« Au bout du chemin, épisode 14 : « À la pêche aux poules... poules...poules. »

À la pêche aux poules... poules... poules... poules.

14a« Quan y a un hasàn, las poras non cantan.... »

Quand paraît le coq, les poules ne chantent pas (proverbe landais)

 Paul mourait d'envie de revoir sa maison natale. Pour Maïté, trop de pénibles souvenirs s'attachaient à cette demeure. Elle accepta néanmoins de s'y rendre avec lui.

« Autant te prévenir, dit-elle, les lieux ont changé. »

Ils posèrent leurs vélos devant la grille d'entrée. Cette maison de maître, bâtie au début du siècle, n'avait aucun caractère particulier, on en voyait d'autres similaires au coeur du village. Toutefois, sa situation privilégiée face à l'église et ses dimensions dénotaient la position sociale élevée du propriétaire. La façade « noble », ouverte au midi, donnait sur la place publique. Des coulanes (petits colombages) ainsi que les blocs de garluche (alios) au ton brun rougeâtre, se mêlaient aux pierres de taille, contribuant à l'animer un peu. On remarquait aussi le large balcon en retrait, sorte de loggia « à la landaise », où les patrons venaient autrefois prendre le frais. La demeure familiale était ceinte d'un jardinet. Paul déplora le mauvais entretien de celui-ci par le propriétaire actuel des lieux, un agent immobilier, selon Maïté. Il revit avec émotion la haie de prunus derrière laquelle s'étendait un massif de passe-roses et d'hibiscus. Apparemment, tout était resté comme autrefois. Deux marmots : un garçonnet, une fillette, jouaient à la marelle. Ils accomplirent à cloche-pied le parcours mystique qui va de la terre au ciel, mais peut mener aussi du paradis à l'enfer. Paul les surprit à chaparder ces petites prunes acidulées, mais goûteuses, que nul ne songeait à cueillir. Leurs parents leur avaient expliqué que ces fruits astringents, justes bons à agacer leurs gencives et leur donner mal au ventre, étaient là pour la décoration. Pour faire leurs mauvais coups en douce, ces deux petits s'entendaient comme larrons en foire. Sous le regard de l'étranger, ils filèrent avec un petit rire en cachant leur butin.

Paul, sans leur prêter plus d'attention, poursuivit le tour de la maison, longeant le mur pignon qui jouxtait la route de Sore. La cuisine familiale ouvrait de ce côté-là. Les murs étaient badigeonnés à la chaux, le sol y était revêtu de tomettes en terre cuite. C'était le domaine des domestiques, mais Madame Sallenave y venait fréquemment faire un tour, histoire de vérifier que tout se passait bien et que ses consignes étaient respectées. À partir de dix-onze heures du matin, les jours d'été, les persiennes étaient régulièrement rabattues, de manière à maintenir juste ce qu'il fallait d'air et de lumière. Cela évitait que la chaleur n'entrât. Paul faufila la tête entre les battants, pour admirer le bahut bien encaustiqué, respirer la bonne odeur des frises de pin qui couvraient le plafond. La cuisine était sa pièce favorite, il y était juste toléré... Pour l'heure, le four venait d'être mis en route et cela fleurait bon la vanille et l'eau de fleur d'oranger. Une petite femme menue entre deux âges, toute de noir vêtue, versait dans un faitout un mélange gluant. Paul identifia sans peine la maman de Maïté. Il connaissait par coeur la recette du Biste heyt, le Sitôt-fait, sorte de quatre-quarts à base de farine, de sucre, d'oeufs, de beurre et de lait. Le four venait d'être mis en route, augurant la cuisson prochaine du gâteau. Le petit garçon de tout à l'heure, promu gaste-sauce, était venu mettre (au sens propre) la main à la pâte, qu'il brassait, malaxait, touillait de bon coeur. Maria, qui n'avait pas l'air d'apprécier cet auxiliaire improvisé, lui fit signe d'arrêter. Ce drole s'était fourré de la crème jusqu'au cou, il n'avait plus qu'à se débarbouiller ! La pâte fut enfin mise à cuire, c'était comme de la lave en fusion, une matière vive en train de lever, débordant, pour dorer au chaud, le contour du moule. Quant au marmiton, cherchant à détacher les débords de pâte toute collante, il avait failli se brûler les doigts, victime de sa gourmandise effrénée. Pris d'une brusque fringale, il aurait même grignoté le rebord du faitout.

