Episode 2. Pour revenir à l'épisode 1, cliquez ici.

sephorapouremmet2Exactement 15 minutes plus tard, j'étais devant le célèbre café du Covent Garden: Crusting Pipe. Quand j'entrai, je cherchai des yeux un homme seul à une table. Il y en avait 3: décidément, je n'avais pas remarqué qu'autant de Londoniens étaient sans compagnie. Le premier était un vieil homme, cheveux gris et rides pendantes. Éliminé. Le deuxième avait l'air plutôt décontracté et bien dans sa peau. Les détectives n'étaient jamais cool et à l'aise, mais toujours sérieux, avec un grand imperméable. Éliminé. L'autre était installé devant un ordinateur portable, sérieux et habillé comme un professionnel. Je m'avançai vers lui et je lui dis d'une voix timide:

-Vous êtes Logan?

Il me dévisagea un instant avant de m'ignorer royalement. L'autre homme, celui cool et à l'aise, me tapota l'épaule. Il dit, avec ce même accent Écossais que Logan:

-Vous êtes the boy? L'ami de Emmet Mill?

-Euh...oui, je suis...Colin. Vous êtes Logan?

-Yes my boy. Venez donc, allons nous assoir au fond de la salle pour ne pas qu'on nous entende discuter de ces choses curieuses dont nous allons bientôt parler. Allez my boy, suivez moi.

J'ouvris de grands yeux, je ne m'attendais pas du tout, mais alors pas du tout à ça. Cet homme n'avait rien d'un détective, je me demandai même si on n'essayait pas de m'embrouiller.

Je m'assis en face de lui. Nous étions dissimulés au regard des autres clients, car un paravent nous séparait du reste de la salle.

-Vous voulez commander quelque chose my boy? Personnellement, je trouve que ces cafés sont infects! Je ne vous les conseille pas, ou alors si vous avez faim, commandez donc un de ces fameux breakfast.

Il bailla puis se pinça le nez. Pourtant, aucune odeur nauséabonde ne venait chatouiller mes narines. Sa réaction m'étonna encore plus que ce curieux personnage qu'était Logan. Je répondis à sa question:

-Non, merci, je n'ai pas très faim, je prendrai plutôt une assiette de pancakes avec du sirop d'érable.

-Very good, très bien, moi, je prendrai un petit whisky. Boy boy!! Venez ici, nous   avons  décidé de ce que nous allons boire tout à l'heure.

Le garçon du café prit notre commande. Moi, j'étais encore plus ahuri qu'avant. Logan était vraiment étrange, mais l'assumait complètement. Tout d'abord, sa façon de parler, de répéter et d'introduire des subordonnées, de rajouter des mots inutiles, et enfin, son accent. Et puis, il y avait sa façon de se tenir, à moitié avachi, et son tic de se pincer le nez après chaque bâillement. Mais boire du whisky à... Au fait, quelle heure était-il?

-Excusez-moi Logan, mais quelle heure est-il?

-Oh, my boy? vous voulez déjà partir, je vous ennuie? Nous n'avons même pas discuté !?

-Non, je voudrais juste savoir quelle heure il est.

-Eh bien il est 15h30, mais...

Je n'entendis même pas la suite, j'étais perdu dans mes pensées. Je calculai si j'avais le temps de rentrer à l'hôpital avant que mon père ne se réveille. D'habitude, il ne dormait jamais longtemps, une heure et demie maximum. Et pourquoi Logan m'avait-il proposé un breakfast s'il était presque seize heures? Vraiment, je crois qu'il n'avait pas fini de m'étonner.

-Alors, my boy, que voulez vous me dire, vous aviez l'air pressé au téléphone?

Il adopta un air sérieux pour m'écouter.

Comme je ne répondais pas, il prit la parole:

-Alors, comment connais-tu la famille Mill.

-...Depuis...très longtemps, hésitai-je. Mais...

-Mais??

-Écoutez euh, Logan, je ne vous ai pas dit toute la vérité au téléphone...

-Oh je vois, vous ne connaissez pas du tout les Mill et vous avez essayé de m'embrouiller. Bad boy. Je comprends, tous pareils ses jeunes, soupira-t-il tout en se levant.

-JE SUIS EMMET MILL!!!!

 C'était la seule chose que je pouvais dire pour le retenir ici. Il se figea, puis se rassit lentement, les sourcils froncés. Il sortit une feuille de son sac et me demanda:

-Venez-vous de dire que vous êtes Emmet Mill, fils de la victime Mary Mill ? Dans ce cas, votre père est Harry Mill, vous avez 15 ans et  vous êtes inscrit dans le collège le plus prestigieux de Londres en classe de 3 ème, n'est ce pas? Et votre meilleur ami s'appelle-t-il Colin en vrai?

