Etrange rencontre...

 

Pendant que l’ordinateur se mettait en route, Bertille regardait par la fenêtre. Le vent d’automne soufflait fort entraînant dans son sillage pluie et feuilles mortes. Elle était rentrée à temps. Les premières gouttes de pluie l’avaient surprise à quelques pas de chez elle. Elle retourna s’asseoir à son bureau, elle prit la carte mémoire de son appareil photo et l’inséra dans son ordinateur. Les photos prises au cimetière s’affichaient en miniature sur son écran. Elle les passa une à une pour les renommer et les classer. Au bout de quelques clichés, son attention fut attirée par la silhouette d’un homme. Elle afficha une photographie en gros plan, puis une autre. C’était le même homme qui regardait dans sa direction. Elle était étonnée car elle ne l’avait pas remarqué sur le moment, au cimetière. Elle n’aurait pas pu le louper habiller ainsi.

- Wouaaaaaaaaaaaaaa. Pas mal du tout, dit une voix surgit de nulle part.

Elle fit volte face et se retrouva nez à nez avec le type de la photo.

- Qui êtes-vous ? Comment avez-vous fait pour rentrer chez moi ? Que voulez-vous ? L’apostropha-t-elle, sur un ton qui était monté dans les aigües sous l’effet de la peur.

- Je ne suis pas certain de ce que je fais chez vous mais je suis sûr de qui je suis. Je me présente : Gaston Magnan, mort de mon état. Dites vous n’allez pas tourner de l’œil ?  Ce serait ballot quand même ! Depuis le temps que je n’ai pas discuté avec quelqu’un.

Bertille cligna des yeux plusieurs fois.

- Vous êtes un fantôme ? le questionna-t-elle

Dans un large sourire, Gaston lui répondit par l’affirmative. Bertille était soulagée. Elle n’aurait su dire pourquoi mais être face à un fantôme ne l’effrayait pas.  Elle détailla Gaston. Malgré son nœud papillon détaché, il était très élégant dans son smoking. Il semblait sortir d’un film des années 30 avec sa veste blanche coupe anglaise, du dernier cri pour cette époque là.

- Vous êtes mort quand ?

- Je ne me souviens plus. La date doit être indiquée sur ma pierre tombale. Je ne me souviens pas de ma mort en fait. Mon dernier souvenir est celui d’une fête. Il y avait de l’alcool, des cigarettes, de la musique et des femmes.

- Vous vous souvenez d’autre chose ?

- Oui, de ma vie, mais pas de ma mort !

- Depuis vous n’avez parlé à personne ?

- A part deux ou trois fantômes, non. Vous êtes la seule vivante avec qui je parle. En fait, vous êtes la seule à pouvoir me voir. Ne seriez-vous pas médium ?

- Non mais je suis en relation d’une certaine façon avec les morts. Je suis à la fois généalogiste successorale et psycho-généalogiste.

- Généalogiste, je connais. En revanche, psycho-généalogiste, je ne connais pas. Je ne connais pas votre nom non plus.

- Ah oui, je ne me suis pas présentée. Bertille Mayran.

- Madame ou Mademoiselle ? lui demanda-t-il, le regard curieux.

- Quelle importance ? S’étonna-t-elle

- Juste pour savoir, lui répondit-il avec un sourire charmeur

- Je ne suis pas mariée.

Bertille n’en revenait. Un fantôme lui faisait des yeux doux.

- Tant mieux ! Tant mieux ! dit Gaston dans un large sourire avant d’enchaîner :

- Vous disiez être psycho-généalogiste.

Bertille n’eut pas le temps de répondre. Un craquement sec se fit entendre. Elle regarda par la fenêtre. Un orage avait pris ses quartiers sur la ville. Le vent avait intensifié sa course et la  pluie formait un rideau d’eau devant sa fenêtre. Les éclairs zigzaguaient dans le ciel.  Il était temps pour elle d’arrêter son ordinateur. De griller son outil de travail une fois lui avait suffit.

Gaston disparut au moment même où l’appareil s’éteignit. Bertille se demanda ce qui s’était passé. Elle tenta de trouver une explication plausible. Avait-elle, comme le croyaient les Indiens d’Amérique, capturé  l’âme de Gaston avec son appareil photo et l’avait-elle libéré en enregistrant les photos sur son ordinateur ? Que devait-elle dire d’ailleurs ? Ame ?  Image ? Fantôme ? Elle ne saisissait pas encore ce qu’il était, ni le pourquoi du comment. Pour en savoir un peu plus, elle devait retrouver Gaston. Malgré l’heure tardive et le temps de chien, elle décida de sortir. Elle devait en avoir le cœur net. Elle mit son imperméable, chaussa ses bottes de pluie, prit son grand parapluie et se rendit au cimetière. Les grilles étaient fermées. Gaston se tenait derrière, soulagé et heureux de la revoir.  

