Dialogue de sourds.

CONVERSATION

Henri Matisse : « La conversation », 1911. Huile sur toile 177 x 217 cm.

Saint Petersbourg, Musée de l'Ermitage.

 

Avril à Paris. Ciel gris souris.

C'est la rincée... en début de journée... puis l'éclaircie.

À présent, que du bleu ! Tout est bleu ! Le soleil luit.

C'est magnifique !

Ses rayons ont chassé les nuages : instant magique.

Avril qui pleure, avril qui rit.

Non, ce n'est pas dimanche aujourd'hui.

Ni

même un jour férié.

Pourtant, René  traîne au lit,

ce n'est pas son habitude. Tenez,

il vient juste de se lever.

Dans une heure, il sera midi.

Il a raison de paresser, René :

Ce jour qui commence est « le jour d'après ».

Le jour d'après le dernier jour,

C'est « J + 1 » qui suit le jour « J ».

Le grand jour est venu, puis passé.

Il va pouvoir se reposer.

Car maintenant c'en est fini

du compte à rebours,

des chiffres biffés au calendrier.

des congratulations, des festivités....

Pourtant,

tout est exactement comme avant,

en apparence... à ceci près

que le passé est révolu,

que René ne reviendra plus

faire ses cours au Lycée.

Au Lycée, on n'a plus besoin de lui.

René pense à tout ce qu'il a fait, mais aussi

ce qu'il a omis :

à ses projets inaboutis.

Que faire ? Sinon remettre

à demain

ce qu'il n'a pas fait

aujourd'hui.

Pour ce faire, il a désormais

ce qu'il reste de vie devant lui....


On le dirait

droit du bagne échappé

ce prof' qui traîne en pyjama rayé !

voilà qu'il est presque à midi !

Si ses élèves le voyaient,

musardant à onze heures passées !

Mais

ses élèves ne le verront plus jamais :

Leur vieux maître s'est retiré

tout doucement, sur la pointe des pieds,

sans faire de bruit,

en catimini.


Quoi qu'il dise, il est triste René,

d'avoir quitté son poste Il doit penser

qu'il n'est plus bon à rien.

Même s'il ne le croit pas, d'autres le pensent pour lui.

Tant qu'à partir, puisqu'il le faut bien,

autant le faire aux premiers beaux jours.

Lorsque tout est fini,

ça donne l'illusion que tout  va commencer.

Fenêtre, côté cour : au dehors,

le marronnier sort de l'hiver,

ses feuilles toutes molles encore,

ont commencé de débourrer.

Le carré de tulipes explose, rouge sang.

Contre le mur du fond,

on voit en se penchant

au balcon

un lilas qui sera bientôt fleuri.

Anne est assise en face de son mari

sur un fauteuil, en peignoir.

Ses cheveux noirs

sont dénoués.

Anne voudrait

s'en aller bien loin d'ici,

pour vivre dans un pays

où le ciel serait toujours bleu.

À la retraite, on fait ce qu'on veut,

si on le peut. 

Anne aime les fleurs et ne s'en défend point.

Elle rêve d'avoir un jardin

bien à elle, où les fleurs pousseraient

à profusion,

un cocon

où elle retiendrait son mari.   

« Que faisons-nous ici ?

Pourquoi restons-nous à Paris ?

Si nous partions dans le Midi ? »

 

Le front du mari

se rembrunit :

« Tu ne veux pas faire comme nos amis

Untel qui nous ont précédés

au paradis des retraités ?

Dans leur grande naïveté,

Les Untel ont acheté

leur villa sur la colline

de Cimiez.

Pierre a des problèmes de rétine.

Il se croyait

en sécurité,

se faisant soigner

à Nice, les yeux fermés.   

C'était trop voir la vie en rose.

Jacqueline

a les mains

toutes déformées par l'arthrose.

L'aveugle soutient

la paralytique.

                                     Ce mis à part, tout va bien.

                                    -   Et puis... ?

                                    -   Rien !

En désespoir de cause,

le couple revient

habiter Paris.


Anne insiste : - Ils n'ont pas eu de chance, voilà tout.

Nous, ce serait différent ! »

Roger pourtant

persiste à trouver son projet fou :

« As-tu seulement calculé

Ce que cela va nous coûter ?

Il nous

manque toujours trois sous pour faire un sou !  »

Anne la prévoyante y a pensé.

Avec leurs économies

placées à un et demie

pour cent sur son livret

plus l'héritage de Tante Adèlie,

ils pourraient acheter à crédit

leur maison dans le midi.


Là-bas, on  vit de l'air du temps.

Elle spécule :

«  Mieux vaut un capital qui se dore

au soleil qu'un pécule

qui dort. »

René, bien sûr, n'est pas d'accord.


Car il a sa petite  idée.

À la fin du parcours

Il aimerait vivre ses derniers jours

en Guyenne.

Il entre dans la nature humaine

que l'on retourne,

à la terre où l'on est né.


« Triste séjour, fait-elle, que Libourne !

Je n'en veux pas.

Nous n'avons plus de famille là-bas,

hormis des cousins éloignés ! » 

Autrefois, lorsque Père vivait,

Libourne était le pèlerinage obligé

des mois d'été. »

Anne déteste cette maison de pierre

plutôt noire et sans caractère.


René ne répond pas.

Jamais Anne n'appréciera

ce pays au charme délicat,

le subtil moutonnement

du vignoble, ces vagues répétées à l'infini

jusqu'à

l'océan.

 Anne n'imagine pas la masse

de souvenirs et d'impressions

que Libourne représente pour lui :

l'odeur de vinasse

des rues, le bruit des lourds charrois

transportant des fûts rebondis.

Le soleil voilé du midi

moins le quart. Son patois.

L'odeur du bois

de pin.

Les persiennes fermées au matin.

Les deux époux savent bien

qu'ils n'arriveront pas à se mettre d'accord.

Nice ou Libourne, ils ne vont pas tirer au sort !

On ne divorce pas pour cela. Enfin,

l'on ne peut jurer de rien.....

Anne soupire et se résigne. Ils resteront ici.

Bine sûr, ils pourront voyager

de temps en temps.

D'ailleurs, ils sont allés

à Rome il y a trois ans

et se  sont égarés

au beau milieu de la Ville.

Non, l'âge d'or n'est pas un éternel printemps....

Eh bien, soit ! Ils feront un voyage immobile.

À quoi bon se faire de la bile ?

René n'a pas vraiment envie

de quitter Paris.

Ses anciens collègues lui manqueraient trop.

Calé dans le fauteuil de son bureau

Il ne se sentira jamais rassuré que s'il voit

la coupole du Val de Grâce

en bonne place, 

au même endroit.

Anne a ses habitudes, elle aussi :

le boucher lui garde ses meilleurs morceaux.

On a beau

dire, à leur âge on devient plus exigeant.

Comme disait fort justement

Tante Lisette :

« Tant qu'on a des dents, on n'a pas de noisettes.

Mais quand

on a les  noisettes, on n'a plus de dents. » 

La pendule sonne douze coups.

« Bavarder n'est pas tout,

fait-elle, il est grand temps

de mettre en route le repas. »

À la retraite, le temps s'écoule, insidieusement

comme en activité.

Mais on apprend à le perdre autrement

voilà tout !

Le tête-à-tête des époux

dure depuis une heure, Anne et René

n'ont rien dit.

Surtout,

ils ont l'impression

que leur conversation

ne mène à rien. Pas grave, ils reparleront

maintes et maintes fois de leurs projets.

Le pire tour que l'existence puisse jouer

à ces deux là, serait qu'ils voient leurs voeux exaucés!