Chapitre 1

 

Nath était âgé de 14 ans lorsque son professeur et tuteur, titulaire de l’académie de Sulturn, dédia enfin une des leçons qu’il lui donnait quotidiennement aux Sphères. Le garçon savait juste que c’étaient de petites perles, d’une taille pouvant varier de quelques millimètres à deux ou trois centimètres de diamètre, et à la jolie couleur iridescente – comme s’il en émanait une faible lumière. Les teintes en étaient nombreuses.

 

Nath aimait beaucoup les regarder, et encore plus observer comment le nombre de Sphères portées par chaque personne – sur des colliers, des habits…- semblait définir le statut social de l’intéressé. Les érudits en portaient plus que les autres, mais leurs Sphères semblaient différentes – l’adolescent n’avait jamais réussi à deviner pourquoi.

 

Il avait aussi remarqué que, dans toutes les illustrations de légendes ou de récits guerriers, même sur les plus anciens, les Sphères étaient présentes. Il en avait donc déduit qu’elles tenaient une place importante dans la civilisation, mais il ne savait pas laquelle.

 

Le tuteur de Nath, donc, était nommé Andrik. C’était un homme d’une cinquantaine d’années au physique somme toute commun, en dehors de ses yeux verts qui, alternativement, pétillaient de malice ou le faisaient paraître d’une grande sagesse. Il était de taille moyenne, avait un dos arqué par des heures d’études et des muscles vite fatigués. Son visage, anguleux, dans lequel ressortaient ses yeux, commençait à prendre les rides de la vieillesse, et il affichait une petite barbe brune - sans moustaches - de la même couleur que celle de ses cheveux coupés court.

 

L’adolescent, quant à lui, était assez grand ; les yeux marron, il avait la peau légèrement bronzée, des cheveux bruns courts pleins d’épis, et de l’acné. Il n’était pas particulièrement musclé même s’il appréciait le sport, et parlait d’une voix grave.

 

Bien souvent, lui et son maître riaient ensemble en dehors des cours, ou bien Andrik donnait une réponse claire à l’obscure question que lui posait Nath. Ainsi il leur était arrivé de parler politique, de tenter de comprendre le monde, de discourir sur ses défauts – ou sur les femmes.

Nath l’aimait beaucoup, même s’il lui arrivait de trouver qu’il faisait trop de mystères ou, trait qu’attribue volontiers tout élève à son professeur, qu’il était trop sévère.

 

En dehors de cela, Nath ne connaissait pas grand-chose de son tuteur. Il le fréquentait depuis qu’il était tout petit, si bien qu’il lui semblait qu’il faisait partie de sa vie et presque de sa famille – tout comme son père ou sa mère, par exemple, voire plus. En fait, l’adolescent ne s’était jamais vraiment interrogé sur l’identité d’Andrik : c’était Andrik et puis c’était tout. Seul le nombre épatant de Sphères de toutes les couleurs qu’il arborait aurait pu faire douter l’élève de l’apparente simplicité du personnage, mais Nath l’aimait tellement qu’il n’aurait pu penser que l’homme était plus que ce qu’il disait être. Il n’était d’ailleurs pas bien loin de la vérité…

 

 

***

 

La maison de Nath, qui se dressait au milieu d’un jardin, était de taille moyenne, d’une forme rectangulaire assez commune, à la façade blanche dans laquelle s’ouvraient de multiples fenêtres aux volets verts et couronnée d’un toit en tuiles orange surmonté d’une simple cheminée.

Le jardin était entretenu à la limite du présentable sur le devant et laissé à l’abandon à l’arrière, où personne ne pouvait le voir : l’idée d’y installer une terrasse n’avait pas effleuré l’esprit des propriétaires, l’ombre des autres bâtisses le rendant très obscur, et décourageant tout effort d’aménagement.

Il avait fini par devenir sombre, sauvage et mystérieux, propice, aux yeux de Nath, à accueillir démons ou chevaliers.

L’intérieur de la maison se composait de deux étages reliés par un escalier en colimaçon tout simple. Au rez-de-chaussée se trouvaient la cuisine, le salon et la salle de bain ainsi que la petite pièce ronde où Nath recevait ses leçons, tandis qu’à l’étage étaient distribués les chambres, le bureau du père ainsi qu’une une petite bibliothèque. Le tout était chichement meublé du nombre juste nécessaire d’armoires, lits, bureaux, tables et chaises en bois grossier.

