Kalanchoé.

« Les mêmes rêves, souvenirs qui pleurent

Pour le même paysage.

Haïfa, si douce et si amère

Là-bas, entre Carmel et mer. »

(Sarah Alexander, « Rencontre »)

 Au pied du mont Carmel, l'hôpital général de Haïfa dresse sa façade blanc lavabo. Sans être au « top » de la modernité, ses installations sont tout-à-fait convenables pour un pays en guerre, en tous cas à la mesure de cette agglomération de deux millions d'habitants.   

 Le temps est splendide en cette soirée de début d'automne, où l'on se croit en plein été. Il fait bon vivre au bord de la mer. Une jeunesse dorée s'étale sur les plages,vaque aux terrasses des cafés.

 Le soldat de première classe Jacob Rosenthal, récemment blessé dans un incident de frontière, où il aurait pu laisser sa peau, commence juste à se remettre, au physique comme au moral. Son histoire a fait la « une » des journaux. Jacob a miraculeusement échappé à un attentat-suicide, avant d'être pris pour cible par un parti de fedayin. Haïfa lui paraît maintenant loin, très loin du théâtre des opérations. Le soldat convalescent goûte la douceur du jour, qui est celui de son anniversaire.   

 Un triste anniversaire en vérité, quand on est loin de sa famille et qu'on n'a personne avec qui le fêter.  Le jeune soldat pourrait bien draguer, mais n'a pas le coeur à ça. Pourtant, ce ne sont pas les jolies filles qui manquent sur le mail ! Lui, mélancolique et désoeuvré, étend sa serviette de plage sur le sable blond, s'y installe, regarde passer les gens. La caresse du soleil, même en cette fin de saison, est loin d'être innocente. Au bout d'une heure, Jacob éprouve une sensation de brûlure au niveau des épaules et du dos. Il se rend compte qu'il est temps d'arrêter l'exposition au soleil.

 Mu par une obscure inspiration, peut-être la simple curiosité, il décide de mettre à profit le temps qui lui reste pour rendre visite à la Samaritaine. Problème : on n'arrive pas les mains vides dans une chambre d'hôpital... Et s'il lui portait un pot de fleurs ou un quelconque bouquet ? Ce sont des choses qui se font. Le jeune homme ne s'y connaît guère en plantes d'appartement, ornementales et autres. Pour être franc, il n'a pas l'habitude d'offrir des fleurs et se sent prodigieusement tarte à l'instant de les choisir.

 Passant devant la boutique d'un fleuriste encore ouvert, il achète pour soixante shekalim un pot de kalanchoés. Le prix  est modique, la dépense en rapport avec sa solde. Il ne veut pas que ses fleurs soient prétentieuses, il ne faut pas non plus qu'elles prennent trop de place sur la table de nuit de la malade. Avec un peu d'imagination, cette plante grasse, aux feuilles charnues, s'épanouissant en un discret camaïeu de tons orange à jaune, évoque un minuscule agrumier. Elle rappellera son village natal à la jeune fille. À moins (ironie suprême !) qu'il ne faille voir en cette explosion de petites fleurs une allusion discrète à son feu d'artifices manqué.

ORANGER

Illustration de l'auteur

Jacob ne se sent pas l'aise, il est même un peu tourneboulé. Au point d'oublier qu'il existe des heures de visite dans un hôpital quel qu'il soit. Passé dix neuf heures, il est  mal venu de se présenter à la réception. En cet instant précis, l'accueil se ferme au public, sauf en cas d'urgence. Demeure sur place le personnel de service indispensable aux soins, au repas des malades, à la garde de nuit. On tolère les accompagnants de malades en état grave, mais ici ce n'est pas le cas. Et puis, Jacob ne fait pas partie des proches de la jeune fille.

Bien que son laissez-passer soit en règles, il n'a pas de raison de se trouver là. L'infirmière de garde lui fait grise mine, l'invite à repasser plutôt le lendemain.

 Comme il insiste, elle se laisse finalement fléchir. Elle autorise à entrer ce jeune homme aux yeux rieurs, l'air si gauche, avec son pot de fleurs entre les mains. Son ingénuité le rend presque touchant.

