu'il avait pu se procurer le nom des criminels qui l'avaient froidement étranglé dans son cachot. Je fus terrifiée en songeant aux suites que de telles révélations ne manqueraient pas d'entraîner. Je devais le faire à la mémoire de mon époux. Dans ce sens, je ne pouvais me contenter, comme il eût été facile de l'obtenir, d'un simple procès en réhabilitation. Cela revenait à reconnaître la validité de la première instance, que j'ai toujours considérée comme nulle et non avenue. En fait, je voulais que les assassins fussent jugés et condamnés. Le duc de Montmorency n'y était pas opposé. Monsieur de Joyeuse non plus d'ailleurs. Icelui n'aurait pas eu scrupule à sacrifier ses comparses, pour couvrir sa propre responsabilité. Lui-même étant un personnage intouchable, on aurait simplement fait justice à des exécutants.

Ils seraient été pendus ou roués, et tout serait dit ! Était-ce réellement cela que je voulais ?

………………………………………………………………………………………………………….............On vient, j'entends un bruit de pas dans l'escalier. Cinq années de silence m'ont conduite à identifier un visiteur avant même qu'il frappe à la porte et paraisse à mes yeux. Ayant l'oreille fine, et les sens aux aguets, je devine à présent qui vient me voir. Feu mon époux venait fougueusement à moi. Pour m'étreindre, il eût tout bousculé sur son chemin. Les officiers de cette place, et singulièrement Monsieur de Ramier, ont le verbe haut, le port avantageux, la démarche conquérante, insouciants du vacarme qu'ils ne manquent pas d'occasionner en gravissant les degrés. Quand j'ouïs leurs éperons heurtant l'escalier de pierre avec un bruit métallique, j'imagine assez l'effroi qu'on peut éprouver, seul dans un cachot, coupé du monde, en entendant de tels bruits. Tout à rebours, me revient le pas feutré de Jean de Cézelly, mon père, identifiable entre tous. Ce prudent magistrat ne posait jamais un pied devant l'autre avant d'avoir mûrement réfléchi .

D'une certaine façon, le pas de François de Martres est un peu semblable au sien. Ce plumitif, quand il marche, a la tête dans les étoiles. On a l'impression que chez lui, l'esprit précède le corps d'une coudée au moins. De ce fait, il se heurte aux obstacles du lieu, ce dont il n'a cure, étant virtuellement « ailleurs ». Sa distraction prête à sourire, mais comment en vouloir à cet ami fidèle, venu ce soir me présenter le résultat de ses recherches ?

« Tout cela, fait-il modestement, tient dans cette liasse de feuillets manuscrits que j'ai sous le bras ». Ce voyant, je ne puis réprimer mon émotion, les larmes me montent aux yeux. « Vous n'êtes pas seule, Francèse  ! », dit-il pour me réconforter. Il montre ainsi qu'il partage mes sentiments. Pour un coup, j'accepte qu'il m'appelle par mon prénom, qu'il me prenne dans ses bras. J'ai tant besoin de son soutien !

En galant homme, il ne cherche pas à abuser de la situation :

« Fort bien, madame. Vous lirez mon mémoire à tête reposée, il n'y a pas une virgule à changer, tout ce que j'avance est vrai. Ce fait, vous prendrez en conscience votre décision. Mais je vois que la soirée s'avance. Il me faut prendre congé de vous, je dois sans différer regagner mon auberge à Sigean.

- Que nenni, Monsieur, vous êtes ce soir mon otage, au sens le plus doux du mot. J'entends que vous soupiez avec moi, j'ai d'avance fait préparer la collation. Ceci nous permettra de nous entretenir en tête-à-tête, et nous nous passerons sans regret pour cette fois de la compagnie de mes officiers. Mes enfants non plus n'en sauront rien, qui vivent dans une autre aile du château ».

Le sentant embarrassé, je lui tiens un propos plus clair :

«Au fait, je vois qu'un orage menace. À l'aube du prochain jour, il sera toujours temps pour vous de repartir. Une chambre est prête ici d'avance, à l'intention des hôtes de passage .»

Je m'abstiens d'ajouter que ladite chambre est contiguë à la mienne. Il s'en apercevra bien tout seul. Sait-on jamais ? S'il lui prend cette nuit l'envie de me rejoindre, il en trouvera le chemin.

Piste d'écriture : début proposé.

Illustration : Francis Picabia, "Réveille-matin"..

10 décembre 2017

Ô Marie, si tu savais...

FRANCÈSE 12

 

« Ô Marie, si tu savais... »

 

 6 Forêt d'Écouen

  « Après qu'il eust pris congé de sa souveraine, il vint tout dolenz se perdre en ugne forest grande & obscure, à l'ymage du chaos où se treuvoit plongé son esprit. Là, il se mit à fayre de grans soupirs & arrachant ung morceau d'écorce à ung arbre quy estoit en sève, il y écrivit ugne prophétie en latin : six vers prédisant à sa dame ung funeste destin. » (Brantôme)

 Si l'on me demandait de dire en trois mots ce que fut ma vie à la cour ducale de Pézenas (mais personne ne m'a jamais posé la question), je répondrais, dans un ordre indifférent : « la fête, la bonne chère et la galanterie ».

