Le bout du chemin - 3.

 

« Familles, je vous hais ! » (*)

 

Poursuguère, soirée du 21 septembre 1981 (suite de l'épisode 2 - « Ailleurs »)

Maïté , sous le coup de l'émotion, ne se sentait aucun appétit. Elle ne se voyait pas mettre en route pour elle toute seule un semblant de repas : ensuite, il serait juste bon pour la poubelle. Ouvrant le tiroir de sa commode, elle en sortit des photos d'antan, qu'elle entreprit illico de trier. C'étaient des petits formats, des clichés en noir et blanc - quoi d'autre à l'époque ? – qui dégageaient une impression de flou. Le temps les avait inéluctablement jaunis. Vingt ans... cela paraît long, vingt ans, mais elle ne les avait pas vus passer. Maïté n'eut pas de peine à identifier les sujets représentés. Elle avait connu tous ces gens que l'objectif avaient fixés pour une fraction de seconde. Certains d'entre eux n'étaient déjà plus de ce monde.

Maïté éprouvait une sensation de vertige, tel un imprudent qui se penche au bord d'un gouffre et se trouve aspiré par le vide, amorçant une chute sans fin. Au coeur de l'abîme, elle voyait un paradis perdu, plein de visages familiers flottant dans l'espace, angelots à l'éternel sourire.

La Science nomme « trous de ver » (**) ces étonnants raccourcis vers des âges révolus.

Maïté retint parmi les images du passé celles dont la puissance d'évocation était à ses yeux la plus forte. Les mit de côté avec un sourire sardonique. Si Paul se prétendait frappé d'anosognosie, il y aurait là de quoi lui rafraîchir la mémoire. En ouvrant les placards de Poursuguère, il ne manquerait pas trouver des cadavres. Peut-être même des cadavres exquis (***).

Elle, Maïté, n'avait rien oublié.

 VILLALa première photo représentait une villa cossue au milieu des pins : le petit éden de la famille Sallenave. C'est dans cette maison que sa mère, Maria Laluque, avait trimé toute sa vie. Elle y avait commencé toute jeune. Quand l'arthrose envahit ses membres et que les rides plissèrent son visage, elle se retrouva plus nue et démunie qu'à sa naissance. « Pauvre maman, se demanda plus tard Maïté, quels remerciements, quel retour a-telle obtenus ? Quelle reconnaissance du service rendu ? » La bonne et fidèle Maria ne s'était jamais posé ce genre des questions. Quarante ans durant, elle s'était acquittée de son travail chez les Sallenave, elle avait fait la cuisine de ses patrons, et aussi leur vaisselle, entretenu leurs carrelages et leurs parquets, encaustiqué leurs meubles, épousseté leurs bibelots, fait briller leur argenterie. En fin de journée elle partait faire la bugade (lessive), pliée en deux sous le poids d'un paquet de linge qui pesait plus lourd qu'elle. Du beau linge, pour sûr ...mais qui n'était pas le sien. Elle expliquait à sa fille, quand celle-ci venait l'aider à la rivière « Que veux-tu, Maïté, nous avons tous notre fardeau à porter ! ». Après la mort de « Monsieur Louis », Madame s'était débarrassée de la maison pour refaire sa vie.

La vente avait pris des mois parce qu'elle demandait trop cher de son bien. Alors que personne n'habitait plus là, Maïté se souvenait que sa mère venait encore faire le ménage une ou deux fois par semaine. En pure perte, bien sûr, car les acquéreurs se souciaient peu que la maison fût ou non entretenue. Une fois l'acte signé, ils firent appel à une entreprise de nettoyage en gros, puis transformèrent définitivement les lieux.

Maïté revint aux personnages de la photo. On ne pouvait pas ne pas remarquer Louis Sallenave, que tout le monde appelait respectueusement le « patron ». Monsieur Louis paradait sur la terrasse familiale, en costume clair et en canotier, dans une pose avantageuse (la photo devait avoir été prise en fin d'été). Il semblait en grande conversation avec son régisseur. Maïté ne gardait pas de lui le souvenir d'un mauvais homme. Elle trouvait juste un peu trop imbu de lui-même. À la mairie, on parlait encore avec considération de ce Rad' Soc' bon teint, qui fut un temps maire du village.

