Portrait d'adieu, par Jean-Claude Boyrie
Portrait d'adieu.

Jean
Raoux : « Portrait de Madame Boucher en vestale
huile
sur toile, 1733, Musée des Beaux-Arts de Dijon.
Ce dix neuf du mois de
février 1733, je suis mandé par le Sieur Étienne
Paul Boucher, Secrétaire particulier de Sa Majesté,
lequel entend, paraît-il, me confier une commande personnelle
à laquelle il serait particulièrement attaché.
Il
y a belle lurette que j'ai mes petites et grandes entrées à
Versailles. Rompu que je suis aux usages de la Cour, je ne suis
certes pas homme à me laisser griser par le luxe et le faste
qui s'y déploient. Néanmoins, me voilà tout
impressionné par les forts changements intervenus en ce lieu.
Depuis plus de dix ans que le roi, notre bien-aimé Louis
Quinzième, y a réinstallé sa Cour et son
Gouvernement, les salons d'apparat ont été
compartimentés, fractionnés en appartements plus
petits.
Ceci donne un sentiment de confort et d'intimité. Le décor de ces pièces d'habitation montre assez que le goût d'aujourd'hui n'est plus celui du Grand Règne. L'aménagement du cabinet royal est confiée à l'illustre maître d'oeuvre Ange-Jacques Gabriel.
Des lambris à feuille d'or couvrent à présent les murs. Les écoinçons ornés de peintures et de sculptures font pression sur la moulure et la chantournent, les ornements frisottent jusqu'au milieu du plafond. Des gypseries moulées ornent colonnes et chapiteaux, les courbes et contre-courbes des dessus de porte se répondent avec grâce. L'exécution en est due, à ce qu'on m'a dit, à un habile sculpteur ornemaniste du nom de Jacques Verberckt.
Le mobilier amarante étale ses arabesques. L'argenterie brille de tout son pâle éclat sous l'éclairage vacillant des bras de lumière.
Monsieur Boucher me reçoit dans l'antichambre, et ce n'est point pour me faire admirer la nouvelle décoration que le secrétaire du monarque m'a convoqué céans. Je lui fais une humble révérence, il m'invite à m'asseoir en face de lui. Monsieur Boucher est un homme encore jeune, de bonne mine, son regard fier et triste croise le mien :
« Monsieur Raoux, commence-t-il, on m'a maintes fois vanté votre talent, c'est pourquoi je souhaite faire appel à vous pour exécuter un ouvrage qui me tient fort à coeur.
Il
est d'usage en pareil cas de faire preuve de modestie :
- Je
suis déjà vieux et de santé fragile,
observé-je. La rumeur publique exagère sans nul doute
mes capacités. Vous trouverez à Paris, j'en suis
persuadé, quelque autre artiste plus jeune et mieux renommé,
donc plus digne que moi de mener votre commande à bonne fin.
Pour ne citer que votre cousin François, il donne l'exemple
d'un jeune homme fort doué promis à une brillante
carrière. Il n'est pas fréquent d'obtenir comme lui
le grand prix de Rome à l'âge de dix sept ans. Tout
juste retour d'Italie, voilà qu'il brigue déjà
sa réception à l'Académie de peinture et de
sculpture, et je ne doute pas qu'il aille loin... (1)
Monsieur
Boucher réagit avec humeur :
- François
? Ne me parlez pas de ce chenapan, il ne peint que des obscénités.
À présent, si vous le voulez bien, passons au fait.
Je vous ai fait venir ici dans le dessein de vous faire exécuter
le portrait de mon épouse Marie-Françoise.
- Puisque vous insistez, vous me voyez, Monsieur, honoré de
votre confiance. Depuis des années que je peins, je tente de
répondre à la demande des commanditaires les plus
divers, j'espère à leur satisfaction. C'est en tous
cas avec joie que j'accepte de représenter Madame Boucher en
l'attitude qu'il vous plaira.
- Fort
bien, Monsieur, vous commencerez demain.
- Demain
? C'est aller un peu vite en besogne, et je n'ai pas encore fixé
mon prix.
- N'importe.
