Après une leçon passionnante sur les Sphères, nous avons laissé le jeune Nath seul et s'ennuyant :

"Nath resta un petit moment sur sa chaise, l’air morose, et puis il décida qu’il y avait tout de même mieux à faire. Il prit son manteau et sortit."


Chapitre 2


Dehors, comme presque toujours, il faisait frisquet. Il faisait frisquet quasiment toute l’année, d’ailleurs, songea Nath : au printemps, s’ajoutaient au froid des giboulées qui rendaient bourbeux le sol mal entretenu du jardin, en été il faisait un peu plus chaud, en automne, les arbres laissaient tomber leurs feuilles et les averses faisaient ronchonner tous ceux qui travaillaient en plein air, en hiver enfin, l’air se rafraichissait, sans toutefois qu’il neigeât beaucoup. Fichu temps ! tempêta l’adolescent tandis que quelques nuages assombrissaient l’allée.

La ville s’appelait modestement LinateVille, car elle avait se situait au bord de la Linate, fleuve qui avait été poissonneux, mais dont l’utilisation comme dépotoir avait rapidement fait baisser les nageoires aux poissons souhaitant découvrir les fameuses forêts d’appâts des férus de pêche de Lunae.
Heureusement pour ces derniers et leurs proies, par le biais d’affluents divers le fleuve retrouvait ses habitudes à quelques kilomètres de la ville, et les championnats piscicoles de « slalom entre crochets » avaient pu continuer.
La ville, donc, était construite au nord de la république de Mendalia, ce qui expliquait son climat. Elle était
relativement proche des frontières avec Lunae, patrie des Pêcheurs Lunatiques et associés, et avec l’Osturie, où l’on ne pêchait pas puisqu’on était déjà trop occupé à maudire son voisin, le pays étant divisé en trois duchés concurrents. Si on devait s’en tenir aux dires des habitants, l’herbe du pays était si verte qu’on ne pouvait pas se promener sans protection visuelle, du fait de l’espèce invasive du nom de « l’herbe est toujours plus verte chez le voisin », qui avait trouvé dans les esprits du coin un terreau plus fertile que le sol. Par comparaison, Mendalia était tout juste jaune.

Nath se dirigea à grandes enjambées vers le square, à quelques centaines de mètres de là, où se retrouvaient ses amis. Mais la plupart devaient être chez eux, en train d’écouter leur maître, pensa-t-il pour ne pas être trop déçu.

Quand il arriva, il remarqua pourtant avec étonnement qu’ils se trouvaient tous là, et quand il demanda la raison de leur présence on lui répondit que tous leurs précepteurs avaient prétexté de cette même réunion qui lui avait libéré l’après-midi.
Sûrement un rassemblement d’érudits, comme il y en avait souvent, finirent-ils par conclure. Et ils passèrent l’après-midi à s’amuser.

Nath rentra vers 20h, ses parents n’étaient pas encore là. Il alla dans sa chambre avec les fiches, et commença à les étudier.
Ses parents arrivèrent à 21h ; ils paraissaient épuisés, mais pas vraiment plus que d’habitude. Ils allèrent directement dîner avec Nath. Puis le père se réfugia dans son bureau, et la mère, sous prétexte d’une grosse fatigue, alla directement se coucher. Nath, lui, retourna dans sa chambre et révisa ses fiches jusqu’à 22h30. S’il connaissait ainsi les heures, c’est qu’il avait toujours sur lui une montre, qui fonctionnait grâce à une minuscule Sphère.
Il commença à lire un livre et s’endormit finalement à une heure imprécise, car sa mère l’avait forcé à éteindre sa lumière et sa montre ne possédait pas d’éclairage.

***

Le lendemain, il se mit à pleuvoir, en plus de faire frisquet. Le ciel était couvert de gros nuages noirs, qui laissaient présager une tempête. Le vent se mit à souffler dans la ville, et nul ne sortit de chez soi, sauf le brave Andrik qui arriva avec un petit retard dû au temps, et commença une leçon sur l’utilisation des Sphères (aussi appelées Bouboules). Nath découvrit ainsi qu’elles servaient dans de nombreuses machines en produisant de l’énergie sous forme de chaleur.
Ainsi, les mécanismes les plus courants, comme les horloges ou les véhicules motorisés, étaient alimentés par cette énergie qui avait l’avantage de prendre peu de place. Seulement, les Sphères coûtaient cher et elles nécessitaient la lumière du soleil pour fonctionner et stocker de l’énergie pour les cas de gros temps. Les moteurs devaient donc posséder un côté translucide dans lequel était encastré la Sphère. En dehors de ces petits problèmes techniques, les Sphères bénéficiaient une durée de vie allant d’un siècle à plusieurs millénaires, et donc n’avaient pas besoin d’être changées trop souvent, contrairement aux hommes qui les utilisaient.