- Je ne peux pas sortir du cimetière. Je n’ai jamais pu le faire avant. Je ne comprends rien. A un moment, je suis chez vous et d’un coup, je suis revenu ici.

- Je crois avoir une explication. On verra demain si ma théorie est bonne. A demain.

Dès le lendemain, au saut du lit, Bertille alluma son ordinateur et Gaston apparut devant elle ; elle avait vu juste. Gaston n’eut pas le temps de dire quoique ce soit : elle éteignit son ordinateur et il disparut. Après s’être préparée rapidement, elle retourna au cimetière. Il l’attendait sur sa tombe. Après quelques brèves explications, Bertille releva les informations nécessaires. Elle se rendit aux archives pour consulter les journaux locaux de l’époque. Elle dénicha quelques renseignements. Gaston était mort dans un accident de voiture au petit matin le 1er jour de l’année 1931 après un réveillon particulièrement arrosé. Il était le fils d’une grande famille d’exploitants viticoles qui avait de nombreux vignobles. Lui-même était propriétaire d’une propriété prospère : le domaine viticole de Magnan. Il n’était pas marié, il n’avait pas d’enfants.

Le domaine Magnan ? Bertille venait justement d’être engagée par les nouveaux propriétaires,  un couple d’australiens, Gary et Anne Treadwell.  Elle devait les rencontrer cet après-midi. Ils transformaient le domaine en table d’hôte et ils souhaitaient en apprendre davantage sur le domaine et les anciens propriétaires.  

A l’heure dite, Bertille se rendit au domaine. Elle cacha son étonnement en voyant Anne Treadwell : elle était le portrait craché de Gaston.

Sur le chemin du retour, Bertille repensa à ce que Mme Treadwell lui avait confié. Elle avait acheté cette propriété car elle était en quelque sorte son héritage. En effet, elle était la petite-fille illégitime de Gaston Magnan. Sa mère, Marianne,  n’avait pas connu son père puisqu’il était décédé accidentellement avant sa naissance. De toute façon, Gaston n’avait jamais su pour elle. Edwina, la grand-mère d’Anne, grande amatrice de tournois de tennis, l’avait rencontré à Paris lors d’un tournoi de Roland Garros. Ils étaient tombés amoureux. Malheureusement, le père de Gaston était contre leur union et il menaça son fils de lui couper les vivres. Gaston n’eut pas le courage de s’opposer sur le moment à son père. Il rompit officiellement son engagement.  Mais, lui et Edwina restèrent secrètement liés, le temps pour Gaston d’être financièrement indépendant. Il  prit donc à son compte une des propriétés familiales et l’exploita. Pour donner le change et faire enrager son père, il mena une vie de patachon, ce qui blessa malgré tout Edwina. Malheureusement, à peine avait-il atteint son but qu’il mourut dans un stupide accident de voiture. Edwina faillit mourir de chagrin puis  de honte quand elle se rendit compte de son état. Sa famille la maria et l’exila en Australie. Elle mit au monde là-bas une fille qu’elle prénomma Marianne et la fille de celle-ci, Anne Treadwell, était venue en Europe à la recherche de ses racines.

Avant de rentrer chez elle, Bertille se demanda quelle ligne de conduite adopter. Elle ne savait que penser de toute cette histoire. Elle faisait la connaissance du grand-père et de la petite fille mais aucun des deux ne se connaissait et elle ne pouvait pas les réunir pour une séance familiale de retrouvailles ! Gaston était un fantôme, à part elle qui pourrait le voir ? Elle s’imaginait mal expliquer à Anne Treadwell qu’elle pouvait parler à son grand-père, le seul inconvénient étant qu’elle ne pouvait le voir. Pourtant, elle devait peut-être tenter l’expérience. Non ! Si Anne Treadwell ne tournait pas de l’œil, elle partirait sûrement en trombe. Bertille soupira. Avant de prendre une décision, elle devait résoudre le cas de Gaston, et l’héberger momentanément dans son ordinateur. A la réflexion, elle se demanda s’il ne pouvait pas squatter son compte Facebook pour libérer son PC. Dans un premier temps, elle ne lui dirait rien concernant sa petite fille.

Dès son arrivée, Bertille alluma son ordi, et Gaston apparut devant elle. Elle lui expliqua ce qu’elle voulait faire : il était partant pour tenter l’aventure. Bertille se connecta alors sur son Facebook et téléchargea les photos du cimetière. Elle avait vu juste : Gaston se retrouva sur le réseau.

