Piste d'écriture : un tournant dans la vie d'un personnage.

A nous deux, le monde !

  Ce jour-là était loin d'être un jour de rêve, c'était un jour gris qui passait à travers des vitres salies, légèrement grillagées et insuffisantes pour éclairer nos livres comme, bien entendu, nos cœurs.

Les enfants étaient bruyants, instables ;  deux d'entre eux s'étaient disputés violemment, l'un prétextant que l'autre avait copié sur lui et que je devais sévir ; ce que j'avais refusé. L'accusateur un garçon agité, avait pleuré bruyamment. J'espérais vaguement que l'autre, un élève effacé, ferait un geste mais il était resté lové sur lui-même, l'air concentré sur sa tâche. Pour finir, le plus jeune de cette classe unique, avait levé le doigt  et s'était élancé vers la sortie, mais avant d'avoir pu s'exprimer ou courir  vers la porte, il s'était mis à uriner, en écartant les jambes. Les autres, mi-goguenards, mi-scandalisés, l'avaient montré de l'index en ricanant à qui mieux mieux : « hou ! Maitresse, il a pissé par terre ! »

Heureusement, il était midi, les parents arrivaient. On me demanda des rendez-vous, des informations, on me raconta par le menu la maladie du petit Octave. Je fis face à tout, comme à l'ordinaire, le sourire bienveillant, la patience généreuse.

  Mais je sentais que « ça » bouillait en dedans. Quoi donc « ça » ? Un point étrange que je n'arrivais pas à atteindre mais quelque chose comme une marmite de sorcière ; « ça » était au fond de moi et remontait en bulles bouillonantes, verdâtres, «ça » glissait dans ma bouche un goût nauséeux, « ça » ne me laissait plus de repos et me piquait comme une mouche d'orage.

Je fermai la porte de l'école, remis les clés sous la pierre blanche et rentrai au logis, mon « ça » et moi à couteaux tirés.

  Alors, contre toute attente, je me précipitai dans la soupente, en extirpai la plus grosse valise puis j'y fourrai en toute hâte l'essentiel de mes affaires. L'école reprenait à quatorze heures trente, j'avais du temps, je vérifiai les papiers indispensables et me sentis bien mieux. Mon « ça » cessa brusquement de me tarauder  et je me mis à siffler un air de mon enfance que mon frère m'avait appris au temps où j'aspirais à m'affranchir des interdits infligés aux petites filles. Je compris aussitôt la portée de ce sifflotement, ma rébellion, et éclatai de rire.

  Ma décision devint irrévocable. A quatorze heures je téléphonai à l'Académie que je quittais mon poste et qu'une lettre suivrait. A quatorze heures trente je lançai ma valise dans le coffre de ma voiture d'un geste pressé et démarrai en trombe. Je passai devant l'école d'où on me regarda d'un air ahuri mais m'abstins de faire un pied de nez. C'en était fini, je ne serais jamais plus « la petite chose », à qui on a réservé une place sur intervention des parents, qu'on a envoyé enseigner au-delà de Barcelonnette ! Je me fichais bien du scandale, de l'ébahissement des parents d'élèves, de l'abandon de poste. Je sifflotai à  nouveau puis mis la radio qui diffusa en boucle un bulletin d'informations insipide.

   Mais j'allais quitter cet univers! A Marseille, je viderais mon compte en banque et m'envolerais vers le Costa-Rica ! Après, je ne savais pas. Je trouverai différents boulots et ferai le tour du monde. J'éteignis la radio et en tapotant sur le volant de la main droite pour rythmer mes paroles, lançai à tue-tête ce défi : « A nous deux, le monde ! »

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