Course-Poursuite au


Jardin des Plantes.


 

  « Saint Félix, pape de 269 à 274, est fêté le 12 février de chaque année. Les Félix sont intelligents, sensibles, intuitifs. Ils révèlent un tempérament changeant; parfois doux, parfois vifs, ils sont souvent portés sur les activités artistiques, se montrent parfois dissimulés et cauteleux.  Leur couleur favorite est le rouge fuchsia, leur chiffre fétiche est le 6. » 

 

 « L'almanach du Quartier Latin », rubrique: «Ne cachez pas ce Saint...»

 

 Bonjour, ami lecteur. Je me présente : Antoinette, à l'état-civil. Je ne sais pourquoi, mon oncle Félix (qui s'appelle en réalité Balthazar), m'a surnommée Cathy. Décidément, ambivalence et dualité sont de mise dans ma famille.

 Antoinette/ Cathy, Balthazar/ Félix : notre double identité déconcerte au premier abord. Ce n'est pourtant qu'une entrée en matière et mon récit commence à peine. Dans ce qui va suivre, tout s'enchaîne, s'implique, s'imbrique. Les pistes se brouillent, s'entremêlent, pour la plus grande confusion des sens. Tout est dans tout et réciproquement. Tantôt Félix mon oncle, mon beau prince, m'attire. Tantôt il m'inspire de l'effroi. Prince des Ténèbres, prince de l'ambiguïté, il est à la fois vie et mort, visage éclairé, face obscure, il se situe à la frontière du désir et de la répulsion.... Ange à l'avers, démon au revers, il m'inonde de peurs et de délices, éveille la bête assoupie en moi.

 Il faut avoir exploré les mystères du subconscient pour se connaître enfin.

 Si je vous dis que j'ai quinze ans tout juste et que je viens d'entrer en Seconde Lettres classiques, au Lycée Papillon, je ne vous aurai rien révélé de celle que je suis. A savoir une adolescente à la fois timide et effrontée, avec ses zones d'ombre et ses fantasmes. J'ai de longs cheveux tressés en nattes, je porte une jupe bleue plissée et des chaussettes blanches, voilà.

 Si je vous parle à présent l'oncle Félix, si je vous dis que c'est un sémillant quadragénaire, qu'apprendrez-vous sur lui ? Pas grand chose, pour sûr... Si j'ajoute qu'il est artiste-peintre de son état, en saurez-vous davantage ? Certes non ! Pour mieux cerner cet étrange personnage, il faut que je vous décrive son costume de dandy, son visage triangulaire, sa petite moustache et son allure féline, ce n'est pas pour rien que la Critique le surnomme « le roi des chats ». En tant que peintre, il jouit déjà d'une certaine notoriété, il a même comme on dit dans les milieux d'artistes, « une bonne cote ». J'ai relevé ce commentaire dans une revue à propos de Tonton : « Son talent (bien sûr, il en a !), reflète la peur et le désir, transporte le spectateur dans l'univers ambigu de l'adolescence et du songe, son pinceau restitue ce qu'il y a d'émouvant et pervers à la fois dans l'éveil de la sensualité. »

 Tout cela est joliment dit, mais un peu compliqué pour moi, pas tout-à-fait clair dans ma tête. Je n'ose poser la question à Maman, sachant bien  qu'elle  n'apprécie guère les écarts picturaux de son jeune frère (Félix a trois ans de moins qu'elle, ce n'est pas un détail... ). Quand je lui demande de s'expliquer davantage sur la question, elle rougit et me dit qu'il peint des tableaux « ohé-ohé », que ce ne sont pas des choses qu'on montre à une toute jeune fille. Lorsqu'elle lui dit à propos de son oeuvre (je cite de mémoire) « que Satan est pêcheur d'eau trouble », Félix répond « qu'il faut appeler un chat un chat » et que « l'érotisme se trouve dans la tête de celui qui regarder et non sur ses toiles ». Il a raison. C'est un fait que ses tableaux se vendent bien. J'aime mieux ne le savoir que par ouï dire, car la seule vue de ces terrifiantes représentations mène droit en enfer.