Les deux ans que je passai là-bas s'écoulèrent aimablement, sans heurt, j'avais l'impression de vivre un rêve. Un besoin d'incessant divertissement m'éloignait de la dure réalité quotidienne, laquelle finit pourtant par me rattraper.

Ce xve de décembre MDLXXVI, la cour ducale était en fête. Henri de Montmorency-Damville était revenu de Paris, porteur des bonnes nouvelles. Sa majesté Henri dernier manifestait envers lui, quoique depuis peu, les meilleures dispositions. Le monarque avait pris un édit de pacification accordant dans tout le royaume « l'exercice libre, public et général de la religion prétendue réformée ». Il confirmait par la même occasion Monsieur le duc dans ses fonctions de Gouverneur de la Province… oui mais avec devinez qui ? Je vous le donne en cent, je vous le donne en mille : avec pour lieutenant le vicomte de Joyeuse ! À l'entendre, tout le monde aurait dû trouver son compte à ce compromis. Antoinette de La Marck avait un regard plus critique, estimant que la seconde mesure aurait immanquablement pour effet d'annuler la première. Associer Damville et Joyeuse revenait pour ainsi dire à marier la carpe et le lapin. Point n'était besoin d'être grand clerc pour penser que ces deux hommes, d'humeurs si contraires, ne manqueraient pas de s'affronter et que leur attelage tirerait à hue et à dia.

Ce soir-là, pour célébrer l'évènement, tout le monde avait mangé et bu sans modération. Dame Damville incitait vainement son époux à la modération. Quel besoin ce diable d'homme avait-il de se jeter sur la bouteille de vin de Mirevaux, lequel passe, comme on sait, pour le meilleur cru de la province ? Soudain, sans qu'on en sût la raison, Monsieur le duc prit congé de la compagnie au beau milieu du banquet, se dirigea vers son cabinet de travail, et ne reparut plus. Madame Antoinette, appréhendant un coup de sang, me fit signe, en tant que sa proche et personne de confiance, d'aller sur place et voir discrètement ce qu'il en était. Ignorait-elle que son époux m'avait troussée comme une servante, ou bien fermait-elle les yeux sur ses frasques ?

Je poussai la porte avec précautions, puis, à pas feutrés, me faufilai dans cette pièce tendue de cuir repoussé, qui faisait fonction tout à la fois de bibliothèque et de cabinet de curiosités, accessoirement de fumoir. Calé dans son fauteuil, les yeux mi-clos, comme perdu dans ses pensées, Henri de Montmorency somnolait, à peine parut-il s'apercevoir de mon arrivée. Avait-il toujours sa connaissance ? Antoinette avait sans doute raison de craindre qu'il ne lui fût arrivé quelque chose de grave.sans doute raison de craindre qu'il ne lui fût arrivé quelque chose de grave.

                                   Pet6b LETTRINE2 ipe ou calumet ? Le duc tenait au creux de sa main cet étrange objet dont il avait bourré le fourneau de pétun, poudre odorante, et l'avait embrasé du bout d'un tison pour en tirer de longues et voluptueuses bouffées.

Cette substance aux vertus étranges, qu'on utilise habituellement pour priser, avait été ramenée des Indes occidentales par des colons venus de ces lointaines contrées (1). Sa fumée répandait dans la pièce une âcre puanteur.

« Pétuner, disait-il, a des vertus thérapeutiques. Les Indiens d'Amérique tiennent qu'elle éloigne les mauvais esprits ». Je ne saurais dire si les effets du tabac s'ajoutent à ceux de la boisson ou les contrarient, mais je pus éprouver l'intensité des hallucinations qu'il procure.

Dans un état second, Monsieur le duc prononça dans un soupir une phrase que je ne saisis pas tout d'abord, mais qui de toute évidence ne s'adressait pas à moi ;

« Ô Marie, si tu savais…. »

Je ne fus pas longue à faire un rapprochement avec le livre ouvert sur les genoux du maréchal. Il s'agissait des « Dames illustres » de Pierre de Bourdeille, dit Brantôme, « troisième discours sur la reine d'Écosse, jadis reine de notre France ». Et ceci me donna la clé de l'énigme.

Marie Stuart, qui d'autre ? Entre les volutes de fumée, un fin visage flottait, qu'encadrait une chevelure splendide aux reflets si blonds, si cendrés... Damville retrouvait les traits de la jeune reine qu'il avait jadis passionnément aimée, et qui n'avait jamais quitté sa mémoire.

Cette femme était la plus belle et la plus émouvante qu'il eût jamais connue. Sa jeunesse se paraît de toutes les grâces innocentes qu'on prête aux âges les plus fêtés de la vie. Une ample jupe faisait ressortir sa taille élancée. Grande, faite à peindre, l'air noble et fier, elle apparaissait sobrement vêtue, appréciant le noir et le blanc, tons qui mettaient en valeur ses yeux mordorés.

Quel étrange pouvoir ont les livres, de nous abstraire du quotidien et nous transporter dans l'espace et dans le temps ! J'eus l'audace et la curiosité de lire par dessus l'épaule de Monseigneur le passage sur lequel il s'était arrêté, sa lecture plongé dans un abîme de songerie, et me pris à rêver à mon tour, partageant les mêmes visions.

