Piste d'écriture : alterner les points de vue d'au moins deux personnages, parlant à la première personne, et menant le récit tour à tour.

Une nouvelle sensible de Marie...


 "Je te ressers?"

-       Je te ressers ?

-       Vas-y ! Mais plutôt du blanc.

-       Tu ne changes décidément pas, toi. Mais comment tu feras le jour où tu seras enceinte ?

-       Ce n’est pas au programme. Et puis tu sais bien qu’on est trop sur Terre. Pas la peine de l’encombrer.

 

Marre d’entendre toujours la même question. Marre de devoir dire toujours la même réponse.

Mais sauvée par le doux bruit de la voiture de Pauline et Fred, qui sont heureusement venus interrompre cette ritournelle. Ils arrivent au bon moment. Comme d’habitude, un coffre surchargé, une banquette arrière grouillante, des poussettes et autres objets non identifiés débordants. Surtout les potes, ne changez rien vous êtes parfaits !

Mais qu’est-ce que je fais là ! S’il n’y avait que les excroissances de Pauline et Fred, ça irait encore, on a l’habitude. Mais là… Comment as-tu pu me faire ça, Léonardo ?

Tous mes sens plongent dans le verre de Sancerre. On se réconforte comme on peut. J’aperçois le tilleul de mon enfance, celui près du puits, terrain de jeu de mes deux écureuils que j’apercevais chaque matin avant d’aller rejoindre les bancs. Argh ! Askan les a vus, il les poursuit. Courez, courez vite. Il est à un mètre d’eux, il ne va tout de même pas les… Ouf ! Sauvés ! Il a décidément un goût de tilleul ce vin. Fruité aussi. Quelques notes de groseille blanche peut-être. A moins que ce ne soit de la pomme Granny Smith, compoté avec quelques raisins secs. Ou du Bledina.

**

Elle ne change pas. Toujours aussi lumineuse, irrésistible. Comme si le temps n’avait pas d’effet sur elle. En y regardant mieux, elle a quand même dû prendre du ventre, un peu de fesses aussi. Remarque elle n’a jamais été mince. Comment ils l’appelaient au lycée déjà ? Boulette ? Rondelet ? Je ne me rappelle plus, il faudrait que je lui demande. Peut-être pas finalement.

Elle ne change pas. Toujours avec son verre de vin. Elle ne peut pas s’empêcher de jouer les petites bourgeoises.

Sûre d’elle. Hautaine.

Elle m’excite. Surtout ne pas lui montrer qu’elle m’attire toujours. Et puis il y a petite Emma maintenant…

 

Je lui lance :

-       Tu viens ? On va les aider.

Je la prends par le cou, comme un pote.

-       Oui. Même si j’aurais été ravie que tu me parles un peu de toi. Comment ça se passe, maintenant, sexuellement ?

-       Pourquoi tu me demandes ça ?

Axel, 4 ans, s’engouffre dans ses jambes. Elle le fait décoller, l’embrasse, lui mord les doigts.

Mais pourquoi elle dit ça. Qu’est-ce qu’elle insinue ? Elle a toujours été dans la provocation. Mais qu’est-ce qu’elle sait exactement ? En a-t-elle parlé avec Carine ? Elles ne s’aiment pas, ça ne tient pas debout.

**

Axel court vers moi pour m’embrasser. Tiens, il se rappelle de moi. Ses mains potelées s’engouffrent dans mes cheveux. Bon, ça c’était pas utile. Tu sais tes doigts pleins de confiture, je peux m’en passer. Bien sûr je ne vais pas te le dire, tes parents n’apprécieraient certainement pas. Il me sourit. Il est craquant.

 

Un week-end placé sous le signe des enfants. Axel, Laura, Teddy. Maintenant Emma. De nouveaux rapports s’installent entre nous. Fini les virées nocturnes, les questions existentielles, les bivouacs les soirs d’été, les week-ends improvisés. Bonjour les couches, les purées de carotte, de pomme de terre, de petit pois, les plans d’épargne.

Ils sont tous là. Enfin presque.

 

Je rejoins Léo et les autres sur la terrasse :

-       Alors, on parle couche-culotte ?

-       Tu crois qu’on est plus capable de parler d’autre chose ?

-       Non seulement je le crois, mais j’en suis convaincue

Je sens son regard sur moi. Colère ? Dédain ? Envie ? Incapable de le dire, il semble tellement insondable. Que ressent-il ? Que veut-il ? Est-il heureux ?

**

Elle m’énerve avec ses faux airs espiègles, ses sous-entendus. Qu’est-ce qu’elle cherche ?

Elle doit être jalouse à en crever. Elle, sans mec, sans enfant. Oui tu l’as ta liberté, mais à quel prix ?

Il y avait cette jeune femme autrefois, cette jeune femme pétillante. Il y a eu cette nuit, magique, sur le mont Aigoual. Je savais que c’était dangereux, Carine ne pouvait pas venir ce week-end là. On est parti tous les quatre, Fred, Pauline, elle et moi. Un bivouac comme on en faisait souvent. Mais cette nuit avait un goût particulier, une atmosphère de pleine lune. Je venais de finir mes partiels.

Je savais qu’on en avait envie tous les deux. C’était dans l’air. Un parfum d’interdit. Une nuit étoilée. Un souvenir qui nous lie.

**

 Qu’est-ce qu’il a me regarder comme ça ? Ca deviendrait presque gênant. Mais parle, dis quelque chose. Fred t’a posé une question.

-       Tu disais ?

-       Heu non rien d’important. Ca va, vieux ? Tes nuits sont si courtes que ça avec Emma ? Tu verras, c’est les premiers mois les pires. Un petit Ricard pour tenir le choc ?

 

Les premiers mois les pires... Les pires d’une longue période plutôt. Mais tu le savais. On le savait. Tu l’as fait ce choix. Ou je l’ai fait, sans toi.

C’est arrivé comme ça, on ne s’y attendait pas. La nuit s’y prêtait. On jouait à se séduire. Un moment magique.

Le jeu est devenu réalité. Une réalité que je n’étais pas prête à assumer.

Tu as fait le choix de rester. J’ai fait le choix de ne pas le garder.