Héritage

 

 

Je suis si loin des voix, des rumeurs de la fête, disais-tu – avec cette voix à toi, assourdie quand on l’aurait attendue vibrante et même tonnante, tombant ainsi du haut de tes 1m 90. A moi petite fille, cette voix affaiblie donnait envie de pleurer tant elle paraissait provenir d’ailleurs - d’où, de quel paysage où je ne pourrais te retrouver ?

- Je suis si loin des rumeurs de la fête… répétais-tu, comme étonné. - Mais vas-y toi, ajoutais-tu. Et tu me poussais doucement, du plat de la main sur l’omoplate. Vas-y petite, tu es en âge de t’amuser … insistais-tu comme tu voyais que je ne bougeais pas.

Tu me donnais 20 Francs et, d’un geste qui cette fois ne transigeait pas, m’envoyais vers les manèges, les bonbons et mes copains qui me faisaient signe là-bas… Là-bas où tu ne me suivrais pas. Tu réussissais même à extirper, de ton visage fripé et lourd comme une besace, un sourire d’encouragement… Alors je partais en sautillant et tu demeurais là debout, si grand et gauche dans son vieux veston couleur brouillard et dont les pans retombaient autour de toi, depuis le haut de tes épaules, comme deux ailes déplumées.

En apparence, c’était donc moi qui partais et toi qui m’attendais. Mais je savais bien que ce n’était qu’un leurre et qu’abandonnant ici sa dépouille, tu t’étais replié déjà vers ce pays bien à toi, une terre de promesses noires que ses mots me laissaient entrevoir parfois mais où tu ne m’emmenais jamais.

D’ailleurs je ne me faisais pas d’illusion. Je savais que tu avais repris, déjà, ta psalmodie.

 

Je suis si loin des voix, des rumeurs de la fête.

Le moulin d’écume tourne à rebours

Le sanglot des sources s’arrête…

Moi, c’était le vertige des manèges, l’épuisement du rire, les petites contrariétés aussi, chamailleries d’enfants entre eux, qui soudain m’arrêtaient.

Mais il restait 15 francs, puis 10, puis 6, et je me relançais, avide de croquer à pleines dents ce qu’il restait de jour, comme une pomme un peu tachée mais si bonne encore… Et puis non, plus si bonne car l’amertume de l’abandon s’y mêlait. Je me sentais trop seule, avec tant de « jeu » dans le jeu ; cela donnait aux choses et aux visages un doux, un lent, un douloureux vacillement.

 

L’heure a glissé péniblement

Sur les grandes plages de lune…

Oui, l’heure avait glissé et je revenais, trop vite au gré de mes amis ; mais happée par cette grande figure qui ne se livrait pas, qui me voyait à peine. Je revenais en courant, pressée, on ne sait pourquoi, de retrouver ce grand bonhomme aux paupières tombantes, qui n’avait pas besoin de moi – et qui était pourtant mon grand-père.

Etait-ce dépit de petite fille n’avoir pas su retenir ton attention ? Etait-ce le sentiment que ce paysage intérieur dont tu me tenais éloignée tu me le devais, par voie de transmission et comme d’héritage ?

 

Je suis si loin des voix, des rumeurs de la fête.

Le moulin d’écume tourne à rebours

Le sanglot des sources s’arrête…

L’heure a glissé péniblement

Sur les grandes plages de lune…

Je m’immobilisai un instant à quelques pas, t’écoutant, le cœur perdu.

Dans ma main, je serrais les cinq francs qui me restaient, et que je n’utiliserais pas. Tu n’avais pas bougé, mais t’étais enfoncé plus avant dans le gris.

