Chapitre 7

 

C’est au moment béni où ils atteignaient enfin le bout de la montée que retentirent les premiers bêlements, déjà proches. Un troupeau de moutons empruntait la piste, et allait sûrement leur faire face d’ici peu. Nalia s’arrêta et leur fit signe de les rejoindre. Quand ils arrivèrent à leur niveau, elle leur fit part de la situation : « Si on doit traverser l’troupeau, ça va prendre trois plombes. Y’a une piste plus haut, avec moins de passage. En plus, elle mène juste là où on doit aller. J’pensais qu’on la prendrait plus loin, à une intersection, mais bon… »

 

Nath et son professeur observèrent avec appréhension le versant escarpé. Il était en grande partie couvert de végétation mais, çà et là, des pierres blanches formaient de larges tas branlants. Le plus alarmant était la pente : on aurait dit qu’un géant avait tendu un voile de végétation sur un immense escalier. La pluie n’arrangeait rien.

- Vous êtes sûre que vous voulez passer par là ? Il y a sûrement un endroit moins abrupt plus loin… protestèrent-ils.

- Ca vous fera les genoux ! répliqua Nalia.

Et elle s’élança.

 

Ils montaient de biais, en tentant tant bien que mal de ne pas glisser. Heureusement, le sol n’était jamais lisse : des petites marches s’y étaient formées, où on pouvait presque poser le pied.

« Vous verrez, c’est très drôle à descendre ! » leur lança Nalia, déjà arrivée en haut.

Elle n’obtint pour réponse qu’un grommellement irrité.

Finalement, ils rejoignirent la piste, qui longeait le flanc de la montagne. A leur droite, la pente continuait, mais ce serait sans eux. Ils s’affalèrent sous l’œil amusé de leur jeune guide.

Andrik s’assit, arborant une expression ferme.

- Je SUPPOSE, dit-il fortement, que MAINTENANT nous pouvons vous poser des questions ?

- Oui. Mais si vous voulez bien vous donner la peine de marcher jusqu’à l’abri qui se trouve juste ici…

En effet, à quelques mètres les attendaient une antique construction en pierres sèches.

Une fois protégés de la pluie, ils s’ébrouèrent comme des chiens – ou plutôt comme des moutons – les moutons s’ébrouent-ils ? - avant de pousser un soupir de soulagement en se laissant tomber par terre.

A peine sentirent-ils les vicieux petits cailloux leur rentrer dans le derrière tant ils étaient occupés à mitonner des questions.

 - Je pense qu’au lieu de me poser des questions une à une, vous pourriez me laisser vous raconter tout ça ..? les coupa Nalia.

 - Ce n’est pas idiot, acquiesça Andrik.

 - Mais ne t’égares pas trop, hein ! intervint l’adolescent.

- Bon. Tout à commencé par l’arrivée de ces « gardes ». V’savez, le président de cette région est très agressif. Pour des raisons connues de lui seul, il attaque tout l’temps le reste de l’Osturie et parfois même Mendalia. Du coup, il peut pas s’occuper en plus des problèmes internes. Les « gardes » ont donc pu arriver et mettre la pression au maire dans la plus grande impunité.

(Elle eut un sourire étrange) Et v’savez quelle est leur mission, officiel’ment parlant ? Défendre Murlay contre les brigands qui profiteraient du laisser-aller pour attaquer la ville – brigands qui s’sont curieusement calmés dès que l’contrat de protection a été signé.

- Et je suppose que ces « gardes » se sont approprié les mines ? intervint Andrik.

- ‘xact’ment. Depuis, les mineurs sont triés sur le volet, et les gardes occupent la ville.

- Mais, interrompit Nath, ça fait combien de temps qu’ils sont là ?

- Trois mois.

- Et en trois mois, ils n’ont pas été surpris ? s’étonna l’adolescent.

- Eh ben, j’suppose que non. J’sais pas tout, non plus… Enfin bref. Il y a bientôt deux mois, y’a eu un accident à la mine. Elle s’est effondrée, avec toute une équipe de mineurs dedans. Aucun n’en est r’ssorti. A la suite de quoi, un journaliste est arrivé ici. J’ai sympathisé avec lui et c’est lui qu’j’ai défendu hier.

Voilà. Des questions ?

- Oui, se hasarda Andrik. Les Gardes, ils sont employés par qui ?

- J’en sais rien. J’sais pas beaucoup plus que ce que j’vous ai raconté…

- J’ai une autre question, alors : vous auriez un parapluie ?

Celui qu’elle leur donna devait avoir connu des jours meilleurs, mais les bouts tenaient encore ensemble ; ils furent satisfaits.

- Ah, une dernière chose… J’ai un ami à la mine. Vaut mieux pas qu’vous sachiez c’qu’il y fait, mais… Enfin, il est complètement barje, mais on peut compter sur lui.

 

 

Ils avançaient assez vite sur le chemin bien dessiné, souvent utilisé qui menait vers la mine. Certes, les pierres étaient rendues glissantes pas la pluie mais la largeur du sentier compensait.

Sur leur droite, la pente ne faiblissait pas. En contrebas, les taches blanches des moutons s’étaient d’abord rapprochées dans un tintamarre de cloches, de bêlements et d’aboiements de chiens de garde – formes brunes qui s’élançaient d’un côté à l’autre de la piste, fendant parfois le duvet du troupeau. Puis le tout avait disparu derrière un lacet. Peu après, le bruit s’était fait fantomatique, avant de cesser – laissant la pluie seule occupante du silence.

