C'était bien ma chance ! Pour une fois que j'allais au restaurant ! J'étais arrivée bien tranquillement, décidée à me choisir un de ces menus... j'en avais d'avance l'eau à la bouche ! Allez savoir pourquoi je m'étais assise là, juste derrière eux. Eux ? ces trois hommes en noir et coiffés de chapeaux melons. On aurait dit des triplés. C'est sûrement ça qui m'avait amusée : des triplés ! On n'en voit pas tous les jours, n'est-ce pas.

Eh bien, ils étaient effectivement identiques ! Pour mieux les examiner j'avais changé trois fois de table ! Le maître d'hôtel avait suivi mon manège d'un oeil désapprobateur, mais moi, j'avais fait celle qui ne voyait rien.

Le premier avait pourtant un petit quelque chose, orangé, sur la joue gauche qui, me sembla t-il, manquait aux deux autres. Mais après s'être épongé la figure avec sa serviette de table, la chose avait disparue ! Un reste de sauce tomate de midi ? Un petit bout de confetti ? Sais pas.

Celui du milieu se gratta la tête et je m'aperçus que manquait le majeur à sa main droite.

Le troisième larron se baissa en même temps que moi et nous nous sourîmes furtivement sous la table...un peu gênés tout de même . Mais, j'avais vu ce que j'espérais voir : il avait un pied bot !

Mon regard revint sur le premier. Quand il ouvrit la bouche pour s'entretenir avec ses comparses, j'y notai l'absence des canines, en bas comme en haut. Ce qui lui donnait l'air d'un lapin sortant d'un chapeau !

Je les avais reconnus mes lascars ! C'étaient bien eux ! C'étaient les trois bandits de Napoli ! Ceux de la célèbre chanson :

" Les trois bandits, pipo, pipo,

De Napoli, pipo, pipo

Tout doucement, ils descendaient de la montagne,

  Pour aller au ravitaill'ment

  Car, pardi, au bout d'un moment

  Porque la faim elle vous tenaille les entrailles.

  Le plus petit, pipo, pipo

  Marchait devant, pipo, pipo

  Car le pays il est infesté de gendarmes

  Au moindre bruit, au moindre vent

  On l'entendait claquer des dents

C'était sa façon de donner l'alarme.

Derrière venait le second armé d'un bon vieux tromblon

Le troisième n'était pas loin, pas loin de r'brousser chemin. "

Me levant prestement, j'allais demander un autographe aux trois bandits réincarnés.  Ils me le donnèrent sans discuter, mais quittèrent le restaurant aussitôt après, mécontents d'avoir été reconnus !

Quant à moi, accusée de faire fuir la clientèle, on me pria d'aller me faire cuire un œuf ! Ce que je fis, chez moi, en toute simplicité.

                                                       Vendredi, 13 octobre O6

                                                        ( d'après une carte postale)

Suite de la chanson, chantée par Annie Cordy, dans les années 5O.

" Les trois bandits, pipo pipo

De Napoli, pipo pipo

Tout en tremblant se dirigeaient vers le village

Avec le fruit de leurs rançons

Ils allaient faire leurs commissions

Chacun avec un p'tit filet à provisions.

Imaginez la panique dès qu'ils firent leur apparition

On vous ferme toutes les boutiques, on vous claque toutes les maisons

Ils ne trouvèrent, c'est tragique, pas le moindre petit croûton

Pour ne pas manger des briques, il n'y avait qu'une solution :

Les trois bandits, pipo pipo

De Napoli, pipo pipo

Tout en pleurant s'en sont allés chez les gendarmes

Bonjour monsieur le brigadier, on se constitue prisonniers

Porque la faim, elle nous tenaille les entrailles.

Alors s'iez-vous, pipo pipo

Les trois bandits pipo pipo

C 'est vous l'espèce qui l'attaquez la diligence.

Mais vous m'prenez pour un enfant

J'ai justement leur signalement

J'vais vous apprendre à vous moquer des gense

Vous êtes trois imposteurs, mais malgré tout j'ai du cœur

Mangez donc ces spaghettis et fichez-moi l' camp d'ici.

Les trois bandits, pipo pipo

De Napoli, pipo pipo

Tout en chantant sont remontés dans la montagne

En emportant oune saucisson, du parmesan et trois jambons

Ainsi qu'la femme du gardien-chef de la prison.

Car pour aider les trois bandits,

Les trois bandits de Napoli

Il n'y a que la gendarmerie !

Et vive les gendarmes, vive la maréchaussée

Et vive les gendarmes, maint'nant qu'on a mangé

Et vive les gendarmes, maint'nant qu'on a mangé, pipo pipo. " 

Marcelle Laurent  2006

1