Piste d'écriture: les odeurs, et leur pouvoir d'évocation...

 

Quatre petits pains dorés 

 Il fait très chaud, mon jeans colle à mes cuisses, un chapeau de cow-boy protège du soleil mon crâne chauve. Baroudeur dans l'âme, aujourd'hui je me promène dans les rues du Caire. La foule me happe et m'emporte malgré moi. La poussière de la route se soulève, m’assèche la gorge. Son âpreté me saisit et me fait tousser. De l'eau sale croupit le long du trottoir. Les remugles de cette eau stagnante me donnent la nausée. Je bloque ma respiration. J'avance mécaniquement. Avec ma respiration ainsi bloquée je deviens un automate... Je n'en peux plus et inhale de nouveau à plein poumons les miasmes de la chaussée. Je suffoque. Mon apnée momentanée me fait ressentir avec plus de force encore le climat fétide de ce quartier. Les passants sont pour la plupart pieds nus et filent sereins dans cette atmosphère pestilentielle. Je regarde autour de moi et aperçois des baraques de tôle alignées en bordure de la voie bourdonnante. Coups de klaxon, cris, sirène de police, vociférations. Le tumulte de la rue me déstabilise, je ne sais plus d'où donner de la tête. Je me hâte, me tords la cheville dans un nid de poule. Je fais un écart, évite de justesse une voiture bondée de gens qui m'interpellent... Je pense alors à Sœur Emmanuelle qui vécut de nombreuses années dans cet environnement grouillant. Ici, on ne s'insurge pas contre la pauvreté, on l'accepte comme une fatalité...

Un troupeau de chèvres se faufile parmi les voitures, suivant de très près le berger assis sur son âne. Je me saisis de mon appareil photo pour immortaliser cette scène anachronique. Le visage de l'homme est basané, ses yeux rieurs me regardent avec bienveillance. Son chèche délavé, seulement enroulé autour de sa tête, balance doucement sur ses épaules dans le même tempo que le pas flegmatique de sa monture. De dessous la djellaba grise émergent ses pieds nus qui battent le flanc de la bête pour la faire avancer.

evelynevendeusedepainLa rue se rétrécit. Je me faufile dans cette impasse. Des femmes voilées, habillées de noir gémissent devant un baraquement. Ce sont des pleureuses ; elles me regardent sans me voir. Le deuil a dû frapper la famille vivant à cet endroit. Une ou deux cabanes plus loin, la vie continue. Une ménagère assise par terre, me propose des pains qu'elle vient juste de sortir du four. Le foyer de terre cuite est assez large, construit à même le sol. La jeune femme dépose les petits pains ronds bien dorés sur des claies recouvertes d'une ample cotonnade farinée. Je m'accroupis devant elle afin de lui parler. Elle me tend aussitôt une petite miche tiède. Un arôme de pain chaud vient caresser délicatement mes narines et me fait basculer dans mon enfance…

Dans la cuisine de la ferme familiale, ma grand-mère sort du four le pain brûlant, le dépose doucement sur une large corbeille d'osier. Elle s'est réveillée de bonne heure pour faire cuire la pâte qu'elle a laissée lever toute la nuit. J'entends encore sa voix : « Regarde mon Titou comme tu vas te régaler » Quel délice ! Je suis heureux, je souris.

La femme assise devant moi sourit à son tour. Je m'adresse à elle : « How much ? »

Une voix masculine bafouille, derrière moi, dans un anglais mal maîtrisé.

                        ― Si toi en prends plusieurs, elle te fait un prix.

                        ― Combien alors pour quatre pains ?

                        ― Deux guinées me répond la vendeuse avec cette fois-ci un sourire plus retenu.

                        ― D'accord, ils sentent tellement bon !

Je la paie et me redresse. Un jeune homme en djellaba bleue ciel me regarde, et hilare me demande d'où je viens.

                        ― Je suis français...

                        ― Ah Zidane... Bernadette Chirac... Moi je m'appelle Aziz

Je pouffe de rire à mon tour surpris des références françaises inattendues de cet homme.

                        ― Enchanté Aziz ! Moi c'est Etienne. Tu vois je suis comme Barthez, dis-je en soulevant mon chapeau, lui dévoilant ainsi ma calvitie.

                        ― Barthez si tu veux je suis un bon guide pour toi...

                        ― Peux-tu m'emmener visiter le souk ?

                        ― Ok pas de problème, c'est mieux avec guide car police pas d'accord étranger dans souk à cause sécurité... Tu comprends, Égypte a besoin tourisme... Il faut sécurité pour touristes...

                        ― D'accord Aziz, je suis content que tu me serves de guide.

Je comprends que suite aux attentats récents de Charm El Cheikh, la vie des cairotes a dû sensiblement changer.

Je poursuis ma balade avec ce compagnon inopiné et croque à pleines dents dans un de mes pains croustillants.

 

Nous arrivons vers le souk et pénétrons dans une rue étroite perpendiculaire à d'autres encore plus exiguës. Les passants se faufilent, se glissent épaules contre épaules, se coulent dans la cohue de ces boyaux. Je ne possède pas cette dextérité, et me heurte aux acheteurs en pleine négociation avec les vendeurs, bouscule par inadvertance un livreur avec un plateau en équilibre sur une de ses épaules. Du haut de mes un mètre quatre-vingt-dix je vois des têtes à perte de vue... Aziz me tire par la manche.

                        ― Si toi acheter cadeau pour ta femme... Jolis foulards... Viens avec moi Barthez...

Je le suis difficilement ; il se glisse comme une anguille dans le flux humain. Je suis rassuré de l'avoir comme guide et dans le même temps je voudrais avoir le temps de flâner et de m'attarder. Les vendeurs m'interpellent et vantent leurs marchandises.

A l'intersection de deux ruelles un policier en faction, affalé sur une chaise, la kalachnikov dressée entre ses genoux, scrute d'un œil attentif les passants. Sa présence est la seule note discordante à la vie trépidante mais toutefois sereine qui règne sur ce marché enserré par les habitations et les échoppes.

Nous arrivons devant un stand de soieries aux couleurs chatoyantes. Je passe la main sur les tissus satinés me laisse séduire par la douceur des matériaux. Je suis attiré par une étole jaune et verte. Je suis entraîné malgré moi dans ce qui est une institution ici, le marchandage commence. Aziz me signale fièrement que le vendeur est de sa famille. Le cousin m'offre alors un verre de thé à la menthe afin de prolonger le moment et de mener à bien la négociation. Le liquide légèrement ambré, brûlant, communique sa chaleur à mes paumes. Un parfum irrésistible de fraîcheur m'enchante de sa douceur et picote légèrement ma langue. J'inspire délicatement cet arôme, c'est un moment de grâce... La rencontre devient conviviale et je goûte pleinement cette hospitalité même si pour l'instant, je ne suis pas dupe, elle est mercantile.

Quelques étalages plus loin ce sont les épices qui flattent mes narines de leurs exhalaisons subtiles. Tous mes sens sont en éveil. Une corne d'abondance de senteurs enivrantes se déverse sur moi : musc, citronnelle, menthe, muscade, vanille, cannelle...

L'orient vient de me prendre dans ses bras !

Texte et photo:  Evelyne Grenet