Vos conditions seront les miennes. Allons, Monsieur, l'affaire est
conclue. Des affaires d'une autre importance m'appellent auprès
du souverain. Mon cocher passera vous prendre au lever du jour pour
vous mener en mon hôtel de la rue Saint-Antoine. Le
nécessaire sera fait pour que vous puissiez vous acquitter
de votre tâche dans les meilleures conditions.
- Ne
serez-vous point là personnellement pour m'introduire auprès
de Madame Boucher ?
Le
visage de mon vis-à-vis se rembrunit.
- Je
serais bien en peine de le faire, Monsieur, car la personne dont
vous parlez n'est plus.
Je
mesure la bévue involontaire que j'ai commise et m'épands
en confuses autant que vaines condoléances. Le secrétaire
du roi m'interrompt :
- Vous
n'avez pas à vous excuser, Monsieur Raoux. Peu de gens
hormis quelques intimes ont eu connaissance du malheur survenu dans
ma famille. Marie-Françoise Perdrigeon, ma jeune épouse,
est morte en couches il y a quelques mois, à la naissance
de son premier enfant. Un tel accident de la vie est suffisamment
commun pour qu'il n'y ait pas à épiloguer
là-dessus. »
Le visage décomposé de mon interlocuteur dément le ton détaché qu'il affecte. Je vois bien que si mon hôte cherche à faire bonne figure, il ne s'est point remis de ce qu'il nomme « un accident de la vie ». En me congédiant, Monsieur Boucher essuie une larme furtive, et se replonge aussitôt dans son dossier. Lequel n'a rien d'anodin :
J'apprendrai
plus tard que « l'affaire urgente » dont il
s'agit n'est rien moins que le récent décès du
roi de Pologne. Auguste II, atteint d'un mal incurable, a rendu
l'âme en ce premier jour de février. À ce trône
désormais vacant, notre roi Louis XV fait valoir la
candidature de Stanislas Lesczynski, son beau-père. Bien
entendu, l'Empereur d'Autriche et la Czarine ne l'entendent pas de
cette oreille. L'enjeu est d'importance. Au travers de la succession
de Pologne s'ouvre une crise européenne, débouchant
sur un conflit armé où la France se trouverait
impliquée. Ne m'en demandez pas davantage sur cet article,
car je n'entends rien à la politique. Ma conviction bien
ancrée est qu'il y aurait moins de guerres, donc moins de
sang inutilement versé, si les les princes qui nous
gouvernent cessaient de se mêler des affaires de leurs
voisins. L'humanité ne s'en porterait que mieux. Je ferme la
parenthèse. En telle occurrence, il est bien évident
que les considérations de vie privée sont de peu de
poids, dussent-elles s'exprimer en peinture.
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À l'âge de cinquante six ans, affligé d'une complexion fragile, je ressens la mort comme une réalité suffisamment proche pour la considérer comme normale et ne point m'en effrayer. Je laisse après moi des enfants établis et quelques oeuvres peintes dont la postérité pensera ce qu'elle voudra.
Une
chose est d'accepter le terme de sa propre existence (2). Je
m'efforce de le faire avec autant de sérénité
qu'il est possible. Une autre chose est d'être confronté,
comme Monsieur Boucher à la disparition d'un être cher
paré de toutes les grâces de la jeunesse, à qui
s'ouvraient les perspectives d'une existence souriante. Est-ce qu'on
meurt à vingt ans ?
Durant la nuit qui suit, je me tourne et me retourne dans mon lit sans pouvoir trouver le sommeil. Je m'effraye à l'idée de portraiturer une jeune morte dont je ne sais rien. Ce visage ignoré me hante. En quelques quarante ans de carrière, je n'ai jamais été confronté à situation plus surprenante.... Dieu sait pourtant à quel point mon existence fut bien remplie et fertile en rebondissements en tous genres !
Au petit matin, comme prévu, un carrosse vient me chercher pour me mener à Paris, dans le quartier du Marais, non loin de la Bastille. La demeure de Monsieur Boucher est sise devant les grands Jésuites, rue saint Antoine, derrière la barrière des sergents (3).
J'ai connu jadis ce quartier fort sale et méchamment fréquenté, en tous cas mal famé. Autant parler d'une Cour des Miracles avant que certain lieutenant de police zélé, feu Nicolas de la Reynie, ne l'ait fait assainir au sens propre comme au figuré. Dorénavant, les rues sont partout pavées et éclairées la nuit, ce qui contribue à les rendre plus propres et plus sûres (4).