Un autre personnage, très collet monté, se tenait derrière lui sur la photo  : c'était Ludovic Puyau, le défunt époux de Maud, un grand ami des Sallenave. Natif comme eux de Barsacq sur l'Eyre, il avait enseigné à Paris dans les années soixante, au prestigieux lycée Henri IV. Agrégé de Lettre classiques, décoré des palmes académiques, et tout ce qui s'ensuit, Ludovic avait été le professeur de Paul. Ce personnage considérable cumulait tant de distinctions que la terre ne pouvait le porter. Maïté s'amusait du fait qu'une fois à la retraite, il avait craqué pour une perruche ! Elle ne se permettait pourtant pas de le juger sur sa vie privée, car elle l'avait personnellement peu fréquenté.

Il n'en était pas de même de l'autre personne qui figurait au premier plan sur le cliché. Celle-là lui avait fait beaucoup de mal. Magdeleine Sallenave, la « patronne », était née Du Truc du Brana, un cru prestigieux de vrais faux nobles du Béarn.. Maïté ne l'avait jamais appelée que « Madame ». À ce sujet , sa mère Maria l'avait dûment chapitrée. Elle ne devait lui parler qu'à la troisième personne, c'était alors dans les usages. Le point de vue de la jeune fille, et son langage, changèrent par la suite lorsqu'elle adhéra à la section barsacquoise du P.S.U. Maïté s'avisa – sous l'effet de ce qu'on nommait la conscience de classe - que la patronne n'avait jamais rien fait de ses dix doigts, qu'elle était juste bonne à faire travailler les autres, quitte à rouspéter si le résultat n'était pas à son goût. Sur la photo, Madame se tenait appuyée à la rambarde dans une pose nonchalante. La chaleur l'ébousiaquait, la pauvre ! Elle était affublée d'un incroyable bibi. Son embonpoint crevait l'objectif.

Debout à l'autre extrémité de la terrasse, se trouvait un personnage un peu dégingandé. Maïté reconnut son cher Papa, surexposé parce qu'il se trouvait en plein soleil lorsque la photo avait été prise. Il était coiffé d'un béret enfoncé droit sur le crâne et semblait flotter dans son pantalon. Plus tard, la jeune fille avait tenté, mais en vain, de faire en sorte qu'il fût mieux attifé. Chez les Sallenave, le père Laluque, comme on l'appelait, faisait office de garde-chasse et plus généralement d'homme à tout faire. Il avait sur ce cliché le regard incertain des humbles.

VERANDA 

 Une autre vue, format paysage, montrait l'envers du décor : la véranda des Sallenave. Scène de genre : un groupe d'enfants jouait à l'ombre du grand store, sous l'oeil amusé du « patron ». Catherine, Janine, Pierrot... ils étaient tout jeunes alors. Qu'étaient-ils devenus ? Maïté n'en savait rien, car elle les avait perdus de vue. Monsieur Louis faisait plus décontracté que sur la photo précédente, il avait ôté la veste de son costume et dénoué sa cravate. Le col de sa chemise était largement dégrafé. À l'embrasure de la porte-fenêtre apparaissait la silhouette de son opulente moitié – Maïté se dit plaisamment que dans le couple, elle représentait en réalité plus des trois quarts - . Il y avait avait aussi deux adolescents. Paul, l'aîné de la fratrie, ainsi qu'elle-même, blottie à son côté. Combien pouvaient-ils avoir à l'époque ? Seize/ dix sept ans, tout au plus. Tous deux avaient l'air absents, trop occupés l'un de l'autre pour s'intéresser à la joyeuse bande. Étrange, tout de même que le photographe eût malicieusement représenté le fils du patron en compagnie de la fille de la bonne. L'ordre établi de la bourgeoisie admettait même alors ces bienveillantes exceptions, faute de quoi le système n'eût pas manqué d'imploser

La déflagration redoutée se produisit pourtant bel et bien, lorsque les parents de Paul s'avisèrent que cette rien-du-tout (telle est l'expression que ces bourges osèrent employer) était en en passe d'entrer dans leur propre clan. Mais qu'est-ce qu'elle allait s'imaginer, cette petite ? On l'aimait bien, mais de loin, tant qu'elle restait à sa place. Une éventuelle mésalliance était ce que chez ces gens-là redoutaient par dessus tout !

« Familles, je vous hais.... »  se dit rageusement Maïté.