-Exact, vous avez de bonnes sources.

-Évidemment, vu que the source c'est moi. Je me débrouille seul pour trouver ce dont j'ai besoin. Les autres détectives privés ne font pas comme moi, c'est certain, mais au moins, je suis sûr de ce que je peux avancer.

-Vous m'avez l'air très bon dans le métier, qui vous a engagé? Demandai-je poussé par la curiosité.

-Vous vous attendez sûrement à ce que je vous réponde votre père, my boy, mais non, c'est l'hôpital. L'équipe médicale doutait sur la cause de la mort de votre mère.

-J'en doute aussi, c'est pour cela que je voudrais enquêter avec vous. Je ne suis sûr de rien.

-Je le comprends, et je vais réfléchir à votre proposition. Je vous le promets my boy.

-Merci.

-Eh ben en attendant, dépêchez-vous de retourner à l'hôpital avant que votre père ne se pose des questions

 

**

 

Quand je suis arrivé à l'hôpital, mon père était déjà réveillé. Il me questionna. Comme un imbécile, je n'ai même pas pensé à ce qu'il pouvait être réveillé depuis bien longtemps et j'ai dit:

-Je suis allé aux toilettes.

-Bien sûr, tu y es resté 55 minutes je suppose...

Je ne savais plus que dire, j'avais assez menti comme ça pour la journée. Je ne répondis pas et mon père soupira.

- Je ne vais pas te punir, car c'est une situation... exceptionnelle... hum.

Maintenant, j'étais de nouveau installé dans ce lit d'hôpital, de nouveau avec cette perfusion dans le creux de mon bras et le docteur parlait avec mon père. Je fermais les yeux feignant de dormir, mais je les écoutais même s'ils parlaient à voix basse:

-Vous savez, je crois que votre fils ne va pas bien, comme vous l'avez vu, il s'est enfui pendant une heure tout à l'heure et ne nous a même pas dit ou il était allé, un garçon de 15 ans qui va bien, aurait eu la responsabilité de nous avertir, non?

J'entendis mon père soupirer une fois de plus, puis répondre d'une voix mal assurée:

-Docteur, mon fils va très bien, il est juste un peu chamboulé, c'est tout , veuillez nous laisser seuls s'il vous plait.

-D'accord je m'en vais mais si vous avez un souci par rapport à votre fils, appelez-nous nous connaissons de bons psychologues à Londres, je...

-Veuillez sortir Docteur, l'interrompit mon père sur un ton impérial.

Le docteur ne répondit pas, mais j'entendis qu'on ouvrait et refermait une porte délicatement.

Une fois le docteur parti, j'ouvris les yeux et constatai que mon père me regardait, un regard coupable et empli de tristesse.

-Qu'y a-t-il papa? Demandai-je avec la voix d'un enfant de 10 ans.

-Je m'en veux terriblement...

-Mais, ce qui est arrivé n'est pas ta faute.

Il ouvrit de grands yeux et répondit après quelques secondes, comme s'il n'avait pas compris ma question:

-Bien sûr que ce n'est pas ma faute, non, ce n'est pas ma faute, je n'ai rien à voir là-dedans, mais...oublie ça, rendors-toi.

Bizarrement, j’avais très envie de me plonger dans un sommeil tranquille et profond. Mais mes rêves furent agités, je me tortillai et une voix me chuchotait des mots à l'oreille. A un moment, l’envie de me réveiller devint si forte que j’ouvris les yeux, mais tout était noir. Etais-je devenu aveugle ?! La voix me murmura :

-Tu n’es pas devenu aveugle, tu es en transe … ça t’est arrivé plusieurs fois, souviens-toi. A mon avis, tu devrais surveiller ton géniteur, il clame trop fort son innocence…Tu as un bon associé, très intelligent, et toi aussi, tu ne manques pas de bon sens, à deux, vous pourrez trouver la solution…

La lumière revint. Mon père était penché au-dessus de moi, l’air inquiet :

-Que se passe-t-il, tu disparais une heure sans donner d’explications, maintenant tu te mets à faire des choses bizarres, je commence à m’inquiéter Emmet. Je sais que tu es  troublé, mais…

Je ne l’écoutais pas, je pensais à ce que la voix m’avait dit, de surveiller mon géniteur, non ? Mais qu’est-ce que mon père aurait à voir la dedans ? C’est vrai que tout à l’heure, il m’avait surpris en répétant trois fois que ce n’était pas sa faute, mais bon… Pourquoi mon père aurait-il été complice dans le meurtre de ma mère ?

