Ce matin quand j’ai acheté Libé au kiosque de la gare, la souriante vendeuse m’a souhaité ’’Bonne journée, Madame’’.

 

Ce ne fut pas une bonne journée. Pas la peine de rouler deux heures en train pour tomber dans ce traquenard. Maintenant j’en ai marre, mes jambes sont lourdes, ma tête dans le brouillard et par-dessus le marché voilà le soir qui tombe.

Pas question de reprendre le train, je ne pense qu’à m’écrouler sur un lit et plonger dans un sommeil noir. J’ai soif, aussi. J’ai acheté une grosse bouteille de Perrier dans une épicerie juste avant qu’elle ne ferme, il n’y avait pas d’autre eau minérale. Tant pis, elle fera l’affaire. Tout comme fera l’affaire cet hôtel, l’Hôtel Erato, qui est là devant moi. La rue est étroite, déjà obscure, les fenêtres et les portes environnantes sont closes, tout semble calme et accueillant.

 

C’est une petite chambre aux persiennes à clairevoies que je n’ouvre même pas. Je ne me suis jamais couchée d’aussi bonne heure, mais là, ça y est, je suis déjà happée, aspirée vers le fond de l’inconscience.

Est-ce que je rêve ? Des images floues et colorées passent derrière mes paupières. Vertes, d’un vert glauque, martien, qui aussitôt me met mal à l’aise. Ah non ! Pas de cauchemar. Pas quitter le sommeil, surtout rester les yeux clos. Tiens, ça va mieux. L’ambiance est rose à présent. Les formes qui défilent ne ressemblent à rien non plus, mais elles sont apaisantes, douces, familières. La tension se relâche. Peut-être même que je souris. Mais non, revoilà les monstres verts, le froid, l’anxiété, la crispation des mâchoires, l’oppression qui s’assoit sur ma poitrine.

Et de nouveau, bien-être, relaxation, rose tendre, ambiance angélique.

Je finis par avoir le mal de mer. Passer du vert dont l’intensité croît jusqu’au criard puis redescend pour laisser place au  rose, tendre puis de plus en plus vif qui lui-même s’assourdit pour laisser gagner le vert hideux.

 

Cette fois je suis tout à fait éveillée. Je me suis beaucoup agitée, j’ai chaud, j’ai besoin d’air frais et d’un peu d’eau. Ma bouteille à la main, j’ouvre la fenêtre. En fait, ma chambre donne sur la rue et, juste en face, un café branché qui ne fonctionne qu’en soirée, qui était fermé tout à l’heure et que je n’avais pas remarqué, a ouvert ses portes. Le ‘Café Django’, c’est écrit dessus en lettres de néon blanc blafard. Et, pour souligner le style de l’endroit, une énorme enseigne s’illumine successivement de vert puis de rose, dans un savant fondu enchaîné dont l’intensité monte et descend. Je comprends le yoyo que j’ai fait entre bien-être rose et mal-être vert ! Mais là, c’est pire. L’enseigne a une forme de monstrueuse guitare.

 

Une guitare. C’est bien ma veine. J’ai toujours détesté la guitare. Non, pas toujours, mais depuis que…… Ce serait trop long et trop pénible à raconter. Mais je ne supporte plus de rencontrer cette forme faussement féminine, avec son nombril obscènement décoré, son long cou raide et sans grâce que n’importe quel imbécile maladroit gratouille en se croyant musicien, terminé par des excroissances en faux ivoire comme autant d’yeux saillants et immobiles.

Et voilà que ce soir….C’est la deuxième fois dans la journée qu’une guitare me saute aux yeux. Tout à l’heure sur ce banc, dans la pénombre, faussement innocente, pleine de sous-entendus agressifs. Je n’avais pas besoin de ça. Je me gonfle de colère, tout ce que je veux, c’est dormir, dormir et oublier, mais pas en couleurs. Il faut que ça cesse. Je vais….Quoi ? Crier ? Me jeter par la fenêtre ?

Je tiens toujours mon Perrier à la main. Je prends mon élan et vlan ……

La guitare s’éteint dans un bruit de verre cassé. Plus de vert. Plus de rose. Plus de fantôme d’instrument à cordes.

Je ferme les persiennes. Ni vu ni connu. Qu’importe demain ? Maintenant je dors.               

 

Jacqueline Chauvet-Poggi