« Assurément,
les rondes incessantes des officiers du guet nous procurent une certaine
sécurité », observe le cocher. Après
un temps de silence, il soupire et reprend sur un ton frondeur : «
En contrepartie, il n'y a plus aucune liberté d'aller et venir
à son gré, nul ne se sent à l'abri d'une
dénonciation, car le moindre geste est épié et
rapporté par des indicateurs. À la première
incartade, on risque une lettre de cachet. Ce qui signifie qu'en
moins de temps qu'il ne faut pour le dire, on se retrouve embastillé.
- Ces
inconvénients sont peu de choses, répliqué-je,
dès lors que la surveillance policière assure le repos
du public et la protection de la ville contre ce qui peut causer le
désordre !
- Il
nous faut acquitter pour prix de cet avantage une taxe des boues et
lanternes ! »
Je
n'insiste pas et mets un terme à cet entretien. En bon
provincial, j'ai du mal à comprendre le tempérament contestataire du
petit peuple de Paris. Nous voici bientôt arrivés. Le
carrosse pénètre en brinquebalant dans l'étroite
cour de l'hôtel Boucher. À ce propos, je trouve étonnant
que l'officier royal n'ait pas encore trouvé le moyen
d'adjoindre une particule à son nom !
Son
majordome m'attend sur le perron, en livrée, figé
dan son attitude compassée :
- Monsieur
Raoux, je présume ?
- En
personne.
- Ayez
l'obligeance de me suivre. J'ai mission de vous mener aux
appartements de feue Madame Boucher et de vous montrer quelques
objets ou effets lui ayant appartenu.
Sur le
moment, je n'ai pas très bien saisi ce qu'attend de moi le secrétaire
du roi. Je ne me formalise pas non plus de l'accueil un peu cavalier qui m'est réservé : il est d'usage constant qu'un
artiste soit reçu par un domestique et traité comme
tel. C'est affligeant pour qui bénéficie d'un certain
renom, comme c'est mon cas, mais il faut bien se faire une raison.
Tout grand personnage qu'il est, Étienne Paul Boucher n'est pas au fond logé à meilleure enseigne. Je me dis que cet homme de qualité est plus à plaindre qu'à blâmer. Le souverain l'assigne en quelque sorte à résidence à Versailles et le veut à sa disposition jour et nuit. N'est-ce pas là justement ce qu'on demande à son laquais ?
Je repense à sa commande insolite. Le sens caché des choses se révèle à moi lorsque je visite, en compagnie du majordome, le salon de musique, la chambre de la défunte et ce qui semble avoir été son boudoir.
« Mais
(observé-je) il règne une singulière obscurité
dans ces appartements... »
- Il
est vrai, Monsieur, que nous avons consigne de maintenir les lieux
dans l'exact état où il se trouvaient le jour de la
mort de Madame. Les horloges sont arrêtées depuis lors
et les volets restent fermés.
- Dommage,
car ces pièces sont munies de larges fenêtres et
s'ouvrent sur le jardin. Elles sont assurément
conçues pour que la lumière entre à flots se joue sur ces tentures
aux couleurs chatoyantes.
Le
majordome n'a visiblement que faire de mes remarques de peintre.
- Si
Monsieur veut bien à présent examiner la
garde-robe....
- Puisque
vous m'y invitez....
J'ai du mal à cacher ma gêne: cette brusque irruption, pour ne pas dire une intrusion dans l'univers secret de la défunte me procure une sensation d'affreuse indiscrétion. Ses vêtements, ses bijoux, que sais-je ?... représentaient pour l'infortunée Marie-Françoise ce qu'elle avait de plus personnel et de plus intime ! Au motif qu'il me faut faire un portrait d'elle, suis-je en droit de profaner ce sanctuaire du souvenir ?
Il n'est pourtant rien dans le vestiaire de Madame Boucher qui ne soit commun aux personnes de sa qualité : corsets étroits enserrant le buste à l'étouffer, amples jupes à cerceaux reliés entre eux par de la toile, bien malcommodes pour s'asseoir, surjupes ouvertes sur le devant pour laisser admirer la somptuosité du tissu.