           6c LETTRINE3a scène en question s'était déroulée quinze ans plus tôt (1) sur la côte d'Écosse, à quelques encablures du port d'Édimbourg où l'on avait jeté l'ancre pour la nuit.

Aux yeux du maréchal assoupi, dans son imaginaire échauffé, le décor familier s'était estompé, comme englouti dans une mer glauque.

Ce n'était plus de la fumée qui s'échappait du fourneau de sa pipe, mais un brouillard épais, voilant tout ce qui se trouvait alentour. On ne distinguait pas la ligne d'horizon, tant le gris des flots se confondait avec celui du ciel. À peine devinais-je, fantômes perdus dans l'immensité de la mer, la silhouette de deux galères royales. L'une était blanche et pavoisée de fleurs de lys, l'autre était rouge et arborait les armes d'Écosse. À partir du vaisseau d'escorte, il se faisait un incessant va-et-vient de chaloupes.

Les deux galères avaient quitté Calais un quatorze août à midi. Bien qu'on fût au coeur de l'été, ce décor mélancolique était nimbé d'une lumière opaque.

Un bruit de fond se fit entendre. Les autochtones saluaient par une bordée de coups de canon l'arrivée de leur nouvelle souveraine. Cette terre inhospitalière, à l'image du temps qu'il faisait, était sombre partout où le regard se portait.

Marie, veuve à dix huit ans d'un enfant-roi scrofuleux, manifestait la générosité, le courage, la gravité d'une femme accomplie. Après la mort de François second, la fille de Jacques V Stuart et de Marie de Guise entendait succéder à sa mère, elle aussi récemment disparue. Elle voulait retrouver le pays de son enfance et monter sur ce trône improbable auquel rien ne la préparait.

C'est avec détermination que la jeune femme avait décidé de partir. Calmement, comme s'il s'agissait de la chose la plus simple et la plus naturelle du monde, elle allait vers son destin. Peu de temps après la mort de François second, une poignée de gentilshommes français l'avaient accompagnée depuis le royaume des lys jusqu'à sa lointaine Calédonie. Le maréchal faisait partie de son escorte. Outre Damville, trois des oncles de Marie étaient montés à bord du vaisseau royal : le duc d'Aumale, François de Guise, grand prieur de Malte et René, le jeune marquis d'Elbeuf. Les quatre « Mary », ses amies d'enfance, entouraient la jeune souveraine. Il y avait aussi Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantôme, un brillant causeur, un brin caustique, dont Damville disait qu'il fut son « aimé compère ».

Trois mois durant les gentilshommes français firent de leur mieux pour recréer dans l'austère château des Stuart l'atmosphère de la Cour de France, avec ses fêtes incessantes, ses chants et ses danses, ses jeux floraux. Mais, la saison s'avançant, il fallut bien repartir. Damville avait fait ses tristes adieux à Marie. Il laissait sur place son propre écuyer, Pierre de Chastelard, pour l'attacher au service de de la reine. Ce doux poète avait charge de de lui dire, en prose ou en vers, ce que désormais Montmorency ne pourrait lui-même plus exprimer. Hélas pour lui, le petit Chastelard manifesta son tempérament inconséquent, outrepassant la mission qui lui était assignée, à tel enseigne que, peu de temps après, ses écarts de conduite finirent par lui coûter la vie (2).

…………………………………………………………………………………………………………

L'an MDLXXVII, un peu plus de deux ans avant le siège de Leucate, étant de passage à Pézenas, je trouvai Monsieur le duc bouleversé. Henri de Montmorency m'apprit que Marie Stuart, déjà depuis dix ans à la merci de sa cruelle rivale, avait péri sur l'échafaud. Ni le roi d'Espagne, dont la flotte avait été démantelée, ni le roi de France, son beau-frère, n'étaient intervenus, autrement qu'en paroles, pour tenter de sauver cette reine infortunée. Elle était morte oubliée de tous. Je manifestai ma compassion au gouverneur, sachant qu'elle fut son amour de jeunesse. Il m'offrit à cette occasion le récit de Brantôme, complété d'un ultime chapitre, dont il se fût bien passé…

Souventes fois, l'Histoire a de tels rebonds, difficiles à supporter.

 Piste d'écriture : (selon Natacha Salomons, « la galerie des maris disparus »). Écriture subjective à la troisième personne. Dans ce chapitre, Francèse, placée en position de « narrateur détaché », fait à la faveur d'un moment d'ivresse, une incursion dans la pensée du duc de Montmorency (qui décidément « n'est pas une brute »), et lui découvre un amour caché.

 Notes :

(1) L'usage de la feuille de tabac, préalablement mise à sécher sous un « haloir », puis finement râpée, s'était d'abord répandu à la Cour de France avant de s'étendre ensuite à la noblesse de province. Pour « priser », il suffit d'aspirer bien fort une pincée de pétun délicatement posée sur le gras du pouce et portée aux narines. Ce geste procurait une sensation délicatement épicée, à moins qu'il ne fît tout simplement éternuer.

