La solitude en subprime.

HOPPER1 

Mozart : mon seul amour vrai ! I Wolfgang Amadeus for ever !

Je laisse mes doigts courir sur le clavier. Sans brio ni conviction.

Jim (mon mari) va-t-il enfin lever le nez de son journal ?

Mon récital commence par la Sonata semplice. Un morceau de bravoure, à ce qu'on dit, composé pour les enfants. Si cette sonate est simple, alors je me demande ce que sont celles réputées compliquées.

Pourtant, c'est sûr, il faut que je m'y mette. Demain, c'est la fête des écoles. David Brown (le directeur) compte sur moi. C'estsurtout lui qui m’a dépannée. Je rêve que cet homme prévenant agit par amour pour moi. En tous cas, c'est ce que je laisse entendre à Jim. Je me dis qu'en excitant sa jalousie (on ne sait jamais) je le réveillerai un peu.

Penchée sur le clavier, j'attaque les premières mesures de ma partition. Personne pour tourner les pages. Mon jeu « sent l'huile », autrement dit s'avère laborieux. J'aurais besoin d'être aidée, ou plus simplement de me sentir soutenue.

Jim ne m'écoute pas, j'ai l'impression que je l'agace. On dirait qu'il cherche à s'abstraire d'un environnement sonore importun.

Je ne le blâme pas. C'est vrai qu'il a des soucis. Mais enfin, tout le monde en a. Et puis, nous sommes mari et femme, non ?

Je poursuis plus avant dans ma partition. Lui reste plongé dans les cours de la Bourse. Il ronge son frein, rugit soudain :

«Baby, c'est le krach. Wall Street s'est effondrée hier matin.

  - I'm sorry, Darling, fais-je distraitement. Mais il y a des malheurs pires ! 

  - C'est tout ce que ça te fait ? »

C'est vrai, je ne me sens pas très concernée. Il aurait pu tout aussi bien me donner des nouvelles de la planète Mars.

Accablé, catastrophé, Jim suit des yeux la courbe du Dow Jones. Elle plonge aussi vertigineusement que, sur ma portée, les notes d'une gamme chromatique descendante.

« Bon, dis-je pour le consoler, la Bourse, par définition, ça monte et ça descend. Faut pas te frapper pour ça. »

Je suis une femme simple. Entre la bourse et la vie, résolument, j'ai choisi la vie. On ne se refait pas. Il reprend d'une voix sombre : « C'est juste que nous sommes ruinés ».

Du coup, je capte que c'est grave et j'arrête de pianoter :

« Ah.... Qu'est-ce qu'on fait ?

  - Bonne question, merci de l'avoir posée ! » qu'il ironise.

À présent, que je vous dise. Mon cher et tendre époux a fait carrière aux Abattoirs de Chicago. C'est, plutôt c'était, un as de la conserverie, un forcené du « vrai travail ». Il avait introduit la taylorisation, le rendement programmé, tout le tremblement. Les résultats ont suivi quelque temps. Et puis crac, patatras, un jour, tout a basculé. C'est lorsqu'un consommateur a trouvé un index humain dans une boîte de corned beef. Un doigt, ça ne repousse pas. Si ç'avait été l'annulaire, au moins on aurait pu récupérer la bague. Et puis, une boîte sur des centaines de mille, pensais-je, il n'y a pas de quoi en faire un plat. Là, je blague, mais l'affaire était sérieuse. Elle a fait scandale, la presse en a parlé. La réputation de l'usine était compromise. Jim, en tant que responsable technique, a joué le rôle de fusible. Aussitôt licencié par son boss.

Je n'ai pas épousé un loser, autant dire : un bon à rien. Mon mari, c'est pas pour des prunes qu'on le surnomme « Battling Jim », le « battant ». En d'autres temps, il eût retroussé ses manches et trouvé un nouveau job, vite fait. Mais là, c'est la crise. Par les temps qui courent, aucune entreprise ne recrute plus. Alors, il a dû se contenter de petits boulots. En ce moment, il lave des voitures au Wash Center. Moi, j'enseigne le solfège aux enfants des écoles.