Mon père sortit de la salle quand il vit que je refermais les yeux. Avant qu’il ne ferme la porte, j’entendis deux mots :

-Bonjour Yan.

Yan ?  Je me levai et regardai par le trou de la serrure. Mon père parlait dans son téléphone portable et s’expliquait avec de grands gestes, faisant reculer les gens autour de lui. Je ne savais pas de quoi il parlait, mais ca avait l’air sérieux car il fronçait les sourcils. Il prononça plusieurs fois le mot Emmet, et je lus sur ses lèvres le prénom de ma mère. Puis il mit la main sur la poignée de la porte comme s'il s'apprêtait à rentrer, et je courus me cacher dans la douche, là où il ne pourrait pas me voir. Il pénétra effectivement dans la chambre, toujours au téléphone, et en constatant que je n’étais plus là, il dit :

-Tu vois, tout ça est de ta faute, Emmet est encore sorti de sa chambre sans autorisation, je ne l’ai même pas vu sortir.

Une pause.

-Oui, il est très triste... (Il se mit  chuchoter). Mais bon sang, c’était ma femme et la mère  de Emmet, tu aurais dû faire attention, en mettre moins…

Une autre pause. Je retins mon souffle, mon père parlait avec l'assassin de ma mère, du moins, je croyais.

-Ce n’est pas moi qui t’ai dit de la tuer !!

Il raccrocha.

Mes yeux s’agrandirent. Il parlait vraiment à l'assassin de ma mère. Je savais qu’il s’appelait Yan et qu’il figurait peut-être dans le répertoire du portable de mon père. Une grande avancée, mais cela me blessait au plus profond que mon père soit embarqué dans cette histoire. Il savait beaucoup de choses, pourquoi  n’était-il pas allé tout balancer à la police ? Peut-être  craignait-il pour sa peau ? Mais il venait de dire devant moi qu’il n’avait pas dit à Yan de tuer. Je n’y comprenais presque rien. Il fallait que je mange et ensuite que je dorme un grand coup, et j'espérais que la voix ne viendrait pas me déranger encore. Quoi que, elle me donnait de bons indices.

Mais maintenant, comment faire pour sortir de là sans que mon père s’en aperçoive ? J'attendis qu’il sorte, puis je me faufilerais discrètement à mon tour pour me rendre a la salle de télévision ; ce que je fis.

 

 

**

 

Le lendemain, je me trouvais devant une énorme assiette de pâtes à la Bolognaise, en train de discuter avec Logan, qui avait fini par accepter mon offre : je lui expliquais toute la situation en m’interrompant toutes les trente secondes pour engloutir une fourchette de pâtes. Logan me regardait avec un drôle d’air. Il me dit :

-Boy, tu ne manges pas à l'hôpital ?

Je lui répondis, la bouche pleine :

-Non, la nourichure est infechte.

-Oh, je vois…ne parlez pas la bouche pleine je vous en prie, et continuez, vous dites que vous savez comment s’appelle notre assassin, et que votre père était peut-être impliqué dans cette histoire.

-C’est exact. Ce n’est pas grand-chose je sais…

-Non, c’est extra my boy, vous avez fait fort pour votre expérience et votre âge. Maintenant, il faudrait qu’on retrouve ce Yan, ce chenapan qui traine dans la nature, vous pourriez essayer de parler à votre père, pour lui tirer les vers du nez… Comme les jeunes gens savent très bien le faire.

Je ricanai :

-De mon père, on ne pourra rien tirer, mais je peux essayer autre chose. Je pourrais prendre son portable en douce et vérifier dans son répertoire si il n’a pas un certain Yan.

-Ton père n’est pas idiot boy, si il avait des contacts avec des assassins, il ne les mettrait pas dans son répertoire, mais regarde quand même, on ne sait jamais…Les hommes qui ont la cinquantaine et qui ont un fils de 15 ans sont un peu gaga, enfin, c’est ce que tu as pu observer de ton père pendant ces deux derniers jours…

J’acquiesçai, c’est vrai que mon père était un peu gaga ces temps-ci. En fait, il était bizarre depuis qu’il nous avait donné les billets pour le Mexique…comme si il craignait quelque chose. 

-Es-tu sûr que ton père a dit à Yan que ce n'était pas lui qui lui avait demandé de tuer ta mère ? interrogea Logan.

-Il a exactement dit: « Ce n'est pas moi qui t'ai dit de la tuer! » répondis-je après avoir avalé une fourchette de pâtes.

Logan médita un instant.

