Dans une boutique


Gisèle, se plaint son mari, est mal fagotée et ne fait pas honneur au sous-directeur qu’il est – titre ronflant mais hélas sans le salaire correspondant.

Un jour, donc, la directrice et propriétaire de la librairie où il travaille, pas une petite de quartier mais un magasin de 800 m2, rare dans le centre de la ville universitaire de Nancy, invite la jeune femme de son employé à profiter des soldes des Grands Couturiers. Gisèle, habile de ses mains, confectionne par économie sa garde-robe, des robes toutes simples à la mode. Avec deux enfants, elle ne peut pas faire d’extravagances avec les seuls émoluments d’un employé, à plus fortes raisons d’entrer dans le Saint des Saints d’un de ces salons calfeutrés pour seuls initiés et s’acheter si ce n’est le quart de la moitié d’un caraco. Elle copie des modèles dans des tissus bon marché. Elle n’a jamais osé rêver de revêtir de telles beautés. Elle s’arrête quelquefois, juste pour jeter un coup d’œil et chiper quelques idées. Et voilà qu’on lui propose de pénétrer et d’y acquérir quelque chose !

A la suite de Madame Schmitt, dame blonde, un peu forte et sûre d’elle, au parfum entêtant mais voluptueux, elle s’aventure sur la moquette marron, entre, tête baissée, en prenant soin de ne pas faire de bruit. Ses souliers à talons, hauts de 9 cms, s’enfoncent dans le tapis moelleux. Elle s’assoit tremblante, un peu godiche, dans un profond et enveloppant fauteuil crème. Elle s’y enfouit. Elle est petite, Gisèle et replète avec ses seins encore gonflés après le sevrage du dernier. Mais elle est épanouie et heureuse de ses deux enfants. Elle rit facilement de la vie et se contente de ce qu’elle a. Alors vous pensez bien, elle est chagrinée de la réflexion de son mari un soir devant des invités.

Le carillon de la porte d’entrée attire une flopée de vendeuses autour de Mme Schmitt. On voit bien que cette dame est une habituée. Elle parle avec assurance et fort, fait de grands gestes. La gérante du magasin s’avance la main tendue et toutes courbent le dos et attendent patiemment ses désirs.

- « Pour ma petite compagne, il faut une robe de laine, un tailleur et une jupe droite. Bien sûr vous lui ferez un prix ».

Et la valse des arpètes commence.

Dans leurs chaussures haut perchées, on croirait des oiseaux. Elles virevoltent et tournicotent, étendent les bras puis en mouvements gracieux posent les mains sur les hanches, font admirer le plombé, les découpes et le tissu de chaque modèle. Elle, Gisèle, est invitée à toucher la douceur du textile, la souplesse des matières. C’est un régal. Puis vient l’essayage. Dans une cabine feutrée, elle enfile ces merveilles. Et fait un tour dans la pièce devant la directrice. Elle se sent transportée, elle est une autre. Elle se meut tranquillement, s’inspecte devant la glace, cambre son dos, s’admire. Elle hésite, réfléchit. Combien cela peut-il coûter ?

Et la voix de la gérante de dire à la cantonade :

- Elle est transformée, son mari sera fier. Et d’ajouter :

- Il faut que cela lui plaise et soit de bonne qualité pour durer.

-« Elle a raison. » pense Gisèle

Son choix se porte vite sur des vêtements classiques qui lui feront plusieurs années. Une robe marron clair en laine, boutons et col contrastés, bien chaude, deux plis devant et derrière. Une ceinture complète la parure. Une trapèze verte pour le soir de Courrèges pour sa modernité, ravissante avec ses emmanchures très échancrées au tombé impeccable et un tailleur Chanel gansé de rose. Une veste toujours en laine, noire aux coutures surlignées, complète le tout. Elle est élégante. Elle imagine le regard admiratif des passants sur sa silhouette parfaite et les compliments qu’on ne manquera pas de lui faire. Et son mari ? La regardera-il avec les yeux de l’Amour d’autrefois ? Ou serait-elle un meuble transparent comme d’habitude, insignifiante et sans relief ?

Elle est tirée de ses rêveries par la voix péremptoire de la directrice et des éclats de rire des vendeuses. Elle se mêle à elles.

Elle rougit un peu et se trouve embarrassée lorsqu’on lui annonce le montant exorbitant de la facture, plus d’un mois de salaire. Et c’est en solde à plus de 60%. ! Elle n’en revient pas de sa bonne fortune. Elle prend les paquets et sur le chemin du retour remercie joyeusement et du fond du cœur, pour sa bonté, la directrice de son mari. Elle n’y voit aucun mal et accepte simplement ce que la vie lui offre, la chance plutôt.

Rentrée chez elle, elle apporte ensuite un soin méticuleux à se pomponner : se lave les cheveux longs et de soie auburn, s’enroule deux boucles anglaises de chaque côté du visage. Le reste est relevé en chignon crêpé à la mode comme B.B . Sur les joues, elle étend, avec un pinceau épais et court, du fond de teint ambré et du rouge sur les pommettes. Du noir sur les cils pour les épaissir et un surlignage au crayon pour lui faire des yeux de biche. Sur les paupières enfin, la poudre verte, accentue la clarté de ses yeux gris bleu. Un vernis rouge orangé qu’elle affectionne sur ses ongles polis et du rouge aux lèvres de la même couleur affinent sa silhouette. Elle revêt la robe Courrèges, émeraude comme ses paupières et son collier de perles. Une flamme nouvelle brille dans ses yeux. Elle se sent belle, belle, la plus belle pour aller danser…

Hop, elle est prête !

Elle concocte en vitesse un repas aux chandelles, sort le service en porcelaine de Limoges à fleurs, donné lors de ses noces, décore la table avec la nappe damassée blanche. Les verres en cristal de Baccarat reflètent la lumière tremblotante des flammes des six bougies. Sur les bords, deux chandeliers se tiennent prêts pour cette soirée de rêve, intime et sensuelle.

Elle attend…

Une heure passe, deux peut-être. La clé dans la serrure. Son cœur bat. Enfin son mari !

Elle esquisse un geste, et va s’élancer à sa rencontre.

Mais il se jette sur le canapé, sans un regard et sans un mot comme d’habitude, ouvre son journal et crie :

- Qu’est-ce qu’on mange aujourd’hui ?

Thérèse-Françoise Crassous-21 septembre 2009