Case 2 : les lectures interdites

 L’enfance innocente puisant dans les livres des images de bonheur , des rêves d’aventures ou la fascination pour l’incompréhensible, ça s’achève sans que je sache comment.

journaldannefranckJe découvre les tabous. Ma mère me déconseille de lire le Journal d’Anne Frank pour l’instant. Je me débrouille pour le lire en cachette vivant ainsi comme toute ma génération la lecture comme un interdit à transgresser et non comme  l’insupportable contrainte scolaire des ados d’aujourd’hui . La censure familiale s’exerçait sur tout ce qui concernait le sexe d’abord. Le journal d’Anne Frank c’est celui d’une adolescente qui découvre l’amour. L’interdit n’avait rien à voir avec sa mort à venir dans les camps. Dont personne ne parlait par ailleurs. J’ai lu avidement ces pages, jalousant obscurément cette relation privilégiée sur laquelle Anne s’épanchait tranquillement.

Les autres censures venaient de l’école. J’ai vite compris qu’il fallait cacher m’es lectures mais j’ai aussi mesuré le nouveau pouvoir que je pouvais gagner sur les autres élèves.

Franc succès par exemple le jour où la religieuse chargée du cours de français – en 4° peut-être ? – a refusé  un roman irlandais, Qu’elle était verte ma vallée, best seller international, que j’avais rapporté de la maison pour la bibliothèque. Il parait qu’il y avait des pages choquantes. Toutes les élèves ont voulu le lire, ont très vite laissé tomber d’ailleurs. A part une scène amoureuse hors mariage il n’y avait sans doute rien pour les captiver. J’imagine que j’avais aimé ce roman parce qu’il m’emmenait  très loin. Il ne m’en reste guère d’autre souvenir.

D’autres lectures s’élèvent comme des phares immenses, avec une référence absolue : Les Thibault de Roger Martin du Gard. J’étais en 4° et une élève de 3° m’avait repérée comme une complice possible dans la conquête du monde par la lecture. Elle me passa ce livre sous le manteau ? Elle me conseilla de l’emprunter à la bibliothèque du quartier ? Mystère. J’ai dévoré les 4 ou 5 tomes  de ce roman dans lequel j’apprenais l’histoire qu’on ne me racontait pas, l’assassinat de Jaures, la boucherie de 14, la désillusion des pacifistes, les souffrances des gazés.. mais je vibrais aussi devant les rencontres amoureuses, lisant et relisant un passage dans lequel le jeune docteur venu soigner une fillette s’asseyait à côté de sa mère et vivait un moment de désir absolu au simple contact de leurs deux jambes.

Peu imaginables pour un ado des années 2000…les interdits sur le sexe des années d’avant 68, surtout dans une famille catholique pratiquante.

Dans l’impuissance de pouvoir contourner ces interdits, je vivais une double vie : un quotidien studieux mais assez joyeux parce que partagé avec la fratrie et les copains de l’immeuble.

Et puis ma vie avec les livres que personne ne contrôlait.

J’apprenais.

Choc de Zola, de Germinal : la violence de classe, la mine, la sexualité brute.

Choc de Dostoievsky, les crises, la passion, la folie.

Je lisais tout ce qui me tombait sous la main. Les lectures « féminines » du centre social, Cronin, Cesbron, Pearl Buck – tous noms disparus aujourd’hui comme le seront ceux de Gavalda, Levy et autres auteurs à succès d’aujourd’hui.

Je lisais les grands aussi, Camus, le choc de L’étranger en 4°. Malraux, La condition humaine, dont je me souviens que je le lisais en classe, en première je crois, pendant le cours de français, en cachant le livre  sous le manuel, le Lagarde et Michard 19° ouvert à la page de Vigny. Moment d’exaltation extrême quand j’avais dû  interrompre ma lecture pour répondre sur Vigny, et improviser vaillamment un commentaire sur je ne sais quel poème.

Il y avait bien de la pose dans tout ça. J’avais emmené en camp de scout les Essais de Montaigne en livre de poche. Histoire de bien montrer que je me fichais du rouge à lèvres et des petites manigances de séduction.

De la pose donc. Sûrement.

Mais pas que.

Sinon ça n’aurait pas duré.

A un moment de bascule, la barrière s’écroule. J’ai le droit de lire ce que je veux, plus, on va m’imposer des programmes de lecture et j’en redemanderai.

Fin des années lycées.

