Vivement ce soir. Albert Castillon est fébrile. Il a établi son programme avec la plus grande précision. Il doit se présenter sous son meilleur jour au rendez-vous qui doit tout changer pour lui ce soir. Sa première vie s’achèvera tout à l’heure, quand il franchira le seuil de Pharmicop. Alors débutera son autre vie, la vraie, la seule, celle pour laquelle il est né.

     Tout est minuté depuis qu’il a reçu la convocation tant espérée avant-hier.

     Il ne s’est même pas permis de pause-café à dix heures et il a déjeuné à sa table de travail d’un sandwich.

     Il doit récupérer ses souliers chez le cordonnier : c’est sa paire fétiche, celle qu’il avait repérée dans un magasin chic il y a quelques années. Il s’assurait régulièrement de sa présence dans la vitrine, attendant avec inquiétude et impatience les soldes afin de pouvoir se l’offrir. Elle était superbe, exactement ce dont il rêvait, mais son prix était du domaine de l’extravagance au regard de son budget. Il avait un salaire confortable à Pharmicop, c’était d’ailleurs ce qui l’avait décidé à accepter le poste, même si le travail l’intéressait modérément, mais il devait tout de même faire des choix. Lorsque les démarques se sont enfin affichées, la paire tant convoitée était encore en rayon ! Il en prend grand soin et ne la porte qu’en des circonstances très particulières. Malgré cela, les talons témoignent sans ambigüité de sa façon d’attaquer énergiquement l’asphalte à chaque pas et les lacets menacent de céder chaque fois qu’on les noue ou les dénoue.

     Ensuite, il rentrera prendre une bonne douche et enfilera le costume gris que sa mère avait tenu à lui offrir pour ses trente ans : «Un homme de ton âge doit toujours avoir une tenue élégante dans sa garde-robe : cela peut se révéler très utile, tu verras.» Toujours la folie des grandeurs, sa mère : elle l’avait accompagné chez un tailleur. Rien que ça : du sur mesure. Il avait protesté qu’à l’heure actuelle le dernier chic était de porter une veste, certes bien coupée, sur un jean de marque. «Le costume classique est désuet, s’était-il défendu. Qui le porte ? sinon les employés de banque parce qu’ils y sont obligés.» Mais elle n’avait pas cédé. Depuis toujours, elle l’avait comblé de cadeaux et absolument rien ne lui manquait. Alors, l’idée du costume lui avait paru farfelue, mais comme il respectait infiniment sa mère et qu’il l’aimait aussi tendrement, il l’avait remerciée avec effusion. Et bien, elle avait raison ! Il s’était d’ailleurs déjà aperçu, à son corps défendant, que ses conseils étaient souvent très avisés. Comme elle sera fière de lui quand elle saura !

    

     Voilà. Les dernières conclusions de son étude sur les effets secondaires du coupe-faim Pharmidiète sont rédigées ; le dossier est complet. Il le dépose en passant au secrétariat pour les démarches de routine. «Bonsoir, Sophie. Je vous pose ça là et je file. A demain.» Il tire la porte en enfilant sa veste.

     «Castillon ! Ah ! j’ai eu peur de vous manquer. Il n’y a que vous pour nous sortir d’affaire.

- Mais…Je…

     - Vite, allez rejoindre Mangin au rez-de-chaussée. Son collaborateur Pirol est absent depuis deux jours et il a laissé le dossier de l’antifatigue en vrac. Or, on doit le présenter au contrôle demain. Vous avez déjà travaillé avec lui sur ce projet, vous êtes la seule personne apte à nous aider.

     - C'est-à-dire que…

     - C’est une urgence, Castillon ! Nous devons être prêts avant Labobio ! Je compte sur vous. D’ailleurs Mangin vous attend.» Et le patron lui tourne le dos, se hâtant vers le problème suivant. Albert jette un coup d’œil à sa montre : seize heures trente. Bon, il va consacrer une demi-heure à Mangin. Pas plus ! «Salut, Mangin. Alors, que t’arrive-t-il ?

