Rendez-vous.

 

Prologue: T ki ?
 

 

   Quinze août, zéro heure. La ville est tranquille. Une étrange lucarne éclaire la pièce de sa lueur blafarde, tel un phare dans la chaleur de la nuit : en fait, ton écran d'ordinateur.

 La tchatche sur Internet, ça te connaît. C'est comme des vagues sur une mer sans fin, ça n'a pas de limites. Ni dans le temps, ni dans l'espace. Elle te grise, cette incroyable liberté que tu as d'échanger des idées, des impressions, des sentiments avec le monde entier. Voilà pourquoi ta machine est encore allumée quand tout s'éteint. Voilà pourquoi tu veilles lorsque les autres dorment.

 Waouh ! Tu as ouvert un « blog », c'est une expression d'internaute:  on eût dit en d'autres temps: un « espace d'écriture » ou « journal intime »... en fait, pas vraiment intime, accessible à tous. Etrangers de tous bords, de toutes confessions, de tous les pays, soyez les bienvenus !

PHALENE

Minuit: l'heure du crime. Plutôt celle où les phalènes sortent. Elles affluent, viennent se coller à ta vitre. S'y posent, mais évitent (le plus souvent) de s'y fixer. Repartent aussitôt arrivées. Tu devines la présence de ces insectes à d'obscurs battements d'ailes. Parfois pourtant, l'un d'eux s'attarde, tu perçois « au-delà du miroir » cette créature impalpable. Est-il de sexe mâle ou femelle, ce papillon de nuit ? Par une simple question, tu demandes à l'inconnu(e) de s'identifier:        

  T ki?

IRIS ! Un nom de fleur. Un pseudonyme sans nul doute.
N'oublie pas: toi, c'est:
LEO, « le lion superbe et généreux ».

    Au clavier, il ne faut pas avoir froid aux yeux ! Rien de plus normal que se donner un surnom sur la Toile. C'est de bonne guerre. On n'est jamais assez prudent !

 L'anonymat cache en effet des gens plus ou moins bien intentionnés. Sur le Net, on trouve tout et son contraire ! C'est un univers peuplé d'escrocs et d'aigrefins. De faux naïfs. De vrai(e) ingénu(e)s. D'ignorants et de hâbleurs, de cuistres, de pédants. De badauds insouciants, de simples curieux. De prédateurs et de proies. De corsaires en goguette et de pirates de tous bords. En cas de naufrage, le surnom fait office de canot de sauvetage. Certains passagers craintifs quittent le navire tels des rats, d'autres plus avisés trouvent que c'est un bon moment pour monter à bord et s'y attardent.

 Là, tu flippes carrément. Tu découvres que ton correspondant du moment, c'est en fait une interlocutrice. Qui t'intrigue d'abord. Assez vite, te séduit. Finalement, te plaît.

 Tu amorces, puis tentes de poursuivre un drôle de dialogue avec l'inconnue. Timidement, patiemment, surtout pas de front. La joute oratoire ne se conçoit pas sans de longs préliminaires, à l'image de l'ardeur amoureuse qui s'ensuit. C'est un usage courtois hérité des tournois d'antan, il faut le respecter. On apprécie à cela la valeur des belligérants.

 Contourne l'obstacle, ne vas jamais au fait ! Que ton assaut ne soit qu'esquive, feintes et faux-semblants ! Plaide le faux pour savoir le vrai. N'hésite pas à bluffer ! Sur Internet, la tricherie fait partie de la règle du jeu, comme au Poker menteur, c'en est même la raison d'être.

  Ta kel âge ?

 A force de patience, de circonvolutions, par élimination, par déductions successives, tu finis par comprendre qu'elle doit avoir une vingtaine d'années, donc elle est de ton âge. C'est tant mieux, on trouve tant de vioques de l'un et l'autre sexe qui n'arrêtent pas de cyber-draguer. Ras le bol, de ces ancêtres justes bons à promener sur ton blog leurs vilaines pattes tripatouillantes et farfouineuses.

 T où ?

 A Montpellier! Tu notes avec satisfaction qu'elle habite la même ville que toi. C'est déjà ça....

  Tu fé koi ?

 Bof... ça ne vaut pas la peine d'en parler. Alors, on n'en parle pas ! Visiblement, ce n'est pas une universitaire, elle n'est pas engagée dans de longues études.   