J'entends derrière moi le voix obséquieuse du majordome :
« Monsieur a-t-il arrêté son choix ?
Je
sursaute :
- Quel
choix ? Comment l'entendez-vous ?
- Mon
maître vous laisse le soin de choisir parmi ces robes la tenue
que portera le modèle...
- À
ma connaissance, rien de tel n'a été convenu !...
Comment pourrais-je jeter mon dévolu sur telle ou telle
toilette de la défunte alors que j'ignore où, quand et
comment se dérouleront les séances de pose et surtout
avec qui. Je reprends d'un ton embarrassé :
- N'est-ce
pas au commanditaire de décider de tout cela ?
- Monsieur
Boucher est un homme très pris. Il demande seulement que feue
notre maîtresse soit représentée dans le cadre
où elle a vécu, et porte les vêtements qui
furent siens.
Je
déduis de ce propos que j'ai toute latitude pour mettre en
scène le futur tableau....
- Au
fait, qui sera « le modèle » ?
Le
majordome hausse les épaules comme si la réponse était
évidente.
- Mademoiselle
Claire, qui d'autre ?
- Qui
est Mademoiselle Claire ? insisté-je. Une servante de la
maison ?
- En
quelque sorte. Après la disparition de Madame, Monsieur
a fait venir de Châtellerault la soeur cadette de celle-ci,
car il fallait bien une gouvernante à Lucile, leur enfant
nouveau-née.
- Étonnant
! Claire a-t-elle le même visage et la même stature que
son aînée ?
- Mon
maître m'a demandé de vous remettre ce portrait, le
seul exécuté du vivant de la défunte. Il ne
m'appartient pas d'en juger, mais si vous voulez mon avis personnel,
les deux soeurs ne se ressemblaient guère !
Le majordome me confie une peinture à l'huile sur bois dans son cadre ovale. Je me garde de tout commentaire sur cette oeuvre, de petit format - une dizaine de pouces environ - que je trouve inexpressive et de facture fort médiocre. Dans la perspective du travail que je dois faire, cela vaut toujours mieux que rien.
« Que
Monsieur Boucher soit assuré que j'en prendrai le plus grand
soin. N'est-il pas temps que l'on me présente Mademoiselle
Claire ? (5) »
illustration de l'auteur
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Trois jours ont passé. Février s'achève et voici que nous sommes plongés au coeur de l'hiver. Dieu, que cet hôtel et glacial ! Il s'est produit ces jours derniers de fortes gelées et ses couloirs sont bien mal chauffés.... ! Faut-il le dire ? Ce lieu me paraît affreusement morne. Il lui manque une présence féminine qui l'eût égayé, celle de la défunte maîtresse de maison : la fée du logis.
La jeune Claire ne prétend point en cela suppléer sa soeur défunte. Elle a l'allure effacée de celles que l'on ne compte à rien. Sans nul doute, on l'a dûment chapitrée pour qu'elle ait conscience de la modestie de son rôle et la trivialité de ses fonctions. Je trouve en elle une jeune fille timide certes, mais enjouée et qui ne manque point d'esprit. Je lui donne tout au plus dix huit à dix neuf ans : l'âge qu'avait, je crois bien, Marie-Françoise Perdrigeon au jour de son mariage, lorsqu'elle est devenue Madame Boucher devant Dieu et les hommes.
À ma tête chenue, Claire juge apparemment que je pourrais être son grand-père. Inutile de la détromper car au fond, c'est tant mieux. Mon futur modèle n'est pas de celles qui se livrent facilement, un interlocuteur d'âge avancé contribue à la mettre en confiance. Dès notre premier entretien, elle remarque que j'ai le portrait de Marie-Françoise sous les yeux.
« Trouvez-vous
que je ressemble à ma soeur ? Suis-je aussi jolie qu'elle ?
Je
détourne ce genre de questions non dépourvu de
coquetterie, et qui n'appelle point de réponse. Plutôt,
j'y réponds par une autre question :
- Souffrirez-vous,
Mademoiselle, que je fasse "aux trois crayons" une esquisse de votre visage et de vos
mains ?