     - Tu parles d’une tuile ! Pirol avait terminé le dossier de la molécule Pharmidiète et il l’avait laissé sur son bureau. Mais voilà que la femme de ménage a ouvert les fenêtres pour aérer au moment où je suis entré, et le courant d’air a tout dispersé ! Je n’ai vraiment pas le temps de reclasser tout ça maintenant car j’ai encore à mettre au point l’enrobage du comprimé : j’ai un souci avec la couleur. Je vais sûrement y passer une partie de la nuit.

     - OK. Mais je te préviens, je remets tout ça en ordre, et, terminé ou pas je m’en vais à dix-sept heures maximum.» Pourquoi a-t-il fallu qu’il franchisse cette porte au moment où le patron passait devant ? C’est toujours sur lui que tombe ce genre d’imprévu. C’est toujours lui qui évite les désastres. Bientôt, ils devront se passer de ses services à Pharmicop ! D’y penser lui ramène sa bonne humeur. «Allez, je te laisse. Tout est prêt. Au revoir !

     - Merci, rentre bien. »

    

     Evidemment, c’est la cohue en ville. Il voulait justement éviter l’heure de pointe mais avec cette histoire de courant d’air il est en plein dedans. Heureusement que le cordonnier est sur le même trottoir que Pharmicop. Dans la petite échoppe, trois clients attendent leur tour. L’artisan prend son temps, explique les réparations, donne des conseils d’entretien. Encaisse. Enfin, son tour. «Ah ! Monsieur Castillon, bonsoir. Vos chaussures sont presque prêtes. Je dois encore leur faire un petit point ici. Et là. Vous voyez ? J’ai dû attendre que la colle sèche. Après ça, vous n’aurez plus de problème, je vous le garantis.» Le bonhomme retourne vers le fond de son atelier, choisit une aiguille, cherche le fil. Le calme est son mode de vie. Rien ne l’ébranle. Albert sait qu’il n’y a qu’à attendre. Le travail sera impeccable. Il le connaît depuis longtemps car on le lui avait recommandé, bien avant qu’il ne travaille à Pharmicop. Il patiente, donc, en se retenant de regarder sa montre : ça ne sert à rien. Le cordonnier revient enfin vers lui, emballe les souliers dans un papier journal. Albert prend le paquet sous le bras, règle, salue et se retrouve dans la rue.

    

     Courir ! Il le faudrait bien, mais à travers cette foule, c’est impossible. Pourquoi faut-il que la moitié de la population d’une ville habite au Sud et travaille au Nord, alors que l’autre moitié fait le chemin inverse. Et cela deux fois par jour ! De sorte que tous ces gens se croisent bi-quotidiennement sans jamais s’adresser la parole et donc sans jamais faire connaissance. C’est ainsi que l’on se retrouve dans la file d’attente d’un cinéma derrière quelqu’un dont on se dit : «Mais où l’ai-je déjà vu ? » Albert presse le pas. L’autobus est à l’arrêt. Albert s’excuse en bousculant la jeune fille au foulard bariolé. Elle le porte enturbanné sur ses cheveux dont des mèches flamboyantes s’échappent. Elle le regarde d’abord agacée, puis en le découvrant si sérieux, avec son paquet sous le bras elle s’adoucit. Il a les yeux rivés sur un objectif. Lequel ? L’autobus, évidemment. Mais le dernier voyageur monte, la porte se referme, le bus s’éloigne. Albert s’effondre sur le banc de labri-bus. Il est désespéré. Elle le rejoint, intriguée. «C’est si grave de rater un bus ? Le suivant arrive dans quelques instants.

     - Je n’ai pas une minute à perdre ce soir.» Elle se plante devant lui. Pourquoi ? Elle ne saurait dire ce qui la retient ici en ce moment. Le désarroi du jeune homme transpire. « Où allez-vous ? » Il suit le cours de ses pensées. «Je n’ai pas le temps d’attendre le suivant, et pourtant, je dois passer chez moi. Dix-neuf heures trente. Il a beaucoup insisté là-dessus. C’est le rendez-vous le plus important de mon existence. 