Alors, elle entreprit de rechercher des informations sur la famille Magnan. Gaston était sa principale source d’informations. Il lui suffisait ensuite de recouper les renseignements grâce aux documents officiels qu’elle dénichait. Bertille surveillait d’un œil Gaston. Elle constata avec stupeur qu’il avait appris très vite à se déplacer sur le réseau et à s’incruster sur les murs des uns, à twetter sur les comptes des autres.  Facebook et Twitter n’avaient plus de secrets pour lui. Il s’amusait comme un fou. Bertille ne voulait pas qu’il découvre prématurément l’existence de sa petite-fille. Elle lui créa donc directement  ses propres comptes et lui interdit formellement de toucher désormais aux siens. Elle avait toutefois réagi un peu tard. Gaston s’était mêlé de sa vie amoureuse en surveillant son copain. Un soir il l’interpela :

- Dites-moi, vous connaissez votre fiancé depuis longtemps ?

- Ce n’est pas mon fiancé !

- Tant mieux ! Ce malotru se comporte comme un gougnafier avec les femmes. Il n’est pas fait pour vous.

- De quoi vous vous occupez ?

- Ce ne sont pas mes affaires. Mais cela me désole de vous voir perdre du temps avec cet homme qui butine plus d’une fleur à la fois.

Bertille rembarra Gaston : ses histoires ne le concernaient pas. D’ailleurs, il était mal placé pour donner des leçons, ajouta-t-elle. Là, elle sut qu’elle en avait un peu trop dit. Elle ne pouvait pas revenir en arrière et décida de lui révéler l’existence de sa fille et de sa petite-fille.

- Il est temps que je vous parle de la nouvelle propriétaire du domaine Anne Treadwell. Savez-vous qui elle est en réalité ?

Bertille lui raconta alors toute l’histoire. Gaston fut d’abord effaré, puis effondré devant tout ce gâchis. Il se reprit très vite. Il n’avait plus qu’une idée en tête : rencontrer sans plus attendre sa petite fille.  Mais il ne demanda pas l’aide de Bertille : il savait comment faire. Avec les informations qu’il avait en sa possession,  il chercha sur la toile et trouva le site internet du domaine qu’il squatta. Il passait désormais ses journées au domaine auprès de sa petite-fille, sans que cette dernière ne se doute de quelque chose.

Bertille ne voyait plus Gaston. Cette étrange rencontre se terminait ainsi. Bertille ne savait pas ce que cette histoire  allait devenir. Mais pour le moment, elle ne voulait ni y penser, ni se demander si elle devait en informer Anne Treadwell. Elle se concentra sur son travail pour l’achever le plus rapidement possible. Elle devait remettre ses résultats aux Treadwell avant leur départ.

Les derniers jours d’automne ne l’avaient pas distraite, ils avaient été particulièrement venteux et pluvieux. Ils avaient dépouillé les arbres de leurs dernières feuilles. L’hiver n’allait pas tarder à accrocher son manteau blanc et faire partir vers l’été dans l’hémisphère sud Anne Treadwell et son mari. Dès le point final mis sur ses travaux, la veille du jour officiel de l’entrée en hiver, Bertille prit rendez-vous avec le couple pour leur donner les documents.

A la date dite, elle se rendit au domaine. Elle n’avait pas choisi le bon jour pour aller là-bas. Un vent violent amenait au-dessus d’eux un orage qui s’annonçait virulent. Avec un peu de chance, elle rentrerait chez elle avant que ce dernier ne se déchaîne.

Monsieur et Madame Treadwell l’accueillirent sur le perron. Gaston se tenait juste derrière eux. Il était aux anges, auprès de sa petite-fille. Bertille n’eut pas l’occasion de discuter avec lui. Anne Treadwell l’amena dans son bureau où un joli feu de cheminée crépitait et lança la conversation autour d’un thé et de scones. Gaston se tenait tranquillement à côté de sa petite-fille écoutant avec attention la conversation. A l’extérieur, les éléments se déchaînèrent. Les grondements du tonnerre se firent plus proches. Le ciel bas et noir assombrit tellement la pièce qu’il fallut allumer toutes les lampes. La pluie tardait à poser un rideau d’eau sur les fenêtres. Brusquement une boule de feu descendit par la cheminée et termina sa course en pulvérisant l’ordinateur du domaine. Un silence sidérant remplit la pièce. Bertille reprit peu à peu ses esprits. Monsieur Treadwell avait allumé une lampe de poche. La pièce était sens dessus dessous. Gaston n’était plus là. L’ordinateur gisait fumant par terre. Il avait définitivement rendu l’âme.

Valérie (Novakéi)