Evelyne nous offre un chat-pitre savoureux du grand livre des relations hommes/félins... Les phrases de début et de fin qui l'ont inspirée sont indiquées en gras.

Chat alors !

evelynechatteDevant la porte fermée, la chatte n'arrêtait pas de miauler. C'était un principe : elle détestait, de toutes ses griffes, de tous ses poils hérissés, les portes closes... James, son maître l'avait mise à la porte en début d'après-midi tout de suite après le déjeuner. « Allez Mine! Ouste ! dehors, va faire un tour dans le jardin » avait-il dit.

                        Il l'avait dérangée alors qu'allongée sur le canapé elle ronronnait de plaisir et de bien-être ; comme il était bon de faire la sieste, pelotonnée sur les coussins. Elle n'avait pas du tout envie de sortir !... Bousculée par son maître, elle s'était étirée, s'était redressée et l'avait regardé d'un air très attendrissant : il renoncerait sûrement à la mettre dehors si elle lui faisait des yeux de biche. C'était Palmer qui lui avait appris à adopter ce regard de séduction. « C'est le regard de Duchesse dans les Artistochats avait-il dit... Tu verras ça marche à tous les coups !... ».

Palmer était le chien de la famille Green qui habitait le cottage voisin. Juste un peu de pelouse séparait les deux jardins et Mine rendait souvent visite à son ami. Elle s'amusait beaucoup avec lui ! Il avait un humour so british !...

                        Aujourd'hui toutefois elle n'avait aucune envie de rigoler avec ce gros balourd, elle était bien trop vexée de se retrouver là, sur le perron, la mine déconfite... « Chat alors ! Bravo pour tes conseils Palmer ! Le regard de biche, chat marche à tous les coups hein ?! Me voilà dehors comme un vulgaire chat de gouttière ! » dit-elle d'un ton agressif à l'encontre du mâtin.

                        ― Ah !ah !ah ! répondit Palmer avec un sourire canin, ton regard n'était sûrement pas assez irrésistible !...Viens ma douce je t'offre l'hospitalité dans ma niche... Arrête de faire cette tête sinon tout le voisinage va penser que nous nous entendons comme chien et chat.

Mine releva la tête avec dédain et entama une litanie de miaulements devant la porte. James finirait bien par avoir pitié d'elle et lui ouvrirait la porte...

                        ― Tu sais, ton maître à d'autres chats à fouetter en ce moment... Il ne t'ouvrira pas !

Viens près de moi nous aurons bien chaud ensemble dans ma niche douillette...

                        ― Sûrement pas ! Il est bien connu que caresses de chien donnent des puces ! riposta Mine. Elle haussa les épaules et, se tournant à nouveau vers la porte d'entrée, miaula de plus belle.

                        ― Veux-tu savoir avec qui James est en ce moment ? Tu sais, je suis un bon gardien, je ne dors que d'un œil et rien de ce qui se passe dans le voisinage ne m'échappe... Alors ?... Tu donnes ta langue au chien ?... Euh... Tu donnes ta langue au chat ?

                        ― Laisse-moi tranquille Palmer...

Le chien avait pourtant piqué sa curiosité et, d'un bond plein de grâce, elle se hissa sur le rebord de la fenêtre afin d'épier ce qui se passait dans le salon.

                        Une douce musique filtrait à travers la baie. La vitre était embuée, l'empêchant de distinguer nettement ce qui se passait à l'intérieur. Une romance chantée par les Beatles arrivait à ses oreilles et deux silhouettes enlacées évoluaient au son de la musique. ♫ ♪ Hey Jude, remember to let her in your heart ♫ ♪

La buée du carreau voilait la scène qui se déroulait sous ses yeux, la rendant irréelle. Fascinée, Mine colla sa truffe contre la vitre.

                        ― Eh oui quand le chat n'est pas là les souris dansent !... aboya doucement Palmer.