     - Ma voiture est à deux pas ; je vous conduis ?

     - Vous feriez çà ?

     - Pourquoi pas ? » Elle se demande bien, justement pourquoi elle fait une telle proposition à cet inconnu. Il hausse démesurément les sourcils. On dirait qu’il vient de voir un ovni. Il ne sait s’il doit y consentir. Son éducation ne lui a pas appris à accepter ? ni d’ailleurs à recevoir? quoi que ce soit d’une personne rencontrée pour la première fois par hasard. Evidemment, il la suit. C’est la meilleure solution qu’il pouvait espérer.

     - Je vous remercie.»

     Quelle soirée ! Quel stress ! Un parcours digne du “Paris Pékin” d’il ne sait plus quelle chaîne. Des épreuves à chaque étape, qu’il a très bien surmontées jusque-là. Puis, une jeune femme aimable et serviable apparaît quand on ne s’y attend pas : les contes de fées reposent donc sur des faits réels ? Il croyait que c’étaient les légendes. Non, c’est son histoire qui est une légende ou plutôt le début d’une légende. Alors, il va entrer dans la postérité. Mais si c’est une légende, elle n’aura pas obligatoirement une fin heureuse. Je préfère donc que ce soit un conte de fées : ils se terminent toujours bien, et cette jeune femme est une gentille fée. Au fait, quel est son nom ?

     - Comment vous appelez-vous ? Moi, c’est Albert.

     - Comme le Prince de Monaco ?

     - Oui.» Tiens, ça se précise, il est le prince de l’histoire. « Alors, et vous ?

     - Amandine.» Joli prénom, pour une fée.

     La vieille Renault attend à quelques pas. Ils s’y installent. Elle démarre… Non…Nouvelle tentative… Infructueuse. «Ne vous inquiétez pas, elle rechigne invariablement à m’obéir du premier coup, mais ce n’est pas une mauvaise tête, elle finit toujours par céder.» Effectivement, la voiture se met à bouger. Ce n’est pas exactement un démarrage ; elle s’ébroue, plutôt, comme un chien qu’on tire de sa sieste. Vrrr… On y est, on a franchi quelques mètres, grâce à des soubresauts peu rassurants… Le moteur prend un rythme presque régulier…. La machine avance réellement. « Victoire ! Je vous l’avais dit. » Ouf !

    

     Amandine arrête sa voiture devant chez lui. Il remercie et se précipite dans l’escalier. Deux étages, ce n’est rien. Vite, une douche ! L’eau fraîche le détend. Il récapitule la suite des opérations : se raser, enfiler son costume, sortir sa voiture du garage. Et bien oui, il a une voiture, mais ne va jamais au travail avec, c’est une perte de temps, entre les encombrements et la recherche d’une place de parking. Ne pas oublier le plan ! Et l’invitation !

     Il se regarde dans le miroir. Quelle tête ! Les cheveux hirsutes et la barbe naissante de fin de journée, cela ne lui donne pas un aspect très avenant. Il paraît pourtant qu’il a du charme. Tout le monde le dit. Les filles aussi, le trouvent…comment, déjà ? Ah oui : craquant ! Elles ont de ces expressions ! Ce doit être pour cela qu’Amandine lui a rendu service. Mais au fait, il ne lui avait même pas demandé ses coordonnées ! Il était vraiment obsédé par son rendez-vous. En temps ordinaire il n’aurait pas manqué de lui faire un brin de cour. Et là, il s’était conduit comme un goujat ! Que va-t-elle en penser ? Oh et puis, peu importe, elle l’aura déjà oublié.

     «Ce costume me va décidément très bien. Ma cravate rayée. Une rayée et une à motifs camaïeux. Ce sont mes deux cravates. Je n’en porte jamais. La camaïeu est un peu spéciale. Il faut aimer. La rayée est plus neutre. Va pour la rayée.»