 Case 3

lectricePicassoLectures forcées, multiples, des pensums  (oui j’ai dû lire La cité antique de Fustel de Coulanges, le summum de l’ennui) mais aussi de vrais bonheur quand Brassens figure au programme des concours en 69 (tiens donc !) quand le cours de licence nous plonge dans les surréalistes, quand chacun s’invente un parcours dans la littérature contemporaine.

On se passe tout Vian, on découvre Gombrowicz, on avale Kafka,

Et puis… chacun choisit ses maitres. J’emporte Césaire sous le bras pour mon périple aux USA, j’accompagne à Nice une copine qui fera son mémoire sur Le Clézio.

Je lis Durrel, Le quatuor d’Alexandrie, Miller les Sexus Plexus et compagnie..
Les livres accompagnent le lent surgissement d’une femme.

Dans l’effroi de la solitude, dans l’évanouissement du dieu de l’enfance, je cherche des vigies. Artaud et ses cris. Beckett et ses effacements progressifs, Michaux et ses monstres loufoques.

Une amie s’inquiète pour moi, je devrais lire autre chose, ça ne me vaut rien…

Je persiste.

Je vais bientôt sortir des livres. Une chrysalide.

Je viens de lire le dernier roman de Murakami. Fantastique habituel à l’auteur. Des femmes tissent des « chrysalides de l’air », desquelles sortiront des doubles d’elles-mêmes, des enfants émanant d’un autre univers.

En reprenant l’image, je me vois tissant cette chrysalide de livres qui s’ouvrira nécessairement sur un double inconnu…

Case 4

goldennotebookImpossible de continuer ainsi par étapes chronologiques. L’étape bazarder la littérature n’existera pas. Même si pendant un temps je ne lis plus de romans, la fiction me tombe des mains. Les livres de psychanalyse prennent le relais, la poésie aussi.

Les souvenirs marquants d’une jeune femme des années 70 ?  Les femmes justement. Et au sommet Doris Lessing Le Carnet d’or.  Leçons de vie, féminisme, politique, épreuves initiatiques…Je lis en anglais Les enfants de la violence.   

C’était en vacances dans un chalet des Alpes. Le quotidien sinon laissait peu de place à la lecture autre que professionnelle ou militante.

Les lectures d’un jeune prof de français en collège s’éloignent autant des programmes universitaires que des parcours undergrounds antérieurs. Je m’initie à la science fiction, les grands :  Spinrad Assimov et surtout Philip Dick et Simak. Demain les chiens , merveilleuse fantaisie post humaine où les chiens découvrent leur impuissance devant les fourmis qui s’emparent de leur planète avec leurs robots miniatures. L’oracle consulté – un robot androîde cryonisé qu’on ranime pour l’interroger – a donné la solution  banale du temps des humains : insecticide tout simplement. OUI, mais la loi de ce monde interdit d’ôter la vie, les chiens organiseront donc leur propre migration sur une autre planète. La barbarie contemporaine juste évacuée d’une pichenette..

Je lis tous les Jules Vernes et les commentaires savants de Michel Serres je crois.

J’accumule les policiers.

Je ne me souviens pas du reste.

Après cinq ans d’enseignement dans le Nord, je prends une année sabbatique, j’arrive à Montpellier et je mesure l’immense bonheur du temps de lire enfin revenu. Employée à mi-temps dans une librairie je m’offre le luxe d’emporter un livre le soir pour le rapporter le lendemain après-midi. Je découvre la littérature allemande,  Musil, Canetti, Mann, mais aussi les nouveautés de tous pays. J’embarque La vie mode d’emploi de Perec avec une dédicace de l’auteur venu à la librairie. J’apprends, bien avant Pierre Bayard, à parler des livres que je n’ai pas lus. Avec les notices des éditeurs, les quatrièmes de couverture on bricole un discours assez convaincant. Le vendeur en librairie a quand même nettement moins d’occasion de faire partager sa passion des livres que l’enseignant de français.  Ça se discute, j’exagère, il y a des libraires passionnés, et des profs qui se lamentent sur leurs élèves définitivement hors lecture…

Rien n’est parfait : le libraire doit vendre, le prof doit noter, le bibliothécaire ? doit ???  je n’ai pas eu l’expérience du négatif de cette profession.

J’aime jouer les bibliothécaires moi-même.

 

la lectrice de PicassoA partir de maintenant je ne ferai que des flash d’expériences de lecture marquante.

