Les plages de Carole

 

            Le sable, la mer, le ciel… trois mots seulement pour évoquer « la plage », un autre mot banal, qui néanmoins fait remonter dans nos souvenirs les images les plus variées. Si le Petit Prince, au lieu de dire « S’il te plaît, Monsieur, dessine-moi un mouton » avait dit « S’il te plaît, Monsieur, dessine-moi une plage », Antoine, l’aviateur aurait été bien embarrassé. « Et les parasols, comment on les dessine ? », se serait-il demandé. Ouverts ? Fermés ? Espacés ? Alignés et serrés comme des petits soldats ? On connaît des plages où les parasols sont immenses, mais presque toujours fermés, à cause du vent trop violent sans doute. Et d’autres où le soleil chauffe à blanc, avec seulement deux ou trois parasols, de ci de là.

            Aujourd’hui, le Petit prince s’appelle Carole, elle est photographe et elle a promené son regard ébahi le long de nos côtes, découvrant d’un œil neuf nos plages, de Calais jusqu’à Menton. Des plages où l’on se promène emmitouflés, même en août. Des plages où l’on s’exhibe nu, même à soixante-dix balais. Des plages avec des bateaux échoués, des pêcheurs à épuisette devant les décors d’opérette des maisons à colombages. Des plages en bottes et cirés jaunes. Des plages grouillantes ou d’immenses étendues presque désertes. Des plages bétonnées. Des plages aux herbes folles et salées. Il y avait eu les plages d’Agnès. Voici les plages de Carole. Non pas un film cette fois-ci, mais un merveilleux album de photos que l’on feuillettera avec délice.

         0maguelone2 copie   Arrêtons-nous un peu sur cette image. Non, il n’y a pas de manteau, pas de chars à voile, pas de parasols. On s’y baigne nonchalamment, on y lambine deux par deux, les pieds dans l’eau. On ne s’y bouscule pas. La lumière est douce. C’est déjà le soir. La photographe a choisi le contre-jour pour mieux dessiner les silhouettes, de plus en plus petites, qui semblent s’agglutiner sur la pointe acérée d’une épée qui s’en irait trancher la terre, là-bas vers l’ouest, au niveau d’un ancien volcan.


            Au premier plan, deux personnages ont attiré son attention : un couple qui se renvoie la balle. Elle de dos, le soleil fatalement dans les yeux. Appelons-la Maguelone, un nom qui sonne bien dans cette contrée, puisque nous sommes – la lumière, la température, le dessin de la côte nous renseignent un peu – puisque nous sommes donc quelque part entre Les Saintes Maries de la Mer et Port-Leucate.

          blogjoueursplage  Maguelone est cette femme belle, épanouie, bien dans son corps, pleine de santé et de vigueur. En face, son compagnon, appelons-le Guilhem, un autre prénom prisé sous ces cieux. Guilhem, lui, n’a pas le soleil dans les yeux. Il peut fixer la balle et réussir le défi de ne pas la laisser toucher le sable, au prix d’une chorégraphie spectaculaire.

            Pan –pan-pan-pan. Le métronome des plages bat la mesure de cette valse à quatre temps qui magnifie leurs corps. Ils se connaissent depuis peu de temps ces deux là. On devine toute la séduction qui entre en jeu dans cet échange de balles. Comme on les envie ! Qu’en pense la photographe qui a saisi cet instant suspendu ? On peut parier que la parade amoureuse finira bientôt dans l’eau, l’eau chaude et accueillante des fins de soirée d’été. Les derniers baigneurs auront alors déjà rejoint leur serviette. Nos deux amoureux se sentiront plus libres de se rapprocher, de batailler encore un peu avant de s’étreindre pour de bon…

           pêcheur Mais la photographe ne sera plus là. Déjà son appareil l’a attirée vers un autre sujet : là, il faut tourner la page. Apparaît alors un pêcheur, solitaire, qui s’apprête à passer la nuit au bout de sa ligne, un pêcheur de lune, un pescalune, un pêcheur d’étoiles.

            Car l’album de Carole, non seulement nous balade du nord au sud, mais aussi de l’aube à la nuit. « Mes 24 heures à la plage » aurait-elle pu aussi le titrer.

            Si jamais le Petit Prince revient un soir au coucher du soleil, dans le désert du Ténéré, on peut suggérer à Antoine, l’aviateur qui se serait échoué là de s’en remettre à cet inestimable trésor, pour satisfaire la curiosité de son visiteur :

-       Tiens, voila mon petit bonhomme. C’est carré, ça fait 15 cm sur 15 cm pour 2 cm de hauteur. Ca pèse 500g. Son prix je ne te le dis pas car c’est un cadeau. Prends ça et tu trouveras dedans toutes les images que le mot plage évoque. Ca vaut mieux qu’un dessin !

Sûr que le Petit Prince n’en demandera pas plus. Et nous non plus… pour pouvoir voyager au pays des plages de notre enfance.

Septembre 2011, Roselyne Crohin. Photos de Carole Menahem-Lilin.

D'autres photos dans la galerie "Les plages de Carole", sur La tribu des artistes