 Ce que Jacob cache à la surveillante, c'est que la destinataire des fleurs, celle qui dont toute la presse a parlé, est une parfaite inconnue pour lui, qu'il ignore jusqu'à son nom. Cette fille n'est rien à ses yeux, elle ne lui doit rien, il ne lui doit rien. Sauf peut-être la vie, qu'il aurait dû perdre dans cet attentat. Si Jacob s'en est tiré, s'il est encore de ce monde, c'est parce que l'apprentie-terroriste a manqué son coup. « À la guerre comme à la guerre, se dit-il philosophiquement. On en sort rarement indemne. Qui n'abat pas son adversaire a toutes chances d'y laisser lui-me sa peau. »

 Jacob n'ignore pas cette réalité. Tout de même, il aimerait bien comprendre. Il se souvient mal des faits, tout s'est passé si vite !  Dès que les coups de feu ont éclaté, il a perdu conscience et ne s'est réveillé qu'une fois dans l'ambulance, allongé sur un brancard. Entre les deux, c'est le trou noir ! Ce sont ses camarades qui lui ont raconté ce qui s'est passé, ce pourquoi la tragédie prévisible ne s'est pas produite. Comment en est-on arrivé là ? Comment  interpréter les choses ? Au début de l'escarmouche, la porteuse d'eau (munie aussi d'une ceinture d'explosifs !) se trouvait placée auprès de lui. Ce n'est pas de sa faute si la bombe a foiré.

Mais paradoxalement, celle qui devait le tuer (ou servir d'appeau) a joué le rôle d'écran de protection. Durant la fusillade, son corps a protégé des balles celui du jeune homme, devenu cible des snipers. En clair, la Samaritaine a encaissé leur tir à sa place. Un comble ! Cette explication, pour être surprenante, tient la route à première vue. Jacob relève pourtant certaines invraisemblances, des détails qui « clochent ». Pourquoi la charge explosive a-t-elle fait long feu ? Ceux « d'en face » ne laissent rien au hasard, ils passent même pour d'excellents artificiers. Leur seule erreur est peut-être d'avoir choisi pour « kamikaze » une fille trop jeune. Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'elle a fait preuve d'amateurisme dans l'accomplissement de sa  « mission ».

 À bien y réfléchir, le rôle de cette fille venue l'attirer dans un piège mortel, ne lui paraît pas clair. Ce qui s'est passé dans sa tête, personne ne le sait au juste, puisqu'elle n'a pas parlé.

 Magnanime, le jeune soldat pardonne à son ennemie. Elle n'a guère plus de vingt ans. Lui, au fond, c'est un brave garçon. La rancune n'est pas son truc. Jacob est convaincu que la jeune Palestinienne n'a pas agi sous le coup de la haine. Son geste est celui du désespoir.

 Étrangère au débat, l'infirmière accompagne le soldat jusqu'à la chambre 117.

Celle-qui-n'a-pas-de-nom porte un numéro, le 117, c'est toujours ça. S'ensuit une enfilade de couloirs glauques, éclairés au néon : l'antichambre de l'enfer. Comme dans tous les hôpitaux du monde, il flotte en ces lieux  une odeur de soupe et l'éther.

 Au moment de pénétrer dans la pièce, les pas du soldat croisent ceux d'un homme chauve et grassouillet, sanglé dans sa blouse blanche, stéthoscope en sautoir. C'est le médecin-chef. Jacob tente de l'intercepter. L'interroge sur l'état de la malade. Un médecin, c'est quelqu'un qui sait. Problème : le praticien est en cours de visite, il est pressé, d'autres patients l'attendent. Il n'a pas beaucoup de temps à consacrer à chacun. Moins encore celui de bavarder  avec le visiteur. Il répond à la muette interrogation de son interlocuteur par un banal communiqué : 

 « La petite s'en sortira. Le pronostic vital n'est plus engagé. Si je m'en tiens à l'examen clinique, je n'ai aucun commentaire à formuler. L'opération s'est bien passée, toutes les balles ont été extraites de son corps. Aucun risque de gangrène ne se présente, donc la patiente est hors de danger.
  - On peut lui parler ?
  - Disons que les visites sont autorisées. La malade a été gravement commotionnée. Elle est en état d'amnésie. Cela peut s'expliquer par le choc qu'elle a subi. Témoignez-lui de  votre compassion, si vous en éprouvez. Approchez-vous d'elle, elle ne mord pas, mais ne vous attardez pas. Surtout, ne lui posez pas de questions, vous la fatigueriez inutilement. Elle est à demi-inconsciente, hors d'état de s'exprimer. »

 Disposer d'une chambre individuelle est un luxe dans cet hôpital bondé. Point de mire de la Presse internationale, la Palestinienne est bien traitée. Elle demeure immobile sur son lit, ne tourne pas la tête lorsqu'un visiteur entre. Une chemise fixée aux barreaux métalliques contient son dossier médical. Les courbes de température, régulièrement complétées par le personnel de service, sont affichées sur un montant. La table de service porte les restes d'un repas non consommé. L'infirmière débarrasse le plateau. Jacob pose sur la tablette le kalanchoé, il y a juste la place pour son pot.