(2) Chastelard, non content de faire des vers, se montra plus entreprenant que ne l'autorisait l'étiquette, il dépassa même en se cachant sous le lit de sa souveraine, les bornes de la simple convenance. La reine le chassa de son entourage. Le malotru revint clandestinement et récidiva. Cette fois Marie Stuart, qui ne badinait pas avec sa dignité royale, lui fit couper la tête pour crime de lèse-majesté.

08 décembre 2017

Fantaisies, par Christiane Koberich

Piste d'écriture: visuels et phrases "papillon, papillonnage" http://www.papillon-papillonnage.com/

Fantaisies

Je me demande comment à partir d’un fil de fer quelqu’un a inventé le cintre. Etait-ce un S raté ? Ou un 2 ? A-t-il tenté de fermer son 3 ? Ou voulait-il dessiner le chapeau de celui qui s’interroge ?

Je me demande pourquoi tout ce que je fais c’est tordu. Mais la ligne droite est-elle toujours le chemin le plus sûr ? Mieux que les courbes et les torsades ? Marcher droit plutôt que louvoyer ? Suivre sa route plutôt que se retrouver dans le décor ? S’entêter plutôt que tergiverser ?

Je me demande si deux plantes côte à côte ont tendance à s’ignorer et à pousser chacune pour soi ou si elles cherchent une complémentarité chez l’autre.

Je me demande comment j’ai pu faire une faute à caresse. Comme si une caresse dans sa douceur, dans sa tendresse et dans sa légèreté pouvait se montrer carrée, ferme et intransigeante.

Je me demande qui de la cafetière ou de la tasse aura le dernier mot.

Je me demande pourquoi après un long silence gêné quelqu’un prend la parole et tous lui tombent dessus. Et pourquoi parfois devant tant de bonhomie ils saisissent juste le détail qui ne leur convient pas.

Je me demande s’il vaut mieux s’inventer des vies ou vivre des histoires invivables. Et s’il ne serait pas plus attrayant finalement de s’inventer des vies invivables pour ne pas vivre des vies trop vivables.

Trois chaises assises côte à côte. La première a tout quadrillé ; la seconde est là en pointillé ; la troisième fait des parallèles.

Je me demande pourquoi les gens devant lesquels je trébuche me disent que j’ai de jolies chaussures. Mais s’ils voyaient la douleur sur mon visage, et mes genoux couronnés, ne risqueraient-ils pas de vouloir m’aider ?

Un jour j’ai cousu ma bouche parce que je ne voulais plus faire la fine bouche et je n’aimais pas le bouche à oreille. Alors j’ai préféré vivre bouche cousue.

Je me demande pourquoi on choisit le silence pour dire le plus important. Mais si on faisait du bruit autour du plus important tout le monde le saurait.

papillon café

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stage ce dimanche 10 décembre

...de 10h à 17h, au 134 place/rue de Thèbes

Il reste de la place. L'occasion de faire avancer vos projets, ou de vous lancer sur un texte plus long.

30 € pour les adhérents, 40 € avec adhésion Adra stage.

Carole: 06 84 01 48 57

 

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02 décembre 2017

Cintré, par Carole Menahem-Lilin

Piste d'écriture: visuels et phrases trouvés sur une carte "papillon, papillonnage" (en italique).http://www.papillon-papillonnage.com/

 

papillon cintre

Je me demande pourquoi tout ce que je fais est tordu.

Comme un cintre à qui on a tordu le cou pour lui permettre d’assumer sa fonction de cintre, d’accroche nœud-pap, de croche-cravate. « Tourne sept fois la langue dans ta bouche », me disait ma grand-mère. Je suppose qu’elle en avait assez de m’entendre, du temps où j’étais bavard et insoucieux du bruit – un môme, quoi. Tourne sept fois ta langue… Elle, tournait sept fois la cuiller dans sa tasse avant de laisser reposer le marc, pour le lire après avoir bu, précautionneusement, le café.

Ce qu’elle lisait faisait beaucoup rire ses amies. Après, elles me regardaient l’œil en coin, et comme je me prénomme Marc, j’avais l’impression que Mémé avait lu mes petits secrets, pour les révéler en chuchotant. Ce que je parvenais à saisir de leurs chuchotis tenait du langage d’initiés, cela m’inquiétait. A y réfléchir aujourd’hui, je croyais qu’elles commentaient mes cachotteries, mais sans doute avaient-elles peur que je ne surprenne les leurs… Enfin, allez savoir. Les adultes ont une drôle d’attitude envers les enfants, parfois. Ils disent les aimer, mais à voir l’avidité de leur regard, on a l’impression qu’ils se vengent. Les enfants jeunes sont libres, et les adultes – certains adultes – sont pressés de les mettre dans des cases.

La case du crayon de couleur rose n’est pas celle du feutre vert, les nœuds qu’on fait à sa langue ne sont pas ceux de nos lacets, et la maîtresse s’énervait parce que je n’arrivais pas à lire bien à voix haute.

C’est parce que je lisais trop vite à voix basse ! L’histoire faisait des loopings rien que pour moi, et c’était énervant d’attendre les autres.

