« Vivement cet hiver qu'on attende l'été ! »  (1)

« Les cigales sont là ! »

 Aquarelle

 Par la fenêtre

ouverte, entre un parfum de

mer et de myrte.

 Solstice d'été. Huit heures, bientôt - plutôt : bien tard ! Allons ! Debout, paresseuse ! Il est temps de s'extraire de la couette, le soleil est déjà haut ! Ses rayons percent les volets à claire-voies, autant de rayons dardés sur Alice, qui s'amuse à suivre des yeux la lente progression des stries lumineuses au plafond. Elle ne se sent aucun ressort, mis à part ceux du sommier, qui sinistrement craquent.

Elle se lève enfin, écarte les persiennes. Se penche à la fenêtre. Hume l'air à plein poumons. Un reste – un zeste – de fraîcheur matinale baigne son visage. En profiter surtout, cela ne va pas durer. Pas un nuage à l'horizon. La tramontane a nettoyé le ciel, ce vent de terre élève la température. Déjà la moiteur, une sensation brûlante sur sa peau. Monte le choeur assourdissant des cigales. Un parfum de mer et de myrte émane du jardin, envahit la pièce.

Il flotte sur les lèvres d’Alice un sourire enfantin. Qu'ils sont loin, les rivages brumeux de son île natale ! Enfin ça, c'est un cliché à l'usage des French people. Il arrive qu'il fasse beau même en Angleterre. Alice a quitté le comté de Sussex, le sud du nord, pour s'installer sur la côte catalane, en quelque sorte le nord du sud. Depuis que la jeune Anglaise a débarqué sur ce rivage, à Saint-Galdric, c'est l'état de jubilation permanente. Elle ne se lasse pas de redécouvrir le monde. Alice a trouvé son Pays des Merveilles.

Alors, comme jadis l'on brûlait ses vaisseaux, elle a définitivement remisé son maigre viatique. La valise en skaï gît piteusement sur une étagère, inemployée. Elle ne contenait au vrai qu'une chemise de nuit, sa brosse à dents, une robe d'organdi blanc. Plus, il est vrai, tout l'attirail de l'artiste en voyage : palette, fusains, un assortiment de pinceaux, couteau à peindre, huiles, acryliques, diluants, vernis, bidon, pince et patin couffin. Le talent, cela prend de la place, on ne dirait pas.

Et puis, tout de suite, il y a eu Raph'. Depuis combien de temps se sont-ils rencontrés ? Cinq ans déjà, le temps passe vite. Alice ferme les yeux. Sa mémoire – elle a fixé ces images - la ramène à Vilanova de la Marende, au jardin de l'Esplanade, au temps du solstice, comme aujourd'hui. On était en pleins préparatifs de la Fête de la musique, une coutume insolite aux yeux de l'arrivante d'Outre-Manche. Alice avait pourtant d'autres préoccupations. La jeune artiste devait exposer ses oeuvres le soir même à la Galerie des Arts. Pour ce faire, un emplacement lui avait été alloué, mais hélas, à quelques heures du vernissage, son stand était loin d'être prêt. Accrocher des tableaux, mine de rien, c'est toute une affaire, cela fait du remue-ménage ; pour une femme seule, les grilles sont lourdes à déplacer. Alice avait terriblement besoin de quelqu'un pour l'aider.

Baragouinait dans un Français embarrassé :

« Please... Meussiou, s'il veus plaît ...! »

Bonne pioche. Elle était tombée sur un galant homme, un peu trop empressé même à son égard. Pourquoi Raphaël Escudié, architecte de son état, avait-il une heure à perdre ce jour-là ? Sans doute un rendez-vous inopinément annulé. Comment ses pas errants l'avaient-ils conduit sur l'Esplanade ? Et par quel hasard était-il entré dans cette galerie habituellement fermée entre midi et deux ? Sans doute l'affiche annonçant la prochaine exposition d'Alix Cornwall l'avait-elle intrigué. Jamais Raph' n'avait entendu parler de cette artiste. Cornwall : les Cornouailles, un nom facile à mémoriser, pourtant. D'Alix, il ne tarderait pas à faire Alice, en hommage incontournable à Lewis Carroll. Pour l'heure, il flairait déjà le coeur à prendre, trouvant à cette inconnue un physique de célibattante excentrique à la Bridget Jones. Bien sûr, ré-écrivant l'histoire, il prétendit plus tard s'être émerveillé de la fraîcheur de ses oeuvres, mais ce n'était pas là son motif essentiel. La pauvrette voyait dans ce passant secourable un instrument de la Providence et (pour faire simple) un client potentiel, l'un n'excluant pas l'autre. Alors, Raphaël avait retroussé ses manches.

