Piste d'écriture: les odeurs.

Premier contact avec le Maroc

 

Après un vol d’une heure, je pose les pieds sur le sol marocain. J’ai la sensation d’entrer dans une fourmilière en pleine activité. Des éclats de voix à la recherche d’un écho, des bruits de valises lourdement tirées sur les pavements inégaux agressent mes oreilles. Côté odorat, ce n’est pas mal non plus : des personnes s’agitant en tous sens à la recherche du point à atteindre, d’autres se frayant difficilement un passage jusqu’à retrouver ses hôtes, d’autres encore assis nonchalamment sur des sièges de fortune d’où les effluves corporelles dégagées laissent imaginer le temps écoulé dans ce hall pourtant spacieux. Machinalement, je soulève un bras, puis l’autre et renifle aussi discrètement que possible ma propre odeur. Ouf ! Me voilà rassurée, moite à cause de la chaleur, mais rassurée. Je hâte le pas en direction du bus qui va me conduire à Marrakech. J’arrive en même temps que celui-ci. Il démarre, cap sur la capitale.

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Le chauffeur stoppe face à la fascinante Place Jemaa-el-Fna. Telle une scène de théâtre permanent, la gigantesque place grouille d’agitation, pas un seul recoin n’est oublié : sur la droite, des dresseurs de serpents font leur show, flûte au bec ; de l’autre côté, des vendeurs à la sauvette couverts de breloques de la tête aux pieds alpaguent les passants ; un peu plus loin, d’autres vantent les mérites d’un restaurant ou d’un magasin situé dans le souk tout proche, prenant par la main les touristes hésitants pour les y conduire. Le bout de la place est occupé par les charrettes des vendeurs d’épices et de fruits secs, des stands haut en couleur où tous les arômes se mélangent. Etrangement rien d’écœurant, bien au contraire. Une invitation à la reconnaissance des senteurs, des fragrances… 

C’est bien connu, Marrakech est un paradis pour tous les sens.

 Je jette un œil sur ma montre. Deux heures à tuer avant de prendre le prochain bus pour un village retiré de toute cette agitation où je logerai quelques jours dans un Riad traditionnel. Ayant prévu de passer deux jours à la capitale en fin de séjour, je me dis que j’aurai bien le temps de me mêler moi aussi à cette effervescence. Je me lance à l’assaut d’une chaise disponible en terrasse pour déguster un bon thé à la menthe.

 D’habitude, je n’aime pas la menthe, surtout cette sensation de picotement sur le bout de la langue, ni l’âpreté qui s’éternise en bouche. Mais là, rien de tel pour m’imprégner de l’ambiance. Je me surprends à l’apprécier, est-ce le cérémonial du thé que le serveur réalise devant mes yeux avec des gestes machinaux et experts à la fois ? Est-ce mon regard captif de ce haut filet de liquide translucide qui atterrit dans un si petit verre aux décors vert et or, couleur du drapeau oblige ?

Je ferme les yeux et bois une première gorgée. Je me brûle le bout de la langue. Etrangement la fraîcheur de la menthe emplit entièrement ma bouche. Je laisse reposer mon palais quelques instants. Ravie de me laisser aller  ainsi, je jette des regards furtifs çà et là sans vraiment poser les yeux quelque part. Déjà un premier vendeur vient me tirer de mes rêveries. « Que veut-il celui-là ? Non, je ne veux pas de tes gadgets, ni de tes lunettes, encore moins de tes chapeaux pour le soleil ! j’ai pris ce dont j’ai besoin, allez circule il n’y a rien à voir ! ». Bien sûr, en réalité, je souris poliment et lui fait comprendre que je ne suis pas intéressée. Quelques mots que j’ai du mal à formuler, encore dans mes pensées vagabondes. Je finis mon thé et me ressers machinalement.

A présent, je devine une légère note de jasmin, un délice très sucré qui m’enveloppe. La menthe s’estompe un peu, ce qui n’est pas pour me déplaire. Je décline l’offre du garçon de café. Pas de gâteau dégoulinant de miel. Je finis mon thé et me dirige vers l’arrêt de bus. Question horaires, c’est comme dans le midi, en pire. Le chauffeur arrive avec quelques minutes de retard, descend tout de même du véhicule, allume une cigarette et va saluer ses collègues conducteurs de « chars à touristes ». La discussion s’éternise. Quelques retardataires s’engouffrent encore dans l’autobus à l’arrêt. Ah ! Le conducteur démarre ! Ce n’est qu’illusion, il redescend aussitôt poursuivre sa conversation. Seul un élan généreux l’a poussé à mettre le moteur en marche pour enclencher la climatisation. Il n’a d’ailleurs par fermé les portes ce qui attenue les bienfaits de sa B.A.

