Consigne: Il s'agissait de jouer avec les temps grammaticaux, pour déployer toutes leurs richesses.

LES TEMPS DANS LE TEMPS

Le conditionnel

Laure et Nicolas sont allongés dans l’herbe fraîche d’un pré en pente. Ils mâchouillent la tige en bois de leur dernière sucette chuppa. Du haut de leurs huit ans, ils se racontent l’avenir.

On va dire que tu serais docteur, pour femmes bien sûr, et que moi je serais directeur d’une clinique. On aurait des enfants qu’on emmènerait en vacances dans tous les pays qu’on peut. Je ferais du foot avec les garçons et toi de la danse avec les filles. Et puis on se construirait une belle maison, jardin, piscine et tout et tout, il y aurait plein d’amis qui viendraient rigoler chez nous. Non, pas Véronique ni Bruno, ils sont trop chichiteux, rien que des bons copains comme nous. Je deviendrais peut-être maire du village, tout le monde m’aimerait, tu m’aiderais à préparer mes discours pour que je sois pas ridicule comme celui d’aujourd’hui qui se trompe tout le temps de nom les jours de mariage. Je ne boirais pas comme lui non plus, t’as vu sa façon de marcher après les banquets? Les parents, on les inviterait de temps en temps, ils nous garderaient les petits pendant qu’on irait se balader rien que nous deux. Ce serait chouette, tu crois pas? Allons, fais moi une bise et on redescend.

Le futur

Laure et Nicolas sont allongés sur le sable blanc d’une plage ensoleillée de Martinique. Deux grands verres de punch décorés d’une rondelle de citron ajoutent à la couleur locale. Pendant plusieurs années ils se sont perdus de vue, ont fait des études et, presque par hasard, à vingt cinq ans, se sont retrouvés en vacances chez leurs parents. Là, coup de foudre réciproque, découverte, émerveillement, envie de vivre ensemble, projets.

Tu vas voir comme ce sera merveilleux. Tu seras bientôt gynécologue et moi, dans pas longtemps je serai directeur de la clinique à la retraite du directeur actuel. On aura des enfants, combien ? Au moins trois. On les emmènera en vacances avec nous partout pour leur faire connaître le monde. Je ferai du sport avec les garçons et tu continueras la danse avec les filles. On fera construire une grande maison, avec piscine pour les jours d’été et jardin pour les fleurs. On y recevra plein d’amis qui se sentiront bien chez nous, on fera des fêtes et on rigolera. Non, je ne reverrai pas Véronique qui est une emmerdeuse et j’espère que tu laisseras tomber Bruno qui est trop collant. Si ça se trouve je deviendrai maire, apprécié de tous, et tu seras l’inspiratrice de mes discours, ça m’évitera de bafouiller d’émotion les jours de mariage. Promis, je m’arrêterai de boire, bien que je n’exagère pas, question de dignité pour un édile! Nous garderons de bons rapports avec les parents mais nous ne les laisserons pas s’incruster, nous les inviterons de temps en temps. Ils pourront garder les enfants quand nous aurons envie d’une petite fugue en amoureux, mais pas plus. N’est-ce pas que ce sera idéal ? Donne-moi encore un baiser avant de quitter ce paradis et retourner au pays.

Le présent

Laure et Nicolas sont allongés sur le grand lit d’une chambre dans le meilleur hôtel de la ville où ils sont venus pour le mariage de leur fils ainé. Sur la table de nuit, une bouteille de champagne nage dans un seau à glaçons. Ils vont bientôt avoir cinquante ans, ils ont fêté ça tous les deux. C’est un moment propice aux bilans.