Mémé aussi elle voyait loin, dans toutes les directions. Je n’avais pas huit ans qu’elle s’inquiétait déjà de ce que je serais à l’âge adulte, et elle m’avait fiancée à la petite-fille d’une de ses amies à cheveux mauves : je m’unirais à une fille et petite-fille de mercière. Mémé condescendait à envisager une fille d’horloger. Il s’agissait toujours de faire coïncider les bonnes cases et les rouages adéquats. Dans l’ordre s’il vous plait…

A neuf ans, je suis allé jouer chez l’horloger. J’ai tout renversé de sa boite à réparer les montres. Soudain il y eut des roues crantées et des tournevis minuscules partout, un trésor répandu dans la poussière d’elfe…

Quand même, j’ai pu y retourner, le père de ma presque fiancée avait bien vu que je ne l’avais pas fait exprès. Il a vu aussi je me suis passionné à retrouver, ramasser et ranger. Puis à l’interroger, et à écouter.

D’ailleurs je suis devenu horloger, bien plus tard, c’est ma profession d’aujourd’hui. Je travaille dans un coin obscur d’un grand magasin très éclairé, mais les gens finissent toujours par me trouver. Evidemment, à l’heure actuelle, on doit surtout changer les piles de montres électroniques, mais quelquefois on m’apporte un oignon de grand-père, ou bien on m’appelle au chevet d’une Comtoise.

Les fiançailles ? Non, elles n’ont pas tenu, Denise aujourd’hui s’appelle Gaston. Comme quoi, il arrive qu’on se trompe en classant les rayons de couleur – oups, les crayons, bien sûr. Pourquoi tout ce que je dis est tordu ? Mon nœud pap’ est trop serré ? Ah, je ne me rends plus compte, à force.  

…Non, la fille de la mercière non plus, ça n’a rien donné. J’ai un bon métier, mais plus d’avenir matrimonial. Devant les filles, de mercière ou de sorcière, encore maintenant je me sens tout déshabillé, j’ai l’impression qu’elles rient de mes petits secrets. Un coup d’œil, et dans ma tête je déroule toute l’histoire (qui finit mal), ça fait des carambolages relationnels avant même le premier rendez-vous.

C’est que je continue à lire trop vite, et rien que pour moi ? C’est intéressant ce que vous dites.

Elles sont jolies vos cartes de tarot, mais elles ne me parlent pas trop. A part… celle-là, oui, qui vient de sortir. Le pendu, branché sur son arbre desséché. C’est moi. Ce n’est pas comme ça que Mémé me voyait, elle me projetait au moins roi de la rue. Mais les adultes, ils ne devraient pas « voir » trop loin pour les enfants. Voir et vivre au présent, c’est la chose la plus difficile, non ?

Enfin… autrefois je n’en avais rien à sonner, des partis que Mémé me présentait. C’était pas encore l’heure, vous comprenez ? Mais quand même, c’était une forme de gloire.

Aujourd’hui, me restent les comtoises… Un joli timbre, mais une conversation répétitive.

Un jour, ma grand-mère a trébuché sur la septième marche en descendant, ça non plus elle ne l’avait pas prévu. Et moi j’ai tourné sept fois la langue dans ma bouche avant de pleurer-crier, j’avais peur qu’elle s’énerve encore… Qu’elle parte sur l’énervement, la déception.

Je suis un asséché affectif, on peut dire ça. Je lis trop vite, ça lit trop vite à l’intérieur de moi, il ne me reste plus beaucoup de voix pour tenir les autres au courant. Et puis, penché sur des rouages minuscules toute la journée, ça n’aide pas.

Est-ce que je crois lire le destin dans le cosmos horloger ? C’est une idée ça, peut-être bien. Du coup, j’ai plus d’intérêt pour mon destin à moi…. J’aime bien ce que vous dites. J’ai l’impression que vous me connaissez, enfin un peu, que vous me devinez. Mais d’être deviné, pour une fois ça ne me fait pas peur.

…Vous avez raison, il y a quand même un truc, qui est à moi et que j’aime. Mon atelier perdu. C’est presque à la campagne, loin du grand magasin. Une grange. J’y répare les tocantes chinées dans les brocantes.

Enfin, quand je dis que je les répare, en fait je les transforme. Ça fait comme des sculptures aériennes tenues par des plexiglass… Non, je ne les ai jamais montrées à personne. Trop mélangé, aurait dit Mémé. « Si tu dois être horloger, sois horloger mon garçon. Laisse les artistes à leur désordre. » Mais depuis le temps, ça a dû cesser de lui faire de la peine.

Ah, la carte du pendu signifie la maturation et le détachement ? J’aime assez, c’est vrai, comment le bonhomme sourit et replie une jambe contre l’autre, en triangle. Pas si tordu, en fait.

C’est vrai que mes sculptures horlogères, elles ressemblent un peu à ça. Des triangles et des cercles. Certaines sont tête en bas, d’autres tête en l’air, elles me sourient, elles tocantent leurs secrets…

Vraiment, les voir vous amuserait ? Une autre sorte d’arcanes, dites-vous ? Euh, il y a toujours un peu de poussière d’elfe dans cet atelier perdu, j’espère que vous n’éternuerez pas.