En ce 27 septembre 1961 - il y avait tout juste vingt ans - l'ambiance était encore paisible et les relations de bonne compagnie. Nul ne devinait le drame qui allait suivre. Maïté, cette gamine espiègle, compagne de jeux de Paul à l'âge tendre, n'en finissait plus de se faire jolie. On devinait, sous les traits de l'adolescente, la femme attirante qu'elle allait devenir. Maïté se revoyait encore dans sa robe à smocks, en coton vichy, quelque peu décolletée. L'ourlet de la robe tombait sagement juste au dessus du genou, mais la jeune fille ne posait pas son sac à main par dessus, comme on le lui avait appris. Ses cheveux rassemblés en chignon (quand elle n'était pas coiffée à la diable) formaient par devant une frange bien égale, qui lui couvrait le front. Telle était la mode d'alors : car même à l'horizon plus que limité de Barsacq, toutes les filles avaient envie de ressembler à France Gall et Sylvie Vartan.

À côté de cette apprentie starlette, Paul faisait sur la photo figure de grand dadais. Question études, rien à dire : on le décrivait comme un brillant sujet. Maïté l'admirait sincèrement et le considérait aussi comme un gentil garçon... Des années après, elle se demanda ce qu'elle avait bien pu lui trouver. Cette question n'avait alors pas de sens. Paul était son copain depuis toujours. Elle attendait qu'il eût jeté sa gourme, et qu'il ouvrît enfin les yeux sur elle. Un regard autre de sa part eût aussitôt mué l'amitié qu'elle lui portait en un sentiment plus fort. C'est ce qui se produisit effectivement peu de temps après. . Cela se passa sur le chemin de la palombière, un dimanche de printemps. Maïté se souvenait de tous les détails de leur trajet et des conversations qu'ils eurent. Paul lui déclara tout de go qu'elle était « magique ». Magique... oui, mais après ? À quoi cela menait-il ? Maïté fut un peu déçue et le lui cacha. Son copain aurait bien pu lui rouler une pelle,il était d'âge à ça, tous les gars du village avaient la technique. Et puis, zut, zut et zut, la petite effrontée qu'elle était savait y faire. Elle attendait de Paul une forme de tendresse qui ne s'exprime pas qu'avec des mots.

 À présent flottait dans sa tête une image plus ancienne encore, toute virtuelle celle-là, parce nul ne l'avait fixé sur la pellicule. À moins que la scène n'eût été effectivement photographiée, sans qu'elle le sût, et le cliché ne se fût ensuite perdu. Ceci se passait au village, à Pâques fleuries, sur le parvis de l'église. Un groupe d'enfants endimanchés, dont faisaient partie Paul et Maïté, brandissaient joyeusement leurs rameaux. Des oeufs en chocolat, si fascinants à leurs yeux dans leur emballage clinquant, étaient accrochés aux branches de buis. Plus la famille était riche, mieux le rameau était garni de friandises. Paul en avait beaucoup, même trop, Maïté n'avait rien. Faute de moyens, sa pauvre maman avait juste accroché des bouts de rubans au rameau de sa fille, pour faire illusion. Ce jour-là, juste après la bénédiction des rameaux, Paul s'était montré capable d'une attention délicate (la jeune fille avait par la suite rectifié cette expression : c'était un geste de partage). Bref, une fois n'est pas coutume, il se sentait plutôt gêné. Alors, il avait offert la moitié de ses chocolats à sa copine. Pris de de fou-rire, les deux jeunes complices en avaient fait une orgie, abandonnant sur place le papier d'argent. Maïté s'en était tirée avec une bonne crise de foie. Vingt ans plus tard, elle en gardait le souvenir intact. Pas celui des chocolats, ni de la crise de foie, mais de l'attention de Paul. Lui-même avait sûrement oublié depuis longtemps l'instant de bonheur qu'évoquait cette image virtuelle. Un moment fugace mais partagé qui leur appartenait à tous deux. Maïté ne se sentait pas le droit, malgré sa rancune, de broyer ni de brouiller cette image dans son souvenir.

(à suivre...)

Illustrations  : photos familiales de l'auteur.

Notes :

 (*) La citation complète d'André Gide, extraite des « Nourritures terrestres », est :

« Familles, je vous hais ! Foyers clos, portes refermées, possessions complètes du bonheur. »

(**) Notion controversée d'astrophysique relativiste récupérée par la Science fiction..

(***) Wikipédia :Le « Dictionnaire abrégé du Surréalisme » donne du cadavre exquis la définition suivante : « jeu qui consiste à faire composer une phrase, ou un dessin, par plusieurs personnes sans qu'aucune d'elles puissent tenir compte de la collaboration ou des collaborations précédentes ».Le principe de ce jeu littéraire était que chacun des participants écrivent à tour de rôle une partie d'une phrase, dans l'ordre sujet-verbe-complément, sans savoir ce que le précédent a écrit. La première phrase qui résulta et qui donna le nom à ce jeu fut « Le cadavre – exquis – boira – le vin – nouveau. »