 Tu apprécies comme ça a été bien, en gros, jusqu’ici? Tu es une gynécologue installée et reconnue par tes confrères, je suis directeur d’une clinique florissante. On a quatre enfants superbes, deux garçons et deux filles, un choix de roi. Ils sont ouverts sur le monde et aiment encore voyager avec nous de temps à autre. Je fais du tennis et du golf avec les garçons et toi tu ne te débrouilles pas mal à l’académie de danse avec les filles. On a une belle maison, la piscine est agréable, le jardin toujours fleuri grâce à tes soins. On peut dire que notre foyer est accueillant, il y a souvent des amis fidèles qui y font étape et on est encore capables de rigoler avec eux. Même Véronique et Bruno se sentent bien chez nous, ils se sont bien rencontrés ces deux là et, ma foi, ils sont devenus supportables. Et tu te rends compte que je suis le maire de cette population? Je crois qu’on m’aime bien, tu y es pour quelque chose, tu relis mes discours, tu m’équilibres, tu me donnes de l’assurance. Je sais résister aux tentations des vins d’honneur et invitations aux banquets, vois comme je suis bien conservé physiquement ! Côté parents on a trouvé la bonne distance. On les invite assez souvent mais pour de courts séjours. Après avoir quelquefois gardé les enfants pendant nos déplacements, ils gardent maintenant la maison lorsque nous nous offrons une escapade à deux. En somme, qui mieux que nous? Allez, embrasse-moi, ma douce moitié, et préparons nous pour la cérémonie. 

Le passé composé

Laure et Nicolas sont allongés sur des chaises longues, sous les arbres de leur jardin, au bord de la piscine où une brise douce d’automne dessine des frissons lumineux. Ils semblent somnoler, rêvasser plutôt. Ils composent un joli cliché pour une réclame d’assurance vie. Sur une petite table, deux gobelets de jus de fruits à demi vides. Ils viennent de prendre leur retraite à soixante cinq ans et mesurent le chemin parcouru.

Tu n’as pas froid, Laure? Tout va bien? Qu’allons-nous faire de notre liberté? Tu as été une gynécologue épatante et moi j’ai dirigé cette clinique pas trop mal. On a eu de beaux enfants avec qui on a partagé bien des découvertes dans plusieurs pays. J’ai fait pas mal de sport avec les garçons et toi tu as continué longtemps la danse avec les filles. On a fait construire une maison à notre image, grande et accueillante, confortable, équipée pour l’agrément, piscine, jardin. Les amis nous ont été fidèles et y sont souvent venus pour de franches parties de rigolade. Véronique et Bruno, qui ont fini par divorcer, ne se sont pas éloignés de nous pour autant. J’ai aussi été un bon maire, je crois, mes concitoyens m’ont toujours respecté et même réélu. J’ai été convivial avec tous, mais sobre comme il se doit quand on est sous le regard de tous. Tu as accompagné ma mission de toute ta bienveillance, tu as relu mes discours, moi qui n’aime pas ce genre de prestations. Nous avons entretenu avec nos parents de bons rapports, nous les avons invités, ils ont gardé tantôt les enfants tantôt la maison chaque fois que nous avons voulu partir quelques jours rien que nous deux. Tout s’est toujours très bien passé, ne trouves-tu pas? Je vais me lever, te prendre dans mes bras, puis nous rentrerons doucement vers notre fidèle nid.

 

Le passé simple

Laure et Nicolas sont allongés dans deux cercueils capitonnés. Autour d’eux des fleurs et des cierges allumés témoignent de l’amitié et de l’amour qu’ils ont suscités durant leur longue vie qui a duré presque cent ans. Devant une assistance recueillie le nouveau maire prononce avec émotion un bref discours.

Laure fut une gynécologue dévouée qui aida à la naissance de nombreux habitants de cette ville et Nicolas dirigea avec la plus grande honnêteté notre seule clinique si bien équipée. Ils eurent quatre enfants avec qui ils parcoururent plusieurs pays dans le monde et avec qui ils partagèrent les plaisirs et les joies du sport et de la danse. Ils bâtirent une grande maison toujours ouverte aux nombreux amis qui aimèrent leur hospitalité et leur gaîté, dont j’eus l’honneur de faire partie. Nicolas fut élu et réélu maire à la satisfaction générale et mena à bon terme ses mandats successifs. Avec sa compagne ils formèrent un couple exemplaire dont la complicité et la connivence transparurent aux yeux de tous dans les discours pleins de sagesse et d’humour dont nous gardons le souvenir. Leurs parents, que nous honorâmes en leur temps, participèrent à la vie de la famille dans un climat d’attention et de protection réciproque. Ce fut donc une vie harmonieuse à laquelle nous rendons hommage aujourd’hui.