Enfin, si vous éternuez je vous dirai « A vos souhaits », et peut-être que la magie fonctionnera…

 

 

 

 

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01 décembre 2017

Se détacher, par Michelle Jolly

Piste d'écriture: visuels et phrases trouvés sur une carte "papillon, papillonnage". Je me demande, murmurer, danser... 

Se Détacher….

…Il était là, au milieu du salon, posé au sol sur le tapis que l’on n’avait pas osé retirer, car, Jeanne et Lise avaient crié d’une seule voix : « Attention ! Posez-le ici, il est fragile ! »

Nous avions tout partagé, non sans mal, sans cris et rancœurs, maman gardait tout, et entassait dans cette vieille maison familiale objets, meubles, traces de tant d’années, de tant de vies. « Ça peut servir… » était la litanie qu’elle prononçait souvent, et la phrase que chacun de nous murmurait depuis ces trois jours où nous vidions les lieux ; maman n’était plus là..  Le partage semblait équitable, et j’étais heureux de voir la fin de cette corvée arriver, mais je n’avais pas songé au « Vénitien », qu’il fallait décrocher, et emporter..

Depuis loin dans mon enfance, je l’avais vu trôner au milieu du salon, scintillant de toute sa verrerie, de tous ses ors. Il était imposant : six branches, plus d’un mètre de diamètre, de multiples perles de verre suspendues, au centre un tronc torsadé, transparent et doré, et enfin, de longues bougies que l’on allumait aux grandes fêtes, avant que papa ne se décide, oh ! sacrilège, à l’électrifier, je devais avoir environ quinze ans. « Il faut lui faire un sort à ce lustre ! »

Pour ma part, je l’aurais bien confié au brocanteur du coin, c’était simple, rapide, mais Jeanne protesta très fort : « Quoi ! tu sais qu’il a près de cent ans ? c’est du cristal, et puis on l’a toujours vu dans la famille !! » « Alors prends-le, toi ! » « Moi ! reprit Jeanne, j’ai déjà la commode. Lise, tu pourrais le mettre dans ton séjour ultra design, le décalage des styles c’est très mode !!! » « Ah ! non, Louis est intransigeant, rien au plafond, dit-il.. »

Je n’avais plus d’argument, et pensais à nos grands-parents, à leur voyage là-bas, ce bout du monde ! Ils n’avaient jamais bougé de leur campagne, et ce cadeau, imprévu, jeunes mariés, cette escapade offerte, une folie ! Venise… la mer, la lagune, les palais dans cet écrin, le bonheur de se promener dans ces rues piétonnes, bruyantes, gaies… Nez au vent sur le Grand Canal, je les suivais. J'imaginais l’ultime envie de cet achat, avant de repartir, ce souvenir clinquant qui ne les quitterait pas..

Que penseraient-ils de notre braderie familiale d’aujourd’hui ??? Ils y tenaient tant à leur « Vénitien » comme le nommait grand-père, comme s’il s’agissait d’un personnage qui avait accompagné leur vie.. Chaque fois qu’il en parlait en le montrant du doigt, il glissait un regard amusé et complice vers ma grand-mère… qui faisait semblant de ne pas comprendre ! Mes parents l’avaient gardé, il semblait de la famille, et aujourd’hui….

Je fis à nouveau le tour du clan, chacun ramassait ses affaires, remplissait le coffre, ou parfois le toit des voitures, ils pensaient déjà à autre chose, au retour, à la route encombrée, aux pannes éventuelles d’ascenseur, au déballage. Je me sentis très seul tout à coup. Et c’est avant de fermer les volets et de dire adieu à la maison, que j’eus le besoin irraisonné de saisir un rideau abandonné sur un fauteuil bancal, d’envelopper le « Vénitien », de l’installer dans mon coffre. Puis, en rentrant sur la route, je décidai que mon bureau, dans le fond, était bien assez grand, et qu’il suffisait que….

 illustration: http://www.papillon-papillonnage.com/

lustre

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30 novembre 2017

Je me demande pourquoi, par Florence Chaudoreille

 Piste d'écriture: visuels et phrases trouvés sur une carte "papilon, papillonnage" (ici, les phrases entre guillemets)  

“Je me demande pourquoi tout ce que je fais c’est tordu.”

En me faisant un café la question tourne dans ma tête, accélère, fait des coudes, fait des pelotes. Ben forcément, sans espace dégagé, tout ça ne peut donner que des choses tarabiscotées, alambiquées et des girafes mal peignées.

Alors, consciemment je regarde l’horizon, élargis mon champ de vision, sors de ma caboche et de ma subjectivité. Il y a enfin des petits tronçons de réflexions de plus de vingt centimètres de long qui se concrétisent. Bon je suis loin de la philosophie encore, de la notion de concept. Un pas après l’autre. La semaine prochaine je vise une réflexion de 30 voire 40 centimètres de long, en ligne droite. Il va falloir ruser pour y arriver. Et se lever tôt, boire du café tout au long de la journée, laisser passer les pensées parasites. Ça va être du taf.

