Evasion

(Par Laurence Bourdon, texte inspiré par une musique de Y.Tiersen)

 

L’enfant court, court à travers le bourg. Ses pieds sont nus. Il est en guenilles, mais est heureux car enfin libre. Il vient de s’échapper du bagne d’enfants d’Aniane. Il pleut averse, de ces pluies torrentielles cévenoles. Lucas lève les yeux vers le ciel et se laisse inonder le visage en riant aux éclats. Il est l’incarnation du bonheur retrouvé. Il connaît la région et n’aura pas de peine à distancer la maréchaussée qui est sûrement à sa recherche.

 

Le fuyard hilare a profité d’une révolte générale au sein de la colonie pénitentiaire pour s’enfuir avec 24 de ses frères d’infortune, et tant pis s’il devait être repris, il passerait une semaine dans une des cages à poules suspendues au plafond en guise de punition. Il aurait au moins profité de ce moment de liberté dont il révérait chaque instant. Il n’est pas sorti d’affaire pour autant. En effet, en cas d’évasion, les paysans deviennent subitement d’irréprochables patriotes ; à raison de 50 francs par fuyard retrouvé et ramené au bagne, les villageois font montre d’un zèle exacerbé.

 

En cette nuit de Noël 1938, Lucas espère un peu de compassion de la part de la population locale, mais il ne s’agit que d’un vœu pieux, et les villageois courent la campagne avec des fourches et des bâtons prêts à se partager les primes pour le moins lucratives.

 

Il est caché dans la garrigue, a réussi à s’éloigner du bourg sans se faire prendre, ce qui est déjà un exploit mais sait qu’il n’est pas à l’abri pour bien longtemps. En effet, lorsqu’ils auront écumé la ville, ses poursuivront battront la campagne.

 

Il lui faut gagner Saint Guilhem pour être définitivement sauvé. Il y connaît un savetier qui le prendra comme apprenti. Ce sera alors la belle vie. Finis les petits larcins. Dire que le vol de deux pommes dans un marché montpelliérain lui avait valu deux ans de bagne : un an par pomme… Il n’était pas près de recommencer. Il avait déjà tiré un an dans cette colonie pénitentiaire industrielle créée en 1885. Pendant un an, il avait travaillé dans cette exploitation industrielle de 7 heures à 11 heures puis de 13 heures à 17 heures. L’école venait après ; on y apprenait pas grand-chose, sauf à se taire trois heures durant vu l’effectif de 65 élèves par classe.

 

Lucas se ravise. Saint Guilhem est bien trop près d’Aniane, même si le savetier l’habillait décemment, sa boule à zéro, son visage émacié, son corps trop maigre faute de nourriture le trahiraient. Sa cachette est sûre, il y restera le temps que la chasse aux taulards s’estompe un peu, tant pis pour la faim qui le tenaille, le froid qui lui transperce chaque pore de la peau, il tiendra : c’est le prix de la liberté. Mais regagner Montpellier ne sera pas chose facile. Il décide donc d’attendre. D’Aniane lui parviennent des voix, il apprend que 18 des 25 fuyards ont déjà été rattrapés. Les paysans ont décidé de baisser la garde pensant que les autres sont déjà loin ou réapparaîtront pour chaparder quelque victuaille. Cette révolte des enfants leur avait permis de récolter 900 francs ce qui représentait une manne pour le village.

 

Le temps passe, Lucas ne prend aucun risque et ne bouge pas pendant deux jours à l’issue desquels il aperçoit, au loin, une charrette remplie de foin, se dirigeant vers Montpellier. Il n’y a pas à hésiter, c’est sa chance. Elle a passé Aniane et ses fervents patriotes. Il abandonne sa précieuse cachette espérant ne pas le regretter et se dirige à découvert vers la route. Devant celle-ci, il se couche à l’abri d’un taillis. Lorsque qu’au bout d’un quart d’heure la charrette arrive, il la laisse passer, puis court comme un dératé pour la rattraper. Elle s’éloigne, il la rejoint, s’éloigne de nouveau, il s’en rapproche encore jusqu’à l’atteindre d’une poigne encore solide et se faufile au niveau des essieux. Il lui faut s’accrocher malgré la douleur lancinante qui le taraude au fil du temps. Ne pas lâcher, surtout ne pas lâcher. Soudain la charrette vire à droite pour prendre un chemin vicinal. Lucas se laisse aussitôt glisser. Il ne souhaite pas se retrouver au milieu de la cour d’une ferme. Le plus gros est déjà fait, inutile de prendre le risque de se faire arrêter. Il ne lui reste plus qu’à attendre un autre moyen de transport. Aniane est encore trop près et Montpellier encore trop loin pour s’y rendre à pied, à découvert dans la garrigue. Pourquoi diable n’y avait-il pas une bonne vieille forêt de châtaigniers, la fugue en aurait été plus aisée…

 

Lucas cherche un nouveau buisson derrière lequel se cacher. Celui qu’il élit est un peu petit, mais assez dense pour qu’on ne le voie pas à condition de ne pas bouger. Il n’entend plus les chiens des paysans d’Aniane, sent qu’il touche au but sous réserve de rester extrêmement prudent.

 

Le temps s’écoule lentement, la route n’est pas passante et Lucas est tout engourdi. A l’aube, s’avance une autre charrette, celle-ci est pleine de moutons – un paysan qui doit se rendre au marché aux bestiaux de la ville pense Lucas. La chance lui sourit, ses efforts n’auront pas été vains… Il grimpe dans la charrette avec plus d’aisance que la fois précédente. En effet, le soleil est à peine levé, il ne risque pas de se faire repérer par le charretier. Il grimpe au milieu des moutons. Qu’il est doux de se réchauffer à leur contact, son estomac gargouille – voici près de trois jours qu’il n’a pas mangé mais peu lui chaut, il sent qu’il est bientôt arrivé. Les bruits de la ville se font entendre au loin. Il saute de la charrette et décide de finir la route à pied.

 

Premières maisons : il se sent renaître à la vie. Il a échappé au bagne. Il pense à ses congénères restés sur place, il pense surtout aux fuyards repris qui sont maintenant dans leur cage à poules suspendues au plafond. En chemin, il chipe une pomme (oubliées les grandes résolutions), et ôte le béret d’un passant avant de s’enfuir en riant. Il chausse le béret histoire de ne pas se faire repérer par sa boule à zéro.

 

Il est en guenilles mais est heureux car enfin libre. Il vient de s’échapper du bagne d’enfants d’Aniane. Il pleut toujours averse, de ces pluies torrentielles cévenoles, mais Lucas lève les yeux vers le ciel et se laisse inonder le visage en riant aux éclats. Il est l’incarnation du bonheur retrouvé…

 

 

Laurence Bourdon