Bien sûr, elle acquiesce à ma demande. Nous nous installons dans le salon de musique, sous l'oeil bienveillant d'une Erato de stuc. Quelques traits à l'encre de Chine rehaussés de touches de pastel suffisent à camper le modèle, je conserve ce « modello » qui me servira par la suite de point de repère. Pour le surplus, je ne me hâte nullement. Ces précieux instants en tête-à-tête nous permettent un premier échange. Si Claire n'aime pas se raconter elle-même, du moins s'intéresse-t-elle à mon art. De toute évidence, la jeune fille idolâtrait sa soeur défunte. Imperceptiblement, sans qu'il y paraisse, je l'incite à en parler comme d'une personne bien vivante. Réticente d'abord, elle se révèle sensible à mon écoute, apprécie le regard que je porte sur elle. Un peintre, même et surtout lorsqu'on lui commande une allégorie, ne peut inventer complètement ce qu'il va représenter, il lui faut travailler au départ d'après nature.
«
Vous exercez un noble et beau métier, dit-elle, j'aimerais
vous imiter, apprendre moi aussi le dessin....
Les
femmes-artistes ne sont pas légion, mais sait-on jamais ?
Peut-être faut-il voir en cette frêle jeune fille une
pastelliste de talent qui s'ignore, peut-être marchera-t-elle
un jour sur les traces de la fameuse Rosalba Carriera, dont on
s'arrache aujourd'hui les oeuvres à Paris (6).
Quoi qu'il en soit, je ne veux pas décourager sa vocation....
- Gardez
espoir, mon enfant ! Votre rêve n'est pas irréalisable.
Plus tard, lorsque la petite Lucile sera élevée, si
Dieu me prête vie et si votre beau-frère vous y
autorise, vous pourrez rejoindre mon atelier.... ou celui de tout
autre que vous choisirez et qui lui-même vous élira.
- Cela
fait beaucoup de « si », soupire-t-elle.
- On ne peut tout avoir tout de suite! Vous
savez, moi aussi, j'ai fait mon apprentissage, il y a bien longtemps
! À présent, tournez vous de profil, s'il vous
plaît.... Non, cela ne va pas !
[ Je froisse aussitôt le papier chamois, où je viens
de tracer quelques traits à la pierre noire et à la
sanguine rehaussés de craie ]. Mettez-vous
debout, de trois quarts, tournée vers la droite, et faites
comme si vous regardiez un invisible spectateur. Souriez. Pas comme
cela. Je veux un sourire voilé, presque imperceptible. En ce
moment, vous songez à votre soeur, vous êtes tout
imprégnée d'elle. Mieux : vous
êtes
votre soeur. Marie-Françoise revit en vous, belle comme
jamais, sa vertu rayonne aux yeux de tous, elle répand le
bonheur autour d'elle.... [
ce disant, je recommence à crayonner et bougonne ] : Impossible de la faire tenir en place, cette gamine ! On la dirait montée sur ressorts. Voilà,
c'est beaucoup mieux comme cela ! S'il vous plaît, nous
retiendrons cette pose. »
Aucune date précise n'ayant été fixée pour la remise du tableau, je m'accorde un large délai. En attendant, les jours s'écoulent. Au fil des séances de pose, j'essaie de comprendre quelque chose à celle qui me sert de modèle. Marie-Françoise ? Claire ? Que ce soit avec l'une ou l'autre, une singulière intimité s'établit entre nous. Claire est un petit animal sauvage. Il me faut du temps pour l'apprivoiser. Je ne force point cette humble fille à la confidence. J'attends qu'elle m'éclaire – fût-ce par bribes - sur sa soeur aînée. Et pourquoi pas ? sur elle-même.
Les deux soeurs Perdrigeon sont issues d'une famille du Poitou, milieu fort modeste en considération de la noblesse de robe à laquelle appartient Monsieur Boucher : comment cet officier royal connut-il Marie-Françoise ? À ce qu'il paraît, la jeune fille, nouvellement élue rosière de Châtellerault, eut l'heur de retenir son attention. Étienne Paul, fils d'un d'un conseiller au Parlement de Poitiers, s'en éprit et l'épousa très jeune, nul ne doute que ce ne fût par inclination plus que par raison. Ensuite, ce brillant jeune homme devait connaître une carrière rapide que l'on sait. Il fut remarqué par le souverain qui le prit pour secrétaire particulier dès les premières années de son règne. Cette haute fonction se révéla vite accaparante. Monsieur Boucher passait le plus clair de son temps à Versailles. Peu encline à la vie de cour, Marie-Françoise demeura seule à Paris. Que pouvait-elle faire dans cette maison déserte, sinon compter les jours et tromper ... ? Je dis bien tromper l'ennui, non son mari ! La jeune femme se confina dans son rôle d'épouse et bientôt de mère.
