Partita pour la saint-Valentin.

« Monte là-dessus et tu verras Montmartre. ... »

(Dicton populaire)

VILONCELLE

 

Robert Doisneau : « Un musicien sous la pluie », Paris, 1957.

 

   Ça va comme un lundi... Pluie et brouillasse, quelle poisse ! Il fait un temps à ne pas mettre un chien dehors, ni même un chat noir, pense le peintre. Il a beau chercher fortune à Montmartre le soir, l'adage connu « Qui cherche trouve » tarde à se vérifier... L'artiste a mis son chevalet. sur le trottoir, il pleut, l'inspiration ne vient pas. Et puis zut, pute de Butte !

Vous arrivez à peindre par un temps pareil ? demande un homme à côté de lui. On n'y voit que dalle avec cette purée de pois....

   Le peintre ne répond pas, tourne le dos à l'intrus, quel culot il a de s'immiscer ainsi dans son paysage ! Ce type mal ficelé dans sa gabardine ne lui revient pas. Il a vraiment l'air à côté de ses pompes : pourquoi diable tient-il un parapluie ouvert, si ce n'est pour s'abriter ?

   L'homme a l'air d'attendre en vain quelque chose ou quelqu'un qui ne vient pas.

   Circulez, Monsieur, il n'y a rien à voir !

   Permettez que je me présente. Je m'appelle César, César tout court, sans Jules !

   Moi, c'est Maurice, artiste peintre.

Je suis soliste aux Concerts Lempereur.

   Aux...comment dites-vous ?... C'est quoi ce bastringue ?

   Tout le monde à Paris connaît les Concerts Lempereur, pas vous ? Je suis violoncelliste, ça devrait se voir à mon instrument, non ?

   Le peintre répond qu'il n'est pas aveugle. N'empêche.... il trouve ça louche, un soliste planté là, tout seul sur la Butte, au débouché de l'escalier, même qu'on dirait un piquet de vigne !

  L'homme tente de s'expliquer. C'est vrai, mon histoire est un peu compliquée. Pour pour vous la faire courte, je dois, oui enfin, je devais , participer ce soir à un concert au Sacré-Coeur.

  Au Sacré Coeur ? C'est juste à l'étage au-dessus. Il faut qu'il soit fêlé, votre « empereur », pour organiser son concert dans cette espèce de pain de sucre en haut de la Butte! À votre place, je prendrais le funiculaire !

   Un seul souci : il y a un os, le funiculaire est en panne.

   Ben... vous me l'apprenez ! Appelez un taxi !

   Aujourd'hui, les taxis font grève.... dur-dur d'en trouver un, là, tout de suite, je vous fiche mon billet qu'il n'en passera pas d'ici point d'heure. Et du coup, j'arriverai trop tard pour le concert …

   Dame, il ne vous reste plus qu'à monter au Sacré Coeur par vos propres moyens ! Pedibus !

  À pied ? Je voudrais vous y voir ! Vous ne m'imaginez tout de même pas grimpant l'escalier avec ce barda ! C'est qu'il faut le coltiner, ce violoncelle... La galère, quoi ! N'empêche, en attendant , c'est à moi de le protéger, mon fardeau chéri.

   Ils s'y prennent comment vos collègues, je veux dire les autres musiciens ?

   Ils font comme ils peuvent, c'est selon. Le violoniste et l'alto n'ont pas de matériel encombrant, je suis sûr qu'ils sont déjà à pied d'oeuvre. Le trompettiste et le cor d'harmonie, eux aussi, ont dû tirer leur épingle du jeu. Mais pour moi qui suis violoncelliste, le concert tombe à l'eau, c'est le cas de le dire. Il ne me reste qu'à déclarer forfait. Tout comme le contrebassiste et la grosse caisse qu'on a  déjà portés aux abonnés absents.