Le jeune homme tire de son sac une carte postale et un stylo. La carte est vierge, elle représente son quartier dans le midi de la France. Une vue banale, une carte postale, quoi, mais c'est tout ce qu'il a sous la main. Il écrit son nom : Jacob Rosenthal, « la vallée des roses ». C'est joli, qu'ajouter à cela ? Ces deux mots, peut-être : « Shalom », « Salâma ». Depuis son arrivée sur le territoire, Jacob a suivi des cours accélérés d'hébreu, mais il ne sait dire en arabe que « Salut ! »

 Les deux langues officielles d'Israël sont aussi pratiquées l'une que l'autre. Surtout à Haïfa, une ville cosmopolite où beaucoup de gens parlent également anglais. Pour ce qui est du français ne rêvons pas. En Israël c'est comme l'hébreu en France, une langue diabolique : à meilleure preuve, les mots ne se prononcent pas comme ils s'écrivent.

 Ce soldat dépaysé de fraîche date a la nostalgie de sa langue natale, il éprouve le besoin d'en entendre le son, fût-ce mentalement. Il souhaite en faire partager le charme à la malade. Il répugne à lui infliger quelque platitude du style : « Je vous souhaite un prompt rétablissement ». Un vers énigmatique appris et oublié, laissé pour compte dans quelque obscur recoin de sa mémoire, trotte dans sa cervelle. Bon Dieu, ce vers, de qui peut-il bien être ? Il y est question d'un « silence assourdissant ». L'expression est jolie, elle n'a pas de sens puisque ses termes se contredisent. Pourtant, on l'emploie à tout bout de champ, au point qu'elle en paraît galvaudée. Elle est surtout sans rapport avec la situation présente. Tant pis, cela remplira l'espace libre au verso de la carte.

 

Plénitude

 

ROSECOLL

Illustration : Acrylique sur toile de Pascale Atgé-Coll.

« Je suis plein.... 


 L'adjectif plein vient du latin plenum. La « plénitude » est le fait d'être plein.

 Synonymes : ampleur, épanouissement, force, maturité.

 De quels sentiments peut-on être plein ? L'ardeur, l'enthousiasme ? Ou bien l'angoisse et la tristesse ? L'envie de rire et de pleurer à la fois ?

 Cette fille qui gît sur un grabat, c'est la porteuse d'eau rencontrée au bord du ruisseau. Une vision en quelque sorte prémonitoire : Jacob la revoit, la tête penchée sous l'amphore, impassible dans ses voiles noirs, elle ressemble à une pleureuse antique, son allure a quelque chose de funèbre....

 Prosaïque retour à la réalité. La « kamikaze » ressemble à n'importe quelle personne hospitalisée. L'ange de  mort n'est qu'un fantôme en chemise au milieu des draps blancs. Bref, une fille qui fait pitié, mal ficelée dans le peu seyant uniforme de l'hôpital. Ce vêtement de toile écrue ne la montre pas à son avantage. Sa chemise est déboutonnée à l'encolure. Il fait chaud, elle transpire. La chambre d'hôpital n'est pas climatisée. La malade donne l'impression d'être nue; mais il n'y a pas vraiment pas de quoi fantasmer sur une telle vision.

 C'est alors que Jacob découvre la finesse des traits de la Samaritaine. Au moment de « l'incident », il ne l'a pas vraiment regardée, ou bien n'a pas su la voir. Aujourd'hui, tout bêtement,  « l'étrangère » le bouleverse.

 Un gant de toilette traîne sur le rebord du lavabo. Jacob ouvre le robinet, fait couler un peu d'eau pour humecter le gant, l'applique sur le visage de la malade. Elle sent au contact la fraîcheur de l'eau sur sa peau, réagit par un sourire. Le garçon s'enhardit, se risque à un geste familier (vis-à-vis d'une musulmane, une indécente privauté). Il passe la main dans ses cheveux dénoués, histoire d'arranger sa chevelure en désordre.

 Elle est si belle ainsi !

... du silence....

 Le silence est une prise de conscience du temps. Le temps qui fuit, le temps soudainement arrêté....