 Enfin, celui-ci se décide à prendre la route. Après une bonne heure de trajet par la route du Haut-Atlas, je descends dans un petit hameau et suis aussitôt saisie par le silence environnant. Tout autour des montagnes, devant la route principale goudronnée d’où des chemins terreux serpentent autour de quelques maisons au confort sommaire. Le chauffeur me montre du doigt le chemin à prendre au bout duquel se trouve ma maison temporaire. « Un vrai Riad, me dit-il, pas comme ceux de Marrakech, très modernes pour touristes friqués. Ici, renchérit-il, c’est sûr vous pouvez vous ressourcer ».

 Chemin faisant, je continue la conversation comme si l’homme ne m’avait pas quittée : « Tu ne sais rien de moi, comment peux-tu savoir ce que je viens chercher ? Moi, ce sont les gens qui m’intéressent, leur culture, leur mode de vie ». J’emprunte le chemin de terre battue ; très rapidement, mes pieds sont recouverts de poussière. Comme sorti d’un mirage, un mur d’enceinte défraichi semble planté au milieu de nulle part. Encore quelques pas poussiéreux et je me trouve face à une bâtisse blanchie à la chaux où un épais rideau laisse filtrer un léger courant d’air chaud. Je comprends vite que mon petit confort journalier auquel je ne prête plus attention va me manquer. Quelques jours, ce n’est pas la mer à boire !

 Alors que je me fais cette réflexion, j’entre à l’intérieur en m’annonçant à haute voix. Là une surprise de taille m’attend. Mes yeux pétillent de mille feux. Je découvre une architecture typique caractérisée par des colonnes et arcs qui rappelle les patios des vieilles demeures andalouses. La cour est verdoyante et reposante avec une fontaine centrale, les murs en « zelliges » forment de mosaïques de couleurs vives aux décors géométriques, le sol est habillé de « bejmat », pavés émaillés sont disposés en chevron. Pour compléter le tout, une table parée d’un tableau en mosaïque -céramique marocaine artisanale- sur des pieds en fer forgé massif et quatre fauteuils également en fer forgé sur lesquels sont disposés des coussins moelleux, invitent à profiter de l’instant présent.  Un havre de paix !

 Après un accueil des plus chaleureux, une femme m’invite à la suivre à l’étage pour prendre possession de ma chambre. L’escalier conduit vers des pièces disposées en cercle, offrant une vue plongeante sur le patio du rez-de-chaussée ; une balustrade en stuc tarabiscotée rajoute encore un plus de charme à cet ensemble.

 Après avoir posé mes valises sur le tapis berbère qui trône au centre de la pièce, je poursuis la visite à l’étage supérieur, conçu dans le style atelier. Je m’imprègne du jardin d’hiver à ciel ouvert, extension fonctionnelle avec un bar en béton accroché à l’extérieur d’une cuisine à l’équipement sommaire mais d’une propreté sans faille.

 Je retourne dans ma chambre. Pas de superflu ici, un grand lit en bois, un chevet, une commode et un espace de toilette : une simple douche carrelée, un lavabo et un WC moderne. Il ne m’en faut pas plus pour les quelques jours à venir. Dans deux jours, ma copine d’enfance viendra me rejoindre et ensemble nous profiterons d’une superbe vue dégagée sur l’Atlas, sur la terrasse à l’étage supérieur où nous prendrons nos petits-déjeuners.

 J’ai bien dormi. Aujourd’hui c’est jour de marché au village. Le jour se lève à peine et déjà l’agitation est bien palpable, rien à voir avec le lourd silence qui m’oppressait à mon arrivée dans ces lieux. Des berbères, ayant franchi provisoirement les portes du désert, offrent aux passants des stands débordant de produits locaux allant de remèdes à base de plantes, aux ustensiles artisanaux en terre cuite, en passant par des bijoux réalisés en cuir, en argent ou en perles. Revêtus de la djellaba traditionnelle bleu nuit, leurs têtes enrubannées d’un chèche de la même teinte, laissent apparaître des yeux d’un bleu encore plus profond. Je les observe sans bouger. Mon être entier se remplit de cette sérénité que dégage cette atmosphère. J’imagine les caravanes en plein désert, se déplaçant au rythme cadencé des chameaux, suivis de frêles troupeaux nourriciers et de charrettes chargées du matériel nécessaire pour monter et démonter les bivouacs. Toujours prêts à partir pour une autre destination, parcourir le désert, faire des haltes dans des oasis ou des petits villages comme aujourd’hui pour vendre ou pour acheter. La vie qui passe simplement. Je demande à l’un deux la permission d’immortaliser sur ma pellicule cet instant, comme pour garder en moi le souvenir des émotions ressenties. Peut-être, faire un retour en arrière en regardant chez moi cette image et me dire que la vie est beaucoup plus facile pour moi. Mais, aurais-je cette sagesse ?

 Un ruban de parfum, délicat et subtil, m’accompagne le long des allées et poursuit encore le chemin à mes côtés jusqu’aux portes du Riad.

Rosalie Jeannette. Photo de l'auteure.