Andrik parla pendant un bon moment de leurs différentes utilisations et de leurs spécificités à son élève, qui commença à se désintéresser un peu du sujet. Il entendit pourtant que les Sphères produisant de la chaleur étaient facilement reconnaissables à leur couleur, leur texture et un certain nombre d’autres critères (qu’il avait oubliés). Elles étaient assez communes du fait de leur grand nombre, en partie dû à la taille imposante des cristaux dont elles avaient été tirées, pérora son professeur.

A ce moment là, Nath faillit s’endormir. Andrik avait adopté un ton de voix monotone, et il dut rabrouer à plusieurs reprises son élève pour que celui-ci cesse de piquer de la tête. Finalement, l’adolescent réussit à prendre un air attentif tout en rêvassant, et il songea à toutes les histoires qui pourraient arriver au chevalier du livre qu’il lisait. Il en était à le faire attaquer, à la tête d’une armée, les terres du Roi qui était devenu tyrannique quand il se rendit compte que son précepteur s’était tu. Il le fixait comme s’il se moquait de lui et Nath rougit, pris en faute.

Andrik poursuivit en avertissant Nath que des ingénieurs étaient en train de mettre au point de nouveaux moyens pour produire de l’énergie, dont ils comptaient user pour concurrencer les Sphères. Bien sûr, reconnut-il, les hommes avaient d’autres moyens que les fameuses Bouboules pour produire de l’énergie : le courant des rivières, le vent, la combustion du charbon et certaines réactions chimiques. Mais là, ces « rats de laboratoire » (il ne les appréciait visiblement pas) allaient un peu trop loin à son goût. Andrik était sûr qu’ils se servaient de réactions chimiques en pagaille et de matériaux méconnus dont certains (ça, il en était persuadé) qu’ils allaient chercher on ne sait où sous terre ; ainsi que, bien sûr, de beaucoup d’électricité.

D’après lui, le matériau qu’ils prévoyaient d’utiliser était d’un noir mauvais, visqueux, et puait atrocement. Les ingénieurs lui faisaient subir toute une série de modifications, et le liquide qu’ils obtenaient à la fin était plus fluide, d’une couleur incertaine mais d’une odeur toujours aussi forte.

« Je n’ai pas pu en savoir plus, ajouta Andrik. Je suppose qu’ils ont, ou qu’ils développent, une machine pour utiliser cette abomination. Ce n’est pas naturel, Nath. Nous avons bien des machines, mais elles fonctionnent par des engrenages, des réactions physiques ; il n’y a que l’électricité qui dépasse ces simples réactions, mais elle existait dans les éclairs avant que l’homme n’ait l’idée de l’utiliser, justifia-t-il. Alors qu’eux, ils utilisent un produit modifié à plusieurs reprises et ils y ajoutent tout ce que l’humanité à inventé de plus compliqué, de plus contre-nature. Ca ne devrait pas exister, Nath… »

A ce moment se passèrent deux choses radicalement différentes. D’abord, Nath prit conscience du fait que son tuteur était un fervent conservateur, un homme qui considérait une trop grande avancée technologique, qui emploierait la crème des inventions humaines – avec tous les principes chimiques que cela implique – comme une hérésie contre-nature. Et, avant qu’il n’ait pu chercher à savoir s’il avait des arguments pour le convaincre, avant qu’il n’ait pu lui opposer d’éventuels arguments contraires, la bonne entra en claquant la porte contre le mur et annonça que le dîner était servi, et que ce serait dommage de manger froid du cuit parce qu’on serait trop occupé à parloter de choses qui ne serviront à rien dans la vie (à son avis) ; et que si le savoir attend la purée de pommes de terre aux petits pois (Nath poussa un soupir à fendre l’âme à l’évocation de cet abominable mets), la purée, elle, n’attend pas.

Tout cela d’une traite, bien sûr, et d’une voix d’un aigu assez désagréable, si bien que le professeur et son élève rejoignirent bien vite la salle à manger de peur que la bonne ne décide qu’une autre tirade était nécessaire si elle voulait que ces deux apprentis savants se grouillent d’aller s’asseoir à table.

***

La purée de pomme de terre aux petits pois fut, comme de bien entendu, exécrable. La cuisinière était une dame d’un certain âge, qui travaillait depuis sa jeunesse, et qui avait désormais perdu, en vrac, son sens du goût, sa mémoire et la capacité de se situer dans le temps. Elle oubliait souvent sa paye, aussi, et c’était la principale raison qu’avaient les parents de Nath de la garder.
L’adolescent, lui, voyait la cuisinière d’un mauvais œil : les repas, en plus de ne jamais êtres prêts à la même heure, occupaient sur l’échelle du goût les décimales de la médiocrité.

