Les gants de   chevreau.

BISTROT

« Café de Flore tôt le matin », Paris, 1976. Sieff, édition du Désastre, 750006 PARIS

« Pluie en novembre, Noël en décembre »

(météo belge) 

 Au Café de la Gare, ce 31 novembre 2009.

 Dans ce coin de salle, à l'abri des courants d'air, le brouhaha des quais te parvient assourdi. Bruit de foule entrecoupé d'une exaspérante musiquette sur trois notes.   Une voix sirupeuse repasse en boucle la non -information du jour: « En raison des intempéries (variante : des mouvements sociaux de certaines catégories de personnel) le trafic est fortement perturbé. »

Perturbations mon oeil ! Aucun train ne circule. Une situation parfaitement insupportable pour ceux qui patientent dans le froid. Car la météo ne s'est pas trompée. La chute brusque des températures a bien été annoncée. Elle s'accompagne comme prévu de brouillards givrants et de pluies verglassantes.

 Faut-il être fou pour venir ici braver les intempéries un jour qui n'existe pas dans l'attente d'un train qui ne partira pas ?

 [ Parenthèse : le 31 novembre est d'institution récente. A l'origine de cette initiative des Pouvoirs publics :  la Crise... elle a bon dos, celle-là ! Il a fallu une bonne dose d'imagination et de culot aux technocrates qui nous gouvernent pour intercaler entre les mois de novembre et décembre un jour supplémentaire ouvré. Manière de faire appel à la solidarité des travailleurs pour une grande cause nationale : restaurer les bénéfices des banques mis à mal par la spéculation. Force est de constater que, malgré tous les efforts déployés, le projet n'a suscité qu'un enthousiasme modéré. Conséquence : des grèves en cascade, notamment dans le secteur des Transports, comme c'était prévisible. A même enseigne, les quêtes entreprises sur la voie publique en faveur de l'arbre de Noël des traideurs en détresse n'ont rapporté que des quolibets. Décidément, nous vivons dans un monde sans commisération. Fin de parenthèse. ]

    Il n'empêche. Rivé à ta chaise, tu grelottes dans tes vêtements gluants de froide humidité. Comme il faut bien passer le temps d'une manière ou d'une autre, tu sors ton bloc-notes et un crayon pour te livrer à ton exercice favori : croquer, non seulement le marmot (qui ne t'a rien fait) mais ton voisin de table, le premier qui se pointe. Par extension, n'importe quel spécimen de l'humanité ordinaire fait l'affaire s'il se trouve assez près de toi pour que tu puisses en fixer les traits.

 Pas de chance, aucun candidat ne se présente pour te servir de modèle, les consommateurs sont aujourd'hui peu nombreux. Alors, tu commandes une « formule fraîcheur » - la bien nommée par ce temps glacial : un croque, trois feuilles de salade et un demi-pression.

Le pain de mie est caoutchouteux, la garniture indigeste, la bière te reste sur l'estomac. Dépêche-toi de l'avaler quand il est encore temps ! La mise en bière, la vraie, aura lieu le jour venu, lorsque le glas sonnera pour toi, . Le plus tard possible, s'entend.

Entre temps, quelqu'un s'est installé à la table voisine. Tiens donc... tu lui trouves l'allure d'un jeune cadre aux dents longues. Jeune... ? Enfin, pas tant que ça, disons : trente cinq ans. Cadre...? Oui, mais du genre « second couteau », V.R.P. pas V.I.P.  Diable, à quoi vois-tu ça ? Elémentaire, mon cher Watson !.... Son bleu croisé cravetouze détone incroyablement. Un authentique représentant du « Premier cercle » égaré là, tant qu'às'encanailler dans un café prolo, n'aurait pas cette allure compassée. Quant aux dents du supposé « jeune loup », elles ne risquent pas de rayer le parquet, vu que le sol est carrelé.

L'homme se moque de ton appréciation comme de l'an quarante. Il pose son attaché-case à côté de lui, l'ouvre, en tire son e-Phone 3 D à écran tactile.

  [ Nota : La High Tech, pour toi, c'est le Triangle des Bermudes. Tu n'as aucun repère dans la jungle des « ordiphones » - passons sur le néologisme – mais penses que ça doit être pratique, à condition de savoir le manipuler, un engin qui sert à la fois à planifier ses rendez-vous, afficher ses contacts, ses résultats, ses performances, la météo, l'horoscope, les cours de la Bourse, suivre un match de foot en direct, payer ses courses, photographier, filmer, repasser un col de chemise ou le pli du pantalon, accessoirement téléphoner.]

    Téléphoner? ... C'est justement ce que fait ton voisin pour signaler qu'il est bloqué par la grève. L'info n'a rien d'original en soi, tu notes que l'appelant la décline de façon différenciée en fonction des destinataires. Tu dresses l'oreille au risque d'être indiscret.