 

***

 

La pièce dans laquelle Nath recevait actuellement son précepteur occupait l’un des coins extérieurs de la maison. Une fenêtre dispensait la lumière dorée du matin sur un vieux tapis élimé. Les murs étaient entièrement blancs, portant parfois les marques qu’avaient crées d’anciens tableaux aujourd’hui vendus. La famille avait eu de graves problèmes financiers après une série de malchances qui avait commencé par le naufrage, à quelques kilomètres de la côte, d’un navire transportant des marchandises dans lesquelles ils avaient investi.

 

Finalement, ils avaient dû vendre une grande partie de leur patrimoine et congédier de nombreux domestiques, dont le jardinier. Le père avait été forcé de cumuler les charges : agent de change le jour et gestionnaire d’un petit théâtre le soir. La mère, quant à elle, s’occupait d’une boutique de couture pour dames. Ils s’absentaient toute la journée.

Cela n’avait pas amélioré le sort de Nath : ses parents étaient bien trop occupés à travailler pour s’occuper de lui.

 

La pièce n’était donc meublée que du strict nécessaire. C’était Andrik qui apportait les cartes et autres outils nécessaires à ses leçons.

 

« Nous allons aborder aujourd’hui le problème des Sphères, dit le quinquagénaire d’un air amusé. Cesse de te balancer sur ta chaise, veux-tu. Et tiens-toi droit !

- Oui monsieur, fit Nath avec un grand sourire moqueur.

- Bon. Ouvre bien tes oreilles, parce que c’est très important. Tu considères sûrement les Sphères comme de simples décorations indiquant le statut social des personnes les portant.

Nath acquiesça.

- Tes parents en portent peut-être quelques unes. Ce type de Sphères ne présente effectivement pas grand intérêt en dehors d’une certaine valeur marchande. Elles renferment un peu de Pouvoir – je t’en parlerai juste après ! – mais pas de quoi fouetter un chat.

Il retroussa la manche de son léger manteau et lui indiqua les billes iridescentes, desquelles émanait une légère lumière rouge.

- Celles là, par contre, sont beaucoup plus intéressantes. Elles me permettraient de parer l’impact d’une balle, par exemple.

- Ah bon ? Comment ? questionna Nath, captivé.

- Eh bien, en bouchant le pistolet avec, bien évidemment ! dit-il avec un sourire. Mais non, je plaisante. En émettant des vibrations très, très rapides, formant une sorte de bouclier avec de l’air.

- Des… vibrations ? Ces boules peuvent faire bouger l’air assez vite pour arrêter une balle ?

- Eh oui ! Dans ce cas précis le fonctionnement est assez simple, mais dans le cas de certaines Sphères, c’est beaucoup plus difficile (voire impossible) de trouver une explication.

- Et… D’où vient l’énergie qui permet à ces Sphères de faire tout ça ? Vous m’aviez dit que rien ne se déplace ou ne fait quoi que ce soit sans énergie, non ?

- Eh bien, nous y sommes. L’énergie qu’utilisent ces boules, comme tu disais, s’appelle le Pouvoir. C’est une « force » qui se trouve dans certains minéraux. A l’état naturel, ces minéraux – des cristaux – ressemblent à n’importe quel autre. C’est leur polissage (pour nous par l’homme) qui leur donne cette énergie.

- Mais tu ne réponds pas à ma question ! rétorqua Nath. Elle vient d’où, cette énergie dans ces pierres ?

- Nous pensons qu’elle vient de leur origine. En fait, il y a très, très longtemps, bien avant l’apparition de l’homme, avant même que la vie n’apparaisse sur notre planète, le Soleil aurait eu une de ses éruptions.

- Eu une quoi ?

- Une éruption solaire. Pour des raisons très compliquées, le Soleil éjecte parfois un peu de gaz en fusion, à une très grande vitesse. Normalement, ces boules en fusion reviennent très vite vers leur étoile. Mais celle-là ne serait pas revenue. Elle aurait foncé à toute vitesse sur notre planète encore jeune. Il faut que tu saches qu’à cette époque, la terre était recouverte de magma et de volcans en éruption. Une sorte de pluie acide tombait continuellement, et ce n’était pas très accueillant.

- Ca, j’imagine, intervint l’élève.

- Je sais bien que tu imagines. A force de te voir imaginer pendant mes cours… Bref. Notre météorite (on n’a qu’à l’appeler comme ça) heurta la Terre en plein dans un océan de lave. Ca a dû faire un beau boum, mais personne n’était là pour l’entendre, alors… Finalement, la météorite en fusion s’est enfoncée dans le « sol » magmatique et s’est incrustée quelque part sous terre. L’énergie du soleil y était encore.

