Piste d'écriture: ne pas écrire qu'avec ses yeux... mais avec tous ses sens, et en particulier l'odorat.

pluieEt la pluie

Orage des espoirs
Paysages de l'esprit
Indiens des étés

Le vent s'était tu. Une heure qu'il soufflait, amenant des Cévennes l'odeur des feuilles, de l'humus et des cèpes, sur fond d'une petite touche sablée.
Le bruissement des feuilles et le choc des branches s'étaient arrêtés... pour un temps. Temps bref. Premier éclair, premier tonnerre et première goutte, lourde, fraîche, au goût de Bizance. Elle était arrivée seule sur mon front, puis elle avait ruisselé jusqu'à mes lèvres. Cinq secondes à peine et elles étaient des milliers, déchirant le silence par un millier d'impacts. Les yeux fermés, je découvrais un paysage nouveau. Sur l'herbe, le son est amorti, presque étouffé, soulevant à mes narines les senteurs végétales des moissons de l'été, fourrages pour l'hiver. Sur les routes sinueuses des campagnes, tracteurs à 30 à l'heure qui portent des champs aux granges, leurs mille et une petites bottes de foin. Peuple de l'herbe.

Après un quart d'heure, le sol gorgé d'eau, ce sont des milliers de flic-flac-floc qui étalent devant moi le paysage d'un torrent tropical, à l'odeur fraîche, terreuse et boisée. Plus haut, les arbres interrompent le rideau diluvien dans un froissement délicat, libérant le parfum suave des platanes. Rien de plus jouissif pour moi, après l'orage, que de me jeter dans la rue, les yeux fermés, le nez en l'air, sniffant comme un camé l'odeur des platanes après la pluie. Rien de plus jouissif à part pendant l'orage peut-être.
Plus loin, sur le bitume du parking, les gouttes s'écrasent dans un claquement sec et se divisent en milliards de petites particules d'eau, puis rebondissent dans un joyeux vacarme. Les premières perles s'évaporent sur le bitume encore chaud et remontent avec elles l'odeur chaude et humide des mois d'été. Vacances.

Des rires aux éclats, une invitation. Bruits de pas, flic-floc dans les flaques. Au dessus de l'herbe, Charlotte s'interpose entre le ciel et le sol. Sa robe trempée, mon paysage est bouleversé. Rien de plus jouissif que l'orage, le vent qui tombe, la première goutte, le premier éclair, le premier tonnerre. Rien de plus jouissif, jusqu'à présent. Charlotte déchire l'orage de toute sa légèreté. Cette légèreté que l'orage dessinait en moi. Charlotte danse, tourbillon d'un vent nouveau. Je n'avais jamais entendu le bruit de l'orage sur le corps de Charlotte. Dans ses cheveux c'est un souffle sur de la soie. Sur sa peau, l'éclat des baisers en ricochet. Et dans les flaques ses pieds rient comme des enfants.

Un pied devant l'autre, je suis sous l'orage. Plus d'abri, j'avance dans mes paysages longtemps rêvés. Le bruit est assourdissant et la nature me balaie, me fouette. Je suis vivant et la main de Charlotte m'entraîne sous l'averse. Nous dansons. Sa bouche est une fraise, ses yeux saphir m'invitent à me jeter à l'eau.
Je n'avais jamais senti l'odeur de la pluie sur le corps de Charlotte. Fraise des bois et citron vert, lait frais et cannelle, désir et plaisir.
Quand l'orage s'est arrêté, j'étais allongé au milieu de la pelouse... trempé. Les premiers rayons du soleil, les premiers chants des oiseaux et le premier baiser de Charlotte, léger, frais, au goût de Bizance."
 
Olivier Hirt, 26 septembre 2012.