Texte inspiré par Debussy, Clair de lune

Quelque choselouispluie attend, descend doucement, posément, les notes vont du grave a l'aigu puis retournent de l'aigu au grave, comme si elles avaient oublié quelque chose, comme si elles cherchaient au hasard un chemin, une porte à ouvrir quelque part dans l'univers: celle là ne débouche nulle part, il faut chercher encore : la main droite fouille, ouvre d'autres portes, semble hésiter, puis soudain se décide: les sons marquent les distances traversées, traînent un peu. Puis la main gauche attaque dans les graves, avec plus de certitude, des cascades de notes indistinctes les unes des autres forment une mélodie, des crescendos frappent puis les croches et les doubles croches semblent accélérer les secondes alors qu'en réalité elles les scandent. Puis, les silences, quelquefois plus évocateurs que les sons, suspendent le temps jusqu'à une déferlante tour à tour précipitée puis plus calme.

 Anne marche seule, la pluie tombe doucement, les ruelles sont grises, la verticalité des immeubles tranche sur la perspective des rues mouillées de notes qui coulent entre ses doigts, qu'elle ouvre et ferme selon le débit souhaité, comme on joue avec du sable, sur la plage, imprimant un débit plus ou moins rapide selon l'écartement de ses phalanges : les notes s'écoulent, descendant des nuages d'où suinte la pluie, elles dessinent la silhouette de la jeune femme, sculptent son visage en gouttes scintillantes, inondent sa chevelure, puis pleurent doucement en rebondissant sur son cœur qui les renvoie en apesanteur au dessus de la ville qui écoute, elle aussi . La main droite aux doigts fermes enfonce avec la même verticalité audacieuse les touches blanches et noires, tout en voletant sur la surface du piano qui dégouline des larmes qu'elle verse maintenant ,et dont chacune caresse doucement le clavier, pour s'évanouir lentement en mélodie dont chaque phrase accompagnera, plus tard, alors qu'elle pensera les avoir oubliées, le souvenir de ce qui fut et qui n'est plus.