piste d'écriture: imaginer un personnage d'après son nom.

 

Prologue :

Nous étions à court d’idées. Nous cherchions une amorce. Quelqu’un sauta sur le mot. Amorce. Amor. Amore. Venise. Gondole noire.  A mort. Croque mort. Bouffe la mort. Cercueil. Amorces de pêcheur. Un pêcheur rondouillard. Donc un partenaire tout en longueur. Don Quichotte et Sancho Pança……..

Est-ce que tout y est ?

 

 

L’histoire d’Albert Boufomori

 

 

 

Albert Boufomori a de l’eau jusqu’à mi-cuisse. Il est bien. Il aime sentir le courant passer derrière  ses genoux, là où affleurent les vaisseaux sanguins, et rafraîchir sa circulation. Les reflets moirés des filets d’eau contre la rive  captivent son regard et lavent toutes ses pensées. Il est presque en état d’hypnose. La paix entre dans son âme. C’est cela qu’il recherche près de la rivière et que lui apporte la pêche. Les poissons ne l’intéressent pas vraiment

 

En ce moment il songe à sa retraite. Il va avoir soixante ans et déjà l’administration prépare son remplacement. Albert Boufomori est employé des Pompes Funèbres. Ce n’est pas un métier qu’on choisit par vocation, mais ses connaissances tant sur le plan commercial que technique, son sens subtil des contacts humains et son aptitude à réagir avec efficacité et bon sens dans toute situation, font de lui l’homme idéal pour cet emploi.

 

Certes, à ses débuts, il avait dû subir les plaisanteries douteuses les plus éculées de ses anciens camarades du lycée. ‘Croque-mort’ disaient-ils en se moquant, puis ce fut ‘Bouffe la mort’, italianisé en ‘Boufomori’. Ce surnom lui est resté. Comme il n’aime pas les affrontements, il a laissé faire. En réalité Albert Boufomori s’appelle Albert Bufosi, prononcé ‘Boufosi’. Peu de gens le savent et le découvrent avec étonnement sur les papiers officiels.

Plus tard, un commis se croyant malin avait cru bon de lui demander, sachant qu’il était amateur de pêche : ‘Pourquoi allez vous acheter des esches chez le marchand d’appâts puisque vous avez à votre portée tous les vers que vous voulez ?’. Bien entendu, il mit le commis à la porte et personne ne songea plus à le moquer. Il faut dire qu’il avait acquis de l’autorité, ayant avancé en grade, devenu responsable municipal.

 

C’est donc un notable. Mais pas un notable comme les autres qui aiment se réunir, faire des banquets, plaisanter sur les potins de la ville. Il se sent exclu de cette sorte de club, comme si, en sa présence, chacun se rappelait les circonstances où il l’avait vu officier et que cela fasse remonter l’acidité de souvenirs désagréables.

 

Il ne s’est jamais marié. Entre vingt-cinq et trente-cinq ans il était pourtant joli garçon. Il devait à ses ascendances italiennes une belle chevelure sombre qu’il a encore aujourd’hui et dont on voit quelques boucles dépassant de son chapeau de toile. Le regard à la fois doux et vif de ses yeux noirs ourlés de cils recourbés lui valait la sympathie immédiate de ses interlocuteurs. Mais les jeunes filles auxquelles il commençait à s’attacher n’arrivaient pas à surmonter  la mauvaise réputation de son métier et finissaient par refuser. Il s’est donc construit une vie de garçon, à son image, nette, précise, sans ornements superflus mais avec un goût très sûr. Il a eu des occasions de combler son vide sentimental avec quelques aventures au cours de voyages où il pouvait se dire tout simplement ’entrepreneur’.

 

Maintenant, il a toujours un teint frais, un corps replet sans exagération et, ainsi planté dans le courant de cette rivière étroite, il pourrait être le tronc d’un saule enraciné dans la terre fraîche.

