« Au bout du chemin », épilogue : «L'enfant retrouvé ».

L'enfant retrouvé.

 ORANGE

 « Un enfant s'avance, noir comme une orange, dans le soleil ; il m'aborde, me touche me à faire crier, car en lui, je reconnais l'enfant d'autrefois que je fus, qui vit toujours en moi comme un ver dans l'aubier, me dévore, me brûle. »

Frédéric-Jacques Temple, « Les eaux mortes », 1975.

 En revenant de la Grande Lagüe, Paul fit lire à Maïté le poème « Dimenye » de Ludovic Puyau. Peut-être détenait-elle la clé de certains passages qui lui semblaient encore énigmatiques. Par exemple : qui sont ces trois enfants qui jouent en cheminant, par un beau matin de printemps ? Que font-ils seuls en forêt ? D'où viennent-ils et où vont-ils ? Janine, l'aînée, est présentée par l'auteur comme une adolescente précautionneuse, elle « relève le bas de sa robe en marchant pour la préserver des gouttes de rosée ». La cadette, Catherine, est tout son contraire : elle « saute sur les nids de chenille au milieu des ajoncs », insoucieuse d'abîmer ses vêtements. Paul allait chercher un clin d'oeil biblique dans l'opposition faite entre les deux soeurs : l'une représentant, selon lui, la vierge sage, celle qui garde en réserve l'huile de sa lampe ; l'autre étant la vierge folle, qui brûle toute l'huile et sa vie en même temps. Maïté, plus terre-à-terre, identifiait en Janine et Catherine deux visages d'une même femme, l'un d'apparence raisonnable et l'autre plus frivole. Leur avis divergeait sur le cas de Pierrot, le plus jeune des trois enfants du poème, qui écoute religieusement une cloche sonner dans le lointain. Ce bambin contemplatif s'émerveille au passage « de mille fleurs sur son chemin ». Jusque là, rien de bien extraordinaire. Seulement, voilà que Pierrot disparaît ensuite sans laisser de trace. Paul avait un début d'explication à ce mystère : en période pascale, les sous-bois sont constellés de petites fleurs blanches en forme de langue d'oiseaux. Ces stellaires (puisqu 'on les nomme ainsi) reflétaient l'innocence des premiers âges. Paul imaginait l'enfant s'égarant, comme aux temps anciens dans une tapisserie à semis, dite aussi mille-fleurs ou verdure. Maïté pensait pour sa part qu'il s'était tout bonnement perdu en forêt, à moins qu'il ne s'agît d'une fugue ou (pourquoi pas?) d'un enlèvement. À l'époque, les romanichels étaient nombreux à camper sur l'airial, on leur prêtait de nombreux méfaits. Pour autant, Maïté ne considérait pas que l'histoire fût vraie, car ici, nul ne s'en souvenait. Un fait divers aussi troublant serait nécessairement demeuré dans la mémoire collective. Aussi suggéra-telle une autre hypothèse. À ses yeux, l'enfant perdu n'était autre que Paul lui-même, lequel avait quitté son village très jeune « pour se rendre à la capitale, en pensant que tout y est plus beau ». Maïté gardait pour elle une tout autre interprétation : l'enfant disparu était celui qu'elle attendait de Paul et qui n'était jamais né. Mais à quoi bon ranimer ces pénibles souvenirs ?

Le lendemain, Maïté reprit son travail à la mairie et Paul mit à profit son temps libre pour « faire des repérages », en clair pour se promener dans la campagne à bicyclette. Il explora minutieusement le village et ses abords, mémorisant le moindre indice qu'il relevait, car il entendait mener avec une rigueur exemplaire son enquête d'écrivain sur des faits qui n'avaient jamais existé. Le cyclisme était aussi le meilleur moyen de retrouver la forme. Faire un peu d'exercice lui donnerait plus de chances de plaire à Maïté. Aussi forçait-il sur le pédalier car un quidam à vélo n'a que la possibilité d'avancer ; interrompt-il un instant son effort ? Le voilà qui perd l'équilibre ! En tant qu'écrivain, c'était pareil, pas question qu'il lâche un texte quand il l'avait sur le feu !

Chemin faisant, Paul passa devant la maison de Mamoune. Celle qu'on surnommait ainsi n'était autre que Maud Puyau, la veuve de son ancien professeur. Il échangea quelques mots avec elle, tandis qu'elle arrosait les fleurs de son jardin. Bien sûr, avec le temps, Maud avait pris quelques rides, les accidents de la vie l'avaient affectée. Mais elle était restée très digne, abritant son infortune derrière les volets clos de la villa. Ludovic avait dissimulé jusqu'à la fin sa double vie. Certes, les apparences étaient sauves, mais après ? Paul jugea que son vieux maître, un homme estimable au demeurant, ne méritait pas la femme qu'il avait, tandis qu'il avait fait le malheur de l'autre, qu'il croyait aimer. Peut-être Paul écrirait-il un jour un roman là-dessus.... Mais il se promit que l'histoire qu'il était en train de vivre avec Maïté ne ressemblerait jamais à celle de Ludovic et Maud.