Bon après je me dis, que de toute façon, quoi qu’on fasse, il y a toujours des erreurs, des loupés. Autant s’en accommoder, comme l’on accommode les restes. On passe bien son temps à rater sa vie, jusqu’à ce que la mort ne nous rate pas. Alors quelle importance finalement de rater ou de réussir, nous sommes tous juste là à participer à la paella générale : on marine, on rissole, on mijote, on exhale, on sue, avant de finir cuit.

 

“Je me demande comment j'ai pu faire une faute à caresse”, alors qu’il n’y a rien de plus simple qu’une caresse.

Simple mais délicat : il faut la bonne personne, le bon moment, le bon morceau de chair, le bon toucher. Combien de caresses données qui deviennent violence car elles ne sont pas attendues, et combien de caresses attendues qui ne se concrétisent pas, traçant du manque, en creux, sous la peau.

Un bal de caresses virtuelles, ou une houle, ou un friselis. Nul n’en connaît vraiment l’effet produit, et peut-être que comme le battement d’aile d’un papillon, elles agiront en toute fin de course, aux confins du monde et de la conscience.

 

“Je me demande pourquoi on est tous là à rien oser se dire.”

Parce que dire le bonheur ça attire le malheur ?

Parce que dire l’amour ça attire le mauvais œil ?

Parce que prendre position serait agresser l’autre qui n’aurait pas la même, de position ?

Parce que cela figerait les choses, alors que l’on veut rester libre ?

Parce que l’autre serait dangereux, s’il venait à connaître nos secrets ?

Parce que le plus important ne peut pas être dit ?

Parce que trop de malheur, chacun en est écrasé, au point de ne pas ressentir que l’autre n’est pas mieux loti.

Parce que les conditions n’y sont pas… et la vie passe…

Alors forcément ce qui n’est pas dit sort autrement : violence gratuite, mal être, maladies, enchaînements de malheurs, catastrophes.

Autant me resservir un bon café, et le déguster, en paix, connectée avec ses proches, même si c’est en silence.

papillon café

site de l'éditrice: http://www.papillon-papillonnage.com/

 

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28 novembre 2017

Stage du 10 décembre: imaginer un mini roman

stage 10 décembre

Roman d'initiation, d'enquête, de quête, de voyage, de rencontre...? Poser les lieux, les personnages, les objectifs et enjeux... Créer "l'arbre" où viendront se poser les feuilles de l'histoire.

L'objectif de cette journée ne sera pas de rédiger tout un roman, mais d'en élaborer la trame, et d'avoir réfléchi à l'angle d'écriture.

A l'Adra, 134 place de Thèbes (Montpellier, tram Antigone), le dimanche 10 décembre, de 10h à 17h. 30 € pour les adhérents, 40 € pour les non-adhérents. 

Discussion, exemples, temps de construction et d'écriture individuelle, accompagnement individualisé de la part de l'animatrice. Temps de lecture et d'échanges.

 

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Réflexions papillons, par Orane

Piste d'écriture: visuels et phrases trouvés sur une carte "papillon, papillonnage". Je me demande, murmurer, danser... http://www.papillon-papillonnage.com/

Réflexions papillons, élucubrations, vagues sur l’océan des mots de l’esprit… 

Orane1

                           

Je me demande si la folie n’est pas justement d’être trop sage…

Je me demande pourquoi je ris alors qu’au fond de mon cœur, je pleure…

Je me demande comment font les étoiles pour savoir quand elles doivent filer…

Je me demande où ira notre amour lorsqu’il nous aura quittés…

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   orane murmurer                              Murmurer                                        

Chuchoter                                    Crier tout doucement        

Susurrer                                      Caresser de ses mots

Balbutier                                      Chuutt… pas si fort…

Dire à mi-voix

Souffler à ton oreille

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                         orane 3danser     Danser

 Sous la pluie jusqu’au bout de la nuit

Tournoyer sous les flonflons du bal du 14 juillet

Sauter dans les flaques en faisant des claquettes

Danser la samba au carnaval de Rio

Se croire l’héroïne de « Dirty Dancing »    

Imiter les danseurs de java des guinguettes

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           Orane1                   Je me demande

Pourquoi les adultes ne croient pas au père noël

Pourquoi l’herbe est toujours plus verte ailleurs

Comment fait le soleil pour ne pas se noyer quand il plonge dans la mer ? Qui lui a appris à nager ???

Pourquoi le monde court, tout le temps ? Après quoi il court ?

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                   orane5ecrire         Ecrire

Pour raconter, témoigner, enseigner

Ecrire pour se souvenir

Ecrire contre l’oubli

Ecrire pour partager des émotions

Inventer du bonheur et l’offrir

Ecrire pour accuser, dénoncer

Apporter l’apaisement par les mots

Ecrire pour dire qu’on est vivant

Ecrire parce que c’est plus facile que dire…

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19 novembre 2017

Derrière la porte, par Sylvie Albert

Piste d’écriture : À partir d’une photo de Ralph Gibson. Travailler l’idée de seuil.

