Piste d'écriture: se laisser inspirer par l'univers pictural d'Edward Hopper. 

hoppervoyageuse

Compartiment C Voiture 293 (Edward Hopper 1938)

La voyageuse

 

Lui : Thomas, écoute j'ai un grand service à te demander : c'est Madeleine… je crois qu'elle me trompe ! Elle part demain par le rapide de 9 heures. 

Moi :  Qu'est-ce-que tu racontes ? Qu'elle parte n'est pas du tout une preuve d'infidélité !... »

Lui : J'ai de fortes présomptions... Quelquefois elle rentre tard de son travail... Souvent elle parle doucement au téléphone et s'interrompt quand j'arrive dans la pièce... Tu vois tout ça n'est pas normal !...

Moi : Qu'ai-je à voir dans cette histoire ?

Lui : Tu vas la suivre !

Moi : Quoi ? Mais je ne la connais pas !

Lui : Justement elle ne se méfiera pas, et ne se rendra compte de rien...

Moi : Mais enfin Maurice tu lis trop de romans policiers ! Tu fais sûrement fausse route... Elle a peut-être un déplacement professionnel à assurer... Tu ne la connais pas depuis longtemps aussi...

Lui : Justement je ne veux pas m'engager avec quelqu'un qui me ment...

Moi : Elle t-a dit qu'elle partait où ?

Lui : Elle ne m'a rien dit... J'ai trouvé le billet de train dans son sac, la semaine dernière...par pur hasard... J'ai cru qu'elle me parlerait de ce voyage... Et comme il n'en est rien, j'ai eu cette idée ! La suivre... Tu pourras l'observer tranquillement... Je t'ai pris le même billet qu'elle, et par chance dans le même wagon...

Moi : Tu aurais pu commencer par m'en parler... J'ai des choses à faire...Tu oublies que je rentre d'un grand séjour à l'étranger. Il faut que j'écrive ! Mon éditeur me presse ! Je dois rendre mon manuscrit avant la fin du mois.

Lui : Thomas, sois sympa ! Demain, tu pourras écrire dans le train ! Ton travail n'en souffrira pas !... Je t'ai préparé une photo de Madeleine pour que tu la reconnaisses...

 

C'est ainsi que me voilà assis face à une ravissante jeune femme blonde.

Où va-t-elle ? La petite valise glissée sous la banquette montre qu'elle ne part pas pour un grand voyage. Juste une escapade, l'espace d'un jour ? Va-t-elle retrouver quelqu'un comme le soupçonne Maurice ? Quel suspicieux celui-là ! A cause de lui me voilà transformé en détective privé l'espace de quelques heures... Je l'aime comme un frère et je veux bien lui rendre ce service mais je ne sais vraiment pas si je serai à la hauteur de la tâche qu'il m'a confiée...

J'observe discrètement le sujet de ma filature. D'un geste gracieux, la jeune femme repose sur la banquette un petit carnet sur lequel, de page en page, elle a annoté des commentaires. Il s'agit sûrement de son agenda. Elle semble calme et détendue et son visage rayonne de douceur. Elle est songeuse. Elle lève les yeux, me regarde, mais ne me voit pas. Je suis transparent. Son regard se porte au delà de ma personne, vers quelqu'un ou quelque chose qui occupe toute sa pensée. Ses yeux se tournent ensuite vers la fenêtre, elle admire le paysage qui défile. Je profite de ce moment pour l'observer plus attentivement. De son profil bien dessiné émanent la fraîcheur et l'innocence. Comment Maurice peut-il ressentir de la tromperie latente, face à un tel être ? Son port de tête révèle une distinction naturelle ; je suis fortement impressionné, admiratif ! Alertée par un sixième sens qui lui susurre que des yeux sont posés sur elle, elle se tourne vers moi. Ses yeux verts clairs m'inondent de leur limpidité. Honteux d'être resté à la contempler, j'attrape mécaniquement les feuilles de mon manuscrit. Mon geste est tellement maladroit que les trois quarts de la pile glissent à terre, suivi de mon stylo dégringolant de la tablette. De plus en plus confus, je rougis. Elle esquisse un léger sourire et me tend les deux feuilles qui ont échoué à ses pieds. Je la remercie vivement. Qu'aurais-je pu dire d'autre ? Cassé en deux, rassemblant d'un geste nerveux les pages éparpillées, j'ai conscience d'offrir un spectacle burlesque. Amusée, elle sourit plus largement quand, agenouillé, je débusque avec peine les papiers logés sous la banquette. Transpirant, dans un ultime effort je déniche mon Mont Blanc caché derrière le pied du siège. Le traitre ! Cadeau collectif offert pour mes cinquante ans, je ne voulais vraiment pas le perdre.