      Elle fait vaguement allusion à son « taf » actuel, un petit boulot qu'elle a pris « en attendant ». En attendant quoi ? Allez savoir ! Cela fait toujours de l'argent de poche pour payer la chambre, la nourriture, enfin l'essentiel. Et puis aussi l'accessoire: les sorties, le téléphone portable, les cours de dessin. Tu devines qu'elle est du genre artiste. Durant ses loisirs, elle fait de l'aquarelle, esquisse (dit-elle) une Carte du Tendre: le Royaume d'amour, la Mer dangereuse, le lac d'Indifférence, le lieu de Grand esprit, le fleuve Inclination, tu connais tout ça?

CARTEDUTENDRE

    Non. Pas vraiment, mais tu aimerais. Tu lui fais des confidences en retour. Tu es étudiant en mondes virtuels, au fond c'est un peu la même chose qu'elle, mais en trois dimensions.  Tu es accro de l'écran plat, tu surfes nuit et jour sur le Net, fabriques des logiciels alambiqués, fais des animations, songes à te lancer plus tard dans une Start-up de jeux vidéos. C'est un projet comme un autre, plutôt casse-pipe, d'accord, mais on peut y gagner gros....

 Tu ne remarques même pas qu'elle a cessé d'écouter ton verbiage. Elle décroche de ton univers virtuel  et quitte ce sujet pour te poser la seule question concrète qui manifestement l'intéresse:

  Ta 1 copine ?

 Non. Pas de copine attitrée. Juste (comment dire ?) des amies de passage, de rencontre, de circonstances... Des chameaux dans le désert de ta vie. Des étoiles filantes sur  ton ciel de lit.

 Alors, on pourrait faire connaissance...  risque-t-elle.

 Pourquoi pas ?

 Vous prenez rendez-vous dans un parc, ça se trouve au bord du Lez dans le quartier des Aubes.

 Ce quinze août à quinze heures.

 

Quinze août à six heures: l'aube.

Aube (n.f.) du latin « alba », blanche: première lueur du jour, à l'heure où l'horizon blanchit.

  (Petit Larousse)

 

  Le petit matin: il est juste six heures, après une nuit blanche, l'heure bleue : les internautes sont fatigués, les somnambules sont couchés, les amants sont rhabillés, la ville s'éveille, tu n'as pas sommeil. Le premier rayon du soleil s'invite dans ta chambre, se faufile au travers des persiennes, se reflète  (hélas) sur ton ordinateur. 

 Tu maugrées. Tires le rideau de toutes tes forces parce que la lumière te gêne, mais ça ne suffit pas pour éliminer ce maudit faux-jour. Tu t'y résignes ou fais semblant, tu continues à pianoter comme si rien n'était. Puis tu te ravises. Plutôt que de de clore la session en cours, tu cherches au moyen du navigateur un programme de cartographie numérique.

 Sur ta requête, le plan du quartier des Aubes s'affiche à l'écran. Ce n'est en fait qu'un simple croquis de repérage. Plutôt déconcertant, ce quartier, de prime abord. Un sacré labyrinthe, fait de venelles en série ou en parallèle. Il se présente autour de la boucle du Lez comme une succession de circulades. C'est une spirale qui s'enroule voluptueusement et se referme sur le sexe. Le point G. Tu cherches l'espace vert. Il est là, bien apparent sur le plan. Ce havre de paix se nomme le « Square de la Vaine attente » et se situe au centre du cercle; il te faut donc aller de la circonférence au centre.

 Tiens! Une idée te vient à l'esprit, plutôt une association d'idées; comme un cheveu sur la soupe : Habitué que tu es des moteurs de recherche, tu cliques sur le mot « karma ». Bonne pioche ! Tu lis cette définition dans une encyclopédie interactive: « symbole existentiel des religions orientales ». Toujours selon « Wikipedia », le karma désigne « le cycle des causes et des conséquences lié à l'existence des êtres sensibles ». Bougre! C'est à la fois subtil et compliqué. Pourquoi ne pas dire tout simplement: « la roue de la fortune » - en version hindouiste ? 