Derrière la porte

      Ce matin la porte au fond du couloir est ouverte. Ou plutôt entr’ouverte. Il y a de la lumière sur le sol et le long du mur. Je reste immobile sur le seuil de la cuisine, moi qui ai toujours cru que cette porte cachait un cagibi sombre plein de bêtes à cornes effrayantes. Je ne sais pas pourquoi cette idée m’est venue. Peut-être à force d’entendre Papa dire à Maman : « Ne va pas dans la pièce du fond, tu sais que ça te donne le cafard ». En tous les cas, moi je n’ai jamais essayé d’y aller. D’ailleurs je ne m’avance jamais dans le couloir, trop triste, je préfère la luminosité de la chambre que je partage avec Sonia, ou celle de la grande pièce avec son canapé moelleux, ou encore la belle cuisine pleine de coins et de recoins dans lesquels on peut se cacher. Ce couloir me fait peur, alors je fais comme s’il n’existait pas. Et ça marche. En général.

Mais ce matin, la lumière inhabituelle provenant de cette partie de la maison m’a surprise, et je fixe depuis plusieurs minutes la porte du fond. Que se passe-t-il ? Peut-être que les bêtes à cornes ont à faire ailleurs en ce matin d’Halloween. Elles sont parties faire peur à d’autres enfants. C’est bon pour moi, je suis d’accord pour partager ! Ou alors peut-être que Maria y a finalement été faire le ménage, malgré l’interdiction de nos parents. Et quand Maria passe quelque part, il ne reste plus un grain de poussière ni une miette de quoi que ce soit ! Je la crois capable de tout nettoyer, et même de transformer le noir en lumière, à force de frotter avec son éponge à récurer. Des fois, je me demande même si Maria n’est pas une sorte de robot dont le prolongement du bras est une éponge, ou alors je l’imagine couchée dans son lit avec son éponge sur l’oreiller à côté d’elle.

        Il n’y a pas un bruit dans la maison. Je me suis levée pour boire du lait, mais Sonia dort encore. Maria, je m’en souviens maintenant, est partie pour la semaine, elle souhaitait voir sa petite-fille qui vient de naître. La porte de la chambre de Maman et Papa est fermée. Oups, je vois une main qui attrape la poignée de la porte du fond, mais à contrejour je ne peux pas voir qui c’est. Puis la porte s’ouvre en grand, Papa sort en criant vers l’intérieur de la pièce :

- Je t’avais dit que ce n’était pas une bonne idée ! 

En fait il ne crie pas, il chuchote, mais tellement violemment que j’ai l’impression qu’il crie. Je suppose qu’il s’adresse à Maman à l’intérieur. Papa reste face à la pièce, toujours dos à moi, et ajoute :

- Tu devrais nous laisser, Maria et moi, vider cette chambre une bonne fois pour toutes, ce n’est pas sain pour toi de conserver tout ça, regarde dans quel état ça te met. 

Puis il ferme la porte et se retourne. Il me fait peur. Son visage est tout à l’envers, et il rentre sa tête dans les épaules. Je l’ai déjà vu une fois comme ça, c’est quand Mamie est partie à l’hôpital et que je ne l’ai plus revue. Il me voit et tente de sourire.

- Qu’est-ce que tu fais là, ma puce ? Il est encore tôt !

- Papa, qu’est-ce qui se passe, pourquoi t’es en colère, pourquoi y’a de la lumière là-bas ?

- Ne t’inquiète pas, c’est une histoire entre Maman et moi. Quelque chose qui s’est passé il y a longtemps, quand Sonia et toi n’étiez pas encore nées.

- Y’a pas des bêtes dans la pièce ?

- Mais non ! Seulement un fantôme, dit-il avec un drôle de regard fixé au-dessus de ma tête. Non, non ma chérie, excuse-moi, reprend-il en me serrant dans ses bras alors que je commence à pleurer, c’est une très mauvais blague. Non, vraiment, il n’y a rien qui puisse te faire peur. Bientôt tu pourras y aller. D’ailleurs je voudrais que cela devienne ta chambre, ou celle de Sonia, car vous êtes grandes maintenant et ce serait mieux que vous ayez chacune votre chambre.

- Moi je veux pas y aller !

Je ne sais pas ce qui m’effraie le plus, de cette histoire de fantôme ou de l’idée de me séparer de ma sœur…

- Ne t’inquiète pas. On verra plus tard. Aujourd’hui, il faut laisser Maman tranquille, mais si tu veux, à Noël on ira la voir tous ensemble et on choisira les couleurs pour la repeindre. Peut-être qu’on achètera un grand lit. On pourra même y afficher les bons points que la maîtresse vous a distribués, et ton diplôme de judo !

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     Je ne sais pas quoi dire. Alors je me pelotonne dans les bras de Papa. Je ne comprends pas toujours ce qui se passe avec les grands. Maman est triste parfois. Quand Papy parle de Frank, tout le monde le fait taire. Papa part souvent en voyage. Pour le travail, il dit. Mamie ne revient plus. C’est compliqué, tout ça !

Mais peut-être qu’une fois qu’on aura passé, Sonia et moi, le seuil de la porte de la pièce au bout du couloir sombre, alors tout ira mieux ?

 

Sylvie Albert, octobre 2017

Posté par Menahem Lilin à 20:53 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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