Partir ne plus revenir.

Je t’appelle, tu ne m’entends pas.

Je respire lentement, profondément. Je tente de retrouver ce souffle que tu m’as volé. Tes mots avaient fusé et m’avait fusillée sur place.

Je suis seule sur ce ponton face à la mer. Je baigne dans cette ambiance bleutée apaisante. Les vagues discrètes retiennent leurs mouvements pour ne pas briser l’harmonie de cet instant. Le ponton me relie au monde extérieur. Nul ne peut venir sur mon île.

Naufragée de ma vie.

Apaisement, méditation,

J’attends face au monde.

Je me retire de ce monde qui n’a jamais été le mien. Ma petite flamme intérieure s’est éteinte soufflée par tes mots. Ni regret, ni remord. Là où je suis les sentiments et les émotions n’existent plus.

Audrey reposa d’un geste sec sur le bureau le carnet de notes de sa sœur. Elle était exaspérée par les mots jetés sur le papier. Comment voulait-elle sortir de sa déprime si elle écrivait des textes aussi déprimants ?  Si elle enclenchait le lecteur CD, elle en était sûre, une chanson lugubre emplirait la pièce. C’était une manie chez sa sœur. Au lieu de s’entourer de choses gaies, de couleurs, de douceur, elle s’enfermait dans sa tristesse.

Contrairement à Charlotte, Audrey mettait de la couleur dans sa vie et ses cheveux. Elle ne pouvait pas s’en empêcher. Elle aimait la couleur, sa chevelure pétillait de joie de vivre. Elle était à l’opposée de sa sœur. Elle était d’un optimisme à toute épreuve. Elle avait pressenti le vent de changement qui soufflait sur le monde même si ce dernier avait été masqué par le vent de panique et de sinistrose qui l’avait également envahi. Elle avait gagné son pari. Elle en était persuadée à ce moment-là, Barak Obama allait remporter l’élection. Elle avait misé là-dessus. C’était pour elle un moyen d’imposer son point de vue, sa façon de vivre à sa sœur. C’était excessif voire tyrannique mais avec sa sœur, il fallait sortir l’artillerie lourde.

Aujourd’hui était un jour important, sa sœur cette traitresse n’était pas chez elle. Il est vrai qu’elle avait débarqué bien avant l’heure prévue. Audrey avait été bien inspirée en prenant le double du trousseau de clé de sa sœur. Elle était déçue quand même, elle pensait Charlotte meilleure perdante. Tant pis ! Elle avait même laissé Constance, son chihuahua femelle acquise à prix d’or. Quant Charlotte lui avait annoncé son intention d’acheter un chihuahua, elle avait été surprise et un peu inquiète pour cette bête. En la regardant affalée dans son panier,  elle avait eu raison de s’inquiéter. Cette pauvre chienne était la victime constante de l’état dépressif da sa maîtresse.

- Ma pauvre Constance, toi aussi tu déprimes. Ne t’inquiète pas les choses vont changer. Ta maîtresse n’est pas là. Je vais commencer sans elle.

Elle avait amené tout ce dont elle avait besoin. Elle passa à la première étape. Elle sortit les coussins, les babioles, les photophores et les bougies colorés et les disposa à son goût dans le salon. Elle remplaça le rideau de bain, les savons, le gel douche, peignoir, serviettes de bain, parure de lit, chemise de nuit. Elle vira tous les objets qu’elle jugeait tristes, monocordes dans les cartons. Si cela n’avait tenu qu’à elle, elle aurait été les revendre aux puces.

Tous ses objets m’apportent sécurité et apaisement lui avait dit Charlotte pour mettre fin à une énième conversation au sujet de son mode de vie. Audrey ne supportait plus cette situation. Elle aimait profondément sa sœur et une partie d’elle–même était toujours en berne à cause de cela. Audrey voulait vivre à 200%. Pour cela, sa sœur devait vivre la sienne au moins à 100%. Rien dans sa vie ne transpirait la légèreté, la gaité, son boulot, son petit ami aussi vivant qu’une escalope sur un étal d’un boucher et aussi fougueux qu’un escargot sur un champ de course. Si au moins il l’avait rendu heureuse. Vu l’état des rideaux, il était certain qu’elle n’y avait jamais grimpé dessus.

