Piste d'écriture: présenter un personnage en mouvement, en le suivant à travers une ou des activités qui le caractérisent

Benoîte

 

chantal_benoite0ù en est-elle de sa vie? À la case départ, à la case fin, à la case recyclage, à la case mutation?

Benoîte travaille pour une boutique de fleurs, dans la ville provinciale de K. Elle ne crée pas elle-même les bouquets car elle n'est pas spécialiste. Simplement le témoin de la composition, de l'arrangement, de l'enveloppement, elle participe à la mise en place du magasin, au nettoyage, reçoit les clients et remplace la vendeuse quand elle est occupée ou s'est absentée. C'est son nouveau job : livreuse, accompagnatrice de bonnes et mauvaises nouvelles, elle incite les clients qui hésitent à la devanture à entrer, elle les guide dans leurs choix, à exprimer leurs goûts suivant l'événement à fêter, la personne à honorer; psychologue du pain quotidien, elle est leur bienfaitrice.

Ce matin Mr X est bouleversé, il souhaite une plaque pour un voisin décédé victime du cancer. Benoîte le conduit dans le coin du magasin qui abrite le service funèbre. Sur des étagères se cotoient les marbres gris noirs ou roses avec des motifs à notre père, à notre ami, à notre grand-mère, ils sont tous là anonymes et dès que qu'ils sont élus sur le comptoir deviennent des personnes, des âmes des corps vieux jeunes meurtris, soudains ou de lente combustion. L'acheteur les encombre de ses souvenirs, de son émoi, de sa douleur, le rapport qu'il instaure à ce morceau de marbre reflète sa relation au disparu. Benoîte perturbée dans les premiers jours semble maintenant prendre du recul, elle est sensible mais reste à distance de l'image projetée, c'est son territoire. Après tout, les défunts la font vivre, un lien économique pratique et même charnel qui la comble.
Après que Mr X ait sélectionné l'hommage à écrire sur le carton et donné le nom du destinataire ou plutôt de ses proches car lui ne répond plus de rien, Benoîte emballe le marbre rose « à mon ami et voisin » tandis que l'affligé continue à lancer des inflexions de stupeur de compassion ,à se sentir piètre et impuissant au sort de son mort, quelques larmes, un regard qui se perd, main tremblante, une main qui voudrait le retenir, l'engueuler. « Pourquoi es-tu parti si vite sans me prévenir je t'avais pourtant dit de faire attention, de te soigner, ça t'aurait prolongé, mais tu as décidé malgré moi et je t'en veux maintenant et tu me laisses avec ton absence à me mettre sous la dent, un cri au fond de la gorge, la tête qui balance et cette vendeuse qui patauge en emballant ton corps, enfin cette pierre qui désormais te représente, que je vais poser sur ta tombe, c'est ma signature, au vu de tous j'énonce que je te garde vivant et sur cette terre et tant que je pourrai, je viendrai te rendre hommage. Ce symbole lui, restera là, permanent. »
Benoîte entend tout ça dans le mouvement de ses doigts quand elle tape le prix, reçoit l'argent, elle ramène Mr X vers la sortie, lui tient la porte et à sa suite va déposer dans sa voiture le précieux trésor de regrets. Il lui indique le siège de derrière. Il vient de loin pour faire cet achat lui explique-t-il, il n'est pas de là et puis l'office demain change son programme.... En fait il ne veut pas que Benoîte s'éloigne, tant qu'elle est là il tient encore, il peut justifier son existence, s'exprimer, retenir son ami qui prend vie dans ses paroles. Benoîte lui a offert ce répit, fait reculer le désordre du client, le moment de sa solitude, de sa confrontation au vide, le sien et celui de l'autre, irrémédiable.

Ce matin-là, sa patronne l'envoie à la chambre funéraire du village situé à 20 km au sud-est. Tiens elle croyait que ça n'existait que dans les villes, ou alors elle n'y avait pas du tout fait attention jusque là., en souriant elle gonfle ses narines, empoigne le bouquet avec le papier donnant toutes les informations, nom du destinataire, message du commanditaire.
Armée d'un plan, d'un numéro de téléphone, d'un code, elle chevauche énergiquement sa monture et lit les directives: à l'entrée du village, 1er rond-point tourner à droite, continuer sur 100m, après le magasin de pompes funèbres tourner à droite, porte noire devant laquelle se garer, code à taper, récupérer les fleurs, entrer dans le couloir où déjà d'autres bouquets sont exposés, une succession de portes avec des noms, elle repère « salon Moly », un homme maigre aux épaules pleureuses en sort, elle demande: «Le bouquet, dois-je le déposer dans le salon? » Elle se rend compte qu'il fait noir là-dedans, pas de fenêtres; un lit en travers couche une dame au visage de cire, indifférente; un gros bougeoir noir à chaque coin. Après ce coup d'oeil vif rapide et discret, elle referme la porte, abandonne le bouquet à même le sol dans l'allée contre le mur, aligné avec les autres plantes.
Elle va sortir, le monsieur est derrière elle, elle lui dit: «  Vous fermerez la porte d'entrée, j'ai des consignes, bien tourner le verrou à droite, je peux compter sur vous? »
A 1km de là sur le chemin du retour elle achète deux cuisses de canard avec des pommes de terre, il faut penser à manger, la journée promet d'être longue, c'est la période de toussaint.