 Résumons: « Le karma est la somme de ce qu'un individu a fait, est en train de faire ou fera. »

 La totale, quoi ! Par rapport à ton problème immédiat, te voilà bien avancé.

KARMA


Tu reviens à Mapi. Un cheminement t'est proposé depuis la station de tram. Pour te rendre au square, tu dois emprunter d'abord le Boulevard de l'Addiction, suivre à main gauche la rue de l'Espoir trompé, puis sur la droite la rue de l'Infortune avant de parvenir à l'Impasse des Amants. Le square se trouve là. Tu vois bien que ce n'est pas si difficile à trouver !

  Cette fois, tu dois éteindre ton ordinateur pour de bon. Il te reste quelques heures à tuer avant celle, fatidique, du rendez-vous. Dans l'immédiat, tu ferais bien de dormir (ou somnoler), comme ça tu serais plus frais; cela te mène à midi. Déjeuner sur le pouce, juste une salade, c'est bien suffisant. Avec cette chaleur qui monte, on n'a pas faim. Compte un heure pour te rendre là-bas, c'est un jour férié, les tramways circulent au ralenti, surtout consulte auparavant les horaires. Un fois parvenu à pied d'oeuvre, s'il te reste un peu de marge, eh bien prends au moins le temps de flâner !

Quinze août à quinze heures: les Aubes.

 Aube (n.f.) du latin « alapa », soufflet: partie d'une roue hydraulique sur laquelle s'exerce l'action d'un fluide moteur.                                                                        (Petit  Larousse)

 Le quartier des Aubes doit son nom aux roues des moulins qui jalonnaient autrefois le cours du Lez. Les aubes ont disparu. Seuls demeurent des noms qui chantent à l'oreille: moulin de Sauret, moulin de Salicate.... En période d'étiage, comme c'est à présent le cas, la rivière se réduit à sa plus simple expression. Un mince filet d'eau coule dans son lit desséché, bien incapable de faire se mouvoir les aubes en question. Il ne s'agit même pas d'un soufflet,  mais d'une vulgaire pichenette.

 Ce quinze août à quinze heures, sévit un soleil de plomb. La chaleur – normale au milieu de l'été - monte, t'imprègne, te submerge. Au coeur de cette fournaise, la rue brûle, les trottoirs fondent. Vibration de l'air. Touffeur. Une vapeur torride émane du bitume surchauffé, s'échappe par volutes.

 Le quartier est désert ou quasiment, rien d'étonnant à cela, vu le jour, l'heure et le temps qu'il fait. Pas un poil d'ombre, et pas l'ombre d'un riverain. Les gens font la sieste ou sont à la plage, peu importe la raison, ils brillent par leur absence. Pas de voiture en circulation, quelques unes stationnent par-ci par-là (pour une fois, ce n'est pas la place qui manque pour se garer !). Tu imagines des fours crématoires en miniature, tu paries qu'il fait au moins cinquante dans l'habitacle.

 Le plus incroyable, c'est de trouver deux commerces ouverts, ici, maintenant. A commencer par le fleuriste: celui-là fait du zèle, visiblement il en rajoute! Armé d'un arrosoir, il tente à l'ombre d'un store de redonner un semblant de turgescence à ses glaïeuls et ses fuchsias. Il attend, sans grande illusion, d'éventuels  clients. Que voulez-vous? Il lui faut bien justifier la mention « 7 jours/ 7 » inscrite en gros caractères sur l'auvent.

 A la terrasse du café voisin, deux consommatrices - les seules du moment - sirotent quelque chose comme un Perrier citron (à moins que ce ne soit un Vittel menthe ou un double Scotch ?... de loin, tu ne fais pas la différence). La jolie blonde - à gauche - retient d'abord ton attention, mais la copine - à droite - n'est pas mal non plus, tous comptes faits. Quoiqu'un peu plus âgée. Elles sont bronzées, toutes deux largement décolletées, corsage entrebâillé, canicule oblige. Les jupes d'été sont relevées plus qu'il ne conviendrait (toujours l'excuse de la chaleur...) sur des genoux ronds et potelés. Un peu de sueur perle à leur front, dégoutte sur leur peau moite.

 Elles tournent légèrement la tête à ton passage, feignant de ne pas être intéressées par ton manège. Elles suivent pourtant ton improbable trajectoire, tu devines des yeux narquois derrière leurs  lunettes de soleil; entre parenthèses, ça leur donne un petit air de « starlettes ».