Ceci
jusqu'au tragique dénouement qui suivit.
Ici, Claire interrompt sa narration pour essuyer les larmes qui coule sur son visage.
« Il vous reste Lucile ! » dis-je pour la consoler.
Oui, la gouvernante improvisée aime cette enfant, ô combien ! Elle traite la petite Lucile à l'égal de sa propre fille. Lucile occupe à présent toute sa vie.
Je me hasarde à la questionner sur ses rapports avec son beu-frère. Question indiscrète, assurément. Claire rougit, me fait une réponse convenue, qui sous-entend plus qu'elle ne dit :
« Monsieur Boucher a des bontés pour moi, commence-t-elle... »
Elle
n'achève pas sa phrase. Je n'insiste pas. De son propre aveu,
Monsieur Boucher n'a nulle intention de se remarier (7). Ce
personnage proche du Clan des Dévôts (8) n'est pas
nécessairement un Tartuffe. Mais, pour
être dévôt, il n'en est pas moins homme.
Tout homme est fait de chair et, comme dit l'Écriture, la
chair est faible. Je ne sais quel crédit accorder à ce
qu'insinue Claire non sans une troublante perversité. Je me
tais avec prudence, voulant éviter un dilemme compromettant.
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Absorbé qu'il est par la question polonaise, le secrétaire du roi ne trouve guère de temps à consacrer à son projet. Il ne me reçoit en fait qu'une seule fois, à la va-vite, pour avancer dans la préparation du tableau. Puisque la mode du temps est aux vestales, dont les dévôts sont réputés friands, eh bien, soit ! J'en ai peint plus d'une dans ma carrière, des antiques autant que de modernes. Le dessein qu'a conçu Monsieur Boucher de faire figurer pour la postérité sa défunte épouse en vestale romaine, entretenant le feu sacré, pourra surprendre plus d'un. Il paraît d'autant plus extravagant que le commanditaire veut qu'on retrouve dans ce portrait posthume les conventions d'usage : le nom de la déesse, le temple circulaire, le « feu blanc ».... J'en passe.
Et
l'émotion, dans tout cela ? J'acquiesce à contre-coeur
à cette demande étrange, ne voulant pas fâcher ce
puissant personnage. Mieux vaut ne pas avoir le goût du risque
si l'on veut réussir en tant que peintre, en ce domaine ma
maxime favorite est : « qui paie commande ».
Lorsque je m'ouvre à mon jeune modèle de la mise en scène envisagée, Claire Perdrigeon semble amusée plutôt que contrariée. Cette fille n'est point ignorante ni sotte. la perspective de se déguiser en vestale échauffe son esprit romanesque. À ma grande surprise, Claire trouve à me citer de mémoire ces derniers vers de « Britannicus » :
« Ils la mènent au temple où, depuis tant d'années,
Au culte des autels, nos vierges destinées
Gardent fidèlement le dépôt précieux
Du feu toujours ardent qui brûle pour nos dieux. »
Malgré
son penchant pour le théâtre, elle ne se voit pas
vraiment vêtue à l'antique pendant les heures de pose.
« Il
faudrait une tenue plus contemporaine, observe-telle.
[ Ce disant, elle me prend la main et tire du vestiaire de sa soeur
défunte un déshabillé gris perle ].
Tenez, Monsieur, c'est moi qui suis à présent la bonne
fée, voici ma tunique couleur de lune, voici mon voile
couleur de temps.
- Ce négligé paraît
convenir, commenté-je en modérant son lyrisme.
J'apprécie le fichu assorti, du même ton cendré.
Néanmoins, je vous recommande de ne l'ajuster point trop sur
votre tête, à la manière d'une coiffe paysanne.