Elle s'élance ensuite vers le cimetière urbain: elle a des chrysanthèmes à y porter, elle connait les noms mais n'a pas le plan d'occupation..... Ça lui aurait été bien utile: c'est une vraie ville avec ses allées ses ruelles ses impasses, ses chats fuyants, et tous ces gens pot à la main qui circulent en silence entre les maisons funéraires, certaines audacieuses d'autres fringantes ou volumineuses. Tiens le temple de Blanche-neige pour une petite fille disparue trop tôt! Et là, des croix simples plantées à même la terre d'antiques disparus, elles seront bientôt récupérées car on manque de place. Ici c'est le quartier des protestants lui dit-on, mais comment deviner? Puis celui des juifs des gitans des musulmans, ah ils se côtoient parfois malgré eux bien qu'ils aient manifesté à la mairie pour être placés par secteurs, «  il ne faut pas se mélanger » prétendent-ils, mais qui vous dit que les vers ne vont pas quêter dans toutes les directions, que la pluie ne ravage pas les cercueils ensevelis et que les virus ne vont pas s'y propager ?

Allée 18 secteur B n° 24 Mr et Mme.... eh bien ce n'est pas si facile de les trouver quand ce n'est pas votre famille, les panneaux sont tombés les chiffres effacés, et puis il n'y a personne pour l'informer. Benoîte a beau demander aux passants ils ne savent pas lui répondre, on sait ce qu'on sait et puis c'est tout, ils s'étonnent qu'on ne connaisse pas « sa » ou « ses » tombes, honte à vous d'oser demander, c'est que vous n'êtes pas un habitué, «  vous les avez donc abandonnés, vos vivants qui sont morts » enterrés ou incinérés?».

Benoîte, elle, se fera enterrer à L, joli petit hameau y préférant le caveau familial, maison vaste et confortable; sa cousine lui a assuré qu'il restait de la place, elle l'a même ouvert et Benoite a pu y plonger dedans, enfin pencher sa tête et creuser la cavité de ses yeux mal éclairés, surmontant la peur du lieu scellé, excitée du privilège accordé . Sa cousine, son job, c'est les pompes funèbres et quand le papa de Benoîte est décédé, elle a pris une échelle et s'est glissée dans le trou; au fond, des pans de bois se sont désintégrés, quelques os et objets qu'elle n'a pas voulu détailler à Benoîte appartenaient à sa maman résidant là depuis plus de 30 ans. Celle-ci plus tard compte les y rejoindre. Elle préfère être bouffée par les asticots, c'est plus naturel ce retour à la terre, le feu c'est pas son truc en tout cas si c'est pas elle qui le déclenche....

Car elle s'y connait en feux la Benoîte, c'est depuis toujours son obsession, nettoyer, faire disparaître, purifier, brûler peines et conflits, réduire en cendres haine et suspicion. Oui sa famille aussi fourmille d'indices, il faudrait raisonner, justifier, se conduire, prouver, informer, revenir sur le passé....
Il y a 6 mois, à la mort de son père, elle a failli cramer la maison plutôt que de laisser les potins de famille se nourrir des restes du vieil homme.
Les plomber tous, eux là, farcis de rancœurs semonces jalousies. Elle n'a finalement rien brûlé mais tout nettoyé.

Elle ne se dit pas parfaite la Benoîte mais elle veut avancer, elle veut réparer, elle veut enfumer tous ces passés ratés, ces hernies, ces handicaps, ces pistolets mâchés.
Son programme est le fruit d'une vie de liens, de coupures, de vieux journaux stockés dans le grenier qu'il faut vider, oui vider, enfoncer sa tête dans les toiles d'araignée qui sont de vrais rideaux de poussière et qui collent au visage, rentrent dans les narines et la coiffent. Tout ce qui est resté en plan, inachevé, faut le reprendre en cours de route en cours de vie en cours de cicatrisation en cours de résolution de renoncement et de fureur, le sortir, trier, empaqueter, ... superposer en tas dans le jardin, déclencher briquet, allumettes, souffler, raviver de brindilles, suivre les flammes lécher les papiers les vieux cahiers les paniers usés, les chaises à trois pieds, les coussins éventrés .

Il faut que tous repartent de zéro, elle s'y est appliquée la Benoîte, elle s'y est usée aussi, perdu ses dents et son sourire ailé; penchée à l'angle du mur de la maison, elle soufflait comme un bœuf, allait renoncer mais non c'etait sa mission, elle a voulu tout régler malgré eux avec eux, tous les porter, pourtant elle n'était pas si forte, ils ne le savaient pas ou n'ont pas voulu le voir ou ils lui en veulent encore. Ce qu'ils n'ont pas fait, eux, ni leurs ascendants, ni leurs descendants, elle s'y est appliquée, impliquée... Un jour elle s'est arrêtée car elle n'en finissait pas de tomber.

Mais tout ça, elle le sait Benoîte quand elle sert ses clients pour un décès, elle connait bien le chemin, en tout cas le sien, celui des autres l'étonne parfois mais ne l'arrête pas, car elle a fort à faire et elle n'est pas obligée de les sauver tous. Elle donne ce qu'elle peut, ce qu'elle a compris, elle sait qu'ils ne pensent pas tous pareil. Malgré tout elle reste à leur service, fébrile forte efficace ou effacée selon la circonstance; parfois l'écran se crevasse, sa distance s'évanouit, elle ne peut plus s'enfuir, alors elle se renferme dans sa coquille, à panser ses plaies.

Benoîte est de retour au magasin, les clients aussi reviennent, qui pour une rose, une pensée, un sourire, une parole, et Benoîte est toujours là au mauvais au bon moment pour les servir...
Tiens c'est l'heure de fermer la boutique, la patronne est partie plus tôt préparer un pot au feu pour ses invités, Benoîte éteint le magasin et, la clé en main, disparaît dans la nuit grandissante.

Chantal Joanny, novembre 2012

photo: Dominique Thoral, sur son blog Fragments roannais