 Tu ne leur rends pas la politesse, évites de les dévisager. Rien à secouer, de ces deux nanas. Tu es surtout pressé de te rendre à ton rendez-vous. Tu as mieux à faire avec « l'autre » un peu plus loin.

 Tu t'engouffres dans la boutique du fleuriste, un quadragénaire au crâne dégarni. Le commerçant te toise d'un air intrigué. Que fait ce jeune homme en chemisette devant son étalage, un quinze août à quinze heures? Tu formules ta demande en bredouillant. Essaies de garder contenance. En réalité, tu halètes, transpires, suffoques. Ce trajet en plein cagnard t'a fait perdre tes effets.

 Pour ne pas arriver au rendez-vous les mains vides, il te faut une rose, une rose unique, une simple rose. Avec juste trois euros en poche, ce n'est pas toi qui risques de dévaliser sa boutique.

 Une rose? Bien Monsieur, à votre service ! Les roses, ce n'est pas ce qui manque ici !

 Le fleuriste fait un signe à sa commise, que tu n'avais pas aperçue de prime abord en entrant. C'est vrai qu'elle n'occupe guère d'espace, elle est étonnamment menue pour son âge (dix huit ou vingt ans, peut-être). Tu notes l'ovale du visage, un visage à la Modigliani, mangé par des yeux immenses. Les lumières de la ville. Dans ton imagination, « l'autre » - celle avec qui tu as rendez-vous au parc - n'a bien sûr aucun point commun avec cette fille maigre et noiraude, tu lui prêtes une plastique de rêve, un physique d'autant plus avantageux qu'il est purement virtuel (pour l'instant).

 Tout de même cette petite a l'air gentil, tu as vaguement pitié d'elle, dur -dur d'être au comptoir quand tout le monde à la mer !  Il n'y a que les Turcs qui bossent fort par ce cagnard.

 L'employée sort une rose du bac, la plie soigneusement dans de la cellophane. Dans son emballage diaphane, ta fleur présentera mieux.

 Je suppose que c'est pour offrir... [ sous-entendu: je ne sais pas à qui. Oh, pardon, je suis curieuse ! ]. Surtout tenez-là bien au frais par cette chaleur!  Cela vous fait : deux euros cinquante.

 Tu tends les trois euros [ avec un geste de « grand seigneur » ]. C'est bien comme ça, petite, garde la monnaie! Les cinquante centimes d'euro dédommageront la vendeuse de sa peine, te voilà d'un seul coup délesté: ta poche au moins n'émettra plus un son métallique.

 Tu quittes la boutique du fleuriste. Stupeur des filles à la terrasse du café, qui te voient sortir, une rose à la main. Cette fleur, tu ne crois pas que ça fait un peu tarte ? Les jupes en corolle n'ont pas changé de position, leurs propriétaires non plus. Le niveau des consommations dans les verres n'a guère varié depuis tout à l'heure. Deux paires d'yeux dissimulés sous les verres fumés te suivent dans un mouvement parallèle et coordonné.

 C'est qui, ce fada qui n'arrête pas de passer et repasser ?

 Tiens, c'est mon affaire ! Et vous, les gonzesses, vous jouez à quoi ? Je vous demande un peu !

 

Un monde sans pitié:


 Décidément, ce quartier te semble terne. Jupes et lunettes, lunes et jupettes, nulles et replètes, toutes choses qu'on trouve ici manquent de couleurs et de relief. Par ce beau jour d'été, tout s'inscrit en ombre et en lumière, en noir et blanc, ou bien en grisaille comme dans les films d'avant-guerre. Les petites résidences se succèdent. Elles ont l'air coulées au même moule, le concepteur devait manquer de fantaisie et d'imagination. Car ces immeubles de deux ou trois étages ont comme un air de famille: façades habillées à l'identique, toitures-terrasses coiffées d'une forêt d'antennes-mâts et râteaux, paraboles et fariboles, balcons en enfilade, alignés sur la même horizontale. On dirait des pinces à linge enfilées sur leur corde ou des petits soldats au garde-à-vous (je ne veux voir qu'une seule tête !). Suite à quelle indigeste opération de clonage les ouvertures se copient-elles l'une l'autre ? Mêmes vantaux métalliques à l'entrée des parkings, halls vitrés avec leurs interphones, boîtes aux lettres et batteries d'extincteurs en rang d'oignons serrant de près les cages d'ascenseurs. Cette impression d'enfer urbain - tu dirais plutôt la monotonie désespérante du purgatoire - est-elle le fruit du hasard ou de la nécessité ? Contingence ou parti délibéré ? Tirez des morceaux de sucre d'une boîte, disposez-les à la queue leu-leu sur une table, vous obtiendrez le même effet en modèle réduit. Tiens, voilà une idée à creuser pour la conception d'un décor de jeu vidéo !