L'étoffe ne doit pas dissimuler vos cheveux, qui seraient
fort beaux s'ils n'étaient blanchis par de la poudre ; il
vous faut les tirer vers l'arrière en maintenant le front
découvert. Laissez aussi flotter le voile, il doit y avoir en
cela quelque chose d'irréel, d'un peu funèbre en même
temps, pour qui connaît la suite. Cela vous paraît-il
compliqué ?
- Non, mais affreusement triste !
Ai-je vraiment les apparences d'un spectre ?
- Claire, vous n'êtes point
un fantôme, il n'y a rien de lugubre à que je dis. Le
voile tel que vous le porterez est là pour créer une
ambiance de mystère. Il ne donne pas la vision prémonitoire
du linceul. Car Marie-Françoise n'est pas morte dans notre
mémoire et dans nos coeurs. Vous incarnez votre grande soeur,
la bonne fée. Votre main droite tient la baguette magique.
L'autre main retient le voile, à moins qu'elle n'esquisse un
geste de bienvenue... ou peut-être d'adieu.
- Je ne sais pas si j'arriverai à
me souvenir de tout cela.... Est-ce bien tout ?
- Oui, c'est tout... du moins pour
aujourd'hui. Vous prendrez la pose demain dans l'orangerie.
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C'est à dessein que j'ai choisi ce lieu qui n'est ni vraiment à l'intérieur, ni vraiment au dehors, mais les deux à la fois. C'est un espace à la fois neutre et privilégié qui s'ouvre largement sur le parc. Dès l'aube, je m'emploie à broyer les pigments qu'il me faut pour peindre et les dilue dans l'huile. Mon chevalet, le châssis entoilé, et le jeu de brosses sont en bonne place dès avant l'arrivée du modèle. Il est environ dix heures lorsque survient Claire, accoutrée ainsi que nous sommes convenus.
Mais non, ce n'est pas elle, je dois être victime d'une hallucination : ce n'est point l'humble gouvernante qui se trouve placée en face de moi, c'est bel et bien Marie-Françoise en chair et en os, émergeant de l'au-delà par le seul miracle de l'amour.
Nul besoin de l'aider à prendre la pose : la jeune fille adopte d'emblée avec grâce et naturel l'attitude que j'ai définie la veille. La lumière matinale, point trop vive encore, éclaire son buste et son visage et fait ressortir les plis délicats de l'étoffe nacrée ainsi que les moires du satin.
J'ai peine à le croire : mon pinceau court tout seul sur la toile sans le secours de ma main, tant j'ai hâte d'exalter cet instant d'exception, de fixer à jamais cette image incroyable que représente le retour parmi nous d'une morte ! Il ne s'écoule pas plus de deux heures avant que je n'aie fini de bâtir les grands traits de ma composition. À midi, je congédie mon jeune modèle.
Je
n'aurai nul besoin de Claire pour la finition des détails,
plus quelques accessoires qui viendront s'ajouter par la suite.
Vers six heures du soir, on annonce enfin Monsieur Boucher.
Le secrétaire du roi s'est accordé un moment de répit entre ses Autrichiens, ses Russes et ses Polonais. Il est venu tout exprès de Versailles pour considérer l'oeuvre en voie d'achèvement.
Voilà qu'il ôte sa perruque, essuie la sueur qui perle à son front :
« Cette toile est tout-à-fait étonnante... Nous la ferons graver plus tard ! fait-il en découvrant le portrait posthume de son épouse. La ressemblance est même assez frappante. Quel magicien êtes-vous, qui ne l'avez point connue, pour avoir trouvé cette expression qui n'appartenait qu'à elle ?
