Moi qui étais le roi, voilà comment je finis seul dans la rue abandonné de tous. Pourtant il y a seulement quelques jours en arrière, j’étais richement paré, le centre d’intérêt de tous. Plus personne ne veut de ma présence. Plus personne ne veut de moi. J’ai encore gardé de ma superbe même si je se suis plus paré comme autrefois. Une autre fois pas si lointaine. Déraciné, oublié.

- Hein ? Il te raconte tout çà ? Tu te moques de moi ! Comment un sapin peut-il parler ? Je ne l’entends pas.

- Oui, il parle mais avec son propre langage sylvestre. Je reçois plus des sensations, des impressions que des paroles.

On m’avait dit qu’elle était bizarre, et c’était vrai. Quand on la voyait avec son visage angélique et ses grands yeux marron, elle avait l’air complètement normal et surtout jolie. Il me revaudra cela Damien. Occupe-toi de ma cousine m’avait-il supplié. Je l’avais trouvée bien attirante cette fameuse cousine. Etonné d’être le seul à bien vouloir lui tenir compagnie toute une après midi. J’étais le seul pauvre idiot à ignorer son originalité. Les copains s’étaient esclaffés en apprenant que je sortais la cousine.

- On ne peut pas le laisser là tout seul. Le pauvre.

Bonté divine, elle s’inquiétait pour un sapin. Elle n’allait pas m’obliger à le prendre sous les bras quand même ? Non mais je rêve, elle parlait au sapin. On avait l’air fin dans la rue ; elle agenouillée près du sapin et moi, grand dadet, debout à côté d’elle.

Ne me laisse pas tout seul ici. Je veux revoir ma forêt, mes frères une dernière fois avant de disparaître. S’il te plait.

- Ne t’inquiète pas, nous allons te ramener dans ta forêt.

- Cela ne va pas être possible d’abord on ne sait pas d’où il vient (mais qu’est-ce que je raconte) et puis on n’a pas le temps.

- Mais n’as-tu pas entendu à quel point il est désespéré ?

- Non, je n’ai rien entendu et puis cela ne nous concerne pas. Après tout, ceux qui l’ont acheté n’ont qu’à se charger de le ramener. On n’abandonne pas son sapin dans la rue comme cela.

Elle se planta devant moi, ses grands yeux marron larmoyant, une petite moue suppliante. Elle posa sa main sur ma poitrine. A peine l’eût-elle posé que je me suis senti aspiré à une vitesse vertigineuse dans un tunnel de lumière. D’un seul coup, je me retrouvais suspendu au-dessus d’une forêt. Etrangement, je savais où j’étais, je savais également que j’étais dans une époque lointaine même si je ne savais pas quand exactement. Autour de moi, virevoltait la cousine. Deux fines ailes étaient accrochées à son dos, ses longs cheveux roux étaient retenus par des tresses de lierre. Une fine robe de fils d’argent recouvrait son corps. Elle était lumineuse, belle à couper le souffle.

- Sylvelthin, te souviens-tu du temps où j’étais une fée et toi un elfe ?

- Un elfe ?

Moi, un elfe. Non, ce n’était pas possible. Si j’en étais un, je devrais porter une tenue ridicule. Je n’osais me regarder. La simple idée de porter des collants verts style robin des bois me donnait la nausée. Je devais être ridicule dans une tenue pareille. Je ne tournais pas rond. Je m’inquiétais pour mon look alors que j’étais toujours en apesanteur au-dessus de la forêt. Puis depuis quand je pouvais être si haut perché sans avoir le vertige ? J’ai peur du vide moi.

- Ne lutte pas ! Me conseilla ma belle fée. Laisse les souvenirs remontaient en toi. Souviens-toi comme tu aimais la forêt, comment tu prenais soin d’elle.

Lequel de nous deux était le plus fou à lier : elle qui me parlait d’un temps inconnu ou moi qui commence à croire ce qu’elle me racontait

Pourtant, je ne rêvais pas. Je voyais resurgir différentes scènes. Je me revoyais enfant, puis passant l’initiation qui me donna le nom d’elfe adulte de Sylvelthin. J’étais du clan des elfes sylvains, ma famille était d’une lignée de soigneurs de la forêt. Je détenais le savoir de mes ancêtres. Nous maintenions l’équilibre des forêts des différents mondes…

Puis, le jour maudit arriva, des hommes, des haches, des cris, des combats. La dernière chose dont je me souvienne : un sifflement et une douleur horrible dans mon cou. Une flèche venait de me transpercer. Les images se brouillaient dans ma tête. Je fus aspiré à nouveau dans le tunnel de lumière.