 Le premier appel se veut rassurant dans le style style : « Inutile de préparer le repas, je ne serai pas là ce soir ». L'homme s'adresse manifestement à son épouse légitime. Le second coup de téléphone est passé sur le ton déférent d'un collaborateur en train d'annoncer à son boss qu'il ne viendra pas bosser. [ Tu ratures sur ton carnet le terme « en train », inapproprié  ce jour de grève ]. Le troisième appel, plus directif, vise à donner des consignes à sa secrétaire. Dont acte, « no comment ». Le quatrième et dernier appel (passé mezzo voce) te semble avoir avoir un parfum d'alcôve. Tu considères comme un indice essentiel le fait qu'il n'y a pas eu trois appels, mais bien quatre. Donc, que la secrétaire et la maîtresse présumée ne sont pas qu'une seule et même personne. C'est déjà ça. La morale est sauve.

 Après s'être acquitté de ces diverses obligations, le V.R.P. (ou celui que tu considères comme tel) fait signe au patron, commande un steak dare-dare et un café.

  « Désolé, répond l'autre, le personnel de cuisine m'a fait faux-bond. Aujourd'hui, je ne puis vous proposer qu'un jambon-beurre/ cornichon.

 Le client contrarié calcule sur son portable l'équivalent-calories du sandwich et conclut triomphalement :
  - Finalement, pour moi, ce sera un café sans sucre avec un cornichon.
  - Cornichon toi-même ! » grommelle le barman avant de servir la commande.

    L'homme avale son café brûlant, replie son matériel dans son attaché-case et tend sa carte American Express pour régler l'expresso. Logique, non ? « Ces gens, qui sont pleins aux as, n'ont jamais un sou de monnaie ! », ronchonne le patron, voyant partir sans regret ce curieux client.

    La table voisine reste libre un bon quart d'heure, avant qu'un couple ne vienne l'occuper. La femme svelte, élégante, retient ton attention. Elle fait encore jeune avec sa moue adolescente. Par intermittence, son visage s'éclaire d'un sourire mutin. Tu estimes qu'elle n'a pas atteint la cinquantaine; un stade de la vie auquel on se doit de baptiser les premières rides « plis d'expression ». L'homme, plus âgé, déploie des efforts considérables pour retenir sa compagne.

 En vain. C'est le flop : le charme n'agit plus, cela saute aux yeux. Pourtant ces deux-là (un couple illégitime, cela va sans dire) doivent être ensemble depuis pas mal de temps. Présomption que t'inspire la familiarité de leurs gestes : tu n'imagines pas qu'un Monsieur bien élevé fouille comme ça dans le sac à main d'une compagne de rencontre. Zut, une larme ! Chic, un kleenex !

 A leur mine agitée, tu perçois entre eux une charge émotionnelle forte. Leurs propos d'abord feutrés, pleins de furtifs sous-entendus, se font bientôt véhéments. Pas besoin de détails pour deviner que les choses ne se passent pas comme ils le souhaitent. Il est question « d'un rendez-vous manqué » et « d'une fête qui n'en sera pas une », de « choses qui furent et ne sont plus », de « souvenirs qu'il faut détruire ».

    Tu te sens mal à l'aise. Une rupture est déjà chose pénible en soi. Elle n'autorise pas pour autant la destruction des souvenirs, faits pour rester enfouis dans quelque jardin secret.

 A présent, l'un et l'autre sont là, le dos au mur.

    Monsieur voulait occuper ce jour qui n'existe pas à des activités censées ne pas être. La dame, de toute évidence, ne partage pas son point de vue. Elle est décidée à mettre un terme à cette journée virtuelle. Elle en a marre de tout : de fêter Noël un 31 novembre, d'affronter le regard réprobateur d'autrui, de vivre dans la clandestinité. 

    Il insiste, n'arrive qu'à la braquer davantage. L'homme sent qu'il a perdu la partie : échec et mat.

   Tu observes le jeu de ses mains. Il ne cesse de croiser et décroiser les doigts comme s'il cherchait à les refermer sur un invisible objet. Puis ton regard se porte sur les mains gantées de sa compagne.

    Elle a de belles mains, des mains d'artiste, songes-tu. Tu remarques alors ce détail vestimentaire  : la paire de gants de chevreau tout neufs, ton blanc cassé, qui donne à cette femme « une touche de classe », habille ses longs doigts fuselés. Pas pour longtemps. La nouvelle Gilda entreprend de les ôter, lentement, voluptueusement. Son geste langoureux d'effeuilleuse excite le désir de l'homme qui presse les mains à présent nues de sa compagne en une ultime étreinte. Elle se lâche quelques instants, puis se lève et tourne le dos sans un regard. 

   Est-il donc vrai qu'en amour, le vrai courage réside dans la fuite ?

