Piste d'écriture: présent / passé.

DJAMEL

Djamel savoure son fauteuil de PDG. Il savoure son  bureau spacieux, les grandes baies vitrées, la vue sur les toits de Paris, le ciel, même s’il est très gris, pas comme le ciel de sa jeunesse, bleu, clair, lumineux.

Il savoure son nouveau poste, ses nouvelles responsabilités, la confiance qu’on lui témoigne. Aujourd’hui comme les autres jours, il va travailler tard le soir, il lèvera le camp vers 21heures, pas avant, ça marque le niveau de la hiérarchie, l’heure à laquelle on quitte l’entreprise.  Sa femme l’attendra, comme tous les soirs, elle lui aura préparé son dîner qu’il prendra seul dans la cuisine, il apercevra ses enfants juste avant qu’ils ne s’enferment dans leur chambre. Tant pis, cette nouvelle vie lui plait. Une ascension fulgurante malgré son patronyme, ça se savoure. Une ascension due  à sa grande force de travail mais surtout au hasard, la rencontre, dans sa période de galère, avec un ancien ami d’Alger, cet ami qui lui propose d’entrer dans son entreprise.  Une rencontre qui a radicalement changé sa vie.

 

Un jour de novembre, Djamel avait pris le bateau à Alger. Le vent soufflait, la traversée de la Méditerranée fut pour lui un calvaire. Il n’avait emporté qu’une valise, quelques effets, des livres. Il était parti en catastrophe, il risquait la prison, il n’était pas en odeur de sainteté à Alger, pire que ça même, il était temps de se faire oublier. Sa femme était restée, elle était retournée vivre chez ses parents à la campagne, sa femme qui refusait de porter le voile. Elle avait perdu son poste à l’université, elle redevenait femme au foyer, au foyer de ses parents. Il était triste, il était inquiet. Mais il devait partir seul, il ne savait pas trop comment il allait vivre en France. Un lointain cousin l’avait invité à Paris, il avait saisi l’occasion. L’arrivée à Marseille, un train pour Paris, l’arrivée en Gare de Lyon, un sinistre périple enfin éclairé par le sourire du lointain cousin qui l’avait tout de suite reconnu sur le quai. Il grelotait, il se demandait où il était, ce qu’il allait devenir, s’il avait eu raison de choisir la voie de l’exil. Il avait laissé là-bas sa femme, son poste d’universitaire reconnu, sa maison, ses amis. A Paris, il ne connaissait que ce cousin, et encore, de très loin. Le cousin l’emmena chez lui, un studio dans un immeuble sal et bruyant du 19ème arrondissement. Là, il comprit qu’il ne serait pas seul, des enfants de toutes les couleurs jouaient dans la cour. Il se sentit  mieux. Le cousin travaillait dans la restauration, il faisait la plonge midi et soir, il percevait un salaire régulier. Il pouvait aider Djamel  à trouver un travail avec lui. Mais Djamel ne connaissait pas le travail physique, il ne savait que faire travailler ses méninges. Le cousin en prit ombrage. Pour qui se prenait-il, cet intellectuel  exilé ? Ici, on n’a pas le choix, lui disait-il, on ne reste pas dans sa bulle, on s’adapte. Djamel pensait à ses étudiants, il était déphasé. Il repèra sur le journal une annonce pour un poste de veilleur de nuit dans un hôtel du quartier. Il se présenta, l’hôtel était miteux, il fut embauché. Il put trouver une chambre tout près. Avec ce travail, il put se procurer des papiers provisoires à la Préfecture, il commençait à prendre ses marques. Il était triste, il était inquiet, il luttait contre l’envie de repartir, de prendre le train à la Gare de Lyon et le bateau à Marseille, il rêvait de sa femme, de ses parents, de ses frères et sœurs,  de ses cours à la fac, de sa maison, de la lumière de la baie d’Alger. Il ne voyait pas beaucoup son cousin chez qui il n’était finalement resté que très peu de temps.

L’exil, une rupture violente, on devient un autre. Il avait laissé sa langue l’arabe à Alger. Il rêvait toujours en arabe, il parlait l’arabe avec ses compatriotes dans le quartier. Il ne pouvait pas trop se plaindre, il parlait parfaitement le français, un handicap de moins à surmonter.

Le matin, il retournait dormir chez lui, l’après-midi, il se promenait dans Paris, il faisait connaissance avec la capitale, ses quartiers chics, ses quartiers chinois, juifs, ses quartiers intellectuels. Là, il s’arrêtait dans les librairies. Il se cherchait. 

Il a fait venir sa femme au bout d’un an, elle s’est installée dans la chambre, elle n’avait pris qu’une valise, quelques effets, des livres. Elle a rapidement trouvé un emploi de femme de ménage dans le même hôtel. Elle vite dû apprendre le métier. Elle a mis sa fierté dans sa poche. Elle a pu obtenir une carte de séjour à renouveler tous les 10 ans.

Un premier enfant est arrivé, puis un deuxième ; ils ont dû déménager dans un vrai appartement du quartier où les bailleurs ne faisaient pas d’histoire.

Ils avaient deux beaux enfants, un travail, un appartement correct, des papiers en règle, ils étaient ensemble, ils étaient tristes, déphasés.

 Djamel sort de son bureau, la nuit est tombée. Comme tous les soirs,  il prend le métro pour rejoindre son appartement dans le quartier des Gobelins,  un quatre pièces dans un immeuble  récemment relooké. Il retrouve sa femme qui l’attend dans le salon, un livre à la main. Elle aussi a retrouvé une dignité professionnelle. Il dîne seul dans la cuisine, il rejoint sa femme au salon, il demande si les enfants ont bien travaillé au lycée, il lui parle de sa journée de travail, elle de la sienne. Un couple d’exilés qui a réussi. Un couple  mélancolique. Chacun de son côté pense à ce qu’il a laissé là-bas, ils n’osent pas partager leur mélancolie. Ils jouent à savourer leur réussite, mais ne pensent, chacun pour soi, qu’à retourner au pays.

 Sonia, 27 NOVEMBRE 2012