     Un dernier regard au miroir. Il se trouve très sérieux. Il se reconnaît à peine. Cela le change de ses T-shirts. Il en a de toutes les sortes, de toutes les couleurs, pour toutes les occasions : de plus élégants, de plus sportifs, de plus décontractés. Il se dirige vers son petit secrétaire pour y prendre l’invitation. Elle n’est pas là où il s’attendait à la trouver. Peut-être avec le dernier courrier reçu. Non. Sur la desserte de l’entrée. Non.

     Le téléphone sonne. Il ne décroche pas, écoute le message en poursuivant sa recherche. «Bonjour, je suis votre nouveau voisin. J’ai vu de la lumière chez vous, alors je me suis permis de vous appeler. Je suis dans l’embarras : j’ai laissé ma clé dans ma voiture et je ne peux plus rentrer à la maison puisqu’on ne pénètre au garage que par le passage des voitures ou par la porte qui ne s’ouvre, dans ce sens, qu’avec cette clé. Pourriez-vous m’accompagner au garage s’il vous plaît ? » On croise ses voisins dans l’escalier ou chez le buraliste. Bonjour, bonsoir. On ne connaît même pas leur nom, parfois. Celui-là n’était pas du même genre : il s’était présenté spontanément lors de son emménagement dans l’immeuble. Ils avaient même échangé leurs numéros de téléphone, arguant qu’entre voisins on serait peut-être appelés à se rendre service. Et c’est justement au moment où il est le moins disponible que cela se produit. Un regard à la pendule : dix-huit heures quarante. Et cette fichue invitation qui se cache Dieu sait où ! Il décroche tout en attrapant son portefeuille et ses clés sur la table du vestibule ? geste machinal?. «Allô ! Oui, j’arrive !» Il dévale les escaliers, les clés et le portefeuille à la main. Son voisin l’attend au rez-de-chaussée. Ils descendent au sous-sol. Albert met la clé dans la serrure. Mais pour ouvrir cette porte-là, il faut deux mains : une pour tenir la poignée horizontale, l’autre pour tourner la clé. Il se libère de son portefeuille en le glissant dans la poche intérieure de sa veste, et y rencontre la précieuse invitation. C’est une vraie chance. Il n’aura même pas besoin de remonter. Comme bien souvent sa gentillesse lui aura été profitable. Il se rappelle à présent qu’il avait rangé là le carton pour gagner du temps et pour être sûr de ne pas l’oublier. Mais l’enchaînement des derniers évènements n’étaient vraiment pas propice à la sérénité, et il avait quelque peu perdu ses repères. Heureusement, tout reprend sa place. Le conte de fées suit un cours somme toute normal. Le voisin se confond en remerciements, s’excuse du dérangement. «Vous viendrez prendre un verre cette semaine !

     - Oui, merci, ce sera avec plaisir.» En vérité, sera-t-il encore là demain ? «Bonne soirée, à bientôt, donc.» Albert se dirige vers sa voiture, ouvre la portière et commence à s’asseoir. Une jambe dedans, une jambe dehors. Il se redresse comme un ressort. Le plan ! Il va devoir remonter. Une hésitation le retient. Evidemment, suivant la même logique que pour le carton d’invitation, il avait dû mettre le plan dans la boîte à gants. Vérification. Exact. Il se rassoit et démarre. L’affichage du tableau de bord le rassure : il est dans les temps.