Pour lui, son rôle dans la société se compare à celui de la sage-femme. Elle s’occupe du premier maillon d’une existence et lui du dernier. Dans les deux cas, ils accompagnent un bouleversement du cercle de famille. A la naissance, ce cercle est enthousiaste et joyeux, chacun se pousse pour accueillir le nouvel arrivant. A l’autre extrémité, ce cercle brisé se resserre pour se donner du courage, créatures vêtues de sombre, comme une bande d’oiseaux noirs en péril.

 

Tous les enterrements ne se ressemblent pas. Pour un esprit observateur comme le sien, et avec le recul que sa fonction l’oblige à maintenir, délicat équilibre entre l’indifférence et l’empathie, c’est un terrain idéal de réflexion.

S’il s’agit d’un personne très âgée, l’assistance est peu nombreuse, les attitudes résignées. On devine que sous les voiles noirs affluent les souvenirs, les bilans, les regrets, l’inquiétude de savoir qui sera le suivant et aussi sans doute quelques spéculations.

Pour un notable, il y a plus de monde. Toute la ville veut assister et se faire voir, certains pensent à la place qui se libère. Il y a beaucoup de fleurs et de couronnes barrées de rubans où il est question de regrets et d’éternité. Mais ils sont à peine fanés que les auteurs ont déjà grandement raccourci l’éternité.

C’est dans le cas d’un jeune qu’il y a le plus d’émotion et qu’Albert Boufamori doit se faire violence pour garder le recul nécessaire.

Quelle que soit la religion en cause il s’est toujours arrangé pour respecter les rites, s’étant méticuleusement renseigné sur les traditions sans parti pris. Il a vu la progression des cérémonies ‘civiles’ ou ‘laïques’ en observant que ceux qui restent recréent un nouveau rite, comme si, en groupe au bord du trou, ils étaient confrontés à la question ‘Et après ?’.

 

Chacun de ces cas est pour lui comme une nouvelle pièce à mettre en scène. Il ne peut en éviter l’aspect commercial mais il règle avec tact ce qui concerne le choix du cercueil, l’organisation des transports. Il tient compte de la saison, des horaires pour ceux qui viennent de loin. Il a assez d’ascendant sur les autres personnels et associés pour obtenir qu’ils aient une tenue simple et nette sans être trop funèbre. Il veille à ce que les jardiniers dégagent à temps les allées, rafraîchissent les concessions abandonnées afin que rien de triste ne vienne s’ajouter au chagrin de ses clients. Il ordonne lui-même la disposition des fleurs de façon à ce qu’elles durent le plus possible et réconfortent encore quelques jours les proches revenus se recueillir.

 

La situation la plus singulière qu’il ait rencontrée est celle d’un de ses  derniers clients. Un homme de haute taille, sec, le port de tête d’un militaire. Il était tout en angles, bras et jambes fonctionnant de manière saccadée. Ses yeux rapprochés au dessus d’un nez fort et busqué lui donnaient un air sévère. C’était vraiment un ancien militaire ayant fait presque toute sa carrière en terres lointaines, revenu au pays depuis une vingtaine d’années pour vivre ce qu’il pensait être une existence solitaire, ce qui n’était pas pour lui déplaire. Quand il lui raconta ce qui avait bouleversé ce projet, Albert Boufomori eut la surprise de voir ce visage, dur comme un masque de bois, envahi par une émotion qui le submergeait.

 

De lointains parents avec qui il n’avait plus de relations depuis longtemps avaient brusquement décédé.. Ils élevaient une jeune enfant sans famille à qui ils servaient de grands parents. Cette enfant était malade, d’une de ces maladies à évolution lente mais  sans espoir et la seule chose qu’on pouvait faire pour elle était de l’entourer de soins et d’affection durant le temps de sa courte survie.

Quand il l’avait appris, il en avait été fort peiné mais pensé que cela ne le concernait pas. Puis il fut amené à la rencontrer, et alors son esprit bascula d’une manière qui l’étonna lui-même dans une compassion extraordinaire qui le transforma instantanément.

 

 

Elle était frêle et pâle, mais la transparence de son teint lui donnait l’air d’une créature céleste. Ses traits étaient fins, ses yeux d’un bleu très doux semblaient immenses dans un visage encore enfantin, et ses lèvres souriaient en permanence. Elle avait seize ans et en paraissait douze. Il n’hésita pas à l’installer chez lui dans cette petite ville calme.