Malheureusement, Charlotte avait grandi trop vite. Son insouciance et sa joie de vivre avaient été aspirées par les vicissitudes du monde adulte. Pourtant, elle se souvenait de sa sœur enfant prête à faire les quatre cents coups, de son énergie joyeuse, entrainante et de son rire cristallin et communicatif. Tout cela ne s’était pas envolé mais avait été enfoui. Il fallait simplement les faire remonter à la surface.

Elle avait donc saisi l’occasion des élections américaines. Pour Charlotte, il était évident que McCaine allait passer. Elle lui avait affirmé alors qu’elles regardaient ensemble le reportage du JT de 20 heures.

Rappelle-toi lui avait-elle dit de l’élection précédente. Tu croyais que John Kerry serait élu. Les Américains ne sont pas prêts à élire un noir à la maison blanche. Le reportage qu’elle venait de voir la conforter dans son idée. Regarde comme ce type à traiter Barack Obama, il l’a traité de nègre. Même dans le camp démocrate, la couleur de sa peau pose problème à certains.

Sa sœur avait tort. Les Américains avaient besoin de changement et le candidat démocrate le leur apporterait.

- Je te parie que Barack Obama sera le prochain président des Etats-Unis d’Amérique lui avait lancé Audrey

- Je tiens le pari lui avait rétorqué Charlotte.

- On parie quoi ?

- Si Barack Obama l’emporte, je ferai tout ce que tu voudras pendant un mois. En revanche, si McCain sort vainqueur tu n’essayeras plus de transformer ma vie ou de me changer moi.

- Pari tenu avait répliqué Audrey.

Audrey se revoyait veiller toute la nuit les yeux rivés sur son écran d’ordinateur passant de site en site pour suivre au plus prêt cette élection. Quand le résultat officiel fut proclamé, elle explosa de joie. Elle se précipita chez Charlotte et tambourina à sa porte. Cette dernière lui ouvrit les cheveux échevelés, les yeux plein de sommeil.

- Tu as vu l’heure qui l’est ? Maugréa-t-elle

- Il n’y a pas d’heure pour annoncer les bonnes nouvelles ! IL a gagné ! Barack Obama est le nouveau président. Il l’a fait ? Yes he did it ! Tu sais ce que cela veut dire ?

- Oh oui ! Je vais t’avoir sur mon dos pendant un long mois.

- Oh de suite ! Dis-toi que nous allons passer tout un mois ensemble. Cela va être formidable. Rendez-vous samedi à 10 heures.

- 10 heures ?

- Bon d’accord, 11 heures. A samedi.

- Audrey n’exagère pas hein ?

- Mais non. Tu me connais.

- Justement.

Audrey ne comprenait pas cette petite remarque. Avait-elle exagéré en changeant l’intérieur de l’appartement de sa sœur ? Non bien sûr, elle avait apporté la touche nécessaire pour égayer son quotidien. Elle avait hâte de lui montrer tous les changements. Elle serait surprise. En parlant d’elle, là voilà de retour, Audrey entendit le cliquetis de la clé dans la serrure. Celle qui fut surprise ne fut pas celle que l’on pourrait croire au premier abord. Audrey regarda entrer sa sœur bouche bée. La brune Charlotte était devenue une blonde suédoise. Elle avait même troqué une de ses infâmes tenues informes et ternes contre un tailleur en cuir rose fushia. Elle avait réussi l’exploit d’assortir ses escarpins et son sac à main à son tailleur. Elle avait le total look poussant jusqu’au bout le détail des accessoires : foulard élégamment noué autour du coup, bracelet clinquant à son poignet gauche, une bague couleur acidulée ornait le majeur de sa main droite. Charlotte satisfaite fit un tour complet sur elle-même.

