Cette  nouvelle a été inspirée à Rolande par la phrase déclencheuse qui débute ce récit.

Oh Mélanie… Quel gâchis !

 

« Fatigués de lutter contre les forces d’inertie, nous roulions soudés vers la nuit, subissant l’odeur aigre des corps entremêlés. Le bruit sourd et saccadé de l’acier sur les rails étouffait les soupirs, quand subitement ce fut le chaos ». Le chaos oui, un choc dont Marie vingt ans après se souvenait : sa vie avait basculé dans l’horreur.

Pourquoi s’était-elle trouvée dans ce train, elle qui avait refusé d’y monter ? Elle voulait rester avec Mélanie. Sur les instances de sa mère et de l’assistante sociale, elle avait dû céder.

La guerre avait fait subir tant de privations à tous les enfants, mais surtout à ceux défavorisés de la banlieue parisienne. Deux ans après la fin de la guerre, beaucoup étaient encore chétifs. Lors de la visite médicale au dispensaire, il fut convenu que ceux qui étaient anémiés partiraient, avec l’aide du Secours populaire, trois semaines en colonie au bord de la mer. Ils furent nombreux ; Marie en était. Elle venait d’avoir treize ans mais en paraissait onze. Cette fragilité n’était qu’apparente, elle était d’un tempérament actif, combatif, elle ne savait comment elle y parviendrait, mais elle serait infirmière, et même infirmière chef. Oui, elle était toute menue, mais d’une beauté noble : un visage comparable à celui d’un ange, une chevelure d’un blond lumineux, de beaux yeux bleus, elle aurait pu être un modèle de Botticelli.

Elle était née en 1934 dans une famille qui comptait déjà quatre enfants ; après elle trois autres viendraient agrandir la fratrie. Mais le salaire du père, manœuvre dans le bâtiment, n’augmenterait pas à la même vitesse. La dernière-née était venue au monde trisomique, en 1942. Marie avait immédiatement compris que sa sœur Mélanie n’était pas comme les autres. Tout le monde la regardait avec retenue. Certes elle n’était pas jolie, ses yeux globuleux la faisaient ressembler à une petite grenouille. Elle pleurait souvent. Leur mère, à 47 ans en paraissait dix de plus ; ses cheveux grisonnants et nattés étaient relevés en un chignon sévère, et ses vêtements étaient de couleur sombre. Sa vie n’avait pas été un fleuve tranquille : née en 1900, elle connut la guerre de 14 et les durs travaux à la ferme. Elle fut mariée à vingt ans à un homme peu communicatif, et vint s’installer avec lui à Sarcelles. Elle eut onze enfants, mais trois moururent à la naissance. La déclaration de la guerre en juin 39 fut un choc pour elle. Elle refusa de partir en exode. Dès 1940, la nourriture commença à manquer et elle connut la détresse de ne pas pouvoir procurer les aliments nécessaires à toute sa maisonnée. Lors de cette nouvelle épreuve, mettre au monde un enfant trisomique, elle ne cessait de répéter : « Quel malheur, que va-t-on en faire ? Un enfant qui sera toujours à notre charge, que va-t-on devenir ? » Le père ne répondait pas à ses lamentations, jamais il ne jeta un regard sur cette fillette.

Marie la prit sous son aile, quand elle la pleurait elle la berçait et lui chantait les chansons qu’elle avait apprises en classe. C’était un déchirement de la quitter quand elle allait à l’école, elle avait toujours peur qu’on ne s’occupe pas d’elle et qu’on la laisse dans son lit quand les sirènes d’alarme se mettaient à hurler et qu’il fallait descendre aux abris. Lorsqu’il y avait distribution de biscuits dans l’établissement scolaire, elle en gardait toujours pour sa petite protégée. Mélanie, enfant handicapée, avait un visage ingrat, triste, mais devenait rayonnante quand son regard se posait sur Marie. Elle avait des difficultés à parler, seule sa grande sœur la comprenait. Il y avait entre elles une fusion de cœur dans une communion parfaite.

Mais maintenant, on imposait à Marie de partir trois semaines pour sa santé. Laisser Mélanie seule lui fendait le cœur. « Je suis fluette, pensait-elle, mais pas malade. Ce n’est pas la vue de la mer qui me fera grossir. »