Là je vous la fais brève, inutile de vous ennuyer avec la liste de nos malheurs, on n'en finirait pas. Mieux vaut positiver. Rose, ma fille, ton concert, c'est demain, et pour l'heure, ton récital n'est pas au point.

Le dîner non plus, d'ailleurs, n'est pas prêt. Zut, zut et zut ! Si seulement Jim pouvait s'y mettre ! Il n'a rien d'autre à faire ce soir. Pour une fois, ça ne le déshonorerait pas de faire la cuisine. Mais non, Monsieur n'a pas le coeur à ça. Au lieu de se remuer, il reste planté là.

La mesure est comble (c'est le cas de le dire). J'abandonne ma partition et me tourne vers lui :

« Écoute, Darling, il faut qu'on se parle.

  - Pour nous dire quoi ? »

Je reste interdite. C'est lui qui me demande ça ? Pourtant Jim a raison. C'est un constat qu'au bout de sept ans de mariage, on n'a plus grand chose à se dire. Il paraît que c'est un cap difficile... à en croire ceux qui sont passés par là.

Aujourd'hui, nous atteignons le point de non-retour. Je pressens que les masques vont tomber. Jim a des aveux à me faire, et je me demande bien quoi.

S'il se plaint d'être au chôme, O.K. Ça fait quelque temps que ça dure, je sais de quoi il retourne. S'il pense à ses actions, assez peu pour moi, je n'y connais rien. Quelle idée extravagante il a eu d'investir en Bourse ses indemnités de licenciement ! Pour se protéger de l'inflation, qu'il disait. Alors que nous vivons constamment à crédit ! Il n'a rien à me reprocher, je l'avais mis en garde.

Et s'il fallait chercher ailleurs ? Une histoire de fesse, par exemple. Est-ce que Jim voit une autre femme ? Ah ça non, j'en suis sûre. Prendre une maîtresse, c'est juste bon pour les maris friqués ! Sous cet angle, il n'est pas cap' d'assurer.

Je suis à cours d'hypothèses. Si ce n'est rien de tout ça, eh bien, c'est forcément qu'il y a autre chose. Peut-être quelque chose de si grave qu'il ne peut l'avouer. Je fais semblant de m'adoucir un peu : « Alors, c'est quoi ? »

Il finit par lâcher le morceau.

« Baby, nous allons devoir partir d'ici. ».

Là, j'explose carrément :

« Quitter la maison ? T'es nase ou quoi ? C'est tout ce qu'il nous reste.

  - Elle n'est plus à nous.

  - Comment, plus à nous ? On l'a achetée ensemble il y a six ans !

  - Oui, mais avec un prêt hypothécaire.

  - Et après ? Ça veut dire quoi ?

  - Juste qu'on n'arrive pas déjà  à rembourser et qu’avec la perte que nous venons de faire, la banque se payera sur la maison.

  - Et nos meubles ? Et le piano ? Qu'est-ce qu'on en fait ?

  - Il y a de bonnes chances que l'huissier débarque ici dans les prochains jours. La honte ! Trop heureux s'il nous laisse une table et deux chaises.

Pause. Un long soupir. Je rabats le couvercle sur mon clavier. Finies les répètes. Plus question de ça. C'est le banquier qui a le dernier mot. Proclamé vainqueur par K.O.

La partition de Mozart prend le chemin de la corbeille. Amadeus, rien à cirer, désormais. Tout bien considéré, la Sonata semplice n'est pas si simple, ni si gaie qu'elle en a l'air.