En dépit de leurs disparités, comme à l'insu des deux partenaires, leur couple se formait. C'était une entité nouvelle, un « tout » qui ne se ramenait pas à la somme de ses composantes.

De retour à Poursuguère, Paul crut reconnaître les accents du violoncelle de Papy Roger. Cela venait de la maison du Hollandais. Donc, Willem avait réussi à réaccorder l'instrument. Il dit vouloir interpréter pour ses voisins un arrangement du « Cant dels ocells », le Chant des oiseaux, une pièce émouvante où Paù Casals établit un trait d'union entre le passé et le présent. Le violoncelliste catalan avait composé ce chant d'exil en terre de France. Mais, des siècles auparavant, la Catalogne n'avait elle pas abrité la culture d'oc, meurtrie par les « barons du nord » ? Plus tard, fuyant les persécutions, les ancêtres de Willem avaient à leur tour trouvé refuge aux Pays-Bas. Au fond, se dit Paul, tout va, tout vient, chacun de nous peut être un étranger pour son voisin, qu'il habite de l'autre côté de la frontière ou dans son propre pays.

Lorsque la semaine fut écoulée, il fit un retour sur lui-même et réfléchit à l'incroyable concours de circonstances qui venait de changer sa vie. Il calcula par la même occasion qu'il avait passé plus de temps à faire l'amour avec Maïté qu'à écrire. « Patience ! se dit-il, dans vingt ans ce sera certainement l'inverse.... »

Pour l'heure, il voulait prendre uniquement le temps de vivre et ne se faisait aucune inquiétude pour le reste. Dans le passé, certains de ses bouquins, qu'il jugeait rétrospectivement insignifiants (ô combien !) s'étaient vendus comme des petits pains ; ensuite, il est vrai, son succès s'était tari. À présent il débordait d'inspiration, un vrai torrent ! Paul avait tant à dire qu'il ne craignait pas de voir un éditeur refuser son manuscrit ! Il éprouvait une certitude intérieure, en tout cas quelque chose d'immense : un sentiment de plénitude que ceux vivent sans amour ne connaissent pas. Comment dans ces conditions pourrait-il être boudé par son lectorat ? Le roman qu'il avait dans sa tête était virtuellement prêt, il ne lui restait plus qu'à le coucher sur le papier. Un seul ennui, mais de taille, au rythme où il allait, ça pouvait prendre un bout de temps. Aussi résolut-il de profiter de l'offre de sa logeuse, de passer la semaine suivante à Poursuguère à moitié prix. Et pourquoi pas celle d'après, pendant qu'on y était ? Paul jura ses grands dieux qu'il mettrait les bouchées doubles, sans se préciser lui-même à quelle fin. Ensuite, on verrait bien. Maïté serait-elle d'accord ? En bonne commerçante, elle n'irait pas chasser son hôte, s'il lui prenait fantaisie de prolonger son séjour au-delà de la durée raisonnable. Plus sérieusement, cette femme simple envisageait la fidélité comme une évidence. Elle n'imaginait pas que l'homme qu'elle aimait pût la quitter, ni qu'elle le retînt contre son gré, s'il avait envie de s'éloigner d'elle. Qu'à cela ne tienne, ils allaient conclure ensemble un bail à durée indéterminée. Il faut dire qu'en matière de location saisonnière en meublé, ce n'était pas une pratique courante. Maïté suggéra, car elle était aussi juriste, que ledit contrat fût « renouvelable par tacite reconduction ». Paul aurait voulu qu'il n'eût point de terme, mais se pliait à cette réalité que les meilleures choses ont malheureusement une fin. Tous deux étaient arrivés au mitan de l'existence, un âge où l'éventail du possible se rétrécit. Après mûre réflexion, ils convinrent que le plus simple serait de « vivre heureux jusqu'à ce que l'ange de la mort vînt les chercher ». Telleétait la formule consacrée à la fin d'un Conte des Mille-et-une nuits.

Paul ne se demandait plus en quoi, ni pourquoi sa compagne était magique. La réponse à cette question allait de soi : Maïté était magique, voilà tout. Ce petit bout de femme avait le don miraculeux de répandre le bonheur autour d'elle. L'enfant que fut Paul était mort, ou définitivement disparu. L'adulte qu'il était devenu s'était en quelque sorte dédoublé. Paul ne percevait plus Maïté de l'extérieur, il se prolongeait en elle, au même titre qu'elle-même était devenue « lui ». Les deux moitiés d'orange s'étaient enfin réunies.

Paul et Maïté s'acheminaient ensemble vers une destination qu'ils ignoraient encore, un lieu qui relevait nullement de l'imaginaire, mais appartenait à leur quotidien. « Ailleurs », tel était le nom que Maïté donnait à sa maison. Paul imagina qu'elle pourrait s'appeler «Autrement ».

À quel instinct aveugle obéissaient-ils, quel but poursuivaient-ils, en envisageant de s'unir pour le meilleur ou pour le pire ? Ils ne se posaient pas ces questions. Paul et Maïté suivaient une force en marche sur le trajet qu'ils allaient prendre, à laquelle ils ne pouvaient résister, mais éprouvaient le désir le désir d'arriver ensemble au bout du chemin.

 (Fin.)