Je suis ridicule ! Je regagne enfin ma place. Je constate qu'elle s'est de nouveau évadée par la pensée. A présent, absorbée par sa lecture, elle compulse un dossier attentivement. Je me penche à mon tour sur mon manuscrit mais ne parviens pas à me concentrer sur mon écriture. Je suis obnubilé par la présence de cette femme. Elle croise ses jambes, offrant à mon regard inquisiteur le galbe parfait de ses mollets. Dans ce mouvement, la robe remonte légèrement découvrant ses genoux. La tenue stricte tant par sa couleur que par sa coupe ajoute, par le contraste de son puritanisme, de la sensualité à ce coin de chair dévoilée. Sa tête inclinée laisse entrevoir une nuque gracile effleurée par des boucles dorées. Elle est désirable... Où là là ! Thomas, mon grand, ressaisis-toi ! Quels sont ces sentiments qui t'assaillent subitement ? N'oublie pas que tu es ici en service commandé !... Tu dois rester impartial et distant !... Ton ami Maurice n'apprécierait pas que tu tombes sous le charme de sa dulcinée !...

« Contrôle ! Monsieur avez-vous votre billet s'il-vous-plait ? »

Je sors tout d'un coup de ma rêverie et tend au contrôleur le ticket demandé. Une vérification rapide et déjà il s'adresse à ma voisine d'en face. « Bonjour madame, votre billet s'il-vous-plait ! Le train a pris un peu de retard ! Il faudra vous dépêcher pour attraper votre correspondance... ».

Je m'affole : une correspondance ! Mais je n'ai rien prévu de tel ! Maurice a dû se tromper, il a pris un billet simple !...

Visiblement, Madeleine est, elle aussi, contrariée... Agacée elle attrape une petite pochette pour ranger à nouveau son billet. Par ce geste nerveux elle bouscule le dossier posé sur ses genoux et la liasse tombe à mes pieds. Le scénario vécu un moment plus tôt se renouvelle. Je ramasse les papiers et lui les tend.

― Décidément, nous avons la même maladresse ! dit-elle avec un sourire. 

― C'est ce qui arrive quand on est préoccupé n'est-ce-pas ? dis-je tout surpris de ce dialogue qui s'amorce.

― Oui !... Je ne peux pas me permettre d'arriver en retard car en fin de matinée, j'ai un audit. Face au jury je dois me montrer compétente et convaincante. Du résultat dépend ma promotion. Je voudrais tellement réussir... ajoute-elle en se pressant les mains anxieusement...

J'analyse la situation : voilà donc la clé du mystère ? Excuse un peu facile tout de même ! Pourquoi, prendre alors une valise... si petite soit-elle ? Poussons en avant l'enquête. Je sens monter en moi des talents d'investigateur. Sherlock Homes lui même en pâlirait !

― Votre entourage doit être fier de votre réussite prochaine ?

― Oh ! mon conjoint n'est pas au courant... Je veux lui faire la surprise pour son anniversaire... J'estime que cela pourrait être le plus beau des cadeaux... A condition de réussir bien sûr... ajoute-elle en haussant les épaules d'un air embarrassé.

De petites clochettes de joie tintinnabulent dans ma tête. Selon ma conviction profonde, Madeleine ne pouvait pas être coupable de tromperie et me voilà conforté dans cette pensée.

― Vous allez réussir !...

― C'est ce que dit ma mère... Elle est la seule au courant de cet examen !... D'ailleurs j'en profite pour aller la voir juste après... Mais, excusez-moi ! Vous avez, sans doute, mieux à faire que d'écouter mes bavardages...

― Vous ne me dérangez pas du tout ! Je suis écrivain et notre rencontre fortuite dans ce train pourrait tout à fait être le début de mon prochain roman...

― Eh bien je vous souhaite beaucoup de réussite à vous aussi ! Dit-elle avec un ravissant sourire.

 

J'ai hâte d'être témoin de sa surprise le jour où je la reverrai, chez toi cette fois, mon cher Maurice car bien sûr tu me la présenteras... Ce sera à ton tour de feindre l'étonnement quand dans un fou-rire communicatif, nous évoquerons notre rencontre... dans un train !