HOPPER2

J'ai rencontré cette fille à New-York, au début de l'été. Immédiatement, j'ai remarqué sa mise simple, elle fait « provinciale », on pourrait dire empruntée. Ensuite, nous avons fait plus ample connaissance autour d'un verre. Elle m'a raconté son histoire, au fond celle d'un peu tout le monde... c'est justement ce qui m'a touché. Que voulez-vous, j'aime les gens comme ils sont dans la vie de tous les jours, même et surtout quand ladite vie n'est pas très gaie. Rose (c'est ainsi qu'elle se nomme) a été plaquée par son mari, suite à des difficultés financières, il paraît. Jim (son Jules) est parti chercher fortune dans une autre ville et n'est pas revenu. Depuis trois mois, elle est sans nouvelles de lui. En attendant, Rose est dans la dèche.

Je lui propose de me servir de modèle. Un boulot bien payé si mes tableaux se vendent.

Elle se rebiffe : « Poser à poil ? Ah non, je n'irai jamais faire la pute ! Tout sauf ça ! »

Je luis dis qu'elle n'a rien compris. D'abord, je ne lui demande pas de poser nue. Disons juste un peu -si peu - dévêtue. Ensuite, je lui explique que servir de modèle à un peintre n'a rien à voir avec le tapin, même si des fois il se passe des choses entre eux. Pour l'heure, je ne demande à Rose qu'une chose : être elle-même. C'est pourtant simple, non ? Finalement, mon interlocutrice accepte. Elle n'a pas vraiment le choix.

Je décide que a première séance n'aura pas lieu en atelier. Trop conventionnel, trop évident. Je dis à Rose de m'attendre demain dix heures dans sa chambre d'hôtel. En quoi faisant ? Rien de spécial. Juste ce qu'elle ferait si elle n'attendait personne. Ou plutôt rien de personne et surtout pas de moi. Vous voyez : ce n'est pas si facile d'être naturel.

À présent, Rose est en combinaison (rose évidemment) sur un lit pas défait, épaules nues, cuisses à l'air. Elle a jeté sa robe sur le dossier d'une chaise. On remarque sur une commode son chapeau cloche en équilibre instable. Ses bagages ? Même pas défaits. On ne voit pas ses frusques joncher le sol. Ne changez surtout rien pour moi, c'est parfait comme ça.

La lumière ? Ah oui, j'allais oublier d'en parler, c'est capital dans un tableau. Une immense fenêtre, sans châssis, fait écran entre le modèle et le monde extérieur. Carré blanc sur fond blanc, risquerais-je, usant d'un titre qui n'est pas de moi. La silhouette juvénile de Rose se profile à contre-jour. Cet éclairage caresse et met en valeur sa chair nue : rien d'indécent, pourtant. Juste un soupçon d'érotisme de bon aloi. Rose ne regarde ni le peintre, ni le spectateur.Elle ne perçoit rien d'un monde extérieur où d'ailleurs, il n'y a rien à voir. Ses yeux semblent tournés vers un meuble virtuel, le piano que l'huissier lui a pris et qu'elle ne reverra jamais. Un piano, c'est un instrument coûteux et encombrant. Qui, je vous demande un peu, peut s'attendre à trouver un piano dans une chambre d'hôtel deux étoiles ?

Alors, qu'est-ce qu'elle fait, Rose ? Elle lit ! Elle lit quoi ? Allez savoir ! Un roman de gare à moins que ce ne soit un bouquin sur Mozart. Peut-être aussi qu'elle ne lit pas pour de bon, qu'elle fait seulement semblant ? Ou alors qu'elle joue dans sa tête, pour elle toute seule (nul besoin d'instrument pour ça), la Sonata semplice, une mélodie joyeuse à en pleurer. Cela se devine à son expression. Je fantasme, il est vrai. N’est-ce pas un privilège du peintre que de transcrire sur la toile ce qu'il ne voit pas réellement mais qu'il imagine se passer dans la tête de son modèle ? En ce qui me concerne, je peins les choses comme je les ressens. Rose est à l'image de la crise que nous traversons, partagée entre désespérance et sourde colère, avec la solitude en subprime.

Edward Hopper : « Chambre d'hôtel », 1931, huile sur toile 152 x 166, coll. Thyssen, Madrid.