Je l’ai vue et presque aussitôt reconnue. Je me suis approchée pour en être sûre. C’était bien elle. Cette guitare, sur ce banc, je l’avais vue naître.

Tout est remonté à la surface.

 

Nous étions trois, jouant à l’amour/amitié. Trois acteurs de la comédie des jours, soudés par notre engouement exclusif pour la musique. Jules, brun, massif, musclé, la voix grave, on l’appelait ‘la basse’, ou plus simplement ‘Bass’.

Jim, genre lutin blond, rigolard, léger, c’était ‘la claire’ ou, pour lever toute ambiguïté, ‘Clair’. Moi, Marie, j’oscillais entre les deux comme une aiguille sur un cadran.

Notre monde  était une bulle à travers laquelle on pouvait voir l’extérieur, où nous habitions comme si c’était pour toujours. Lequel d’entre nous a ressenti les premières envies d’évasion, lequel a voulu le premier traverser la bulle ?

 

Notre frénésie semblait atteindre son point culminant. C’est chez moi que s’accumulait notre butin de collectionneurs. Toutes sortes d’instruments à cordes, aux ventres plus ou moins rebondis, de qualité inégale, certains assez précieux, d’autres sommaires, simples calebasses colorées plus décoratives que musicales. Nos préférés étaient les guitares classiques. Les garçons en jouaient vraiment très bien, butinant dans tous les répertoires, mais aucun ne désirait en faire un métier. La guitare, c’était notre âme, le creuset où nous fusionnions.

 

Un jour où nous débattions depuis des heures à propos de lutherie, ils se lancèrent un défi : fabriquer  une guitare avec uniquement les matériaux disponibles chez Monsieur Bricolage. Chacun de son côté se lança dans un vaste et encombrant chantier de croquis, de mesures, de confection de moules, de recherche de recettes accommodées à sa manière, de fabrication de serre-joints improvisés ‘maison’. Mon rôle était d’arbitrer et de contrôler la traçabilité des matériaux. Ils me demandèrent seulement de faire cuire un pot-au feu pour récupérer l’os à moelle et y découper un chevalet qui avait vraiment l’air d’être en ivoire.

 

Le résultat, ma foi, n’était pas mal du tout. Je ne sais comment ils s’y étaient pris pour courber le bois de placage, choisir les vernis, mais les deux  instruments avaient de la gueule et un son très acceptable. Je fus leur première auditrice, je les déclarai ex-æquo. Le pari gagné s’est fêté avec de la sangria et une débauche de flamenco. Puis nous sommes partis dans les rues du quartier comme une bande de tziganes faire le tour de tous nos amis.

 

Je crois que c’est la dernière fois que nous avons tant ri ensemble. C’est juste après qu’il y eut cette proposition faite à Jules d’un voyage d’étude de quelques mois en Afrique. Du coup Jim a reconsidéré son projet de reprendre et de terminer sa thèse de sociologie.

On a fait bonne figure pendant la période des préparatifs. Mais c’est devant les cartons et les valises que nous avons craqué. La sortie de notre bulle, l’angoisse inavouée qu’elle provoquait, le sentiment de la fin d’une époque, le déchirement de la séparation – même si nous faisions des serments de fidélité et de retrouvailles- nous a conduits à des attitudes sordides dont nous nous croyions incapables. Sur tout ce que nous avions toujours considéré comme biens communautaires voilà que nous jetions des regards de propriétaires.

 

 

 

Quand on en vint aux guitares-brico, l’atmosphère était bien plombée. Jules voulait donner la sienne à Jim et inversement. Mais non, garde-la, celle-ci est bien à toi. Et moi, que veux-tu que j’en fasse ?  Si on les donnait à Marie ? Chacun gesticulait, faisait des moulinets avec sa guitare, jusqu’à ce que ce qui était prévisible arrivât. Un grand bang sonore, des éclats de bois, une corde qui s’éteint dans une dernière vibration.

 

C’était aussi l’éclatement de notre groupe. Je me suis retrouvée seule, le cœur transi, en compagnie de la guitare survivante. Je ne savais pas en jouer. Je l’ai casée tant bien que mal dans le coffre de ma voiture avec les autres dépouilles de notre existence passée. Elle m’a un temps accompagnée dans mes déplacements, elle a décoré les murs de mes habitations successives. Elle me narguait de son œil rond, je la détestais un peu plus chaque jour. Je suis devenue réfractaire à tout son de cordes pincées. Je l’ai discrètement déposée un soir près d’un endroit où se réunissaient des jeunes ados. Le lendemain, elle n’y était plus. Qui sait quels ongles l’ont fait vibrer depuis ? Qui sait contre quels ventres elle a résonné ?

 

Je la croyais disparue. Et aujourd’hui elle est là, sur un banc, incarnation du reproche, comme un chien triste abandonné qui attend le remord de son maître.   

Je suis restée un moment, figée sur place par la brusque vague des souvenirs. Puis j’ai entendu des  pas. Je me suis dissimulée dans une encoignure et j’ai vu une dame s’en approcher, intriguée. Elle a regardé autour d’elle, regardé à nouveau la guitare, s’est éloignée, est revenue, puis a sorti son portable.

Je me suis enfuie  discrètement – et lâchement- émue par cette résurgence du passé mais presque réconfortée par le fait que quelque chose de réel en survivait.

 

Jacqueline Chauvet-Poggi