Tant va le temps
____________________________________________________


Le temps s’étire en longueur, tel un élastique qui va à la limite du point de rupture. Le vieil homme chenu attend, assis sur sa chaise à bascule. Son visage buriné est ridé comme une vieille pomme. Ses mains calleuses laissent voir le relief de ses veines. Il attend que s’étire le temps comme un élastique à la limite du point de rupture. Il attendrait sa propre rupture s’il n’y avait l’enfant, l’enfant de sept ans qui passe le voir jours les jours après l’école. Dieu qu’ils s’aiment tous les deux sans effusion aucune et bien qu’aucun lien de parenté de les unisse. Les week-ends paraissent terriblement longs à l’aïeul lorsqu’il ne voit pas le petit. Ce gosse, c’est la vie qui entre à la maison : tout l’intéresse, surtout ce qui se passait du temps où le vieux ne l’était pas encore.

La Caroline du sud n’avait pas encore craché tout son venin alors. Le racisme était monnaie courante et même s’ils n’étaient plus esclaves les Noirs étaient encore dans les champs de coton. « Eh oui » répétait inlassablement le vieillard au gamin « la Caroline du sud n’avait pas encore craché tout son venin, et sans doute n’en a-t-elle pas encore fini… »

-« De quoi ? » renchérissait le petit.

-« De cracher son venin » répondait imperturbablement le vieux.

-« Mais pourquoi dis-tu ça ? Les serpents ont du venin, les scorpions ont du venin, mais pas un état. » répartissait l’enfant.

-« L’état n’a pas de venin mais ses habitants en ont, ils peuvent faire de ta vie un enfer. Enfin… Je dis ta vie… Tu es rose comme un cochon de lait, mais moi qui suis noir comme l’ébène, je peux te dire les humiliations, je peux te dire la honte, je peux te dire la haine qui s’insinuent sous la peau, qui font mal quand on a ton âge.

-« Qu’est ce qu’il à mon âge ? » interrogeait le petit.

-« Il a qu’on devrait être comme tu l’es : insouciant et heureux.

- Mais je ne peux pas l’être si tu me dis que tu as mal !

- Tu n’écoutes pas, petit, j’ai eu mal à ton âge, ce n’est plus le cas maintenant. Je ne subis plus les humiliations, je n’ai plus honte et la sagesse que donne le temps m’a fait refermer la haine que dans un coffre dont j’ai jeté la clé. Je suis sage et serein maintenant à tel point que mes frères de couleur me traitent de Bounty

-De Bounty ?

-Oui, de Bounty : noir dehors, blanc dedans. J’ai toujours la peau noire mais ils me disent que je pense comme un blanc

- Mais qu’est ce que c’est que ça veut dire penser comme un Noir ? Je comprends la différence de peau, mais pas la différence de pensée.

- Grand bien te fasse petit, j’aime parler avec toi parce tu me rassures sur la génération future. Tu es l’avenir de l’humanité. Des tas de petits « toi » rendent la fin de vie bien plus agréables à des tas de vieux « moi ». Je peux m’en aller tranquille…

-Tu vas partir ?

- Oui, un jour ou l’autre, je partirai au ciel et je veillerai sur toi mon gamin

- Oh non !

-Promets moi de ne pas être triste ce jour là, j’aurai rejoint les miens. Tant va le temps qui passe et qui fera que je trépasse, mais ne t’inquiète pas, le plus tard possible, je veux te voir grandir.

Laurence Bourdon

Sur une musique de Trio Zéphyr