Le store abaissé filtre la lumière, crée une ambiance de « ronde de nuit ». La pièce est sombre alors qu'il fait grand jour. Ce qu'on nomme clair-obscur est la transcription picturale du silence. Un discret  « sfumato » donne à la scène chaleur et intimité. Ce flou fait paraître magiques, presque irréels, les traits de la jeune fille, à l'image d'une Vierge florentine. En ce lieu, le silence n'est rompu que par un bruit ténu : le ploc-ploc exaspérant de la perfusion qui tombe goutte à goutte du réservoir, s'écoule dans le tuyau plastique rivé au poignet de la malade. 

 Enfin, elle ouvre les yeux. Révèle, à l'abri de ses longs cils, un regard intense.

 La Samaritaine murmure son prénom : « Je m'appelle Aïcha », fait-elle.

... assourdissant....

 Lui s'étonne : « L'ennemie, la voici donc ? Cette jeune fille est venue à moi. C'était pour donner le signal du tir. Les fusils ont crépité. Des éclats de rocher volaient un peu partout. Cela faisait un bruit d'enfer. Les balles des fedayin ont atteint de plein fouet Tsippora, qui s'est effondrée aussitôt, face contre terre. Elle pissait le sang de partout, par la bouche et par le nez, un flot rouge coulait de son visage, se mêlait à l'eau du ruisseau.

Le cabot a crié « couchez-vous ! », mais il n'était déjà plus temps pour elle. En s'y mettant à quatre, on aurait pu la remonter dans le fourgon. Nous ne l'avons pas fait.  La manoeuvre était dangereuse. À quoi bon risquer notre peau, dès lors que notre camarade était déjà morte ? Ézéchiel et David connaissent mieux que personne la conduite à tenir en cas d'embuscade. Ils se sont aplatis, dissimulés par un repli du terrain, pistolet mitrailleur au poing. De cette position, ils pouvaient voir le versant d'en face d'où venaient les tirs, surveiller les mouvements de buissons, le moindre froissement d'herbes sèches, guetter l'envol d'un oiseau, tout ce qui aurait pu trahir la présence de l'assaillant.

Le moment venu, mes camarades ont pressé la détente et commencé d'arroser à leur tour. La fusillade est arrivée à son paroxysme, je parle de ce qu'on appelle « le tir à tuer ». Moi qui n'avais connu jusque là que de simples manoeuvres militaires, j'ai compris la différence entre effectuer un tir d'exercice et affronter un tir à balles réelles. La mitraille est quelque chose d'horrible, elle porte en elle une mort aiguë, inhumaine. Elle vole en aveugle et siffle autour de vous, déchire vos oreilles avant de vous déchiqueter les chairs.

 Au milieu du vacarme, la jeune fille se tenait toujours debout face à moi, on eût dit qu'elle voulait s'interposer entre les fedayin et leur victime désignée. Elle souriait, comme si tout ce remue-ménage ne la concernait pas. « Elle est folle » me suis-je dit. Je l'ai saisie dans mes bras et plaquée au sol de force, en la serrant fort contre moi. Puis, elle a cessé de se débattre. J'entendais son souffle précipité. Lorsque une rafale l'a touchée, elle a poussé un cri. J'étais convaincu que nous allions y passer tous les deux.

J'avais touché sa peau moite, éprouvé ce qu'est la tiédeur d'un corps de femme, avant qu'il ne ne soit refroidi par la mort. Il y a eu comme un éclair, j'ai cru que mon crâne éclatait, la nuit s'est faite autour de moi. »

...d'aimer ».

 « À présent, je sais qui tu es, je sais comment tu te nommes : Aïcha. Tu es belle, ma Samaritaine ! Pourquoi viens-tu si tard dans un monde aussi noir ? J'aurais tant voulu te rencontrer ailleurs, dans d'autres circonstances. J'aurais aimé rencontrer autrement celle que j'aime. J'aurais aimé pouvoir t'aimer. J'ai cru que je pourrais t'aimer, j'ai cru que tu pourrais m'aimer.Je t'aime un peu...beaucoup...passionnément. J'aimerais que tu m'aimes de même.

 Je suis plein du silence assourdissant d'aimer.

 Hier, tu m'as tendu l'eau vive qui jaillit. Je t'offre en retour ce vers d'Aragon, cette bribe de la culture de mon pays. Je sais bien qu'à ce vers tu ne comprendras mot.... Sauf un, peut-être : le dernier.

BONHEUR

(À suivre)