Piste d'écriture: les odeurs.

 

Une odeur de cordite

 

Vanille_Après son jogging dans le parc Montsouris, Laure venait toujours s’assoir sur le banc qui se trouvait face au massif de fleurs qui changeaient suivant les saisons. Elle aimait ce moment de détente après l’effort. Elle qui bossait dur pour obtenir son doctorat, ces instants lui étaient salutaires.

Ce jour de printemps, un homme avait déjà pris place. Il avait la quarantaine un peu voûtée, et était vêtu d’un jean et d’un polo démodés. Il reniflait fort comme un chien qui flaire le gibier, ce qui contraria Laure qui venait sur ce banc pour y trouver le calme. Elle ne put s’empêcher de lui dire :

- Monsieur, vous avez des difficultés de respiration ?

- Excusez-moi pour ce bruit. Je n’ai aucune difficulté de respiration. Mes narines se remplissent de tous les parfums dont la présence m’a été interdite pendant dix-huit ans. Dix-huit ans sans sentir tous ces effluves qui vous enivrent et vous pénètrent…

- Pourquoi ? Vous avez souffert d’anosmie ?

- Non. Pendant dix-huit ans j’ai été privé de liberté. Enfermé sans pouvoir humer autre chose que des odeurs pestilentielles. Vous savez, c’est dur d’être privé de liberté. Mais ne plus sentir les parfums que la nature dégage, cela a été pour moi une grande punition.

- Je ne me trompe pas : vous avez été en prison ?

- Oui. Mais n’ayez pas peur. Je ne vais pas attenter à votre vie ! Je vous ennuie avec mes histoires.

- Non non, continuez. Au contraire votre récit m’intéresse beaucoup. Cela va consolider l’ouvrage que je prépare sur le milieu carcéral.

- Oui, dix-huit ans dans les odeurs nauséabondes… Imaginez une cellule de vingt mètres carrés, une toute petite ouverture pour permettre à l’air de se renouveler. Trois personnes vivant dans ce lieu clos. Vous avez les relents de la transpiration, du tabac froid. Les w.-c. se trouvant à l’intérieur, vous avez les émanations d’urine et de matières fécales, qui dégagent une odeur piquante et ammoniacale, qui vous soulève le cœur. Même après des années, mes narines ne se sont jamais habituées à ces remugles. Pour oublier ces odeurs, j’ai cherché, cherché celles que j’avais laissées à la porte de la prison. Je n’ai pu les retrouver.

Quand le printemps arrivait, je voyais les jonquilles fleurir, mais je ne pouvais sentir cette douce et présente odeur de miel. Les clématites aux fleurettes étoilées, à la très puissante odeur d’amende… L’olivier de Bohème, ses fleurs à odeur sucrée. Les iris, dont la tige porte trois ou quatre fleurs blanc bleuté ou violettes, à odeur vanillée.

L’été on pouvait humer la senteur boisée rappelant l’encens, et perceptible de loin, des peupliers. L’érable quand il se couvre de fleurs dégage une fragrance de pain d’épices…

Je vais arrêter là. Vous voyez comme je peux voyager avec les arbres et les fleurs… mais je n’en avais plus la présence olfactive.

- Vous avez une connaissance des fleurs et des arbres qui m’étonne.

- Avant mon incarcération j’étais jardinier. Je me suis intéressé aux plantes et aux arbres, à leur plantation, et surtout à leur parfum, pour ne pas surcharger le jardin en plantes odorantes, afin de ne pas créer une cacophonie olfactive.

- Le parfum était pour vous irrésistible.

- Oui, certains parfums ont été pour moi comme un aimant. Quand je rentrais de travailler avec Monsieur Clair, dès que pénétrais dans la cour, je reniflais pour savoir ce que Madame Clair avait préparé pour le déjeuner, et le plus souvent, l’odeur des mets me faisait saliver.

- Qui étaient Monsieur et Madame Clair ?

- Les personnes qui m’ont accueilli quand j’ai eu quatorze ans. Je suis un enfant de la DDASS. J’ai appris mon métier en alternance : école et stage chez Monsieur Clair, qui était un jardinier de grande renommée. J’excellais dans ce métier. A dix-huit, j’ai eu mon bac pro avec mention très bien. J’ai poursuivi ma scolarité pour devenir jardinier paysagiste.

- Je peux vous demander pourquoi ce long chemin en prison ?

L’homme hésita avant de répondre.

- Oh vous savez, je l’ai mérité. Oui je l’ai mérité… Cela faisait un an que je vivais avec Julie. J’étais heureux avec elle, mais elle, non. J’ai pris la vie de la femme que j’adorais…

Pour parfaire mon métier je m’absentais assez souvent. Je suis rentré d’un stage un jour avant que prévu. Je fus surpris de voir toutes ses valises alignées dans l’entrée.

« Pourquoi toutes ces valises ? » ai-je demandé. « Je pars. Je ne peux pas continuer la vie avec toi. J’ai rencontré un homme qui va m’apporter tout ce que j’attends de la vie. » « Pourquoi ? Moi je t’aime, je ne veux pas te perdre. » « Eh bien, moi non. »

Pourquoi ? Ma mère m’avait abandonné, maintenant c’était au tour de la femme que j’aimais. Qu’avais-je fait pour subir de telles punitions ?

Je n’ai pu le supporter. Mon cerveau s’est embrouillé. Je n’avais qu’une obsession, la garder. J’ai aperçu, dépassant de son sac, une petite Vierge à l’enfant que je lui avais offerte quand elle était venue s’installer chez moi. Elle n’avait pas le droit de l’emporter. Pas le droit d’emporter la douceur, la tendresse, la sécurité.

Tout est devenu noir.

Ma carabine trainait là, dans l’entrée, depuis le dernier dimanche de chasse, car je devais la nettoyer. Je l’ai saisie. Je croyais qu’elle était vide, je vous le jure. Je voulais juste lui faire peur, pour qu’elle reste là et qu’elle réfléchisse. Julie s’est mise à m’injurier. J’ai tiré. Je sens encore l’odeur de la poudre.

J’étais si absent que je n’ai pas vu Julie tomber. Quand j’ai voulu la relever, elle ne sentait plus la vanille mais le fer et la cordite. J’ai regardé, le sang coulait de sa poitrine. Qu’avais-je fait ?

Je suis resté là, à pleurer. Jamais plus je ne pourrais mettre ma tête au creux de son épaule pour respirer son odeur qui m’enivrait. Et ce corps sans vie qui m’avait par son parfum subtil emmené si souvent dans un tourbillon de douces voluptés.

Je n’avais pas le droit de lui enlever la connaissance de toutes les senteurs de la vie.

- Qu’allez-vous faire, maintenant ?

- Je ne sais. Mais ce que je sais, c’est que jusqu’à la fin de ma vie, je serai imprégné de l’odeur de cette mort…

 Rolande Bernard, octobre 2012