- Sylvain ? Sylvain ? Tu vas bien ?

Je me sentais mal. J’étais déstabilisé.

- Floriane, te souviens-tu du temps où tu étais une fée ?

Elle me regarda en souriant. Puis, elle me répondit :

- Je suis toujours une fée.

Elle me prit par le bras.

- Viens, nous allons ramener ce sapin dans sa forêt.

Nous nous étions arrêtés sur une aire d’autoroute après avoir roulé plusieurs heures en prenant le volant à tour de rôle. Malgré le café brûlant, je n’arrivais pas à reprendre mes esprits. Je n’arrivais pas à donner un sens à cette histoire. Floriane m’avait entrainé dans cette  folle aventure. Pendant que j’étais au volant, elle me parlait m’obligeant à me concentrer à la fois sur ma conduite et ce qu’elle me disait. Quand, à son tour, elle prenait le volant, mon esprit se laisser prendre par des souvenirs d’un autre temps.

L’histoire d’Argalawen, fille de notre bien aimée reine Lauterielle et du roi Godelas se superposait à la mienne. Plus son histoire prenait place en moi, plus je me sentais angoissé. J’avais l’impression de disparaître broyé et aspiré par quelque chose d’indéfinissable. 

Je me sentais d’autant plus mal que ces bonds en arrière dans un temps si reculé, dans un lieu si éloigné, me déstabilisaient car je perdais tous repères. J’avais la pénible impression d’être coupé au niveau des chevilles, comme si je n’avais plus de pieds, comme si je perdais pied.  J’étais propulsé dans un monde qui dans mon époque relève de l’imaginaire et j’étais entouré d’êtres extraordinaires qui étaient dans ma vie actuelle irréels. Je replongeai à nouveau vers ce passé où Argalawen avait été enlevée. Nous ne savions pas par qui et pourquoi. Nous percevions la lumière de sa vie mais nous n’arrivions pas à la localiser. Notre reine se désespérait de son absence et se consumait de rester dans l’incertitude. Elle qui était la source de notre équilibre, dépérissait au fil du temps, affaiblissant notre royaume.

Les temps incertains venaient de se mettre en marche. La prophétie de L’Ouroutun semblait se réaliser. Il était dit qu’une Ombre puissante détruirait notre monde pour imposer la race des hommes avant de la détruire à son tour pour régner sans partage sur les terres asservies. Les sages des différents clans elfiques avaient mis à jour le plan de l’Ombre noire. Il fonctionnait à merveille. Nul besoin de tuer l’enfant, il suffisait de la cacher, de laisser les parents dans l’incertitude. Mais nous étions incapables de le contrôler. Nous essayions tant bien que mal de maintenir l’équilibre dans notre royaume, cela nous demandait beaucoup d’effort et d’énergie. Nous nous affaiblissions de plus en plus. Il arriverait un jour où ne pourrions plus faire face et ce jour-là nous serions incapables de nous défendre. L’ombre l’avait prévu. Il lui suffisait de patienter, pas de sang, pas de guerre pour conquérir notre royaume. Nous étions impuissants. Notre force venait de notre reine, l’affaiblir était nous affaiblir. Nous ne pouvions pas lutter. La seule solution était de retrouver Argalawen.

Cette quête semblait perdue d’avance. Puis un jour, nous perçûmes enfin brutalement son existence. Son étoile se mit à briller avec intensité. Je fus dépêché avec d’autres elfes pour aller la chercher. Elle était jeune et seule. Elle ne devait plus faire face aux dangers.

Nous allions apprendre son histoire au fil des pas qui nous amenaient vers elle. Argalawen fut enlevée. Pour cacher sa nature elfique, une pierre de Gaudogrun fut posée sur son cœur. Cette pierre avait la capacité de masquer l’essence d’un être et d’annihiler la mémoire. A cause de cela, Argalwen oublia qui elle était. Elle fut recueillie par un couple de la race des hommes. Ces gens-là ne pouvaient avoir d’enfants et acceptèrent sa venue comme un cadeau des dieux. Elle fut élevée comme un des leurs parmi d’autres enfants du village. Même si l’essence elfique d’Argalawen était jugulée, elle développait au fur et à mesure des dons reçus à sa naissance. Elle était capable de communiquer avec les animaux, les plantes, les arbres et de les soigner. Elle mit son don aux services des hommes.

