L’ange sur le rebord de la fenêtre

Elle ne voulait pas mourir. Non. Trop jeune (à 72 ans, qu'a-t-on vécu? Trois fois rien. A 82 ans, elle ne disait pas. Mais optait plutôt pour la centaine). Trop jeune, donc, trop belle, trop curieuse... Courtisée depuis trois mois seulement par l'Homme qu'elle avait Toujours attendu...
Donc, ne voulait pas mourir. Mais la grippe semblait en avoir décidé autrement. Etait-ce encore la grippe, ou déjà la pneumonie? Ne savait pas. Avait mal partout. Etait épuisée de partout. On l'avait allongée là, dans ce lit d'hôpital, alors qu'elle n'avait qu'une envie, sortir dans le printemps. Et maintenant la fièvre l'incitait à se coucher définitivement. Mais elle ne voulait pas mourir !

D'ailleurs l'ange était là, sur le rebord de la fenêtre. C'était bien un ange, n'est-ce pas? Venu tout exprès pour la sauver, elle, de Celle qui voulait l'emporter en douce - sans dire son nom. "Endors-toi ma belle, glisse sans douleur dans le pays blanc", qu'elle lui susurrait, l'autre Pomme.
Mamie Télé ne voulait pas. D'ailleurs elle s'était toujours méfiée des gens qui parlent en susurrant, comme l'infirmière qui lui faisait chaque soir ses piqûres - trop de piqûres : l'infirmière Agonia, comme elle l'avait surnommée.
Mamie Télé aimait bien donner des surnoms. Le sien, c'étaient des enfants de l'immeuble qui le lui avaient attribué. Pas parce qu'elle passait sa vie devant cette fichue boîte cathodique, mais parce qu'au contraire elle les incitait à ne pas l'allumer, à ne pas tant s'abrutir devant. Ceux qui rentraient chez eux la clé autour du cou (c'était un immeuble pauvre, beaucoup de mères travaillaient tard, tenues à des horaires que d'autres n'accepteraient pas), ceux-là elle les conviait à venir dans sa cuisine manger la baguette, et bien sûr la confiture qui allait avec - et pour améliorer le tout, quelques bon becs... Tout ça, ça poissait, et ça rigolait, et ça rimait, et justement, que ça rime, ça elle aimait et en redemandait.
Alors une fois installés là, faisaient des charades, des bouts rimaillés (et démaillés), racontaient la dernière blague à la mode récré (à laquelle elle, Mamie Télé, ne comprenait rien, qu'importe elle riait de les voir s'esclaffer), s'excitaient, s'ré-excitaient, s'chamaillaient...
La vie, quoi.
A la saison des fruits, elle apprenait à ses petits-enfants de palier la cuisson des compotes - et la saisie des confiotes. A celle des frimas, comment faire épaissir le chocolat... Et plus important que tout, comment mener une "réussite", avec un ou deux jeux de cartes, sans tricher... euh... trop vite.
Ah, elle les revoyait, ces petites têtes penchées, raides ou frisées....

PUTTI

Frisée, frisotée, ainsi est la tête de l'ange qui s'est posé sur sa fenêtre. Un ange blond... ça la change, Mamie Télé! Dans son immeuble ce seraient plutôt des beaux bruns et des jolis noirauds. Quelle idée avait eu cet ange de se faire blond pour la visiter! Qu'importait, l'essentiel était qu'il venait l'aider à lutter contre l'Autre Pomme, là, la susurrante Agonia.
Evidemment, sa présence pouvait signifier au contraire qu'il lui ouvrait la voie des cieux. Mais non, elle le sentait. Un ange de trois ou quatre ans ne vient pas vous voir à la fenêtre de votre chambre d'hôpital pour vous signifier la fin. Surtout s'il joue avec des petites voitures colorées, qu'il fait rouler sur votre vitre, ses petites ailes se gondolant de plaisir, et lui-même vous jetant des coups d'œil hilares... Les totoches auraient été blanches et emplumées, ou glabres mais arc-en-ciel (et le chérubin plus sérieux), Mamie Télé aurait admis l'allusion aux cieux évanescents. Mais non, elles étaient tout ce qu’il y a de plus prosaïques, ces mini-mimi-autos : rouges pétantes, bleues métallisées ou noires podium, avec la marque de leur flambant modèle (Renault et autres Ferrari ) inscrites sur un bandeau.
L'angelot, assis jambes pendantes sur le large rebord extérieur, les faisait glisser sur sa vitre à toute allure en faisant "Vroum vroum!". Mamie Télé entendait le vrombissement malgré la fenêtre close. Ou bien était-ce le bourdonnement de la fièvre...? Cet ange lui donnait le tournis, à force... Il se déhanchait et se penchait, se penchait...