 

L’heure a glissé péniblement

Sur les grandes plages de lune…

Et dans l’espace tiède étroit sans une faille,

Je dors la tête au coude

« Certes tu dors grand-père, tu dors debout ! » Et moi qui courais autour de toi, j’existais à peine. Pourtant si je tombais ou me faisais mal, tu t’agenouillais devant moi, scrutant l’entaille, attentif soudain, et si patient, amical… Mais, grand-père, je n’allais pas me blesser à chaque fois pour que tu daignes t’accroupir à mes côtés ?

D’ailleurs ce n’était pas ce que je voulais de toi, cette inquiétude un peu bête, car on ne meurt pas d’une égratignure, tu le savais bien. Ce que je voulais, c’étaient tes yeux d’un gris plombé souriant enfin dans les miens, tandis que tu prononcerais pour moi ces mots compliqués et lents…

Mais non. Tu faisais celui qui ne comprenait pas, celui qui ne voulait pas. Ces mots qui introduisent à l’enchantement noir, ces mots qui te faisaient tour à tour si royal et si creux, tu ne les partagerais pas, tu voulais les garder pour toi.

 

Ainsi ressassant mon dépit allais-je vers toi qui ne me voyais pas revenir, grand-père. Ou plutôt, ainsi je retourne vers toi à travers les années, tentant, avec ma lucidité d’adulte, de parler mon trouble d’enfant – trouble aggravé de ne pas posséder les mots qui m’auraient permis de dire, de dire fort, exact, puisque ces mots, du haut de tes 1m90 formidables, tu les gardais – tu me les défendais.

 

Temps terrible temps inhumain

Chassé sur les trottoirs de boue…

Dans une âpre mêlée de rires entre les dents

Les rires entre les dents, je voyais ce que ce pouvait être, j’en avais le goût. Mais pourquoi « âpres » ? A ma mère, à ma grand-mère, j’aurais posé des questions, ou bien j’aurais réclamé : « Raconte-moi cette histoire de temps, explique-moi cette chanson de la boue », sûre à l’avance d’être exaucée. On aurait déplié les mots pour moi, on les aurait même pliés à mon désir de petite princesse. Mais on leur aurait aussi limé les dents. Et justement, ça, je ne voulais pas. Je voulais, tombant depuis tes créneaux, issu de ta voix qui ne concédait pas, ce chant là, avec toutes ses mâchoires et ses mâchicoulis d’orage.

C’était donc à toi, homme trop grand aux ailes de fumée, propriétaire expatrié – c’était à toi que je devais demander. Mais je ne le pouvais pas. Tu m’aurais regardée de ses yeux qui ne me voyaient pas – ou ne me voyaient que trop bien, et voulait exorciser, justement, l’entrave de la ressemblance. Et tu m’aurais dit, comme tout à l’heure : Ne t’attarde pas. Va, va vers les rumeurs de la fête, va vers la vie.

Tu voulais rester seul, et moi je ne voulais pas t’y laisser.

 

Loin du cirque limpide qui décline des verres

Loin du chant décanté naissant de la paresse

Dans une âpre mêlée de rires entre les dents

Une douleur fanée qui tremble à tes racines…

L’air tremblait, lui aussi. Le crépuscule gagnait, menaçant à tout instant de t’effacer. Mais que voyaient-ils, ces yeux qui ne me voyaient pas ? Les regards inapaisés des disparus ? La guerre, l’exode des consciences, la tuerie orchestrée par des mensonges ? L’encombrement des corps perclus de noire mémoire ?

Je lisais en toi l’étonnement d’être resté là, sur le rivage noir, avec ce chant d’absence qui te déséquilibrait, qui quelquefois voulait chanter, quelquefois voulait se taire.

Je lisais en toi. Je t’aimais. Et j’aimais à travers toi ce monde d’enchantements tristes que tu me dérobais.

 

D’habitude nous rentrions sans parler, moi sautillant sous le pli cassant de ses ailes… Le silence que j’observais avec toi ne m’était pas habituel : il était stratégique. A un moment ou un autre, tu oublierais qu’il te fallait protéger ma présence, et te jetterais à nouveau dans les mots…

 

Ce soir là aussi nous reprîmes le chemin, moi secrète, toi silencieux. Et, comme attendu, les mots vinrent… Ils vinrent et me blessèrent.

