Le jardin de Mamoune.

MAMOUNE2

« J'en fais quoi, de ce panneau ? »

Maud hésite, tourne en rond, tergiverse. Elle pense avoir perdu ses repères d'antan. Il lui faut faire quelque chose. Elle ne va tout de même pas rester plantée là cent sept ans...

Aujourd'hui, le jardin de Mamoune est en friche.... La pauvre ! Elle qui s'occupait si bien de ses fleurs... voir cette désolation, ça lui retournerait les sangs ! Mais il y a belle lurette que sa grand-mère s'en est allée, alors que voulez-vous ? Personne ne fait le travail à sa place, au motif qu'on n'a plus le temps. Mauvais prétexte : personne n'a plus de temps pour rien. En ce lieu, Miette a marqué son territoire une fois pour toutes. Elle y retrouve les mille et uns effluves de son enfance. Au milieu du jardin, flotte le plus doux parfum, le plus grisant de tous, celui de Mamoune.

 

« Oui, c'est bien joli, tout ça, mais le panneau ? »

Ici débute le sentier des fées.... Oui, c'est ainsi qu'elle a nommé ce passage, invisible aux yeux d'un non-initié. Normal : ce couloir de verdure est envahi par la broussaille. Maud fait travailler sa mémoire... Enfin, essaye. Où se trouvait au juste son accès ? C'est drôle... Elle voyait ça beaucoup plus grand. Il faut dire qu'à l'époque, le bout de chou qu'elle était ne dépassait pas un mètre à la toise. Tel le Petit Poucet, Miette avait pris soin de marquer sa trace avec des cailloux blancs alignés... Depuis, la pluie et le vent ont tout dispersé. Véronique finit pourtant par retrouver le chemin... C'était là. Toute petite, elle s'engouffrait sous les frondaisons de chêne-vert (on disait alors « l'yeuse »), puis traversait l'enchevêtrement des charmilles. Le passage débouchait enfin sur une sorte de clairière, avec un banc tout vermoulu perdu parmi les campanules.

 

« Je ne trouve toujours pas l'emplacement.... »

Sur ce banc, Miette allait s'asseoir ; maîtresse de céans, elle y restait longtemps, trônant parmi les bonnes fées. Les contes de fées ont bercé son enfance. Mamoune avait fait de son jardin un monde enchanté, mais fragile, où les fées étaient garantes de l'équilibre des choses. Sans elles, tout revient au chaos (il n'y a qu'à voir ce qui se passe aujourd'hui). Bien sûr, elles sont loin d'être parfaites, ces demoiselles, il leur même arrive de faire des caprices. Elles ont leurs sautes d'humeur, tout comme les petites filles, mais enfin leur nature est bonne. Aux premiers jours du printemps, elles commandent l'éclosion des fritillaires. Vous connaissez ces fleurs ? Ce sont des liliacées, bien qu'on persiste à les nommer des « tulipes sauvages », en fait ça n'a rien à voir. Ensuite vient le muguet. Les promeneurs déploient une énergie folle à débusquer les premiers brins. C'est dommage. Une fois cueilli, le muguet flétrit tout de suite, et n'embaume plus le sous-bois. Plus tard encore, c'est l'odeur entêtante du réséda qui domine au milieu d'une explosion de millepertuis.

 

« Zut ! Ce panneau... »

Les bonnes fées naissent d'elles-mêmes au milieu des près, on ne sait pas quand ni comment. Dès avant les premières lueurs de l'aube, elles trempent leurs pieds nus dans la rosée. Lorsque le soleil perce et que le brouillard se déchire, elles s'évanouissent dans la nature, mais elles ne sont jamais bien loin. Miette se souvient de sa préférée, la fée Clochette, ainsi nommée parce qu'elle porte sur elle plein de grelots qui tintinnabulent. Elle et Clochette ont fait ensemble mille facéties, mais aussi de bonnes actions, il ne faut pas croire... comme déposer près du nid de la mésange le gras du jambon de midi. Tout de même, elle a bien du mal, cette pauvre Clochette, à faire le poids contre la fée Carabosse, son ennemie jurée. D'ailleurs, c'est bien simple : tout ce que Clochette fait de bien, Carabosse le démolit aussitôt. Son logis est creusé dans une vieille souche, antre obscur où grouillent les fourmis, les vers et autres répugnantes bestioles. Tout autour, s'amoncelle un improbable bric-à-brac d'objets mis au rebut : outils de jardinage rouillés, tessons de poterie.

 

« Oui, c'est bien là que je vais le mettre... »

C'est décidé : cette « chose » à faire disparaître prendra place au milieu de sa panoplie de sorcière, entre une fourchette édentée aux allures de griffe de sorcière et une aile de corbeau qui trempe dans la marmite de Carabosse. Un carnet de recettes encore lisible, bien que tout déchiré, fait comprendre aux petits enfants comment s'y prendre pour jeter un sortilège : « Pour obtenir un brouet maléfique, on mélange du venin de vipère à de la bave de crapaud, on ajoute une racine de mandragore, assaisonne d'un zeste de cruauté, on porte le tout à ébullition et on sert le breuvage bien chaud. »

 

« Je vais le jeter là. Le temps fera le reste... »

Maud fait le compte des années écoulées depuis que Mamoune n'est plus là. Peut-être vingt ? Peut-être trente ? La vérité se situe entre les deux, au vrai plus près de trente. Comme une vie s'écoule vite ! À présent, les bonnes fées sont parties, les sorcières aussi, mais leur domaine reste et son rêve de d'enfant se poursuit : une autre Miette, sa petite-fille à elle, joue à présent dans le jardin, rieuse, bien vivante.

Maud, on la surnommait Miette, autrefois. Elle est devenue grand mère à son tour. Il faut se faire à cette idée : Mamoune à présent, c'est elle. À quoi bon remuer les fantômes du passé ? La seule réalité qui compte est celle d'aujourd'hui. Claire soupire. Elle habituellement si indécise, vient de prendre la seule bonne décision de la journée. Elle tourne les pas, balançant résolument à la décharge le panneau qu'elle portait sous le bras : « Maison à vendre ».

 

(à suivre...)