-Cela signifie peut-être qu'il est innocent...non, c'est idiot, il parle avec l'assassin et moi je dis qu'il est innocent, vraiment n'importe quoi aujourd'hui... Je ne sais pas si c'est le whisky, il faut que j'arrête, mon chien me le répète tous les jours...

Je toussai pour cacher un rire. Mais je repris bien vite mon sérieux car je venais de me rappeler de quelque chose:

-Logan, la nuit où ma mère a été tuée, je suis allé prendre l'air,et en changeant de ponton, j'ai vu un homme qui sortait en courant d'une des cabines. Il m'a bousculé et ne s'est même pas excusé. Il était trapu, et avait les cheveux noirs et courts, comme...

Logan sursauta:

-Boy, pourquoi tu ne me l'a pas dit plus tôt?

-Je viens juste de me le rappeler.

-C'est très important, nous savons que le tueur se trouvait sur le bateau. Enfin, il ne voulait peut-être pas tuer mais...Mais! Attends, bien sûr ton père lui a bien dit au téléphone qu'il ne lui avait pas demandé de la tuer. Il l'avait sûrement chargé de l'endormir avec du chloroforme pour lui voler quelque chose, ou je ne sais pas moi, lui faire peur, mais pourquoi ton père aurait voulu faire peur à ta mère? As-tu vérifié dans la cabine s'il n'y avait pas d'indice, il ne manque rien dans tes bagages?

Je baissai les yeux et avouai:

*-Je me suis évanoui en voyant ma mère...Je ne me suis réveillé qu'à Londres...

Logan ne répondit pas, de toute façon, je ne voyais pas ce qu'il pouvait ajouter après ça. Et heureusement qu'il n'avait pas répondu, j'avais horreur des gens qui disent: Je suis vraiment désolé, oh, pauvre garçon, toutes mes condoléances.

En fait, Logan n'avait plus parlé car il fixait un point dans la salle. Je suivis son regard et là, le cauchemar! Mon père! Et pas seul! L'homme qui l'accompagnait avait la silhouette trapue, les cheveux noirs et crépus. Je le reconnus tout de suite. Ce devait être Yan.

Ensuite tout est allé très vite, vraiment très vite, Logan s'est levé, a passé les menottes à mon père et Yan. Dix jours après, au tribunal, Yan écopa de cinq ans de prison pour meurtre involontaire et mon père de trois pour complicité aggravée. Et il fut impliqué dans un autre procès, pour une autre cause. J'étais attristé, mais je pensais qu'il l'avait mérité.

****

Je pense que vous aussi, vous avez mérité quelque chose pour m'avoir lu jusque là, je vais vous confier les motivations de mon père.

Tout d'abord, je vous ai dit au tout début que mon père et  mère ne se parlaient plus, mais que mon père finançait toujours nos voyages et payait une pension alimentaire, même s'ils n'étaient pas divorcés. En fait, il y a quinze ans, juste avant ma naissance, mon père avait tué un homme, en vrai, à Venise, la nuit, dans une rue sombre, devant ma mère, un pickpocket qui venait de leur dérober leur argent, leurs bijoux et leurs papiers. Mon père s'était emparé du révolver qui dépassait de la poche du voleur qui s'enfuyait et avait visé son épaule, mais malheureusement, il dérapa, et la balle atteignit la poitrine! C'était de la légitime défense mais mon père qui ne voulait pas salir sa réputation ni avoir à faire avec les paparazzis, supplia ma mère, qui avait été témoin de cet accident, de ne rien dire. Au bout de quelques années, Mary est partie vivre à l'autre bout de Londres, laissant mon père avec ses inquiétudes. Il était tellement anxieux à  l'idée que Mary aille le dénoncer, qu'il faisait tout ce qu'elle voulait. Comme il refusait de divorcer, je ne sais pas pourquoi, il s'était mis en tête  qu'elle était sur le point de le dénoncer. Elle, elle n'y pensait sûrement plus, à cette histoire, elle voulait être libre. Il a envoyé Yan, jusque dans le bateau de croisière pour effrayer Mary. L'endormir, et quand elle se réveillerait, elle trouverait une lettre d'avertissement de mon père. Effectivement, on a retrouvé la lettre grâce à une fouille poussée du bateau : elle avait glissé sous la commode. Sinistre histoire. Le seul point lumineux, est que Logan m'a embauché comme stagiaire et m'a proposé de venir habiter chez lui, je crois que c'est ce que je vais faire, autant être chez lui que dans un pensionnat. Voilà, vous savez tout...

Puisque vous m'avez si bien écouté, promis, je vous raconterai nos futures enquêtes.

SEPHORA.
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