   Dommage, mais ce n'est pas mon problème, faites comme ça vous chante, grommelle le peintre. Singin' in the rain. Aucun risque à chanter sous la pluie, vu qu'il pleut déjà. Vous est moi, on n'est pas en sucre, après tout. Si le corps humain devait fondre à la première averse, ça se saurait.

   Oui, reprend le nommé César, mais le violoncelle est moi, cela fait deux. Lui, c'est mon enfant pour ainsi dire, et mon gagne-pain aussi. Cet engin, ça vaut une fortune, on ne dirait pas. C'est une chose immense et fragile à la fois. Et puis tenez, là, je flippe, la vie m'est devenue un bagage encombrant. Tout comme cet instrument

   Maurice en convient : oui, les temps sont durs, mais que voulez-vous... Il  hausse les épaules, feint de se remettre au travail. Pour un peu, ma parole, il se prendrait  pour Utrillo ! Ce qui lui manque, à lui, c'est le talent. Le tableau qu'il peint, il ne le terminera jamais. C'est toujours la même croûte qu'il ressort, un  travail ni fait ni à faire, une symphonie éternellement inachevée. Des fois, un accès de rage le saisit, il lui prend une folle envie de casser la croûte.

   La Symphonie inachevée... Tiens, quelle coïncidence ! observe le violoncelliste, c'est  justement le programme du concert d'aujourd'hui.

   Inachevée, et pourquoi donc ? Demande le peintre. Votre Monsieur Schubert aurait sacrément mieux fait de finir cette symphonie, au lieu de la laisser en plan comme il a fait.   

   Il aurait dû, bien sûr, mais on ne sait pas ce qui lui a pris... On craint que la syphilis  n'ait eu raison de sa fièvre créatrice.

Un silence lourd, interminable, s'ensuit.

   Dans cette histoire sans queue ni tête, le seul qui n'ait pas dit son mot, c'est le violoncelle lui-même. Avec la brioche qu'il a, comment serait-il fichu de grimper sur la Butte tout seul ? Une caisse, qu'est-ce ? Rien d'autre qu'une table d'harmonie avec une âme à l'intérieur et des cordes par dessus. Il est tout ouïes, le violoncelle, sa coiffure en volute et ses deux joues percées pour recevoir les chevilles, ça lui donne un look gothique, il allonge son cou démesurément pour voir ! Car si sa tête est dépourvue d'yeux,  il a un coeur gros comme ça !

   Pas de panique, dit l'instrument, la situation n'est pas désespérée. Tout peut s'arranger, à condition de le vouloir. Depuis le temps qu'on joue ensemble, c'est toujours la même rengaine Il me faudrait du nouveau. Pourquoi n'improviserais-tu pas quelque chose, ici même, rien que pour notre plaisir ? Allons....  En deux temps trois mouvements, il suffit de trouver la bonne inspiration.

  Plutôt moyen, ton plan-coeur ! proteste le violoncelliste. Enfin, essayons quand même !

L'archet frotte les cordes du violoncelle, le chevalet transmet, en les amplifiant, les vibrations qu'imprime la main du soliste :allegro moderato : l'indispensable préliminaire. La caisse de résonance exprime un son plaintif qui ressemble à la voix humaine : andante con moto. Insiste, c'est trop bon ! feule le violoncelle. Adagio cantabile, fa presto ! Le soupir devient gémissement, le râle tourne à l'extase. Oubliée, la pluie ! Un rayon de soleil transperçant les nuages illumine la scène, caresse les formes arrondies de l'instrument, lèche l'acajou verni, l'embrase d'une soudaine incandescence.

    C'est tout simplement époustouflant, Maestro ! fait le peintre un peu jaloux. Chapeau bas !  Je m'incline devant le virtuose que vous êtes. Vous avez joué cette pièce inédite avec brio, au fait quel nom lui donnerez vous ?

    Je n'y ai pas réfléchi, fait l'autre embarrassé. Au fait, nous sommes aujourd'hui le lundi 14 février. Pourquoi ne pas l'appeler « Partita pour la saint-Valentin » ?