- Mais ça se tient pas ton histoire ! interrompit Nath. Tu as dis que c’était des gaz, et on se retrouve avec des cristaux !

- Et le changement d’état, ça ne te dit rien ? rétorqua Andrik, amusé.

- Ah… euh… Oui, en effet. Mais ils devraient tous être au même endroit, n’est-ce pas ?

- La météorite est arrivée il y a bien longtemps, mon petit. (Nath grommela un peu. Il n’appréciait pas beaucoup ces « mon petit ».) En se déplaçant, les plaques tectoniques ont séparé les gaz, qui se sont progressivement transformés en cristaux au contact de différentes choses.

- Et… Ca vient d’où leur pouvoir ?!

Nath n’en pouvait plus. Tout cela était très intéressant bien sûr, mais si il pouvait passer aux faits…

- Tu es impatient, toi, hein ? (Nath acquiesça vigoureusement.) Eh bien, leur pouvoir leur vient avec le soleil. Ses rayons produisent de curieux effets sur ces cristaux, une fois polis afin de refléter parfaitement les lumières. Ils les pénètrent, se reflètent partout dans la Sphère et créent une sorte de nœud, qui est doté d’un pouvoir. Ce Pouvoir dépend du type de cristal, car la météorite était composée de plusieurs gaz, mais aussi de ce à quoi furent exposés ces matières, de comment les cristaux furent polis, etc.

Nath resta pensif un instant, sa tête tournant de droite à gauche comme un ventilateur qui aurait besoin de tout le souffle produit pour refroidir le cerveau. Andrik, un sourire satisfait aux lèvres, en profita pour piquer un petit somme.

 

- Donc leur énergie vient d’une réaction qu’elles ont lorsqu’elles reçoivent les rayons du soleil, résuma enfin l’adolescent, suffisamment ventilé.

- Exactement, fit Andrik.

- Et elles permettent quoi, ces Sphères, exactement ? réagit son élève. C’est bien beau tout ça, mais…

- Je viens de te dire qu’il y avait différents types de Pouvoirs. Chaque sorte permet différentes choses. Il y a des Sphères qui émettent de la chaleur : elles sont utilisées pour produire de l’énergie, dans les machines par exemple. D’autres modifient ce qui les entoure, le rendant plus solide, ou plus cassant. Mais sache, ajouta-t-il, qu’il existe dans la grande majorité des cas une Sphère produisant l’effet inverse.

- Waw.

- Et si on met en contact direct une Sphère et son inverse… Ca explose.

 

C’est le moment que choisit la bonne pour débouler dans la pièce en annonçant que le dîner était servi.

 

***

 

Après un déjeuner moyen, ce qui était très encourageant concernant une possible remontée de la qualité des plats mitonnés par la cuisinière, Andrik apprit à Nath qu’il n’assurerait pas ses cours cet après-midi. Il devait aller à une réunion.

- Oh non ! fit Nath. Juste au moment où ça devenait intéressant !

- Eh bien, puisque ça t’intéresse tant, tu n’as qu’à relire les fiches que je t’ai laissées, rétorqua Andrik. Il devrait y avoir assez de précisions pour te captiver, si tu y tiens.

 

Les fiches en question étaient des documents de quelques pages, écrites à la main et agrémentées de  schémas. Le précepteur avait l’habitude d’en laisser une sur la leçon qu’il venait de faire. Nath ne les appréciaient pas énormément, car les discussions qu’il avait avec son maître étaient très intéressantes, et allez causer à des feuilles… De plus, Andrik possédait au moins l’un des fondamentaux de la carrière médicale : une écriture qui obscurcissait les choses au lieu de les expliciter : malformée, serrée comme des orteils dans des chaussures de danse, bref, clairement illisible.

- Hum, non. Je les regarderai ce soir. Je crois que je vais faire un tour en ville.

- Essaie de rentrer avant que tes parents soient là.

- Ne t’inquiète pas pour ça ! dit Nath d’un ton un peu triste. Ils rentrent toujours à pas d’heure.

- Eh bien, je vais y aller, conclut Andrik.

 

Nath resta un petit moment sur sa chaise, l’air morose, et puis il décida qu’il y avait tout de même mieux à faire. Il prit son manteau et sortit.