Le maître du temps s’impatientait. L’horloger cosmique n’était pas encore arrivé. Il tendit l’oreille et perçut un grincement. Enfin, l’horloger gravissait l’escalier céleste. Il avait du mal à se déplacer à cause de ses rotules rouillées. Jusqu’à présent, on n'avait pas eu besoin de ses services, il subissait donc l’usure du temps. Le maître du temps se précipita en haut de l’escalier.

- Horloger, vous voilà enfin ! Dépêchez-vous de monter.

- Maître du temps, le temps est arrêté. Pourquoi se précipiter ?

- Parce que nous ne pouvons pas attendre éternellement ainsi.

- Alors pourquoi avoir arrêté le temps ?

- Je n’y suis pour rien. Mon fils est à l’origine de cet arrêt. Ah ! On peut dire qu’il a bien appris sa leçon, celui-là ! Depuis le temps que je lui disais que le temps c’est de l’argent et qu’il devait faire quelque chose de son temps.

- Je ne comprends pas, dit l’horloger.

Le maître du temps ne lui laissa pas le temps de terminer sa phrase. Il lui mit sous le nez sa montre à gousset. Il n’y avait plus d’aiguilles.

- Voilà ce qu’il a fait cet idiot ! Il a volé les aiguilles pour stopper le temps.

- Pourquoi faire une chose pareille ?

- Mon fils est un doux rêveur, un utopiste. Il veut parcourir le monde, le nez en l’air, la tête dans les bulles de rêves. L’univers est suspendu. A quoi bon courir le monde puisque ce dernier ne tourne plus rond ? Je vous le demande ? Ne me répondez pas, ce n’est pas la peine. Nous n’avons plus le temps à consacrer à ces balivernes. Vous devez fabriquer rapidement de nouvelles aiguilles.

- Vous n’y pensez pas ! s’exclama l’horloger. Je ne peux pas réaliser d’aiguilles dans n’importe quel matériau. Le processus de fabrication demande du temps.

- Ecoutez horloger, j’ai lancé le sablier temporel ; celui que j’utilise chaque année pour stabiliser la dimension temporelle de l’univers quand j’arrête le temps le soir du réveillon de Noël, afin de permettre à mon frère de faire sa distribution de cadeaux. Nous disposons de tous les grains de poussières d’étoiles de ce sablier, pas un grain de plus.

L’horloger sentit son estomac se nouer. Les grains avaient bien entamé leur descente. Si seulement sa mégère de femme n’avait pas détruit au cours d’une violente dispute conjugale les aiguilles de secours ! Il n’aurait jamais le temps d’en fabriquer de nouvelles.

- Bonjour papa ! Bonjour Horloger !

D’un même mouvement, les deux hommes se retournèrent. Face à eux se tenait le petit voleur.

- Où sont les aiguilles ? hurla le maître du temps.

- Calme-toi papa. Je ramène les aiguilles.

- Qu’est-ce qui t’as pris de faire une chose pareille ? répliqua,  sans se calmer, son père

- J’ai arrêté le temps parce que j’avais besoin de temps justement. Je devais libérer les colombes de la paix pour qu’elles puissent apporter à chaque dirigeant du monde un rameau d’olivier. Papa, tu le sais, je veux parcourir le monde mais celui-ci est en danger. Je devais faire quelque chose pour le sauver.

- L’as-tu sauvé

- Je ne sais pas. Seul le temps nous le dira, répondit doucement le petit voleur de temps.