Paul entendit la voix de Maïté derrière lui : « Tu n'as pas honte ! Cela ne se fait pas d'épier entre les volets ce qui se passe chez les gens ! ». Paul se retourna, prit un air penaud. Pour lui, c'était tout naturel. C'était son ancienne maison, il se considérait comme chez lui. D'ailleurs, au village, tout le monde espionnait tout le monde, on ne s'en rendait que trop bien compte aux imperceptibles mouvements des rideaux de tulle derrière les fenêtres. Cela n'excusait pas sa propre indiscrétion.

  - On se demande pourquoi tu te donne tout ce mal, il n'y a rien à voir ici, ajouta Maïté. Sache que cette aile de bâtiment est maintenue vide par l'agence, le temps qu'elle aménage ses bureaux. Il y a de lourds travaux de rénovation à entreprendre, qui traînent, paraît-il.

  - Mais alors, qui donc arrose les fleurs du jardin ? L'opération du saint-Esprit ?

Maïté pensa que Paul ne devait pas avoir les yeux en face des trous.

- Où as-tu vu des fleurs ? Il y a belle lurette qu'on n'en voit plus ici !

Paul en déduisit que cette demeure était peuplée de fantômes.

 Ils reprirent leurs vélos et se dirigèrent vers l'airial, où se trouvait jadis le potager de la famille Sallenave, avec ses carrés de choux et de navets, ses haricots et ses tomates en espalier et ses citrouilles au ventre mordoré... Il y avait là une fontaine publique, où Maria puisait jadis l'eau pour arroser ainsi que le four à pain, à l'usage des petites gens et des écolos. Un peu plus bas , en descendant vers le ruisseau de Bram, on trouvait le lavoir, point de rassemblement obligé des commères du village les jours de bugade.

Paul avait du mal à retrouver ses repères : en ce lieu jadis familier, un lotissement d'habitation, telle une hydre tentaculaire, étendait ses ramifications au détriment de l'espace communautaire. La fontaine, le four banal et le lavoir, depuis longtemps hors d'usage, détonaient au milieu des maisons préfabriquées. Cependant, expliqua Maïté, l'action d'une Association de défense du patrimoine rural avait permis leur sauvegarde. L'Agence des Bâtiments de France leur avait collé l'étiquette pompeuse d'« éléments structurants du paysage barsacquois », cela faisait toujours plaisir et ne mangeait pas de pain. Un jour, on admirerait dans un Écomusée ces pièces d'une inestimable valeur, si toutefois la Commune avait des sous pour les y mener.

POULES

Paul manifestait peu de goût pour le jargon administratif. Il avait fixé son attention sur un poralhèr (poulailler perché), purement virtuel d'ailleurs, une structure périssable qu'on n'avait pu sauver de l'urbanisation. Cette vigie en bois, réputée inaccessible aux renards, se dressait au milieu de la basse-cour. Pourtant, nul prédateur n'était à craindre au sein de l'enclos grillagé, hormis un bambin haut comme trois pommes qui jouait à effrayer les poules. « Petit.... petit... petit....» Au milieu des gloussements de la volaille, et dans un envol de plumes ébouriffées, se greffait un souvenir précis, dont Paul ne savait s'il devait en rire ou en pleurer : « Te souviens-tu, Maïté, du jour où j'avais chipé la canne à pêche de Grand-père et accroché des grains de maïs à l'hameçon pour appâter la volaille ? 

Maïté ne se souvenait pas de ces détails, mais elle jugeait le garnement de l'époque bien capable d'avoir commis de tels méfaits. Car le lécheur de moules était aussi pêcheur de poules. Il dut recevoir ce jour-là la plus belle raclée de sa courte existence.

Elle était, comme toujours, solidaire de son compagnon de jeux. Sans doute l'avait-elle pris dans ses bras pour le consoler.

(À suivre....)