[ Je ne réponds pas, ne pouvant trouver de réponse à cela, sinon dans le dévouement d'un modèle et la tendresse d'une soeur. Il poursuit : ]
- En considérant votre oeuvre, je saisis enfin ce qu'entend Paul de Tarse, écrivant : « Le corps de chair ressuscite incorruptible ». Oui Monsieur, je vois sur cette toile ma chère épouse renaître ainsi que dit l'apôtre : avec un corps spirituel, un corps glorieux, un corps de lumière....(9) »
N'ayant aucune idée particulière sur la façon dont renaissent les morts, je me limite pour l'heure au strict aspect technique. J'ai été amené - conformément à l'usage – à camper cette « vestale » des temps modernes dans un cadre à l'antique, mais la partie droite de la toile échappe à cette scénographie convenue et renvoie de manière émouvante au jardin de la défunte : c'est le décor même qu'elle chérissait se son vivant. À la rigidité du marbre de l'autel s'oppose la fragilité des fleurs. Monsieur Boucher a peine à me suivre, il a déjà la tête ailleurs :
« Il
manque un complément au tableau, remarque-t-il : une ou deux
pièces d'orfèvrerie précieuse seraient les
bienvenues. Elles dénoteraient aux yeux du spectateur la haute
condition de Marie-Françoise, qui fut l'épouse du
secrétaire du roi. Je suggère donc que vous ajoutiez au
premier plan de votre toile, en bas et à gauche, une aiguière
ouvragée et le plat ciselé qui la reçoit.
- Certes, fais-je, mais en ce cas,
c'est tout l'équilibre du tableau qui se trouve ainsi
compromis !
- Qu'à cela ne tienne !
Ajoutez en haut et à gauche, pour faire bonne mesure, un
amour volant tenant un flambeau pour allumer le feu !
Il n'est point dans mes habitudes d'ergoter. Je pourrais objecter non sans quelque malice qu'il n'est point besoin d'aviver le feu dès lors qu'une vestale est censée l'entretenir. Mais à quoi bon ce propos superflu ? Monsieur Boucher ne m'écoute plus, pressé qu'il est de retourner à Versailles. Avant de tourner bride, il s'adresse à son majordome en ces termes :
« Vous réglerez à Monsieur Raoux un acompte sur la somme convenue. Serviteur ! »
Au dernier mot qu'il me jette, je me rends compte à l'évidence qu'il s'agit d'une façon de parler....
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L'argent de Monsieur Boucher, je n'en veux point.
Un peu plus tard, au moment de prendre congé de mon modèle, je propose à Claire cette bourse dont elle aura besoin plus que moi.
« Avec ceci, lui dis-je, vous pourrez payer votre apprentissage, j'espère que vous penserez très fort à moi lorsque je ne serai plus de ce monde. »
En
même temps, je l'embrasse avec effusion. La pauvrette se met à
pleurer, cache soigneusement dans un bonheur-du-jour ce qui
représente un pactole à ses yeux.
- Monsieur
Raoux, je ne vous oublierai jamais, j'aimerais ... [
elle hésite un instant à poursuivre ]
- Dites, mon enfant...
- Si ce n'est trop demander, je
voudrais conserver toujours par devers moi cette esquisse que vous
avez faite avant la pose définitive.
- Bien sûr, Claire, ce
brouillon n'est que peu peu de choses, je n'en ai plus l'usage,
gardez-les en souvenir de notre rencontre. Et puis, j'y songe à
présent....
J'hésite
à poursuivre, tant le conseil que j'ai sur les lèvres
me semble impertinent. Elle m'y encourage cependant : « Eh
bien, je vous incite à montrer ce travail à votre
parent par alliance, Monsieur François Boucher. Il est à
la recherche de jeunes modèles. À coup sûr, il
vous engagerait sur le champ. Méfiez-vous cependant : avec
lui, les séances de pose prennent vite un tour coquin, je
crains bien que la vertu des filles n'y trouve pas son
compte.....Enfin, allez-y, mais vous voilà prévenue.
Notes et commentaires :
François Boucher, peintre né en 1703 n'avait aucun lien de parenté avec Étienne Paul Boucher.
La demeure dont il s'agit était en réalité celle du compositeur contemporain Joseph Bodin de Boismortier.
Jean Raoux mourut effectivement l'année suivante en 1734.
Nicolas de la Reynie (1625 -1709) fut pendant trente ans le lieutenant de police de Paris. Les précisions le concernant sont historiques.
Ce personnage est purement imaginaire, ainsi que celui de Lucile.
Rosalba Carriera (1675 – 1757) est une illustre pastelliste vénitienne.
Effectivement, Étienne Paul Boucher ne se remaria pas et fit graver le tableau.
Il s'agit des catholiques intégristes de l'époque. Les vestales préfiguraient pour eux les religieuses cloîtrées des temps moderne, d'où leurs nombreuses commandes sur ce thème.
Paul, première épître aux Corinthiens, 42 – 44.

