Parfums d’orage

 Depuis ce matin, le ciel s’assombrissait, s’épaississait. Il étendait sur le village et sa campagne sa chape de plomb. Les oiseaux s’étaient tus. Les feuillages s’étaient immobilisés. Assise dans la cuisine, Pauline écossait les petits pois, écrasée de chaleur, emprisonnée, malgré les persiennes ouvertes, par l’atmosphère irrespirable. Les odeurs de terre assoiffée, d’asphalte liquéfié s’étalaient au-dehors. Elles entraient dans la maison par bouffées chaudes chaque fois qu’une auto passait en remuant l’air alourdi. Et le gaz d’échappement stagnait là, empoisonnant un peu plus l’espace rétréci par l’orage en suspens.

 Pauline saisit un mouchoir en papier pour s’éponger le front. L’odeur sucrée des petits pois, accrochée à sa main, l’écœura. Vraiment, ce temps électrique déformait tout.

 Soudain, un déchirement zébra le ciel, siffla en ultrason et éclata en un fracas de fin du Monde. Elle se précipita pour fermer les fenêtres.

 Alors, la violence comprimée jusque-là trouva sa voie et se répandit, ample écoulement salvateur. Pauline continua son travail. Elle se sentait protégée, à l’intérieur du crépitement des gouttes contre les vitres, dans la demi-obscurité qui l’entourait. La cuisine, immédiatement soulagée de la pesanteur orageuse, délivrait à nouveau ses odeurs rassurantes de vie quotidienne. Les petits pois redevenaient de jolies billes parfumées, fin mélange de farine sucrée et d’herbe fraîchement coupée.

 La pluie, apaisante, caressait le toit d’un frottement continu, ruisselait le long de la rue, abondante, pénétrait la terre avide, lavait les plantes, les murs, les voitures, de la poussière de canicule.

 Pauline s’arrêta d’écosser les petits pois. Détendue, délivrée de cette pression étouffante, elle écoutait l’averse. Toute cette eau libérée semblait devoir s’écouler sans fin. Mais, aussi brusquement qu’il avait éclaté, l’orage cessa, s’éteignit, referma ses vannes.

 Pauline regarda dehors. Les dernières gouttes brillaient déjà dans la clarté retrouvée. Elle ouvrit la fenêtre et respira la nature.

 Le ciel, à nouveau sans nuage, suspendu très haut, très bleu, rejoignait au loin l’horizon et s’y confondait. Doucement, chacun reprenait le cours de sa vie. Les oiseaux se désaltéraient calmement dans les flaques brillantes, telles des éclats de miroir déposés ça et là pour retenir la lumière. Les arbres semblaient déployer leur ramure dans une respiration profonde. La moindre fleur se redressait, désaltérée par l’ondée bienfaitrice, vivifiée par l’haleine d’humus de la terre repue.

 La campagne offrait à Pauline toutes les fragrances de la légèreté renouvelée. Vers elle montaient les senteurs florales assemblées en harmonie, dans un bouquet aux effluves de lys et de roses subtilement enlacés par la fraîcheur tonique de l’herbe humide. Du pavé luisant du seuil, s’élevaient des senteurs de pierre mouillée et la secrète odeur minérale et moussue des instants fugaces que seul l’orage imagine et nous lègue.

 Pauline gonfla sa poitrine et respira à pleins poumons. L’été redevenait lumineusement odorant.