"Attention, il va tomber!" entendit-elle hurler en elle-même. Son cœur se mit à battre à toute allure, et elle sentit dans ses muscles la brûlure de l'adrénaline. Redressée autant qu'elle le pouvait, les yeux écarquillés, elle faisait effort pour sortir de sa fièvre, et voir au-delà de son rêve - voir vraiment. Cet ange n'était pas un ange, les petites ailes tire-bouchonnées ne prouvaient rien (un déguisement peut-être). C'était un petit diable plutôt, qui, s'ennuyant, avait cru bon d'échapper à la surveillance des adultes et de passer les gambettes par la fenêtre. Dieu bon! Comment avait-elle pu croire une minute... Comme si on autorisait les marques (fussent-elles de voitures) au Paradis! C'était un gosse, là dehors, un vrai, et il allait tomber!
Elle appuya comme une folle sur la sonnette qui appelait les infirmières. En cet instant, elle aurait été heureuse de voir rentrer même la Miss Agonia avec son horrible seringue. Mais les secondes, interminables, passaient, et elle avait beau sonner, sonner, aucun pas dans le couloir ne se faisait entendre, la porte ne s'ouvrait pas...
Elle se redressa comme elle  put sur son lit (Mer...credi! ce vertige!), et, en position assise, elle entreprit d'attirer l'attention du petit téméraire. Qui, tout content de cette spectatrice enfin intéressée, se mit à jouer plus intensément des grimaces et des mains, multipliant les "vroum" et les "boum" au risque de se déséquilibrer.
Mer...douille!
Et ouille, et crotte, et... carambouille! (NON, surtout pas!!) Elle eut la vision du petit être tombant en avant, non, culbutant en arrière, battant des ailes avec ses petites mains pour s'écraser dans la gueule de l'autre Pomme, là - l'horrible Bêcheuse de grande Faucheuse.
Et... Mermidon!
Tout en mermaillant et grommelant à qui mieux mieux, Mamie Télé avait basculé lentement les jambes hors de son lit, s'était lentement redressée, et à présent, combattant le vertige et les coups sourds de la fièvre,  elle se dirigeait vers la fenêtre.

Pas SA fenêtre: c'eut été trop simple. Et trop dangereux. Au moment où elle aurait baissé la vitre, qui sait ce qu'aurait fait l'enfant?
Non, c'était cette sacrée nom de dieu de fenêtre d'à côté, dans cette chambre dont les nom de dieu d'occupants n'étaient pas fichus de s'occuper de leur petit...! (grumph, devaient s'abrutir plus que leur compte devant leur telloche, ceux-là! ), c'était CETTE fenêtre odieusement éloignée qu'elle devait atteindre, pour ceinturer l'imprudent par derrière. Oui, elle devait... elle devait...

Quand, dix minutes plus tard, les infirmières enfin libérées des embarras d'ascenseur et de circulation de couloir arrivèrent, elles trouvèrent le lit de Mamie Télé vide. La vieille dame gisait dans le couloir-salle d'attente d'à côté, un sourire béat aux lèvres, une couronne de petites voitures  autour de la tête.
Elle s'était fracturé l'orteil et fêlé deux côtes, mais sa fièvre était tombée, comme par enchantement. "Evidemment!" répétait-elle à ceux qui vinrent la voir avec bouquets et bouquins, s'étonnant (et se réjouissant) de son prompt rétablissement : "Je suis bien trop jeune, belle et amoureuse pour mourir!"

A son amoureux seulement elle murmura, en confidence : "J'ai sauvé un ange!"

Carole Menahem-Lilin, mars 2009.
Illustration de J.C. Boyrie, travail crayon / pastel d'après Maso di Bartolomeo, Reliquaire de la sainte Ceinture, Prato, Musée dell'opera del Duomo.