Alors, je te plais demanda-t-elle à sa sœur ébahie. Tu serais chou d’aller chercher le gâteau que j’ai commandé à la pâtisserie du coin pour midi.

Charlotte souriait intérieurement. Une perruque et des vêtements prêtés par une amie costumière faisaient merveille. Elle avait réussi à surprendre sa sœur et lui clouait le bec pour quelques minutes. Elle était partie chercher le dessert sans mot dire. Charlotte profita de ses instants de tranquillité pour détailler son appartement et constata sans surprise qu’Audrey avait fait du Audrey. Son cahier de notes n’était plus comme elle l’avait laissé sur le bureau. Audrey l’avait lu. Elle avait dû évidemment mal interpréter les quelques phrases écrites sur le papier. Comment pouvait-il en être autrement ? Charlotte avait découvert les joies de l’écriture, elle ne lui en avait pas parlé. C’était son jardin secret, elle n’était pas prête à le partager avec elle. Elle avait une histoire en tête. Elle testait l’impact de certains phrases en les jetant sur le papier pêle-mêle. Elle devait jouer sur l’état de tristesse, état qu’elle ne ressentait pas surtout depuis que Bastien était rentré dans sa vie. Elle était très heureuse avec lui. Elle avait rencontré en lui le compagnon idéal. Elle aimait la douceur et le calme de son caractère. Il était tout ce que détestait Audrey. Elle avait donc besoin pour se mettre en condition d’écriture d’écouter des musiques tristes, nostalgiques, lugubres comme dirait Audrey.

Charlotte commençait une nouvelle vie. Elle allait emménager avec Bastien. C’était pour cette raison qu’elle avait décidé de jouer le jeu. Elle saisissait l’occasion que sa sœur lui offrait pour en douceur lui faire comprendre qu’elle n’était pas dépressive et qu’elle était heureuse. Elle avait tout simplement une façon à elle différente d’exprimer ses joies . Audrey depuis leur enfance fonçait dans la vie. Elle l’avait suivi dans ses aventures pas par goût du risque mais pour la tempérer, lui servir de garde fou. Elles s’étaient beaucoup amusées ensemble. Les rires et fou-rire jalonnaient leurs histoires d’enfant. Maintenant, elles étaient adultes. Audrey en faisait toujours à sa tête, elle avançait sans réfléchir aux conséquences de ses actes, s’enflammait pour des causes, menait des actions pour lutter contre les injustices. Pour canaliser son énergie, Charlotte lui avait conseillé de devenir photographe pour mettre sous les feux des projecteurs toutes les injustices de ce bas monde.

Elle s’approcha de Constance qui l’accueillit d’un léger jappement. Sa petite Constance attendait des petits. Ces derniers jours, elle était fatiguée. Le vétérinaire l’avait rassurée et lui avait conseillé de la laisser se reposer tranquillement jusqu’à la mise bas.

- Patience, ma puce. Il faut que tu sois en forme pour t’occuper de tes petits quand ils seront là.

Elle caressa tendrement sa petite chienne.

Audrey n’allait plus tarder à rentrer. Elles allaient partir ensemble pour de nouvelles aventures. C’était une belle façon de clôturer leur enfance que de donner à sa sœur ce temps-là. Elle avait un mois pour dissiper le malentendu qui s’était insinué dans l’esprit de celle-ci. L’enjeu était de taille mais Charlotte savait qu’elle réussirait car après tout, Audrey ne voulait que son bonheur. Qu’importait comment elle y parvenait, l’essentiel était d’y parvenir n’est-ce pas ?

Elle allait lui démontrer que sa façon de vivre à elle lui convenait parfaitement et qu’elle n’avait pas besoin de mettre de la couleur  et des fanfreluches de partout pour se sentir bien, pour être heureuse. Elle était bien dans vie. Elle n’avait nullement l’intention d’en changer. Elle ne voulait pas blesser sa sœur. Elle choisissait la voie de la douceur pour ménager sa sensibilité et sa fragilité qu’elle cachait sous air de baroudeuse.