Malgré ses supplications, sa mère fut intransigeante, et le 2 août à 20 heures, elle se trouvait sur le quai de la gare de Lyon, au milieu des centaines d’enfants de tout âge, qui attendaient avec leur petit baluchon. Comme Marie, c’était la première fois qu’ils seraient séparés de leur famille, et pour la plupart, la première fois qu’ils prendraient le train. On leur avait accroché au cou un écriteau indiquant le numéro du wagon et le lieu de destination. Marie devait rejoindre la voiture numéro dix, lieu de séjour sept. Elle réussit, vaille que vaille, à se faufiler. Devant ce wagon, un responsable fit l’appel. Il y avait une centaine d’enfants à caser. Marie s’installa dans le deuxième compartiment, le premier étant déjà comble. Pas de place assise libre. Elle s’accroupit contre la paroi et se mit à pleurer. « Que fait Mélanie ? pensa-t-elle. Elle doit me chercher, m’appeler. Oh ma chérie comme je suis malheureuse sans toi. Dans trois semaines je reviens. Mais toi, tu ignores ce que c’est, trois semaines. Oh, on va bien te donner à manger mais c’est tout, pas de câlins, pas de tendresses. » Elle entendit les portes se fermer, le train s’ébranla, une épaisse fumée noire envahit le quai. La trépidation des rouages d’acier sur les rails n’arrivait pas à étouffer les pleurs et les cris des enfants appelant leur mère.

Il n’y avait pas une heure que le train roulait, quand subitement il s’arrêta. Les lampes s’éteignirent, les laissant dans la pénombre, et ce fut la panique à bord. « Pourquoi notre train ne roule plus ? criaient en chœur les enfants. Nous allons mourir. » La guerre était encore dans toutes les têtes de ces marmots, beaucoup restaient traumatisés par les bombardements. Un responsable circula tant bien que mal entre les corps allongés pour réconforter les affolés. Peu à peu, ils furent nombreux à s’assoupir.

Après être resté trois quarts d’heure en stationnement, le train repartit. La chaleur des corps entremêlés, l’odeur de l’urine, rendait l’air irrespirable. Marie ne pouvait dormir, elle pensait à Mélanie, quand soudain un télescopage d’une violence inouïe lui fit perdre connaissance.

« Où suis-je, je ne comprends pas ? Je ne suis plus dans le train, je ne suis pas à la colo, je ne peux plus remuer mes jambes ! » Marie se mit à gesticuler et à hurler. A ses cris, une femme en blanc vint la rassurer.

- Reste calme. Tu as été accidentée. Cela fait huit jours que tu n’as pas repris conscience. Un docteur va venir pour t’expliquer comment on va te soigner. En attendant je vais te donner à boire. Attention à ne pas débrancher tes perfusions. 

- Et Mélanie, où est-elle ?

- Qui est Mélanie ?

- Ma petite sœur. Elle a besoin de moi.

L’infirmière eut un sourire compatissant.

 

Marie resta un an en soins, loin de  sa famille. Il fallut tout ce temps pour opérer et rééduquer ses jambes paralysées. Elle put de nouveau se mouvoir, mais avec un appareillage orthopédique. Pour elle, ce n’était pourtant pas du temps perdu, car elle avait pu observer comment les médecins et les infirmières s’y prenaient. Elle comprit qu’elle ne pourrait devenir infirmière, c’était trop physique. Mais elle serait peut-être institutrice pour les enfants hospitalisés, comme elle. Une dame venait en effet leur faire des cours. Marie l’interrogea sur son métier et Mme Renoir, touchée par tant de curiosité et de volonté, la renseigna.

- Il te faudra d’abord devenir institutrice, si tu travailles très bien tu pourras y arriver. Tu dois passer ton brevet.

- J’ai déjà mon certificat d’études, dit Marie fièrement.

- Très bien. Il te reste donc à faire les trois ans de cours complémentaire, et si tu obtiens le brevet, tu pourras aller à l’école normale suivre les cours pour devenir institutrice.

- Mais je ne pourrai jamais faire le chemin tous les jours jusqu’à l’école d’institutrices. Et même je ne suis pas sûre que mes parents puissent payer pour moi le cours complémentaire.

- Vu ce qui t’est arrivé, tu auras une bourse, si tu veux on fera les démarches toutes les deux. Et pour l’école normale, tu pourras être interne.

« Mais Mélanie ? pensa Marie sans le dire. Je ne l’abandonnerai pas une deuxième fois. »

 

A son grand désespoir, quand elle rentra, Mélanie ne la reconnut pas. On l’avait laissée seule dans son coin, sans l’encourager à marcher ni à parler, et à présent, elle restait toute la journée sur sa chaise, les yeux vagues. Marie essaya de réveiller son attention : elle lui fit la lecture, lui parla, essaya de la ramener à la vie, mais en vain. Mélanie s’était laissé glisser. Elle mourut quelques mois plus tard. Marie en voulut à ses parents et même à ses frères et sœurs. Elle fut contente de les quitter pour un internat où elle avait été admise grâce à l’intervention de Mme Renoir. Plus rien ne la retenait dans cette maison.

Vingt ans plus tard Marie, institutrice dans une école spécialisée, repense à sa sœur en croisant le regard plein de vivacité et de confiance d’une mongolienne qui est en train d’apprendre à taper à la machine. « Ma sœur aussi aurait pu, se dit-elle, elle était très active de ses mains. » Elle soupira : « Oh Mélanie… quel gâchis, nos deux vies qui ont basculé pour un voyage en train dont je ne voulais pas. »