 

Après encore quelques dizaines de minutes de marche, alors qu’ils étaient plongés dans leurs pensées, ils bifurquèrent et arrivèrent enfin à proximité de la mine. Andrik poussa une exclamation : « Eh ! Mais ce n’est pas celle où j’étais allé !

- Eh bien, répondit Nalia, je vous avais dit que l’ancienne s’était effondrée. Alors ils en ont ouvert une nouvelle.

- Mais… bredouilla Andrik. Nous avions à faire à l’ancienne, nous !

- Elle est entièrement condamnée. L’équipe de mineurs qu’était à l’intérieur lors de l’accident à pu s’en rendre compte…

- Mais d’ailleurs, comment aurions-nous pu y entrer, dans la mine ? D’autant plus que, d’après vous, ceux qui l’exploitent sont tout sauf accueillants.

- Eh bien, j’comptais sur mon… ami pour nous introduire.

 

A cet instant, une détonation assourdissante les interrompit. Un nuage de poussière s’éleva de la mine. Nalia leur fit signe : ils se hâtèrent de se mettre à l’abri sous un mélèze en contrebas, et ils observèrent. 

 

Tout était calme. Ils attendirent ainsi un certain temps, heureux de se trouver à l’abri des arbres. Puis ils virent une silhouette courir à toute vitesse. Au moment où il arrivait sur eux, il y eut une gigantesque explosion, puis plus rien.

 

Toute visibilité empêchée par la poussière, ils se tournèrent vers la silhouette du nouveau-venu. C’était un adolescent, affalé sur le sol détrempé, le visage couvert d’une suie brunâtre. Malgré son essoufflement, il se releva et leur dévoila un sourire du genre « Aller simple vers l’asile ».

« Elle était belle, hein ? » dit-il, avant d’embrayer sur les présentations, nullement gêné par la situation.

- D’après c’que j’ai compris des papiers, j’m’appelle Barthelemy. Mais app’lez moi Barjo comme tout l’monde. L’monde y s’fout bien d’moi, d’ailleurs. (Il marqua une pause, observa Nalia) Mais t’es Nalia, toi, nan ? La journaliste qu’a pas froid aux yeux, hein ? Dites, ce serait dommage d’attendre pour lancer mon feu d’art’fice, avec une si grand’ assemblée !

Nalia se secoua.

- Ton… Feu d’artifice ?

- Ben oui ! Mono couleur, d’accord, mais quand même !

- Mais… Tu veux faire quoi exactement ?

Il se peignit un sourire extatique sur la figure salie de Barjo.

- C’te question ! J’veux tout faire péter, bam ! Mais y faut d’abord qu’j’invite à la fête tous ceux qu’y s’foutent d’moi. Tous les pourris, boum !

- Tu veux… intervint Nath. Tu veux faire exploser la mine, avec des gens dedans ?

- Pour sûr ! Pas les mineurs, y n’ont fait d’mal à personne, mais tous les gardes qui d’mandent qu’à frapper les chiens fous comme moi, bam ! Et l’administration pourrie, boum !

- Bon, eh bien… fit Andrik. Mais peut-être que tu pourrais nous montrer un chemin vers l’ancienne mine, avant ces… festivités ?

- Festivités, c’est le mot ! (Nalia était passée de la totale incompréhension à une impressionnante ferveur.) Ce serait dommage de rater ça, vous ne pensez pas ? ajouta-t-elle.

- Je ne sais pas, répliqua Andrik. Mais pour l’instant je voudrais accéder à cette mine !

- Ok, ok, pas d’problèmes, suivez le guide…

 

Les gardes et autres devaient s’être éloignés par peur de l’explosion car ils purent passer sans aucun problème. L’intérieur de la mine était sombre, éclairé par des lanternes et surtout par le flambeau que brandissait Barjo. Il les conduisait de dédale en dédale à travers le labyrinthe monochrome et souterrain tandis que Nalia fermait la marche.

 

Finalement, ils se trouvèrent dans un cul de sac fermé par un mur de pierres branlantes. Barjo tendit la torche à Nath et commença à déblayer le passage. Il leur apprit qu’il avait découvert ce chemin après l’effondrement, et qu’ils se trouvaient maintenant dans l’ancienne mine.

L’intérieur était rempli de poussière, qui formait une couche de plusieurs centimètres sur le sol. Andrik sortit une Sphère de sa sacoche et la tendit à Nath ; elle émettait une lumière tamisée, mais, dès qu’elle fut dans les doigts de l’adolescent, elle brilla d’une vive lueur. Le professeur resta un moment interdit mais ne fit pas de remarque ; ils avancèrent, Barjo les devançant avec Nalia. Tout à la joie de se retrouver, Nalia et Barjo discutaient de tout et n’importe quoi. Ils ne semblaient pas affectés par l’atmosphère oppressante : le chemin serpentait sans raison apparente, ce qui réduisait fortement la visibilité.

 

Enfin, il sembla à Nath et Andrik qu’ils arrivaient au bout de leur peine. C’était une longue ligne droite avec, au bout, quelque chose qui émettait une lumière bleutée. La lueur se mouvait à leurs pieds avec régularité. Tous quatre se mirent à courir.