   L'autre reste à sa place, prostré, puis quitte les lieux à son tour. En voulant jouer au jeune homme, il a pris dix ans de plus. A présent, c'est un vieillard qui s'en va. Bien fait pour lui !

    Tu consultes ta montre. Préliminaires compris, cette scène que tu juges poignante [ Nota : tu biffes ce terme sur ton carnet, écris à la place : « anodine » ] a duré tout au plus dix minutes.

 Le patron du bar arrive sans hâte, ôte les consommations, donne un coup de torchon sur la table redevenue libre. Ne prend pas garde aux gants de chevreau oubliés sur le dossier d'une chaise. Il sont pourtant placés là bien  en évidence. Qu'est-ce qu'il a dans les mirettes, celui-là ?

    Un bon moment de répit, tu négliges d'estimer le temps qui passe – ou plutôt pendant lequel rien ne se passe, avant qu'un nouveau couple nettement plus jeune ne s'installe à suite du précédent. L'homme et la femme atteignent bien la cinquantaine, mais à eux deux. L'homme se débarrasse de sa parka. Son ample pull à grosses mailles dissimule mal une brioche naissante.

    Il ne faudrait pas qu'il se laisse trop aller, s'il veut garder sa meuf ! penses-tu.

     Tu es plus indulgent pour la fille (comme toujours). C'est vrai qu'elle est avenante. Dommage que son jeans taille basse soit un peu trop ajusté, révélant quand elle s'assied la ligne du string et deux poignées d'amour qu'une pratique régulière des abdominaux ferait opportunément disparaître.

    Enfin, c'est son problème, ce n'est tout de même pas toi qui vas lui conseiller la fitness.

 « Tiens, fait-elle en considérant le dossier de la chaise, « ceux d'avant » ont oublié des gants !
  - Ce sont des gants de femme ! observe son compagnon sans grand mérite.
  - Leur propriétaire doit être quelqu'un de bien étourdi pour avoir laissé sur place d'aussi jolis gants !...
  - On a l'impression qu'ils sont tout neufs.
  - C'est du chevreau : vois comme ils sont raffinés et doux au toucher.
  - Respire aussi le parfum qui en émane, on dirait du numéro cinq de Chanel.
  - Comment sais-tu ça ? fait-elle, soupçonneuse. Tu ne m'en as jamais offert.... »

    Partie sur le ton de la blague, la conversation tourne à l'aigre-doux. Le couple des jeunes fantasme, il est en train d'imaginer une histoire à celui qui l'a précédé, transposant certains détails qui pourraient bien appartenir à la sienne propre. Ces deux là ne s'entendent pas mal pour l'instant, du moins en apparence, mais tu crois deviner déjà entre eux une lézarde, un début de fissure. Le plus incroyable est que les hypothèses que ces apprentis-détectives échafaudent au petit bonheur  sont crédibles ( « ceux d'avant » ont dû se disputer... ils sont partis précipitamment...)

   Les arrivants décident pour se donner bonne conscience de porter au comptoir du bistrot « l'objet trouvé ». Le patron hoche la tête, prend les gants, les met de côté sans commentaire. Peu de chances à ses yeux que ces clients partis en catastrophe reviennent pour récupérer leur bien.....

   Toi bien sûr, sais à quoi ressemblaient ces fameux «gens d'avant », mais tu n'as pas voix au chapitre. Et si ces gants de chevreau étaient le dernier cadeau de Noël de l'homme à sa compagne, un cadeau précédant de peu leur rupture (dont tu fus l'involontaire témoin) ? Et si les fameux gants, ce présent si lourd en charge affective, avaient été volontairement abandonnés, l'un ne voulant pas les reprendre, ni l'autre les garder ?

    En pareil cas, cet « oubli » qui n'en est pas un serait signe d'adieu, le franchissement du point de non-retour.... Bof ! te dis-tu, ce sont des choses qui arrivent. Il n'y a pas de quoi en faire un plat !

Avec des « si » l'on peut mettre Paris en bouteille, sûrement pas réconcilier un couple. Et puis, tu cherches à positiver. En univers romanesque, heureusement tout est possible. Sur cette table de bistrot, tu as noté à tout hasard les ingrédients d'une prochaine nouvelle. Plutôt du scénario d'un film, car on pourrait bien faire un court-métrage sur ce thème.

    Question « impro », tu estimes que le couple d'à côté ne s'en sort pas trop mal, si ce n'est... quoi donc ?...  Une « lacune », dirais-tu, quant à la représentation de ce qui les attend. Normal. Ces jeunes gens n'ont pas compris que le couple précédent n'a fait que leur renvoyer leur propre image... d'ici quelques années. Quant narrateur de cette histoire, il lui semble se revoir lui-même à d'autres âges de la vie.