 A présent, les choses se précipitent. Le thème de ton futur jeu vidéo, c'est le combat de l'Invention contre la Médiocrité. Un vaste programme, ce n'est pas gagné ! Des ennemis sont là. Invisibles mais actifs, ils peuplent ces murs gris (mais pourvus d'oreilles), te guettent derrière les fenêtres closes - aux vitres tout aussi opaques que les lunettes de soleil des deux filles.

 En vain t'escrimes-tu à suivre l'itinéraire prévu, tel que l'avait tracé ton logiciel cartographique. Les forces hostiles t'en empêchent, font tout pour te dérouter. Il te faudrait un G.P.S., tu n'en as pas.   

 Une fois rendu sur site, tu t'aperçois que rien ne correspond au plan. Le noms des rues, ceux que tu lis sur les plaques, quand il y en a, ne sont nullement tirés de la « Carte du Tendre ». Comme il est d'usage dans les « nouveaux quartiers », les noms d'oiseaux alternent avec les noms de fleurs.

 A droite, la rue des Chardonnerets, à gauche l'avenue des Chrysanthèmes. Devant toi, les Paradisiers, derrière les Pétunias. Les Sarcelles succèdent aux Marguerites. Il n'y a pas de « chemin des Roses », la tienne suffit, mais après le feu tricolore, les Dahlias prennent le relais des Avocettes. Et ainsi de suite.

 La chaleur te donne des étourdissements. Imprévoyant, tu ne t'es pas muni d'un chapeau de soleil, d'une casquette ou même un simple visière. Le trajet te paraissait si court à l'écran ! Tu te croyais en avance à ton rendez-vous. Tu pensais t'asseoir à l'ombre des platanes du square, dans l'attente de... qui donc, au fait ? Incapable de répondre à cette question, tu te sens comme un collégien pris en faute. Tu vas prendre une baffe magistrale, une giffle, un soufflet, en latin une « alapa » ( aube ).

 Résultat : la tête te tourne, tu vacilles, t'effondres, tu perds conscience, vois trente six chandelles. 

 Tu viens tout simplement d'avoir une insolation.

 Cela ne dure en fait que quelques secondes. Ensuite, tu rouvres les yeux, reprends tes esprits, tu ne réalises pas bien ce qui s'est passé. Quelqu'un se penche sur toi :

 Vous venez d'avoir un malaise,  jeune homme ! Cela va -t-il mieux maintenant ?

 Oui, cela va mieux.... Merci beaucoup, Monsieur ! Tu te relèves. Il n'y paraît déjà plus.

 L'homme debout près de toi, tu l'identifies aussitôt à son crâne dégarni. C'est le fleuriste de tout-à-l'heure, qui te regarde par dessus ses lunettes. Tu lui trouves un ton paternaliste et condescendant:.

 Vous avez eu bien de la chance jeune homme, que je sois encore là ! Le quartier s'est vraiment vidé, depuis tout à l'heure. J'étais en train de fermer boutique.

 Au fait quelle heure est-il ? Autour de dix huit heures.... Grands dieux ! Le rendez-vous !

 Ah ? Vous aviez rendez-vous ? Bizarre! Bizarre ! Comme c'est étrange ! Il n'y a vraiment personne et tout le monde se cherche aujourd'hui. Figurez-vous que ma commise, elle aussi, attendait quelqu'un. Un cinglé qui lui avait donné rendez-vous justement ici (Dieu sait pourquoi). Eh bien, le prétendu rendez-vous n'était n'était qu'un vulgaire « lapin ». La pauvre ! Elle attendu pour rien presque une heure dans le square à côté.