L'union fait la force : en s'y mettant à deux, le stand fut promptement installé.

Au final, satisfait de son travail, il lui conseilla de vendre par internet. Une solution prometteuse, que peu d'artistes pratiquaient encore. Cela s'avérait plus pratique, plus efficace et moins coûteux que d'exposer. Elle avait approuvé son idée avec un sourire charmant : « Yes, why not ? ».

Pourquoi pas, en effet ? Alors, Raph' s'était mis en devoir de prendre quelques photos, pour illustrer le futur site web. Il avait observé en connaisseur que l'emplacement réservé ne mettait pas suffisamment les oeuvres en valeur. Avec cette orientation, le stand ne bénéficiait pas d'un éclairage favorable. Peut-être ces aquarelles rendraient-elles mieux à la lumière en les disposant différemment. Oui, il fallait les espacer davantage, une présentation aérée, c'est toujours mieux. « Maintenant, Miss, approchez-vous du stand... tournez-vous vers ce tableau... le regard du spectateur doit converger vers les lignes de fuite de la composition. »

L'aquarelle figurait un paysage méditerranéen. Un jardin pour être plus précis.

Ce disant, Raphaël trichait un peu, car le véritable point de fuite plongeait dans le décolleté de l'artiste.

Il rougit comme un écolier, lui demanda de poser sans ses lunettes de soleil, cela faisait trop « starlette ». Il fallait rester naturelle, oublier l'objectif du photographe. Lui se trouvait en position d'opérateur-voyeur. Il se donnait bonne conscience, ne cherchant qu'à sélectionner le meilleur angle pour mettre le modèle en valeur, dans son intérêt, bien entendu. Quelle plus noble tâche, en effet, que de chercher dans un corps, un visage humain ce qu'ils ont de plus harmonieux ?

Malgré tout, ce spectacle le troublait. Allez savoir pourquoi, son regard sur la jeune femme avait changé. Elle lui sembla désirable, ainsi. Sur le moment ça l'avait laissé scotché. Le temps qu'elle ôtât ses lunettes, l'espace d'un instant, son vrai visage lui était apparu dans toute sa nudité, émouvant parce que vulnérable. À l'objectif, il avait tenté de saisir cette expression fugace. Et puis (coup de chaleur ou coup de coeur?), l'opérateur s'était senti vaciller. C'est grave, docteur ? Non monsieur, juste un malaise, imputable à la canicule. Un bon conseil : ouvrez la fenêtre, respirez une bouffée d'air pur. Il n'y paraîtra plus.

Alice ne comprenait rien à ce qui se passait « de l'autre côté du miroir », trouvant que le photographe occasionnel perdait un temps fou pour prendre quelques clichés. Ouf, c'était fini. Elle demanda à repasser ces images à l'écran pour en vérifier la qualité. Approuva d'un signe de tête : ceci paraissait convenir. Bon, voilà, revenez pour le vernissage, si le coeur vous en dit.

Raph' était de plus en plus confus. Ne sachant trop quoi dire, il proposa à l'artiste de lui acheter son aquarelle et lui demanda son prix. Elle répondit que ce n'était qu'une oeuvre de circonstance dont elle lui ferait cadeau, pour la peine qu'il avait prise. Elle l'enveloppa soigneusement, la lui remit. Puis l'entretien tourna court. L'architecte la remercia, prit congé d'elle, sous prétexte qu'il avait beaucoup à faire (ce qui était vrai).

Il ne mesurait pas encore l'importance de cette rencontre et cherchait vainement à qualifier cette situation inédite. Y repensant par la suite, un mot lui vint à l'esprit : celui d'«immédiateté ». Cela ne voulait rien dire, mais c'est ce qu'il avait trouvé de moins mauvais pour exprimer ce qu'il ressentait.

 

Cartes de visite échangées.

 

Les mains frôlées, les doigts qui s'entrecroisent.

 

« On pourrait se revoir.... »

 

Caresses furtives, premier baiser échangé. 

 

« It's so lovely ! »

 

Cachotteries, mensonges.

 

L'adultère, un vilain mot.

 

L'enfer du couple, et le divorce.

 

Les voies du Destin sont tortueuses.

 

(à suivre)