     Il n’a pas allumé le lecteur de CD, il n’écoute pas la radio. La circulation est fluide. Il fait bon. La route suit la rivière. Il fait encore clair en cette fin de journée d’été. Tout va bien. L’article du Professeur Pratenier, dans la revue scientifique à laquelle il était abonné, avait attisé sa curiosité, déjà en perpétuelle état d’alerte à propos de tout ce qui tournait autour de la pharmacopée. Ce chercheur-explorateur développait sa théorie selon laquelle on devait collaborer avec les populations des forêts équatoriennes. Celles-ci savaient soigner certaines maladies face auxquelles la médecine universitaire restait encore impuissante. Il concluait en exposant son projet de mener là-bas une expédition pour laquelle il venait d’obtenir le financement. Albert avait osé lui écrire. A sa grande surprise, le savant lui avait répondu. Une correspondance s’était établie entre les deux hommes. Avec un naturel inattendu, le Professeur Pratenier lui avait proposé de participer à l’aventure. Albert n’en avait parlé à personne, se demandant s’il ne rêvait pas, et craignant de se réveiller dans la banalité de sa vie ordinaire. Mais non, sa vie n’était plus ordinaire. Elle devenait palpitante, surtout depuis cette lettre reçue mardi dernier, où le professeur l’invitait à être présenté aux autres participants de la mission. «C’est l’équipe avec laquelle je travaille depuis longtemps. Ils seront heureux de vous connaître. Appelez-moi dès réception de ce courrier au numéro ci-dessous.» Au téléphone, la voix était chaleureuse, étonnamment jeune. «Mon cher Albert ! Soyez des nôtres. Votre étude du mode de transmission des connaissances et des secrets de fabrication au sein de ces tribus ont enthousiasmé mes collaborateurs. Vous dites que vous parlez leur dialecte ? C’est merveilleux. Nous vous attendons. A dix-neuf heures trente précises ! Je vous envoie immédiatement l’invitation sans laquelle on ne vous laissera pas entrer et le plan détaillé du trajet depuis chez vous.»

     Plongé dans ses souvenirs, Albert revient brutalement au présent : des feux clignotants orange. Par réflexe il ralentit. La circulation ne se fait plus que sur la file de droite. Ce n’est pas vrai ! Il lève encore le pied. On fait du surplace à présent. Pourtant, on roule à allure normale dans l’autre sens. Une brève observation du paysage. Un moulin s’élève juste à droite, après le virage. Il consulte le plan. Plus que deux kilomètres. A cette vitesse il lui faudra au moins une heure ! On s’arrête. On redémarre. Dix-neuf heures ! Il n’a pas le choix. La seule solution est devant lui, à quelques mètres. La file de voitures s’ébranle. Allez, encore un peu de chance ! Le conte de fées ne va tout de même pas se terminer ainsi, bloqué sur une route, si près du but ! Ça y est ! C’est possible. Albert déboîte brusquement sur le talus, dépasse la voiture qui se trouve devant lui et s’engage dans l’allée qui mène au moulin. Il opère un créneau pour se garer entre deux peupliers, sort de sa voiture, referme la portière et poursuit résolument son chemin à pied.

    

     Tout compte fait cette marche forcée s’avère très agréable. Une petite brise rafraîchit à point nommé l’atmosphère, l’air est léger, la lumière du crépuscule anime le ciel de couleurs vivifiantes en parfait accord avec son état d’esprit. Cet incident conforte Albert dans son opinion : la voiture n’est pas obligatoirement le moyen le plus rapide ni le plus efficace pour aller d’un point à un autre. Encore que, pour venir jusqu’ici sans elle, il ne voit pas très bien comment il aurait pu faire. Il ne pousse pas plus loin la réflexion. Pour le moment, l’objectif est d’arriver à l’heure. Il en a encore le temps, mais il ne faut pas flâner. Il avance d’un bon pas entre la route et la rivière. Ce n’est pas un trottoir. Il se tord les pieds sur les aspérités du sol. Il n’en a cure. Il longe la file de voitures. Elles lui rappellent les chenilles processionnaires qu’il avait observées lors d’un séjour dans le midi, le pays des pins parasols. La comparaison ne s’arrête pas là : elles sont aussi venimeuses, pense-t-il, avec leur échappement polluant. Bon, il ne va pas recommencer. Il avance d’un pas décidé et énergique. Ses grandes jambes le propulsent d’une motte de terre à l’autre avec une apparente facilité. En réalité, il fatigue et se demande dans quel état il parviendra à destination. Allez, encore un peu de courage. Pour le moment, il comprend pourquoi la circulation est à ce point perturbée. Une balle de foin encombre la chaussée. Un camion stationné à moitié sur le talus et à moitié sur l’asphalte semble en être l’origine. Son conducteur, le portable vissé à l’oreille d’une main, l’autre main aplatie sur l’autre oreille en guise d’isolateur acoustique, gesticule, marche nerveusement dans un sens, revient sur ses pas dans le même état d’agitation paroxystique. Quand son regard rencontre celui d’Albert, il se précipite vers lui. «Vous voilà enfin ! Je suis là depuis un quat d’heure à vous appeler mais je tombe sur votre répondeur ! Qu’est-ce que c’est que ce travail ! Qui m’a chargé ce camion n’importe comment ! J’avais prévenu qu’il arriverait un problème ! Depuis le temps que je vous dis de renvoyer ce bon à rien ! Bon, vous avez eu l’assurance ? Quand est-ce qu’on me dépanne ? » Albert, évidemment ne répond pas. L’autre s’approche de lui d’un air menaçant, les yeux exorbités, le teint virant au violet. «Je ne suis pour rien dans cette affaire. Je passe là par hasard.