 Il faut vous dire que ma mère est plutôt bigote sur les bords. Elle me cite souvent une « parabole » (vous savez, le genre d'histoires qu'on raconte à l'église) où il est question de vierges folles et de vierges sages. Les premières brûlent tout de suite l'huile de leur lampe. Les secondes, plus prévoyantes, gardent leur huile en réserve pour le jour où viendra « le seigneur et maître ». Autant vous le dire, je penche plutôt par tempérament du côté des vierges folles. Je me sentirais même, pour parler crûment, du côté des « pas vierges du tout », si l'histoire se passait de nos jours, mais elle remonte à un passé antédiluvien.

 Car nous sommes le douze février soixante, il est cinq heures du soir. Le temps est gris et pluvieux, le pavé luit de cette poisse humide sans laquelle Paris ne serait pas Paris. Mes cours sont achevés, je me prépare à sortir du Lycée. A l'époque, il n'est pas d'usage qu'une fille de mon âge traîne seule dans la rue. Comme l'établissement n'est guère éloigné de mon domicile familial - un quart d'heure à pied tout au plus - ma mère a cédé, elle a fini par me lâcher les baskets sous la réserve expresse que j'emprunte le trajet le plus direct. Et là, ce n'est pas gagné, les occasions d'escapade ne manquent pas, je suis exposée à de multiples tentations. Le lycée Papillon, rue Lacépède, jouxte le Conservatoire entomologique du Museum d'Histoire Naturelle. Ma famille habite rue Mouffetard. « La Mouffe », comme on dit alors, c'est le village dans la ville, un souk, un espace en permanence animé par l'appel du rémouleur, du vitrier, du rempailleur de chaises, le cri de la poissonnière ou de la marchande de quatre saisons. Avec en prime cette odeur de brioche et de pain frais qui remonte de l'échoppe du boulanger, le goût de la guimauve et des niniches chaudes, cette friandise de forains qui fond dans la bouche et que m'offrait jadis Tonton Félix.

 Bon, ce n'est pas tout ça. Je fais quoi, là, maintenant ? Un court instant, je me tâte. Pour le Jardin des Plantes, c'est carrément trop tard, la ménagerie vient juste de fermer. Si j'étais raisonnable, j'emprunterais la rue d'Ulm où se trouve l'Ecole Normale. Plus qu'un rêve, c'est mon objectif affiché dans l'existence. Un jour, je passerai ce concours, difficile entre tous. Je serai reçue, ça en mettra plein la vue aux copines, à ma famille, à Félix. Mon oncle sera fier de moi, il verra que je ne suis pas une cruche, Bien entendu, je sortirai de l'E.N.S. avec l'Agreg', pour imiter mon Prof' de Lettres, que j'admire tant.

 Le problème, c'est qu'il y a loin de la coupe aux lèvres, je n'en suis pas encore là, j'ai juste eu la moyenne et la mention « peut mieux faire » au dernier trimestre.

 En attendant des jours meilleurs, je pourrais faire un crochet par la Grande Mosquée, ça me changerait les idées, même que c'est de l'exotisme à bon compte, un coin d'Orient qui se cache rue Buffon, juste à côté d'ici. En cette année soixante, à l'heure de l'angelus, la voix caverneuse du muezzin arrive à couvrir le son plus lointain des cloches de Saint Etienne du Mont. Patience, dans pas longtemps, les riverains que ce raffut dérange y mettront bon ordre ! Et puis zut, tous comptes faits, je me ravise, je n'ai nulle envie de me mêler au cortège de femmes voilées et d'hommes en djellaba, autant laisser tranquilles des gens qui vont là pour faire leur prière, est-ce qu'ils vous suivent à l'église, eux ?

 Tiens ! Si je me prenais de l'autre côté, par le boulevard de l'Hôpital, vers la Gare d'Austerlitz ? Comme par hasard, c'est juste là que se trouve l'atelier de Félix. Maman m'a sévèrement défendu de m'y rendre, surtout à l'improviste. L'adolescente que je suis risque d'y croiser des jeunes personnes fort dévêtues, d'assister en ce lieu de perdition à des scènes peu convenables, surtout pas morales. Car on se demande bien ce qu'un peintre peut faire quand il se trouve seul dans une pièce close avec son modèle...