Nath, qui mourait de faim, termina à peu près son assiette et retourna suivre le cours de son professeur. Celui-ci ne fit que spéculer sur la machine « infernale » et apporter des précisions destinées à être rapidement oubliées. L’adolescent avait rapidement renoncé à contredire Andrik sur le caractère contre-nature des innovations technologiques ou à lui demander des arguments, car  il n’avait obtenu qu’une suite de théories. Aussi le laissa-t-il déblatérer en paix sur ses certitudes, en acquiesçant si nécessaire et en rêvassant le reste du temps.
A la fin de la journée, quand il fut enfin libre, Nath s’assit dans un fauteuil et lut tranquillement un livre contant les aventures d’un chevalier héroïque, mais ses aventures étaient bien en deçà de ce qu’il avait inventé pour lui durant ses cours.
Ses parents rentrèrent assez tôt pour une fois, et ils n’étaient pas trop fatigués. Mais ils allèrent dans leur chambre en saluant à peine leur fils, et Nath ne les vit plus jusqu'à ce que la bonne annonce que le dîner était servi – il était déjà 22h.

***

Le lendemain, on était samedi et Nath n’avait pas cours.

L’après-midi, après avoir couché sur le papier les aventures qu’il avait imaginées pour son chevalier, il alla en ville. Il fit les magasins de la place du Dôme avec son unique billet et décida de visiter un peu la vieille ville.
Il avait pris soin de se munir d’une carte, et grand bien lui en prit car les entrelacs labyrinthiques de l’ancienne citée paraissaient décidés à perdre les passants.

Il faut dire que les barbares qui avaient érigé la cité avaient un sens de la planification plutôt douteux – qui n’égalait toutefois pas le goût de leur bière.

La nuit tombait ; les lampadaires s’allumaient les uns après les autres. Pendant qu’il déambulait à la lueur de ces soleils miniatures, Nath fut témoin d’un étrange phénomène. Alors qu’il se trouvait sur une hauteur, il se tourna vers le Dôme d’où il lui semblait avoir entendu surgir un bruit. La coupole du monument était ordinairement éclairée par des Bouboules dès le crépuscule. Pourtant, ce soir là le joyau de LinateVille était terne dans la nuit. « Etrange », songea Nath, qui n’en était pas plus avancé concernant la cause de l’irruption auditive qui l’avait alerté.

Quelques secondes plus tard – mais l’adolescent était déjà parti – le Dôme se rallumait.
Simple coupure… ?

Finalement, au détour d’une ruelle guère plus large que le caniveau qui coulait en son milieu, Nath se retrouva nez à nez avec son précepteur : celui-ci fulminait face à la porte de son Club. Andrik se retourna en grognant d’irritation, et se retrouva nez à nez avec son élève. Le précepteur ne songea guère au fait que Nath n’avait absolument rien à faire (à moins de s’être perdu en tenant son plan à l’envers) dans un quartier rempli de Clubs en tous genres et de Cafés, Maisons de Thés et autres établissements buvatoires qui avaient autant de chances de l’intéresser que sa fameuse leçon sur les 5000 différentes variétés de patates, leurs utilisations et la racine étymologique de leurs noms.

Non. Il pensa tout de suite que le monde entier, à commencer par Nath donc, devait être au courant de l’injustice qui venait de lui être faite. Ils ne l’avaient pas cru, ces idiots ! Lui qui avait été Choisi ! Lui, que L’On avait chargé de l’éducation de l’Elu ! Il ne fulminait pas, il cramait sur place, ses Sphères émettant des étincelles de rage.
Il raconta à Nath une incompréhensible histoire, de laquelle son élève retira que les autres membres du Club d’Andrik n’étaient que de sombres idiots, des amateurs bornés et des profiteurs ignorants, etcetera. Sur quoi, voyant qu’il était resté incompris même de son élève – oh suprême désespoir -, le précepteur convia celui-ci à prendre un café bien serré dans un Café on l’on pourrait néanmoins se mettre à l’aise, l’étroitesse de la rue semblant s’être incarnée dans l’esprit de l’adolescent.

Lorsqu’ils furent tous deux assis dans un Café-Bar et pas trop serrés, Andrik avait repris un peu de son calme. L’affront, considéra-t-il, était indigne de sa colère puisque émis par des personnes qui passeraient leur vie sans jamais Comprendre ce qui se Passait Réellement, et donc dont les railleries ou le jugement ne valaient rien. CQFD.
C’était une façon comme une autre de se rasséréner, se dit-il dans un virtuel haussement d’épaules : rouler ses adversaires dans la fange de son mépris.

Bref, Andrik se trouvait seul face à la personne qu’On l’avait chargé d’éduquer, et il lui avait révélé, durant sa tirade devant la porte du club, un grand nombre de vérités cachées. Il ne savait pas jusqu’où son intelligent élève avait compris son galimatias mais il était d’humeur massacrante, et bien décidé à en finir avec les secrets. Nath ferait au moins semblant de le croire, contrairement à ces sacripants du Club.
« Garçon ! Votre meilleure cuvée framboise ! » commanda-t-il pour se donner du courage (la liqueur lui paraissant pour l’occasion un meilleur stimulant que le café).
Et il se lança.