 

Pendant quatre ans il lui consacra toutes ses ressources, tout son temps, tout l’amour paternel dont il ne se serait jamais cru capable. Il croyait, contre toute évidence, qu’il amènerait jusqu’à l’éclosion cette plante fragile. Il lui racontait sa vie future. ‘’ Tu deviendras forte, tu parcourras le monde, tu enrichiras ton esprit de toutes les merveilles de la terre. Un jour, tu rencontreras le Prince charmant. Il t’emmènera en voyage de noces à Venise. Tu seras dans une gondole en bois vernis noir, tapissée de soie rose et le gondolier chantera pour vous ‘Amore, amore…’ en vous faisant glisser sur le Grand Canal entre deux haies de palais extraordinaires……..’’

 

Mais voilà. Elle a rendu son dernier souffle, elle a donné son dernier sourire au soir de ses vingt ans. Le vieil  homme s’est révolté contre une telle injustice, il a cru ne pas y survivre, il a pleuré toute une nuit.

Au matin, il est venu trouver Albert Boufomori pour lui exposer une étrange requête. Il voulait qu’elle soit enterrée dans un cercueil en forme de gondole tapissée de soie rose.

Pour une fois, Albert Boufomori ne put retenir son émotion. Il entra de plain pied dans le chagrin de cet homme abattu et comprit tout à fait sa demande. Il tournait le problème en tous sens, cela ne lui paraissait pas légal. Le faire quand même ? Où trouver un ébéniste discret et sûr? Comment court-circuiter l’administration ?

 

Puis, une idée. La crémation. Il n’en était pas tellement partisan, peut-être parce que cette pratique chamboulait son métier et qu’il n’avait pas envie de se reconvertir. Mais là, ce serait utile.

Ainsi fut fait. Il s’adressa à un ébéniste, obligé de gagner sa vie en fabriquant des cercueils en série, qui fut tout content de faire une maquette de gondole en modèle réduit. On y déposa l’urne contenant les cendres de la jeune fille et on la remit au vieil homme.

 

Celui-ci revint souvent voir Albert Boufomori. Ils lièrent une sorte d’amitié, ils faisaient ensemble quelques promenades. Les passants les surnommaient ‘Don Quichotte et Sancho Pança’’. L’ancien militaire racontait les épisodes exotiques de sa vie, ils philosophaient en hommes d’expérience, la révolte et le chagrin semblaient s’atténuer.

Mais un jour, le vieil homme annonça son départ. ‘’Où voulez vous donc aller, à votre âge ? A Venise. Je lui ai toujours dit qu’elle irait à Venise, je l’y emmène.’’

 

Et Albert Boufomori n’entendit plus parler de lui. Il ne sut pas qu’on trouva un matin sur le Rialto un homme inconnu, mort dans la nuit, tenant serrée contre lui une gondole miniature contenant une urne vide et quelques traces de cendres sur le parapet. Comme rien ne permettait de l’identifier, il fut inhumé dans la section des inconnus du Campo Santo, sans inscription. L’employé qui s’en chargea fit cadeau de la jolie gondole à son petit garçon.

 

Quelques semaines se sont écoulées depuis son départ. Albert Boufomori ne cesse de penser à cette étrange histoire de gondole. Aujourd’hui il y songe encore en pêchant et oublie de surveiller son bouchon. Justement, le voilà qui plonge. Une prise, et une belle. Mais il n’a plus le cœur à ça. Il réalise que la canne à pêche est aussi un instrument de mort. Il décroche le poisson et le remet à l’eau.

Il replie son matériel, rentre chez lui lentement, perdu dans sa méditation. ‘’Que vais-je faire pour occuper ma retraite ? Aller ailleurs ? Je suis bien ici. Alors mettre par écrit toutes mes observations sur la condition humaine et faire partager la sagesse qu’elles m’ont apportée ?’’

 

C’est ça. C’est décidé. Albert Bufosi va en ville. Monsieur l’Ordonnateur des pompes funèbres entre dans un magasin acheter un ….computer.