 A l'approche de la Gare, je me trouve engluée dans une foule interlope. C'est vraie Cour des Miracles, il y a plein de gens mal-intentionnés à la mine patibulaire, des rôdeurs qui se mêlent aux voyageurs venus prendre le train. Maman avait raison de me mettre en garde contre eux, je commence à prendre peur. Sur le trottoir en face de moi, un individu semble me barrer le passage. Il est engoncé dans un imperméable mastic, son visage se cache sous son feutre mou. Pas vraiment menaçant dans un premier temps... mais ce bonhomme a  l'air équivoque, insidieux. Il me gonfle, à me regarder fixement.

 Là, je n'insiste pas. Tant qu'il est temps, je tourne bride en direction du Jardin des Plantes. J'essaye de filer fissa, longe les grilles, rase les murs, presse le pas. Le louche individu me suit obstinément. Mais enfin, qu'est-ce qu'il me veut, ce type ? J'accélère encore. Si je me mets à courir, je lui révélerai carrément mon désarroi, je me désignerai moi-même comme victime, je n'en serai que plus vulnérable à ses yeux. Si seulement je pouvais croiser un agent de police quelque part.... Mais pas de flic à l'horizon, pas l'ombre d'un képi, d'un uniforme, et d'ailleurs l'entrée du Jardin des Plantes est quasiment déserte : les rares promeneurs sont partis, on est en semaine, il est tard, mon Dieu, qu'est-ce que je fais là toute seule ? 

 Je passe très vite auprès du cèdre planté par Jussieu, qui l'avait ramené jadis dans son chapeau, tout le monde sait ça. Tout ceci pour accéder au Labyrinthe, une petite montagne au coeur du Vieux Paris. Comme son nom l'indique, c'est un itinéraire en trompe l'oeil, plein de carrefours imprévus, de détours et de faux semblants. On croit accéder en un rien de temps, côté parc, au kiosque qui le domine, et on se retrouve sans le vouloir côté ville, à l'opposé. Les amoureux se cherchent, les enfants y jouent à cache-cache. C'est amusant comme tout quand il y a du monde, mais aujourd'hui ce n'est pas le cas. J'ai beau faire, je n'arrive pas à éviter mon poursuivant, qui deviendra sans doute mon agresseur. L'homme, plus agile que je ne l'aurais cru, semble connaître le site mieux que moi. Maintenant, je suis face au au minaret de la grande Mosquée, sa tête émerge au dessus des toits. Un peu plus loin, je l'aperçois se profilant en silhouette sur le dôme du Val de Grâce. Et toujours, il me barre la route. Aussitôt, je tourne bride. Mine de rien, les allées grimpent sec et je m'essouffle. La peur me tenaille, mon ventre se relâche, je ne sens plus mes jambes sous moi. Des gouttes de sueur froide perlent sur mon front moite. J'éprouve la sensation horrible et délicieuse que doit ressentir d'une biche aux abois.

 Cette fois nous sommes au sommet du tertre. Plus de dérobade possible, je suis acculée à la grille du kiosque. Une minute interminable, insoutenable, s'écoule, je voudrais être à cent pieds sous terre. L'homme s'immobilise, me toise, me fait sentir qu'il me tient à sa merci. Puis il se débarrasse de son feutre, ouvre grand son burburry, s'élance vers moi, m'embrasse, m'étreint. Je suis à deux doigts de m'évanouir quand je l'identifie enfin. Lui pousse un grand éclat de rire :
« Chat ! »

 Ce jour-là, 12 février 1960, oncle Félix m'a causé la frayeur de ma vie.

    Notes et commentaires :

BALTHUS

 Cette nouvelle, en forme de thriller érotique, illustre un moment de suspense vécu par l'héroïne, aux confins de l'enfance et de l'âge adulte.

 Le lieu de l'action (cinquième arrondissement de Paris), fait référence à des souvenirs de jeunesse de l'auteur.

 Le personnage de Félix a pour modèle le peintre Balthus (1908 – 2001), de son vrai nom Balthazar Klossowski. La relation de l'artiste, du chat et de l'enfant (ou la jeune fille) revient dans son oeuvre comme un thème récurrent. En 1937, il épouse Antoinette de Watteville, modèle entre autres de « la toilette de Cathy » (1933). Le tableau reproduit ci-contre en vignette est intitulé : « Le roi des chats » (huile sur toile 78 x 49,5 musée Jenish, Vevey). La citation de Balthus « L'érotisme est dans l'oeil de celui qui regarde » est authentique.