 Juste ciel ! Où est-elle à présent ?

 Allez savoir, Monsieur ! Elle m'a dit qu'elle allait à la mer, c'est de son âge ! Bien sûr, je l'ai laissé filer.... Qu'est-ce que vous croyez ? Avec les employés, je sais me montrer sympa les jours de fête. Sans doute elle à pris bus de dix sept heures pour se rendre à Carnon..

 Encore une fois merci, Monsieur le fleuriste, à présent je n'ai plus qu'à revenir chez moi.

 Mais c'est tout normal ! Et surtout, jeune homme, attention au soleil, dorénavant !

 Le fleuriste s'éloigne à pas lents. Sa journée de travail est finie. Ce quinze août après-midi, il a vendu une seule rose en tout et pour tout. Décidément, le commerce n'est plus ce qu'il était.

 Toi aussi, pour sûr tu as bien raté ta journée, ce sont des choses qui arrivent. Maintenant, tu n'as plus rien à faire ici. A moins qu'avant de rentrer (tu as tout ton temps) tu ne fasses un crochet par le Parc Belial...  tu en aurais le coeur net, tu saurais enfin de quoi il retourne.

 Ce parc urbain n'a vraiment rien d'extraordinaire, il n'est pas très grand, ressemble à tous les espaces verts urbains de France et de Navarre. Tu te demandes comment tu as pu avoir autant de mal à trouver un lieu si évident, si bien identifié, qui se voit comme le nez au milieu de la figure à proximité de ton point de départ.

 Sur le tronc d'un platane, un papillon jaune est posé. Un post-it plus exactement. Tu le décolles avec délicatesse, il y a quelque chose d'écrit dessus. Enfin, griffonné. Tu lis:

 Léo, je n'en pouvais plus de t'attendre, maintenant il faut vraiment que j'y aille ! J'imagine que tu as eu un empêchement.... On se verra une autre fois, peut-être ? Si tu as quelque chose à me dire ( ne te sens pas obligé...) tu sais où est la boutique, mais évite de passer par Internet.  IRIS


Notes et commentaires

  Ce texte est très librement  inspiré d'un  court-métrage de Daniel Sebaihia: "Rendez-Vous", réalisé par l'association Loum'Art, présenté  en avant-première le 21 janvier 2009 à la M.P.T. Georges Sand. Ce court-métrage est disponible en DVD (voir Carole). Il jette "un autre regard" sur le quartier des Aubes ("Vous êtes cernés!"). Ce point de départ justifie un certain nombre de clins d'oeil cinématographiques disséminés dans le texte de cette nouvelle: titres de films (ou dialogues connus) .

   L'idée première est la "connivence", sentiment qui se manifeste positivement entre le héros de l'histoire (Léo) et la personne rencontrée virtuellement sur internet (Iris).  Mais dont l'effet négatif se traduit par l'agression tout aussi virtuelle du quartier des Aubes contre Léo, comme si l'enfer urbain se refermait sur lui pour l'empêcher de parvenir à son rendez-vous.

   La présente nouvelle repose donc sur des ambivalences: "empathie/ antipathie", "attraction/ répulsion". Elle est aussi fondée sémantiquement sur le double sens du mot "aube": la première lueur blanche du matin, mais aussi le système hydraulique qui faisait mouvoir la roue des moulins. Roue qui renvoie au cycle "karma" (symbole du Destin dans les religions orientales). La spirale se referme, la boucle est bouclée.

Illustrations: Le papillon de nuit posé sur l'écran de l'ordinateur correspond à une ardoise peinte de Dominique Villars, 38250 Villard de Lans. La carte du Tendre reproduit une gravure conservée à la Biblithèque Nationale, voir cette rubrique sur Wikipedia.

  La représentation calligraphique du Karma est due à Jacques Grelu, 30980 Langlade, l'auteur a réalisé l'adaptation (très libre) d'une "tanka" tibétaine (figurant ci-dessous) qui reprend les thèmes du récit: la Roue à aubes du destin, les Forces hostiles ou amies: le Feu et l'Eau. Le combat de l'Invention contre la Médiocrité.

Encore et toujours le dédale, s'y retrouve qui voudra !


KARMA2