Je préfère la mort l’oubli la dignité

Je suis si loin quand je compte tout ce que j’aime,

dis-tu.

 

Ce fut insupportable de netteté, soudain. Je me vis partir en vrille, droit devant, te laissant loin derrière. A ma droite, de l’autre côté du muret, un chien hurlait, tentant de sauter plus haut que ma peine. Devant moi, un camion prenait le virage. Derrière moi, toi, mon grand-père qui ne me voulait pas, qui ne me parlait qu’en m’oubliant – derrière moi tu courais maladroitement, battant de ses ailes grises et lourdes, déshabituées. M’appelant. Mais je ne m’arrêtais pas. Non, je le voyais, je ne m’arrêterais pas : c’était mon tour de jouer la distance. Et je vaincrais : j’irais me jeter tout droit contre le camion, déchirant mon cœur, donnant un sens concret à ma peine.

Je préfère la mort l’oubli la dignité…

 

Tout cela que je vis, j’y adhérai sans recul, ne comprenant pas que c’était ma propre vie que je jouais dans l’assaut de cette forteresse-là… seul comptait l’instant et j’allais m’élancer.

Mais tu dus percevoir mon frémissement, qui n’était plus d’enfance – du moins, plus de petite fille – et pressentir la révolte qui allait me jeter dans le chant noir. Car tu sortis une main osseuse de sous ta veste grise, et me retins par le poignet. Puis, et si doucement que j’aurais pu croire que tu ne t’adressais pas à moi, s’il n’y avait eu ces doigts brûlants enveloppant mon bras :

- Un jour nous parlerons des mots, petite, de leur envoûtement et de leur peine.

 

Et tu extirpas de ta poche un livre de papier jauni, chiffonné, dont la couverture émiettée ne laissait qu’à peine deviner le titre : Main d’œuvre. Mon cœur battait à rompre. Les mots… tu me promettais les mots.

Tes yeux plongèrent dans les miens : - Mais il est si tôt encore dans ta vie. Vas, petite, cours, joue, saisis…

Tu eus alors un sourire inimitable, si jeune : - Saisis l’insaisissable… saisis la pomme et la statue… Et attends… Attends que te saisissent tes propres mots.

D’un doigt léger, tu essuyas mes larmes ; puis tu rangeas le volume épuisé à l’intérieur de ta veste, contre ton cœur…

 

Ce même volume qui tremble dans mes mains, tandis que je te veille dans ton dernier sommeil. Le crépuscule a gagné, grand-père, et t’a effacé. Mais, tandis que je lis tout haut les vers que tu aimais, je te sens pourtant si proche… confondu à ces feuillets qui ne me quitteront plus.

 

Carole Menahem-Lilin, novembre 2009

 

Le poème de Pierre Reverdy cité s’intitule : « A double-tour », et est tiré de son recueil Le chant des morts (1944-1948), recueil repris dans Main d’œuvre (Le Mercure de France, 1949, et Poésie Gallimard, 2000). En voici le texte complet, rétabli :

 

Je suis si loin des voix, des rumeurs de la fête

Le moulin d’écume tourne à rebours

Le sanglot des sources s’arrête

L’heure a glissé péniblement

Sur les grandes plages de lune

Et dans l’espace tiède étroit sans une faille

Je dors la tête au coude

Sur le désert placide du cercle de la lampe

Temps terrible temps inhumain

Chassé sur les trottoirs de boue

Loin du cirque limpide qui décline des verres

Loin du chant décanté naissant de la paresse

Dans une âpre mêlée de rires entre les dents

Une douleur fanée qui tremble à tes racines

Je préfère la mort l’oubli la dignité

Je suis si loin quand je compte tout ce que j’aime