     - Par hasard ! Monsieur se promène, peut-être ! Et moi, c’est par hasard que je suis là ! C’est par hasard qu’on m’a demandé de conduire ce chargement de m… !

        - Non, bien sûr.

         - Ah ! vous voyez bien ! Vous le dites vous-même ! Alors, qu’est-ce que je fais, moi, maintenant ? Hein ?!

       - Je ne sais pas, je…

       - Voilà la meilleure à présent : Monsieur ne sait pas ! Et bien moi je sais ce que je vais faire ! Je vais vous mettre mon poing dans la g… ! » Mais Albert, esquive le coup prestement et le camionneur, emporté par son élan, trébuche sur une motte de terre et s’écrase au sol, plus exaspéré encore. Albert en profite pour piquer un sprint et échapper définitivement à cet olibrius vociférant.

La maison se dresse au bout du chemin. Il la reconnaît sans hésitation. Elle est en effet remarquable avec sa façade de pierres rouges et blanches disposées en quinconce. Les volets sont ouverts. Le rez-de-chaussée est entièrement éclairé. Il sonne. Une pendule, à l’intérieur, lui répond : dix-neuf heures trente. La porte s’ouvre. Le professeur Pratenier l’accueille : «Bonsoir mon jeune ami, entrez.»

     Il pénètre dans un hall très étrange. Il y a là un bric-à-brac incroyable : des coffres et des valises en occupent un angle, des piles de livres réalisent un numéro d’équilibristes virtuoses, des planisphères s’appuient les uns sur les autres contre un vieux canapé et semblent retenir leur souffle pour ne pas distraire les acrobates. Albert reste figé. Il ouvre grand les yeux. C’est l’antre de quelque magicien, à n’en pas douter !

     Mais le professeur l’invite à le suivre dans un petit salon parfaitement ordinaire : table basse centrale, canapé et fauteuils, poste de télévision, rien que de très banal. Albert reprend pied dans la réalité. «Asseyez-vous, je vous prie. Les autres ne vont pas tarder.En attendant, vous prendrez bien un rafraîchissement ? Je vais demander à ma fille de nous en apporter. Ma chérie ! Appelle-t-il en direction de la porte du salon, voudrais-tu nous apporter quelques jus de fruits s’il-te-plaît ?

     - Bien sûr, papa. Je pose juste ma veste et mon sac dans ma chambre et j’apporte cela, répond depuis l’entrée une voix qu’Albert a l’impression d’avoir déjà entendue quelque part. »

     Le professeur se retourne vers lui : «Ma fille est tellement gentille et serviable ! Je la sollicite toujours et j’exagère même parfois. Ainsi, là, c’est vrai qu’elle vient à peine de rentrer : je l’ai persuadée d’emmener sa vieille Renault chez le garagiste avant qu’elle ne refuse définitivement de démarrer. »

     Quelques instants plus tard, la jeune fille les rejoint, chargée d’un plateau qu’elle dépose devant Albert, ébahi. Elle le regarde, surprise mais surtout amusée : «Bonsoir, prince Albert.

        -Hum… euh… Bonsoir, Amandine. »

       Albert en est convaincu à présent : il est vraiment le héros d’un conte de fées !

Avril 2009, Danièle Chauvin