Une fable sociale inspirée de l'unviers de Magritte...

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Tableau de Magritte « Golconde » 1953

 

N., 18 rue des Escarres, dans le centre-ville.

La municipalité a décidé de revaloriser le patrimoine de ce quartier. L'immeuble des années 1900, droit et longiligne, vient d'être rénové. La noirceur de la façade s'efface sous un gris impeccable. La toiture revêt un manteau rouge sang étanche à la brume dominante. Il s'étire jusqu'à  la porte 38 sans discuter.

Le dehors est flambant neuf, le maire a fait un discours, les habitants sont tous sortis et puis ont refermé à double tour. On ne sait jamais ce que l'air transporte, de virus ou de bactéries, de pollen et d'odeurs,  s' immuniser contre tout ce qui peut insidieusement pénétrer.

Au rez-de-chaussée, les occupants rajeunissent et nettoient leurs chats, les soucoupes de croquettes désormais en plastique s'alignent dans les cuisines, sur les rebords de fenêtre c'est impossible.

Les doubles vitrages isolent les dedans, sécurité, impénétrabilité, séduisent les locataires.

Madeleine au 4ème aurait voulu crier, appeler à l'aide quand son mari Gustave est rentré saoul et l'a menacée d'une barre de fer apposée à la cheminée qui d'ailleurs ne fonctionne plus, le syndic a bouché les conduits encrassés par la suie.

 Madame Decoin, sur le même palier, a eu une attaque mais personne n'a vu le Samu l'emporter.

Mr Demaison du 2d s'est fait cambrioler, le chambranle a sauté au pied de biche mais les voisins ont une porte blindée étanche à tous les bruits.

Chacun se terre dans son assiette.

 

Dans les étages on peut encore se croiser devant l'ascenseur, on ne sait pas, on n'entend pas la musique au 3ème pourtant si belle, seule une effluve de notes en longeant le couloir, à la porte n° 6  il n'y a pas de nom, on ne sait pas à qui appartiennent ces mains

 Tout est propre, tout devient anonyme.

Les hommes sortent, rentrent impeccables dans leurs pardessus noirs, et main vissée sur le rebord du chapeau de feutre noir, esquissent un salut en étirant la nuque.

 De leurs pas lisses ils traversent l'espace.

Ils vont et viennent, peut-être une danse où les participants, à heure fixe, s'échangent les rôles.

Aucun titre ne les distingue, ils forment un massif selon l'heure, le dedans se déverse en ondes régulières, pour atteindre la perfection?

***

Changement: les voisins du 4ème déménagent, les poubelles débordent, puis réapparaissent sur le trottoir bientôt vidées par les camions à 5h du matin, un jeune couple encombre les escaliers, ils vont les remplacer.

Certaines portes ne bougent pas, c'est que les anciens occupants restent là, le pain s'effrite, les tapisseries pâlissent, ils sont fiers de ce que les murs tracent leur histoire.

Le square lui est entaché de tous ceux qui n'ont pu s'abriter, il faudra les canaliser mais leurs vestons ne sont pas neufs et de couleurs hétéroclites, ces hommes là crachent et enragent.

 Le maire de N. envoie des enquêteurs, fait des propositions, les hommes ça va ça vient et ça se colle, les lignes verticales s'essoufflent, le déséquilibre guette, le mouvement empêche, la façade survivra-t-elle?

 ***

A présent il pleut des hommes, certains rebondissent, courent sur les toits, vers les officines, descendent des étages rasoir en main, chantent sous la douche un lever du soleil, s'écrasent sur les galets, cognent leurs chaussures aux bornes des trottoirs, perdent leurs clefs ou remontent leurs lunettes, tirent sur leur pochette, arrangent leurs cravates, tous les mêmes, ceux de la rue des Escarres, ils s'engouffrent dans les métros le pas lisse et en plus furtif, plus furtif que tout à l'heure un peu plus haut avant dans l'histoire, ils tournent au coin de l'autre immeuble semblable, ils tournent semblables au coin de l'autre immeuble, il est gris impeccable, la façade ravalée, mais il n'a pas de toit, il s'étire en contrebas, depuis son 4e étage Madeleine le voit face à elle, il se concentre à sa droite, peu à peu dans son regard il prend toute la place, il n'a pas de toit, il n'y plus d'hommes qui tombent, il ne bouge pas, pour atteindre la perfection?

 Grands petits de loin de près du haut du centre et d'en bas du dehors du dedans ils envahissent la cité limpide aux rideaux blancs sur les doubles vitrages, ils filtrent la lumière, les pardessus noirs sur les façades grises de face de profil ou vers la gauche, s'engagent et s'accrochent, gaz à tous les étages, mobiles tintinnant sous le vent, les petits des grands les suivent, la façade d'en face, sans tache, avance cinglante sous les yeux de Madeleine, radeau offensant son immeuble qui s'étend du n°18 au 36 de la rue des Escarres au centre ville de N .

               Chantal