Son nouveau clan se méfiait d’elle. Ils en avaient peur. Elle fut accusée de sorcellerie. Elle fut condamnée. Certains voulaient simplement la bannir, d’autres la tuer. Le jour de son procès, un mouvement de foule se fit autour d’elle. Elle fut malmenée et jetée à terre. La violence du choc brisa la pierre de Gaudogrun. Sa nature elfique apparut aux yeux de tous. Un mouvement de panique se propagea dans l’assemblée. Rochebrune, son ami de toujours, en profita pour la faire évader. Il l’aida à quitter le village. Il fit diversion pour lui donner du temps pour mettre de la distance. Argalawen entendit l’appel de sa mère et se mit en marche avec prudence vers nous. Les villageois furieux s’étaient lancés à sa poursuite. Un danger plus grand la menaçait. L’Ombre noire avait envoyé ses sbires aux trousses d’Argalawen. Nous la rejoignîmes au moment où les hommes de mains de l’Ombre s’abattirent sur elle. Nous la défendîmes. La bataille faisait rage. Je couvrais les arrières quand une flèche transperça mon cou. Ce fut le trou noir. Je ne sus donc pas si nos efforts furent couronnés de succès.

L’odeur du café me donna la nausée. J’étais à nouveau dans cette station service où Floriane et moi, nous nous étions arrêtés. J’étais barbouillé, l’amertume du café au bord des lèvres, à 2 doigts de le vomir. Je n’aurais pas dû le boire. Non, ce n’était pas le café qui me  provoquait mon malaise. Mon cou devenait de plus en plus douloureux. Il se bloquait. Pourquoi me mettais-je dans cet état ? Comment en étais-je arrivé là ?

Il y a quelques heures en arrière, je savais où j’allais. Après mon diplôme, j’intègrerais le cabinet comptable de mon père. Tout marchait comme prévu jusqu’à cette rencontre, jusqu’à elle.

J’étais déstabilisé mais je se sentais vivant comme lorsque j’étais enfant. Je n’avais plus ressenti cela depuis si longtemps, depuis que mon père, méprisant, avait dénigré ma velléité de devenir jardinier et avait piétiné rageur le parterre de fleurs que je venais de planter. Dans notre famille, nous étions comptables de père en fils. Je devais reprendre le flambeau de la tradition familiale.  Les chiffres, les bilans, les comptes faisaient partie de notre héritage. J’étouffais dans ce monde étriqué. Je m’ennuyais dans cette vie planifiée bien avant ma naissance. Que pouvais-je faire d’autre ?

- Je fais un pause pipi et nous pourrons repartir me dit joyeusement Floriane

Elle me ramena brusquement à la réalité. Je la regardai se diriger d’un pas léger vers les toilettes des dames, inconsciente du bouleversement qu’elle provoquait en moi. Au lieu d’emporter avec elle mes regrets, elle me laissait là bien en évidence. Pour elle, tout semblait facile. Elle avançait tranquille dans la vie avec l’assurance d’être en accord avec elle-même. Tout le contraire de moi. Je soupirai. Je perdais la raison avec toutes ces histoires. Plutôt que de m’en inquiéter,  je m’apitoyais sur mon sort, ma triste vie.

- Quel air sombre ! Me glissa au creux de mon oreille Floriane en riant.

Je sursautai. Je ne l’avais pas entendu revenir. Elle m’observait de ses grands yeux marron.

- Je t’offre un vœu

- Pardon ?

- Tu ne te souviens pas ? Je suis une fée. Je peux donc exaucer des vœux.

- Où est ta baguette magique ?

- Les fées ont évolué depuis les contes. Nous n’avons plus besoin de baguette pour faire de la magie.

- Je crois que tu ne pourras pas le réaliser.

- Détrompe-toi ! Je suis douée

- Alors, change ma vie !

- C’est déjà fait, ne l’avais-tu pas remarqué ?