                        ― Mais qui est cette fille ? demanda Mine dans un miaulement. C'est la première fois que je la vois !...

                        ― Émilie ! Une jeune française en vacances en ce moment chez les Harrison... Elle est jolie hein ? T'as vu sa silhouette féline ? Elle est irrésistible !... Non ?

                        ― Bof ! Pas vraiment ! répondit Mine avec dédain. Encore une délurée de Frenchie...

Un frisson la parcourut, elle se hérissa. J'ai froid, j'ai la chair de poule avec ce frog installé depuis ce matin...

                        ― Viens te mettre à l'abri ! Il fait un froid de canard !...

                        ― Un temps de chien tu veux dire !!...

                        A présent Mine était très énervée. Bridge over trouble water arrivait jusqu'à ses oreilles, emportant les deux amoureux dans des ébats de plus en plus rapprochés. « Ils n'entendront jamais mes miaulements. Jamessss, Jaaaamess ! Miaou ! Je veux rentrer » dit Mine avec désespoir.

                        ― Alors raconte... Qu'est-ce-qui se passe ? Qu'est-ce qu'ils font ?... jappa Palmer.

Mine se dressa contre la vitre et constata que Simon and Garfunkel chantaient toujours alors que les amants maintenant étendus sur le canapé, s'embrassaient avec passion. Ah la musique... les coussins moelleux... le feu de cheminée... comme c'est romantique ! songea-t-elle. Toute cette douceur pourtant m'appartient... 

                        ― Alors raconte... que font-ils ? redemanda le chien, interrompant les pensées de son amie.

                        ― Ils copulent ! ! répondit Mine avec rancœur.

                        ― Ton Adrien est fait comme un rat ! Il est tombé entre les griffes de sa féline...Il est fou amoureux. Tu n'auras plus jamais ta place dans sa maison... Finies les nuits au chaud au coin du feu, terminées les bonnes pâtées et les petites friandises de chez Mark and Spenser....

                        ― Tais-toi ! Hurla à présent la chatte toujours dressée contre le carreau. C'est pas possible je suis trop malheureuse ! Miaouuuuu ! brailla-t-elle encore plus fort.

                        Soudain, John Lennon chanta très distinctement, faisant irruption sur le perron. Imagine baigna subitement le jardin de sa douce mélodie. La porte d'entrée venait de s'ouvrir ! Mine sauta prestement à terre et courut vers son maître la queue en l'air. Une jeune fille enveloppée d'un peignoir trop grand pour elle, se blottissait contre James.

                        ― Oh qu'il est mignon ce petit chat...

Mine, le regard attendrissant, se frotta contre les jambes d’Émilie et ronronna de plaisir.

                        ― James, ferme vite la porte, j'ai très froid...

                        ― Je vais faire des crêpes, nous les dégusterons au coin du feu...

                        ― Super ! très bonne idée se réjouit la jeune fille emportant Mine dans ses bras.

Mine était au septième ciel ! Transportée par l'arôme subtil de fleur d'oranger envahissant le salon,  elle imagina la saveur sucrée sur le bout de sa langue. Elle dégustait déjà en pensée le petit morceau de pâte dorée que James ne manquerait pas de lui offrir. Dans cette douce perspective, elle s'assit au coin du feu et commença sa toilette afin d'être prête quand l'heure du délice viendrait.

                        Émilie allait et venait dressant sur la table les couverts de ce goûter improvisé.

Mine ferma les yeux, réchauffée par la chaleur de l'âtre derrière elle. Ses membres engourdis se détendirent. Elle se laissa portée par un vaporeux bien-être tandis qu'une agréable somnolence l'envahissait doucement. Bercée par la voix de John Lennon, ♫ ♪ imagine all the people living life in peace ♫ ♪, elle s'endormit.

Ah, les portes fermées... Toutes les choses passionnantes qu'elles nous cachent...

 

 

 

***