Le parfum du chèvrefeuille.

« Bele ami, si est de nos,
            Ne vos sanz moi, ne moi sanz vos »

Marie de France.

CHEVREFEUILLE



Juste après la pluie.
Le soleil déjà haut perce la couche de nuages,
darde ses rayons, échauffe la végétation,
éveille les sens de la belle assoupie.
C'est déjà la moiteur d'un presque jour d'été.
L'herbe mouillée exsude une vapeur légère.
Un voile flotte au dessus des buissons,
danse, vite emporté par le vent qui se lève.
Ainsi dit le vent d'ouest, venu de l'Océan,
balayant le royaume invisible des fées.
L'or des genêts déjà brille de tous ses feux.
Sur la lande s'épand son odeur douce amère

Juste après la pluie.
Ombre et lumière. Le bruit de la mer.
Le murmure du vent dans les arbres.
Une promeneuse solitaire erre en ce lieu désolé,
suit un sentier caillouteux qui n'en finit pas.
La blonde inconnue ne voit rien, ne veut rien voir.
Son regard vide est brouillé d'amertume.
Ses yeux sont égarés dans le passé du songe.
Elle voit sur sa route une coudre équarrie,
s'arrête : ce rameau, d'une coudée de long,
l'intrigue. Il ne peut être advenu par hasard.
Pour sûr, c'est à dessein que quelqu'un l'a mis là.
Une liane s'enroule autour de la baguette,
liane dont la fleur se nomme : chèvrefeuille.

Juste
après la pluie.
Image singulière en vérité, que celle
de ces deux végétaux étroitement unis,
au point qu'on ne saurait démêler l'un de l'autre.
Le chèvrefeuille, ayant fleuri deux fois, embaume.
Elle se penche, hume le parfum subtil
qui  monte jusqu'à ses narines frémissantes,
en faisant resurgir  des souvenirs enfouis.
Cette odeur qui la fait ardre en brûlant désir
se mêle d'un relent d'amours adultères :
une faute ancienne, ores expiée. Elle croyait
l'avoir chassée de sa mémoire pour toujours....

Juste après la pluie.
Une idée, un soupçon l'effleurent,
elle s'en défend, d'abord, farouchement.
« Non dit-elle, cela n'est pas, ni ne peut être ! »
Comment peut-on nier les choses qui furent ?
Cet effluve est porteur de nostalgie et non de remords.
Les larmes embuent aux yeux, sans qu'elle arrive à les refouler.
Elle ne peut se retenir de penser à son amant d'hier,
aujourd'hui l'exilé, le réprouvé, le proscrit.
Elle ne peut s'empêcher de l'imaginer tout proche,
alors qu'il se trouve au loin. Loin, très loin d'elle.
A moins que...


Juste après la pluie.
Elle a cette intuition terrible
qu'il a peut être enfreint l'interdiction du roi.
Qu'au péril de sa vie, il a  voulu laisser
une marque de son passage, une trace, un signe.
L'insensé !
Elle veut en avoir le coeur net.
Ramasse la baguette de coudrier et le chèvrefeuille avec.
Remarque entre les spires de la tige des mots gravés,
simples et maladroits.
Yseult pourtant sait lire le message de Tristan :
« Belle amie, ainsi va-t-il de nous :
    Ni vous sans moi, ni moi sans vous. »

Texte d'origine :

D'eus deus fu il tot autresi              Il en fut ainsi de tous deux
comme du chevrefueil estoit               
comme il en est du chèvrefeuille,
qui a la coudre se prenoit :             
lorsqu'il s'attache au coudrier,
Quant il s'i est laciez e pris            
qu'il s'y est enlacé et pris
E tot entor le fust s'est mis,            
et qu'autour du fût il s'est mis.
ensemble puevent bien durer,             
Ils ne peuvent vivre qu'ensemble
mes qui puis les vuelt dessevrer,         
et qui cherche à les séparer
li coudres muert hastivement
             tue aussitôt le coudrier
e le chevrefuiel ensement.                et le chèvrefeuille avec lui.

Marie de France, « Le lai du chèvrefeuille »

Traduction et illustration de l'auteur. Sur le thème de Tristan et Yseult, voir aussi sur Atelierdecrits.Canalblog
la nouvelle "La voile blanche de Saint-Malo"