 Pendant une année scolaire je fais chaque semaine l’aller retour en train entre Montpellier où je vis avec mon compagnon et petite fille, et  Brioude où j’ai la chance inouïe d’avoir un emploi du temps bloqué  sur trois jours. Six heures de train chaque fois. Six heures de plus en plus insupportables au fil des mois. J’ai cessé d’essayer de travailler pendant le trajet, j’ai replongé dans les romans. Je me souviens en particulier de la trilogie d’Aragon, Les cloches de Bale, Bérenice, Blanche ou l’oubli. Je voudrais les relire.

 

Un jour d’hiver l’année suivante, je suis grippée. Pas gravement malade, juste grippée. Je reste une journée entière au lit, je lis Le monde selon Garp. L’impossible pour une jeune mère,  lire un roman tranquillement. J’ai savouré cette journée alitée comme un  cadeau extraordinaire.

J’ai l’occasion de participer à quelques  émissions de radios. Comment ça s’est fait, aucune idée. C’est l’époque des radios libres, le début de radio Clapas à Montpellier. L’émission s’appelle Ratures .  J’ai proposé une fois une heure sur Calvino. Un des mes auteurs préférés du moment.

La règle consistait à parler des nouveautés, que le libraire nous prêtait gracieusement pour l’occasion. Très pratique pour mes finances modestes. Je me souviens d’avoir découvert Camon, un autre auteur italien qui m’avait impressionné. Je ne sais pas si j’aurais pu faire ces émissions sans la présence d’un complice,  inscrivant mon propos dans un dialogue auquel on conviait l’auditeur. Je n’ai pas eu le temps d’apprendre en tous cas.

 

Je relis beaucoup. Je lis très vite. J’oublie très vite aussi. Donc je relis ce que j’aime. Tout de suite . En prenant des notes sur ce que j’ai aimé. Je me souviens qu’autrefois je notais les numéros des pages auxquelles je voulais revenir. Héritage des années d’études. Maintenant, je relis tout simplement.

J’ai lu je ne sais combien de fois L’éternel mari de Dostoievski.

Je me sens rassurée quand j’entends Susan Sontag dire qu’elle a vu 40 fois Einstein on the beach, un spectacle de Bob Wilson qui dure 5 heures…

A priori je relis plus facilement des œuvres courtes. Combien de fois Mrs Dalloway ?

Il faudrait que je dise pourquoi, comme Leslie Kaplan qui résumé des films et des romans dans ses livres.

 J’ai écrit justement à Leslie Kaplan après avoir lu Le psychanalyste. Je n’avais jamais écrit à un auteur, je ne l’ai jamais refait depuis. Mais cette lecture m’avait procuré un tel plaisir qu’il m’a autorisé l’écriture d’une lettre joueuse, dans le ton du roman.. Leslie Kaplan dans sa réponse –eh oui, exception en retour – elle m’a répondu une grande lettre – appréciait  l’appropriation de sa lectrice. Un petit coup de pouce pour mon ego, toujours bienvenu…

 Dans la série relecture,  cette année j’ai relu Maus la BD de Spiegelman sur laShoah. Pour en reparler avec un ami qui ne le connaissait pas. Pour mieux savoir ce qui en fait un ouvrage exceptionnel.  Pour moi c’était une vieille histoire, un questionnement très fort : quand on avait acheté cette BD (en 93 peut-être ?) notre fils avait 12 ans. A un moment donné on s’est aperçu que Maus était devenu son livre de chevet. On s’est inquiété. Attrait pour l’horreur ? morbidité ? Peut-être simplement porte d’entrée vers les mystères des adultes. Après tout Maus raconte l’histoire d’un fils qui essaie de comprendre son père rescapé…

 Je pensais écrire une suite à cet inventaire. Elle n’est pas venue.

 Ecrire ses mémoires de lecture comme on écrit ses mémoires tout court ? Vaine entreprise.

Lire au présent plutôt et mesurer la force de la littérature pour dire le monde contemporain. De Roberto Bolano avec 2O84, tombeau aux femmes assassinées de Ciudad Juarez  à Michaël Ferrier avec Fukushima, récit d'un désastre,  en passant par Russel Banks dans Lointain souvenir de la peau, tableau très sombre d'une société dévoratrice de ses enfants, mais aussi leçon de confiance obstinée dans la puissance de l'imaginaire. Voilà pour mes dernières lectures de romans….

                                                                                       Montpellier 25 avril 2012

 

 Ce texte est illustré de Femme lisant et Lectrice, de Picasso.